‹ Les classes sociales: analyse de la vie socialeChapitre 9 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

POSSIBILITÉ D'UNE SCIEI^CEl SOCIALE

L'étude (les faits sociaux présente une difficulté que ne rencontrent pas les sciences de la nature : Texpérimentation précise, renouvelée autant qu'il est nécessaire vt réalisée dans un intérêt scientifique n'est point praticable à Tégard des sociétés.

Platon a pu concevoir sa république idéale, mais il ne disposait pas des ressources nécessaires pour transformer son idée en réalité et pour s'assurer que la société ainsi formée serait viable et capable de répondre aux prévisions de son auteur. Les essais tentés par les Saint-Simoniens, par les Fourriéristes ou par d'autres réformateurs dépourvus de ressources suflisanlcs, ne sont pas non plus des expériences concluantes, parce que ces expériences ont été faites sur une trop petite échelle, qu'elles ont été gênées par le pouvoir et qu'en outre toutes les circonstances et conditions n'ont pas été exactement déterminées.

Le Politique possède, il est vrai, plus de ressources pour apporter dans une société les changements définis que réclame toute expérience scientifique. Mais s'il est interdit au médecin et au physiologiste de traiter l'homme comme une matière à expérience, & plus forte raison celte interdiction s'applique-t-elle aux sociétés, puisque les troubles, qui pourraient résulter de Tex-

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périence, porteraient sur un plus grand nombre de personnes. Le médecin — même par amour de la science — n'a pas le droit d'inoculer le cancer pour en suivre le développement. Ce serait un crime encore plus grave de provoquer une grève pour en mieux découvrir les conditions. On ne traite pas les hommes comme on fait des lapins dans les laboratoires de vivisection.

Lors môme que la morale lèverait son veto ou n'aurait pas Toccasion de Texercer, toutes les difficultés n'auraient pas disparu. En physique et en chimie, le savant réalise à sa guise et avec le plus haut degré d'exactitude toutes les conditions nécessaires à la production du fait qu*il étudie. Pour connaître le coefficient de dilatation du fer, le physicien choisit uie tige de ce métal débarrassé de toutes les matières étrangères, puis il la soumet à la chaleur d'une flamme d'alcool dans les conditions de l'expérience connue du « pyromètre à cadran ». Le chimiste, qui veut faire la synthèse de l'eau, renferme de l'oxygène et de Fhydrogène dans un eudiomètre et opère la combinaison en faisant jaillir Tétincelle électrique dans le mélange. En physiologie les expériences deviennent plus délicates et il a fallu toute l'ingéniosité et la sûreté de main de Cl. Bernard et de quelques autres manieurs de bistouri pour en réussir quelques-unes. Mais les sciences sociales sont encore plus rebelles et dans certains cas absolument réfractaires.

Une des causes de cette impuissance tient à ce que les états de civilisation passés ne peuvent ètrerecréés, et surtout avec cette exactitude si souvent obtenue dans les sciences de la nature. Quels seraient, par exemple, les effets de Téducation telle que la pratiquaient les Spartiates ? Pour le savoir il faudrait créer un milieu artificiel et le maintenir à Tabri de toutes

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les influences étrangères. Mais les éducateurs, en supposant qu'ils connaissent dans le détail les règles suivies à Sparte, ne pourraient s y conformer qu'autant qu'ils seraient pleinement convaincus de Tcxcellence de ces règles. Car, si la conviction manquait, les paroles et les attitudes, n'étant plus que de vains simulacres, seraient dépourvues de véritable efficacité pour impressionner fortement les esprits et pour former les volontés. Mais la conviction à son tour n'est pas un produit arbitraire ; elle résulte en grande partie des lectures, des conversations, des manières de vivre, des exemples et aussi de l'éducation primitive. Nous voilà au rouet, comme disait Montaigne. En outre, comment éliminer les influences extérieures? Quelque soin que Ton prenne pour isoler des enfants, cet isolement ne peut être assez absolu pour écarter toute communication avec le dehors. Or, il suffirait d'un fait, d'un mot, pour bouleverser un système d'idées péniblement élaboré et par suite pour fausser l'expérience. Dans les conditions les plus favorables, les expériences sociales — telles qu'on les conçoit d'ordinaire — restent toujours à une grande distance de l'idéal scientifique. Soit un législateur qui promulgue une loi. Il introduit ainsi une cause déterminée dans la société ou dans quelques classes sociales et par suite il réalise une des conditions essentielles de l'expérimentation. Mais, suivant la remarque de Cl. Bernard, l'expérimentation est une « observation provoquée » dans le but de faciliter la constatation des effets. (Ainsi dans un des exemples donnés plus haut, l'allongement du fer est constaté par le déplacement du style sur .le cadran, et d'ailleurs la disposition de l'expérience montre que cet efl'et est dû certainement k la nature du métal et au pouvoir calorique de l'alcool). Les effets produits par une loi nouvelle se refusent à une consta-

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tation aussi facile. D abord, ils sont mêlés à d'autres effets qui accroissent ou diminuent ou même annulent les premiers ; ensuite ils ont besoin pour apparaître dans toute leur plénitude d'un laps de temps souvent considérable ; et enfin ces effets sont multiples et portent souvent sur Têtre tout entier, physique et moral. Soit par exemple la loi militaire actuellement en vigueur en France. Elle n'aura son plein effet qu'au bout de 25 ans, période complète du service militaire. Mais quelles seront les modifications qui résulteront de ce service prolongé dans Tordre économique, dans les mœurs, dans la population, dans la santé publique, dans les idées et les sentiments, voilà ce qu'il serait extrêmement difficile de constater avec quelque exactitude.

A ces causes d'infériorité s'en ajoute une autre, la difficulté de l'observation directe.

Les phénomènes naturels se produisent en si grand nombre, se répètent si invariablement, sont réalisés avec tant de facilité par le savant que pour les connaître il n'est point nécessaire de recourir aux témoignages d'autrui ; mais chacun d'eux peut être étudié directement. Au contraire, la plupart des faits sociaux échappent à l'observation directe, parce que le sociologue en est éloigné soit par le temps, soit par l'espace. Alors il faut utiliser les descriptions de l'historien, c'est-à-dire il faut à travers les mots apercevoir les idées, reconstituer les sensations vraies en éliminant, par un travail d'épuration toujours fort délicat, les représentations imaginaires nées des préjugés et des passions.

Cependant il convient de ne pas insister outre mesure sur ces difficultés, puisque la critique historique est parvenue, en partie du moins, à les lever. Cette critique — appliquée aux traditions, aux monuments et aux écrits — indique les règles à suivre pour discerner le vrai du faux, pour écarter les éléments imaginaires

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