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LA CONDITION MORALE DES PAYSANS. — LA VIE POLITIQUE DANS LES CAMPAGNES

Caractère des paysans bretons. — L'instruction. Insuffisance de l'enseignement primaire. — Ordinairement passifs, les paysans ont des moments de révolte : leur attitude pendant les guerres de la Ligue ; la révolte du papier timbré. — L'administration des paroisses rurales. — Les revendications des paysans en 1789.

Il est certainement plus malaisé de se représenter la condition morale des paysans que leur vie matérielle. Gomment déterminer le caractère collectif d'une classe aussi nombreuse, et dont la condition économique est loin d'être uniforme ? Il n'est pas étonnant que l'on ne puisse recueillir à ce sujet que des données vagues, imprécises, superficielles.

Il apparaît clairement cependant que ces hommes, si peu indépendants, dont l'existence est souvent si misérable, qui sont mal nourris et dénués de tout bien-être, manquent pour la plupart de courage au travail, d'énergie, d'initiative. Telle est l'impression générale des administrateur^s et des voyageurs qui ont parcouru la Bretagne au XVIII' siècle. Nointel déclare que « les Bretons ne sont ni industrieux, ni laborieux; c'est ce qui fait que les habitants du milieu de cette province sont assez pauvres et adonnez à l'yvrognerie <i). » L'intendant de la Tour, en 1733, tonte d'apprécier le caractère des habitants de chaque subdélégation. A l'entendie, il est un assez grand nombre de régions dont la population est industrieuse, ou tout au moins laborieuse ; mais ailleurs, et notamment dans les cantons les plus pauvres, les habitants sont « fainéants, » gros-

(1) Mémoire de Nointel, fol. 196.

CAEACTÈEE DES PAYSANS. 493

siers, sans industrie, négligent la culture et Télevage (*). Vers la An de l'Ancien Régime, M. de Brémontier note Timprévoyance des paysans t^) :

Le laboureur ne travaille que pour lui. Sa prévoyance ne va point au delà de son nécessaire; il s'endort sur ses besoins futurs, et il s'en rapporte constamment à une Providence toujours juste, qui le condamne souvent à des privations méritées par sa négligence; alors il est au comble du malheur.

La brutalité paraît être aussi un trait de caractère du paysan breton. Les domestiques sont souvent maltraités. Les juges des régaires de Tréguier, en 1780, déclarent que « le mépris des lois et l'insolence de certains gros paysans de ce canton sont montés à un si haut degré qu'il n'est pas possible à un domestique de les servir sans courir à chaque instant les risques ou d'être excédés de coups ou d'invectives, et souvent les deux à la fois ; » trop souvent, ils exercent des violences contre « des gens qu'ils croyent au-dessous d'eux. » Les divertissements eux-mêmes sont l'occasion de bien des violences (3). Les rixes sont fréquentes, qui mettent aux prises soit des individus, soit même les habitants de deux villages rivaux (*).

(1) Mémoire de M. de la Tour, passim. U caractérise ainsi les habitants de la subdélégation de Fougères : « habitants naturellement fainéans, audacieux, aimant les procès » (fol. 20); les habitants de la région de Bazouges sont « fainéans, grossiers, mutins et mauvais » (fol. 35); dans le pays de Savenay, les paysans sont a naturellement paresseux, insolents et pauvres » (fol. 73); dans la subdélégation de Hédé, « les habilans sont d'un esprit grossier, aimant les procès, le vin et l'eau-de-vie, ne s'appliquent point au commerce et négligent même l'agriculture » (fol. 25 v©). — Bagot {op. cit., p. 305) déclare que les habitants de la côte sont « laborieux, gais, sobres, honnêtes en général », mais que les paysans de l'intérieur sont « paresseux, sombres, fourbes, yvrognes, et le nombre des coquins y égale à peu près celui des honnêtes gens. »

(2) Mémoire de M. de Brémontier, dans le Précis des opérations relatives à la navigation intérieure de Bretagne (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C 4955).

(3) A. Corre et P. Aubry, op. cit., pp. 191 et sqq. — Sur les terres du prieuré de Maxent, on constate fréquemment des rLxes, parfois sanglantes [fonds de Redon, Arch. d'Hle-et-Vilaine, H 134).

(4) Noël du Fait donne bien l'idée de ces haines de villages, lorsqu'il décrit « la grande bataille » des gens de Flameaux et des gens de Vindelles {Propos rustiques, éd. de la Borderie, pp. 64 et sqq.).

Rien ne porte plus à la violence et à la brutalité que l'ivrognerie, qui paraît assez répandue dans les campagnes bretonnes (1). Il existe au XVIII* siècle, non seulement dans les bourgs et les villages, mais le long des routes, de nombreux cabarets, où Ton débite du mauvais vin et de Teau-de-vie ; et certains cahiers des sénéchaussées de Quimperlé et de Goncarneau demandent que, dans l'intérêt de la santé et de la moralité publiques, on en restreigne le nombre W, qu'aux jours de foires ou de marchés, il soit interdit de débiter des boissons sur les grandes routes <3). Toutefois, il semble que Ton boive inliniment moins d'eau-de-vie que de nos jours.

On peut affirmer aussi, sans crainte de se tromper, que la population des campagnes est, dans Tensemble, très inculte, et que la grande majorité des paysans ne sait ni lire, ni écrire.

L'enseignement primaire semble avoir été encore plus défectueux en Bretagne que dans la plupart des autres provinces.

(1) A. Corre et P. Aubry, op. cit., pp. 92 et sqq.

(2) Cahier de Moeian (sénéch. de Quimperlé), art. 11 : « Demander la suppression des cabarets ou bouchons qui se sont établis dans les campagnes; dans le bourg de Moélan, par exemple, on compte six cabarets, quatre cafés où se débitent eau-de-vie et liqueurs; on y vend même du chocolat; dans différents cantons de la paroisse, on compte une vingtaine de cabarets, où il se consomme mal à propos les sommes qu'on ne peut apprécier au juste, sans compter les désordres qui s'y commettent. » Cf. le Cahier de Riec (ibid.i, art. 7.

(3) Cahier de Nizon (sénéch. de Concarneau), art. 12 : «c ... Que pour les bonnes mœurs et la sûreté publique, tous cabarets établis dans les villages écartés ou sur les roules soient supprimés comme autant de retraites à voleurs, avec défenses d'en établir ailleurs que dans les villes et bourgs et sur un certifîcal du recteur de la paroisse et des douze délibérants pour attester la probité de ceux qui voudroient tenir cabarets, que toutes les expositions de boissons sur les grandes routes aux jours de foires, marchés et autres assemblées soient prohibées dans toute la province comme un usage dangereux, dont les paroisses du pais éprouvent journellement les plus funestes effets; que le fermier des devoirs de la province sera tenu d'établir dans chaque gros bourg une cantine qu*il fournira des meilleurs vins de Bordeaux pour être distribués en détail et & un bénéfice modéré, sur les certificats des recl€urs, aux malades de leurs paroisses, pour qui l'usage de cette liqueur bienfaisante aura été jugé nécessaire, l'expérience aiant prouvé que r usage des vins aigres ou frelatés qui se débitent dans les cabarets de campagnes cause journellement la mort aux malheureux qui se flattent d'y trouver la vie. » — Par contre, la plupart des cahiers de la sénéchaussée de Brest demandent que l'eau-de-vie ne coûte pas plus cher au Tiers Etat qu'aux ordres privilégiés.

INSUFFISANCE DE l'eNSEIGNEKENT. 495

En Basse-Bretagne, on noie d'assez nombreuses fondations d'écoles aux XVIP et XVIII* siècles, mais il est certain que, dans bien des paroisses, il n'existe aucune espèce d'enseignement (*). — Dans l'archevêché de Rennes, on peut mentionner un assez grand nombre d'écoles ; mais beaucoup de ces écoles n'ont été fondées qu'au XVIII* siècle et même assez tard dans ce siècle. Les écoles de filles sont encore très rares. Et d'ailleurs, c'est le plus souvent le recteur ou un prêtre de la paroisse qui tient l'école, d'une façon plus ou moins régulière (2). — Dans le pays nantais, les petites écoles paraissent avoir été plus nombreuses que dans le reste de la Bretagne; mais, si fréquentes qu'aient pu être les créations d'établissements scolaires aux XVII* et XVIII* siècles, il est certain qu'à la veille de la Révolution bien des localités rurales sont encore dépourvues de tout enseignement régulier. Sans doute, comme l'affirme M. Léon Maître, l'Eglise, dès le XVII* siècle, a fait effort pour développer l'enseignement primaire, et, au XVIII* siècle surtout, beaucoup de fondations de personnes généreuses tendent au même but. Mais l'enseignement, qui dépend presque uniquement de la charité privée, est forcément précaire : il est des écoles qui restent fermées pendant plusieurs années. Ici aussi, l'enseignement est le plus souvent donné par les recteurs, et il ne faut pas se faire d'illusion sur sa qualité : il ne consiste guère que dans la lecture, l'écriture, le catéchisme (»).

Il ne faut donc pas s'étonner qu'il y ait tant d'illettrés dans les campagnes. Les cahiers de paroisses de 1789 ne portent, en général, que très peu de signatures, et il en est qui défi) Voy. abbé Antoine Favé, Les petites écoles dans le Finistère {Bulletin aTchéologique de V Association bretonne, an. 1895, pp. 207 et sqq.).

(2) Abbé Guilloiin de Corson, Fouillé de V Archevêché de Rennes, t. HI, pp. 392 et sqq. Il donne la liste par paroisse de toutes les écoles dont il a pu trouver mention. — A Carentoir, les prêtres donnaient rinstruction, mais il n'y a pas d'école primaire organisée avant 1778, année où le marquis de la Bourdon naye institue une renie de 300 livres pour l'entretien d'une école publique (Le Claire, op. cit., pp. 376-377).

(3) Léon Maître, L'instruction publique dans les villes et les campagnes du comté nantais avant 1789, Nantes, 1882, passim.

clarent formellement que « tous ceux qui savent ont signé » ou encore que « le plus grand nombre ne savent pas signer <*). » Le procès-verbal de TAssemblée de Pontivy, de 1790, note que « dans les municipalités de campagne, les maires et offlciers municipaux savent à peine écrire w. » Les signatures apposées sur les contrats de mariage, qui nous ont été conservés, sont pour la plupart informes t3). Plusieurs cahiers de la sénéchaussée de Rennes demandent « un maître d'école dont les enfants ont été privés jusqu'ici, » réclament rétablissement de « bonnes écoles <*). »

Ce n'est pas que toute activité intellectuelle fasse défaut aux paysans, au moins dans certaines parties de la Bretagne. Dans les campagnes du pays gallo, on jouait des mystères dès le XVI* siècle, et M. Le Braz a récemment montré combien les paysans trégorrois et vannetais sont passionnés de théâtre. Il en est parmi eux qui représentent des mystères avec un réel talent, d'autres qui emploient tous leurs moments de loisir à copier des pièces, d'autres enfin, mais en petit nombre, qui sont auteurs <&). Toutefois, leur culture est encore toute primitive; même au XVIIP siècle, on les voit se passionner pour les romans de cliovalerie; les préoccupations des hommes de leur temps n'ont pas prise sur eux, et, comme le dit M. Le Braz, ils « sont encore tout imprégnés de l'esprit du Moyen- Age (6). »

On comprend que ces populations très frustes, très incultes, aient, en temps ordinaire, formé une masse passive, qui supporte son sort avec une apparente résignation et se courbe

(1) E. Dupont, op. cit., pp. 49-50.

(2) Procès Verbal de VAssembiée de Pontivy, p. 14.

(3) Voy., par exemple, des contrats de mariage conclus par des sujets de la seigneurie de Cacé en 1758 et 1759 Honds de Cacé^ Arch. d'IUe-et- Vilaine, E 20).

(4) E. Dupont, op. cit., p. 52.

(5) La plupart des mystères bretons ont été composés par des prêtres ou par des cloër.s, par des prôtres manques, c'est-à-dire par des individus qui, tout en ayant étudié « pour devenir prêtres », sont restés paysans.

(6) Sur tout ce qui précède, voy. A. Le Braz, Essai sur Vhistoire du ffiéâtre celtique, Paris 1904, pp. 211 et sqq., et 434 et sqq.

LES PAYSAKS FEKDANT LA LIGtJË. 497

SOUS Toppression. Cependant, à certains moments, quand les souffrances sont trop vives, ce sont chez les paysans bretons de violentes explosions de colère; ils se révoltent à main armée contre la classe qui les exploite <ii. — C'est ainsi que, vers la fln du XVP siècle, pendant les guerres de la Ligue, ils prennent part à la lutte, et s'ils s'attaquent le plus souvent aux royalistes, il leur arrive aussi de tourner leur fureur contre les ligueure. Au fond, c'est aux gentilshommes qu'ils en veulent. Lors de la prise du château de Kerouzéré, en 1590, ils massacrent tous les nobles qui leur tombent entre les mains w. Ils brûlent le château de Roscanon et tuent 60 gentilshommes, ne faisant grâce à personne, comme le dit Moreau, u pour la grande haine que la commune portait à la dame du lieu, qui les menaçait de les faire brûler en leurs maisons <3). » Ils courent au secours de Carhaix, dont les « royaux » se sont emparés, et la défaite seule les empêche d'assouvir leur haine contre la noblesse et la bourgeoisie (*) :

Cette déf£dte des paysans à Carhaix, déclare Moreau, abaissa leur arrogance et leur fierté, car ils étaient tous disposés à une révolte contre la noblesse et communautés des villes, ne voulant être sujets à personne, de quoi ils se vantaient ouvertement; et il est sans doute que s^ils fussent retournés victorieux de Carhaix comme ils se promettaient, qu'ils se fussent jetés sur les maisons de nobles, sans pardonner à aucun qui eût été de condition plus relevée qu'eux. Et en faisant de même, disaient-ils, Us seront tous égaux, sans que Tun n'eût aucun pouvoir ni juridiction sur l'autre.

(1) Déjà, en 14S9, dit Moreau, « U y eut grand soulèvement en cet évôché [de Cornouaille] de la populace contre la noblesse et les communautés des villes »; elle voulait exterminer tous les nobles « afin de demeurer libres et affranchis de toute subjection, des tailles et pensions annueUes qu'ils payaient & leurs seigneurs et revendiquer la propriété de leurs terres. » Cette « commune » s'est formée & Huelgoat, près de Carhaix, et a eu pour chef un paysan, Jean, de Plouyé (Moreau, op, cit., chap. i. pp. U et sqq.),

(2) Ibid,, chap. vu, pp. 78 et sqq.

(3) Ibid., chap. x, pp. 98 et sqq.

(4) Ibid., chap. vin, pp. 84 et sqq. Voy. aussi L. Grégoire, op. cit., pp. 162 et sqq.

C'est donc une véritable lutte sociale qui s'engage à ce moment. Et tel est aussi, en Basse-Bretagne tout au moins, le caractère de la révolte du papier timbré, de 1675. M. Jean Lemoine l'a très fortement démontré (^) : si, dans les villes et dans la Haute-Bretagne, cette révolte a été provoquée surtout par les exigences de la fiscalité royale, dans les campagnes de la Basse-Bretagne, ce fut une véritable jacquerie dirigée contre les propriétaires nobles. Les paysans mettent le feu au château de la Bouëxière, en Briec. Dans les environs de Quimper, où 40 paroisses se sont révoltées, ce sont journellement des attentats contre les gentilshommes («). Dans le pays de Carhaix, on a affaire à une insurrection vraiment organisée, grâce à l'ascendant et à l'énergie d'un chef intelligent. Le Balp. Là aussi, les paysans s'attaquent aux maîtres les plus détestés, comme à ce marquis de Trévigny, que ses exactions rendaient célèbre, dont le château, suivant l'expression du duc de Chaulnes, « avoit esté basty presque tout par corvée, » et dont les sujets s'étaient déjà révoltés en 1668 : son château de Kergoét fut pillé. Mais Le Balp a un plan d'ensemble; on craint un moment que sa troupe ne s'empare de Morlaix, et sa mort seule put mettre (In à un mouvement qui prenait des proportions inquiétantes (3).

Ce n'est pas seulement la haine et le désir de vengeance qui animent les paysans révoltés. Ils montrent qu'ils ont déjà conscience des intérêts collectifs de leur classe, lorsqu'ils rédigent ce Code paysan i^), véritable programme de revendications, qui annonce déjà les cahiers de 1789. Le Code paysan ne proteste pas seulement contre les progrès de la fiscalité royale, contre le papier timbré et les devoirs ; il réclame l'abolition des « droits de champart et corvée, » des colombiers, de la dîme, la restriction des banalités, la réforme

(1) La révolte dXie du papier timbré ou des bonnets rouges en Bretagne en idJS (Annales de Bretagne, t. XH et XHI, années 1897 et 1898). (2j Ibid. [Annales de Bretagne, t. XH, pp. 350 et sqq.).

(3) Ibid., loc. cit., t. XH, pp. 525 et sqq.

(4) Voy. A. de la Borderie, La Révolte du papier timbré advenue en Bretagne en 1675, Saint-Brieuc, 1884. p. 93.

REVOLTE DU JPAPIEit TIMBBE. 499

de la justice seigneuriale. Il vise plus directement encore les propriétaires nobles que les maltôtiers. — Les vassaux de Tabbaye de Langonnet obligent les religieux à signer un acte, par lequel ils s'engagent à modérer leurs rentes et leurs redevances, à rétablir a Tancienne mesure censive de ladite abbaye, celle qui y estoit il y a présentement cent ans, » et à ne percevoir les lods el ventes que s'ils sont « deulz antiennement de droit et de coutume (D. » Partout les paysans réclament un adoucissement des droits seigneuriaux et de l'exploitation qui pèse sur eux. Ainsi, au XVIP siècle, comme à la fin du XVP, c'est en Basse-Bretagne que les paysans ont montré le plus d'énergi<e et d'indépendance. — Mais la révolte ne tarde pas à s'éteindre, et une répression très rude décourage pour longtemps toute velléité d'opposition au régime existant <2). Après un moment d'effervescence et de surexcitation, le peuple des campagnes retombe à son inertie coutumière.

Cependant, au cours des temps modernes, les paysans prennent une conscience de plus en plus nette de leurs intérêts collectifs. Ils disposent, en effet, de l'administration paroissiale, et ils s'habituent ainsi à s'occuper de leurs affaires communes : il y a là comme le premier germe d'une vie politique (3). Primitivement, c'était l'ensemble des habitants, l'assemblée de la paroisse qui décidait de tout. Mais, dès le XVII* siècle, le gouvernement est dévolu à un corps restreint

(1) Jean Lemoine, op. cit., loc, cit., t. XH, pp. 535-536.

(2) Ibid,, loc. cit., t. XHI, pp. 180 et sqq.

(3) Sur cette question, voy. l'excellente étude d'A. Dupuy, Etudes sur l'administration municipale en Bretagne au XVIIh siècle. Cf. Saint-Fort Rondelou, Le général de la paroisse de Sarnt-Julien de Vouvantes {Bévue historique de VOuest, an. 1895, Mémoires, pp. 420 et sqq); René Le Cerf, Le général d'une paroisse bretonne au XVIIh siècle, dans la Revue de Bretagne et de Vendée, an. 1888, nouvelle période, t. IV, pp. 54-65, 110-119, 203- 210; Geslin de Bourgogne el Anatole de Barthélémy, Anciens Evéchés de Bretagne, t. UI, Prolégomènes, pp. li et sqq. — Dans les autres régions de la France, Tadminist ration paroissiale présente sensiblement les mêmes caractères : voy. H. Babeau, Les assemblées générales des communautés d'habitants du XIII* siècle à la Révolution, Paris, 1893; Merlet, Des assemblées de communautés d'habitants dans Vancien comté de Dunois, 1887; M. Clément, Etude sur les communautés d'habUants dans la province de Berry (Revue du Centre, 1890-1893).

de notables, au général de la paroisse. Le général comprend le sénéchal de la paroisse, le seigneur ou son procureur fiscal, le recteur, douze délibérants, les deux trésoriers ou niarguilliers en exercice. Les délibérants ne peuvent être choisis que parmi d'anciens trésoriers. La masse des habitants n'intervient plus que rarement dans l'administration de la paroisse : l'assemblée générale ne se réunit que dans des circonstances exceptionnelles, lorsqu'il s'agit d'un gros procès à entamer ou d'inipoi*tantes dépenses à engager (*). Et encore, dans ces assemblées, sont-ce les notables qui jouent un rôle prépondérant (2).

La paroisse a des officiers, qui exécutent les décisions du général : ce sont les marguilliers ou trésoriers, les greffiers, les bedeaux. Les deux marguilliers, qui sont élus pour un an, administrent les fonds et revenus de la paroisse, des confréries, des fondations, convoquent le général, proposent l'ordi'e du jour de ses délibérations; ils sont chargés aussi de l'entretien des enfants trouvés, de l'équipement des soldats de la milice, de la gestion des revenus des « communs » et des taxes extraordinaires. Ils ont une responsabilité financière. Ce sont donc des fonctions pénibles ou onéreuses, auxquelles on essaie de se soustraire le plus possible <3).

Les généraux sont à la fois conseils de fabrique et conseils municipaux; ils ont à gérer une double administration : celle de la fabrique, généralement prospère, car elle a un budget bien défini, et celle du « gouvernement extérieur, » presque toujoure déplorable, car les généraux n'ont, pour satisfaire aux besoins temporels de la comnmnauté, ni budget, ni recettes régulières, rien que des ressources ^ transitoires, alimentées par des taxes extraordinaires et des expédients ruineux (*).

(1) A. Dupuy, op. cit., pp. 91 et sqq.

C2) Dans la paroisse de Mûr, les notables seuls, au nombre de 36, déllbèieul effectivement et font des propositions à l'Assemblée (R. Le Cerf, op. cit.).

(3) A. Dupuy, op. cit., pp. 97 et sqq.; cf. Saint-Fort Rondelou, op. cit.

(4) A. Dupuy, op. cit., pp. 2 et sqq.

l'administration paroissiale. 501

L'administration temporelle de la paroisse se complique singulièrement au XMIP siècle, par le fait même des progrès de la fiscalité royale. On crée à cette époque deux syndics permanents, un sijndic militaire^ qui doit veiller à tout ce qui concerne le passage des troupes, et un syndic des grands chemins, qui dirige le service de la corvée et est assisté de députés; on le sait, les fonctions de ce syndic et des députés sont extrêmement pénibles. Pour l'assiette et la perception des impôts, ce sont aussi de^ habitants de la paroisse qu'on réquisitionne, que Ton charge des fonctions d'asséeurs et de collecteurs (1).

Il est vrai que toute cette administration est fort peu indépendante. Pour tout acte de la vie municipale, l'autorisation du gouvernement e^t indispensable. Les syndics sont véritablement les agents de l'intendant, qui dispose d'eux pour toutes les besognes administratives. La tutelle de l'Etat s'impose donc à toutes les municipalités rurales. Et celles-ci sont dépendantes aussi de l'autorité du seigneur : c'est toujours un de ses officiers, le sénéchal ou le procureur fiscal, qui préside les délibérations du général, et parfois il prétend imposer à la paroisse pour les fonctions de trésoriers des candidats de son choix W.

(Ij A. Dupuy, op. cit,, pp. 132 et sqq.

(2) Le 6 septembre 1723, quatre membres du général de la paroisse de Riraoux, Julien Avril, Guy le Compte, Jullien le Bonhomme et Guillaume Thory, protestent contre la violence qui leur a été faite : dans une première délibération, ils avaient élu comme trésorier Jean Berteaux; alors le seigneur de Boisbaudry leur a fait violence et, dans une seconde délibération, a extorqué leur vote en faveur de François Berthelot, procureur fiscal de la seigneurie de Boisbaudry. Un procès s'engage, et le mémoire même du seigneur rapporte les griefs des quatre protestataires : « ... ils auraient fait coucher pour motif que le suppliant... estoit alors dans le simetière de ladite église avec ses officiers et a la leste de sept forestiers armez de fusils et autrement..., qu'il leur étoit défendu de sortir des sacristies, qu'au lieu de Jean Berteau (que les quatre ont toujours vouUu choisir pour trésorier), on avoit malicieusement et frauduleusement placé le nom de M« François Bertelot qu'il nont pu révocquer par crainte du suppliant qui môme usoit de menaces et de personnes armées. » Le seigneur déclare ' que ce sont là pures calomnies, qu'il s'agit d' « une caballe de mutins, dont partie sont vasseaux du suppliant et encore plus punissables » {fonds de Boisbaudry, Arch. d'nie-et-Vilaine). — H esi très probable qu'en ce cas il y a eu pression du seigneur, qu'il a voulu à toutes forces imposer comme trésorier au général son procureur fiscal,

— Toutefois, nous voyons au XVIIP siècle les généraux de paroisses se défendre assez vigoureusement contre les usurpations seigneuriales, protester avec énergie contre les atteintes portées aux droits d'us<jge des habitants; ils n*hésitent pas à engager contre le^ propriétaires nobles de longs et coûteux procès (1).

En 1789, les paysans s'éveillent k la vie politique : irrités de la réaction seigneuriale qui marque le dernier tiers du XVIIP siècle, ils ne craignent pas de faire entendre hautement leurs revendications. Tout d'abord, il est vrai, en 1788, au moment de la dernière session des Etats de Bretagne, c'est la bourgeoisie seule qui parle pour le Tiers Etat tout entier, et les paroisses rurales, comme les communautés urbaines, se contentent d'adhérer au texte des Délibérations de l'Assemblée du Tiers de Rennes, de décembre 1788, et de l'Assemblée des dix paroisses de Rennes, de janvier 1789, dans lesquelles il n'est guère question que de la réforme constitutionnelle des Etats de Bretagne ; et, de fait, ces délibérations sont l'œuvre de bourgeois qui ne s'intéressent que médiocrement à la question paysanne W.

Mais, dès le début de 1789, je l'ai montré ailleurs ^3), les délibérations des paroisses rurales, que la bourgeoisie a suscitées pour fortifier son action, ne reproduisent plus toujours servilement leurs modèles. Les paysans commencent à émettre de^ doléances particulières. En bien des endroits, les voici qui s'élèvenl contre le régime du domaine congéable, contre les exactions des meuniers et des agents seigneuriaux, contre les dîmes, qui dénoncent les usurpations commises par les seigneurs sur les « communs, » les accroissements de redevances, l'obligation que l'on impose souvent aux tenanciers de payer vingt ou trente ans de rentes arriérées, qui se plaignent des abus auxquels donnent lieu le devoir de sergentise et les redditions d'aveux. Leurs revendications deviennent de plus en

(1) Voy. plus haut, 3« Partie, chap. xv.

(2) Henri Sée, Les cahiers de paroisses de la Bretagne en 17S9 {La dévolution Irançaise, de juin 1904, t. XL VI, pp. 489 et sqq.j.

(3) Ibid., pp. 492 et sqq.

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