ORIGINES DE CES DEVOIRS
cette posture, il prend part i^i une procession plus ou moins grotesque, et assiste à la messe, puis on lui fait faire neuf fois le tour d'un chêne, tandis qu'un autre paroissien, armé d'un bâton, entonne une chanson. Enfm les marguilliers donnent aux notables de la paroisse un banquet dont les nouveaux mariés de l'année font en partie les frais (D.
Il est des devoirs qui semblent n'avoir pour objet que de rappeler une punition infligée autrefois par le seigneur à un sujet rebelle. Ainsi, le dimanche après la Saint-Jean, jour d'assemblée au bourg de Campbon, le seigneur de Coislin est en droit d'exiger du tenancier de son flef de la Johelaye « une pièce d'argent en laquelle est représenté un homme à genoux, tête nue et la moitié de la barbe rasée, vulgairement appelé le Vilain d'argent »; le procureur fiscal demande « pour quelle cause ledit homme présente ladite pièce, » et celui-ci est obligé de répondre : « pour avoir désobéi et desservi notre seigneur; » faute de quoi, il ser-a condamné à une amende de 60 sous et 1 denier. C'est aussi sans doute pour commémorer une ancienne condamnation, que le seigneur de Pomméniac en Bain exigeait qu'un de ses tenanciers lui apportât à son manoir un œuf de poule lié avec des câbles sur une charrette traînée par des bœufs que devait conduire le vassal en personne W. — Le droit de grenouillage, l'obligation de battre l'étang pour faire taire les grenouilles a peut-être la même origine; mais on ne le trouve que rarement en Bretagne W.
Bien plus fréquents sont les devoirs auxquels sont astreints les nouveaux mariés, et que l'on peut, semble-t-il, considérer comme des formes atténuées d'un ancien droit de mariage, peut-être du formariage, qui, depuis des siècles, n'existe plus en Bretagne. En bien des seigneuries, les nouvelles mariées sont tenues à un devoir de « chansons et de danses ». A Bourgde-Vallet, elles doivent dire « chanson nouvelle » autour du « mai » qui vient d'être planté, et parfois offrir au seigneur
(1) GuiUoUn de Corson, op. cit., loc. cit., t. XXV, pp. 309-310.
(2) Guiilolin de Corson, loc. cit., t. XXV, pp. 220 el sqq.
(3) Voy. J. Trévédy, Le droit de grenouillage, Sainl-Brieuc, 1899. L'auteur affirme qu'en Bretagne on ne constate avec quelque certitude le droit de grenouillage qu'à Saint-Brieuc et & Rames.
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un bouquet de fleurs et lui donner un baiser. Aux feux de la Saint-Jean, le bois est quelquefois fourni par les nouveaux mariés, et les nouvelles mariées doivent souvent danser et chanter leur chanson (*). Il arrive aussi que les nouveaux mariés soient soumis à des obligations moins anodines. A Pontmelvez, la première année de leurs noces, ils doivent le « saut de carpe » : le lundi de Pâques, à l'issue de la grand'messe, ils sont « tenus de sauter trois fois en la rivière du Léguer au lieu accoustumé, en présence dudit seigneur commandeur et de ses officiers sous peine de 60 sols d'amende w. » Mais, parmi les devoirs des nouveaux mariés, il n'en est pas de plus répandu que la quintaine, que l'on voit mentionnée dès le XV* siècle w, et qui subsiste dans un très grand
(1) GuUlotin de Corson, loc. cit., t. XXVI, pp. 157 et sqq. — Dans la paroisse de Pacé, au XVHP siècle, « la masure de Meaux doit une chanson et une ceinture de berger, prisées 10 sols » Honds de Châteaugiron, Arch. d'Iile-et-Vilaine, E 22). Dans la trêve de Quelneuc, en Carentoir, les nouvelles mariées doivent un « devoir de chanson > à Tissue de la messe des épousailles, sous le chêne au-devant de l'église; à défaut, le seigneur ou ses « commis » ont le droit « de prendre l'accoutrement de la tête de ladite mariée et la découvrir et mettre le chef au vent, sans qu'on puisse faire action audit seigneur » (Le Claire, Lancienne paroisse de Carentoir, pp. 350 et sqq.).
(2) Aveu du commandeur de la Feuillée et de Pontmelvez, de 1697, cité par Guillotin de Corson.
(3) Voy. les Comptes de Saint-Brice, de 1433 (Arch. d'Ille-et-Vilaine, E 355) : « Autre recepte du devoir de quintalne appartenant à mondit seigneur sur touz et chascuns ses hommes et subgez qui sont de nouvel mariez en ses fez et paroesses de Tremblay et de Saint-Ouain-de-la-Rouerie, et lequel devoir est teil que mondit seigneur doit tenir en estât lescu, et ses subgez de Trembloy et de Saint-Ouain foumicent chacun en son baillaage de fer, et au regart de celui qui debt f râpez ladite quintaine, il doit se comparoir en personne devant mondit seigneur ou son procureur affere le devoir de ladite quintaine, et pour ce que lesdites quintaines nont esté assignées par mondit seigneur ne son procureur, ledit receveur ne sen charge cy aucunement en recepte... » Ceux qui défaillent au devoir de quintaine doivent une amende de 12 sous. En 1478. dans la seigneurie de Pire, il se lève « sur les hommes de bas estât demorant en la parroaisse de Molins avec leurs femmes qui couschent la première nuyt de leurs nopces un debveir de tresches nommé quintaine, savoir que chacun nouveau marié qui cousche en ladite paroaisse la première nuyt de ses nopces doibt frapper ung esteour blanc par troays foiz d'une pallete et la nouvelle mariée dire à la dame dudit lieu de Monbouen une chanczon en dance ronde au bourg de Molins a lixue de vespres au jour de la Penthecouste prouchaine après leurs espousailles et en deffai^t de y comparoir et de faire ledit debvoir, chacun nouveau marié et nouvelle mariée, deux potz de vin blanc audit seigneur de Monbouan » ijonds de Pire, Arch. d'Illeet-Vilaine, E 242). Voy. aussi, en ce qui concerne la baronnie de Sens, un égail de 1490 (Arch. d'IUe-et-Vilaine, E 389).
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nombre de seigneuries jusqu'à la Révolution. Chaque année, on inscrit les nouveaux mariés qui doivent la quintaine dans la première année de leurs noces <*). En quoi consiste la quintaine ? Un exemple nous le montrera très clairement. En 1507, la quintaine fut courue à AvaiUes, en présence du seigneur. Les coureurs sont à cheval ; chacun tient en main une gaule ou quintaine en bois d'aulne vert et munie à l'extrémité d'un roquet de fer, qui souvent est fourni par le seigneur ainsi que le cheval et les éperons. Le joueur doit toucher le but et briser sa gaule contre l'écu seigneurial. Les coureurs sont surveillés par des « gardes de la quintaine, » exempts à ce titre de la quintaine, et dont la fonction consiste à les empêcher de s'enfuir. Ceux qui sortent victorieux de la course ne sont dispensés que de la moitié de la redevance de quintaine, qui est fixée à Availles à deux truaux d'avoine. En 1507, trente-trois nouveaux mariés devaient courir; 8 sortent victorieux de l'épreuve; 9 se font remplacer par les plus habiles jouteurs; 3 préfèrent payer les deux truaux d'avoine, « n'étant à présent disposés de pouvoir chevaucher ne frapper lesdites quintaines » ; enfin 13 défaillants sont ajournés aux plaids « pour se voir condamner h l'amende, » ce qui ne les dispensera pas d'ailleurs de la redevance w. — Toutes les courses de quintaine sont à peu
(1) Voy., par exemple, un rentier de la baronnie de Sens, du XVI' siècle : « Enssuivent les noms des nouveaulx mariez de l'an MV^XIX, quelx doibvent le devoir de quintaine » (Arch. dllie-et- Vilaine, E 391).
(2) Paul Par/ouru, Une course de quintaine à Availles en 1507 {Mémoires de la Société Archéologique dlUe-et-V Haine, an. 1899, t. XXVUI, pp. 285 et sqq.). — Voy. aussi la desciiption de la quintaine que le seigneur de Launay-Vendel impose à ses sujets de la paroisse de Dompierre : la course doit avoir lieu le 1" août, au patis de Verdun après les vêpres; le seigneur est tenu de fournir aux coureurs un cheval, des éperons et un fer de lance appelé roquet; les défaillants doivent donner une amende « d'une myne d'avoine mynue et au cas qu'ilz aient rompu leurdite lance, ilz sont subjectz à l'amende d'une myne de ladite avoine; » « à faulte auxdits coureurs de demander congé, de prendre lesdits espérons, de monter sur ledit cheval, de courir et de descendre après avoir couru et ousté lesdis espérons et de rompre leur dicte lance, y a amende d'une, myne » (Maupillé, Notices historiques et archéologiques sur les paroisses des deux cantons de Fougères, dans les Mémoires de la Société Archéologique dllle-et-Vilaine, t. VIII, pp. 29-30).
près semblables à celle que Ton vient de décrire; mais il arrive parfois que les gagnants soient dispensés de tout devoir W. — Un devoir assez voisin de la quintaine, mais beaucoup plus rare, c'est le bouhourdage : les nouveaux mariés, chacun sur un cheval, luttent deux à deux et essaient de se faire tomber («). D'autres fois, les nouveaux mariés sont tenus à jouer au jeu de pelotes ou d'éteufs ; les défaillants sont condamnés à une amende.
Les devoirs des nouveaux mariés affectent donc le plus souvent la forme de divertissements populaires. Tel est aussi le caractère du droit de soûle, La soûle est une boule de cuir remplie de filasse; elle eèt offerte une fois par an au seigneur. Voici comment on « court la soûle » : à l'aide de bâtons recourbés, qui sont appelés crosses ou quillards, on lance la boule, de manière à l'éloigner de ceux qui étaient sur le point de l'atteindre. Ce jeu né laisse pas d'être assez dangereux; aussi, au XVIIP siècle, certains seigneurs remplacent-ils le devoir de soûle par une offrande faite à un sanctuaire <3).
Ainsi, tous ces devoirs et ces usages, qui semblent plus nombreux en Bretagne qu'ailleurs, qu'on y trouve plus fréquemment et plus longtemps, ont parfois un caractère gênant ou vexatoire. Mais ils n'ont pas été créés par le caprice des seigneurs : la plupart dérivent d'anciens droits tombés en désuétude ou môme en semblent les formes atténuées. Puis, en bien des cas, ils sont l'occasion de divertissements populaires. Ils sont un produit, parfois bizarre, du régime seigneurial, mais ils n'ont pas sensiblement accentué l'exploitation qui pèse sur les paysans.
(1) Voy. les Comptes du receveur de la prévôté d'Ancenis, de 1511 (Fonds de la haronnie d'Ancenis, Arch. de la Loire-Inférieure, E 265) : parmi les sujets qui doivent la quinlaine, 10 ont frappé la quintaine par terre et ont dû' payer le devoir, ont acquitté en tout 30 boisseaux d'avoine grosse; 5 tf ont composé du devoir » et ont donné ainsi 30 boisseaux; 9 « ont rompu le bois » et n'ont par conséquent rien payé. Cf. aussi les Comptes de 1515.
(2) Voy. l'aveu de la baronnie de Guer, de 1680 : « Les nouveaux mariés qui savent escrire doivent bouhourder deux à deux, chascun sur un cheval, et faire tomber l'un ou l'autre de cheval sous peine d'amende » {Guillotin de Corson, Usages et droits féodaux, loc. cit., t. XXV, pp. 303 et sqq.).
(3) Guillotin de Corson, Usages et droits féodaux, loc. cit., t. XXV, pp. 356 et sqq., et Les grandes seigneuries de Haute-Bretagne, 1" série, pp. 110-111.