LES CRISES
famine a pour suite une meurtrière épidémie, qui dépeuple toute la Basse-Bretagne (*).
Au XVII* et au XVIII* siècle, ce n'est plus des guerres civiles que procèdent, en Bretagne, les crises qui frappent si durement les populations des campagnes. Ces crises sont le contre-coup des guerres étrangères, ou, plus fréquemment encore, l'effet direct de mauvaises récoltes. En Bretagne, comme dans le reste de la France, les disettes ont éclaté à intervalles de plus en plus rapprochés, dans la seconde moitié du règne de Louis XIV, si fertile en guerres. Mais aucune n'a été aussi terrible que la famine de 1709; la guerre de la Succession d'Espagne avait tari toute l'activité économique du pays; la récolte de 1708 avait été médiocre; celle de Tannée suivante fut perdue par le terrible hiver de 1709. Dès le mois de janvier 1709, les prix doublent et triplent. Le tonneau de froment, qui ne valait que 40 livres en 1708, s'éleva, au début de 1709, à 200 livres W. Tous les documents contemporains s'accordent à décrire la misère (;xtrême des paysans dans cette année néfaste; écoutons, par exemple, le témoignage du curé de Soudan (3) :
Le bled fut bientôt à 28 livres le septier et le vin à cent francs la pipe, et Pargent plus rare que jamais, et à peine en pouvoit-on trouver pour ceux qui ont le secret d'en trouver où il n'y en a point. Le nombre des pauvres devint incroyable, parce que la dernière année 1708 avoit esté fort mauvaise... On vit alors les pauvres gens de la campagne privés de tout secours, ne leur ayant pas resté un chou ni un porreau dans leurs jardins, se jetter en foule dans les villes pour avoir pari aux libéralités des habitants...
Dans le courant du XVIII* siècle, les documents signalent des crises particulièrement graves en 1725, 1740, 1759, de 1766
(1) Moreau, chap. xuii, pp. 335 et sqq. Cf. L. Grégoire, op. cit., pp. 286 el sqq.
(2) Voy. A. de Boislisle, Le Grand ffiver et la disette de 1709, dans la Revue des Questions historiqties. an. 1903, t. LXXUI, pp. 442-510, et t. LXXIV, pp. 486-543.
(3) Dupuy et Charvol, Journal d*un curé de campagne [Anruiles de Bretagne, t. V, pp. 419 çt sqq.).
à 1768, de 1772 à 1776, en 1784 et 1785 et enfin en 1789 (D. Mais Ton pourrait compter encore bien des années médiocres, où la misère n'a cessé de sévir sur les populations des campagnes (2). Il suffit que la récolte soit inférieure à la moyenne pour que les prix de^ subsistances s'élèvent d'une façon très sensible. Dans les années tout à fait mauvaises, où la récolte est en déficit de moitié ou d'un tiers t»), ce sont des prix de famine. A Vannes, en 1764, la perrée de froment ne valait que 16 livres 10 sous; en 1765, elle s'élève à 20 livres, et, en 1766, à 26, et la perrée de seigle, qui ne coûtait que 9 livres 8 sous, en 1764, monte, en 1765, à 12 livres 6 sous, et, en 1766, à 19 livres <*). Que l'on compare, à Moncontour, les prix moyens de 1762 à 1772 et les prix de 1772; on constate que l'écart est énorme <5) :
Perrée de froment
Prix moyens de 1762 à 1779
Prix de 177»
18 livres, 5 sous.
10 livres, 17 sous.
9 livres, 17 sous.
30 à 32 livres.
28 à 30 livres.
24 livres.
— de seigle
— de blé noir
Et si, en outre, comme en 1785, la sécheresse vient ruiner les pâturages et oblige les cultivateurs à vendre la moitié de leur bétail, c'est un véritable désastre W.
(1) Voy. Letaconnoux, Les subsistances et le commerce des grains au XVIII^ siècle. Cf. Gaillard, op. cit.
(2) Ainsi, à Soudan, de grandes sécheresses ont compromis la récolte en 1723 et en 1724; en 1731, il y a eu beaucoup de grains, mais le foin et les lins ont péri & cause de la sécheresse; l'année 1749 a été médiocre en grains; en 1751, on a ù peine récollé la moitié des blés qu'on recueille dans les années communes (Journal d'un curé de campagne, passim).
(3) En 1785, la récolte est inférieure de près de moitié à ce qu'elle est ordinairement. En 1788, il y a un déficit de 4/12 sur le froment et de 3/12 sur le seigle; en 1789, la récolle du froment et du seigle est encore d'un tiers inférieure à ce qu'elle a été en 1788 (Arch. d'ÏUe-el- Vilaine, C 1655).
(4) Ibid., C 1698-1699.
(5) Ibid., C 1723. Cf. Letaconnoux, op. cit.
(6) Voy. une lettre du 4 octobre 1785, relative à la situation de la paroisse de Balaya (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 3912) ; « 11 y a plus de 20 métairies dans la paroisse dont les fermiers ont toujours et sans interruption 4 bœufs, et actuellement il n'en existe qu'une seule où il y ait plus de 2 bœufs »; dans toutes les fermes de la paroisse, on élève, chaque année, en proportion
Chacune de ces crises double ou triple le nombre des pauvres et aggrave énormément leur misère. Les journaliers, qui ne peuvent plus trouver de travail, en sont les premières victimes; si, dans les années normales, ils parviennent à se procurer à peu près leur subsistance, maintenant, c'est pour eux la plus profonde détresse (D. La misère atteint aussi les petite propriétaires («), qui, parfois, pour avoir du grain, sont obligés de vendre leurs champs à vil prix (3). Bien des fer-
de l'étendue, 1. 2, 3 génisses; presque personne n'en a élevé cette année; « dans toutes les fermes, on élève chaque année 2, 4, 6 cochons »; en 1785, les paysans n'en ont pas élevé du tout ou en ont nourri la moitié ou le quaït de ce qu'ils en nourrissaient d'ordinaire. — La, situation est identique dans la paroisse d'Antram, où l'avoine, qui sert à nourrir les vaches, a presque entièrement manqué : voy. une lettre du 7 septembre 1785 (tbid., C 3912). a. Le Claire, op. cit., p. 404.
(1) Le recteur d'Epiniac, en 1772, signale « l'extrême pauvreté des gens qui ne sèment et ne récoltent que très peu. Ces gens, dans les années passées, trouvoient dans leur salaire l'équivalent de leurs besoins journaliers par l'abondance et la modicité du prix des gitûns : présentement un père de famille trouve à peine de quoi suffire & ses besoins personnels dans son travÉÛl... », quand il a du travail (Arch. d'Ille-et- Vilaine, C 1721). — Le recteur de Moulins écrit, en 1772, qu'il y a dans la paroisse « un grand nombre de maisonniers, c'est à dire qui n'ont qu'une maison à ferme ou tout (lu plus un petit jardin pour quelques légumes; dans les années communes, ces gens vont à leur journée, et la femme s'occupe à filer, mais cette année la cherté du pain fait qu'il n'y a presque personne à employer des ouvriers. Ceux qui ont de la terre, soit en propre, soit à ferme, s'efforcent de faire leur ouvrage par eux-mêmes, d'où il arrive que les gens de journée sont à la mendicité, outre les pauvres ordinaires, qui sont ici en grand nombre » {ibid., C 1348). A Balazé, en 1785, la récolte du lin a manqué : « Comme cette culture n'est pratiquée que par les joumalliers qui occupent seulement des maisons avec des jardins, cette prlvaUon ajoute doublement & leur misère, qui se trouve encore considéraiblement accrue par la privation de journées que ne peuvent leur procurer ceux qui les emploient et qui sont eux-mêmes réduits à l'impossible de faire valloir leurs fermes... » (Lettre du 4 octobre 1785, iWd., C 3912). Voy. encore VEtai des manufactures et commerce de la Bretagne, de 1740 (ibid., C 1533). Cf. A. Dupuy, Les Epidémies en Bretagne au XVIIl* siècle {Annales de Bretagne, t. I, pp. 296 et sqq.).
(2) En 1772, le recteur de la Chapelle-Janson dit que, dans la paroisse, on compte environ 36 propriétaires « qui ont quelques fonds en propre, dont une trentaine ont de petites closeries à misère et qui n'empêchent pas plusieurs de chercher du pain et languir » (Arch. d'Ille-et- Vilaine, C 1346).
(3) Voy., par exemple, une requête du général de Concoret, de 1772 [ibid., C 1725), une lettre du recteur de Saint-Golombin, du 20 décembre 1771 (iWd., C 2594). Le fait est constaté fréquemment en 1772 {ibid., C 1720 et 1722). Voy. encore une lettre du subdélégué de Redon, du 11 janvier 1739 {ibid., C 1651) : <c S'il est resté quelques terres à ensemencer, cela vient de la dureté du laboureur aisé qui ne prête pas volontiers ses bœufs et son harnais au voisin négligent, en vue sans doute d'obliger celui-ci de lui vendre à vil prix son champ. » Cf. Letaconnoux, op. cit.
478 LA KISE&E ET SES C0NSEQT7EKCES.
miers, qui ne peuvent acquitter leur rente, sont congédiés par leurs propriétaires et se trouvent, eux aussi, réduits à la mendicité <i). Seuls, les propriétaires aisés et les gros fermiers supportent la crise sans trop de souffrances t^).
A ces moments-là, nombreux sont 16S paysans qui se trouvent dénués de toute ressource et manquent de pain. En 1T72, le recteur de la Selle-en-Coglès écrit : « Il est dans notre paroisse des familles composées de huit, dix et douze personnes, qui souvent n'ont pas entre tous 5 livres de pain pour vivre pendant dix jours (3). » A Saint-Igneuc, à Tramain, à Dolo, à Max€nt, les pauvres « ont vendu pour subsister leurs bestiaux, leur-s lits, leurs armoires, leure outils de travail t*). » Et, à la même époque, le subdélégué de Quimper écrite :
La misère du peuple est très grande; il y a des grains dans ce pays, mais comment le pauvre mercenaire, dont la journée ne rend que 8 à 10 sous dans les campagnes et 10 à 15 sous dans les villes, pourrait-il se nourrir et sa famille du seul produit de son travail, pendant que le pain de seigle vaut 2 sols la livre?
(1) Voy. une lettre du subdélégué de Brest, de 1739 (Arch. d'Hle-et-Vilaine, C 1651).
(2) En 1785, les correspondants de la Commission intermédiaire, à Antrain, demandent surtout des secours n pour les petits laboureurs indigens et les ouvriers. Les grands fermiers ont plus de ressource dans leurs maux, de quelque conséquence qu'ils soient » (Lettre du 7 septembre 1785. ibid., C 3912). Cf. les observa.tions du subdélégué de Pontivy, du 6 juin 1766 (ibid., C 1698-1699) : ««Le prix du grain qui est excessif rend la misère générale; l'habitant et le paisan gémissent; le laboureur aisé s'enrichit seul; le défrichement des terres se trouve suspendu, parce que le particulier et le fermier sont assez économes pour ne point prendre de journaliers dans un temps où le pain est aussy cher; il en coûteroit trop pour les nourrir, comme c'est l'usage dans les campagnes... »
(3) /bid., C 1722.
(4) Ibid., C 1723. En 1771, le subdélégué de Fougères écrit : « Presque toutes les paroisses de mon département sont dans la plus affreuse misère, surtout Parce, Bilii, Javené, la Chapelle-Janson, Luitré, Le Loroux, Laignelet, Lécousse, Saint-Germain en Coglais. Le plus grand nombre des habitans de ces paroisses sont sans ressources, nus, couchés sur la paille, malades et manquant de pain » {ibid., C 1346). Cf. Le Claire, op. cit., p. 408, et Saint-Fort Rondelou, Messire Jean Laine, dernier recteur de Saint-Julien de Vouvantes avant le Concordat {Revue historique de VOuest, Mémoires, an. 1900, pp. 246 et sqq.).
f5) Arch. d'nie-et-Vilaine, C 1725.