LES PAYSANS DE NOËL DU FAIL
satisfaits de leur condition (D. Mais ces paysans dont il parle, dont il dépeint en traits charmants l'aspect phj'sique et le caractère moral, ce sont tous des propriétaires aisés, des notaibles w, et qui vivent vers le milieu du XVP siècle, à une époque assez heureuse, dans le canton fertile de Château-Lé tard et de la Hérissaie. Comme on Ta justement remarqué, « sa vue s'est détournée des paysans misérables W. »
Mais les paysans aisés ne sont que l'exception. Et c'est la vie de la masse paysanne qu'il nous importe de connaître. — Dans l'ensemble, l'habitation paysanne nous paraît vraiment misérable. A part quelques grosses fermes mieux aménagées, la plupart des maisons, où logent les paysans, sont construites en « murs de terres », en torchis, qui reposent sur un fondement de pierre; elles sont couvertes de chaumes, de « gled W. » Elles ne comprennent ordinairement qu'une seule chambre,
(1) Cf. ibid., p. 29, la « Harengue rustique » de maître Huguet : « Car demandez ou souhaitez vous plus salutaire ou plus liberalle vie que la nostre? moyennant que nous gardions de aspirer à trop haulls poincls, veu mesmement que si sommes diligens à labourer les terres à nous laissées par noz bons pères, sera beaucoup, ne taschans par grands héritages à les amplifler... » Cf. H. Baudrillart, Gentilshommes ruraux de Vancienne France, pp. 59 et sqq.
(2) Par exemple « Anselme, lun des riches de ce village, bon Laboureur et assez bon petit notaire pour le plat paîs »>; un autre est un ancien maître d'école, aujourd'hui vigneron; celui qui est assis près de lui « est un autre gros riche Pitault de ce village, assez bon villain, et qui faict autant grand chère chez luy que petit vieillard du quartier qui se nomme Lubin » (Propos rustiques, pp. 14 et sqq.).
(3) H. Baudrillarl, op. cit., p. 97.
(4) Dans un grand nombre d'aveux, on trouve la description de maisons paysannes. Voy., par exemple, l'aveu de Louis Gautier, du 23 septembre 1763 {tonds de liois-Dnrand, Arch. d'Ille-et-Vilaine, E 16); il déclare tenir de la seigneurie de Bois-Durand au village de Pinson (paroisse de Saint- L'niac) deux aîtres de maisons « bâties de murs de terre sur fondements de pierres couvertes de gled, d'environ 40 pieds de long sur laise de 17 et demi de port, nu devant duquel est un four et un refuge à porcs, droit de puisage et de communilé à la fontaine dudit lieu en manierre accoutumée, courlil au-devant desdiles maisons d'environ 47 cordes, autre courlil de 7 cordes, quantité de terre de 11 sillons.. » — A Belle-Ile, le logement du paysan « est composé d'une chambre ou deux ayant un grenier audessus; chaque chambre en dedans est de la longueur de 18 pieds et de la largeur de 14 pieds sur 5 pieds et demi d'étage n; les fenêtres ont 2 pieds de haut et 20 pouces de large; les portes, 5 pieds de haut et 3 pieds de large (Lettre du sieur Isambert, du 1«' novembre 1763, à la Commission intermédiaire des Domaines, Belle-Ile, Arch. d'IUe-et-Vilaine).
basse, sans plancher, dont le sol est fait de terre battue, et qui n'est éclairée que par de petites fenêtres, sans vitres. Souvent une simple cloison, aux planches mal jointes, la sépare de rétable. Ces maisons, incommodes et malsaines, sont environnées de fumier et d'eau croupissante. Leurs habitants logent, à la lettre, « dans l'eau et la boue, » dans la malpropreté la plus repoussante, sans aucun souci des règles les plus élémentaires de l'hygiène (*). Dans toute la France, l'habitation du paysan est misérable <2); mais nulle part, sans doute, elle n'est plus sordide qu'en Bretagne, dans la Basse-Bretagne surtout. Bien souvent, dit Cambry <3), la maison du paysan se dresse dans une campagne charmante.
Mais, ajoute-t-il, au milieu de ces sites délicieux, vivent les individus les plus sales, les plus grossiers, les plus sauvages; leur cahutte sans jour est pleine de fumée; une claie légère la partage : le maître du ménage, sa femme, ses enfans et ses petits enfans occupent une de ces parties; l'autre contient les bœufs, les vaches, tous les animaux de la ferme. Les exhalaisons réciproques se communiquent librement, et je ne sais qui perd à cet échange. Ces maisons n'ont pas 90 pieds de long sur 15 de profondeur; une seule fenêtre de 18 pouces de hauteur leur donne un rayon de lumière...
Dans les contrées les plus fertiles, remarque-t-il encore, les habitations sont à peine plus confortables que dans les cantons misérables w. Un autre observateur très intelligent, le médecin Bagot, attribue à l'humidité et à la malpropreté des maisons la cause principale des épidémies si fréquentes et si
(1) A. Dupuy, Les épidémies en Bretagne au XVlll* siècle (Annales de Bretagne^ t. I, pp. 136 et sqq.). Cambry dit (op, cit., p. 34) : « Le parquet jamais n'est carrelé, ni boisé, ni pavé; la terre Inégale en sert. »
(2) Cf. A. Babeau, La vie rurale sous V Ancien Régime, 2« édition, 1885, pp. 18 et sqq.
(3) Op. cit., pp. 32-33.
^^) Parlant de la région de Lesneven, il dit (op. cit., p. 150) r « Malgré la richesse de ces contrées, l'habitant ne jouit ni de plus d'aisance ni de plus de propreté; sa nourriture, sa maison, à quelques exceptions près, sont les mômes que dans le reste de la Bretagne. » Cependant, il remarque que, dans les environs de Saint-Pol de Léon, les maisons sont plus propres que dans l'intérieur du pays {op. cit., p. 54).