‹ Les classes sociales; analyse de la vie sociale. Ouvrage récompensé par l'Institut de France (Académie des sciences morales et politiques)Chapitre 5 sur 45 · I.i:S CLASSDS SDCIALKS · texte numérisé non relu

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est restée insurmontable pour Rousseau, parce que le g'énie ne dispense pas de la connaissance exacte des lois sociales. Qu'un principe soit faux, qu'une loi soit mal établie, qu'une conception renferme une contradiction cachée, et toutes les déductions reposant sur cette base incertaine manquent à leur tour de solidité. Les vices du raisonnement se dévoilent par la pratique, dès qu'on s'efl'orce de modeler une société sur l'idéal projeté, de donner la vie à la conception de l'esprit. C'est ce qu'ont prouvé les efforts infructueux des Jacobins.

Les faits, en leur qualité de réalités, sont toujours susceptibles de s'imposer à des observateurs attentifs et expérimentés. L'épitliète desoc /V??rr qu'on leur adjoint ne saurait rien leur enlever de ce caractère fondamental.

Pour qu'une étude sociale reste scientifique, elle doit éliminer les diverses entités métaphysiques comme '( l'âme des peuples » et « le génie des nations » ; écarter la conception vague de « liace » et éviter des recherches — nécessairement stériles — sur « l'essence » des sociétés. Ces choses ne fournissent en effet que des explications apparentes et en somme nuisibles, parce qu'en masquant l'ignorance elles détournent l'esprit des recherches qui ont seules chance d'aboutir.

La croyance a « l'àme des peuples » est une survivance des théories animistes, appliquées déjà et tour à tour au monde, aux astres, à la terre et aux organismes végétaux et animaux.

Par une tendance naturelle, l'homme est porté à attribuer l'ordre manifesté dans la matière à l'effet d'une puissance distincte de cette matière. De là ces formes spirituelles que les savants du Moyen-Age avaientrépanducs partout avec tant de prodigalité. Kepler dotait la terre d'un esprit, qui <i à l'aspect de certaines positions désastres se trouble, s'agite et produit les météores et

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les tempêtes ». Van Helmont plaçait ses archées comme des sentinelles auprès des diflerents organes du corps et chargeait ces petits lutins de surveiller l'élaboration (le la nourriture ou la S('Ci"étion delà bile. L'interprète le plus autorisé de l'animisme contemporain, Stahl, ramène cette mulliplicilé d'êtres à l'unité de l'âme, qui pour lui est en même temps principe de pensée et force intelligente quoique inconsciente. C'est en vertu de ce dernier pouvoir qu'elle dispose les matériaux organiques dans Tordre voulu, qu'elle maintient entre les parties l'union sans cesse mciuicée par l'action des lois physiques et chimiques ; c'est l'àme qui fait le triage des aliments, qui répare les pertes du corps et qui par sa force médicatrice lulle contre les éléments morbides. En un mot l'âme est une sorte de génie tutélaire sans lequel la vie serait un mystère ou plutôt une impossibilité.

Il en serait de même pour les Nations.

Tous ceux qui ne font pas de « l'àme des peuples» une simple expression littéraire, une métaphore sans valeur et sans portée, pensent — plus ou moins inconsciemment— qu'il existe en dehors des âmes individuelles un Esprit supérieur, esprit qui donne à un peuples ses goûts, ses tendances, ses aspirations, son mode spécial de sentir, de penser et de vouloir. Ce serait ce Génie, propre aux Citi's, qui les organise et qui donne à chacunt' sa physionomie. Ce serait luiaussi qui les protège et (|ui, dans les momentsde crise, suggère les moyens de (h'fense ou suscit(> les héros les mieux appropriés aux circonstances. Ceserait encore cet être dominateur qui subsiste pendant que les individualités s'écoulent et dont l'influence se prolonge à travers les siècles, toujours marquée des mêmes caractères.

Dédaigner une croyam-eet lari-futer par un haussement d'('paules serait une attitude anti-scieiitili(iut'.

Aussi, sans enlrer dans la critique détaillée de l'aniiiiisme, il convient.cependantd'indiquerles principales raisor.s qui doivent faire rejeter cette théorie, appliquée soit aux animaux, soit aux sociétés.

L'animisme est une hypothèse invérifiable, de plus en plus en opposition avec les genres d'explication les plus assurés et, à la bien examiner, vraiment inconcevable.

C'est une hypothèse bien différente de la croyance à Tàme, considérée comme principe de la pensée. Car la pensée se connaît directement par la conscience et, si la réalité substantielle échappe, la certitude du phénomène est incontestable. Mais les opérations de Fàme sur l'organisme sont par nature inconscientes; et, comme d'un autre côté une action spirituelle se dérobe à toute perception sensible, le rôle de l'ame reste une simple conjecture, conjecture destinée sans doute à rester toujours dans le même état. Car, alors même que des explications positives ne pourraient lui être substituées, on ne conçoit pas le genre de preuves qu'il serait possible dapporier pour amener Ihypothèse à dépasser les simples limites de la croyance.

Mais, il y a plus. L'hypothèse, loin de gagner en probabilité, perd de plus en plus de terrain parce qu'elle a été successivement chassée de tous les postes oh elle régnait en maîtresse. Les explications mécanistes dominent dans la science actuelle, et elles dominent parce que, partout où ont été réalisés des progrès scientifiques, les conditions positives de l'apparition des phénomènes ont été déterminées avec une entière précision. Or, si ces conditions matérielles sont nécessaires, l'esprit est impuissant à rien produire en leur absence, et si ces conditions sont suffisantes, l'action de l'esprit est superflue. L'hypothèse animiste n'a donc encore (jnelque cr(Miit dans les sciences vitales que grAc à

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l'obscurité qui persiste à régner dans quelques-unes de leurs parties.

Le physiologiste Claude Bernard a conlrilnié dans la plus large mesure à établir le déterminisme des phénomènes vitaux. Quand les faits sociaux pourront à leur tour être ramenés à des causes déterminées et observables, l'intervention d'un principe métaphysique n'aura plus sa raison d'être.

L'intervention d'un pareil principe dans le tissu des faits est du reste inconcevable. Si l'àme exerce une action sur les choses matérielles, elle est une force; toute force s'épuise dans son exercice même ; pour que son énergie persiste, elle a besoin d'être entretenue par un apport continuel qui répare ses perles. Où serait la source intarissable de cette énergie ?

Une autre difficulté naît de la façon dont rapj)lication de l'esprit à la matière est concevable. Qu'un mouvement en provoque un autre et qu'en général un phénomène suscite l'apparition d'un autre, rien qui étonne et qui doive étonner, puisque les antécédents sont reliés aux conséquents par le lien solide de l'expérience. Mais dans la théorie animiste le premier terme manque, en tant du moins qu'il serait une donnée expérimentale. Et cependant sa réalité exigerait ici de plus solides garanties, puisqu(^ les deux substances étant de nature hétérogène paraissent a priori réfractaires à toute communication.

Des raisons analogues et même plus puissantes peuvent être dirigées contre» lame des peuples». C'est une hypothèse absolument invérifiable et, à la bien examiner, inconcevable. Les animistes étaient bien embarrassés pour expliquer ce que devenait l'àme d'un ver divisé en trois Ironrons qui vivaient d'une vie indépendante. Se morcelait-elle avec le ver, ou i\(i\\\ petites âmes complaisantes venaient-elles suppléer Tau-

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cienne dans les deux tronçons privés de guide ? Mais ce qui est relativement rare chez les animaux est d'une extrême fréquence dans les sociétés. Les nations se développent et s'agglomèrent ou se restreignent et se fragmentent. Rome s'étend et absorbe la plus grande partie des peuples connus. Pendant sa domination, que deviennent les âmes de ces peuples ? L'Empire Romain se dissout et la Féodalité multiplie les Villes indépendantes et les Principautés. Faut-il admettre une création correspondante de génies ? Oii résideraient-ils ? Qui entretiendrait leur force ? Quel serait enfin leur mode d'action ?

Les esprits dans l'humanité communiquent entre eux, mais par l'intermédiaire de signes matériels. Or, les «génies» qui ne sontpas unisà des corps, sont privés de cette ressource. Si donc on ne veut point se contenter d'articuler des mots, il faut, quand on parle d'inspiration réelle, montrer comment (d'àmedun peuple» a pu à un moment pénétrer dans l'esprit de son choix et lui insuffler des idées et des sentiments, qui auraient fait défaut sans cette intervention.

L'expression «Génie national» et autres analogues doivent être considérées — jusqu'à preuve du contraire — comme de simples métaphores, des ornements littéraires ou des vestiges de lointaines croyances mythologiques.

La notion de Race se présente avec des apparences plus scientifiques. Les savants, habitués à l'exactitude des sciences naturelles, se sont efforcés de fixer lescaractôresdistinctifs des différentes races humaines. En parliculier, Taine, un des esprits les plus puissants etles plus positifs de notreépoque, a considéré la Race comme une des trois forces primordiales qui dominent la vie religieuse, littéraire, sociale et économique d'une Nation.

Quel rôle appartient-il à la Race do jouer dans Te'tude et la connaissanco dos faits sociaux ? Est-ello un de ces faits dominateurs, dont les variations amènent des variations correspondantes dans une foule défaits subordonnés? Et si elle était un de ces faits, pourraitelle être exactement déterminée ? Enfin, on supposant qu'elle pût être caractérisée, cette notion de race seraitelle applicable aux grandes agglomérations des nations modernes?

1! ne semble pas que toutes ces difficultés aient été levées.

Si les Anthropologistes, que préoccupe le problème des races, s'en tiennent à l'examen des caractères physiques, leurs recherches intéressent peu le sociologue. En effet, les classifications ainsi obtenues rentrent dans les classifications artificielles, parce qu'elles reposent non sur tout l'ensemble des qualités humaines, non pas même sur les traits les plus importants, mais sur de simples particularités sans liaison avec le caractère, l'esprit et le cœur. Qu'importe en effet que le nègre ait la saillie du talon plus prononcée que l'Européen ou que sa mâchoire soit affectée de prognathisme, si ces choses ne sont pas les indices des dispositions intellectuelles et morales?

Il est vrai que les Anthropologistcs ont tenté les plus grands eflorts pour établir dépareilles relations. Maison matière scientifique les intentions no comptent pas. A la Renaissance, persuadés que les caractères et les destinées des hommes étaient dans un rapport défini avec l'état du ciel au moment de la naissance, les Astrologues se donnaient beaucoup de peine pour étudier le cours dos planètes et leurs diverses positions dans les signes du zodiaque. Mais l'expérience devait bientôt d('chiror toutes leurs toiles d'araignée. Les Craniologuos modernes paraissent menacés des mêmes

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mL'Comptes. Toutes les marques, qui uni été successivement choisies comme capables de mesurer le degré d'intelligence, ont montre sous ce rapport leur insuffisance : capacité crânienne, indice céphalique, dolichocéphalic. . .

On comprend du reste quelle faible influence peuvent exercer, sur les phénomènes si délicats de la pensée, des caractères aussi extérieurs, aussi grossiers et aussi isolés. En vertu du déterminisme universel, il y a bien pour chaque phénomène — physique, vital ou intellectuel — un ensemble de conditions qui l'amènent infailliblement à l'existence. Pour les corps bruts ces conditions sont faciles à déterminer. Mais dans les corps vivants, le concours des organes, les réciprocités d'actions, la multiplicité des influences, l'infini détail des éléments, leur complexité, leur finesse, leur enchevêtrement amoncellent les difficultés. Or, jusqu'ici ces difficultés n'ont pas été surmontées et on peut adopter à ce sujet l'affirmation de Qualrefages : « A s'en «tenir aux faits, tout concourt à prouver qu'il n'existe «aucun rapport réel entre la supériorité fondamentale «d'une race et ses caractères physiques » (1).

Puisque les faits empruntés à la physiologie sont, malgré la précision dont ils sont susceptibles, inutiles à la science sociale, il faut abandonner ce terrain et voir si, en portant ses investigations sur les caractères moraux et intellectuels, il ne sera pas possible de rendre utilisable la notion de Race. C'est la voie suivie par Taiiie qui définit la race « les dispositions in- « nées et héréditaires, que l'homme apporte avec lui « à la lumière et qui ordinairement sont jointes a des « différences marquées dans le tempérament et dans « la structure du corps «(l). Que ces dispositions fonda-

(1) Inirodiirlion à l'Elude des l'aces lirimaines, p. 192.

(2) Introduction à Vllisloire de la lAlléralure Anglaise.

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moniales puissent être déterminées pour chaque i)euple, et cette connaissance serait d'un puissant secours pour suivre révolution de ces peuples à travers les différentes époques de leur histoire. Car le caractère national marquerait ainsi de son empreinte toutes les formes de son activité : religion, littérature, vie sociale et économique. Il ressemblerait au timbre propre à chaque instrument, timbre qui accompagne toutes les notes et les modifi(* d'ime façon uniforme en leur communiquant son harmonie fondamentale.

L'essentiel est donc de fixer avec exaclilude les traits distinctifs des caractères nationaux.

Taine, malgré toute sa puissance intellectuelle, n'est point parvenu à exécuter ce travail avec la précision voulue. Et il n'y est point parvenu parce que le problème, tel (ju'il l'a posé, n'est pas susceptible d(î solution scientitique. Suivant lui la race est l'ensemble des dispositions innées et héréditaires qui distinguent primitivement le Celte, le Saxon, le Germain et qui persistent à travers le temps toujours visibles dans le Français, l'Anglais et l'Allemand. Or, les caractères intellectuels et moraux ont-ils vraiment cette stabilité et cette universalité? Toute hi (|uesti()n est là.

Alin de savoir si, pour les besoins de sa thèse, Taine n'a pas exagéré in stabilité de ces caractères, il faut examiner leur mode île formation. « Dès qu'un animal « vit, il faut — (lit-il — (pTil s'accommode à son mi- (( lieu ; il respire autrement, il se renouvelle autrement, « ilestébranb' autr<'ment sidon que l'air, les aliments, « la tem|)('ralure sont ;uili(>s ». — Lavie, il est vrai, est une adai)taticn au milieu. C'estce qui e\pli(|U(' l;i formation des variétés, des races et même des espèces : (jiiaml des animaux, pendant une longue suilc ijc

Inlroduolion a Vllisloire de la Lilléralure Aiujlaise.

générations, habitent une môme région et sont soumis aux mêmes conditions alimentaires et climatériques, ils acquièrent une forme déterminée avec des caractères anatomiques et physiologiques qui restent fixes. Mais la fixité des formes animales et dfs instincts tient à la permanence du milieu. Que le milieu varie, et les organismes grâce à leur plasticité naturelle se modifieront dune façon correspondante. Or, ces variations qui sont Texception chez les animaux sont de règle chez l'homme. Le loup reste loup, tant qu'il peut mener la vie errante et carnassière, obligé dans le cas contrairede disparaître onde se modifier. Mais l'homme, par les progrès mômes de la civilisation, a — surtout eu Europe — changé et presque transformé son milieu. La loi même d "adaptation a donc dû produire dans la nature physique et morale de l'homme des changements correspondants à ceux du milieu. Plus ces changements ont été nombreux et profonds, plus ils ont dû exercer d'influences modificatrices sur le tempérament et sur le caractère. Quelle différence de vie entre l'homme du Cro-magnon, luttant péniblement contre les bètes sauvages, se nourrissant de viande crue, dormant nu sur la pierre des cavernes, et le riche moderne qui n'a à supporter ni le froid, ni la faim, ni la fatigue, à l'abri de tous les besoins, délivré de tout danger extérieur, affranchi de tout travail I

Il existe une autre cause de variations non moins importante : celle qui vient des infiltrations lentes mais continues d'éléments étrangers ou des brusques invasions qui, à différentes époques, ont déversé sur un pays tout un Ilot d'habitants nouveaux. Les Romains, les Francs sans compter les autres bandes de barbares, plus tard les Normands, les Anglais se sont tour à tour établis en France ou du moins dans différentes provinces et sont venus ainsi altérer la pureté de la race

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