POSSIBILITÉ DUNE SCIENCE SOCIALE
des légendes, pour comprendre les récits mythiques, pour pénétrer quelques symboles et d'une façon gêné* raie pour mesurer les probabilités.
L'histoire ouvre le passé, élargit le champ de vision pour le présent et fournit ainsi aux sciences sociales des matériaux absolument indispensables. Mais, si elle est une auxiliaire très précieuse des sciences sociales, elle ne doit pas avoir la prétention de se substituer à elles. Quelle que soit l'importance de son rôle, elle ne saurait — sans en sortir — atteindre le but que toute science se propose : la connaissance des faits généraux, de leurs lois et de leurs causes.
L'Histoire relate des faits particuliers : la conquôte de la Gaule par J. César, la conspiration de Catilina, les paroles et la vie de Napoléon à Sainte-Hélène. Mais depuis longtemps Aristote et les philosophes
Grecs ont remarqué que le particulier n'est pas matière de science. Et les Scolastiques ont répété après eux : Ntilla est fluxorum scientia, La science en effet ne s'applique qu'aux choses, pour ainsi dire, éternelles, parce que sous les modifications de détail qui les masquent elles persistent toujours les mêmes dans le fond. Or comment dégager ce fond commun ? — Cela nécessite des comparaisons assez variées pour qu'il soitpos* sible d^éliminer toutes les circonstances accidentelles. A cette condition seulement on arrive à établir des ressemblances dans la liaison des phénomènes, liaison telle que Tun d'eux est révélateur des autres et qu'on atteint ainsi au but de la science : la connaissance indirecte des choses.
L'Histoire se plaît à raconter les faits saillants, les événements extraordinaires, les changements profonds. Thucydide raconte les pi'ripoties de la guerre du Péloponèse, les succès et les revers des Athéniens, leur expédition en Sicile, les victoires de Sparte. Ce qu'il
s'efforce surtout de relater, ce sont les événements politiques et militaires ; et, si ces récits sont faits avec précision et exactitude, il croit avoir rempli son rôle d'historien. — Mais la science, qui n'est pas une simple collection de fdits mais un ensemble de lois, ne doit pas se borner à Texamen des événements mémorables. Le savant sait en effet que les choses les plus apparentes ne sont pas toujours les plus importantes, mais que le contraire serait plus rapproché de la vérité. Le naturaliste ne s'arrête pas à Féclat des fleurs et à la forme de la corolle, mais il examine les organes floraux les plus ténus ; car c'est le pollen caché dans les anthères qui — poussière fécondante — pénètre dans Tovaire et développe la graine. — La Médecine a réalisé de grands progrès à notre époque pour avoir reconnu le rôle des infiniment petits dans la génération et la transmissiondes maladies. — Qu'étaient jusque dans les temps modernes les phénomènes électriques ? Les petits mouve^ments d'attraction que l'ambre échauffé par le frottement provoquait sur du duvet et de petits bouts de papier, c'est-à-dire des faits d'une si faible importance qu'ils paraissaient à peine dignes de retenir l'attention pendant quelques minutes.
Les lacunes voulues de l'histoire risquent également d'être nuisibles à l'étude scientifique des faits sociaux. Aussi les historiens "modernes, qui ont des prétentions^ la science, s'efforc:»nt d'être plus complets, en ne négligeant volontairement aucun des aspects de la vie sociale. — Cette richesse d'informations est plus favorable à la science, mais elle n'est pas suffisante à la donner. L'histoire relate les successions empiriques, mais par elle-même elle est incapable de débrouiller les fils qui forment le tissu complexe de la vie sociale. Tout état antérieur, considéré en bloc, est bien la cause principale de l'état
POSSIUILITÉ d'une science SOCIALE 4S
suivant ; mais, en supposant que ces deux phases successives soient connues dans tous leurs détails, cela n'apprendrait rien. La découverte d'un pareil rapport serait sans application, parce que le premier état — en raison même de sa complexité — ne devrait plus se reproduire avec Tinfinie multiplicité des éléments qui le constituent.
Ce qui intéresse, c'est de pouvoir résoudre le rapport total dans le plus grand nombre de rapports partiels, afm que ces relations soient plus simples, par suite plus générales, c'est-à-dire applicables à des cas plus nombreux. Or, cette analyse est impraticable, tant que Tétude ne porte que sur un seul peuple, ainsi que cela a lieu pour l'histoire qui n'emprunte pas à la science sociale ses principes et ses lois. Des historiens comme Thucydide, Polybe, Bossuet et surtout Montesquieu, Guizotet Taine passent pour avoir montré beaucoup de perspicacité dans la découverte des causes, et il est incontestable que ces auteurs devaient laisser dans leurs œuvres l'empreinte de leurs puissantes facultés. Mais les pressentiments de la vérité ne sont pas la vérité établie sur dos preuves solides. Les propositions générales qu'ils ont semées dans leurs écrits sont des suppositions ou des emprunts, mais ne sont pas tirées directement des relations historiques.
L'influence d'un événement ou d'une force — toutes les fois que plusieurs de ces choses agissent de concert — ne peut être déterminée avec précision qu'à la condition de parvenir à isoler cette influence. Cela se fait par une comparaison variée. Et à son tour cette comparaison exige qu'on emprunte des exemples en nombre suffisant à des époques et à des nations différentes.
Ceci n'est plus l'affaire de l'histoire, mais de la science. A la première appartient l'érudition, Taccu^
4(i LES CLASSES SOCLVLES
mulation des faits oxacls, mais la découverte des lois et des causes appartient à la seconde.
Avant de chercher les méthodes qui seraient le mieux appropriées h la science sociale, une question préjudicielle s'impose, celle de savoir si les faits sociaux sont susceptibles de connaissance scientifique.
Notre marche ne peut en effet se poursuivre, tant que n'auront pas été levées les difficultés qu'on oppose à la possibilité même de la Sociologie. Si ces difficultés étaient insurmontables, il serait sage -de renoncer îi des travaux nécessairement stériles et de s'en tenir à l'empirisme pratiqué de tout temps en politique. La Sociologie serait rartgée au nombre de ces chimères qui ont séduit les hommes et les ont jetés dans des aberrations en somme funestes, comme l'astrologie, Talchimie et les pseudo-sciences d'aujourd'hui qui prétendent établir des relations entre les lignes de la main et un héritage, ou bien entre la forme du nez et la perversité du caract«>re.
A voir l'incertitude qui règne sur la plupart des questions sociales, les discussions, les controverses, les polémiques passionnées, les contradictions formelles, le scepticisme semble tout d'abord bien naturel. Les systèmes les plus opposés sont défendus avec une égale ardeur, et dans cette mêlée on ne voit que gens occupés à brûler ce que d'autres adorent avec de pieux prosternements. Inutile d'insister sur les luttes entre les libéraux et les autoritaires, les socialistes et les partisans de l'individualisme, toutes ces sectes qui se foudroient mutuellement au nom de principes diamétralement opposés. La contradiction est manifeste. Or, comme Ta dit Montaigne, « contradiction est mauvaise marque de vérité ».
Mais à lorigine toutes les sciences ont traversé cette période d'incertitude, de sorte que l'état actuel
POSSIBILITK d'lNK SCIENCK SOCIALK 47
— en supposant qu'il n'y ait pas encore de vérité acquise — ne permettrait pas de préjuger l'avenir. La science sociale n'existe sans doute pas encore. Mais l'essentiel est de savoir si les incertitudes d'àujourd'iîui ne pourront pas se dissiper.
La pierre philosophale était de la part des alchimistes un rôve impossible à réaliser. Ce qui n'empêche que du fatras de leurs formules et de leurs expériences devait sortir la chimie moderne. Peut-être il en sera de môme des prétentions des Sociologues. Ils ne parviendront sans doute jamais à tracer à l'avance la courbe que l'Humanité doit suivre dans son évolution, ni môme ii prévoir lesdestinées d'un peuple, parce qu'il y a des facteurs de cette évolution et de ces destinées qui sont réfractaires à la Science — du moins actuelle et tant qu'elle n'aura pas réalisé des progrès encore imprévisibles.
Mais, si ces hautes connaissances leur sont interdites, il est permis d'espérer qu'en abaissant leurs prétentions ils seront plus capables de les satisfaire. Leur science ne serait pas vaine dans le cas où ils pourraient établir des lois ainsi formulées : « Si tel ensemble de conditions se présente, il en résultera un effet déterminé ». La loi n^af firme pas que les conditions se réaliseront ; elle affirme seulement la constance du rapport entre les deux termes.
Les antécédents dépendent, il est vrai, d'un autre en- Sf mble de conditions, celui-ci à son tour d'un autre et ainsi de suite, de sorte que, pour celui qui posséderait la science parfaite, la série tout entière pourrait être parcourue à partir d'un terme quelconque. Mais c'est là un idéal qu'il ne faut pas espérer d'atteindre dans les sciences sociales et qui d'ailleurs ne se réalise pas, môme dans les sciences les mieux établies. Quel sera le sort d'un gland de chêne tombé de l'arbre ? Le
botaniste pourra exposer révolution complète du gland depuis sa germination jusqu'au moment où la pousse sortie de terre agrandi, s'est développée et est devenue un arbre à son tour, .si toutes les conditions favorables ont été réalisées : si le gland a trouvé le sol convenable, si la jeune pousse n'a pas été déracinée par le groin d'un sanglier, broutée par le cerf, écrasée par le pied du chasseur, brisée par le vent, desséchée par la chaleur ou gelée par le froid. Le cuivre fondu avec Tétain dans des proportions déterminées forme un alliage résistant et sonore, mais le bronze n'existerait pas sans l'industrie humaine. La dynamite est un puissant explosif; mais accomplira-t-elle une œuvre utile ou funeste ? Voilà des contingences qu'ignore le chimiste et dont il n'a point à se préoccuper. De même dans les sciences sociales. L'ambition du savant doit se borner à établir des lois spéciales.
Môme ainsi réduite la science sociale est-elle possible?
C'est peut-être beaucoup de témérité de croire qu'on a pénétré la pensée de Kant. Autant qu'il est donc permis de l'affirmer, il semble qu'une des vues les plus originales et les plus profondes de ce philosophe est d'avoir donné à l'activité de l'esprit une part prépondérante dans la formation de la science. Ce ne sont pas les choses qui s'impriment dans l'intelligence comme sur une matière inerte, mais c'est l'intelligence qui les force à se plier à ses exigences.
C'est en effet par des moyens, des artifices, des ruses de toute sorte que l'homme a assoupli !a matière brute de la connaissance, l'a façonnée d'après ses besoins et l'a rendue de plus en plus intelligible. L'animal a comme l'homme des sensations, mais il n'en tire qu'un faible parti, parce qu'il manque de ringéniosité et de l'activité intellectuelles qui trans-
POSSIBILITÉ d'um: science socule 49
forment les images en concepts. Connaître, c'est apercevoir des ressemblances. La connaissance s'étendra donc à mesure qu'on apercevra plus de ressemblances et des ressemblances plus dissimulées. Tout le secret du progrès scientifique consiste ainsi h découvrir des identités qui jusqu'alors avaient passé inaperçues.
Comment cela s'est-il opéré ? Par d'audacieuses coupures dans la réalité, par des abstractions, par des simplifications symboliques, par des schèmes abrévîatifs, par tous les procédés qui réalisent l'ordre, principe générateur de toutes les sciences. Pour compter les arbres d'une foret, il faut les soumettre aux lois du nombre, et pour cela fermer les yeux sur les différences et considérer ces arbres comme des unités de môme nature. La mesure des lignes, des surfaces et des volumes se heurterait à des difficultés insurmontables, si elle s'appliquait à la complication des lignes, à Tirrégularité des surfaces, à la bizarrerie des formesréelles ; aussi le géomètre façonne les figures de manière à multiplier les similitudes. Un cercle, par exemple, est composé d'une infinité de points, qui tous possèdent la même propriété d'être à une égale distance du centre. — En Physique, les phénomènes naturels resteraient réfrac taires k la science, si par une simplification ingénieuse le savant n'était parvenu à les dépouiller de propriétés gênantes. Pour les sens la chute des corps s'opère avec des vitesses très inégales ; le tube de Newton en supprimant la résistance de l'air supprime cette diversité et permet de soumettre tous les corps h l'universalité de la loi d'attraction. — L'uniformité du temps n'existe pas, et c'est l'homme qui, par l'écoulement régulier de l'eau dans la clepsydre ou par le battement du pendule, a créé Tunité de temps à laquelle peuvent se rapporter toutes les durées. La chaleur, tant qu'elle reste à l'état de sensa-
tion, est une connaissance vague et sans emploi scientifique ; pour qu'elle devienne utilisable il a fallu la fragmenter en degrés identiques et la rendre ainsi mesurable au moyen de Téchelle thermométrique. — La Chimie a été érigée en science du jour où les chimistes ont pu obtenir des corps purs, composés de parties qui présentent toutes et toujours le môme ensemble de qualités. Avec des substances mêlées de matières hétérogènes, les réactions sans cesse différentes déconcerteraient toute prévision. — Ainsi partout des similitudes forcées sont substituées à la diversité des choses naturelles : ainsi partout l'ordre a été créé au moyen d'une contrainte, exercée sur la nature par l'intelligente activité de l'homme. C'est même par suite de cette sorte de violence que les lois de la géométrie, de la physique et de la chimie n'ont tout leur empire que sur les objets dus à l'industrie humaii.e, à ces objets façonnés sur le modèle idéal conçu par l'esprit. Delà les formes géométriques employées dans la fabrication des organes d'une machine à vapeur, les différents appareils physiques et les substances chimiques préparées avec beaucoup de soin pour les débarrasser de toute impureté.
Qu'il nous soit permis d'insister sur ce point, qui nous paraît vraiment capital dans la question présente. Il sera plus facile ensuite de voir si et comment la matière sociale se prête à ces similitudes, qui sont les conditions indispensables de toute science.
Comment les sciences biologiques ont-elles pu dans ce siècle réaliser des progrès ? C'est par l'emploi de la méthode qui avait déjà produit de si heureux résultats dans les sciences précédentes : en faisant en quelque sorte violence à la réalité et en l'obligeant à se soumettre aux lois de l'esprit. Une grossière classification se fonde sur la perception des êtres consi-