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primitive. Mais cetlo race primitive notait pas pure elle-même puisque, si loin qu'on remonte par l'histoire et rarchéologie, le sol de la France a été le théâtre d'invasions incessantes.
<( Il y a naturellement des variétés d'hommes, dit « Taine, comme des variétés de taureaux et de chevaux ». Mais les variétés d'animaux domestiques ne sont maintenues que par une sélection sévère et par des accouplements méthodiques. Elles sont en outre réalisées avec une facilité relative, parce qu'on recherche pour la constitution de chaque variété un caractère saillant ou du moins un petit nomhre de caractères faciles à constater. Or, toutes ces conditions ne sont pas applicables à l'homme, de sorte que les races humaines ne peuvent comme les races animales être marquées de traits spéciaux et nettement distinctifs. D'où suivant le mot de Montaigne c l'homme est un être ondoyant et divers».
Ou dumoinsc'est cette apparencequ'il présente, quand la comparaison porte sur tous les membres d'une société ; surtout quand cette société comprend — comme hi France, l'Allemagne ou l'Angleterre — des multitudes d'hommes, qui habitent des régions diverses et qui diffèrent beaucoup les uns des autres par la nature de leurs occiipalions et de leur régime. La notion de race ne comporte pas des distinctions aussi fuyantes, lit c'est pour lui avoir fait franchir les limites de sou extension légitime, qu(î Taine est arrivé à effacer des différences notables et à accentuer outre mesure les caractères communs. Il s'est plus approché de la vérité que les philosophes du Droit naturel qui, attachés ii l'abstraction, ne voient danslllumanité que des hommes tous égaux et tous identiques. Mais il ne l'a pas atleinle. parce qu'il prête à son idée fondamentale de Garenne précision, une fixité et une universalité qui lui sont
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étrangères. Il y a des variétés de taureaux ou de chiens, mais il n'y a pas de variétés d'hommes conformes à un même type et qui auraient été, pour ainsi dire, jetés tous dans un môme moule. Le type Français ou Anglais n'existe pas plus pour l'esprit ou pour le caractère que pour le physique.
Les recherches sur l'essence des êtres ont d'ordinaire mal réussi. Elles devraient arriver les dernières et servir de couronnement aux connaissances de détail lentement amassées, tandis qu'elles apparaissent au début de la science, lorsque l'homme — qui ne s'est pas encore mesuré avec les difficultés — tombe dans l'illusion sig-nalée par Descartes : vouloir d'un seul bond s'élever au sommet d'une tour en négligeant de passer par l'escalier.
Les sociologues aux tendances les plus positives n'ont pas échappé à cette illusion. Ils font des diverses sociétés des êtres véritables, pourvus d'une organisation et doués de tous les caractères proprement vitaux. «Nous avons raison, dit II. Spencer, de considé- « rer la société comme une entité. Les relations perma- « nentes qui existent entre les parties d'une société sont « analogues aux relations permanentes qui existent en- « Ire les parties d'un corps vivant >;(!). M. Schœffle est encore plus affirmatif dans son livre. « La structure et la vie du corps social », titre qui indique clairement par lui seul les idées de l'auteur.
Il n'y a pas d'intérêt vraiment scientifique à agiter après tant d'aulres ce problème. Supposons en effet que les sociologues-naturalistes aient levé toutes les difhcultés qui s'opposent à l'admission de leur thèse. Alors même que les sociétés pourraient être à juste titre assimilées aux êtres vivants, il n'en résulterait
i\] Sociologie, T. II, p. 2. . ïrud. fr.
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pas un réel progrès pour les sciences sociales. Car quelle clarté nouvelle jetterait sur ces sciences l'attribut de la vie, puisque la vie reste inconnue et peut-être inconnaissable, en tant que principe de toutes les qualités et de tous les modes par lesquels elle manifeste sa force ? Les sociétés sont des êtres vivants et formerontainsi des espèces distinctes. Soit. Mais chaque espèce a besoin pour être connue d'une étude particulière, et il serait nécessaire d'écarter les connaissances relatives aux autres espèces pour observer directement les organismes sociaux. C'est la pratique constante des naturalistes qui ne se permettent pas d'établir, par la seule divination analogique, la structure et les fonctions d'une espèce nouvelle.
Cette nécessité s'impose avec d'autant plus de force que les espèces sont plus éloignées, ce qui est le cas des organismes sociaux. Voici en effet l'opposition radicale entre les êtres vivants et les sociétés : les premiers ?ont composés de cellules, qui agissent d'une façon aveugle et possèdent une concience centralisée ; au Contraire, les sociétés sont formées de membres individueUement conscients, et la conscience centrale manque ou dv moins ne se manifeste que par des marques faibles ou contestables. D'ailleurs aux yeux mêmes des partisans I^s plus convaincus de la vie des sociétés, ces organismes sont tellement séparés des végétaux et des animaux qu'ils forment un règne à part, le règne des superorganismes.
C'est avouer que les analogies sont mêlées ou même recouvertes de différences considérables. N'est-il pas alors dangereux de trop insister sur les analogies et de rejeter dans l'ombre les différences? Tel est cependant le défaut qu'on pourrait reprocher aux sociologues, qui abusent du langage physiologique et ont une tendanci? plusoumoinsconscienttià absorber les sciences sociales dans la Biologie.
Auguste Comte est allé encore plu s loin dans la création des t'^tres ou plutôt des entités. Il avait, par un artifice de méthode tout d'abord conscient, supposé l'existence d'un «peuple unique auquel seraient idéale- « ment rapportées toutes les modifications sociales con- « sécutives, effectivement observées chezdes populations « distinctes» (1). — Mais cette fiction n'est pas toujours restée à l'état d'hypothèse ; elle se transforme déjà dans la Philosophie positive en une réalité : « La masse « de l'espèce humaine soit actuelle, soit passée, soit « même future, constitue une immense et éternelle unité « sociale dont les divers organe»^, individuels ou na- « tionaux, unis sans cesse par une intime et universelle «solidarité concourent inévitablement, chacun suivant « un mode et un degré déterminé, à l'évolution fonda- (( mentale de l'humanité (2).» Enfin, dansle Système de Politique positive l'humanité s'unifie, se concrète, se personnifie dans le Grand-Être. ((Les hommes doivent «être conçus, non comme autant d'êtres séparés, mais «comme les divers organes d'un seul Grand-Etre». (3) L'unité de l'espèce humaine est une hypothèse qui est en contradiction avec les réalités telles que l'observation les constate. N'est-ce point faire violence aux faits que de parler de l'humanité, comme si elle avait l'unité d'un être organique et possédait toutes les nations comme des organes harmoniques ? N'est-ce pas fausser la réalité que de supprimer les séparations entre les Etats, séparations qui ont joué un rôle si important à toutes les époq ues ? Si Aug. Comte considère le Graud-Etre comme un idéal à réaliser — ainsi que cela semble ressortir de passages de ce genre : « Le Grand- « Etre ne sera pleinement formé que d'après l'uni verdi Cours de Pfitl. pnxiUce, T. IV, p. 20!. (2) Cours (le PhiL positice, T. IV, p. 3ifi. ; (3) S.v»f'*/MC de politique positive. T. I, p. 3G3
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« selle assimilation deses organes quelconques »(!) — on retombe dans les critiques ante'rieures : l'idéal est un produit de l'imagination qui non seulement n'est pas réel, mais dont la possibilité même reste douteuse.
Que cette existence du Grand-Etre — si douteuse en elle-même — soit cependant admise, les difficultés loin d'être aplanies augmentent plutôt. L'origine de ce Grand-Etre se perd dans le passé ; beaucoup de ses changements historiques restent inconnus ; de plus, comme il aune immense étendue dans l'espace, il reçoit de toutes parts — si la solidarité organique n'est pas qu'un mot — des impressions multiples, variées, souvent obscures. Beaucoup d'influences importantes échappent ainsi à l'observation et par suite les conclusions manquent de certitude.
En résumé, sous quelque forme que se présente l'assimilation des Sociétés aux organismes vivants, la science n'a rien à y gagner. On aborde un problème très difficile et dont la solution serait d'un médiocre secours pour la connaissance des faits sociaux. D'ailleurs on force les analogies et, en effaçant les différences essentielles, on aboutit à des conclusions contestables. Si au contraire le savant est soucieux de serrer la réalité de plus près, s'il crée un règne nouveau — lerègne superorganique — la science s'enrichit uniquementd'un mot nouveau, richesse qui est une faible compensation aux elï'orts dépensés.
Il en résulte qu'il faut ('ludier le problème en luimême, ne point })rendn' des métaphores pour des réalités, mais s'en tenir exclusivement aux Faits sociaux.
Le pionnier de Far-Wcst., qui a son domaine à conquérir sur la forêt vierge, ne se laisse pas attendrir parla beauté des grands arbres. Il fait tomber sous la hache les troncs superbes et détruit le foiiiili- iru'xlri-
(1) Système de pnlilique positive. T. I. [>. 3'.»0.
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cable des lianes, pour découvrir le sol et pour y déposer des semences capables de lever en utiles moissons. Un travail analogue s'imposait au savant. 11 lui fallait tout d'abord circonscrire le terrain de ses recherches et le débarrasser de toutes les végétations inutiles, alors môme que, créations du génie, elles se recommanderaient par leur grandeur et leur beauté.
Pour parler sans figure, notre première opération a eu pour but d'écarter rigoureusement toutes les notions, qui n'étaient pas des faits positifs.
Il semble que l'opération suivante consiste à déterminer la nature des faits sociaux. Car si cette nature était fixée, il deviendrait facile de ne pas disperser ses efforts sur des matières étrangères, mais de les faire porter exclusivement sur l'objet de la recherche.
Mais une définition générale ne se place en tête d'une science que si cette science est constituée, et elle ne peut se constituer que si elle est en possession d'un ensemble important de connaissances. La définition est un résumé de vérités, elle condense dans une courte formule les caractères reconnus communs à la foule des notions ou des choses qui composent la science. Si l'on voulait commencer par elle, on risquerait d'établir unedéfinition arbitraire imparfaite ou même fausse : arbitraire, elle serait sujette à contestation ; imparfaite, elle ne s'appliquerait qu'à une partie de la science étudiée ; fausse, elle la jetterait dans une voie sans issue. Mettons les choses au mieux et supposons que la définition soit exacte. Malgré sa justesse, si elle est générale — et dansle cas actuel elle devrait atteindre une très haute généralité, puisque les faits sociaux sont très nombreux et très divers — elle restera nécessairement dans le vague ; vague qui est inhérent aux meilleures délinilions, tant que l'exposition ne dévoile pas la longue série des choses implicitement
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renfermées dans les termes mêmes delà délinition. Les mathématiques sont la science des grandeurs. Que nous apprend une pareille délinition, même quand on ajoute : une grandeur est tout ce qui est suscoplihle d'augmentation et de diminution? Le novice qui entend cette phrase pour la première fois, regarde avec effarement le sphinx qui prononce cette énigme et attend, pour comprendre, qu'on lui énumère les diverses choses précises sur lesquelles portent les études mathématiques. Car au lieu de savoir que les diverses choses dont on parle sont des triangles, des cercles ou des ellipses, il serait aussi bien porté à croire que les choses « susceptibles d'augmentation et de diminution » sont sans doute les plantes et les animaux. En Physique « les propriétés générales des corps » laissent l'esprit vide à tous ceux qui se heurtent pour la première fois à cette délinition et qui ignorent encore que les propriétés générales désignent la pesanteur, la chaleur et le magnétisme, l'électricité, le son et la lumière. De même pour les autres sciences. Les déhnitions ressemblent aux étiquettes que les pharmaciens collent sur leurs bocaux: elles renseignent ceux qui connaissent la nature du contenu, mais pour ceux qui n'ont pas vu, préparé, manipulé les plantes et les drogues renfermétîs dans les bocaux, les étiquettes extérieures sont dépourvues de valeur et de signification. L'essentiel n'est pas de fabriquer l'étiquette^, mais de connaître le coutenu.
Le premier souci du sociologue ne sera donc pas de chercher une délinition, qui s'applique avec justesse à la variété immense et encore inexplorée des phénomènes sociaux, mais plutôt de procéder à une énumératiou des principaux d'entre ces phénomènes.
Il ne sera même pas nécessaire de s'assurer que l'énumération est complète. Ainsi le géomètre a pu
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à l'origine faire d'utiles travaux en ne portant ses efforts que sur le triangle, le cercle et d'autres figures simples sans étudier encore les courbes formées par les sections coniques : l'ellipse, la parabole et l'hyperbole. En physique, les recherches sur la pesanteur peuvent être poursuivies sans être nécessairement accompagnées d'études sur les autres parties de cette science. Il est vrai que dans les vivants et dans les sociétés, il y a une solidarité telle que toutes les parties sont dépendantes les unes des autres. Mais cette dépendance mutuelle n'empêche pas d'une façon absolue des recherches fragmentaires et isolées. S'il fallait de toute nécessité connaître le tout sans passer par la connaissance des parties, les sciences biologiques n'auraient encore reçu aucun développement. Mais pour étudier avec fruit la disposition des organes et la forme du squelette, il n'est pas indispensable de connaître le jeu de ces organes et la génération des os. Et même, une fonction n'est pas tellement liée aux autres qu'elle ne puisse faire l'objet d'une étude partiellement indépendante. Ainsi le mécanisme de la respiration, dans son double mouvement d'élévation et d'abaissement des côtes, les échanges gazeux à travers les parois des poumons, la régénération du sang sont autant de phénomènes qui pour être connus ne réclamaient pas la connaissance de la fonction glycogénique du foie.
Il n'existe aucune raison de croire que les faits sociaux fassent exception à une règle valable pour toutes les autres sciences.
Quels sont les principaux faits destinés à fournir la matière des sciences sociales?
Un ouvrage qui a eu son heure de vogue, F Histoire (Tune bouchée de pai7i smi, comme le titre l'indique, une bouchée de pain dans toules ses transformations à travers l'organisme, et à cette occasion passe en revue
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les divers phénomènes vitaux. On peut adopter une marche analogue dans la recherche actuelle, en prenant un niemhre de la Société et en parcourant avec lui le cycle entier de sou existence depuis sa naissance jusqu'à sa mort.
Engagé dans la Société, il subira d'abord l'influence de forces sociales déterminées ; puis incorporé dans la Société, il en deviendra un membre actif en produisant à son tour quelqu'un des travaux propres à la vie sociale. Mais ces travaux sont nombreux et divers et, en passant en revue les classes qui les exécutent, on aura l'occasion de faire, pour ainsi dire, la physiologie de la Société. Si l'on ajoute à cela les traditions du passé et les relations étrangères, on obtiendra la liste à peu près complète des principaux phénomènes à étudier, ce qui est le but essentiel de la recherche présente.
L'enfant naît. Et dès les premiers jours de sa vie il prend contact avec le Pouvoir public qui le fait comparaître devant des agents chargés de constater la date de sa naissance, d'enregistrer son nom et ses prénoms, d'établir sa filiation exacte, en un mot de le marquer de l'empreinte propre à tous les membres de la Société. Cette mainmise de l'Etat sur l'individu se continue, se faisant sentir par des restrictions et des obligations diverses. Au nom de l'hygiène, le médecin vaccinateur lui pique le bras et lui inocule la fièvre, préservatrice supposée de la variole. A sept ans au plus tard, il est tenu d'entrer dans une école et de se plier à des programmes dictés du haut de quelque lointain Sinaï. Après une période de ré[)it, il retombe entre les mains de l'Etat qui l'enrégimente, l'oblige au maniement des armes, le plie à la discipline militaire et, pendant un laps de temps variable suivant les temps et les pays, dispose de ses forces et même de sa vie. Affran-
ij:s n.Assi.s suciakks
clii du service militaire, le citoyen reste attaché à l'Etat par les liens multiples des lois et des règlements. Il est soumis aux charges de limpôt et à diverses obligations dont il ne peut s'e'carter sans s'exposer à la répression des tribunaux. Voilà ce qui se passe actuellement en France et qui se produit, avec des variantes, ailleurs et à d'autres époques.
Parallèlement à l'action civile s'exerce l'action religieuse qui donne naissance à des phénomènes non moins intéressants que les précédents. Par la volonté de ses parents, il entre dans une communauté religieuse et à la suite de quelque cérémonie, se trouve marqué du signe — matériel ou mystique — qui distingue tous les membres de la communauté. Puis l'éducation commence, éducation variable suivant les religions, mais qui consiste d'ordinaire en croyances, en sentiments et en manifestations de ces états intérieurs par des attitudes, des gestes et dos paroles. Dans les actes les plus importants de la vie, l'influence religieuse se retrouve ou plutôt cette influence cherche à s'exercer d'une façon continue. Elle consiste essentiellement à détacher l'homme de la poursuite exclusive des intérêts matériels et à le tourner vers le monde mystérieux des esprits invisibles mais réels, les gardiens vigilants de la justice.
Voilà deux ordres de faits très généraux, communs à tous ou à presque tous les membres de la société. Mais à côté d'eux, il en existe d'autres qui, tout en étant plus spéciaux, présentent cependant un haut intérêt scientifique.
L'homme n'est pas seulement citoyen et membre de quelque communauté religieuse. 11 exerce un métier, une profession, une fonction. C'est la nature de ses occupations qui lui impose un genre de vie spécial, et c'est ce genre de vie qui, pénétrant chaque jour davantage dans son êlre, plie le corps aux altitudes familières,
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modèle la pliysionomio, façonne les gestes; c'est lui aussi qui donne à l'esprit sa tournure liabituelli; et qui y fait prédomiuer un système particulier d'idées, de croyances et de sentiments. De tout cela il résulte une activité spéciale et, pour ainsi dire, un rôle qu'on retrouve le même dans tous ceux qui partagent les mêmes occupations.
Grâce à cette communauté, il se forme ainsi des groupes d'individus, groupes qui présentent des analogies avec les groupes de cellules unies en organes et opérant ensemble pour la formation des produits vitaux. Le foie sécrète la bile, le poumon absorbe l'oxygène et rejette l'acide carbonique et ainsi de tous les organes du corps qui possèdent chacun une fonction spéciale. Dans la Société — et c'est là une vue sur laquelle nous nous permettons dès maintenant d'attirer l'attention — il existe également des groupes d'individus, associés en quelque sorte en organes et reconnaissables àl'identité fondamentale de leur nature et de leur fonction.
Sans avoir encore la prétention de faire une analyse complète de la société, on peut parcourir les principales classes sociales, et, en signalant le genre d'activité qui caractérise chacune d'elles, on aura l'occasion de fournir une nouvelle et importante liste de faits sociaux. Car, si l'on veut bien se le rappeler, l'unique but visé en ce moment est de rassembler la matière de l'étude.
Les Goucernants ont le pouvoir de donner des ordres particuliers ou généraux. Par décrets, il nomment aux emplois les différents fonctionnaires, officiers, gouverneurs, préfets, gendarmes, collecteurs d'impôts, ingénieurs civils, professeurs et, en général, tous les agents exécuteurs de leurs volontés, tous les fonctionnaires chargés dune besogne spéciale au nom de l'Etat. L(>s ordres gihiéraux sont les lois applicables à toute la catégorie de lpers(jiiiies (jui se trouvent dans les
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coiulitions fixées par les législateurs, membres* (l'uii sénat, d'une assemblée délibérante ou d'un [simple conseil royal. Les Juges sont chargés de Tinterprétation et de l'application des lois. Dans le cas de contestation entre citoyens ils tranchent les difficultés, formulent les jugements et veillent à leur rigoureuse exécution. Ils ont aussi pour rôle de réprimer les attaques contre les agents du pouvoir ou les simples particuliers et de maintenir l'ordre public. Elaboration etpromulgation des lois, nominations aux emplois, services divers confiés aux fonctionnaires, décisions des tribunaux, voilà tout autant de classes de faits sociaux d'une extrême importance.
A côté du pouvoir temporel s'exerce le pouvoir spirituel qui appartient aux Prêtres. Les prêtres ont foi en des êtres surnaturels et ils traduisent leurs croyances en des prières, des actes, des cérémonies ; en un culte jugé efficace pour se concilier la faveur de ces puissances supérieures ou pour détourner les coups de leur colère. Les prêtres cherchent à entretenir cette foi en eux et chez les laïques par la discipline ecclésiastique, par des règles de vie souvent très minutieuses, par l'enseignement, par des fondations et des institutions pieuses. La sphère de leur action est très étendue et l'intensité de leur influence est considérable.
Dans les temps primitifs les prêtres, qui passent pour recevoir l'inspiration directe des Dieux, paraissent seuls capables de science et d'art. C'est à eux qu'il appartient, par la faveur d'une révélation spéciale, de pénétrer les secrets de la nature, de connaître les plantes salutaires et do discerner au moyen de signes célestes l'opportunité des entreprises ou l'hostilité du destin. C'est àeux qu'il estréservé d engendrer dans les foules muettes et prosternées les saintes émotions de la crainte, de l'espérance,derenlhousiame. Le prêtre saitexciterlestrans-
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porls parles moiivemenls rythmiques de la danse, par l'harmonie de la musique et [)ar le charme de la poésie. Il sait encore donner au temple la helle structure qui le rendra digne d'être habité par le Dieu. Enhn plein de l'idée de ce Dieu, le prêtre a seul le pouvoir d'en présenter au peuple l'image douce ou terrifiante, en taillant la pierre ou en fixant ses traits sur une toile ou sur les murs du temple.
Plus tard cet empire de l'esprit se fragmente. En face du clergé s'élèvent les classes indépendantes des poètes, des musiciens, des artistes, des savants, des médecins et des philosophes. Ils n'ont plus la prétention d'être les interprètes des Dieux, et le génie — dont ils disent recevoir l'inspiration — devient une métaphore qui bientôt ne fait plus illusion à personne. Cependant par la seule puissance de leur esprit et de leur ca^'ur, ces « Intellectuels » de différente sorte activent la vie sociale et la rendent féconde en phénomènes variés et saillants.
Une société se compose de vivants, et la vie ne peut être conservée qu'à la condition de puiser dans le milieu extérieur les éléments réparateurs : jmmum vivere. La classe des producteurs est donc indispensable. Le paysan cultive le sol, élève le bétail et procure ainsi les aliments les plus nourriciers au reste de la population occupée à d'au 1res soins. Sur les bords des lleuves ou sur les rivages de la mer, les pêcheurs apportent leur contingent de nourriture. Quant à la chasse, elle ne donne un produit appréciable que dans les régions où la population est relativement rare.
Pour tirer un meilleur parli d(!s richesses naturelles, l'ouvrier se sert d'outils de ])lns en plus j)iiiss;uils et mieux adaptés à leur luit. L'importance de celte classe de travailleurs s'accroît avec les progrès de l'industrie. L'outil simple est remplacé par la machine et, (inaiid
Ml) LES CLASSES SOClAl.l.'S
cette transformation s'est opérée, le travail ne peut rester isolé ; il s'organise sous la direction des patrons et des capitalistes. Une scission se produit d'ordinaire entre ces deux classes, et l'hostilité, alimentée par la diversité des intérêts, creuse un fossé de plus en plus profond entre elles. En présence du patron qui dispose de la toute-puissance du capital, l'ouvrier sent la faiblesse de l'isolement. Pour lutter sans trop de désavantage, il s'unit avec ses semblables, entre dans des sociétés secrètes ou dans des syndicats autorisés et participe aux grèves générales, moyen habituel de manifester son mécontentement et de maintenir le taux des salaires.
Ces luttes entre le capital et le travail nous amènent à parler des capitalistes, des financiers, des riches qui jouent un rôle si important, dès qu'une société a franchi les premiers stades de la civilisation.
La richesse éveille par antithèse l'idée de pauvreté. Si ce qu'on a appelé « la plaie du paupérisme» sévit surtout dans les sociétés les plus riches et les plus civilisées, la misère ne fait jamais défaut là où il y a agglomération d'individus. La façon de secourir les malheureux, les systèmes de bienfaisance familiale, particulière ou publique, donnent naissance à une classe de faits sociaux d'un aussi grand intérêt que les troubles pathologiques dans les corps vivants.
La pauvreté n'est pas la seule maladie des sociétés.
Des perturbations plus graves encore viennent des fautes, des délits et des crimes, actions mauvaises qui ont pour trait commun une tendance au relâchement ou même à la rupture du lien social. Ces actions désorganisatrices provoquent une réaction de la part des Juges, qui chargés de maintenir Tordre infligent des chclliments aux coupables. Procédure criminelle, jugements, moyens de répression: voilà une nouvelle catégorie de faits sociaux.
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Jusqu'ici lesclasscs paraissent agir d'une façon isolée, chacune occupée de sonœuvre propre. Mais cet isolement n'existe pas et des communications de différente sort(î s'établissent entre les groupes sociaux. Les commerçants sont des agents actifs de relations à l'intérieur et môme à l'extérieur. Ils ont pour office de transporter les produits d'une région dans une autre, ou de centraliser dans les villes et les marchés les marchandises les plus variées. Les routes, les canaux, les voies maritimes s'ouvrent au commerce ; les chemins de fer se créent, et bientôt les télégraphes, les téléphones multiplient entre les hommes non seulement les rapports commerciaux mais aussi les échanges d'idées.
Les commerçants, poussés par l'amour du gain, cherchent des débouchés au dehors, trafiquent à l'étranger, établissent des comptoirs chez les peuples éloignés ou fondent des colonies.
^lais les relations entre les nations étrangères ne sont pas toujours amicales. Les Sociétés, souvent animées d'un égoïsme collectif, se jalousent et suscitent des conflits qui sont le plus ordinairement résolus par la force. Les guerres sont des événements nationaux qui ont toujours attiré fortement l'attention des historiens. Et avec raison, puisque c'est du sort des batailles que dépendent les instiUitioiis d'un peuple, ses b)is et su vie même. Les guerres se terminent pai- l'iissorvissement des vaincus ou par des traités de p;ii\ qui règlent les litiges entre les belligérants.
Un dernierordre défaits sociaux procèdedes Iradilious du passé. Les générations humaines ne se séparent p;i^ nettement des suivantes, mais elles les touchent , s'y mêlent et, par l'autorité inhérente à l'âge, les imprègnent de leurs idées, de leurs croyances, de leurs sentiments. La cliaîne se continue à travers les siècles, de sorte ({ue pour trouver la raison de (piehjue
obscur préjugé, il faut parfois remonter dans un passé très reculé. D'où vient la crainte superstitieuse de se trouver treize assis à une môme table? C'est un lointain souvenir de la Gène, une survivance de l'horreur causée par la trahison de Judas à une longue suite de générations chrétiennes. Le passé vit ainsi dans le présent, et cette accumulation indéfinie de changements fait qu'une société, tout en se perpétuant dans une même région et en étant soumise à des conditions extérieures semblables, subit d'incessantes modifications et manifeste ces changements par des formes d'activité différentes. C'est la cause du progrès, ou, pour parler plus exactement, de l'évolution des sociétés, puisque le progrès semble impliquer une marche vers le mieux et qu'il s'agit ici seulement de changements soit en bien, soit en mal.
Cette rapide revue n'a pas signalé tous les phénomènes sociaux, mais elle en a relevé un assez grand nombre pour constituer la matière de notre étude et pour permettre d'éprouver la valeur des méthodes applicables à cette matière.
L'objet fixé, l'étude commence.