POSSIBILITÉ DUNE SCIENCE SOCIALE
des légendes, pour comprendre les re'cils mylhiques, pour pénétrer quelques symboles et d'une façon générale pour mesurer les probabilités.
L'bistoirc ouvre le passé, élargit le champ de vision pour le présent et fournit ainsi aux sciences sociales des matériaux absolument indispensables. Mais, si elle est une auxiliaire très précieuse des sciences sociales, elle ne doit pas avoir la prétention de se substituer à elles. Quelle que soit l'importance de son rôle, elle ne saurait — sans en sortir — atteindre le but que toute science se propose : la connaissance des faits généraux, de leurs lois et de leurs causes.
L'Histoire relate des faits particuliers: la conquête de la Gaule par J. César, la conspiration de Calilina, les paroles et la vie de Napoléon à Sainte-Hélène. Mais depuis longtemps Aristote et les philosophes Grecs ont remarqué que le particulier n'est pas matière de science. Et les Scolastiques ont répété après eux: NuHa est fluxorum sciottia. La science en effet ne s'applique qu'aux choses, pour ainsi dire, éternelles, parce que sous les modifications de détail qui les masquent elles persistent toujours les mêmes dans le fond. Or comment dégager ce fond commun ? — Cela nécessite des comparaisons assez variées pour qu'il soit possible d'éliminer toutes les circonstances accidentelles. A cette condition seulement on arrive à établir des ressemblances dans la liaison des phénomènes, liaiso;i telle que l'un d'eux est révélateur des autres et qu'on atteint ainsi au but de la science : la connaissance indirecte des choses.
L'Histoire se plaît à raconter les faits saillants, 1rs événements extraordinaires, h^s changements profonds. Thucydide raconte les péripéties de la guerre du P(''loj)onèse, les succès et les revers des AUm'uIimis, l(Mir expédition en Sicile, les victoires de Spaile. Cr (|u'il
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s'efforce surtout de relater, ce sont les événements politiques et militaires ; et, si ces récits sont faits avec précision et exactitude, il croit avoir rempli son rôle d'historien. — Mais la science, qui n'est pas une simple collection de faits mais un ensemble de lois, ne doit pas se borner à l'examen des événements mémorables. Le savant sait en effet que les choses les plus apparentes ne sont pas toujours les plus importantes, mais que le contraire serait plus rapproché de la vérité. Le naturaliste ne s'arrête pas à l'éclat des fleurs et à la forme de la corolle, mais il examine les organes floraux les plus ténus ; car c'est le pollen caché dans les anthères qui — poussière fécondante — pénètre dans l'ovaire et développe la graine. — La Médecine a réalisé de grands progrès à notre époque pour avoir reconnu le rôle des infiniment petits dans la génération et la transmission des maladies. — Qu'étaient jusque dans les temps modernes les phénomènes électriques ? Les petits mouvements d'attraction que l'ambre échauffé par le frottement provoquait sur du duvet et de petits bouts de papier, c'est-à-dire des faits d'urne si faible importance qu'ils paraissaient à peine dignes de retenir l'attention pendant quelques minutes.
Les lacunes voulues de riiistoire riscpient également d'être nuisibles à l'étude scientifi({ue des faits sociaux. Aussi les historiens modernes, qui ont des prétentions à la science, s'efforcent d'être plus complets, en ne négligeant volontairement aucun des asj)ects de la vie sociale. — Cette richesse d'informations est plus favorable à la science, mais (die n'est pas suffisante à la donner. L'histoire i-elate les successions empiriques, mais |)ar elle-même elle est incapable de débrouiller les lils ([ui forment le (issu complexe de la vie sociale. Tout «''lat anh'rieui'. considéré en bloc, est bien la cau^e | rincipale de l'état
tM»ssii;ii.i iK I) iM-: s(;ii:m;i-: sdcialk 4o
suivant ; mais, en supposant que ces deux phases successives soient connues dans tous leurs détails, cela n'apprendrait rien. La découverte d'un pareil rapport serait sans application, parce que le premier étal — en raison même de sa complexité — ne devrait plus se reproduire avec l'inlinie multiplicité des éléments qui le constituent.
Ce qui intéresse, c'est de pouvoir résoudre le rapport total dans le plus grand nombre de rapporis partiels, alin que ces relations soient plus simples, par suite plus générales, c'est-à-dire applicables à des cas plus nombreux. Or, cette analyse est impraticable, tant que l'étude ne porte que sur un seul peuple, ainsi que cela a lieu pour l'histoire qui n'emprunte pas à la science sociale ses principes et ses lois. Des historiens comme Thucydide, Polybe, Bossuet et surtout Montesquieu, Guizotet Tainepassentpour avoir montré beaucoup de perspicacité dans la découverte des causes, et il est incontestable que ces auteurs devaient laisser dans leurs œuvres l'empreinte de leurs puissantes facultés. Mais les pressentiments de la vérité ne sont pas la vérité établie sur des preuves solides. Les propositions générales qu'ils ont semées dans leurs écrits sont des suppositions ou des emprunts, mais ne sont pas tirées directement des relations historiques.
L'influence d'un événement ou d'une force — toutes les fois que plusieurs de ces choses agissent de concert — ne peut être déterminée avec précision qu'à la condition de parvenir à isoler cette influence. Cela se fait par une comparaison variée. Et à son tour cette comparaison exige qu'on emprunte des exemples en nombre sullisant à des époques et à des nations différentes.
Ceci n'est plus l'affaire de l'histoire, mais de la science. A la, })i'emière aj){>aitient l'érudition, l'accu.
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nuilatioli dos l'ails cxacls, mais la découverte des lois et des causes appartient à la seconde.
Avant de chercher les méthodes qui seraient le mieux appropriées à la science sociale, une question préjudicielle s'impose, celle de savoir si les faits sociaux sont susceptibles de connaissance scientifique.
Notre marche ne peut en effet se poursuivre, tant que n'auront pas été levées les difficultés qu'on oppose à la possibilité même de la Sociologie. Si ces difiicullés étaient insurmontables, il serait sage de renoncer à des travaux nécessairement stériles et de s'en tenir à l'empirisme pratiqué de tout temps en politique. La Sociologie serait rangée au nombre de ces chimères qui ont séduit les hommes et les ont jetés dans des aberrations en somme funestes, comme l'astrologie, l'alchimie et les pseudo-sciences d'aujourd'hui qui prétendent établir des relations entre les lignes de la main et un héritage, ou bien entre la forme du nez et la perversité du caractère.
A voir l'incertitude qui règne sur la plupart des questions sociales, les discussions, les controverses, les polémiques passionnées, les contradictions formelles, le scepticisme semble tout d'abord bien naturel. Les systèmes les plus opposés sont défendus avec une égale ardeur, et dans cette mêlée on ne voit que gens occupés à brûler ce que d'autres adorent avec de pieux prosternements. Inutile d'insister sur les luttes entre les libéraux et les auloritaires, les socialistes et les partisans de l'individualisme, toutes ces sectes qui se foudroient mutuellement au nom de principes diamétralement opposés. I^a contradiction est manifeste." Or, comme l'a dit Montaigne, « contradiction estmauvaise marque de vérité ».
Mais à l'origine toutes les sciences ont traverse cette période d'incertitude, de sorte que l'état actuel
l'dssii'.ii.i 1 1: D IM-: sc.iK.NcK sdciAi.i; \i
— en supposant qu'il n'y ait pas encore do vérité acquise — ne permettrait pas de préjuger l'avenir. La science sociale n'existe sans doute pas encore. Mais l'essentiel est dd savoir si les incertitudes d'aujourd'iiui ne pourront pas se dissiper.
La pierre pliilosophale était du la part des alchimistes un rêve impossible à réaliser. Ce qui n'empêche que du fatras de leurs formules et de leurs expériences devait sortir la chimie moderne. Peut-être il en sera de même des prétentions des Sociologues. Ils ne parviendront sans dont;;' jamais à tracer à l'avance la courbe que l'Humanité doit suivre dans son évolution, ni même àprévoir lesdcstinées d'un peuple, parce qu'il y a des facteurs de cette évolution et de ces destinées qui sontréfractaires à la Science — du moins actuelle et tant qu'elle n'aura pas réalisé des progrès encore imprévisibles.
Mais, si ces hautes connaissances leur sont interdites, il est permis d'espérer qu'en abaissant leurs prétentions ils seront plus capables de les satisfaire. Leur science ne serait pas vaine dans le cas où ils pourraient établir des lois ainsi formulées : « Si tel ensemble de conditions se présente, il en résultera un effet déterminé ». La loi n'affirme pas que les conditions se réaliseront ; elle affirme seulement la constance du rapport entre les deux termes.
Les antécédents dépendent, il est vrai, d'un autre ensemble de conditions, celui-ci à son tour d'un autre et ainsi de suite, de sorte que, pour celui qui posséderait la science parfaite, la série tout entière pourrait être parcourue à partir d'un terme quelconque. Mais c'est là un idéal qu'il ne faut pas espérer d'atteindre dans les sciences sociales et qui d'ailleurs ne se réalise pas, même dans les sciences les mieux établies. Quel sera le eort d'un gland de chêne tombé de l'arbre ? Le
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botaniste pourra exposer l'évolution complète du gland depuis sa germination jusqu'au moment oii la pousse sortie de terre agrandi, s'est développée et est devenue un arbre à son tour, .si toutes les conditions favorables ont été réalisées : si le gland a trouvé le sol convenable, si la jeune pousse n'a pas été déracinée par le groin d'un sanglier, broutée par le cerf, écrasée par le pied du chasseur, brisée par le vent, desséchée par la chaleur ou gelée par le froid. Le cuivre fondu avec l'étain dans des proportions déterminées forme un alliage résistant et sonore, mais le bronze n'existerait pas sans l'industrie humaine. La dynamite est un puissant explosif; mais accomplira-t-elle une œuvre utile ou funeste ? Voilà des contingences qu'ignore le chimiste et dont il n'a point à se préoccuper. De môme dans les sciences sociales. L'ambition du savant doit se borner à établir des lois spéciales.
Même ainsi réduite la science sociale est-elle possible ?
C'est peut-être beaucoup de témérité de croire qu'on a pénétré la pensée de Kant. Autant qu'il est donc permis de l'afiirmer, il semble qu'une des vues les plus originales et les plus profondes de ce philosophe est d'avoir donné à l'activité de l'esprit une part prépondérante dans la formation de la science. Ce ne sont pas les choses qui s'impriment dans l'intelligence comme sur une matière inerte, mais c'est rintelligence qui les force à se plier à ses exigences.
C'est en effet par des moyens, des artifices, des ruses de toute sorte que l'homme a assoupli !a matière brute de la connaissance, l'a façonnée d'après ses besoins et l'a rendue de plus en plus intelligible. L'animal a comme l'homme des sensations, mais il n'en tire qu'un faible parti, parce qu'il manque de l'ingéniosité et de l'activité intellectuelles qui trans-
possiniLiTÉ d'une science socule 4!)
forment les images en concepts. Connaître, c'est apercevoir (les ressemblances. La connaissance sétendra donc à mesure qu'on apercevra plus de ressemblances et des ressemblances plus dissimult-es. Tout le secret du progrès scientifique consiste ainsi à découvrir des identités qui jusqu'alors avaient passé inaperçues.
Comment cela s'est-il opéré ? Par d'audacieuses coupures dans la réalité, par des abstractions, par des simplifications symboliques, par des schèmes abréviatifs, par tous b-s procédés qui réalisent l'ordre, principe générateur de toutes les sciences. Pour compter les arbres d'une foret, il faut les soumettre aux lois du nombre, et pour cela fermer les yeux sur les différences et considérer ces arbres comme des unités de même nature. La mesure des lignes, des surfaces et des volumes se heurterait à des difficultés insurmontables, si elle s'appliquait à la complication des lignes, à lirrégularité des surfaces, à la bizarrerie des formesréelles ; aussi le géomètre façonne les figures de manière à multiplier les similitudes. Un cercle, par exemple, est composé d'une infinité de points, qui tous j)ossèdent la même propriété d'être à une égale distance du centre. — En Physique, les phénomènes naturels resteraient réfractaires à la scienc>', si par une simplification ingénieuse le savant n'était parvenu à les dépouiller de propriétés gênantes. Pour les sens la chute des corps s'opèreavec des vitesses très inégales ; le tube de Newton en supprimant la résistance de l'air supprime cette diversité et permet de soumettre tous les corps h l'iuiiversalité de la loi d'attraction. — L'uniformits' du temps n'existe pas, et c'est l'homme (|ui,par l'écoulement régulier de l'eau dans la clepsydre ou par le batteuKMit du pendule, a créé l'uniti' de temps à laqueUe peuvent se rapporter toutes les durées. La chaleur, tant (|u"elb' rcvb» ;i r.Mal de scnsa-
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tion, est une connaissance vague et sans emploi scientifique ; pour qu'elle devienne utilisable il a fallu la fragmenter en degrés identiques et la rendre ainsi mesurable au moyen de l'échelle thermométrique. — La Chimie a été érigée en science du jour où les chimistes ont pu obtenir des corps purs, composés de parties qui présentent toutes et toujours le même ensemble de qualités. Avec des substances mêlées de matières hétérogènes, les réactions sans cesse différentes déconcerteraient toute prévision. — Ainsi partout des similitudes forcées sont substituées à la diversité des choses naturelles : ainsi partout l'ordre a été créé au moyen d'une contrainte, exercée sur la nature par rintelligente activité de Thomme. C'est même par suite de cette sorte de violence que les lois de la géométrie, de la physique et de la chimie n'ont tout leur empire que sur les objets dus à l'industrie humaine, à ces objets façonnés sur le modèle idéal couru par l'esprit. De là les formes géométriques employées dans la fabrication des organes d'une machine à vapeur, les différents appareils physiques et les substances chimiques préparées avec beaucoup de soin pour les débarrasser de toute impureté.
Qu'il nous soit permis d'insister sur ce point, qui nous paraît vraiment capital dans la question présente. Il sera plus facile ensuite de voir si et comment la matière sociale se prête à ces similitudes, qui sont les conditions indispensables de toute science.
Comment les sciences biologiques ont-elles pu dans ce siècle réaliser des progrès ? C'est par l'emploi de la méthoih^ qui avait déjà produit de si heureux résultats dans les sciences précédentes : en faisant en quelque sorte violence à la réalité et en l'obligeant à se soumettre aux lois de l'esprit. Une grossière classification se foiuh^ sur hi perception des êtres consi-
POSSUULITÉ d'une SCIKNCE SOCIALK ST
(lérés avec tout l'ensemble de leurs parties : elle est très imparfaite, parce qu'elle tient compte seulement des formes et qualités extérieures qui ne donnent lieu qu'a de vagues ressemblances. Les notions sont encore trop voisines des images, reflets à leur tour trop fidèles de la réalité. Pour que les élres vivants puissent pénétrer dans le moule de la science, il faut qu'ils se prêtent aux exigences de l'esprit ; que par des simplifications et des analyses on arrive à des similitudes faciles à constater. Puisque les caractères extérieurs sont variables, le savant les écarte et par l'anatomie pénètre jusqu'au squelette — composé, chez tous les individus, d'une même espèce, du même nombre de pièces osseuses disposées dans le même ordre et offrant des connexions identiques. Ces pièces forment un système lié dans toutes ses parties, de sorte que l'une devient l'indice certain de toutes les autres. C'est ainsi que Cuvier a pu, au moyen de quelques fragments fossiles, reconstituer des espèces depuis longtemps disparues.
Le physiologiste se sert de schèmes, c'est-à-dire de dessins simplifiés, pour figurer les appareils organiques. C'est seulement par le retranchf^ment de certains détails — qui paraissent accessoires et qui cependant ont leur rôle dans la réalité — qu'on arrive à établir des analogies ou même des ressemblances prononcées. Pour obtenir des notions encore j)lus précises et plus générales, le physiologiste pousse l'analyse plus loin et faisant de /'///.s/o/oy/ç, il étudie les divers tissus (jui entrent dans la structure des organes. Grâce à cette analyse, des ressemblances - plus profondes peuvent être atteintes : le savant peut définir avec exactitude la fibre musculaire, la cellule nerveuse, la glande, etc.. L'objet principal de la science — (jui est d'établir des rapports entre di'S notions g(Mi('rales et précises — devient ainsi plus facile à réaliser.
02 LES CLASSE SOCLVLES
De grandes difficultés subsistent encore. Elles résident dans la délicatesse des observations ou des expériences nécessaires a la manifestation de ces rapports cachés. Il n'en reste pas moins acquis que, si par lanalyse on ne descendait pas dansFintimité des êtres Aivants,on ne dépasserait pas un grossier empirisme. Car deux êtres vivants, avec toute la complexité de leurs organes, peuvent difficilement être mis dans deux états semblables. Aussi malgré des ressemblances superficielles ils ne réagissent pas de la même manière sous l'action des mêmes agents. De là les mécomptes fréquents de la médecine.
Ordre/ généralité, mesure ou ressemblance précise dans les êtres et dans les actions, telles sont les conditions de la Science, parce que ce sont les seules choses appropriées à la nature de Fesprit et capables de l'élever au-dessus de la simple sensation.
Pour savoir si la science sociale est possible^ il suffit donc de s'assurer que les faits sociaux sont susceptibles d'ordie et de rapports constants.
Mais les exemples des sciences précédentes sont des avertissements. Ils nous montrent que les faits ou les êtres, tels qu'ils sont donnés par la perception, sont impropres à la coriuaissance scientifique, mais qu'ils doivent par l'adresse du savant se conformer aux lois de l'esprit. Il ne faut pas s'attendre à ce que les faits sociaux fassent exception, en se montrant moins rebelles.
Des présomptions contraires seraient plus naturelles. Les plus graves naissent de la croyance à la liberté. Si un ensemble de conditions, quel qu'il soit, peut tout en restant absolument le même être suivi d'effets dilférents, toute prévision devient impossible et une pareille contingence, destructive de tout rapport constant, paraît essenliellement réIVactaire à la science.
POSSiniLlTÉ 1) L'.NH SCIENCE SOCIALE ;')',]
En admettant même la vérité du déterminisme psychologique, les difficultés ne disparaissent pas. Car si les idées, les sentiments et les actes ont des caus(^s déterminées, cependant ces causes sont si nombreuses, si délicates et si cachées qu'elles échappent aux moyens d'investigation externe ou à l'analvse de conscience. Dans les deux cas l'obstacle semble insurmontable.
Il le serait réellement, si la science sociale avait pour but de connaître la conduite des individus avec toutes les particularités qu'elle peut présenter dans rimmense variété des circonstances possibles. Il n'est pas nécessaire de recourir à une laborieuse démonstration pour prouver que personne — avec les connaissances psychologiques et physiologiques les plus étendues — n'aurait été capable de prédire à Buonaparte enlant la série des actes et des événements qui devaient remplir sa vie. Les destinées des individus ne sont écrites ni dans la main, ni dans les étoiles, ni (fans la boîte crânienne.
D'ailleurs, quand minne la puissance intellectuelle, la force de la volonté, la vigueur physique pourraient étrt' mesurées par une phrénologie plus sûre, le sort d'un individu n'en resterait pas moins une énigme, parce que chacun des événements de la vie n'est pas II' produit unique de la volonté, mais est une résultante de la volonté et des circonstances extérieures. De plus, les fiicultés elles-mêmes ne sont pas des essences immobiles, immuables, incapables de s'atrophier ou de se développer. Elles sont dans une étroite d('pen(hinc(> du milieu où elles sont appelées à s'exercer. Que la Corse ait maintenu son indépendance et Napoléon n'aurait été qu'un obscur bourgeois à Ajaccio.
jNIais, suivant une remarque précédente; cette impos- :>ibilité de prévoir la destinée des êtres particuliers ne
s'applique pas seulement aux hommes, mais aux animaux, aux plantes et même aux corps bruts. Or, comme elle n'a pas arrête la formation des sciences physiques et biologiques, elle ne doit pas être considérée à priori comme présentant un empêchement absolu à la constitution des sciences sociales.
Ce n'est pourtant pas qu'on admette les différentes théories, qui ne tiennent pas compte des personnalités dominantes et qui nient le rôle des grands hommes dans l'histoire.
L'une de ces théories regarde les génies comme des instruments entre les mains d'une Providence rusée et triomphante, qui arrive par tous moyens à la réalisation de ses desseins. C'est là une hypothèse métaphysique, écartée dès le début comme étrangère à la question et inconciliable avec la science. Inutile d'y revenir, quels que soient les formes nouvelles et les déguisements inattendus qu'elle a pris souvent, par exemple dans Guerre et Paix de Tolstoï : « L'homme a « beau avoir conscience de son existence personnelle, il « est, quoi qii' il fasse J' instrument inconscient du travail « de l'histoire et de l'humanité. Plus il est haut placé '< dans l'échelle sociale, plus le monde de ceux avec « qui il est en rapport est considérable, plus il a de « pouvoir, plus sont évidentes la prédestination et la c< îiécessité inéhictable de chacun de ses actes » (1). Et Tolstoï termine ce paragraphe en s'écriant . « Le cœur des Rois est dans la main de Dieu !» S'il en élait ainsi, le rôle du savant se bornerait à enregistrer, après leur accomplissement, les desseins impr-évisibles de la Providence. La science serait remplacée par l'érudition.
Une autre théorie, défendue par des historiens et des sociologues, se présente avec des apparences plus scientifiques. Bien qu'elle se recommande de hautes
(l)Tûme II, p. 218, trud. française.
l'OSSir.IIJI !•: I) UNE SCIENCE SOCIALE o5
autorités et que de plus elle ait Favanlago — si elle était reconnue vraie — de faciliter rétablissement de la science sociale, elle ne semble pas à l'épreuve d'une observation faite sans prévention.
« Le vulgaire, dit A. Comte, attribue à Tbommesu- <( périeur une action sociale dont il n"a pu être que « rheureux organe ))(i). Onnepeut proclamer d'une façon plus nette et plus ferme l'impuissance des grands hommes. Et cependant cette assertion n'est-elle pas manifestement contraire aux faits ? Comment ! Napoléon aurait ressemblé à l'aiguille qui marque l'heure sur le cadran d'une horloge^ mais dont les mouvements sont réglés par les rouages et les poids cachés à l'intérieur ! Et si ce génie n'avait pas existé, un autre se serait révélé et aurait pu manifester avec le même éclat la puissance des forces révolutionnaires ? Mais c'est là une hypothèse dont la preuve incombe à ses défenseurs.
Elle est du reste plus que gratuite, elle est invraisemblable. Les victoires paraissent en elfet rapportées à bon droit à l'habileté des généraux, puisque la même armée se comporte d'une manière toute dilférente suivant le mérite de ses chefs.
Des remarques analogues s'appliquent à toutes les formes du génie, aux poètes, aux savants, aux artistes. Un autre que Dante élait-il capable de composer la Divine Comédie ? Qui pouvait tenir la place de Shakespeare dans l'art dramatique ? La vaccine serait-elle découverte sans Jenner ou le remède contre la rage sans Pasteur? Les partisans de la théorie soutiennent qu'il y a, dans l(>s sociétés comme au théâtre, une « doublure » toujours prête pour prendre le rôle du principal acteur empêché. Si ce n'est pas là un retour déguisé à la Providence qui veillerait à la bonne cxé-
(1) Cours de Philosophie PosUivc, T. IV, p. 3J2.
cution du drame arrêté à Tavance, c'est le résultat d'une illusion d'ordre psychologique. Les besognes ordinaires peuvent être accomplies par des travailleurs consciencieux. Mais les travaux supérieurs, les progrès nécessitent l'apparition d'intelligences puissantes et de volontés énergiques, dont la force — favorisée par des circonstances multiples — ait reçu tout son développement. Tout l'ensemble des faits historiques tend à prouver l'influence des grands hommes sur le cours des événements. Sans l'intervention de ces esprits supérieurs, des changements importants ne se seraient point produits dans les dillerents ordres de faits sociaux, et la marche de la société s'en serait trouvée retardée ou plutôt déviée. D'oii cette conséquenci! inévitable, que les changements produits parla libre initiative des hommes de génie ne sont point susceptibles de prévision scientifique.
Ainsi la première conclusion à laquelle on arrive est négative. Il y a une part de contingence dans les évt'mements historiques ; ou, si l'on rejette la liberté, le déterminisme qui préside aux résolutions des grands hommes ou des simples détenteurs du pouvoir est si complexe, formé par la rencontre de tant de conditions diverses et obscures, qu'il échappe aux règles et aux formules de la science. Cependant cette conclusion ne doit pas être décourageante, puisqu'on la retrouve autre pari et que malgré cela elle n'a pas empêché les sciences de se constituer.
Ni l'humanité, ni les individus ne se prêtent aux exigences scientifiques. Que reste-t-il donc comme matière propre delà science ? D'un mot on peut répondre: les classes sociales, déterminées par la nature des occupations.
Les groupes ainsi formés se composent d'unités semblables ; car c'est la profession qui marque chaque