A QUI PROFITENT LES AFFÉAGEMEKTS
pâture, de sorte qu'elleè ne leur rapportent pas seulement de quoi payer la renl«(i). A Pipriac, les conditions ont été si lourdes que beaucoup de terres afféagées ont été abandonnées (2). Et d'ailleurs, pour mettre en valeur des terres incultes, il faut une mise de fonds dont seuls des cultivateurs aisés peuvent disposer.
En fait, les documenta nous montrent' que ce sont les bourgeois qui ont le plus gagné aux afféagements. Dans toutes les parties de la Brelagne, nombreux sont les marchands, les officiers de justice, les avocats, les hommes de loi qui ont ainsi accru leur propriété foncière <3). Sur le domaine royal, on les voit afféager des lots vraiment considérables, dojit la superficie dépasse parfois 50, 100 journaux (*), et Ton peut en noter de plus étendus encore ^s). Sans doute, parmi les afféagementé, il en est beaucoup qui ne comprennent que quelques journaux, et qui, pour la plupart, sont concédés à des laboureurs; mais, ces acquéreurs sont presque toujours des paysans aisés, qui désirent arrondir leur patrimoine W.
Les afféagements ont donc profité aux propriétaires aisés, mais ont nui à la masse des paysans. C'est la remarque que font bien des cahiers de paroisses. A Abbaretz, les habitants les plus riches ont afféagé tous les communs, au point que les petits tenanciers ne peuvent plus faire paître de bétail ^^), Les communs de Nivillac ont été ruinés par les afféagements qui se poursuivent depuis quarante ans, et qui se sont attaqués même aux « issues » des villap:es : « il n'y a eu que le riche
(1) Cahier du Temple-Maupertuis {ibid., C 577).
(2) Cahier de Pipriac (sénéch. de Ploërmel).
(3) Cest ce qu'on pout remarquer nolamment dans le pays nantais : voy. Arch. Nal., Q^ 306, 307, 312, 518, 519, 520, 522, 523. 524, 531.
(4) Voy., par exemple, les afféagements conclus dans les paroisses de Liffré, de Saint-Aubin-du-Cormicr, de Gosné, de Hédé (Arch. d*Ille-et- Vilaine, C 1920 à C 1034).
(5) Ainsi, en 1777, le sieur Pluchon, négociant à Landerneau, afféage 486 journaux de landes (i7>td.. C 1942;. En 1779, le sieur Chapau, de Rennes, afféage 147 journaux de terres vagues dans la paroisse de Briec, près de Quimper {iiid., C 1940). En 1777, 1.021 journaux, dans la paroisse de Hédé, sont afféagés à François Gilles Roland du Roscouet [ibid., C 1920).
(6) Voy. toutes les liasses citées plus haut.
(7) Cahier d' Abbaretz (Arch. de la Loire-Inférieure, C 565).
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qui a pu avoir de bons morceaux, et le pauvre en souffre et gémit encore davantage; les pauvres laboureurs et journaliers qui vivaient à Tappui d'une ou deux vaches » sont aujourd'hui réduits à la mendicité W.
Ainsi, seuls les bourgeois et les paysans notables ont intérêt à voir les communs se transformer en propriétés individuelles; ils sont aussi les seuls à approuver les afféagements W ; les paysans pauvres, au contraire, — et ils sont les plus nombreux, — s^en montrent résolument les adversaires W.
(1) Cahier de NMUac {ihid., C 572). On lit, dans le Cahier de Laurelas (sénéch. de Ploêrmel), art. 10 : « Que les messieurs seigneurs se sont emparés des landes et commims qu'ils ont afféagés aux gens les plus riches de la paroisse, qui obligent les pauvres gens qui avaient une vache ou deux en métairies de les rendre au propriétaire, qui fait que la plupart des gens de la paroisse sont réduits & la mendicité et leurs enfants. » Cf. les Cahiers de Mérillac et de Concoret (ibid.l — Voy. encore une requête des habitants de Trans, Bazouges la Pérouze, Noyai et Cuguen, du l"" août 1793, « au sujet des terres vaines et vagues, afféagées par les cy-devant seigneurs depuis 25 à 30 ans »; « tous les afféagistes, disent-ils, étaient des richards, procureur fiscal, receveur, greffier, procureurs et autres adulateurs, rempart desdits cy devant seigneurs, et qui sont encore malheureusement placés dans les municipalités,, ce qui fait qu'au lieu d'aider aux communeaux, ils écartent au contraire leur juste représentation et les font encore gémir sous le despotisme de Tancien régime. Quelle barbarie! » (Comité de Ugislation de la Convention, Ole-et-Vilaine, Arch. Nat., D m, 107).
(2) Il arrive même que ces notables soient les premiers & porter atteinte aux droits d'usage. Ainsi, à Bains, h la fin du XVII« siècle, « certains particuliers et des plus aizés » coupent les landes, ce qui nuit à la p&ture et porte préjudice à quantité de pauvres gens qui n'ont où paslurer les bestiaux que dans les communs et landes de ladite paroisse » i/onds de Redon, Arch. d'Ille-et-Vilaine, H 88). Voy. aussi une requête des habitants d'Yzé, de 1737 (tfeid., C 1633) : le général de la paroisse, déclarent-ils, est propriétaire depuis 100 ans de la lande d'Yzé, qui sert à la nourriture de 2.000 personnes. Or, « il y a quelque année que plusieur riche de cette parouhasse, pour le devenir encore davantage, formayre le desayn d'entreprandre la vente de la lande en question... »; ils donnèrent comme prétexte la nécessité qui s'imposait à la paroisse de construire un nouveau presbytère; la vente de la lande fournirait les fonds néce.ssaires.
(3) Dans un très grand nombre de cahiers, l'on demande que les seigneurs ne puissent afféager les communs, les marais et les landes, que les actes d'afféagement, conclus depuis 40 ans, soient annulés : voy., par exemple, le Cahier de Massérac (Arch. de la Loire-Inférieure, C 571). — Cependant, quelques cahiers demandent que les landes soient mises en valeur, mais à la condition que les afféagements profitent surtout aux riverains. Voy. le Cahier de Laz (sénéch. de Quimper), art. 19 : «c Que les seigneurs et autres propriétaires qui ont des landes communes et galois incultes dans le domaine de leur fiefs et propriétés, soient tenus de les mettre en valeur dans un délai fixé, et faute qu'ils seroient tenus de les concéder au premier requérant, la préférence toutefois accordée à ceux qui ont des possessions
AFFÉAGISTBS BT USAGERS. 237
Daqs bien des localités, il se forme donc comme deux partis hostiles; entre les atféagistes et le reste de la population, les haines s^exaspërent, et, au début de la Révolution, c'est presque la guerre civile <^K A Couêron, où tout récemment a éclaté rémeute que Ton sait, les afléagistes, en mai 1790, se plaignent des violences qu'on exerce contre eux; on renverse les clôtures, on menace les personnes, on ravage les champs; beaucoup de leurs ennemis sont armés de fusils; « ces jours derniers, il y a eu un combat au village de Brunberne entre les paysans afféagistes et les paysans déprédateurs ; ils ont été également malmenés de part et d'autre W. » A SaintrHerblain, près de Nantes, l'effervescence n'a pas cessé depuis la révolte de Couôron (3). Les afféagistes déclarent que leurs propriétés, à tout instant, sont attaquées par les factieux^ qu'on
I n'a pu maîtriser
Ces malfaiteurs, disent-ils, on ne peut trop le répéter, sont sans biens, sans propriétés et n'cmt dans les campagnes qu'une habitation en précaire, toujours subordonnée à la volonté des propriétaires, dont ils sont fermiers, et qui peuvent les expulser à l'expiration de leur bail; conséqueinment^ cette classe de gens ne peut en aucun cas avoir des prétentions sur d'aucuns terrains vagues à titre gratuit que les seigneurs de fief ont toujours en attention d'afféager à des propriétaires riverains <*>...
A Cordemais, la lutte n'est pas moins viveW. Les deux partis s'adressent, l'un et l'autre, à l'Assemblée Nationale, à laquelle ils exposent leurs griefs et leurs revendications. En
riveraines en payant auxdits seigneurs et pi^opriétaires une certaine somme de deniers d'entrée par journal ou arpent qui sera fixé en trois classes, bonne, médiocre et mauvaise terre sans pouvoir exiger d'autres redevances ni servitudes. »
(1) Voy. Karéiew, Les paysans et la question paysanne en France dans le dernier quart du XVÎU* siècle^ pp. 146 et sqq.
(2) Adresse des propriétaires afféagistes de la paroisse de Couêron à V Assemblée Nationale (Papiers du Comité féodal, Loire-Inférieure, D XIV, 5).
(3) Adresse à V Assemblée Nationale des propriétaires afféagistes de Saintllerblain, de mai 1790 libid.). « Depuis Tannée 1785, les arrêts du Parlement, les sentences du présidial, la force militaire même employée dans la paroisse de Gouéron, tout a été inutile et n'a pu en imposer aux factieux. •
(4) Les afféagistes disent encore que, sur les terrains afféagés dans les 40 dernières années, ils ont fait plus de 200.000 livres de dépenses.
(5) Arch. Nal., D XIV, 5.
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novembre 1790, ce sont les « habitants » qui se plaignent d'avoir été dépossédés de leurs communs par les seigneurs, qui les ont afféagés à des n étrangers ; » que l'Assemblée abolisse tes afféagements conclus depuis moins de 40 ans et rende aux usagers leurs anciens droits. En mai 1"791, ce sont les afféagistes qui protestent contre Tadresse des habitants :
On a parlé, disent-ils, d'usurpation... Ces assertions mensongères n'ont pas fait fortune auprès du cultivateur, qui, pai- son travail et son économie, à scu conserver et accroître le patrimoine de ses pères, et qui a participé à la distribution des gallois en raison de ses propriétés. Il en gémit au contraire et il redoute les conséquences d'un pareil sisteme. Mais elles ont été saisies avidement par des honmies sans propriété, des hors venus, des fainéants, des dissipateurs qui ont aliéné les objets qu'ils avoient reçus en partage lors de la répartition des vagues, et qui, n'ayant rien à perdre, osent tout entreprendre.
D'abord, ce furent des voies de fait sur les clôtures ; puis, lorsque les clôtures eurent été rétablies, ces hommes se sont livrés à de nouveaux excès : « ils menacent d'envahir les pâturages qu'ils n'ont point arrosés de leurs sueurs et de porter la faucille dans des moissons qu'ils n'ont pas fait naître. »
Au même moment, dans tout le pays de Ploôrmel, les paysans attaquent les afféagements et commettent maints dégâts îi); dans les environs de Redon,, les usagers se montrent si violents dans leurs réclamations que les afféagistes se croient en danger ; « plusieurs d'entre eux ont déposé entre les mains de la Commune leurs actes d'afféagements w. »
(1) Voy. une lellre du Procureur général syndic du district de Ploôrmel, du 24 août 1790 {Papiers du Comité féodal, Morbihan, Arch. Nat., D XIV, 7).
(2) Lettre des officiers municipaux de Redon à TAssemblée Nationale, du 2 mars 17J0 [ibid., lile-et-Vilaine, Arch. Nat., D XIV, 4). î\ s'agit surtout des communs afféagés par l'abbaye de Redon; voy. le Mémoire du Conseil de la commune, du 5 février 17J1. — Le Directoire du déparlement d'IUeet-Viiaine, dans une adresse du 19 août 1790, demande à l'Assemblée Nationale de décréter qu'en Bretagne les droits des communautés sur les communs seront conservés et d'interdire « aux cy devant seigneurs et à tous autres de les y troubler et d'enclore aucune partie desdiles landes »; par contre, que les afféagements, remontant à 40 ans, et contre lesquels il n'y a pas eu d'opposilion, soient considérés comme propriété inviolable (Arch. Nat., D XI V, 4). CL aussi une lettre du Directoire de Paimbœuf à l'Assemblée Nationale, d'août 1791 {ibid., D XIV, 5).