‹ Les classes sociales: analyse de la vie socialeChapitre 7 sur 21 · L.OBJET · texte numérisé non relu

L.OBJET

Dans ses Règles pour la direction de l'esprit^ Descartes parle d'un valet si empressé qu'il partirait avant d'avoir bien entendu Tordre qu'il aurait à exécuter. Cet exemple fait vivement ressortir l'obligation de fixer pour chaque question l'objet à étudier. Car c'est la nature de cet objet qui imposera aux savants les procédés spéciaux qu'il convient d'employer pour sa connaissance. Si cette nature n'était pas déterminée avec une suffisante précision, le moindre défaut de la méthode recommandée serait de ne pas répondre aux données du problème.

Ici la matière de l'étude est constituée par «les faits sociaux. »

Ce sont das faits. Cette qualité môme de fait implique une existence objective, une réalité indépendante des pures créations de l'esprit, quelque chose qui n'a pas h se plier aux exigences de l'imagination esthétique ni à se conformer aux conceptions idéales — que ces conceptions soient orientées vers rutililé, vers la justice ou vers quelque autre but.

Les faits diffèrent des notions mathén^atiques que l'intelligence peut former sans consulter la nature ou du moins en ne lui empruntant qu'un petit nombre do matériaux. Le géomètre conçoit le cercle, l'ellipse, la parabole, la cycloïde... Il porte en lui ces figures qu'il a

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engendrées au moyen de points en mouvement dans l'espace imaginaire ; il retient dans une définition les cléments constitutifs de ces figures ; il connaît ces éléments avec certitude puisqu'il les a introduits lui-même d'une façon expresse, et de ces propriétés fondamentales, il tire — dans une suite de théorèmes — d'autres propriétés rattachées aux premières par les liens rigoureux de la déduction. Mais dans toutes ces démarches le mathématicien n*a pas à se préoccuper de savoir si les objets ou les mouvements naturels répondent exactement à ses idéeS; h ses définitions et à ses démonstrations. La géométrie et l'algèbre conserveraient, non sans doute toute leur valeur, mais toute leur vérité, alors qu'elles seraient dépourvues d'application dans le monde extérieur. Au contraire les faits demandent à ôtre étudiés en eux-mêmes. Ce sont des inconnus dont il faut pénétrer les caractères essentiels, des modèles qui ne supportent aucune grave déformation ; car toute la vérité à leur sujet réside dans la ressemblance.

Ce défaut d'observation, ou du moins cette prédominance de rimagination sur l'observation n'est pas une simple possibilité. C'est un vice de méthode réel, un vice dont lestraces sont visibles dans maints ouvrages, particulièrement dans ceux où les auteurs ont visé à la rigueur mathématique. Pour que cette remarque ne reste pas dans le vague, elle se précisera au moyen d'un exemple emprunté au Contrat Social de 3, -J, Rousseau (1). Par un prodige d'abstraction, Rousseau elVace les distinctions entre les races, entre les peuples, entre les classes sociales, entre les individus ; il néglige la di-

(1) Mais — et c*edl là un averlissement qui doit servir pour tous les cas semblables — rexamcn porte sur le point spécialement visé et ne s'étend pas à toutes les parties de l'ouvrage. Ce travail, tel que l'auteur l'a compris, est moins une œuvre de critique qu'un exposé de doctrines.

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versité des époques; il supprime les différences qui naissent de Tàge, du sexo, des infirmités et ne compte dans sa Cité que des citoyens tous égaux. Cette égalité est impliquée dans les termes même du Pacte Social où « chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous ». Conclusion juste, si I on admet que tous ont la même valeur. Le Pacte Social exige encore « Paliénation totale de chaque associé avec tous ses droits ». Pour être équitable, cette aliéniition veut que les biens des associés soient et restent égaux ; que la puissance physique et intellectuelle reste identique chez tous ; que la volonté elle-même soit partout droite, énergique, orientée vers le bien général." Les engagements^ continue Rousseau, ne sont obligatoires que parce qu'ils sont mutuels ». Mais en réalité l'homme valide s'expose à la guerre et l'infirme, non ; le riche paie des impôts et le pauvre reçoit des secours ; et partout éclatent de semblables contrastes, de sorte que l'égalité hypothétique de Rousseau est non seulement une fiction, mais une chimère impossible. La 4réalité doit être serrée de plus près.

Les faits se distinguent aussi des représentations esthétiques. L'idéal, c'est la réalité embellie par l'imagination du poète et de l'artiste. Les Dieux du paganisme sont afl'ranchis des laideurs, des misères, des impuissances, des obstacles divers qui se dressent devant Thomme pour arrêter son élan et imposer des bornes au champ tout d^abord sans limite du rêve. Les héros de l'épopée ont subi de moindres altérations et cependant ils procèdent de personnages déjà grandis par la légende et que transfigure encore le poète, désireux de plaire par l'extraordinaire et le merveilleux. Il n'est pas jusqu'aux arts d'imitation, la sculpture et la peinture, qui ne sacrifient délibérément l'exactitude à l'émotion esthétique. En religion, mais surtout en poésie et

dans les arts, l'idée domine et si parfois l'esprit emprunte des traits à la réalité, la fidélité — toujours partielle — de la représentation n'est pas un but : elle n'est qu'un moyen d'accroître la vivacité de l'oraotion et la grandeur de l'intérêt.

La science n'a point de ces complaisances. Elle cherche non à plaire, mais à instruire, et pour cela elle ne doit éliminer de parti pris aucun élément de la réalité.

C'est dans le travers opposé que tombent particulièrement les utopistes. Soit qu'ils rejettent dans l(v passé l'âge d'or, soient qu'ils le placent dans l'avenir, ils font de l'homme et de la société une peinture séduisante mais mensongère. Fénelon peut être considéré comme l'exemplaire le plus accompli de ces âmes optimistes qui rayonnent au dehors leurs propres qualités et en dçtent généreusement tous les hommes. Ainsi dans l'heureux pays de la Bétique « il ne faut point de juges « parmi les habitants, car leur propre conscience les « juge... Ils s'aiment tous d'un amour fraternel que « rien ne trouble... Ils sont tous libres, tous égaux... La i( fraude, la violence, le parjure, les procès, les guerres <( ne font jamais entendre leur voix cruelle... »

A Salente, toutes les imperfections sociales, que les législateurs politiques et religieux ne sont point parvenus à conjurer, s'évanouissent comme par enchantement. Les marchands pratiquent « la franchise, la « bonne foi, la candeur »; les gourmands perdent leurs habitudes : « chacun se corrigea de la profusion et de la « délicatesse où Ton commençait à se plonger pour les « repas». La question sociale, qui préoccupe tous les économistes de notre époque, est résolue avec une extrême facilité : « Prenons tous ces artisans superflus qui se trouvent dans la ville... pour leur faire cultiver ces plaines et ces collines... Vos artisans de la ville, transplantés dans la campagne, élèveront leurs enfants

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au travail et au joug de la vie champêtre... Ces ouvriers seront ravis... Dans la suite, tout le pays sera peuplé de familles vigoureuses et adonnées à l'agriculture ». Puis Fénelon, qui voit la campagne à travers les descriptions poétiques d'Homère et de Virgile, trace de la vie champêtre Tidylle convenue et fausse qui ne fleurit que dans les salons ou sur les scènes d'Opéra : M Le berger revient avec sa flûte et chante à la famille « assemblée les nouvelles chansons qu'il a apprises « dans les hameaux voisins... Heureux ces hommes, « sans ambition, sans défiance, sans artifice... des ruis- « seaux de lait plus doux que le nectar, etc.. » Depuis Fénelon jusqu'aux socialistes modernes, les rùves ont pris des formes diverses mais ils sont restés les mômes dans le fond, des rôves généreux mais sans consistance. Toutes les merveilles promises ne pourraient être réalisées qu^au moyen d'une humanité radicalement transformée (1).

Or, dans une étude scientifique, il s'agit non d'ôtres imaginaires, mais des hommes réels, non d'une société fantaisiste, mais des sociétés existantes ou vraiment possibles.

Etudier les faits, ce n'est pas non plus chercher à agencer les choses en vue d'une fin désirable.

Une première remarque s'impose k ce sujet : c'est qu'en général la recherche de la finalité a été nuisible aux progrès scientifiques. Par une tendance naturelle, l'homme a mis ses désirs à la place des réalités ; il n'a donné que l'écho de ses propres pensées, quand il croyait et prétendait être l'interprète de la nature. En Astronomie, il plaçait témérairement la terre au centre du monde ; en Physique, il personnifiait la' nature et lui prêtait des aversions et des sympathies ; en Biolo-

(1) Compirer les rêveries de Fénelon aux utopies du nihiliste russe Kropotkine dans la Conquête du pain. — Sub finem p. 296.

gie, il reprit son rêve de domination universelle et s'imagina que toutes les espèces vivantes n'ont d'autre destinée que de servir à ses besoins. Des déceptions nombreuses ont mis le savant en garde contre ce vice de méthode et Font amené à remplacer partout la recherche des causes finales par 'celle des causes efficientes. La science sociale ne saurait faire exception : car les prétendues philosophies de l'histoire ne sont souvent que le roman de l'Humanité, roman où l'auteur s'est appliqué h plier de force les événements et à les déformer dans la mesure jugée nécessaire pour lès adapter à ses idées préconçues.

Tel est Bossuet dans son Discours sur l'histoire t/mverselle. Pour lui, les événements historiques sont moins des réalités dépendant d'agents positifs, que des signes d'une volonté métaphysique. C'est cette vérité qu'il importe surtout de connaître parce qu'elle est seule maîtresse, qu'elle domine les choses, que bien plus elle façonne les esprits, les cœurs, les volontés des princes et des peuples suivant les exigences de ses desseins, pour l'accomplissement de ses ordres secrets. c< Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous « les royaumes ; il a tous les cœurs en sa main : tantôt « il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride et « par Iti il remue tout le genre humain. Veut-il faire a des conquérants? Il fait marcher l'épouvante devant « eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse ï< invincible. Veut-il faire des législateurs ? il leur « envoie son esprit de sagesse et de prévoyance ; il « leur fait prévenir les maux qui menacent les Etats « et poser les fondements de la tranquillité publique. « Il connaît la sagesse humaine, toujours courte par « quelque endroit, il l'éclairé, il étend ses vues et puis « il l'abandonne à ses ignorances ; il l'aveugle, il la « précipite... »(1). Bossuet, écrivain catholique, évoque,

(1) Discours sur l'Histoire universelle, Ch. VIIL

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précepteur d'un prince, est dominé par l'idée de relever lautorité de la religion et de donner à son royal élève des leçons profitables au catholicisme.

Or, de pareilles préoccupations sont difficilement conciliables avec la recherche désintéressée de la vérité. Ou plutôt, inutile de chercher: la vérité essentielle est connue. Elle est renfermée dans les livres saints, et c'est là, à sa source, qu'il faudrait la puiser, puisque c'est Dieu môme qui Ta exprimée par la bouche des prophètes inspirés. Telle n'est pas l'attitude que doit prendre le savant dans Tétude des faits.

La conception des fins assignables aux sociétés présente encore des inconvénients, alors m<>me que ces faits ne. relèvent pas d'une croyance métaphysique.

Le Politique, sans doute, se trouve dans l'obligation de se fixer un but et de rechercher les moyens les plus propres à la réalisation de ce but, qu'il considère comme le souverain bien social. Mais ces nécessités de la pratique ne s'imposent pas aux recherches théoriques. Les connaissances exactes ont une valeur propre en dehors de leurs applications possibles. Le chimiste a fait son œuvre lorsqu'il a découvert la formule d'un explosif ou qu'il a extrait d'une plante les principes actifs qu'elle renferme. C'est une autre question de savoir à quoi pourront être employés le poison ou l'explosif; entre les mains d'un médecin, le poison sert de remède ; quant à l'explosif, il peut servir à charger une bombe comme à produire un travail utile dans l'extraction de la houille.

Dans toutes les sciences où li^s êtres îi étudier sont composés d'un grand nombre de parties, solidaires les unes des autres, la fin désirable est plus difficile et à assigner et h réaliser. Ainsi quel est le bien social vraiment supérieur? C'est Ih une question qui comporte, suivant les points de vue, des réponses tout opposées.

Dans la doctrine du laissez faire^ le bien c'est la liberté, l'autonomie des personnes, Tindividualisme — individualisme qui conduite Tanarchisme, quand le principe d'indépendance est poussé à ses extrêmes conséquences. Pour le partisan de Tautorité, le bien c*est Tordre qui ne peut être obtenu que parla contrainte. Aux yeux de Tcconomisle, le bien réside dans le développement de la richesse. Là où règne l'esprit militariste, le bien se mesure à la puissance armée, à la force dans l'attaque et dans la défense. Le prêtre ne s'intéresse qu'à la défense des intérêts religieux; le noble réclame les privilèges de la naissance; l'artiste songea l'Athènes de Périclès et voit le bien social dans la multiplication des statues sur les places publiques. Ainsi la détermination du but, vers lequel il conviendrait de faire converger les forces sociales, laisse une trop grande place à l'imagination et à l'arbitraire.

La science, heureusement, n'a pas pour rôle de trancher ces difficultés,mais elle doit — comme elle le faitpartoutoù elle est fortement constituée — se préoccuper avant tout de déterminer les conditions nécessaires et suffisantes à la production des faits. Elle n'a pas à se prononcer sur la valeur relative du libéralisme et de Tautorité, mais elle a l'obligation de chercher la genèse des idées libérales, leur mode de diffusion, les circonstances favorables comme les obstacles opposés à la propagation de ces idées. La liberté de la Presse ost-elle bonne? — Question oiseuse pour le savant. L'essentiel pour lui serait de découvrir Torigine de cette presse libre, de suivre ses développements, de connaître son rôle par la détermination de ses influences multiples. En un mot, la science substitue partout à la recherche des fins l'étude des conditions dont la réalité s'impose à l'observateur, parce que, grâce à leur caractère d'objectivité, ces conditions sont indépendan-

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tes des idées, des sentiments et des goûts personnels.

En supposant même que Tidéal d'une société soit admis d'un commun accord, la conquête de cet idéal ne pourrait cependant être poursuivie avec fruit qu'èi la condition de connaître la nature des causes, leur mode d'action et la façon dont elles produisent des effets déterminés. Or cette connaissance n'est possible que par une étude des faits qui conduise à l'établissement des lois. La pratique pour être efficace doit prendre pour guide une théorie certaine.

L'ignorance des causes et des lois est la mère de toutes les utopies. L'anarchiste méconnaît la nature humaine en s'imaginantque, si les lois et tout l'appareil de la civilisation étaient supprimés, la bonté native de l'homme reparaîtrait et donnerait naissance au meilleur des régimes. Fourier parle d'une humeur « papillonne » qui porterait les travailleurs aux besognes les plus variées, mais il oublie la tendance à la paresse et le charme du rien-faire : formidable gravier qui empêchera toujours la machine de fonctionner, tant qu'on ne trouvera pas le moyen de l'éliminer.

Une critique analogue s'adresse à J.-J. Rousseau, bien qu'il cherche à donner une solution plus rationnelle du problème social qu'il formule ainsi : « Trouver « une forme d'association qui défende et protège de « toute la force commune la personne et les biens du « chaque associé et par laquelle chacun, s'unissant à (c tous, n^obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi <t libre qu'auparavant ». Les termes mêmes du problème indiquent qu'il s'agit de découvrir une nouvelle forme d'association, association dont la réalité n'ait encore fourni aucun mo;lèle complet et qui par suite ne possède qu'une existence idéale. Le but posé, là difficulté pour l'auteur était de disposer les organes sociaux de façon à réaliser ce but. Mais cette difficulté

li LES CLASSKS SOCIALES

est restée insurmontable pour Rousseau, parce que le génie ne dispense pas de la connaissance exacte des lois sociales. Qu'un principe soit faux, qu'une loi soit mal établie, qu'une conception renferme une contradiction cachée, et toutes les déductions reposant sur cette base incertaine manquent à leur tour de solidité. Les vices du raisonnement se dévoilent par la pratique, dès qu'on s'efforce de modeler une société sur l'idéal projeté, de donner la vie à la conception de l'esprit. C'est ce qu'ont prouvé les efforts infructueux des Jacobins.

Les faits, en leur qualité de réalités, sont toujours susceptibles de s'imposer à des observateurs attentifs et expérimentés. L'épithète dosociattx qu'on leur adjoint ne saurait rien leur enlever de ce caractère fondamental.

Pour qu'une étude sociale reste scientifique, elle doit éliminer les diverses entités métaphysiques comme <( Tàme des peuples » et « le génie des nations » ; écarter la conception vague de a Race » et éviter des recherches — nécessairement stériles — sur « l'essence » des sociétés. Ces choses ne fournissent en effet que des explications apparentes et en somme nuisibles, parce qu'en masquant l'ignorance elles détournent l'esprit des recherches qui ont seules chance d'aboutir.

La croyance à « l'àme des peuples » est une survivance des théories animistes, appliquées déjà et tour à tour au monde, aux astres, à la terre et aux organismes végétaux et animaux.

Par une tendance naturelle, l'homme est porté à attribuer l'ordre manifesté dans la matière à l'effet d'une puissance distincte de cette matière. De là ces formes spirituelles que les savants du Moyen- Age avaient répandues partout avec tant de prodigalité. Kepler dotait la terre d'un esprit, qui « à l'aspect de certaines positions des astres se trouble, s'agite et produit les météores et

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les tempêtes ». Van Helmont plagaitsesarcliées comme des sentinelles auprès des difl'érents organes du corps et chargeait ces petits lutins de surveiller Télaboration de la nourriture ou la se'crétion de la bile. L'interprète le plus autorisé de Tanimisme contemporain, Stahl, ramène cette multiplicité d'êtres à l'unité de Tâme, qui pour lui est en môme temps principe de pensée et force intelligente quoique inconsciente. C'est en vertu de ce dernier pouvoir qu'elle dispose les matériaux organiques dans l'ordre voulu, qu'elle maintient entre les parties l'union sans cosse menacée par l'action des lois physiques et chimiques ; c'est Vàme qui fait le triage des aliments, qui répare les pertes du corps et qui par sa force médicatrice lutte contre les éléments morbides. En un mot Tàme est une sorte de génie tutélaire sans lequel la vie serait un mystère ou plutôt une impossibilité.

Il en serait de même pour les Nations.

Tous ceux qui ne font pas de « l'âme des peuples » une simple expression littéraire, une métaphore sans valeur et sans portée, pensent — plus ou moins inconsciemment — qu'il existe en dehors des âmes individuelles un Esprit supérieur, esprit qui donne à un peuples ses goûts, ses tendances, ses aspirations, son mode spécial de sentir, de penser et de vouloir. Ce serait ce Génie, propre aux Cités, qui les organise et qui donne à chacune sa physionomie. Ce serait luiaussi qui les protège et qui, dans lesmomentsde crise, suggère les moyens de défense ou suscite les héros les mieux appropriés aux circonstances. Ce serait encore cet ôtre dominateur qui subsiste pendant que les individualités s'écoulent et dont l'influence se prolonge à travers les siècles, toujours marquée des mêmes caractères.

Dédaigner une croyance et la réfuter par un haussement d'épaules serait une attitude anti-scientifique.

Aussi, sans entrer dans la critique détaillée de Taniniisme, il convient cependantd'indiquerles principales raisons qui doivent faire rejeter cette théorie, appliquée soit aux animaux, soit aux sociétés.

L'animisme est une hypothèse invérifiable, de plus en plus en opposition avec les genres d'explication les plus assurés et, à la bien examiner, vraiment inconcevable.

C'est une hypothèse bien différente de la croyance à l'âme, considérée comme principe de la pensée. Car la pensée se connaît directement par la conscience et, si la réalité substantielle échappe, la certitude du phénomène est incontestable. Mais les opérations de l'âme sur l'organisme sont par nature inconscientes ; et, comme d'un autre côté une action spirituelle se dérobe b. toute perception sensible, le rôle de l'âme reste une simple conjecture, conjecture destinée sans doute à rester toujours dans le mémo état. Car, alors même que des explications positives ne pourraient lui être substituées, on ne conçoit pas le genre de preuves qu'il serait possible d'apporter pour amener l'hypothèse à dépasser les simples limites de la croyance.

Mais, il y a plus. L'hypothèse, loin de gagner en probabilité, perd de plus en plus de terrain parce qu'elle a été successivement chassée de tous les postes où elle régnait en maîtresse. Les explications mécanistes dominent dans la science actuelle, et elles dominent parce que, partout où ont été réalisés des progrès scientifiques, les conditions positives de l'apparition des phénomènes ont été déterminées avec une entière précision. Or, si ces conditions matérielles sont nécessaires, l'esprit est impuissîint à rien produire en leur absence, et si ces conditions sont suffisantes, l'action de l'esprit est superflue. L'hypothèse animiste n'a donc encore quelque crédit dans les sciences vitales que grAci» à

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Tobscurilé qui persiste à régner dans qaelques-unes de leurs parties.

Le physiologiste Claude Bernard a contribué dans la plus large mesure à établir le déterrijinisme des phénomènes vitaux. Quand les faits sociaux pourront à leur tour être ramenés à des causes déterminées et observables, rintervention d'un principe métaphysique n^aura plus sa raison d'être.

L*intcrvention d'un pareil principe dans le tissu des faits est du reste inconcevable. Si T&me exerce une action sur les choses matérielles, elle est une force ; toute force s'épuise dans.son exercice même ; pour que son énergie persiste^ elle a besoin d'être entretenue par un apport continuel qui répare ses pertes. Où serait la source intarissable de cette énergie ?

Une autre difficulté nait de la façon dont Tapplication de l'esprit à la matière est concevable. Qu'un mouvement en provoque un autre et qu'en général un phénomène suscite Tapparition d'un autre, rien qui étonne et qui doive étonner, puisque les antécédents sont reliés aux conséquents par le lien solide de l'expérience. Mais dans la théorie animiste le premier terme manque, en tant du moins qu'il serait une donnée expérimentale. Et cependant sa réalité exigerait ici de plus solides garanties, puisque les deux substances étant de nature hétérogène paraissent a priori réfractaires à toute communication.

Des raisons analogues et même plus puissantes peuvent être dirigées contre « l'âme des peuples ». C'est une hypothèse absolument invérifiable et, à la bien examiner, inconcevable. Les animistes étaient bien embarrassés pour expliquer ce que devenait l'àme d'un ver divisé en trois tronçons qui vivaient d'une vie indépendante. Se morcelait-elle avec le ver, ou deux petites âmes complaisantes venaient-elles suppléer Tan-

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cienne dans les deux trônerons privés de guide ? Mais co qui est relativement rare chez les animaux est d'une extrême fréquence dans les sociétés. Les nations se développent et s'agglomèrent ou se restreignent et se fragmentent. Rome s'étend et absorbe la plus grande partie des peuples connus. Pendant sa domination, que deviennent les âmes de ces peuples ? L'Empire Romain se dissout et la Féodalité multiplie les Villes indépendantes et les Principautés. Faut-il admettre une création correspondante de génies ? Où résideraient-ils ? Qui entretiendrait leur force? Quel serait enfin leur mode d'action?

Les esprits dans l'humanité communiquent entre eux, mais par l'intermédiaire de signes matériels. Or, les «génies» qui ne sont pas unisà des corps, sont privés de cette ressource. Si donc on ne veut point se contenter d'articuler des mots, il faut, quand on parle d'inspiration réelle, montrer comment «l'àmed'un peuple» a pu à un moment pénétrer dans l'esprit de son choix et lui insuffler des idées et des sentiments, qui auraient fait défaut sans cette intervention.

L'expression «Génie national» et autres analogues doivent ôtre considérées — jusqu'à preuve du contraire — comme desimpies métaphores, des ornements littéraires ou des vestiges de lointaines croyances mythologiques.

La notion de Race se présente avec des apparences plus scientifiques. Les savants, habitués à l'exactitude des sciences naturelles, se sont efforcés de fixer les caractères distinctifs des différentes races humaines. En particulier, Taine, un des esprits les plus puissants et les plus positifs de notre époque, a considéré la Race comme une des trois forces primordiales qui dominent la vie religieuse, littéraire, sociale et économique d'une Nation.

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Quel rôle appartiont-il à la Race de jouer dans Véludc et la connaissance des faits sociaux ? Est-elle un de ces faits dominateurs, dont les variations amènent des variations correspondantes dans une foule défaits subordonnés ? Et si elle était un de ces faits, pourraitelle ôtre exactement déterminée? Enfin, en supposant qu'elle pût être caractérisée, cette notion de race seraitelle applicable aux grandes agglomérations des nations modernes ?

11 ne semble pas que toutes ces difficultés aient été levées.

Si les Anthropologistes, que préoccupe le problème des races, s'en tiennent à Texamen des caractères physiques, leurs recherches intéressent peu le sociologue. Eu effet, les classifications ainsi obtenues rentrent dans les classifications artificielles, parce qu'elles reposent non sur tout l'ensemble des qualités humaines^ non pas même sur les traits les plus importants, mais sur de simples particularités sans liaison avec le caractère, Tesprit et le cœur. Qu'importe en effet que le nègre ait l'a saillie du talon plus prononcée que l'Européen ou que sa mâchoire soit affectée de prognathisme, si ces choses ne sont pas les indices des dispositions intellectuelles et morales?

11 est vrai que les Anthropologistes ont tenté les plus grands efl'orts pour établir de pareilles relations. Mais en matière scientifique les intentions ne comptent pas: A la Renaissance, persuadés que les caractères et les destinées des hommes étaient dans un rapport défini avec l'état du ciel au moment de la naissance, les Astrologues se donnaient beaucoup de peine pour étudier le cours des planètes et leurs diverses positions dans les signes du zodiaque. Mais Texpérience devait bientôt déchirer toutes leurs toiles d'araignée. Los Craniologues. modernes paraissent menacés des mômes

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mécomptes. Toutes les marques, qui ont élë successivement choisies comme capables de mesurer le degré d'intelligence, ont montré sous ce rapport leur insuffisance : capacité crânienne, indice céphalique, dolichocéphalie. . .

On comprend du reste quelle faible influence peuvent exercer, sur les phénomènes si délicats de la pensée, des caractères aussi extérieurs^ aussi grossiers et aussi isolés. En vertu du déterminisme universel, il y a bien pour chaque phénomène -*- physique, vital ou intellectuel — un ensemble de conditions qui lamënent infailliblement à l'existence. Pour les corps bruts ces conditions sont faciles à déterminer. Mais dans les corps vivants, le concours des organes, les réciprocités d'actions, la multiplicité des influences^ Tinfini détail des éléments, leur complexité, leur finesse, leur enchevêtrement amoncellent les difficultés. Or, jusqu'ici ces difficultés n'ont pas été surmontées et on peut adopter à ce sujet l'affirmation de Quatrefagcs : « A s'en «tenir aux faits, tout concourt h prouver qu'il n'existe «aucun rapport réel entre la supériorité fondamentale «d'une race et ses caractères physiques » (1).

Puisque les faits empruntés à la physiologie sont, malgré la précision dont ils sont susceptibles, inutiles à la science sociale, il faut abandonnée ce terrain et voir si, en portant ses investigations sur les caractères moraux et intellectuels, il ne sera pas possible de rendre utilisable la notion de Race. C'est la voie suivie par Taine qui définit la race « les dispositions in- « nées et héréditaires, que l'homme apporte avec lui « à la lumière et qui ordinairement sont jointes èi des « différences marquées dans le tempérament et dans « la structure du corps »(1). Que ces dispositions fouda-

(1) IntroducUon à V Etude des races humaines, p. 192.

(2) IntroducUon à ïHistoire de la Littérature Anglaise,

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mentales puissent être déterminées pour chaque peuple, et cette connaissance serait d'un puissant secours pour suivre révolution de ces peuples à travers les différentes époques de leur histoire. Car le caractère national marquerait ainsi de son empreinte toutes les formes de son activité : religion, littérature^ vie sociale et économique. Il ressemblerait au timbre propre à chaque instrument, timbre qui accompagne toutes les notes et les modifie d'une façon uniforme en leur communiquant son harmonie fondamentale.

L'essentiel est donc de fixer avec exactitude les traits distinctifs des caractères nationaux.

Taine, malgré toute sa puissance intellectuelle, n'est point parvenu à exécuter ce travail avec la précision voulue. Et il n'y est point parvenu parce que le problème, tel qu'il Ta posé, n'est pas susceptible de solution scientifique. Suivant lui la race est l'ensemble des dispositions innées et héréditaires qui distinguent primitivement Je Celte* le Saxon, le Germain et qui persistent à travers le temps toujours visibles dans le Français, l'Anglais et l'Allemand. Or, les caractères intellectuels et moraux ont-ils vraiment cette stabilité et cette universalité ? Toute la question est là.

Afin de savoir si, pour les besoins de sa thèse, Taine n"a pas exagéré la stabilité de ces caractères, il faut examiner leur mode de formation. « Dès qu'un animal « vit, il faut — dit-il — qu'il s'accommode à son mi- « lieu ; il respire autrement, il se renouvelle autrement, « il est ébranlé autrement selon que l'air, les aliments, « la température sont autres ». — La vie, il est vrai, est une adaptation au milieu. C'est ce qui explique la formation des variétés, des races et même des espèces : quand des animaux, pendant une longue suite de

IntrodttcUon à l'Histoire de la Littétature Anglaise,

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générations, habitent une môme région et sont soumis aux mômes conditions alimentaires et climatériques, ils acquièrent une forme déterminée avec des caractères anatomiques et physiologiques qui restent fixes. Mais la fixité des formes animales et des instincts tient h la permanence du milieu. Que le milieu varie, et les organismes grâce à leur plasticité naturelle se modifieront d'une façon correspondante. Or, ces variations qui sont lexception chez les animaux sont de règle chez rhomme. Le loup reste loup, tant qu'il peut mener la vie errante et carnassière, obligé dans le cas contraire de disparaître ou de se modifier. Mais Thomme, par les progrès mômes de la civilisation, a — surtout en Europe — changé et presque transformé son milieu. La loi même d'adaptation a donc dû produire dans la nature physique et morale de l'homme des changements correspondants à ceux du milieu. Plus ces changements ont été nombreux et profonds, plus ils ont dû exercer d'influences modificatrices sur le tempérament et sur le caractère. Quelle différence de vie enire rhomme du Cro-magnon, luttant péniblement contre l3s botes sauvages, se nourrissant de viande crue, dormant nu sur la pierre des cavernes, et le riche moderne qui n'a à supporter ni le froid, ni la faim, ni la fatigue, à l'abri de tous les besoins, délivré de tout danger extérieur, affranchi tle tout travail !

11 existe une autre cause de variations non moins importante : celle qui vient d(»s infiltrations lentes mais continues d'éléments étrangers ou des brusques invasions qui, k différentes époques, ont déversé sur un pays tout un flot d'habitants nouveaux. Les Romains, les Francs sans compter les autres bandes de barbares, plus tard les Normands, les Anglais se sont tour à tour établis en France ou du moins dans différentes provinces et sont venus ainsi altérer la pureté de la race

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primitive. Maïs cetto race primitive n'était pas pure elle-môme puisque, si loin qu'on remonte parThistoire et Tarchéologie, le sol de la France a été le théâtre d'invasions incessantes.

« Il y a naturellement des variétés d'hommes, dit « Taine, comme des variétés de taureaux et de chevaux ». Mais les variétés d'animaux domestiques ne sont maintenues que par une sélection sévère et par des accouplements méthodiques. Elles sont en outre réalisées avec une facilité relative, parce qu'on recherche pour la constitution de chaque variété un caractère saillant ou du moins un petit nombre de caractères faciles à constater. Or, toutes ces conditions ne sont pas applicables à l'homme, de sorte que les races humaines ne peuvent comme les races animales ôtre marquées de traits spéciaux et nettement distinctifs. D'où suivant le mot de Montaigne <' l'homme est un être ondoyant et divers».

Ou dumoinsc'est cette apparencequ'il présente, quand la comparaison porte sur tous les membres d'une société ; surtout quand cette société comprend —comme la France, l'Allemagne ou l'Angleterre — des multitudes d'hommes, qui habitent des régions diverses et qui diffèrent beaucoup les uns des autres par la nature de leurs occupations et de leur régime. La notion de race ne comporte pas des distinctions aussi fuyantes. VA c'est pour lui avoir fait franchir les limites de son extension légitime, que Taine est arrivé à effacer des différences notables et à accentuer outre mesure les caractères communs. 11 s'est plus approché de la vérité que les philosophes du Droit naturel qui, attachés à l'abstraction, ne voient dans l'Humanité que des hommes tous égaux et tous identiques. Mais il ne l'a pas atteinte», parce qu'il prête à son idée fondamentale de Race une précision, une fixité et une universalité qui lui sont

étrangères. Il y a des variétés de taureaux ou de chiens, mais il n'y a pas de variétés d'hommes conformes à un môme type et qui auraient été, pour ainsi dire, jett3s tous dans un môme moule. Le type Français ou Anglais n'existe pas plus pour Tesprit ou pour le caraétère que pour le physique.

Les recherches sur Tessence des êtres ont d'ordinaire mal réussi. Elles devraient arriver les dernières et servir de couronnement aux connaissances de détail lentement amassées, tandis qu'elles apparaissent au début de la science, lorsque l'homme — qui ne s'est pas encore mesuré avec les difficultés — tombe dans l'illusion signalée par Descartes : vouloir d'un seul bond s'élever au sommet d'une tour en négligeant de passer par l'escalier.

Les sociologues aux tendances les plus positives n'ont pas échappé à cette illusion. Ils font des diverses sociétés des êtres véritables, pourvus d'une organisation et doués de tous les caractères proprement vitaux. «Nous avons raison, dit H. Spencer, de considé- « rer la société comme une entité. Les relations perma- (c nentes qui existent entre les parties d'une société sont « analogues aux relations permanentes qui existent en- « tre les parties d'un corps vivant »(!). M. Schœffle est encore plus affirmatif dans son livre. <* La structure et la vie du corps social », titre qui indique clairement par lui seul les idées de l'auteur.

Il n'y a pas d'intérêt vraiment scientifique à agiter après tant d'autres ce problème. Supposons en effet que les sociologues-naturalistes aient levé toutes les difficultés qui s'opposent à l'admission de leur thèse. Alors même que les sociétés pourraient être à juste titre assimilées aux êtres vivants, il n'en résulterait

il) Sociologie, T. II, p. 2 , Trad. fr.

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