PATHOLOGIE SOCIALE
Tous les faits précédents sont les produits de fonctions qui s'exercent normalement. Mais les Sociétés peuvent, comme les organismes vivants, être le siège
de troubles. Ces troubles constituent ce que par ana* logie on peut appeler la Pathologie sociale, dont Tétude comprend les questions relatives au paupérisme et h la criminalité.
14® Paupérisme et assistance. Les faits désignés sous le nom de paupérisme servent à caractériser cette classe de personnes, qui dans une Société sont incapables de subvenir par elles-mêmes à leurs besoins physiques. Pour des raisons diverses leur activité est déficiente. Et, comme les secours qui viennent d'ordinaire de la famille ou parfois d'une fortune personnelle leur font défaut, Texistence de ces indigents serait menacée s'ils ne trouvaient assistance auprès soit de particuliers, soit de classes plus particulièrement vouées à la charité, soit enfin de l'Etat. Les deux choses — paupérisme et assistance — sont donc connexes. Mais Tune, le paupérisme, est antérieure logiquement; et ce sont ses formes diverses qui sollicitent la création d'organes d*assistance correspondants.
Voici les différentes catégories d'êtres impropres à gagner leur subsistance : 1® les orphelins dont les parents n'ont point laissé de ressources suffisantes à leur éducation, et les enfants abandonnés dont les parents sont inconnus ou qui se refusent à remplir leurs devoirs ; 2® les vieillards dépourvus de ressources, et trop faibles ou trop maladroits pour continuer un travail lucratif ; 3° la longue théorie des invalides dépourvus des soins de la famille, les aveugles, les infirmes, les estropiés, les malades, les incurables, tous les anciens hôtes de la cour des miracles ; 4® la.cohue des sans'travail, les victimes des chômages forcés et parfois volontaires, les prolétaires chargés de famille et dont le salaire est insuffisant, les veuves avec enfants, tous ceux en un mot qui exercent ou pourraient exercer leur activité, sans pouvoir subvenir complètement
à leurs besoins et aux besoins de ceux dont ils ont la charge.
Quels moyens d'action emploient tous ces déshérités pour adoucir leur sort ? Rien autre chose que les signes de la détresse et de la souffrance : des haillons, des figures pâlies, des voix plaintives, des regards suppliants, des larmes, tout ce qui pénétrant dans les âmes suscite des idées importunes et provoque des sentiments de pitié.
Les idées et les sentiments, lorsqu'ils prennent une grande intensité, ne restent pas renfermés dans le for intérieur, mais tendent à se manifester au dehors par des actes correspondants. Telle est la source commune des différentes formes de l'Assistance. Ces formes sont caractérisées par les classes diverses ou les groupements spéciaux qui se donnent pour tâche de soulager les infortunes.
1« Les prêtres, au nom de la religion, ont le plus souvent recommandé Taumône et le soin des malades. Dans le paganisme, les pauvres, pensait-on, étaient envoyés par Jupiter, et les Dieux eux-mêmes se cachaient sous des haillons pour pouvoir frapper avec plus de justice les riches sans entrailles qui les avaient repoussés. Dans le christianisme, la charité est une prescription divine et elle doit être pratiquée par crainte ou par amour de Dieu : les pauvres sont les membres vivants du corps mystique de Jésus. Le clergé s'est souvent fait le collecteur et le distributeur des aumônes. De là les distributions de soupes aux portes des monastères sous Tancien régime ; de là les œuvres multiples qui se créent partout pour porter remède à tous les genres d'infortunes : maisons pour les enfants trouvés, maternités, orphelinats, asiles pour les vieillards, hôpitaux pour les aveugles, les sourds-muets, les estropiés, les incurables^ les malades....
- 2® L'Assistance publique se fait par TEtat, quand bien pénétré des idées de solidarité sociale il sent la nécessité de ne négliger aucun intérêt. Dans une aristocratie, les esclaves, les pauvres, les misérables sont abandonnés a leur sort. Les heureux possesseurs de la fortune et du pouvoir ont beaucoup de peine à ne pas considérer la pauvreté comme un délit. Les gouvernements démocratiques ne montrent pas cette sereine indifférence à l'égard des classes nécessiteuses. Mais, ayant conscience de leur responsabilité et s'inspirant de motifs purement humanitaires, ils s'efforcent de réparer le mal et, ce qui est mieu^ encore, d'apporter des remèdes préventifs. Non seulement ils cherchent, à Timitationdu clergé, à venir en aide aux miséreux de toute sorte dans les hôpitaux aménagés avec tout le confort et les ressources de la science moderne. Us tiennent surtout à empêcher le développement du mal et par des règlements nombreux — qui indiquent au moins leur bonne volonté — surveillent le travail dans les manufactures, protègent les femmes et les enfants contre l'exploitation patronale, songent aux retraites ouvrières, établissent la responsabilité des employeurs dans les accidents du travail, autorisent les grèves soutenues en vue de Télévation des salaires et de la dignité de l'ouvrier, favorisent les syndicats et les sociétés d'épargne ou de secours etc.
3*» L'Assistance privée se présente sous deux modes distincts : elle se fait ou bien par des personnes charitables que leur situation de fortune garantit, suivant toute probabilité, de la misère ; ou bien par des •mutualités composées de personnes d'une même profession, qui s'associent dans le but de parer h. des risques courus également par tous. Dans le premier ca& ce sont les sentiments de pitié qui dominent, qu'ils soient inspirés par la religion ou simplement par
amour de rhumanité ; dans le second c'est la prévoyance qui dirige la conduite et entretient les idées de solidarité.
iS^'Les Délits et les Crimes ne résultent pas du genre d'activité exercée habituellement. Mais ce sont des actes exceptionnels déterminés par un ensemble de conditions où entrent dans des mesures diverses les circonstances de temps et de lieu, les habitudes de vie, la situation de fortune, Téducatiun, les croyances religieuses ou philosophiques* et enfui la disposition du corps et de Tesprit. La profession ne joue ici qu'un rôle secondaire, de sorte que les délits et les crimes n'appartiennent pas & des classes spéciales mais peuvent se produire dans toutes, ce que révèlent les statistiques. De plus ces faits dépendant d'un trop grand non»bre de conditions paraissent contingents ou du moins échappent à la prévision scientifique.
Mais comme la recherche des causes n'est pas ici en question, il suffira de caractériser la nature des délits et des crimes, puis de signaler les différentes sortes de réactions qu'ils ont suscitées de la part des particuliers, des familles, des représentants de la religion et eniin de l'Etat.
Le délit — ou le crime qui ne présente avec lui qu'une différence de degré — consiste essentiellement dans la violation d'une règle établie soit par la coutume, soit par la religion, soit par les législateurs. Ces règles sont d'une extrême variabilité selon les époques et les pays ; mais quelques bizarres ou irrationnelles qu'elles paraissent aux étrangers, elles ne s'en imposent pas avec moins de rigueur k ceux que les circonstances y soumettent. Ainsi en Corse la vendetta a beau être proscrite par les lois, elle n'en subsiste pas moins comme une obligation à laquelle il serait déshonorant de se soustraire ; manger de la graisse animale est hux yeux
de liadou le plus grand des crimes ; planter du tal>a€ dans son champ est un délit que réprime avec vigueur le fisc français. L'essence du délit vient d'ôtre tixée. Quant à énumérer Tiniinie multiplicité de ses formes, il n y faut point songer : « la voix de fer )> du poète s'userait à cette ingrate besogne.
Le paupérisme provoque l'assistance. De même le crime appelle la répression^ qui est la réaction naturelle du milieu offensé contre les violateursdes mœurs^ des règlements et d^s lois. Trois éléments constituent la répression : !• la recherche du coupable ; 2* le jugement où la gravité de la faute est appréciée ;3^ \a peine qui consiste essentiellement dans une souffrance, mais dont les variétés défient les imaginations les plus fertiles. Ces faits sociaux, qui relèvent chacun d'une fonction di»tincte,ontune très grande importancesur le nombre et la gravité des délits. Si la police est exacte et laisse peu d'espoir aux criminels d'échapper, toutes choses égales d'ailleurs, la criminalité aura une ten* dance h décroître. Dans les t3mps de trouble oh la police se relâche et dans les villes populeuses où elle est souvent débordée le taux de la criminalité augmente, ce que les statistiques constatent par des courbes as* oendantes. Si les jugements sont rendus avec justice par une application régulière des lois, les délinquants n'ayant pas à compter sur une indulgence non justifiée seront retenus par la certitude d'une condamnation. Au contraire, les variations et les caprices des Jurys, s.'ils n'encouragent pas aux crimes, diminuent du moins la force des idées antagonistes et par là conduisent au même résultat . Quant aux peines, elles ont d'autant plus d'efficacité qu'elles frappent plus fort la sensibi. lité physique et morale. En somme le sentiment que l'<m cherche à faire naitre dans l'esprit du criminel pour faire contrvî-poids à la violence du désir, c'est la
peui*. Sî le régime pénitentiaire donne aux .détenus une vie peu inférieure à celle de beaucoup de misérables innocents, la répression esténervée, et il n'est pas étonnant que les prisons s'étendent et se multiplient. Les principes sur lesquels s'appuie la répression semblent pouvoir se ramener aux trois suivants: 1^ la vengeance,: dont la forme la plus rationnelle 6st le talion «œil pour œil, dent pour dent » ; 2** Texpiation ou la réparation du désordre par le moyen de la souffrance, idée qui a son origine dans la religion, où le crime considéré coiïïme une offense envers la Divinité ne s'efface que' par les pénitences prescrites ; 3o l'utilité sociale, où Ton vise d'un côté à corriger le coupable, de Tautré à intimider ceux qui seraient tentés de l'imiter. Gardienne de Tordre, la société manquerait à une de ses fonctions essentielles,. si elle restait désarmée en pré-' sence des criminels, perturbateurs des relations sociales.
Tels sont les principaux faits sociaux.
Il semble que l'énumération donnée présente un tableau complet de la vie sociale. Suivant leurs préférences personnelles, les auteurs ne s'attachent, d'ordinaire, à montrer qu'une face des choses et, par une pente naturelle, sont tout prêts à nier l'importance des autres parties. Ainsi les politiques ne voient que l'Etat avec les différents pouvoirs dont il dispose. Les prêtres rapportent tout à la religion et voudraient tout absorber en elle. Les militaires n'ont de confiance que dans la force matérielle et flétrissent du nom d'idéologues les défenseurs du droit. Les intellectuels célèbrent la science, la philosophie et les arts, mais montrent un dédain exagéré pour les rustres à l'esprit lourd, dont les bras vigoureux fécondent pourtant la terre. Les économistes renvoient aux artistes leurs dédains et ne comptent dans la société que les forces productrices de
Tutile. Quant au rôle de la femme il a été le plus souvent méconnu. Les historiens ont égayé leurs récits d'aventures galantes, mais n ont point paru soupçonner qu'elle constitue, par le nombre, la moitié de la société, et que sans injustice elle pourrait revendique r une part égale d'influence. S'il n'est pas interdit de concentrer ses efforts sur un point spécial, cependant il ne faut pas que l'arbre cache la forêt et que le fragment passe pour le tout. Dans la société où toutes les parties sontétroitement solidaires les unes des autres, ces oublis seraient particulièrement préjudiciables.
De plus, grâce à la classification, la complexité des phénomènes sociaux se résout par l'analyse en des catégories distinctes, qui permettent à l'esprit de se mouvoir avec plus d'assurance dans ce domaine social jugé si enchevêtré et si ténébreux.
Le touriste arrivé aux cimes neigeuses, que les pieds du vulgaire n'ont point foulées^ se plaît à la pensée d'être du petit nombre des privilégiés qui ont pu contempler les vastes horizons qu'il a sous les yeux. Plaisir égoïste et stérile. L'explorateur ne cherche pas dans ses voyages un nouveau genre de sport. Il ne se perd pas dans une vague contemplation, mais il s'attache à dresser la carte exacte du pays qu'il a parcouru, et à indiquer aux autres la route qu'il a suivie.
Essayons de faire comme l'explorateur. Que notre conclusion serve à montrer, comme sur un tableau, les différents points parcourus. A défaut d'autre qualité, cette revision dernière aura du moins le mérite de la sincérité: elle permettra de mieux embrasser l'ensemble du travail et par suite de l'apprécier plus sûrement.
1 . La méthode est dans une étroite dépendance avec l'objet d'étude. Que cet objet soit mal déterminé, et la méthode, s'engageant dans une fausse direction, mène infailliblement aux erreurs et aux chimères. Avant toute autre entreprise, il fallait donc circonscrire exactement les limites de cette étude, et fixer avec précision le but vers lequel il s'agissait de faire converger les efforts. Ce but était nettement posé par le
texte même de la question, qui proposait l'étude des faxH sociaux.
Les faits, ce sont des réalités positives que Ton peut constater par l'observation. Ce ne sont pas des notions a priori, semblables ^ ces conceptions mathématiques que le savant crée dans Tespace imaginaire. Ce ne sont pas des rêveries utopiques où Thumanité se pare de vertus, peut-être désirables mais qu'à coup sûr elle ne possède pas. Ce ne sont pas non plus les actes mystérieux d'une puissance invisible, qui tendrait à son but par des voies cachées. Enfin ce ne sont point des entités métaphysiques comme l'àme des peuples, le <* Grand Être » d'Auguste Comte, ou même comme la Race, dont les caractères physiques et surtout moraux manquent entièrement de précision. Ce sont des faits.
Mais les faits sont les matériaux de la science, ils ne la constituent point. Alors môme que l'érudition ne laisserait rien échapper, mais entassant lescecueils de faits les uns sur les autres en ferait une tour aussi haute que l'antique Babel, le problème scientifique n'aurait pas fait un seul pas vers sa solution. Au contraire, ce fatras n'aurait d'autre résultat que d'épaissir les ténèbres et de favoriser le scepticisme.
La question fondsCmentale est de savoir à quelles conditions la science sociale est possible. D'un mot on peut répondre : à la condition d'aboutir à des notions et à des vérités générales.
Voilà la difficulté à laquelle se heurtent toutes les sciences à leur début. Tout est particulier dans la nature, multiple, divers. Pour que l'esprit ne se perde pas dans ces infinis détails, il faut que les individus se dépouillent de leurs qualités distinctives pour ne conserver que les traits communs ; il faut aussi que les faits, réduits à l'essentiel, rentrent dans les catégories de l'entendement.
Comment faire? — Comme dans les autres sciences, où Ton a dû user d'habileté pour assouplir la matière de Tétude et la rendre propre au travail sciontifîqlie. Tout est là. Aucuneméthode ne peut indiquer à Tavatice les moyens de découvrir ridée originale qui opérera cette transformation. Mais sans cette idée directrice, les procJdJs de la méthode sont inapplicables.
L'idée fondamentale de cet essai est que Tétude des classes sociales — déterminées par le genre d'occupations — semble satisfaire aux conditions essentielles de la science. Les classes peuvent en effet donner naissance à des notions générales, où les particularités propres aux individus se neutralisent et disparaissent.
Ces notions sont surtout constituées par un ensemble de dispositions psychologiques, qui impriment à chaque groupe une physionomie spéciale — physionomie dont les traits distinctifs peuvent élre reconnus par les procédés employés d'ordinaire dans les sciences d'observation. Quand les notions sont exactement formées, on peut espérer découvrir les loi sociales, c'est-àdire les relations constantes qui président aux actions et aux réactions de ces classes.
La science est devenue possible, parce qu'on a procédé par analyse, et qu'on a proposé comme objet d'étude les classes séparées.
II. L'objet, qui s'offre à Tétude, consiste en rtres et en faits, c'est-à-dire en réalités. Que sera la méthode? Elle ne peut être autre que la méthode employée dans tous les cas analogues, quand il s'agit de connaître les caractères fondamentaux des êtres, et les phénomènes auxquels ils donnent lieu dans des circonstances déterminées.
Cette méthode est l'induction, dont les parties principales sont : 1** ridée — 2^ l'observation ou l'expérimentation — 3° la vérification. Il ne semble pas qu'il y
34i t:ONCLLSlO»\
ait de découverte & faire ii ce sujet. Toute la , difficulté consiste h trouver lidée, qui suggère des observations ou des expériences, susceptibles de vérifier l'exactitude de rhypothèse.
€'estune banalité de dire qu'il faut observer. Mais l'observation ne suffit pas. Les \strologues étaient toujours pendus à une lunette, occupés à relever avec soin la position des planètes; les Alchimistes se desséchaient sur leurs fourneaux, attentifs à la génération des métaux ; les cràniologues de Técole de Broca mesurent, avec des instruments de précision, la capacité crânienne et l'ouverture de Tangle facial, sous toutes les latitudes. Qu'est-il résulté de ces longues et patientes observations? « Vent, fumée et poussière » comme dit l'auteur des Poèmes Barbares. Les influences astrales sont un mensonge, la pierre philosophale ou l'élixirde longue vie, une chimère, les distinctions de races, fondées sur le volume du crâne, une hypothèse sans solidité.
L'essentiel, c'est suivant le mot de Leibnitz « d'inlellectualiser les phénomènes », c'est-à-dire de faire pénétrer dans les fait? des idées — idées qui soient capables d'introduire dans le monde incohérent, mobile rt divers de la sensation, les fondements véritables de la science ; l'ordre, la constance, la régularité. Tout le secret est là : découvrir /'l'rf/^^, qui illumine soudain les régions obscures et rend les recherches fructueuses. L'idée de Galilée et des autres savants de la Renaissance, c'est de borner leur ambition. Au lieu de s'évertuer à découvrir les essences, les archées, les âmes, qui se jouent dans les choses et créent les phénomènes par une puissance occulte, ils ont étudié les phénomènes eux-mêmes, leurs lois de succession et leurs formes constantes dans des circonstances données. Claude Bernard a eu le grand mérite de chasser la
.force vitale des corps vivants, et de soumettre les organismes au déterminisme rigoureux qui régissait la matière brute. Lamarck, Hegel, Spencer, Darwin ont rompu les cadres immobiles dans lesquels; on voulait enfermer les espèces vivantes et ont ainsi renouvelé les sciences naturelles. Pasteur a montré la genèse des maladies contagieuses, et, par sa méthode des inoculations préventives, a révolutionné la thérapeutique.
Puisque les règles fondamentales de la méthode sont partout les mêmes et qu'elles sont connues, non seulement par des expositions exactes et détaillées mais encore p«Jir une longue pratique, il n'y avait pas lieu d'en faire longuement une exposition nouvelle. Deux voies s'ouvraient alors. Ou bien passer en revue les différentes méthodes suivies en France et à l'Etranger, et montrer qu'aucune d'elles ne résout le problème posé par les sciences sociales. Travail d'érudition que Ton doit faire pour soi, mais sur lequel il est inutile d'insister. Car la critique, si ingénieuse qu'elle soit, reste inféconde quand elle se contente d'être destructive. Ou bien s'offrir soi-môme courageusement à la critique, en s'efforçant de montrer comment les méthodes expérimentales — qui ont rendu de si grands services dans les autres sciences — peuvent ici devenir applicables.
Avec la division des Sociétés par classes, il semble que les impossibilités soulevées par St. Mill s'évanouissent. La méthode comparative devient possible, et les principes rationnels, qui font l'âme des méthodes dites de concordance^ de différence et de variations concomitantes^ sont susceptibles de recevoir ici une application scientifique. Si les observations sont suffisamment variées, il sera possible de définir exactement la nature de chaque type. Puis, par les méthodes de différence et
de variations, on constatera les changements qui rc^siiltent de conditions nouvelles ou d'un changement dans les conditions anciennes.
En résumé, ou bien il faut renoncer à tout espoir de généralisation, ou bien les classes sociales, par la nxité de leur nature et la régularité de leur action, offrent à ce 'sujet les plus grandes facilités.
III. L'histoire des sciences montre la difficulté d'apprécier une méthoile, tant qu'on l'examine en elle-même, sans lui faire subir le contrôle de la pratique. Pour agir en toute sincérité, il ne faut pas craindre de mettre la méthode recommandée aux prises avec les ditficultés du sujet, en restant fidèle à cette pensée d'Aug. Comte, qu'en raison même de son importance nous avons donnée comme épigraphe à ce travail : « Dans « toute sciencvi réelle, les conceptions relatives à la mé- « thode proprement dite sont essentiellement insépa- (( râbles de celles qui se rapportent à la doctrine elle- « môme ».
C'est ce que l'on a tenté dans la troisième partie, non pour construire la science elle-même, mais pour mettre enjeu la méthode, qui révélerait ainsi, par le fonctionnement même, ses qualités et ses défauts.
Dans toute étude l'ordre doit être progressif, c'est-àdire que la recherche doit « commencer par les objets les plus simples et les plus aisés à connaîtra» (lu Précepte excellent sans doute, mais qu'aujourd'hui il n'y a plus aucun mérite ni à connaître ni à formuler. Le point important est de montrer comment son application est possible dans la question présente.
Quel est donc cet élément initial ? Nous le savons déjà. Il est constitué par les diverses classes que l'on découvre par l'analyse d'une société, société humaine
(\) Descaries. Disc, delà Méthode, 3"« partie.
qui nous est bien mieux connue que les sociétés animales; société complète et non simplement rudimentaire comme la horde ou le clan, oii les fonctions sont confondues. Ces sociétés d*ailleurs présentent des phénomènes mal connus et, suivant toute apparence, trop incohérents pour donner naissance à des lois.
L'attention peut désormais se concentter sur un objet nettement circonscrit, pour en étudier la nature et en connaître les relations. On trouve alors que la nature d'une classe se caractérise moins par des qualités physiques que par des qualités d'ordre psychologique. Cela est d'accord avec les lois de la psychologie et se trouve confirmé par des exemples, choisis de façon à répondre aux exigences des méthodes expérimentales.
Le type, formé ainsi par un ensemble de qualités liées entre elles dans des connexions ps?/chiques, n'est pas absolument immuable. Tout en conservant les trails essentiels, il revêt des formes différentes suivant la loi des corrélations^ loi d'après laquelle les qualités subordonnées se modifient régulièrement, sous l'influence des changements réalisés dans le caractère dominateur.
Quand les classes ont été étudiées à Tétat isolé, on les met en présence les unes des autres pour connaître leurs relations mutuelles. De môme que les qualités s'unissent d'une façon déterminée pour donner naissance à des types, de môme les classes forment des groupements déterminés; et, par l'effet des connexions sociales^ constituent des types de Sociétés, dont la nature est pour chacune caractérisée par une classe dominante . La classification de Montesquieu et toutes celles qui ne prenaient pas une base assez large mettaient, dans un môme groupe, des Sociétés qui présentaient beaucoup moins de traits communs que de différences.
3i8 coîiCLUsioN
Il semble qu*avec notre méthode on se rapproche davantage des conditions exigées par la classification naturelle.
Les sociétés ne sont pas des êtres inertes et pour ainsi dire figés dans des formes immobiles. Elles sont le siège de mouvements incesjsants, mouvements internes qui viejunent de Tactivité des classes et qui donnent naissance à la multiplicité infinie des phénomènes sociaux. Mais ces faits, saisis dans leurs causes, ne sont plus aussi rebelles à la science; sous leur caprice apparent, il est possible de découvrir leur régularité, due à un certain nombre de lois qui règlent l'action des forces sociales.
On comprend mieux aussi comment se tisse le lien social. Il se forme de l'accord des idées, des sentiments et des volontés. Mais cet accord ne se réalise pas avec la môme facilité dans toutes les classes. Quelques-unes d'entre elles conservent, malgré l'apparente unité imposée par la contrainte, des haines sourdes, des idées hostiles et des volontés rebelles. C'est l'action mutuelle des classes les unes sur les autres qui émousse les angles, facilite le jeu des fonctions, et finit par produire cette solidarité sociale, que l'on peut comparer k la solidarité organique sans aller cependant — ainsi que le veulent Schœffle et les partisans du superorganisme — jusqu'à Tassimilation complète. La division par classes permet de mesurer le degré de cohésion sociale, et de fixer les limites au delà desquelles l'unité n'est plus guère qu'un mot.
Voilà la société étudiée en elle-même.
Mais elle ne peut rester dans cet état d'isolement. Et, pour achever l'étude, il faut la placer dans le milieu réel où elle vit, subissant des influences et réagissant à son tour d'après ses idées et ses ressources. Tout cependant serait confusion et incohérence, si les
sociéU^s étaient considérées comme des ensembles irréductibles. Avec la division par classes, les influences physiques sont renfermées dans des limites plus précises. Quant a l'activité sociale — qu'elle s'exerce sur la nature pour la façonner aux besoins sociaux, ou sur les sociétés étrangères pour entretenir avec elles des relations variées — elle est mesurée avec plus d'exactitude, lorsqu'on connaît l'apport spécial de chaque classe.
En résumé, il nous semble qu*il n'y a de science possible, ni pour les sociétés considérées comme des touts^ ni pour les phénomènes sociaux, envisagés en eux-mêmes indépendamment des classes qui les ont produits.
L'histoire ne présente pas deux sociétés, qui dans le cours de leur évolution fournissent deux états assez semblables pour qu'une analogie, constatée sur un point, corresponde k des analogies sur tous les autres points. C'est pour avoir exprimé des espérances manifestement excessives que la Sociologie s'est discréditée auprès des historiens, observateurs trop exacts des faits pour n'avoir pas remarqué l'intervalle immense, qui séparait les découvertes sociologiques des magnifiques promesses faites par les partisans de cette science.
Quant aux phénomènes sociaux, si on les détache de leurs vraies causes, ils sont incapables de donner naissance à autre chose qu'à des lois empiriques d'ordre inférieur ; à des aphorismes, qui peuvent dans la pratique servir de guides aux politiques, mais de guides incertains parce que les relations, observées dans un petit nombre de cas^ ne sont plus applicables en dehors des limites étroites où s'était faite l'observation. Remarquons en effet que les phénomènes n'agissent pas directement les uns sur les autres, mais par l'intermédiaire d*activités intelligentes. Or que
pour une raison quelconque rintermédiatre n'agisse plus ou que son mode d'activité ait subi un changement important, et l'influence qu'on attendait ne se produit plus ou elle se présente avec des caractères différents. Les manuscrits de l'Antiquité existaient aussi bien au x*^ siècle qu'au xv*. Et cependant dans la première période ils n'ont exercé qu'une influence très restreinte, tandis que plus tard ils devaient amener le mouvement profond et étendu de la Renaissance. C'est qu'au x® siècle ils étaient enfouis au fond de quelques rares monastères et restaient presque sans usage, tandis que plus tard lus, copiés, imprimés ils suscitaient l'activité intellectuelle d'une foule d'humanistes, de poètes, d'artistes et de savants.
Cette absence de relation certaine entre les phénomènes détachés de leurs causes a été signalée avec beaucoup de netteté par Cl. B.ernard, dans le domaine biologique. C'est précisément pour expliquer les exceptions aux lois empiriques, formulées par la physiologie, que ce savant a été conduit à la distinction profonde entre le milieu externe et le milieu intérieur. « La » science antique n'a pu concevoir que le milieu exté- » rieur, mais il faut, pour fonder la biologie expéri- » mentale, concevoir de plus un milieu intérieur... Ce )) n'est qu'en passant dans le milieu intérieur que les » influences du milieu externe peuvent nous atteindre* » D'où il résulte que la connaissance du milieu externe » ne nous apprend pas les actions qui prennent nais- » sance dans le milieu intérieur et qui lui sont » propres... Le milieu intérieur créé par l'organisme )) est spécial à chaque être vivant... » (1)
Eh bien ! ce milieu intérieur existe également pour les sociétés, et doit jouer dans les sciences sociales un
(1) Introd. à la Mélh. Expérim., p, 128.
rôle aussi important qu'en biologie. Il consiste dans Kensenable des dispositions physiques et mentales qui caractérisent chaque type social. Le type se formant moins sous l'action fatale de la race, du sol ou du climat que sous les influences plus immédiates de l'éducation,. ;des rapports avec les autres classes actuelles, et surtout des occupations professionnelles. Dans un corps vivant les phénomènes de la pensée normale, ou môme supérieure, peuvent coexister avec un corps délabré. De môme dans une Société, le développement des sciences, des lettres et des arts pourra se rencontrer avec la décadence des forces et la corruption des mœurs. Le tort de Rousseau est de généraliser cette rencontre, et de prétendre qu'on peut l'ériger en une relation constante. Malgré les quelques faits qu'on apporte en sa faveur, cette thèse n'en est pas moins fausse, parce qu'on veut accordera de simples coïnci dences la valeur d'une loi. La science n'est pas nécessairement corruptrice, pas plus que l'ignorance n'est l'indice certain de la force. Les peuples de la Gaule n'ont pas arrêté les Romains, mais ce ne fut poiût l'abondance de leurs connaissances littéraires et scientifiques qui causa leur défaite.
hn Statique sociale — qui a pour objet de constituer des états de Société distincts, où les divers éléments sont dans une corrélation naturelle et s'appellent mutuellement dans un consensus déterminé — s'exposerait k de pareils mécomptes, si elle faisait reposer ses inductions sur l'examen seul des phénomènes sans remonter jusqu'aux agents qui les produisent. Car quelle que soit l'opinion x|ue l'on professe sur les substances, il y a toujours lieu de distinguer le phénomène passager de Tôtre relativement permanent et durable et d'attribuer à ce dernier la prééminence.
Mômes renaarques au sujet de ce qu'Aug. Comte
appelé la « Dynamique Sociale ». Elle consisteraif suivant lui « à concevoir chacun des états sociaux consécutifs comme le moteur indispensable du suivant, selon le lumineux axiome du grand Leibnitz : le présent est gros de l'avenir ». Cette liaison nécessaire entre des états successifs peut être admise dans le système de Leibnitz, où chaque monade est tout entière renfermée en elle-même, « sans fenêtre sur le dehors par où quelque chose puisse entrer ou sortir » ; où, véritable « automate spirituel », la monade se développe par ses lois propres en une série de termes qui conditionnent chacun le suivant. Mais il n'en est pas ainsi de la société humaine. Alors même qu*on la considérerait comme un tout, il ne serait pas vrai de dire qu'elle serait absolument fermée à toutes les influences du dehors, mais elle subirait Faction des forces naturelles et verrait par là son évolution éprouver une accélération, ou subir des retards et même des reculs. D'ailleurs cette conception d'une vie coUectivedeThu» manité parait fausse. En réalité, les sociétés sont diverses, et, si on les rattache toutes entre elles,c'est par un lien fictif. Proclamer, — comme une conséquence de cette vie collective — que le progrès est continu sans arrêt et sans période régressive, c'est faire violence aux faits. Ainsi Tesprit positif dominait bien plus en Grèce au temps de Thucydide et d'Hippocrate qu'en Europe pendant tout le moyen-àge, où régnaient en maîtresses les explications métaphysiques et théologiqnes. Dans une même époque, bien plus dans une seule société, coexistent, ainsi que la remarque en a été faite avec justesse, les trois états théologique, métaphysique et positif. Or ces retards dans le progrès, ces régressions en arrière, ces coexistences d'états opposés paraissent inexplicables dans l'hypothèse d'une évolution fatale des phénomènes. Au contraire ils is'expli-
quent racilement, quand oq rapporte les phénomènes à leurs causes déterminantes: Tacti vit 5 physique et mentale des classes sociales.
Les grands linéaments de notre méthode montrent Tample matière qui s'offre aux recherches de là sociologie, tenue à égale distante de la métaphysique et de la simple érudition. Il ne s'agit pas de vagues considérations sur « l'Humanité » considérée comme un être unique, ni sur « le Génie des peuples » substance mystérieuse et insaisissable, mais d'observations précises et solides sur l'organisation des Sociétés. La médecine n*a réalisé dé véritables progrès que le jour où, par des dissections pratiquées sur les cadavres, Tanatomiste a pu décomposer les êtres vivants dans leurs parties essentielles ; étudier la forme, la nature et les fonctions des organes ; découvrir les rapports de dépendance qui unissent les organes entre eux ou qui les soumettent à des influences extérieures. De même la sociologie ne paraît appelée à jouer un rôle vraiment scientifique que lé jour où, par une analyse méthodique, chacune des classes sociales sera mise à part ; puis caractérisée par ses tendances, ses idée« et ses actes propres ; et enfin étudiée dans ses relations avec les autres classes soit de la même société, soit des sociétés étrangères. I^^s phénomènes ne sont plus détachés de leurs causes, mais ils apparaissent comme les manifestations nécessaires des dispositions, tendances et habitudes de Tesprit. Ce ne sont plus des faits incohérents ou unis par des lois empiriques, mais ils s'ordonnent d'euxmêmes dans les cadres que leur imposent les classes, agents producteurs de ces faits.
Un vœu pour terminer.
.Ainsi envisagée la tâche est immense. Pour lentro-
prendre avec des chances de succès, il faut — à Timitation des sciences cosmologiques et des arts industriels recourir à la division ou mieux à Torganisation du travail.
Le passé est ici un garant de l'avenir. Au commencement, chaque savant visait à embrasser tout l'ensemble des connaissances, et la lente acquisition de ce savoir encyclopédique l'empêchait d'approfondir aucune partie et d'y réaliser des progrès. Plus tard, la science s'est heureusement fragmentée. Chaque partie, cultivée à part, s'est enrichie par d'incessantes découvertes. Ces parties à leur tour se sont subdivisées, et, grâce aux spécialistes qui ont concentré toutes leurs forces intellectuelles sur chacun de ces points restreints, les connaissances ont sans cesse gagné en étendue et en précision.
Dans les sciences sociales cette division du travail s'impose avec non moins de rigueur. Il est impossible qu'un homme — quelle que soit sa puissance de travail — parvienne avec ses seules ressources à reeueillir et à utiliser tous les matériaux nécessaires à l'établissement et au contrôle des lois sociales. L'enquête doit être universelle, porter sur tout le présent et aussi sur le passé. Or comment lire seulement tous les documents dispersés dans la multitude des livres, livres écrits dans toutes les langues ?
De Ik la nécessité d'attribuer à des catégories distinctes de travailleurs des tâches parcellaires. Cela sans doute s'est déjà fait, mais sans ordre. Aussi les esprits, aptes surtout aux synthèses, ne pouvant utiliser les matériaux trop nombreux et trop dispersés, bâtissaient dans le vide plutôt que de renoncer à leur besoin de généralisation.
Que les savants s'associent donc, et que, par une organisation volontaire et intelligente, ils donnent l'exem
pie de la solidarité, d'une solidsurité féconde La pratique et la théorie se trouveraient unies,et par le bien on arriverait au vrai !