LES INDUSTRIES RURALES
Principaux centres de l'industrie de la toile. — Vicissitudes de cette industrie. — Fabrication presque exclusivement rurale. — Diverses catégories de tisserands. — Marchands et tisserands. — Les autres industries rurales.
C'est précisément à rinsuffisarice de la production agricole qu'il faut attribuer le développement vraiment remarquable des industries rurales en Bretagne. Dans d'autres provinces, à la môme époque, Ton voit la culture et l'industrie intimement associées <*). Mais nulle part, semble-t-il, ce phénomène n'a été plus fortement marqué que dans la péninsule ; c'est que nulle part les paysans n'ont éprouvé à un plus haut point le besoin de s'assurer des ressources complémentaires; nulle part, les journaliers ne sont plus nombreux et la main-d'œuvre plus abondante («).
(1) Voy., par exemple, A. Deman^îeon, La plaine picarde, Paris, 1905, pp. 277 et sqq. Cf. E. Levasseur, Histoire des classes ouvrières et de Vindustrie en France avant 1783, 2* édition, 1901, t. H, pp. 762 et sqq., et 769 et sqq.
(2) Il semble bien qu'Arthur Young ail pris l'effet pour la cause, lorsqu'il prétend {op, cit., t. H, pp. 384 et sqq.< que le développement de la petite industrie domestique est nuisible à l'agriculture. En Bretagne, déclare-t-il, l'agriculture des parties centrales est misérable, «< de celles surtout où Ton tisse le lin. » On lui dit « que là où se fabriquait la toile, l'agriculture était la plus négligée; les gens se reposent plus sur leur métier que sur leur terre, et, dans rimpossibilité où ils sont de soigner également Tun et Tautre, la dernière est livrée à Tabandon. Dans ce district, les landes sont immenses. » A Lorient, on lui a assuré « que les landes étaient excessivement étendues près de Pontivy, de Loudéac, de Moncoutour, de Saint- Quentin [Quîntin], où l'on tisse le lin, et que la partie cultivée l'était aussi mal que ce que j'avais pu voir de plus grossier en ce genre, les tisserands faisant les plus mauvais cutivateurs de la province. »
CENTRES DE l'iNDUSTKIB DE LA TOILE. 447
La plus importante, et de beaucoup, de ces industries campagnardes, c'est la fabrication de la toile. Il n'est, pour ainsi dire, aucune région de la Bretagne où l'on ne file le lin et le chanvre et où Ton ne tisse la toile, tout au moins pour l'usage et la consonmiation du pays. xMais il y a des centres de fabrication particulièrement importants, qui travaillent pour l'exportation, et où la toile donne lieu à un commerce très considérable. Les plus actifs de ces centres, ce sont ceux de Quintin, Loudéac, Uzel <i), de Saint-Pol-de-Léon, de Morlaix et de Landerneau, de Guingamp, des environs de Rennes, de Vitré; puis viennent les centres moins importants du pays nantais, de Guérande, de Fougères, de Locronan. Chacun a, en quelque sorte, sa spécialité : dans les environs de Rennes, ce sont les grosses toiles à voiles, les noyales; à Vitré, les petites toiles à voiles; à Quintin, Uzel et Loudéac, les bretagnes; à Saint- Pol-de-Léon, les toiles blanches à denii-fll ou roscoves et les crées; à Antrain, les grosses toiles et bourres; à Guingamp, les étoffes bélinges, mélange de fil, de laine et de poil de vache <«).
Tous les fils de Bretagne ne sont pas tissés dans la province, mais ils y sont du moins blanchis et teints. Ahisi, les fils de Bécherel, Moron et des paroisses voisines sont blanchis à Paimpont, Gogane, La Canée : ce sont les {ils de Bretagne ou {ils de {orêi, qu'on exporte en grande quantité. « Ceux que l'on blancliit à Morlaix, Landerneau et environs, déclare Pinczon du Sel des Monts, sont encore d'une grande consommation sous le nom de fils de Cologne ; il s'en blanchit de
(1] Vuy. Bagot, Observations médecinales lait r s à Saint-Brieuc, dans les années 1772 et suivantes (Arch. des Côtes-du-Nord), pp. 303-304 : « 40 paroisses situées dans la partie méridionale du diocèze s'occupent presque uniquement de la fabrication des toiles de Bretagne, et cette espèce d'industrie employé au-delà de 35.000 pei-sonnes occupées en temps de paix au filage, fabrication, blanchissage, apport et transport des toiles et filasses. »
(2) Voy. Mémoire de Nolntel, passim; Mémoire de M. de la Tour, passim; Pinczon du Sel des Monts, op. cit., pp. 73 et sqq.; Etat des manulactures de la Bretagne, 1740 (Arch. d'Ille-ct-Vilaine, C 1533); Lettres-patentes portant règlement pour la {ahrication des tuiles en Bretagne, du 16 décembre 1780 iibid., C 1531).
44S LES iNDUSTEIfiS RtJttALËS.
plus gros à Lannion et Tréguier, qui sont envoyés pour la passementerie et se vendent pour Paris, Lyon et Rouen W. » L'industrie de la toile s'est développée dans les campagnes bretonnes dès le XV* siècle W, et elle nous apparaît comme très prospère au XVII*. Mais, à la fin de ce siècle, au moment des grandes guerres de la fln du règne de Louis XIV, elle traveise une crise très grave, dont les effets se font sentir pendant les trente premières années du XVIII* siècle ; le commerce des toiles diminue presque partout de moitié, des deux tiers, parfois mêiTie des trois quarts. Les mémoires de Nointel et de M. de la Tour s'accordent à noter cette décadence 0), qu'ils attribuent surtout à la concurrence des Anglais et des Hollandais (*), et à la fabrication défectueuse qui décourage les acheteurs étrangers <5).
A partir de 1735, la fabrication des toiles se relève, malgré la persistance de la concurrence étrangère W. Paut-il attribuer ce réveil aux efforts des inspecteurs des manufactures et surtout de M. de Goisy, comme le croit Pinczon du Sel des Monts (7) ? Je ne sais. Mais, en tout cas, dès 1740, l'intendant
(1) Pinczon du Sel des Monts, op. cit., pp. 77-78. -- Sur le blanchissage des ûls h Paimpont, cf. Mémoire de M. de la Tour, fol. 230-231.
(2) Voy. A. Dupuy, Histoire de la réunion de la Bretagne à la France^ 1880, t. n, p. 337.
(3) Nointel déclare, par exemple (fol. 79 et sqq.) que, 20 ou 25 ans auparavant, « il sortait pour plus de 3 à 400.000 livres » de toiles noyales; la consommation en est maintenant réduite à 80.000 livres et diminuera encore. A Dinan, depuis quelques années, écrit M. de la Tour en 1733, la production a diminué des deux tiers (Bibl. Nat., français. 8153, fol. 209).
(4) Mémoire de Nointel, fol. 80; Mémoire de M. de la Tour, fol. 13.
(5) M. de la Tour remarque (fol. 168) que les toiles de Morlaix n'ont pas la qualité requise par les règlements; les Espagnols ne cessent de s*en plaindre.
(6) Autrefois, on exportait en Angleterre beaucoup de noyales; mais les Anglais, ayant établi chez eux des manufactures de noyales, « n'achètent plus nos voiles » (Cojps d'observations, 1757-1758, pp. 8-10).
(7) Pinczon du Sel des Monts, op. cit., p. 72 : « Le commerce des toiles à voiles, qui montait autrefois à plus de 6 millions, étoit pour ainsi dire tombé, lorsque le Conseil pour le rétablir fit venir de Morlaix & Rennes le sieur de Coisy avec la qualité d'inspecteur des manufactures de la province. Les réformes et le bon ordre qu'il avait introduit dans les manufactures de Morlaix avoient fait présumer que celle des toiles & voile pro- Ûteroit de son inspection; on a bien pensé, et si cette partie n'est pas encore montée au point où elle peut être conduite, on a du moins l'espérance d'un rétablissement complet. »
VICISSITUDES DE L*INDUSTRIÊ. 44Ô
note un progrès très réel de Tindustrie de la toile d). La guerre de Sept Ans provoque encore une crise assez grave; mais, dans le dernier tiers du XVIIP siècle, la production s'accroît très rapidement : tandis qu'en 1767 on a fabriqué 118.000 pièces W, en 1770, on en fabrique 175.000, et, en 1775, 249.000; à la veille de la Révolution, c'est en moyenne plus de 200.000 pièces que produit la province, et la valeur en est estimée à environ 14 ou 15 millions de livres ^3). C'est seulement dans le courant du XIX* siècle que l'industrie de la toile en Bretagne sera frappée d'une irrémédiable décadence (*).
Ce qui nous intéresse dans cette industrie de la toile, c'est qu'elle est presque exclusivement rurale et domestique, que ceux qui s'y livrent sont presque uniquement des paysans ^^K Il n'existe en Bretagne que très peu de manufactures de toiles; on ne peut guère citer que celle de Châteaugiron, appartenant au sieur Leboucher, marchand à Rennes, qui a le titre de manufacture royale, qui emploie 300 ouvriers, et dont, d'ailleurs, les affaires sont peu brillantes w, et aussi la manufacture de
(1) Etat des manufactures de Bretagne, 1740 (Arch. d'IUe-et- Vilaine, C 1533).
(2) En 1752, on a fabriqué 117.000 pièces; en 1754, 115.000.
(3j Etats des toiles présentées aux bureaux de visites de Bretagne {ibid., C 1547 à C 1552). — En 1782, les négociants de Monconlour, demandant le rétablissement du bureau de visites de Monconlour, afQrment que le nombre des négociants en celle ville s'est accru considérablement » (Lettre de M. de Montaran à l'intendant, du 11 avril 1782, ibid., C 1536). — Dans le premier semestre de 1787, on a fabriqué en Bretagne 108.819 pièces, d'une valeur totale de 7.830.071 livres, c'est-à-dire 9.461 pièces de plus que dans le premier semestre de 1786 [Etat des pièces d'étoUes fabriquées et visitées en Bretagne dans le /" semestre de 1787, ibid., C 1540).
(4) Voy. Recherches statistiques sur le département du Finistère, 1835, 3« livraison, pp. 129 et sqq. Dans l'arrondissement de Morlaix, il n'y a plus que 2.842 personnes employées à la filature, et 1.828 employées au tissage; on ne fabrique plus que 7.200 pièces de toile. Plougastel, qui expédiait autrefois 60 pièces par semaine, n'en expédie plus que 15 h peine; & Locronan. le travail a cessé. — Cambry {op. cit., p. 16) note déjà en 1794 la décadence de la fabrication dans le Léon et le pays de Saint-Brieuc.
(5) Nointel dit déjà (Mémoire, fol. 83) que les toiles de Vitré se fabriquent « dans près de 30 paroisses qui sont sous trois lieues d'étendue autour de Vitré, et c'est ce qui leur donne le nom de vitrées; lesdites toilles s'achètent par les marchands de Vitré qui en font magazin et les envoyent ensuite à Saint-Malo, à Rennes et à Nantis.. »
(6) Arch. d'Ille-el- Vilaine, C 1532.
450 LES INDUSTRIES BUBALES.
toiles à voiles établie à Brest vers la fin de rAncien Régime : elle fait travailler les forçats, accapare les fils de la région et ruine les malheureux fabricants de Locronan U). En 1771, Lhuissier de la Coqueris a sollicité des lettres-patentes qui l'autoriseraient à établir une manufacture de toiles à TAubinaye, près de Châteaubriant ; mais Terray déclare qu'il ne voit pas la nécessité de lui accorder des lettres-patentes <2). En 1757, le sieur Chardon a demandé le titre de manufacture royale pour sa fabrique de Locronan ; on le lui refuse, parce qu'il n'emploie que quelques ouvriers (3). Les manufactures ne peuvent produire à si bon compte que les tisserands de la campagne; ainsi, la fabrique de Ghàteaugiron est obligée de vendre ses toiles 12 à 15 % plus cher que les producteurs ruraux (*).
C'est qu'en effet, dans la campagne, les frais de fabrication sont réduits au minimum. La plupart des tisserands, notamment dans le pays de Rennes, sont des cultivateurs pour qui le tissage n'est qu'un métier accessoire : « Ces hommes vraiment précieux, dit un mémoire de 1762, cultivateurs et fabricants, sèment le chanvre, le cultivent, l'apprêtent, le filent et le façonnent en toile. » Comment le manufacturier pourrait-il rivaliser avec le tisserand rural ? Celui-ci « paie jusqu'aux moindres façons ; l'autre qui les gagne par le travail de sa famille n'en fait presque pas état, et sa frugalité règle son bénéfice (5). )) Nombreux sont les petits propriétaires qui, ne
(1) Archives d'IUe-et- Vilaine, C 1536.
(2) Ibid., C 1534.
(3) Ibid., C 1532. — La manufacture, que Pinczon du Sel des Monts établit à Rennes vers 1750, ne fabrique pfuôre que des étoffes de colon (Pinczon du Sel des Monts, op. cW., pp. 50 et sqq.).
(4) Voy. les observations de l'inspecteur général des manufactures de Bretagne, du 4 avril 1775 {ibid., C 1534) : « Il n'existe en Bretagne qu'un seul privilège pour la fabrication des toiles à voiles, c'est celui en vertu duquel M. Leboucher a établi une manufacture de ces toiles dans un des fauxbourgs de Rennes. Il ne paroît pas qu'elle puisse faire aucun tort à la fabrique des environs; elle est obligée de vendre ses toiles de 12 à 15% plus chères que celle-cy; ainsy elle a peu de débouché. »
(5) Mémoire au roi de M. iJaniel, négociant de Nantes {ibid., C 1532). — Cf. les observations de l'inspecteur général, de 1775 [ibid., C 1534) : « La fabrique des toiles à voiles de l'évôché de Rennes est toute dans les campagnes, h 2, 3, 4, jusqu'à 8 lieues de la capitale; les fabricants sont tous
FABEICATIOK BUBALE. 451
pouvant vivre uniquement du produit de leur terre, s'emploient au tissage.
Dans certaines régions, la fabrication de la toile est à ce point inséparable de la culture que beaucoup de fermiers ont au moins une servante employée exclusivement à Hier le lin ou le chanvre, et un domestique mâle, dont le tissage est Tunique fonction <*). A tout instant, les rôles de la capitation, notamment ceux de Tévôché de Rennes, énumèrent, parmi les domestiques de propriétaires ou de fermiers, des flleuses et des tisserands <2); c'est ainsi que, dans la partie ruralç de la paroisse de Saint-Aubin de Rennes, nous voyons des exploitations agricoles où Ton compte 2, 3, 4 et même 5 flleuses <3).
Souvent aussi, les journaliers agricoles emploient les moments de chômage, les mois d'hiver surtout, à tisser la toile. Dans la région de Quintin, Uzel, Loudéac, par exemple, la plupart des tisserands sont des journahers ou des ouvriers, qui sont obligés d'acheter la matière première, et dont la condition parait particulièj'ement misérable ^^K « 11 n'y a point, déclare l'intendant du commerce, M. de Montaran, en 1781, il n'y a point de fabricans plus pauvres que ceux qui font ces sortes de toiles; ils sont surtout à la mendicité depuis la guerre: à peine peuvent-ils gagner 3 ou 4 sous par jour. » Ils ne savent, ajoute-tril, ni lire, ni écrire; ils suivent toujours leur ancienne
colons, ils sèment le chanvre, le récoltent, le préparent, le font filer et font fabriquer les toiles ou chez eux p€Lr des tisserands domestiques ou par leurs voisins dans les moments que leur laisse la culture des terres; la fabrication et le commerce de ces toiles est une des principales ressources des habitans d'environ 20 ou 30 paroisses de ces cantons, et de plusieurs négocians de la ville. » Cf. Corps d'observations, 1757-1758, pp. 247 et sqq.
(1) Voy. Corps d'observations, pp. 140 et sqq. « Les loiles à voiles de l'évêché de Rennes sont fabriquées par les fermiers mêmes qui sèment et préparent le chanvre. Lorsque la vente des loiles est suspendue, ils perdent les produits de la culture, des préparations, de la filalure que font leurs femmes, leurs filles, leurs domestiques et enfin ceux de leur fabrication. »
(2) Voy., par exemple, les rôles de la capitation de l'évêché de Rennes (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 4052).
(3) ibid., C 3912.
(4) Lemarchand, inspecteur à Saint-Malo, écrit, le 2 décembre 1769, qu'il n'a pas sévi contre les ouvriers de Loudéac qui ont contrevenu au règlement, contre « une multitude de malheureux réfraclaires qui attendent le prix de leur toile pour acheter du fil et subvenir aux besoins de première nécessité » {ibid., C 1532).
\ 452 LES INDUSTRIES RtTBALES.
[ routine, « qui heureusement est très bonne ; » on ne saurait
! les obliger à appliquer aucune espèce de règlement W.
1 Et, de fait, en aucune partie de la Bretagne, Tadministra-
I tion, malgré d'incessants efforts ta), n'est parvenue à soumettre
l'industrie de la toile aux nombreux règlements qu'elle édic- I tait. Les tisserands de la campagne ne pouvaient se plier à
I l'étroite réglementation qu'on prétendait leur imposer, et dont,
d'ailleurs, Ja rigueur se reLIcha à partir de 1750 W. ils repous- I saient aussi toute innovation. La Société d'Agriculture attribue
i à cet esprit de routine les succès que remportent Anglais et
Hollandais aux dépens de l'industrie bretonne ; le rouissage,
notamment, est défectueux (*) :
Malgré l'habitude où sont les cultivateui-s fabriquans de donner toutes les préparations à leurs chanvres, il s'en faut de beaucoup qu'ils ne les portent au degré de perfection dont ils sont susceptibles. Leur ignorance nuit considérablement au commerce des toiles à voiles que les Hollandais leur arrachent en détail.
Picot, négociant de Rennes, dans un mémoire de 1776, s'applique à montrer combien la fabrication des toiles à voiles lai^e à désirer; il propose, en consécïuence, d'envoyer à tous
a) Lettre du 17 novembre 1781 {ibid., C 1535).
(2) Voy., par exemple, l'arrêt du Conseil d'Etat, du 13 mars 1742, portant règlement pour les toiles à voiles » qui se fabriquent à Lokoman, Poulan, Plonevez, Porzay, Mahalon, Melard, Plomodiern, Ploueven, Saint-Nic, Cast, Quemeneven, Plogonnec, Guengat et autres lieux des environs pour la fabrication desquelles les fabriquans ne suivent aucuns reglemens »(ibid., C 1531).
(3) Corps d'observations, 1759-1760, pp. 377-379: « L'inspection d'abord rigoureuse a été forcée d'abandonner la loi qui la dirigeoit, parce que cette loi détruisait ce qu'elle paraissait devoir conserver et même améliorer. Elle eût enfin anéfinti l'objet sur lequel s'exercent les inspecteurs. Des paysans, des journaliers se sont vus assujettis à exécuter des reglemens de plus de 50 articles qu'ils n'étaient pas en état de lire... Aussi y a-t-il beaucoup d'articles qui ne s'exécutent plus; mais ils existent encore. » Le Contrôleur général adoucit aussi l'application des règlements en 1769, et les lettrespatentes du 28 juin et du 12 décembre 1780 marquent un acheminement vers la libre fabrication (Gautier de Kermoal, Les Etats de Bretagne et Vindustrie des toiles, dans la Revue de Bretagne et de Vendée, an. 1866, 2« série, t. X, pp. 314 et sqq.).
(4) Corps d'observations, 1757-1758, pp. 141 et sqq.
ICABCHANDS ET TISSERANDS. 453
les recteurs des échantillons de gros fil ^D. En 1771, l'inspecteur des manufactures, Guilloutou, signalant « le dépérissement des deux fabriques de toiles à voiles de Locronan et de Rennes, » attribue cette décadence à la mauvaise filature et à de mauvais procédés de fabrication W.
Il est incontestable que l'industrie de la toile a assuré aux paysans un supplément de ressources dont le plus souvent ils auraient pu difficilement se passer. Mais ce ne sont pas eux qui retirent de cette industrie le principal bénéfice. Vers le milieu du siècle, le salaire des tisserands et des blanchisseurs est évalué à 8 ou 10 sous, celui des flleuses à 4 ou 5 sous <3). Le profit de la fabrication revient surtout aux marchands qui achètent la toile aux paysans et qui la revendent en gros, qui l'exportent. On trouve de ces marchands dans tous les centres que l'on sait. A Quintin, par exemple, ils constituent toute la bourgeoisie du cru(*); on en compte de 20 à 30; à Moncontour, de 10 h 12; à Loudéac, de 7 à 8 (s). Ils parcourent les campagnes à la recherche de bonnes affaires, ou bien ils emploient des courtiers qui leur servent d'intermédiaûres w. Disposant de capitaux, ils tiennent sous leur
(1) Il attribue, en effet, les défauts de la fabrication à la mauvaise qualité des fils (Lettre de l'intendant au Contrôleur général, du 20 janvier 1776, Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1534). — En 1764, Tun des bureaux de la Société d'Agriculture, celui de Vannes, donne deux prix, l'un de 18 livres, l'autre de la livres, aux deux meilleures fileuses de chacun des départements de Vannes, Pontivy, Hennebont, Guôméné, Baud, Locminé, Auray, Malétroit, Questembert, Redon (Arch. Nat., F" 325).
(2) « Elles produisirent, en 1768, 19.423 pièces; en 1769, elles ont tombé à 17.209 et, en 1770, à 14.946, ce qui fait 4.477 pièces ou près d'un quart de diminution pour les deux années » (Arch. d'Ule-et-Vilame, C 1534).
(3) Mémoire de M. de la Tour, passim.
(4) Le 23 décembre 1785, l'intendant envoie à Galonné une longue lettre du « sieur Baron du Taya, maire à Quintin, homme très éclairé, et qui, comme tous les bourgeois de cette ville, fait le commerce des toiles » (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1534).
(5) Lettre de Guilloutou, inspecteur des manufactures h Saint-Malo, de 1777 : « Les marchands de cette fabrique sont répandus dans les campagnes dans une étendue de 12 lieues de longueur sur 7 & 8 de largeur. La ville de Quintin contient 20 à 25 marchands; celle de Moncontour, 10 à 12; Loudéac, 7 à 8; Uzel, 2 ou 3; il s'en trouve au moins 200 dans les campagnes à plus ou moins de distance de ces bureaux » [ibid., C 1534). A Quintin, dit l'inspecteur, en 1769, il y a 28 marchands auxquels les tisserands vendent leurs toaes (ibid., C 1532).
(6) Ibid,, C 1531. On compte parfois deux ou trois intermédiaires.
4d'« les inbusthies bukales.
dépendance écononiicjue les pauvres tisserands de la campagne qui n'ont pas d'avances <*).
Et ce sont aussi les tisserands de la campagne qui souffrent le plus des crises que subit de temps en temps le commerce de la toile. Ainsi, la guerre de Sept Ans, qui a fermé bien des débouchés, a ralenti la production W. Une baisse des prix, pendant Thiver de 1706, a obligé beaucoup de tisserands à déserter leurs métiers; Guilloutou, inspecteur des manufactures à Saint-Malo, qui vient de visiter « les manufactures des bretagnes, n écrit à l'intendant, le 3 juin 1766 (3) :
Cette manufacture souffre beaucoup par le bas prix des toiles qui a diminué de 10 pour 100 dans cet hyver avec apparence de diminuer encore. Le prix du lin s'est soutenu et celuy des grains a considérablement augmenté, ce qui a occasionné de la misère chez le fabriquant; de la misère est née une fièvre pourprée épidémique qui en fait beaucoup mourir surtout dans les campagnes où ils n'ont nul secours.
On trouve encore dans les campagnes bretonnes d'autres industries, mais beaucoup moins importantes que celle de la toile. Si l'on fabrique çà et là des draps, comme dans les environs de Josselin <*), des étamines, des serges foulées, des
(1) Ainsi, le Mémoire de M. de la Tour dit que, si le blanchissage des fils à Palmpont « a diminué, on en attribue la cause aux délais de payements de 5 à 6 mois que Ton donne aux marchands achepteurs, pendant que les vendeurs qui en ont fait l'avance sont souvent hors d'état d'achepter arpent comptant de la première main » (fol. 230).
(2) Corps d'obsenations, 1759-1760, pp. 379 et sqq. Ainsi « la fabrique d'Antrain est entièrement tombée par l'interruption de notre commerce avec l'Amérique. »
(3) Arch. d'IUe-et-Vilaine, C 1533. Guilloulou ajoute : a Si le commerce prenoit un peu faveur, cette manufacture se remettrait aisément, les tisserans qui ont abandonné leurs métiers les reprendroient. Le retour de la flotte du Mexique attendue à Cadiz dans le mois prochain opérera ce bien si elle rapporte tr)us les fonds des marchandises dont elle était chargée. » — En 1776, l'industrie de la toile subit encore une crise : Tinlendant écrit au Contrôleur général, le 19 février 1776, que les toiles des manufactures de Bretagne «< ont déjA baissé de 10 pour cent » {ibid., C 1534).
(4) «« n se fait ù Josselin et aux environs des draps dont la consommation est assez forte dans le pays, mais n'étant assujettis à aucuns réglemens ni h aucune inspection, ils sont remplis de défauts » (Pinczon du Sel des Monts, op. cit., p. 81). Sur la fabrication des draps, cf. le Mémoire de Nointel, fol. 188 et sqq.
AUTHES INDUSTEIES RURALES. 455
bélinges ou tiretaines^ de gros cotons, des flanelles communes, toutes ces étoffes ne servent qu'à la consommation locale ^1). Il n'y a guère que les bas, les chaussettes et les chaussons tricotés du pays de Vitré qui donnent lieu à un commerce considérable (2). On fait bien de la dentelle, mais très peu. Et d'ailleurs, ces industries sont moins exclusivement rurales que la fabrication de la toile. — Les papeteries et les forges surtout sont nombreuses (3), mais, en général, les ouvriers qui y sont employés ne sont plus à aucun égard des travailleurs agricoles.
Au contraire, les potiers de la paroisse de Rieux î*), et ceux qui, dans la paroisse de Maroué, constituent toute la population de la trêve de la Poterie ^^\ continuent à se livrer à la culture des terres. Les habitants de Carfo sont presque tous boulangers, en même temps que cultivateurs. « C'est, dit un mémoire de 1771, une petite branche de commerce fort utile et même nécessaire à l'approvisionnement des marchés de Moncontour, Couellinée, Langât, Plœuc, Uzel, où les gens de
(1) Pinczon du Sel des Monts, op. cit., pp. 80-81; Corps d'observations, 1759-1760, pp. 380 et sqq.; Mémoire de M. de la Tour, passim.
(2) « De tous ces fils il se fait à Vitré beaucoup de bas, chaussettes et chaussons tricotés, dont la consommation est pour le Royaume, pour l'Espagne et les îles occidentales. Ce travail fait subsister plus de 4.000 filles ou femmes et procure le débouché d'une quantité prodigieuse de matières premières. Ce commerce fut sur le point de tomber il y a quelques années, parce que ceux qui le soutenaient manquaient de fonds » (Pinczon du Sel des Monts, op. cit., p. 78).
(3) Mémoire de M. de la Tour, passim. Dans la subdélégation de Saint- Pol-de-Léon, par exemple, on compte 50 papeteries, employant un total de 300 ouvriers à 8 sous par jour {ibid., fol. 152).
(4) Les potiers de la seigneurie de Rieux doivent d'ailleurs des redevances au seigneur, qui leur permet d'exercer leur industrie. Il leur est interdit de fabriquer des pots, du 10 décembre au 1»' mars de chaque année; chaque ménage ne peut faire que 3 douzaines et demie de pots par jour; les enfants capables de travailler peuvent faire 12 pots; cf. A. de la Borderie, La seigneurie de Rieux et ses potiers {Mélanges d'histoire et d'archéologie bretonnes^ t. I, pp. 85 et sqq.) et Sur les potiers de Rieuœ au XVUh siècle et sur la confrérie des porteurs de sel de Redon {Bulletin archéologique de VAssociation bretonne, an. 1881, 3« série, t. I, pp. 39 et sqq.).
(5) Archives des Côtes-du-Nord, E 79 et 583. Us ont le droit de prendre de la terre dans la forêt de Maroué, en payant une redevance au duc de Penthièvre.
456 LES INDUSTRIES RTTBALES.
la campagne et les tisserands, qui ne sont point dans l'usage de cuire leur pain, viennent en acheter chaque semaine <*). » Les boulangers forains de Concoret sont aussi des paysans ï^). Au XVIIP siècle, les habitants de la campagne considèrent que seules ces industries accessoires peuvent les sauver de la misère. Dans sa pétition à TAssemblée Nationale, du 24 septembre 1790, l'Assemblée de Guénézan demande l'établissement d'une manufacture de toiles, qui contribuerait au « soulagement des pauvres au nombre de 95 sur une population de 555 individus, » et, ajoute-t-elle, « l'agriculture en deviendroit plus florissante, en ce que les lins et les chanvres qui sont la matière première sont aussi les productions naturelles du pays '3). » Ainsi, l'industrie domestique apparaît comme la ressource complémentaire indispensable, sur laquelle -on compte pour suppléer ti l'insuffisance de la production agricole.
(1) Mémoire de Tavet, avocat-conseil du comte de Rieux, du 16 juillet 1771 (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 1938).
(2) La plupart des habitants de Concoret, ne pouvant vivre du produit de leurs terres, se font blaliers ou boulangers forains : voy. une Requête du général de Concoret, de 1772 (tbid., C 1725).
(3) Papiers du Comité féodal. Côles-du-Nord (Arch. Nat., D XIV, 3).
SEPTIEME PARTIE