REVENDICATIONS DES PAYSANS EN
plus nombreuses et précises î^). Ainsi, il semble que ce soient les paysans qui aient les premiers agité la question du régime seigneurial. Pour obtenir Tappui du peuple des campagnes, les bourgeois ont dû étendre leur programme aux questions économiques et sociales, qui seules l'intéressent directement^.
C'est avec plus d'énergie encore que les paysans expriment leurs doléances, en mars et en avril 1789, dans leurs cahiers de paroisses. Sans doute, ils subissent toujours l'influence de la bourgeoisie, qui seule pouvait organiser la propagande révolutionnaire. Sans doute, il est bien des cahiers de paroisses qui se bornent presque uniquement à reproduire les formules des modèles, qui ont été répandus à profusion dans les campagnes; et l'on ne .saurait nier que beaucoup d'entre eux aient été rédigés ou inspirés par des recteurs, des bourgeois, des hommes de loi. Mais il en est aussi qui sont l'œuvre des paysans eux-mêmes ou qui ont été écrits sous leur dictée. Et d'ailleurs, même lorsque, dans leur ensemble, ils émanent d'un modèle, les doléances générales sont presque toujours suivies de doléances particulières, vraiment originales, qui ont trait aux questions économiques et sociales, et dans lesquelles les paysans dénoncent avec force les abus du régime qui les opprime. Ainsi, au moment où s'ouvre la Révolution, les paysans bretons n'ont pas été passifs comme on pourrait le croire ; ils se sont éveillés à la vie politique, ils ont pris une part sérieuse au mouvement révolutionnaire, dont ils attendent leur affranchissement <3).
Et, à mesure que la Révolution se développe, leur impatience ne cesse de croître. La Constituante a décrété l'abolition des privilèges; c'est la suppression des droits seigneuriaux, d'un régime abhorré que les paysans réclament avec insistance en 1789, en 1790, en 1791, s'irritant des résistances de
(1) Voy., par exemple, les délibérations des paroisses de Lamerin, Servel, Orgères, Bais, Eréac, Pontmelvez {Cartons des affaires de Bretagne, Arch. mun. de Rennes).
(2) Voy., par exemple, le cahier de la ville de Nantes (Arch. de la Loire- Inférieure, C 572).
f3) Hçnri Sée, op. cit., loc. cit., pp. 495 et sqq.
la noblesse qui veut se perpétuer dans ses privilèges. Une intense agitation se manifeste dans les campagnes bretonnes, agitation tout à la fois légale et révolutionnaire. D'innombrables pétitions sont adressées au Comité féodal de la Constituante (i); et bientôt, dès le début de 1790, c'est un peu partout la révolte ouverte contre les seigneurs ^«) ; ainsi, dans le pays nantaises), et surtout dans la région qui s'étend aux limites de l'Ille-et-Vilaine et du Morbihan, dans tout le pays de Ploërmel, de Redon, de Plélan, de Bain, presque jusqu'aux portées de Rennes, l'on voit les paysans déchaînés dévaster les châteaux, brûler les titres seigneuriaux, s'attaquer aux procureurs fiscaux t*). C'est une véritable insurrection qui menace d^ s'étendre à toute la Bretagne. Et l'Assemblée de Pontivy, de février 1790, montre aussi à quel point la question agraire domine à ce moment toutes les préoccupations (»). Les paysans ont voulu s'affranchir de l'oppression qui pesait sur eux depuis tant de siècles. Ainsi, au souffle de la Révolution, cette classe longtemps asservie se réveillait de sa torpeur et faisait preuve d'une énergie dont personne ne l'aurait cru capable.
ilî Arch. Nal., D XIV, 3 et 7.
(21 Voy. le Journal du comte de Thiard, commandant de Bretagne (Arch. Nal., KK 1105), passim. Sur les troubles agraires, qui agitent toute la France en 1789 et 1790, cf. Ph. Sagnac, La Législation civile de la Révo- }iUion trançaise, pp. 123 et sqq.
(3) Voy. la lellre de M. de Kervegan à M. de Thiard, du 16 février 1790 iJoumal, fol. 97) : « Tous les gens de la campagne croyant s'affranchir de leurs redevances en brûlant les titres dans cette persuasion; les meilleurs d'en Ire eux y concourent ou au moins souffrent patiemment qu'on les déiniise. »
(i) Arch. Mun. de Rennes, 594». Cf. Journal du comte de Thiard, fol. 90 et sqq.
(5l Procès Verbal de V Assemblée de Pontivy, Paris, 1790; cf. J. Trévédy, Les deux fédérations de Pontivy, 1895.
Il apparaît clairement tout d'abord que rimniense majorité des paysans bretons jouit de la liberté personnelle. Aucun d'eux n'est plus soumis au servage, ni à la mainmorte personnelle, qui subsistent encore dans certaines régions du Centre et de TEst. Il est vrai que toute trace d'anciennes tenures serviles n'a pas entièrement disparu : la déshérence au profit du seigneur et le droit de juveigneurie, qui caractérisent la quevaise et TUsement de Rohan, semblent indiquer que, jusqu'à la veille de la Révolution, ces modes de tenure portent encore la marque de leur origine servile. Mais ces deux usements n'atteignent qu'une très petite minorité de la population des campagnes. Dans leur ensemble, les classes rurales sont dégagées de toute servitude personnelle. Et cependant, on ne peut pas dire qu'elles soient réellemenl émancipées : le régime seigneurial pèse encoi^ sur elles; très étroitement dépendantes de l'aristocratie foncière, elles restent soumises, jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, à une très dure exploitation.
Il n'y a là qu'une apparente contradiction, et qui se résout aisément, si l'on considère que la condition juridique des paysans a infiniment moins d'importance que leur condition économique.
Le régime économique, auquel se trouvent soumises les populations agricoles, est déterminé en très grande partie par l'organisation de la propriété foncière. Or, cette oiganisation ne s'est pas sensiblement modifiée depuis le Moyen-Age. —
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La propriété seigneuriale nous apparaît comme absolument prépondérante. Le sol de la Bretagne est couvert de seigneuries ecclésiastiques et laïques, de toutes dimensions ; quelquesunes sont très étendues, mais les plus nombreuses, ce sont les moyennes et surtout les petites seigneuries, qui n'assurent à leur propriétaire qu'un maigre revenu. Nulle part, la petite noblesse pauvre n'est plus nombreuse qu'en Bretagne.
On a remarqué aussi que la propriété noble, pas plus que la propriété roturière, ne constitue une propriété vraiment autonome : à la seigneurie suzeraine elle doit souvent des redevances, — plus faibles, il est wai, que celles qui sont perçues sur les tenures roturières, — et elle lui doit toujours des droits de succession. Il est certain aussi que beaucoup de terres nobles sont tombées entre les mains de non-nobles, de bourgeois et même de paysans. Ainsi, entre la tenure noble et la tenure roturière, les différences sont moins tranchées qu'au Moyen-Age.
L'on ne pourrait comprendre lai condition des classes rurales, si l'on ne savait comment celte propriété seigneuriale est organisée. Comme au Moyen-Age, on distingue toujours soigneusement le domaine proche et la directe seigneuriale ou les mouvances. Le domaine proche, c'est l'ancienne réserve, la partie du domaine que le propriétaire noble n'a pas partagée entre ses tenanciers; il comprend les forêts, les bois, les landes, le château et ses dépendances, les métairies. On a constaté, — et c'est un fait d'une très grande importance, — qu'il devient de plus en plus difficile au seigneur de tenir en main, d'exploiter directement ce domaine proche, car les corvées, maintenant très réduites, ne lui fournissent plus la main^'œuvre gratuite, dont souvent il pouvait jouir au Moyen-Age ; aussi, de plus en plus, donne-t-il à ferme les diverses parties de sa réserve. — En réalité, le domaine proche est la seule partie de la seigneurie qu'on puisse considérer comme propriété noble; et l'on s'explique alors qu'il rapporte beaucoup plus au seigneur que les mouvances.
La directe seigneuriale comprend toutes. les tenures soumises à la juridiction seigneuriale. C4elles-ci sont réparties en
un certain nombre de fiefs ou bailliages, qui sont de véritables circonscriptions fiscales, car c'est par bailliages que sont perçues les redevances seigneuriales; dans chacun d'eux, on Ta vu, elles sont recueillies à tour ûe rôle par les tenanciers, qui doivent remplir Toffice de sergents bailliagers.
Il importe encore de se représenter la façon dont la propriété seigneuriale est administrée. Elle est régie, non par le seigneur lui-même, mais par ses agents, qui sont tout à la fois officiers de la juridiction et intendants du domaine. Ces agents commettent des abus de toutes sortes et souvent exploitent durement les paysans. Lorsque la seigneurie est affermée, les sujets sont traités avec moins de ménagement encore.
Quant à la propriété paysanne, on en discerne assez nettement la nature. Démembrement de la propriété seigneuriale, elle conserve toujours la marque de son origine; elle présente toujours un caractère dépendant et comme subalterne. Ce qui importerait surtout, ce serait de savoir quelle est la portion du sol que possèdent les paysans bretons. Malheureusement, les documents ne nous permett/cnt pas de déterminer avec une précision suffisante comment, en IBretagne, la propriété est répartie entre les diverses classes sociales. Cependant, j'ai cru pouvoir établir que la propriété noble y est plus étendue que dans la plupart des autres provinces, que la bourgeoisie y détient une moindre part du sol, que la propriété paysanne y est aussi plus restreinte. Sans doute, comme dans le reste de la France, la plupart des paysans sont propriétaires, mais ils ne possèdent souvent que d'infimes parcelles, qui ne sauraient suffire à les faire vivre. Si les propriétaires aisés peuvent se contenter de cultiver leurs terres, s'ils constituent une sorte d'aristocratie paysanne, dont la condition tend à s'améliorer, les autres, les plus nombreux, doivent renoncer à toute indépendance : s'ils ont quelques avances, ils deviennent métayers ou fermiers; s'ils sont dépourvus de ressources, il leur faut vivre en salariés du travail de leurs bras, s'employer comme domestiques ou comme journaliers.
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La propriété paysanne est d'ailleurs grevée de redevances de toutes sortes; le régime seigneurial pèse toujours sur elle.
Sans doute, ce régime seigneurial, dont la décadence se manifeste déjà à la fin du Moyen-Age, s'est très sensiblement atténué. Il persiste cependant jusqu'à la Révolution, et il paraît s'être maintenu plus fortement en Bretagne que dans la plupart des autres provinces.
Le premier devoir du tenancier, lorsqu'il entre en possession de sa tenure, c'est toujours dé rendre aveu au seigneur. En outre, des aveux généraux sont exigés périodiquement de tous les tenanciers. Ce sont là, on l'a vu, des obligations coûteuses, souvent vexatoires.
Par contre, les rentes qu'acquitte la tenure paysanne ne paraissent plus bien lourdes; leur taux semble fixé d'une façon à peu près immuable depuis le XVT siècle. Si l'on considère que la valeur de l'argent diminue progressivement, on s'apercevra que les redevances pécuniaires sont devenues le plus souvent réellement insignifiantes. Seules, les redevances en nature représentent une charge aussi forte au XVTIP siècle qu'au XVV; seules, elles continuent à être lucratives pour le seigneur. — On a pu remarquer encore que les redevances pesant sur la personne du tenancier sont devenues très rares. La taille a à peu près disparu. Et, comme taxes personnelles, à peine peut-on mentionner le droit de fumage, qui se lève par feu sur chaque ménage de paysans, et quelques redevances chéantes et levantes, qui se perçoivent par tête.
Maintenant aussi, les service^s et les prestations atteignent beaucoup plutôt la tenure que la personne du tenancier, et la plupart d'entre eux ont été transformés en redevances pécuniaires. Tel est le cas des corvées seigneuriales, qui le plus souvent se réduisent à une taxe de quelques sous. Même lorsqu'elles ont conservé le caractère de prestation, on ne saurait voir en elles une charge bien lourde ; c'est à peine si elles imposent à chaque tenancier quelques journées de travail par an. Les droits de gîte et de guet n'apparaissent plus que très rarement, et uniquement sous la forme de taxes pécuniaires.
CONCLtJSION. 509
Au contraire, les droits de mutation et de succession se sont maintenus intacts. Comme les lods et ventes prélèvent au prollt du seigneur un huitième sur le prix de vente, comme le rachat équivaut à une année de revenu de la tenure, ces droits constituent pour les tenanciers une très lourde charge et assurent à la seigneurie Tun de ses revenus les plus importants.
Ainsi, la plupart des droits qui pèsent sur la tenure se sont atténués. Mais les classes rurales restent soumises à l'autorité seigneuriale des propriétaires nobles. De là dérive pour elles Tobligation d'un grand nombre de devoirs. — Le seigneur a conservé le monopole des banalités du moulin et du four. Il afferme ses moulins et ses fouies. C'est pour lui une source de revenus considérables, et qui ne cessent de s'accroître, surtout dans la seconde moitié du XVIIl* siècle ; à ce moment, les rentes de uïoulins s'élèvent d'une façon tout à fait anormale, et les meuniers exploitent de plus en plus durement les paysans. — Les droits de foires et de marchés, si nombreux et si variés, subsistent intégralement ; les péages ne diminuent qu'assez peu, même au cours du XVIIP siècle, malgré les efforts de la royauté pour les abolir ou les réglementer. — Au seigneur appartient encore le monopole de la chasse et de la pêche. Le droit de chasse est interdit absolument aux non-nobles ; les nobles chassent en toute saison, même sur les terres ensemencées. Il y a là une source d'abus qui mécontentent profondément les paysans. Et l'on voit aussi le moindre hobereau posséder un ou plusieurs colombiers, dont les pigeons exercent leurs ravages sur les champs cultivés.
Enfin, la justice seigneuriale reste toujours la clé de voûte de tout le régime. Sans doute, elle est encore pour le propriétaire noble une source de profits considérables, moindres cependant, semble-t-il, qu'au Moyen-Age. Mais il faut surtout voir en elle le principal instrument de l'autorité seigneuriale. Ne permet-elle pas au seigneur d'être, en quelque sorte, juge et partie dans tous les différends qui s'élèvent entre lui et ses sujets, de maintenir ses droits et même de les étendre abusi-
vement 7 Elle est l'agent indispensable de rexploitalion seigneuriale, et en Bretagne plus qu'ailleurs, puisqu'en ce pays tout seigneur de fief a la justice, puisque les juridictions seigneuriales y sont particulièrement nombreuses, et que les Etats et le Parlement lui-même s'efforcent d'en maintenir intacts les privilèges.
Les paysans ne doivent pas seulement des redevances au seigneur dont ils sont les sujets; le seigneur ecclésiastique les astreint aussi à la dlme. La dîme est certainement Tune des redevances les plus lourdes qui pèsent sur les classes rurales. Maintes fois, en effet, elle s'élève à la 12*, à la !!• et môme à la lO* gerbe. On se plaint aussi que, dans une môme paroisse, le taux de la dîme varie d'une tenure à l'autre, bien plus, qu'il soit parfois différent dans les diverses pièces d'une même propriété. On s'élève contre les menues, les vertes dîmes, dont on conteste souvent la légitimité. Enfin, ce qui contribue surtout à rendre la dîme impopulaire, c'est que les gros décimateurs, dont les revenus sont considérables, ne remplissent que d'une façon très insuffisante leurs devoirs de charité, n'entretiennent pas les églises et n'assurent pas le culte comme ils le devraient. Ils ne laissent qu'une faible part de la dîme aux prêtres des paroisses, ne leur donnent même qu'une portion congrue; les paroissiens, outre la dîme, doivent donc payer le casuel et les honoraires du prêtre. — Souvent d'ailleurs, la dîme a perdu tout caractère ecclésiastique et n'est plus qu'une simple redevance seigneuriale; nombreuses, en effet, sont les dîmes inféodées ou féodales, qui appartiennent en toute propriété à des seigneurs laïques.
Pour apprécier la véritable portée du régime seigneurial, il ne faut pas considérer seulement les redevances, les dévoila et les services qu'il impose aux tenanciers; il faut aussi tenir compte des abus etdes vexations de toutes sortes qu'il entraîne. Ces abus comprennent non seulenient les violences caractérisées des seigneurs et de leurs agents, souvent grossiers et brutaux, mais encore et surtout l'ensemble des pratiques, qui rendent singulièrement plus pénibles les charges seigneuriales. Si les banalités sont devenues intolérables, c'est grâce
aux exactions des meuniers et à leurs fraudes. Les corvées ordinaires sont souvent insignifiantes, mais on en exige d'extraordinaires pour les réparations du château et des moulins. Si les rentes seigneuriales sont généralement assez faibles, le mode de perception en aggrave souvent la charge : le moindre retard dans le paiement peut entraîner des amendes et des frais parfois énormes ; le devoir de sergentise, toujours pénible, est souvent ruineux pour les ten^Miciers. Fréquemment les agents seigneuriaux laissent s'arrérager les rentes pendaiit une longue suite d'années ; voilà le tenancier contraint de payer en une fois une somme considérable; et le danger est grand surtout, lorsqu'il s'agit de redevances en grains, qu'il faut alors acquitter en argent, suivant un appréci, qui est souvent arbitrairement déterminé. Les rentes en nature donnent lieu a beaucoup d'abus : les mesures, très incertaines, permettent des fraudes nombreuses, et, sur la qualité des grains, il est toujours possible de chercher chicane aux paysans.
C'est surtout dans la seconde moitié du XVIIP siècle que l'on voit se multiplier toutes ces pratiques abusives : on a étendu d'anciens droits, on les a perçus d'une Daçon plus rigoureuse; on a essayé aussi, semble-t-il, de rétablir des redevances tombées en désuétude. Voilà en quoi consiste essentiellement la « réaction féodale », qui se manifeste en Bretagne à la veille de la Révolution. Cette réaction y est moins nettement marquée que dans d'autres provinces. Le régime seigneurial, en effet, s'y est plus fortement maintenu, sa décadence y est moins apparente. Il est naturel que l'on se soit moins préoccupé de la réfection des terriers. Cependant, en Bretagne comme ailleurs, vers la tin du XVIIP siècle, les propriétaires nobles se sont efforcés d'améliorer l'administration de leurs domaines et de tirer de leurs seigneuries tout le revenu possible.
Nombreuses aussi sont les usurpations seigneuriales, mais elles affectent surtout les droits d'usage que, depuis des siècles, les paysans exercent sur les forêts, les bois, les landes, les terres incultes, et qui leur permettent tout à la fois de récolter le bois dont ils ont besoin et de faire paître leur bétail. Dès le XVP et le XVIP siècle, mais surtout au XVIIP, les seigneurs
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ne cessent de porter atteinte à ces droits. Au moyen. du triage ou du cantonnement, ils restreignent la superficie assignée aux usages, ou bien, sans convention aucune, ils s'empai'ent des « communs », et non seulement de ceux dont ils peuvent légalement disposer, mais encore de ceux dont ils ne doivent pas déposséder leurs sujets. Ils afféagent un très gmnd nombre de ces terres incultes. C'est une façon d'accroître leurs revenus, car sur Tafféagiste ils perçoivent un droit d'entrée et une rente annuelle. L'on voit clairement que les alïéagements ne peuvent profiter et n'ont en réalité profilé qu'à des bourgeois ou à des paysans aisés, qui seuls sont capables d'acquitter des droits relativement élevés et d'entreprendre de coûteux défrichements. La majorité des paysans, au contraire, les petits propriétaires et les journaliers souffrent de la diminution des usages, car ils ne peuvent faire paître leur bétail que sur les pâturages communs. Les afféagements ont donc provoqué, à tout instant, des plaintes, des procès, parfois même des révoltes ouvertes. Dans bien des localités, au XVIIP siècle, on voit aux prises deux classes dont les iiUérôls sont opposes : les propriétaires aisés et les paysans pauvres. Les usurpations de communs, les atteintes portées aux droits d'usage mécontentent au plus haut point la masse des populations rurales. — On comprend que, dans leurs cahiers de 1789, les paysans aient vigoureusement dénoncé les abus du régime seigneurial. Ils ont l'impression que de graves innovations ont eu lieu, et ils considèrent que l'exploitation qui pèse sur eux est pdus dure qu'elle n'a jamais été.
Une partie notable de la population agricole vit de la culture des terres qu'elle est obligée de louer. Il importait donc de décrire les divers modes de location des terres, de déterminer la condition économique de chacun d'eux.
Dans la Haute-Bretagne, il ne s'agit guère que du fermage ou du métayage. Les fermiers et les métayers ne sont pas soumis au régime seigneurial. Mais ils sont étroitement dé-
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pendants des propriétaires : te bail fixe te mode de culture auquel ils doivent se conformer, teur impose souvent des corvées, et parfois môme tes astreint aux banalités. — Fermage et métayage se trouvent à la fois en Bretagne; mais le métayage semble prédominant. Le métayer est encore moins indépendant que le fermier, et sa condition économique nous apparaît comme plus mauvaise encore; presque toujours la moitié de la récolte revient au propriétaire. 11 arrive d'ailleurs qu'une môme métairie soit baillée tantôt à prix d'argent, tantôt à moitié grains. On trouve aussi une forme intermédiaire entre le fermage et le métayage : c'est la ferme à détroit.
Dans l'ensemble, les rentes des fermes se sont progressivement élevées du XVI* siècle à la Révolution, malgré quelques fléchissements momentanés, provoqués par des périodes de crise. Mais jamais la hausse des fermages n'a été aussi rapide que pendant le dernier tiers du XVIIP siècle. Sans doute, cette hausse énorme correspond, dans une certaine mesure, à la hausse des prix, quoiqu'elle soit beaucoup plus accentuée, et aussi peut-être à une productivité plus grande de la terre. Mais les propriétaires ont précisément profité de la hausse des prix pour élever les renies des fermages d'une façon vraiment anormale et excessive. Ainsi s'aggrave, à la veille de la Révolution, l'exploitation économique des paysans. Il est vrai que la durée des baux s'est progressivement accrue, et, d'autre part, il ne semble pas qu'en Bretagne l'on ait, comme dans d'autres régions, réuni des fermes, que l'on ait tenté de substituer de grandes exploitations agricoles aux moyennes et aux petites. Néanmoins, la condition des fermiers et des métayers est loin d'être brillante : il en est beaucoup qui ne s'acquittent qu'avec peine de leurs rentes, et que guettent à tout instant la ruine et l'éviction.
Le domaine congéable, prédominant dans toute la Basse- Bretagne, peut être rangé parmi les modes de location, car, si le domanier est propriétaire des édifices et superfices, il se trouve, d'autre pa.rt, à la merci du seigneur foncier, qui a le droit de le congédier, au moins tous les 9 ans, lorsque la baillée est arrivée à son terme. — Il ne semble pas que les
seigneurs fonciers aient usé fréquemment de leur droit de congément ; mais, quand ils Texeroent, c'est un véritable désastre pour le colon. Au moment du congément, ils doivent, il est viui, lui rembourser les droits réparatoires, mais ce remboursement s'opère dans des conditions réellement onéreuses pour les domaniei^. — Les rentes que donnent les domaines congéables sont beaucoup plus élevées que les rentes des tenures héréditaires. Les terres froides, cultivées de loin en loin, doivent le champart. Gomme les tenanciers, les domaniers acquittent des corvées, le plus souvent converties en redevances pécuniaires, sont soumis à la juridiction seigneuriale, aux banalités, à Tobligation de Taveu. — Dans la deuxième moitié et surtout dans le dernier tiers du XVIIP siècle, il semble que le régime du domaine congéable se soit notablement aggravé. Les congémenls sont devenus plus nombreux, on a renouvelé plus exactement les baillées, afin d'accroître les rentes et d'élever les commissions. Les seigneui-s fonciers disposent d'une façon plus rigoureuse des arbres des tenues, et leurs agents étendent leurs pratiques abusives et leurs fraudes. Ainsi s'explique le mécontentement très vif des colons, qui, en 1789, demandent l'abolition du domaine congéable ou en réclament du moins la réforme complète.
On trouve encore en Bretagne un autre mode de tenure original : le complant, qui s'applique seulement aux vignobles du pays nantais. Le complantcur possède à perpétuité sa tenure et la lègue à ses enfants, mais il n'est vraiment propriétaire que du plant de vigne; si la vigne disparaît, la terre revient au seigneur foncier.
Enfin, beaucoup de paysans ne vivent que du travail de leurs bras. La classe des journaliers paraît s'accroître encore au XVIIP siècle, et elle constitue souvent un quart ou un cinquième de la population rurale. Les salaires sont assez faibles. Ils s'élèvent un peu au XVIIP siècle, mais beaucoup moins que les prix des denrées. La condition des journaliers a donc empiré. C'est, dans les campagnes, la classe la plus misérable, celle que la moindre crise réduit à une véritable
détresse, qui souffre le plus vivement des disettes et des épidémies.
Bien que la Bretagne semble favorisée sous le rapport des impôts, les progrès de la liscalité royale y ont cependant contribué singulièrement à aggraver la condition des classes rurales. Gomme partout ailleurs, c'est sur les paysans que retombe à peu près toute la charge des impositions, môme de la capitation et des vingtièmes, qui en principe devaient porter sur toutes les classes, et ce sont les plus misérables d'entre eux qui sont le plus durement frappés. La Bretagne n'échappe pas plus que les autres provinces aux abus de la fiscalité: c'est le même régime d'exemptions au profit des privilégiés, c'est le môme système de répartition, très défectueux et très vexatoire, c'est le môme mode de perception, ruineux pour les classes Laborieuses. Et voici que l'impôt du centième denier, au XVIII* siècle, se surajoute à la redevance seigneuriale du rachat, tandis que les droits de contrôle deviennent de plus en plus onéreux. Au moment môme où se renforce la fiscalité royale, apparaissent de nouvelles charges, la corvée royale et la milice, justement impopulaires. Nulle part la corvée n'a été plus lourde ; et, tandis que, dans le reste de la France, elle disparaissait ou s'atl'énuait vers la fin de l'Ancien Régime, en Bretagne, elle se maintenait presque intacte jusqu'à la Révolution, car les Etats n'ont jamais consenti à lui voir substituer une taxe qui aurait pu peser sur les privilégiés. On comprend qu'en 1789 les cahiers de paroisses se plaignent aussi vivement des charges royales que des droits seigneuriaux.
La condition des paysans dépend aussi de leui- force de production. Or, elle paraît encore très médiocre; on n'exploite que d'une façon très insuffisante les ressources du sol breton. — Les terres incultes, les landes, que Ton pourrait en partie défricher, ont encore en Bretagne une immense étendue, qui
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équivaut sans doute à près de la moitié de la superflcie totale. — Les procédés de culture restent très primitifs. Môme sur les bonnes terres, on ne connaît guère que le régime de la jaehère; presque partout le sol se repose au moins un an sur deux. Les engrais sont tout à fait insufflsants. On ignore encore Tart de créer des prairies artillcielles, et les prairies naturelles sont si mai aménagées qu'en dépit d'excellentes conditions physiques elles ne rendent que de médiocres services. Le froment, sauf dans les régions les plus fertiles, est toujours considéré comme une culture de luxe; presque partout, c'est le seigle et le blé noir qui tiennent le premier rang. L'élevage, qui devrait être prospère, laisse fort à désirer. Les bois eux-mêmes sont mal exploités.
Ce n'est pas que le rendement des terres soit inférieur à ce qu'il est en moyenne dans le reste de la France, et il convient môme de noter un excédent de la production sur la consommation. Néanmoins, en Bretagne, les progrès de l'agriculture ont été très lents. Et on se l'explique, si l'on songe non seulement aux conditions économiques et sociales, que l'on connaît, mais aussi aux conditions naturelles, qui ont contribué à isoler la Bretagne, à rendre les communications particulièrement difficiles et à maintenir les paysans rebelles à toute innovation. Nulle part la viabilité vicinale n'a été plus défectueuse. Il est vrai que, par contre, le commerce des grains a connu de moindres entraves que dans la plupart des autres provinces.
Toutefois, on peut noter quelques légers progrès dans la seconde moitié du XVIIP siècle. De la part des particuliers, et surtout des pouvoirs publics, il y a eu des tentatives sérieuses pour améliorer les procédés agricoles, accroître la production, propager des cultures nouvelles. La Société d'Agriculture de Bretagne, la première en date, a fait preuve, pendant quelques années, d'une grande activité. Mais, si quelques grands propriétaires, gagnés aux idées nouvelles, si quelques entrepreneurs de culture ont réalisé de véritables progrès, l'immense majorité des cultivateurs continue à suivre les anciens errements. — Ce qui est par contre indéniable, c'est le grand
mouvement de défrichement qui s'opère en Bretagne dans la seconde moitié du XVIIP siècle, qui s'accentue encore après la déclaration royale de 1708, et qui nulle part n'a été aussi actif. Cependant, en 1789, les landes couvrent encore une grande partie du sol breton, et c'est au XIX* siècle qu'il sera réservé de gagner à la culture des terres qu'on avait crues à jamais stériles.
Comme la culture est peu lucrative, l'industrie rurale, l'industrie domestique fournit souvent un complément de ressources. C'est surtout la fabrication de la toile qui a pris un grand développement dans les campagnes bretonnes, et elle est encore prospère au XVIIP siècle. Dans beaucoup de fermes, on trouve des métiers à tisser; les femmes filent, le lin et le chanvre; nombre de journaliers s'emploient comme tisserands.
La vie matérielle des paysans laisse fort à désirer. Le plus souvent, l'habitation est étroite et malsaine; le mobilier, rudimentaire; l'alimentation, tout à fait insuffisante. Seuls, les propriétaires aisés et les gros fermiers vivent d'une vie un"ï>eu large. La plupart des journaliers peuvent à peine satisfaire aux besoins les plus urgents de l'existence.
Il y a, semble-t-il, beaucoup de pauvres dans les campagnes, même en temps normal. Aux époques de crise, leur nombre s'accroît énormément. Or, les crises ont été fréquentes pendant tout l'Ancien Régime, et jamais peut-être il n'y en eut davantage que dans les vingt années qui ont précédé la Révolution. Il suffit d'une mauvaise récolte pour que la disette fasse son apparition. En vain, le gouvernement prend-il des mesures pour assurer les subsistances; la misère 'fait de terribles ravages. Les épidémies sévissent sur la. population épuisée et la mortalité devient effrayante. Une autre conséquence des crises et de la misère, ce sont la mendicité et le vagabondage, contre lesquels on a essayé de lutter, mais. sans succès. La charité, en effet, se montre impuissante à soulager tant de souffrances. l^'Etat tepte bien, dans la seconde moitié du
XVIII* siècle, d'organiser des institutions d'assistance, mais ses moyens d'action sont encore insuffisants. Il semble qu'en Bretagne la misère ait été plus intense, les crises et les épidémies plus désastreuses encore que dans les autres régions de la France; la Bretagne, — n'est-ce point là un indice significatif ? — est une des rares provinces où la population ait diminué aux approches de la Révolution.
Ces paysans, dont la plupart ne connaissent qu'une existence misérable, ne sauraient être capables d'énergie et d'initiative. Ils sont aussi très incultes; et l'on s'explique qu'il y ait tant d'illettrés dans les campagnes, si l'on songe à quel point l'enseignement primaire est encore insuffisant. — Ces populations si frustes forment, en temps ordinaire, une masse passive. Mais, quand les souffrances sont trop fortes, elles se révoltent : pendant les guerres de la Ligue, les paysans basbretons se sont courageusement attaqués aux gentilshommes qui les maltraitaient; la révolte du papier timbré, en 1675, a pris le caractère d'une véritable jacquerie. Mais, après un moment d'effervescence, on retombe à l'inertie coutumière. — Toutefois, les populations rurales commencent à prendre une conscience plus nette de leurs intérêts collectifs. Les généraux de paroisses es^saient de se défendre contre les usurpations seigneuriales, protestent vigoureusement contre les atteintes portées aux droits d'usage.
Les souffrances des paysans ont-elles été beaucoup phis vives en Bretagne que dans le reste de la France ? Il serait téméraire de l'affirmer. Mais il semble qu'il y ait peu de provinces où la misère ait sévi aussi cruellement, où la propriété paysanne ait été si exiguë, où le régime seigneurial se soit conservé si fortement, où l'agriculture ait fait si peu de progrès. Et, comme partout ailleurs, l'exploitation des populations agricoles s'est encore aggravée vers la fin de l'Ancien Régime; à ce moment, les pratii^ues abusives du régime seigneurial se multiplient, les usurpations seigneuriales deviennent plus fréquentes, les rentes des fermages s'élèvent d'une façon excessive, le domaine congéable devient plus oppressif, les propriétaires nobles, par tous les moyens.
s'efforcent d'accroître leurs revenus fonciers. Et les salaires s'élèvent infiniment moins que les prix, ce qui rend plus misérable la condition des ouvriers agricoles.
On comprend alors que le mécontentement des paysans bretons ait été si vif, au moment où s'ouvrait la Révolution, que leur irritation se soit manifestée avec une si grande netteté dans leurs cahiers de paroisses. Et l'on ne peut pas dire que c'est la bourgeoisie qui a inspiré leur-s doléances. En Bretagne, ce sont les paysans qui, les premiers, ont protesté contre les abus du régime seigneurial, rieurs revendications sont devenues si nombreuses et si précises que, pour obtenir l'appui du peuple des campagnes, les bourgeois ont dû étendre leur programme aux questions économiques et sociales, dont jusqu'alors ils ne s'étaient souciés que médiocrement. Les paysans bretons ont accueilli avec joie la Révolution, dont ils attendaient leur affranchissement. Si, plus tard, beaucoup d'entre eux ont été gagnés à la contre-révolution, ce fut uniquement sous l'influence de leurs prêtres, auxquels ils restaient très attachés. Ils avaient trop souffert de l'exploitation, qui, depuis tant de siècles, pesait sur eux, pour suivre aveuglément des maîtres dont récemment encore ils détestaient le joug.
Prix des Céréales en 1733.
(d'après le Mémoire de l'intendant de la Tour. — Les prix sont calculés au setier mesure de Paris).
ÉYÔché de Rennes.
Subdélégations de :
Rennes
Froment
Seigle
filé Doir
Avoine
8 livres
13 Uvres
lllivreslOsous
14 livres
6 livres
9 livres 12 sous
10 livres
10 livres 10 sous 10 - 10 - 10 - 10 - 10 — 10 -
10 livres
8 livres
8 livres 10 sous
10 livrtîs
4 livres
5 livres 6 sous 7 - 10 -
8 livres
5 livres 10 sous
8 livres
7 livres
4 livres 10 sous
5 livres
6 livres 13 sous
5 livres 10 sous
5 livres
6 livres
7 livres 10 sous 7 - 10 -
4 livres
5 livres 10 sous
9 livres
Fougères
Vitré
La Guerchc
Hédé
Antrain
St- Aubin-du-Corinier .
Châteaugiron
Bazouges
Bain
Ëyôché de Nantes.
Subdélégations de * Nantes
Ancenis
Château briant
lia Roche-Bernard
Guérande .
Le Croisic
Savenay
Saint-Nazaire
Blain
PoDtcbâtcau
Derval
ÉYéché de SaintrMalo.
Subdélégations de :
Saint-Malo
Diaan
Ploôrmel
Josselin
Montfort
Montauban
Combourg
Chàteauneuf
Saint-Méen
Plouer
Plélan
ÉYéché de Saint-Brienc.
BubHélégations de :
Saint-Brieuc
Moncontour
Lamballe
Quintin
Jugon
Uzel
Paimpol
Matignon
ÉYéché de Trégnier.
Subdélégations de :
Tréguier
Morlaix
Guingamp
Lannion
Pontrieux
Lanmeur
Cbâtelaudren
Froraent
13 livres
15 livres 10 sous 12 livres
15 livres 10 soos 12 livres
10 livres 10 sous 12 livres
13 livres 10 sous 13 livres
1 \ livres 1 0 sous
11 livres
Seigle
9 livres
9 livres 7 livres 10 soos
8 livres
10 livres 10 sous
9 livres
7 livres 10 sous 15 livres
9 livres 6 sous
8 livres
11 livres 10 sous 9 livres
8 livres
Blé noir
8 livres GlivreslOsoDs
9 livres 4 livres 10 sons 7 livres
7 livres 10 sous 4 — 15 -
9 livres 4 livres 3 sous
13 livres
10 livres
6 livres 5 sous 6 livres
6 livres 9 sous
6 livres
6 livres 10 sous
7 livres
7 livres 10 sous
Avoine
8 livres
7 livres 6 sons 4 livres
GlivreslOsons 8 livres
5 livres 10 soaa
i livres 10 sous
8 livres
4 livres 10 sons
10 livres
8 livres 43 sons 6 livres
7 livres 10 BOUS 5 — 10 -
6 livres
6 livres