L.ES FEMMES ETL.ES EI^FAIVTS
L'activité sociale se manifeste sous des modes divers qui ont été caractérisés plus haut et qui pourraient se répartir entre ces trois groupes principaux : TEtat, les puissances morales, les forces économiques. C'est TEtat qui fait les lois, rend les décisions juridiques, donne des ordres, les fait exécuter par ses agents sur tous les points du territoire, maintient Tordre h Tintérieur et protège la société contre les attaques du dehors. Les puissances morales s'exercent dans le domaine de la conscience : la religion s'efforce de répandre la croyance à un monde suprasensible ; la philosophie repousse la tradition, n'admettant que les vérités rationnelles ; la science, plus exigeante dans ses preuves, soumet tout au contrôle de l'expérience ; les arts s'adressent à l'imagination et par leurs inventions curieuses procurent des plaisirs d'essence plus délicate. Quant aux forces économiques, elles servent à la satisfaction des besoins physiques ; les agriculteurs fournissent les aliments ; les industriels modifient la matière brute pour la transformer en outils, en instruments, en machines, en objets variés qui ont pour utilité commune de rendre le travail plus productif, d'économiser une peine, d'épargner une souffrance ; les commerçants, aidés par les agents de transport, veillent à la circulation des biens, de façon que la pléthore, inutile dans un endroit, serve dans un autre à compenser le manque ou rinsuffisance.
Ce sont là des faits capitaux; ce ne sont pourtant point les seuls qui soient essentiels. Pour que l'analyse soit exacte, il faut ajouter, d'abord tous ceux qui dérivent de la femme et de l'enfant et ensuite ces
troubles pathologiques qui doivent être rapportés 1*^ aux pauvres, c'est-à-dire aux êtres incapables de vivre sans le secours d'autrui, 2^ aux criminels qui viennent troubler Tordre institué parles lois.
12® Les femmes . Le mot « femme » a le don de passionner les esprits qui d'ordinaire ne savent pas garder la mesure soit dans Téloge, soit dans le blâme. Pour les uns, elle est une idole qu'on ne saurait parer de trop de qualités et qui est digne de tous les prosternements. Pour les autres, elle est Téternelle séductrice et mérite toutes les défiances. Pour les premiers, c'est une victime de la force à qui il faut restituer ses droits méconnus ; pour les seconds, elle a tort de vouloir s'émanciper, mais elle doit rester sous la domination de l'homme chargt? de protéger sa faiblesse et au besoin de corriger ses écarts. Il est heureux que l'étude actuelle n'agite pas la question de droit, et ne nous expose pas à nous perdre dans le dithyrambe ou à tomber dans le dénigrement injuste. Il s'agit simplement de savoir quel est le rôle réel de la femme dans la Société, c'est-à-dire d'exposer les différents faits sociaux qui procèdent de son activité.
L'idée fondamentale de cette classification est que le genre de vie façonne les individus, donne à tous les membres d'une classe une marque commune, et imprime à leur activité une direction qui se manifeste par la production de phénomènes dfiterminés. Ce principe est ici applicable. Comme les femmes par les hasards de la situation, de la fortune, de l'intelligence ou sous la pression des circonstances sont loin de mener le même genre dévie, il ne faut pas s'attendre à trouver plus d'uniformité dans leur rôle social qu'il n'en a été trouvé parmi les hommes. En un mot, si Tonne veut point brouiller des faits de nature nettement différente, il ne faut point parler de/a feîwne^ amalgame de qua-
lités opposées, source trouble de faits contradictoires, mais de classes spéciales où les unités composantes se reconnaissent à une physionomie distincte, et présentent dans leur conduite une constance susceptible de notation scientifique.
Le fait capital qui domine la vie féminine est Tunion — temporaire ou permanente, libre ou légale — que la femme peut contracter avec Thomme. Si cette union n'existe pas et que la femme conserve son indépendance à l'égard de l'homme, l'influence prépondérante qui dérive desrapportssexuels ne s'exerce plus ; et la femme, déchue de son rôle ordinaire, tourne son activité dans un autre sens. Une grande division s'impose donc tout d'abord. Il faut répartir les femmes en deux groupes, dont le moins important par le nombre, et sans doute aussi par l'influence, comprend toutes les variétés de femmes qui, pour des raisons diverses, n'ontdonné dans leur vie aucune place à l'amour ou du moins qu'une place accessoire. C'est à Tautre groupe que se rapportent les faits les plus caractéristiquesde la vie féminine. 1** Pas de rapports sexuels. — Timides, beaucoup A*i filles vivent dans Tintérieur de la famille, occupées aux travaux du ménage, à la surveillance des enfants, aux soins à donner aux vieux parents ; plus tard maîtresses de leurs biens, elles vivent retirées et se tournent souvent vers la dévotion. C'est là que se recrutent ces âmes d'un mysticisme un peu aigre qui, opprimées par le monde, s'efforcent d'y échapper par l'imagination. C'est là que les clergés de toutes les religions trouvent leur troupeau le plus fidèle, celles qui peuplent les sanctuaires, allongent la file des processions ; celles aussi qui multiplient les offrandes et les legs pieux. De ce côté leur influence, toute discrète, prudente et effacée qu'elle soit, n'en est pas moins réelle. C'est grâce à leur zèle étroit mais solide et généreux que le Clergé trouve
une partie importante de ses ressources et de ses moyens d'action.
Dans le même ordre mais à un degré supérieur se trouvent les vierges, qui par vocation religieuse se consacrent au culted'une divinité et exercent quoique fonction sacrée. Prêtresse de Diane, Iphigénie immole sur l'autel de la déesse les étrangers qui abordent en Tauride ; la Pythie de Delphes s'agite sur le trépied d'Apol* Ion et, inspirée par le Dieu, lance des phrases obscures que les.prôtres interprètent et donnent comme des oracles ; les vestales à Rome entretiennent de leurs mains pures le feu qui symbolise la pérennité de la puissance Romaine ; les religieuses modernes, fuyant les séductions du monde, se retirent dans des couvents pour se livrer à la vie contemplative ; ou, si elles choisissent d'autres occupations comme de soigner les malades ou de donner l'instruction aux enfants, c'est dans le but, non d'accomplir une œuvre d'utilité sociale, mais plutôt de satisfaire à la volonté de Dieu, fidèles avant tout à l'amour divin. Quel est le rôle social de ces vierges, qui, fascinées par les visions mystiques, ont fermé les yeux sur les attraits sensibles et résisté aux énergiques poussées de l'instinct? C'est de donner un exemple de courage qui passe pour surnaturel, de fournir la preuve de croyances profondes à la réalité d'un monde invisible et par là de répandre, au moyen d'une propagande efficace, leurs idées dans le milieu témoin de leur vie. A force de spiritualiser leur vie et d'exalter leur imagination, ces femmes qui vivent dans l'ombre et dans le silence du cloître oublient la réalité et, par la continuité de leur pensée appliquée à un objet unique, arrivent, dans des crises extatiques, à donner une figure à l'invisible, à animer les fantômes de leur esprit et à projeter au dehors, comme des voix réelles, leurs pensées intimes et leurs mysté-
rieux désirs. De ces visions, racontées avec tout le feu de la conviction ou l'assurance tranquille de la naïveté, proviennent les faits d'une grande portée sociale, comme les pèlerinages à Lourdes ou les fêtes pythiques en l'honneur d'Apollon Delphien.
Attachées à un service religieux, ces femmes n'ont point à se préoccuper des nécessités de la vie. Mais il en est d'autres, qui, privées des secours de la famille et de l'appui de l'homme, sont obligées de subvenir elles-mêmes à leurs besoins. Elles se livrent à des occupations salariées dont les principales sont : la domesticité', les travaux de culture, le travail à Tatelier, le commerce, Texercice de certaines professions libérales.
Les esclaves dans l'antiquité, les servantes modernes ont surtout pour rôle d'accorder plus de loisirs aux femmes riches, qui peuvent ainsi plus facilement se livrer, les unes aux fêtes mondaines et aux élégances de la vie, les autres à la culture de l'esprit ou aux œuvres de bienfaisance. A la fin de leur vie, les domestiques qui sont restées honnêtes et très économes peuvent avoir les rentes strictement nécessaires pour éviter l'hôpital.
La vie des ouvrières a domicile est encore plus précaire : leurs salaires sont exposés à être dépréciés par la concurrence qu'elles ont à subir de la part des femmes qui, n'ayant pas besoin de travailler pour vivre, offrent leur travail à des prix inférieurs. Cette baisse dans les salaires se remarque aussi pour le travail de la femme à l'atelier et dans les fabriques. La raison en est la même. Satisfaites de trouver au dehors un gain qui vienne s'ajouter à celui du mari, les femmes mariées acceptent les conditions ordinairement lourdes que leur imposent les industriels. Les autres sont obligées de suivre. L'insuffisance dans les salaires et la promiscuité de l'atelier ont pour consé-
quence des progrès alarmants dans la corruption des mœurs.
Beaucoup de jeunes femmes sont employées comme vendeuses dans les magasins. Mais ce n'est que par exception qu'elles restent dans cette situation. C'est un métier où Ton demande la grâce et la vigueur de la jeunesse. Aussi, après un stage plus ou moins long, elles quittent, soit qu'on les remplace, soit qu'elles puissent se marier, heureuses de trouver un commerçant qui, leur permette ainsi d'être à la tête d une maison.
A notre époque se produit une poussée énergique qui pousse les femmes vers les carrières libérales, carrières qui promettent ou assurent rindcpenJance, la considération, du moins les ressources suffisantes, parfois un rayon de gloire. Les filles sans dot, qui n'espèrent pas ou ne veulent pas le mariage mais qui ont reçu l'instruction requise, visent à exercer une fonction officielle, en entrant par exemple dans les Postes ou dans l'Enseignement; ou bien, affrontant la concurrence masculine, elles se lancent dans les arts, dans fa littérature et dans le journalisme. Quelques-unes plus aventureuses encore se mettent à la tête d'un mouvement féministe : elles réclament pour les femmes l'accès libre k toutes les professions, et demandent départager avec l'homme les droits civils et politiques. Il ne s'agit pas ici de discuter, au point de vue d'un idéal abstrait et toujours contestable, la légitimité de ces revendications, mais simplement de signaler les faits sociaux qui résultent de cette nouvelle direction imprimée à Tactivité féminine. En possession d'une situation indépendante, la jeune fille éprouve un désir moins vif pour le mariage, qui était naguère presque le seul moyen d'échapper à la tutelle des parents. Si cependant elle se marie et qu'elle continue ses occupations, elle redoute plus qu'une autre les charges de famille incon-
ciliables avec la régularité des fonctions ; elle néglige les soins de Tintérieur, et Tintimité de la vie de famille se trouve menacée. Ensuite, les rapports entre le mari et la femme, rapports autrefois de subordination, tendent à se transformer en rapports d'égalité — égalité de part et d'autre jalouse de ses droits et par suite capable de multiplier les conflits et les divorces. — Quant aux professions de pharmacien, de médecin, d'avocat, déjuge, de magistrat, de législateur — professions qui jusqu'à présentont été exclusivement réservées aux hommes et qui s'exercent sous le contrôle de l'Etat — l'expérience seule pourrait montrer si les femmes offrent les qualités requises pour l'exercice de ces professions. Elles acquerraient sans doute les connaissances exigées, mais auraient-elles, autant que l'homme, le sangfroid, la fermeté, la logique, la maîtrise de soi que ces professions exigimt ? Etant données la force de leur imagination et la vivacité de leurs sentiments, il est peut-être permis d'en douter.
2^* Rapports sexiiels.Les faits les plus caractéristiques de la vie féminine se rapportent a l'union que la femme contracte avec l'homme, surtout quand cette union est durable et que sa durée est garantie par des promesses solennelles, faites devant témoins, conformément aux rites religieux, aux usages reçus ou auxprescriptions légales. En un mot, le fait dominateur chez la femme, c'est le mariage. C'est par le mariage que la femme participe à la vie de son mari, de sorte que le r.iug social, la fonction, la fortune, la condition de l'homme exercL»ntune influence prépondérante sur la conduite de la femm3, sur ses occupations, sur son genre de vie, en un mot sur son rôle.
Le principe, qui a servi d'idée directrice pour notre classification, devient encore ici applicable. Sous l'apparente uniformité des institutions qui régnent à une
époque, il faut distinguer les conditions créées à la femme par les situations du mari. Cest de cette façon qu'on peut espérer découvrir, sous la multiplicité infinie des mœurs féminines, des habitudes constantes capables de donner naissance & des notions vraiment générales. D'après ces considérations, il semble qu'on puisse établir trois groupes importants qui du reste — si Ton voulait pousser plus loin l'exactitude — pourraient se subdiviser en variétés subordonnées.
1® Ldi Patricienne y l'aristocrate, la mondaine moderne, la femme de noble famille qui s'allie avec les princes, les puissants ou les riches. Ces alliances se font non seulement avec un apparat et une pompe capa* bles de frapper les esprits, mais toutes les conditions en sont réglées dans des contrais, semblables aux traités diplomatiques : deux Etats ne traiteraient pas entre eux avec plus de solennité. D'ailleurs, dans certains cas les mariages princiers ne sont pas des unions dictées par des inclinations individuelles, mais ce sont des alliances motivées par des intérêts nationaux. Quelle que soit l'importance des intérêts mis en présence^ le contrat consiste essentiellement dans des engagements réciproques pris devant témoins, et le plus ordinairement rédigés par un officier ministériel suivant les formules coutumières ou légales. L'apport d'un domaine ou d'une dot constitue une sorte d'acte commercial, régi comme tous les actes similaires par les lois de Toffre et de la demande : les situations les plus enviées provoquent en quelque sorte des enchères, et le possesseur d'un nom, d'un titre, d'une fonctionélevée, d'une grande fortune peut choisir les offres les plus avantageuses. Le contrat s'accompagne d'une consécration religieuse qui passe pour présenter des garanties d'un autre ordre. Le mariage n'a pas seulement pour objet d'associer des intérêts et de délimiter
des droits. Il vise à une union plus intime, l'union des sentiments^ des volontés, des consciences. Les époux ne se proposent pas uniquement le plaisir de Taccouplement bestial, mais ils se promettent un accord durable, fondé sur le respect des promesses dont les Dieux seront les témoins. Une des promesses que Ton retrouve le plus communément dans les civilisations les plus diverses, est que la femme doit rester fidèle h son mari. Car c'est elle qui sert de lien aux générations successives, c'est elle qui assure la perpétuité de la famille, qui transmet aux lointains descendants Pâme des ancêtres. L'adultère trouble cet ordre, fondement des sociétés aristocratiques^ et attache un nom honoré et puissant à des êtres indignes. Quelles que soient les raisons qu'on invoque en faveur d'un lien moral, c'est la religion qui paraît le plus apte à donner à ce lien toute sa solidité. De là les cérémonies religieuses auxquelles président les prêtres, et qui sont destinées à imprimer fortement dans l'esprit des époux cette idée, que les Dieux ont enregistré les promesses et en puniront les violateurs. Tels sont les préliminaires du mariage.
Lorsque le mariage est consommé, le premier fait à signaler est la maternité y fait capital dont l'absence prévue par les lois produit la polygamie, la répudiation ou du moins l'adoption, toutes les fois que, dans une Société, on considère comme un intérêt majeur d'empêcher l'extinction d une famille ou même de maintenir l'intégrité d'un héritage. Au sujet de la maternité, il faut considérer le nombre des enfants et les soins particuliers que la mère leur donne. Dans les classes élevées et riches, les femmes ont de grandes facilités pour se dérober à ces devoirs. Aussi il arrive souvent qu'elles laissent à des esclaves ou à des mercenaires le soin d'allaiter leurs enfants, de les surveiller
et de diriger leur éducation. Lorsque le désir de transmettre un nom et de perpétuer une famille s'affaiblit, comme cela arrive dans nos sociétés modernes, le taux de la natalité baisse dans les classes supérieures, et la mondaine actuelle n'affronte pas deux fois les souffrances et les laideurs de la maternité.
Commentées femmes, qui n'exercent aucune fonction sociale et qui n'ont aucune occupation à TintérieuTy emploieront-elles les longs loisirs de leur existence ? A des intrigues et à des fHes, Gomme elle n'a pas un champ où elle puisse déployer directement son activité^ la femme s'ingénie à obtenir par des influences indirectes le triomphe de ses idées et de ses désirs. Elle agit d'abord sur son mari, qui n'est souvent que son porte-parole dans les questions religieuses. Mais elle excelle surtout à circonvenir les hauts personnages. Par la séduction d'un sourire, par une flatterie ingénieuse, par des apparences de promesses, par des coquetteries mêlées de réserve, par des charmes qui se montrent en ayant l'air de se dérober, par les artifices de la toilette, parles conversations brillantes ou capiteuses, par les tournoiements de la danse, par la complicité des parfums, des mets délicats et des vins endormeurs de la conscience, elle arrive à faire capituler la volonté, qui, dans un moment d'oubli, donne la promesse longtemps attendue ou la signature irrévocable. Mais les fêtes ne servent pas seulement à fournir un milieu où l'intrigue puisse évoluer avec plus de succès. Elles ont en ellesmêmes de puissants attraits.Aussi c'est dans la classe des mondaines que fleurissent toutes les formes du luxe : luxe dans les habitations, dans les ameub]ements,dans les costumes, dans les bijoux,dans les œuvres d'art,dans la nourriture, dans les réjouissances. Jeune , la mondaine passe des journées à combiner la forme d'un chapeau, à commander les différentes pièces de cette
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armure qu'on appelle une toilette, k songer à l'organisation prochaine d'une soirée, d'un bal, d'une vente de charité; à visiter une exposition, à s'exhiber aux courses, à assister à. un sermon, puis à courir écouter une conférence sorbonnienne ou un discours académique ; lesoirelle va au théâtre, et la nuit, dans ses rêves, agrandit Téchancrure de son corsage et découvre un peu plus ses épaules. Avec Tâge, quand les artifices de toilette ne parviennent plus à dissimuler « les outrages du temps» elle change de distractions. Par son assiduité auxfttes religieuses elle compte bien acquérir des droits àdesjoieset des fôtes éternelles dans les divers Champs-^ Elysées que les religions promettent aux âmes pieuses, qui ont récité beaucoup de prières et fait des offrandes généreuses aux sanctuaires.
^''Lafemmede condition moyenne^ qui, d'un côté, n'est pas exposée aux tentations de la vie luxueuse, de l'autre, n'est pas assujettie à des besognes salariées ; la femme qui estmère, éducatricede ses enfants, surveillante des travaux intérieurs et ménagère active. Son rôle social est considérable. Elle ne redoute pas les devoirs de la. maternité ; elle a plusieurs enfants qu'elle nourrit de son lait et ne confie point à des mains mercenaires ; elle veille elle-même sur leur santé, s'intéresse à leurs premiers balbutiements, s'efforce d'éveiller de bonne heure leur conscience, encourage leurs jeux et récompense d'une caresse leurs premiers efforts d'écoliers.
Ses obligations maternelles ne lui font pas négliger les besognes de l'intérieur. Peu soucieuse des revendications féministes^ elle ne cherche pas à supplanter l'homme dans ses fonctions, mais elle se fait son auxiliaire dévouée, en se conformant à cette division du travail pratiquée de tout temps dans la famille. Le mari apporte dans la maison les biens gagnés par le
travail du dehors ; la femme, chargée de Téconomic domestique, en fait le meilleur emploi. Bien avant que les médecins aient proclamé les dangers des microbes, la femme par un instinct inné de propreté, ou plutôt par une expérience certaine — biea qu'elle n*ait pas su se formuler en aphorismes savants -^ la femme poursuivait les poussières pathogènes, et par ses instruments magiques — le balai et le torchon — contribuait & écarter de son intérieur les terribles maladies contagieuses. C'est la femme qui a sans doute appris à rhomme à se débarbouiller, à se peigner, h ne pas fourrer ses doigts dans son nez, à manger avec une fourchette ; c'est elle qui nettoie son linge, qui d'une aiguille diligente consolide un bouton ou répare le désordre du costume masculin. C'est elle aussi qui orne la maison et qui en fait un lieu de repos et de plaisir. Lassé, l'homme a oublié toutes ses fatigues dès qu'il a franchi le seuil où tout lui sourit. Au coin du feu il trouve le siège où il a l'habitude de s'asseoir, pendant que la ménagère dresse le couvert et lui réserve la surprise d'une nouvelle recette. Car, si c'est Prométhée qui est l'inventeur du feu, c'est la femme sans doute qui l'a domestiqué et Ta rendu propre à rissoler les viandes et à dompter la crudité des légumes. Enfin la femme est économe : plus défiante de l'avenir, elle est aussi plus portée à l'épargne. C'^est gra.ce aux mœurs bourgeoises — si ridiculisées par les écrivains flatteurs de l'aristocratie —. que la richesse mobilière s'est sans cesse accrue. C'est la femme qui a pressenti la puissance de l'argent et qui, par la sagesse de son administration^ a contribué dans la plus large mesure à la constitution du capital, l'agent si puissant des transformations sociales. Cette femme de condition moyenne est pondérée, ennemie des exagérations opposées, auxquelles conduisent les soubresauts d'une imagination oisive
qui se complaît au rêve. Le contact continu iavec les réalités, les obligations et les plaisirs de la maternité, les soins réguliers du ménage, les soucis de Tadministration intérieure, la responsabilité du bonheur commun, la préservent des raffinements du plaisir et aussi d'une mysticité maladive. Elle est religieuse, mais elle pense que les meilleurs exercices »le dévotion consistent moins dans des marmottements de prière à la Déméter d'Eleusis ou à St- Antoine de Padoue que dans la pratique constante de ses devoirs.
3<» V ouvrière qui, outre les charges de son ménage, doit s'occuper d'un travail supplémentaire au dehors. Si l'on jugeait les choses à priori, on serait porté à croire que la maternité doit souffrir de cette condition. Incapable de surveiller ses enfants, possédant des ressources très faibles, la femme douée de prévoyance devrait, semble-t-il, restreindre le nombre de ses enfants. C'est tout le contraire qui se produit. La fécondité est re marquable dans la classe des ouvrières de la campagne ou de la ville. L'éducation physique, intellectuelle et morale des enfants est souvent négligée. Il est évident que la femme qui passe sa journée à l'atelier ne peut veiller sur ses enfants, entretenir leurs vêtements j diriger leurs petits travaux d'écoliers et corriger les mauvaises habitudes naissantes. Il en résulte que les nouvelles générations, ainsi abandonnées k elles-mêmes, sont exposées à contracter des vices graves, surtout quand elles se développent dans des milieux de corrupteurs comme les grandes villes et les centres industriels. Pour éviter ces conséquences et remédier à ce péril social, l'Etat obligé d'intervenir est amené sous la pression des nécessités urgentes à se substituer à la mère défaillante. Il prend k sa charge non seulement l'instruction de l'enfant mais encore sa première éducation, en ouvrant des asiles et des
crèches. Si Touvrière, astreinte à un travail pénible, Arrive à oublier ses devoirs de mère, elle néglige encore plus facilement les soins de l'intérieur. D'où 4in appartement mal tenu, sans confortable, sans propreté, où s'entasse à l'étroit toute la famille ; une cuisine faite à la hâte que chacun absorbe sans plaisir ; pas de conversation, mais souvent des scènes de violence, nées de récriminations mutuelles et malheureusement fondées ; puis le coucher dans un espace trop restreint et sans les réserves nécessaires. 11 n'y a pas lieu de s'étonner que le mari ne s'attache pas à un pareil intérieur, et que dans ses moments de loisir il aille au cabaret oublier dans l'ivresse sa vie misérable. Le travail des femmes dans les ateliers a des effets économiques souvent signalés. Comme la femme se contente de salaires réduits, les industriels, toujours soucieux d'augmenter leurs profits, ont une tendance à remplacer les ouvriers mâles, toutes les fois que par le développement du machinisme les besognes ne sont pas au-dessus des forces de la femme. De cette concurrence féminine résulte une baisse dans les salaires de l'homme, chef de famille, qui ne peut plus se passer du gain supplémentaire apporté par sa femme. La vie de l'atelier présente des inconvénients non moins graves au point de vue de la moralité. Inutile d'insister sur un fait que nous avons déjà relaté plus haut et que tous les moralistes sont unanimes à signaler.
La courtisane forme une catégorie distincte. Par euphémisme on l'a appelée « une marchande de sourires » . Et en effet ce qui la caractérise, c'est de pratiquer ce genre de commerce où les plaisirs sensuels s'échangent pour de l'argent.
Daiis cette revue de la société, il est impossible de
Sasser sous silence les phénomènes sociaux auxquels onne lieu ce genre de vie, phénomènes qui ont eu
tant d'importance dans tous les temps, mais surtout ^ux époques de haute civilisation et particulièrement dans les grandes agglomérations urbaines. Mais il faut en parler avec le calme du médecin qui expose la struc*ture d'un fibrome et en signale les effets sur Torga-* nisme.
Puisque le genre de vie est la règle suprême de notre classification, il ne semble pas qu'il faille confondre dans une môme classe toutes les femmes qui font trafic de Tamour.Mais on pourrait les répartir en deux groupes : le premier comprendrait les prostituées qui vendent le plaisir au premier venu, comme on livre dans un bazar des marchandises à des prix marqués ; le deuxième renfermerait les « demi-mondaines » qui entretiennent des relations plus durables avec une même personne, en lui donnant Tillusion de Tamour ou du moins d'une préférence.
A la prostitution se rattachent les questions de santés de moralité et de richesse publiques. Par la fréquence de leurs liaisons, les prostituées sont exposées à contracterdes maladies vénériennes et aies propager dans le public. Aussi dans la plupart des Etats il existe des règlements qui soumettent la prostitution à une surveillance officielle. La fille de joie n'aime pas ses amants de passage. Loin de vouloir leur bien, elle s'efforce de développer en eux tous les vices dont elle doit profiter: la paresse, la gourmandise, la fourberie, la prodigalité. Elle use de toutes ses séductions pour détourner l'homme de ses devoirs, pour l'étourdir, pour l'enivrer, afin que dans ces moments de plaisir et d'orgie il devienne une proie plus facile à sa cupidité. Elle ne produit. rien, mais en revanche elle montre une activité inlassable dans la consommation.
Les courtisanes de plus haut vol échappent aux réglementations officielles. Les Phrynés Athéniennes,
les Ninons de la Monarchie ou les Diane de Cerilly modernes approchent de trop près les potentats pour ne pas obtenir des privilèges, qui s'étendent à leurs semblables de rang un peu inférieur. Pour le reste, leur genre de vie ressemble à celui des prostituées : elles agissent avec la môme absence de scrupules, mais déploient une virtuosité plus grande dans l'exécution. C'est pour elles les parfums rares, les mets délicats, les boissons enivrantes, les recherches de toilette, les bijoux, les ameublements coquets ; c'est elles qui encouragent les industries de luxe ou mieux qui souvent introduisent dans une société les ornements inutiles et les parures coûteuses. Elles procu* rent aux vieux beaux le triste avantage de prolonger à grands frais leurs turpitudes. Elles détournent k leur profit la fortune qui servirait à doter des jeunes filles ou à compléter Téducation des jeunes gens, parce qu'elles savent satisfaire une vanité imbécile , et exciter des appétits grisonnants. Elles font souvent des voleurs en soumettant à une trop lourde épreuve la probité des manieurs de fonds. Ce qui est plus grave encore au point de vue social, c'est que leur vie fastueuse excite Tenvie, non seulement des filles qui aspirent à les imiter mais même des travailleuses honnêtes, qui s'épuisent dans un labeur ingrat et qui sont scandalisées de voir dans la société des situations de fortune réparties au rebours de la justice.
La courtisane décourage par son exemple la loyauté dans les promesses, le travail utile, les devoirs de la maternité, la tempérance et la modération dans les dépenses. Elle est le frelon qui bourdonne autour de la ruche, avide du miel produit par les abeilles.
La diversité, qui sépare les femmes appartenant aux différentes catégories sociales, n'empêche pas l'existence de quelques traits communs, qui se manifestent par
des faits sociaux répandus partout et à toutes les époques. Ce sont : l"" le goût pour la parure qui donne cours aux pierres précieuses, aux bijoux, aux étoffes riches..^ et stimule les industries de luxe; 2ole goût pour les fêtes qui se traduit par des cérémonies religieuses, des processions, des chants, ou des réjouissances mondaines, des festins et des bals; 3<» les sentiments de pitié qui naissent d'une impressionnabilité plus vive et qui d ordinaire s'exercent en faveur des enfants. Quand la maternité fait défaut, ces sentiments de pitié prennent une autre direction et, s'appliquant aux faibles, aux pauvres, aux malades, suscitent les formes si multiples de Tassistance privée.
Cependant ces traits communs ne suffisent pas pour caractériser l'activité féminine et, pour arriver à l'exactitude scientifique, il est nécessaire d'ajouter à ces traits les marques propres & chaque groupe, marques imprimées lentement mais sûrement parle genre de vie, et le milieu social où l'activité féminine doit s'exercer.
13* Les enfants, h^ sociologue, qui est soucieux d'exactitude, s'occupe de Tenfance avec autant de soin que le botaniste étudie la germination de la graine et les premiers développements de la plante. Car c'est du régime physique, intellectuel et moral appliqué à l'enfance que résulte le caractère des nouvelles générations. Par suite, c'est par l'étude attentive de ce régime qu'il est possible de connaître, ou du moins de pressentir les tendan'^es nouvelles qui pourront se faire jour dans les différentes classes sociales. Dans une classification de faits sociaux, il est donc nécessaire d'accordet une place importante aux questions relatives à l'enfance. Les principales sont les suivantes; i^ Le 7iombre des enfants qui est un des principaux facteurs de la population. Mais il ne suffit pas d'obtenir
un total général. Ce qu'il importe surtout de connaître, (î'estla façon dont les différentes classes se renouvellent. Il en est ici d'une société comme d'un être vivant. Le poids brut dun homme n'est pas l indice certain de sa force ; mais pour arriver à une appréciation exacte il faudrait mesurer les différents organes et savoir dans quelle proportion entrent les muscles et la graisse. De même dans une société il faut s'assurer que Téquilibre entre les classes ne menace pas d'être rompu ; car la pléthore d'un côté compense mal la pénurie qui se manifeste ailleurs. Aiosî en France ce sont les classes ouvrières qui sont en ce moment les plus prolifiques. D'où la poussée formidable que ces classes exercent pour occuper dans la société une place en rapport avec leur importance numérique.
2** L'Education physique qui a pour objet de veiller à l'entretien, à la santé de l'enfant pendant la longue période où il est incapable de subvenir luimême aux nécessités de la vie. Ou cette éducation est entièrement abandonnée à la famille et particulièrement au père qui, n'ayant de compte à rendre à personne à ce sujet, dispose môme de la liberté et de la vie de son enfant. Ou cette éducation se donne sous le contrôle de l'Etat, qui restreint les droits de la famille et impose aux parents des obligations diverses, comme autant de garanties prises en faveur de l'enfance. L'éducation physique comprend : la nutrition en général et surtout l'allaitement, qui est donné au sein soit par la mère, soit par des nourrices mercenaires, ou qui se donne par des moyens artificiels tels que le biberon. (Le mode de nutrition employé a une très grande influence sur la mortalité des enfants). Elle comprend en outre les jeux, les exercices corporels, la vie au grand air et règle les études comme les travaux manuels. C'est au nom de l'hygiène qu'on proscrit le surmenage intellectuel et le travail prématuré dans les manufactures.
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3^ VEducation intellectuelle ou instruction proprement dite, qui se présente sous les trois modes connus : primaire, secondaire et supérieur. A ce sujet il faut considérer quelles classes participent à ces formes d'enseignement, quels maîtres en sont chargés et quel rôle jouent à cet égard la famille, le clergé et TEtat. Inutile d'insister sur ces points dont limportance est manifeste.
4<» C Education professionnelle qui comprend l'apprentissage relatif surtout aux métiers manuels, et Tinstruction donnée dans des Ecoles spéciales. C'est ainsi que les jeunes Romains allaient se former à l'éLoqucnce à Athènes ou à Rhodes ; que nos officiers passent par St-Cyr ou Polytechnique ; que les futurs prêtres catholiques séjournent plusieurs années dans les séminaires.
5° r Education morale^ qui se donne par la religion, par la philosophie et par les influences multiples du milieu : conversations, lectures, jeux, spectacles et surtout exemples. L'enfant est imitateur. Et, quand par suite des circonstances ou d'un choix réfléchi les mômes impressions affluent dans son esprit encore neuf, l'empreinte devient de plus en plus profonde et parfois laisse un pli inefi'açable.
Voilà pourquoi à toutes les époques les classes rivales se sont disputé avec tant d'àpreté l'àme de l'enfant.