EFFETS DE LA DÉCLABATION
En 1775, une dame Buisson de Kerbiguet demande un secours au duc de Penthièvre « en raison des obstacles qu'elle a rencontrés dans le défrichement qu'elle avait entrepris d'une lande de 400 journaux en société avec le sieur des Guiberis, son oncle ; » on lui a vendu tout ce qu'elle possédait ; enfin, elle a été obligée de quitter le pays et de renoncer à la culture d-e 40 journaux de bonne terre « qu'on avait déjà ouverts <*) ». — Une entreprise plus importante, c'est celle du sieur Marchand du Mesnil, qui a obtenu le défrichement d'environ 4.000 journaux dans les landes de Carfo, dépendant du duché de Penthièvre. Mais il rencontre d'assez grandes difficultés : les habitants prétendent s'opposer au défrichement, déclarant qu'ils ont besoin des landes pour faire paître leur bétail, pour fumer leurs terres et pour chauffer leurs fours, car la plupart sont boulangers en même temps que cultivateurs <2).
Mais, quelque nombreux qu'aient été les défrichements dans la seconde moitié du XVITI* siècle, il semble bien qu'en 1789 la surface des terres incultes soit encore considérable. Arthur Young, qui voyage en Bretagne à cette époque, est frappé par l'énorme étendue des landes, qui, non seulement couvrent l'intérieur de la péninsule, mais qui étendent leurs champs d'ajoncs et de bruyères jusqu'aux portes d'une ville comme Nantes, dont la richesse, « la splendeur » contrastent avec la détresse des déserts qui l'environnent ; et il estime qu'un tiere de la province est inculte W. Tous les contemporains ont la même impression î^). Au XIX® siècle, l'œuvre de défrichement sera singulièrement plus active, déjà de 1815 à 1850^5)^ puis surtout à partir de 1850. C'est ainsi que, dans
(1) Archives d'Ille-et-Vilaine, C 1630.
(2) Ibid., C 1938.
(3) A. Young, op. cit., i. I, pp. 146 et sqq. Cf. ibid., p. 157 : « Les déserts s'étendent jusqu'à trois milles de la grande ville commerciale de Nantes. »
(4) Voy. Pol^Milren, Voyage de Cherbourg à Quimper, 1785, passim : « De Quimper à Pont-Labbé, je n'ai pas vu dans ces quatre lieues un eurpent de landes de moins qu'il y a 10 ans » {ibid., p. 200). Cf. Cambry. op. cit., pp. 29 et sqq., et pa.ssim.
(5) En 1835, dans le Finistère, sur une superficie totale de 433.608 hectares, les landes et les terres incultes n'occupent plus que 163.603 hectares. H est vrai qu'on a classé comme tçrrçs labourables toutes celles qui sont sus-
444 TENTATIVES d'aMÉLIOEATIONS AGBICOLES.
i' le département de la Loire-Inférieure, les terres incultes
|f[ occupent <*) :
k^' En 1803, une superficie de 132.000 hectares:
•f En 1840, — de 129.906 —
y En 1852, — de 96.265 —
En 1882, — de 38.735 —
" Dans le môme département, les terres labourables com-
C prennent :
En 1803 260.000 hectares, soit 37,8 % du territoire;
En 1840 301.601 — —43,8% —
1 En 1852 30^.766 — —44,3% —
En 1862 326.030 — —47,5% —
C'est aussi au XIX* siècle que les landes de Tintérieur seront mises en valeur, qu'elles seront transformées en champs cul-
^ tivés et surtout en riches pâturages, plus lucratifs que les
terres de labour (2).
; Dans un assez grand nombre de provinces, les progrès de
l'agriculture, vers la fin du XVIIP siècle, ont été favorisés par
ceptibles de culture, même à de longs intervalles. Dans l'arrondissement de Ouimper. les deux catéffories de terres occupent & peu près la môme superflcie; dans les arrondissements de Brest et de Morlaix, on compte plus de landes que de terres de culture: dans les arrondissements de Ch&teaulin et de Quimperlé, c'est l'inverse [Recherches statistiques sur le département du Finistère, 1835, 2« livraison, p. 13). Habasque note que, dans les Côtes-du-Nord, il y a eu, de 1800 à 1830, un actif travail de défrichement (Notions historiques sur le littoral des Côtes-du-Nord, Saint-Brieuc, 1832): cependant, ajoute-t-il, plus d'un sixième du territoire est encore inculte.
(1) E. Andouard, Les progrès de Vagriculture dans la Loire-Inférieure depuis un siècle {Annales de la Société académique de Nantes, an. 1889, 7« série, t. I, pp. 15 et sqq.). — De 1790 à 1890, la surface cultivable s'est agrandie, en France, de plus de 8 millions d'hectares, et les landes ont diminué de plus de 4 millions d'hectares (Flour de Saint-Genis, La propriété rurale en France, 1902, p. 17).
(2) Vallaux, op. cit. (Annales de Géographie, t. XIV, pp. 45 et sqq.). C'est ainsi, remarque-t-il, que les régions du centre de la péninsule tendent aujourd'hui à devenir plus productives, au point de vue agricole, que la zone littorale. Dans la commune de la Feuillée, une très grande quantité de landes a été défrichée après 1850 {ibid., pp. 49-51).
DÉFEICHEMENTS ATT XIX* SikîLB. 445
la suppression de la vaine pâture et du droit de parcours <*>. En Bretagne, la question ne se pose guère, car le droit de parcours n'y existe presque jamais, et les propriétaires ont presque toujours le droit de clore leurs terres ; c'est ce que constate Tenquôte ordonnée à ce sujet par l'intendant en ilijS <«). Les landes sont, en effet, a&sez considérables pour que la vaine pâture soit le plus souvent superflue <3).
De tout ce qui précède, Ton peut conclure que les progrès agricoles ne se marquent guère en Bretagne, vers la fln du XVIIP siècle, que par l'accroissement des défrichements, accroissement dont d'ailleurs il ne faudrait pas s'exagérer l'importance. En dépit des efforts tentés, dès cette époque, par les pouvoirs publics et par quelques grands propriétaires, la force productive des classes rurales reste encore médiocre. C'est seulement au XIX* siècle que l'agriculture bretonne se transformera profondément.
(1) Par exemple, en Champagne, en Béam, en Franche-Comté, en Lorraine, dans le Boulonnais, dans le Mftconnais, dans l*Auxerrois {Anciennes lois françaises, t. XXII, pp. 486-488, et t. XXV, pp. 136-137). Cf. Jaurès, op. cit,, pp. 184 et sqq.
(2) C'est la constatation que font presque tous les subdélégués (Arch. d*nie-et-Vilaine, C 1632). Voy. aussi A. Young, op. cit., t. II, pp. 189 et sqq. — Cependant le subdélégué de Pontch&teau déclare, en 1768, que, dans cette région, les gagne ries de blé sont « décloses » depuis la récolte Jusqu'à la semence, et que « tous les habilans voisins, propriétaires ou non propriétaires, » ont le droit d'y faire paître leurs bestiaux; en outre, dans les prairies, remarque-t-il, existe le droit de tressault, c'est-à-dire que le champ d'exploitation de chaque propriétaire change chaque année (Arch. d'IUeet-Vilaine, C 1632).
(3) Toutefois, si, en Bretagne, la vaine p&ture n'est pas un droit, 11 se peut qu'assez souvent elle soit tolérée en fait. C'est ce que tendrait à faire croire ce réquisitoire de Tavocat général, du 28 mai 1740 : « L'avocat général du Roi, entré en la Cour, a remontré que les bleds ayant manqué en plusieurs cantons de cette province, les laboureurs voudroient bien semer du bled noir dans leurs champs où il ne reste plus de bled, mais qu'ils n^osent le faire, parce que, l'usage de laisser les champs ouverts et d'y faire paître les bestiaux, aussitôt que le bled en est enlevé, étant général, leurs bleds noirs seroient pillés et ravagés. » La Cour défend h tous « portionnaires >» de champs de les laisser ouverts jusqu'à ce que les blés noirs, semés dans les autres portions, aient été enlevés » [Journal du Parlement, t. III, chap. XLiv).