‹ Les classes sociales; analyse de la vie sociale. Ouvrage récompensé par l'Institut de France (Académie des sciences morales et politiques)Chapitre 9 sur 45 · POSSIBILITÉ D UNE SCIENCE SOCIALE · texte numérisé non relu

POSSIBILITÉ D UNE SCIENCE SOCIALE

individu do l'empreinte la jjUis profonde. Par la force d'actions répétées chaque jour et pendant de longues années, elle engendre des habitudes qui, modiliant daiis le môme sens des natures primitivement diverses, les amènent à réaliser une sorte de type commun et au physique et au moral.

Le métier façonne le corps daprès les attiludes ordinaires. Il redresse la taille de Tofficier et courbe le dos du tailleur de pierres ; il donne au paysan un teint coloré, une démarche lourde, une santé robuste ; l'ouvrier des ateliers est pâle, maigre et alerte. La profession modèle aussi les physionomies et imprime à toutes celles d'un même groupe un air de famille que les caricaturistes, par une exagération spirituelle, excellent à mettre en relief : les pensées vulgaires se reflètent sur la figure et y peignent en traits visibles la vulgarité et la sottise. — jNIais les ressemblances ne s'arrêtent pas à l'extérieur. Elles pénètrent plus profondément; et, c'est l'esprit, le cœur, le caractère, l'être tout entier qui subissent l'influence prépondérante du métier et se transforment d'après un même modèle, reproduit dans ses grands traits en une multitude de copies. Si l'on ne tient pas compte de légers écarts, la sensibilité atteint pour chaque classe un degré déterminé de délicatesse ou de grossièreté. Le boucher ne s'émeut guère des cris que poussent les bètes qu'il égorge ; un brahmane éprouverait la plus vive douleur à la pensée qu'il a pu — par erreur ou surprise — jjoire quelques gouttes de bouillon. Le rêveur s'attriste de peines fictives; le pauvre subit l(>s plus durs alfronts avec impassibilité. Le cœur n'est pas seulement une disposition plus ou moins prononcée à ressentir du plaisir ou de la douleur. 11 comprend aussi toutes les inclinations qui finissent par dominer dans les individus et qui résultent des goûts

,j8 les classes socl\les

naturels, uiodiliés par les circonstances et par les habitudes. Ces inclinations prennent une forme caractéristique pour chaque groupe, de sorte que tous les membres tendent à avoir les mêmes goûts, les mômes désirs, les mômes passions. Les ouvriers des grandes villes se plaisent aux discussions politiques, visent à s'affranchir des patrons et fréquemment s'insurgent contre leur prétendu despotisme ; mais ils s'unissent entre eux et ne craigneni pas d'affirmer par des actes leurs sentiments de solidarité.

Le soldat se plaît au maniement des armes, à moins que contraint à ce métier il ne l'exerce à contre-cœur et pendant un temps insuffisant pour vaincre ses répugnances. Partout où le choix est volontaire, les tendances qui ont déterminé le choix se fortifient par un genre de vie en complète harmonie avec elles. Chez le moine, dont la vocation est réelle, la disposition au mysticisme s'accroîtra parla pratique et l'exacte observance de la règle.

Dans le domaine de l'esprit, l'empire de l'habitude n'est pas moins étendu. Les psychologues s'appliquent à ne voir dans les intelligences humaines que les qualités communes. C'est là peut-être un résidu des recherches sur les essences. En tout cas celte identité foncière de toutes les intelligences estune fiction ou dumoins une simple possibilité. Ceque l'observation découvre, ce sont des différences considérables dans les idées, dans les croyances et môme dans les facultés ; c'est-à-dire dans la manière propre à chacun de discerner les choses, de les représenter avec plus ou moins de fidélité dans le souvenir, d'unir les idées en des combinaisons neuves ou vulgaires, d'apercevoir les ressemblances apparentes ou cachées, de concentrer son attention ou de la disperser, d'être porté au doute exagéré ou aux affirmations téméraires, de systématiser ses croyances en

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les rattachant à des principes stables ou de les laisser flotter dans le vague ou l'incohérence, les admettant au hasard sans souci des contradictions ou des incompatibilités. Le fonds d'idées est constitué par les sensations ordinaires, rehaussées encore par un intérêt pratique: la conscience est une sorte de reflet des choses au milieu desquelles on a l'habitude de vivre. Le pêcheur d'Islande a l'imagination peuplée de scènes marines: le départ pour la mer lointaine, la pluie, le froid polaire, la pèche abondante, le lourd sommeil dans la cale obscure, la tempête, les joies du retour ou les cadavres ballotés sur la mer au milieu des débris Chez le paysan dominent les tableaux champêtres; chez l'ouvrier les travaux de la manufacture ou de l'usine; chez le sculpteur, l'artiste et le poète abondent les formes, les couleurs ou les expressions verbales.

Les connaissances sont aussi en rapport avec le genre d'occupations. La science encyclopédique existe dans de gros livres dus à la collaboration d'un grand nombre de travailleurs, mais elle n'est contenue dans aucun esprit, fût-il supérieurement doué. Lu réalité les lacunes sont nombreuses et étendues dans les inteligences les plus cultivées ; chez la plupart un tout petit coin de l'esprit est éclairé, tandis que le reste demeure plongé dans les ténèbres. A notre époque surtout où la science a reçu de si grands développements, les savants les plus distingués — ceux qui ont l'ambition de réaliser quelques progrès — sont obligés de se consacrer à des éludes spéciales, études si restreintes parfois qu'un savant ne cultivera par exemple qu'une branche de la IMiysiciuc Si les bornes de la science personnelle sont aussi étroites chez ceux (jui font profession de la cultiver, que dire des hommes dont la vie se passe tout entière occupée à des tra-

GO LES CLASSES SOC lALES

vaux manuels ? Leurs connaissances sont rigoureusement teclmiques.

On peut d'ailleurs généraliser cette proposition et soutenir que seules sont vivantes dans l'esprit les connaissances appropriées à la profession ou au métier. Ce n'est en eiïet que par une application et une pratique continuelles que le savoir s'entretient. La petite encyclopédie que les maîtres ont logée de force dans la tète du bachelier s'échappe, comme s'évapore une essence subtile d'un flacon mal bouché. De cette merveille supposée capable de comprendre plusieurs langues vivantes et mortes, familiarisée avec les équations algébriques elles théorèmes de la géométrie, avec les analyses et les synthèses chimiques, avec le mécanisme de la bobine de Rumkorf, avec l'anatomie humaine, comme avec l'histoire, la géographie, la littérature, la philosophie, ....il ne restera, par exemple, qu'un modeste employé des Postes, apte à timbrer des lettres ou à délivrer correctement un mandat-postal.

En dehors des connaissances précises, il existe des croyances vagues qui ne sont pas des acquisitions propres de l'esprit, mais qui sont admises sur la foi d'autrui. Elles proviennent de l'éducation et des influences exercées par les membres de la classe ou par les autres groupes sociaux. Ici encore se manifestent des analogies bien marquées. Des préjugés se transmettent issus d'une longue tradition et pénètrent parfois si profondément dans une classe que, pour être arrachés, ils ont besoin d'une secousse vigoureuse, venue soit des circonstances, soit surtout des classes adverses. Dans la noblesse se perpétue l'idée de la supériorité due à la naissance, idée si puissante qu'elle a résisté au choc de plusieurs révolutions. Parmi les croyances, dont il conviendra surtout de tenir compte dans la psychologie des classes sociales, se trouvent celles qui

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se rapportent à la Politique et à la Relii^ion. Les questions politiques et religieuses tiennent en l-'i'ance une large place dans les discussions et préoccupations journalières; et cependant, combien peu sont dans les conditions voulues, non pour les approfondir, mais pour en posséder une simple connaissance superficielle. Des mois, des formules et en dehors, rien. Et C(q)endant, tant la puissance du verbe est grande, ces mots agissent et dictent des résolutions.

Toutes les similitudes antérieures dans les besoins, la sensibilité, les désirs, les idées et les croyances aboutissent naturellement à une nouvelle ressemblance, celle de l'activité. Voilà ce qui explique comment, dans des circonstances déterminées, la collectivité agit avec ensemble, comme si elle était animée d'une àme commune. Tous les ouvriers d'une usine se mettent en grève ou même tous ceux d'un même corps de métier suspendent en même temps leur travail, émettent les mêmes réclamations et agissent de concert pour obtenir les mêmes avantages. Si l'entente ne se manifeste pas toujours ainsi par des signes extérieurs et quelquefois par des violences, elle s'opère néanmoins, et, par des voies plus ou moins obscures, aboutit à des résultats susceptibles d'être notés avec exactitude. Tel le travail souterrain qui a amené la bourgeoisie à une situation progressivement supérieure et qui lui a permis d'aspirer à l'égalité avec la noblesse-

C'est en rassemblant tous ces traits de ressemblance qu'on parviendra à tracer le Ti/pe, qui sera la représentation générale et ])our ainsi dii'c le schème de tel groupe social.

Ainsi compris le type réalise les conditions exigées pour les connaissances scientifiques. D'abord il est yr- /<('/•«/; dépouillé de toutes les particularités qui distiuiiiient les individus, il ne conserve que les caractè-

res communs. Grâce à cette simplification, il participe au privilège des notions scientifiques et devient ainsi applicable à une catégorie indéfinie d'êtres, ici de personnes. — Il est vrai que la représentation n'a pas la fidélité d'un portrait. Mais cette exactitude de détail n'existe pas non plus dans les sciences biologiques. Si elle se réalise dans les sciences physiques et exactes, cela tient à la puissance de l'expérimentateur qui, dans certains cas, crée des appareils, des substances ou des figures conformes à ses idées. Avec le tube de Newton la chute des corps s'opère dans le vide ; par un travail d'épuration le chimiste obtient des substances pures, par suite absolument identiques ; enfin le géomètre trace avec le compas des cercles qui répondent à la définition avec une suffisante exactitude. La science, pour être encore possible, n'a pas besoin d'atteindre ce degré supérieur. Il suffit que la liaison entre les différents caractères notés dans le type soit assez forte pour que les uns servent d'indices de la présence des autres. Les petits écarts, dus à l'initiative personnelle ou au hasard de circonstances extraordinaires, ne doivent pas compter. Ils n'auraient d'importance que s'il s'agissait de faire la psychologie des individus. Mais, comme en sociologie, il s'agit d'actions collectives, les petites ditférences en sens contraire se neutralisent, de sorte qu'apparaît seule la résultante des activités semblables.

D'un autre côté, la simplification opérfîe sur les gens d'un môme métier n'aboutit pas à ces généralisations excessives, qui ne laissent subsister dans l'homme (ju'une sorte de fantôme inutilisal)le par la science. (Jlonsidérer les hommes comme égaux, semblables, conformes tous à une même idée abstraite, c'est former une conception trop éloignée de la réalité pour être daucun usage. L'égalité n'existe ni dans les forces

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physiques, ni datis la nature des inclinations, ni dans la valeur et l'étendue des connaissances, ni dans l'éniirgie de la volonté, ni dans la direction des habitudes morales, ni même dans les notions du bien et du devoir. Les principes mêmes de la raison, qu'on regarde comme essentiels à la nature humaine, ont une universalité moins réelle que possible. Ce sont des vérités que tout homme peut comprendre et admettre, mais à une condition, c'est que ces vérités seront enseignées. Si elles ne sont pas exposées nettement et accompagnées de leurs preuves, elles risqueront d'être mal saisies par les esprits ignorants et irréfléchis. C'est ce qu'a fort bien montré M. Gérard-Varet, l'auteur d'une thèse sur r Ignorance et f Irréflexion. Quant à la conscience morale, inutile de revenir avec les sceptiques sur ses incertitudes, ses variations, ses contradictions. Aucune subtilité chez les partisans de l'absolu en morale ne parviendra à effacer la dilférencL; entre le Négrito qui, dans un accès de colère, tue sa femm(> et la mange, et le brahmane qui se laisserait mourir de faim plutôt que de toucher à des viandes rê>ties et odorantes. Ainsi l'idée abstraite d'homme n'existe pas ; ou, pour lui donner une ombre de réalitt', il faudrait la vider presque de tout contenu.

Au contraire les groupes sociaux oll'rent une base solide à la généralisation. Il ne s'agit j)lusde cet» être ondoyant etdiv(M-s «dont parle Montaigne et(]ui (''chapj)e à toutes les prises. Mais les habiUides, tontes semblables puis(|u"ell(!s procèdent d'une manière d'agir et de vivre identique, marquent tous les membres du groupe d'une enipr(;inte coniiuune. On bien la généralisation doit être absolument interdite au sujet de l'homme ou, s'il est permis de dépasser la simple monographie, la première démarche scientiliqiie est d'étudier les groupes distincts et délinis ([ue forment les hommes adoniK's à une même profession.

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C'est la un premier degré de ge'néralisation. Ce n'est pas le seul. Après avoir divisé une société actuelle en groupes distincts d'après la nature des occupations et avoir exprimé dans un Type la physionomie physique et morale d'un de ces groupes, le savant pourra établir une comparaison entre le groupe défini et les groupes semblables, qui ont existé à différentes époques soit dans un même pays, soit dans des pays différents. Une classe, qui évolue à travers le temps, subit peut-être d'incessants changements. Mais quelle est leur étendue, leur importance et pour ainsi dire leur profondeur? Peut-être les modifications ne sont que superficielles et n'entament point la nature essentielle du type. Si au contraire elles sont assez nombreuses et assez profondes pour altérer la physionomie du groupe, une comparaison précise permet de le constater et en même temps facilite la recherche des causes.

Quand il sera question de méthode, on essaiera de montrer comment les procédés, employés dans les sciences bien constituées, deviennent ainsi d'une application facile en sociologie. Qu'il suffise pour le moment de constater que ces comparaisons entre groupes de même nature étendent beaucoup l'horizon scientifique;, sans pour cela que l'objet de l'étude se perde dans le vague.

Par un premier travail, les membres de chaque classe ne sont plus considérés avec toutes les particularités qui les distinguent comme individus, mais grâce aune fiction scientifique — qui doit être très rapprochée de la réalité — ils sont ramenés tous à un même lyp(ï dont les caractères ont été fixés au moyen d'une définition.

Si les types, symboles de chaque classe, sont déterminés avec exactitude, il deviendra possible de savoir avec une suffisante précision de (|uplle ma-

PÛSSIIÎILITÉ d"lNF> SCIKNCK SOCIALK Go

nière ils se comporteront les iiiisàrégarJ des autres. Un chimiste qui mêlerait des substances d'une composition inconnue ou mal délinie n'aboutirait qu'à des résultats incohérents. 11 arrive au contraire à des rap- })orts constants et certains par la connaissance exacte des coi'ps qu'il met en pi-ésencc — 11 tMi sera de même en sociologie. Deux types d'une même classe entreront en lutte dans certains cas, tandis que dans des circonstances dilîérentes ils tendront à s'unir: des marchands rivalisent pour attirer à eux les clients, mais ils s'associent pour obtenir l'abaissement des [)atentes. Voilà des rapports qui n'ont guère moins de constance que l'oxydation du fer à l'humidité ou la décomposition du bioxydo de manganèse sons l'action d'une ibrte température.

Les types appartenant à des classes dillV'rentes sont également susceptibles de rapports déhnis dans leurs actions et réactions mutuelles. Il existe des allinités naairelles entre certains groupes dont h;s fonctions s'harmonisent, cotnnn:; celles des différentes ])arli(>s d un aj)pareil organique, de sorte (|ue leur développement et leur prospérité^ ou leur déclin et leur déca- (K'uce suivent des courbes paralb'des. L'industrie dans un pays est d'autant plus florissante que les arts mécanicjues ont plus d'extension, et à \ouv tour les progrès dans la m(u-ani([ue sont d'autant plus mai'(|ués que hi culturi; scientilique est portée ;i un [)lus haut degré.

Dans d'autres cas Lbarmonie se transforme en antagonisme. Les prêtres vl les moralistes de notre épo- (jne hilleiit contre l'extension des cabaretiers et des li(|noristes, et ils récdament la sujtpresion des lenanci(;rset des courtisanes.

Remarquons à ce sujet (jue ces lois sont données ici seulement à titre d'exemple et qu'elles ne sont point présentées comun; rex})ression de vérités absolues. Au

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contraire ces lois sont, comme les autres lois scientifiques et même plus qu'elles, essentiellement r(.'latives. Le prêtre avec l'ensemble d.'s ide'es, des croyances et des sentiments actuels, est opposé à la conduite des courtisanes. Mais cette opposition est si peu absolue que dans les religions anciennes le prêtre supportait sans scrupule le voisinage des courtisanes, dont la vie passait pour agréable au Dieu.

Enfin la détermination exacte des groupes sociaux conduit à une dernière sorte de similitude ; celle qu'on peut établir entre sociétés présentant une composition analogue. Certes les comparaisons entre les sociétés ne sont pas choses nouvelles, mais elles étaient forcément condamnées à rester dans le vague, tant qu'elles n'étaient point précédées d'une analyse précise. Pour aboutir a des résultats solides, le savant doit compter tous les groupes importants qui entrent dans la composition d'une société ;et,de plus, les disposor suivant une (échelle d"im[)oitance, en donnant le premier rang aux groupes qui ont le plus d(^ valeur et qui servent ainsi à caractériser un état social. Sparte et Rome seront des cités guerrières, parce que la classe des guerriers et par suite les affaires militaires jouaient le rôle principal dans ces deux sociétés. Jérusalem et Bénarès sont des cités religieuses, où dominaient les prêtres et les influences mystiques. Tyr, Marseille, Carthage, Hambourg, Gênes et beaucoup d'autres seront rangées dans la catégorie des Cités commerçantes, parce que le négoce était la principale occupation de ces peuples. Athènes pourrait être prise pour le type de la Cité artistique, parce que les orateurs, les poètes et les artistes en tout genre y jouissaient d'un grand crédit. — Sans entrer dans le détail de la classification, cette vue rapide suffit pour montrer la possibilité de nouvelles g 'uéralisations à caractère vraiment scientifique.

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Une objection se pre'sentera pcnl-ètre contre cette façon d'envisager la science sociale et d'interpréter la question. Le reproche, adressé à d'autres de ne pas serrer d'assez près le sujet, ne retombe-t-il point sur le critique qui semble à son tour oublier d'étudier les faits sociaux, puisqu'il parle exclusivement de classes ?

Ce reproche serait sans doute fondé, si les classes étaient considérées comme quelque chose d'inerte qui fût dépourvu d'activité et de vie. Mais au contraire leur formation même indi(jue qu'elles sont essentiellement actives et qu'ainsi elles sont une source incessante de phénomènes. De plus ces phénomènes sont exactement déterminés par le mode d'activité propre à chaque classe, mode d'activité qui est constant dans des conditions définies, parce que la nature du tvpe social est soumise à l'empire de ces mêmes conditions.

Un exemi)le servira h faire ressortir l'identité fondamentale qui existe entre la classe ou le type, et les produits de son activité, c'est-à-dire les faits sociaux. La propriété, ses modes, ses transformations, voilà des phénomènes économiques qui ont joué de tout temps un rôle très important dans les sociétés. Mais si, au lieu d'étudier la propriété elle-même, on étudie les possesseurs de la propriété, leurs classes diverses suivant la nature des richesses, les changements éprouvés par chaque type de propriétaire suivant les temps et les circontances, ou plus exactement d'après les influences des autres classes — on se trouvera en présence d'une question qui restera la même lians le fond. Avec cet avantage, c'est que l'observateur saisit le phénomène dans sa cause et se trouve ainsi dans les conditions les plus favorables pour établir des rapports scientifiques.

En physiologie la structure de Torgane explique la l'onction. Dans les sciences sociales une marche analogue consistera à décomposer la Société en ses diverses classes , à étudier le mécanisme physique et mental du type, expression générale des membres de chaque classe, et par suite à connaître le mode d'activité de ce type dans les circonstances déterminées où cette activité est appelée ù s'exercer.

Des considérations précédentes, il ressort que la science sociale est possible : Tétude des classes oiïre aux recherches des savants un champ très vasle et en même temps très sûr.

Au point de vue des services qu'une doctrine peut rendre à la science, il importe assez peu de mesurer la part d'originalité qui revient à l'auteur. En tout cas ce n'est pas à lui qu'il appartient de se prononcer à ce sujet. Le mieux pour la science est de ne pas chercher — par un misérable amour-propre — à exagérer la nouveauté de ses vues, mais plutôt de les appuyer sur l'autorité des devanciers et des contemporains. S'il s'agissait d'un ti-avail d'érudition, l'auteur se ferait un plaisir de recueillir le plus possible les idées analogues aux siennes. Mais, comme il s'agit surtout de contribuer aux progrès scientifiques, qu'il lui soit permis de citer seulement quelques noms et de donner quelques courts extraits.

Dans l'antiquité Platon est un des philosophes qui ont le mieuxmontrél'influence réciproque des formes degouvernementsurles hommeset des caractères surles sociétés. « Ilyanécessairement, dit-il, autant de caractères '( d'iiommesque d'espèces de gouvernements. La forme (( même des Etats vient des mœurs mêmes des membres « qui les composentetdclatlirectionquecetensemblede

a mœurs imprime à tout le reste Puisqu'il y a cinq

« espèces de gouvernement, il doit y avoir cinq carac-

POSSIIULITÉ DUNE SCILNCFv SOCIALK fif)

« tères de ràmequi y correspondent «(ri.Cescinq formes sont, comme on le sait, l'aristocratie où le pouvoir estentre les mains des philosophes ;]a timocratie on les « gouvernants «préiendcntaux honneurs etauxdig'nités « non parri'loquence, ni paraucundes talents de même « ordre, mais par les vertus guerrières » ; l'oligarchie où le cens décide de la condition de chaque citoyen « qui est avare et fait argent de tout » ; la démocra- « tie (( où l'égalité règne entre les choses inégales « comme entre les choses égales ^> ; et enfin la tyrannie où la corruption est portée au plus haut point. IMaton a eu aussi le mérite de distinguer dans l'Etat trois classes, caractériséescliacune parla nature deses memhres. — Mais cette analyse n'est pas poussée assez loin. Quant aux caractères d'homme propres à chaque forme de gouvernement, ces caractères s'applic{uent assez bien aux membres du gouvernement: mais Platon a tort de les étendre par un excès de généralisation aux autres classes.

Dans les temps modernes, c'est Taine qui semble le plus se rapprocher des vues exprimées plus haut. Son grand ouvrage historique LesOrif/ifies de laFrancc Contemporaine décompose la société dans ses organes essentiels et passe successivement en revue les différentes classes sociales. Il est donc une application de la méthode préconisée, avec cette différence toutefois que le travail reste historique, puisque l'observation est bornée à un seul peuple et à une seule épo- (jue. Le grand penseur est encore plus e\{)licite dans ses Derniers Essais de Critique et d'Histoire. (dJans la « Société, dit-il, il y a des groupes et dans chaque « groupe des hommes semblables entre eux, nés dans " la même condition, formés ])ar la nièini.^ ('ducatiou.

(1) Liv. 8. De la U('4)ubli(iiic. Trad. Saisset,

« condiiils par les mêmes intérêts, ayant les mômes « besoins, les mêmes goûts, les mêmes mœurs, la mê- <( me culture et le même fond.... Il s'agit de prendre « les figures distinctes et principales, celles qui parleur « banalité ou leur relief peuvent servir de moyenne ou " de ff/pe: ici le prince du sang, le grand seigneur de « cour, le prélat, le parlementaire, le financier et lin- « tendant ; là le gentilhomme de campagne, le curé, (( remployé, l'avocat et le marchand ; plus loin le petit « laboureur propriétaire, le métayer, l'artisan et enfin u le gueux demi-mendiant, demi-bandit »(!)

Parmi les contemporains se rencontre M. Gumplowicz qui dans la Lutte des Races paraît émettre une conception sociologique analogue à la nôtre : « Pour « arriver, dit-il, à une science de l'histoire, à une his- " toire naturelle de l'humanité, il faut considérer les « groupes sociaux, observer et étudier leur origine et « leur développement, leurs diverses espèces et leurs « diverses formes, leurs mouvements et leurs évo- <i lutions. Voilà quels sont les éléments stables, avec « lesquels on peut compter, sur lesquels on peut établir « des calculs scientifiques... Nous ne demanderons « pas à l'histoire de témoigner dune régularité quel- (( conque dans les actions des individus ; la régularité, « l'obéissance à une loi, pour ainsi dire, c'est dans les « mouvements de groupes que nous pourrons la ren- « contrer en consultant l'histoire. »

llseraitsans doute possible d'augmenter le nombrede ces autorités. Que les oubliés nous excusent ! Du reste c'est la vérité seule qui importe.

(i) i'. iiiii.

CIIAPITKE m

LES mi:tibodi:s

Etablir que la science sociale est possible, lorsque cette simple possibilité est constatée par dos écrivains (l'autorité, est un premier résultat acquis.

Mais ce premier résultat serait de médiocre importance, si lesméibodes employées dans les autres sciences étaient ici impi'aticables et si aucune méthodenouvelle n'était reconnue capable de transformer le possible en réel. St. Mil], dont la compétence en logique est universellement reconnue, examine l'usage que l'on })eut faire en Sociologie des méthodes déductives et expérimenlales, et son examen critique aboutit a des conclusions en grande partie négatives. Il récuse successivement toutes ces méthodes, ne faisant d'exception qu'en faveur d'une seule, la méthode déductive inverse.

Voilà donc de nouvelles difliculti's (ju'il faut écarter avant de chercher à aller plus loin.

Un reproche général peut être adressé à Si. Mill, c(dui de vouloir j)rouv<'r rimj)Ossibilil(' absolue dune chose, parce que dans l'état actuel dos connaissances et par suite des habitudes mentales elle paraît inconcevable. St. Mill tombe ici dans l'inconséquence, puisque lui-mome signale avec beau(M)ii{) de force et de justesse cetio disposition d'esprit comme étant une source de sophismes. « Je no peux, dit-il, qu'être sur-

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« pris de rimporlance qu'on attache à ce caractère d'in- (( concevabilité, lorsqu'on sait, par tant d'exemples, '< que notre capacité ou notre incapacité' de concevoir (c une chose a si peu alï'aire avec la possibilité de !a « science elle-même, et n'est qu'une circonstance tout K accidentelle, dépendante de nos habitudes d'esprit... « On voit même dans l'histoire des sciences de curieux (( exemples d'hommes très instruits rejetant comn.e. (( impossibles des choses que leur postérité, éclairée « par la pratique et par une recherche plus persévé'- (( rante, a trouvées très aisées à concevoir et que tout « le monde maintenant reconnaît vraies » (1).

Le progrès scientifique consiste précisément à éliminer ces prétendues impossibilités. Mesurer la distance exacte de la lune à la terre aurait semblé une entreprise chimérique aux anciens dépourvus des connaissances trigonométriques et privés d'instruments de précision ; fixer sur du papier et dans ses plus minutieux détails l'image des êtres ; décomposer la lumière; entendre la voix à des centaines de kilomètres ; préserver d'une maladie par l'inoculation de quelques gouttes de vaccin, et bien d'autres merveilles auraient pu être et, en fait, ont été souvent proclamées des impossibilités irréductibles. L'argumentation de St. Mill ne saurait donc être concluante, alors même que le vice fie cette argumentation ne pourrait pas encori? être d('voilé. Les raisonnements, par lesquels les nhvsiciens s'efforraient d'établir la simplicité de la lumière blanche et l'unité de l'eau, n'avaient qu'une rigueur apparente. Ils ne {)ouvaient prévaloir contre des expériences décisives : le faisceau lumineux qui passant à travers un prisme s'étale en sept bandes colorées, et l'eau soumise à un courant (''Iccirifjue (|ui se décompose en ses deux é'iénicnts : l'oxygène et l'hydrogène

(1) I.ofîique, Livr. II. <h. ;i. i^ (1.

Li;s Mi';iiioni:s 7;{

Tous les raisonnoineiils iiégalifs sont exposés à ùlre renversés par des découvertes analogues.

Gi'tte vue a priori est confirmée par Texamen direct des difficultés soulevées par le logicien anglais. Il semble qu'il n'est pas impossible de répondre aux objections qu'il dirige contre l'extension aux sciences sociales des métliodes employées avec succès dans les autres sciences. Mais, pour traiter la question dans toute son ampleur logique, il ne suffit pas de retenir les objections formulées parSt.Mill. Il faut de plus compléter sa crilicjue en prévoyant les objections possibles. Le moyen de procéder à une énumération complète des difficultés, c'est de parcourir par ordre ce qui est indispensable dans la constitution de chaque science. Celte revue permettra de bien saisir la nature des difficultés, de signaler les causes d'insuccès et d'entrevoir les remèdes.

Toute science se compose essentiellement de deux choses : 1° de notions ou concepts généraux relatifs aux êtres ; 2" de lois ou i-ap[)orts entre deux ('tats successifs d'un ou d(; plusieurs èlres soumis à des iulluences déle]'niin(''('s. Et })our chaque science la méthode consiste à tlécouvrir les moyens les mieux appropriés j>our former les notions générales et pour découvrir les lois.

La foimation de concepts gi'uéraux est d'une inijiortance capilale. Aucun progrès scientifi({ue solide ne peut être réalisé . si celt(> opération prt'liminaii'e n'est pas accomi)li(' avec loule la précision et l'exact i Inde requises. — Eu aritlini(''ti(|ue, le système dt^iunn-iation permet de déterminer chaque nombre avec nue entière rigueur. En gcMjmctrie, chaque figure reçoit une ch''finition claire et distincte. La mi'canique Iraile des forces (jui se traduisent en des mouvements uuifoi-mes ou uniformément variés. En physique, la chaleur.

/ 4 Li;s cLASSi:s sociales

le son, la pesanteur, la lumière — qui ne sont en ellesmêmes que de vagues sensations — deviennent matière scientifique lorsque leurs états divers rentrent dans des catégories bien distinctes, même s'ils ne sont séparés les uns des autres que par les différences les plus minimes. Les changements de température se mesurent par les variations d'une colonne liquide dans un tube de verre gradué ; les notes de la musique corresj)ondent à un nombre fixe de vibrations dans l'unité de temps ; le poids exact d'un corps se reconnaît au moyen de la balance ; quant à la lumière, elle a donné naissance à l'optique dès que les savants eurent l'idée de l'appliquer à des instruments aux formes géométriques : tous les rayons lumineux qui frappent en même temps un miroir convexe se rétléeliissenl suivant le même angle et, s'ils sont parallèles à l'axe, convergent tous au foyer. Pour la chimie et la biologie, les progrès sont plus rapprochés de nous et par suite peuvent être constatés avec une plus grande assurance. Qu'ont fait Lavoisier et les chimistes de cette époque pour tirer la chimie du vague et de la confusion oîi elle restait encore ? Ils ont procédé à l'analyse des corps et, à la suite de ces analyses, ils ont pu indiquer les éléments constitutifs des corps composés ; quant aux corps, qui résistaient à tous les moyens de (b'composition, ils étaient regardés comme simples et formaient autant de genres distincts, chacun de ces genres élant caracîtérisé par un ensemble de proj)iiétés bien défini ; en outre les combinaisons diverses, formées par deux ou un plus grand nombre de substances, étaient distinguées, d'après les proportions diverses suivant lesquelles un de ces corps entrait en combinaison avec les autres. Eu Biologie, les découvertes les [)lus considérables sont dues à l'emploi des mélhodes analytiques, et leur importance peut se

LES METHODES To

mesurer au degré de l'analyse. Tant que les observateurs en furent réduits aux pures données des sens, leurs connaissances restèrent dans le vague, et ils confondirent des substances diverses sous des dénominations identiques. A la vue, le sang est un li(|iiid(' rougeàtre qui semble dune constitution liomogène ; au microscope, celle homogénéité disparaît, et, dans une portion fluide nommée le plasma, nagent des globules rouges et des globules blancs ou lymphatiques. Mais à leur tour ces corps sont susceptibles d'analyse chimique, et, finalement, on trouve que le sang est un mélange très complexe de substances albuminoïdes, d 'hydrocarbonés, de corps gras, de minéraux, de matières accessoires destinées à être éliminées par la voie des sécrétions, et, dans certains cas morbides, dètres étrangers qui allèrent sa composition normale. C'est par ces études minutieuses que Pasteur et les autres savants, ses imitateurs, sont parvenus à découvrir le germe des maladies contagieuses et à trouver les moyens de préservation et de guérison.

Eclairé par ces résultats, le savant suivra la même marche dans la 'jonslilution renouvelée des sciences sociales. Son premier' soin sera d'écarter toutes les d.'dinitions confuses, (|ui sont une source permanente d'(!qiiivoques et qui s'opposent à l'établissement des vérités réellement scientili(|ues. Des exemples de pareilles erreurs pourraient être j)ris un peu partout, et même chez les écrivains qui ont la prétention de s'ap- |)uyer le plus sur l'observation. Kl les méritent d'être sign<il«'es surtout chez les auteurs (jui se recommandent d'ailleurs par les ((ualités les plus estimables.

C'est à ce titre (jue Montesquieu peut être choisi de préférence. « Il y a, dil-il, li'ois espèces de gouvcrne- « ments, le riquiblicain, le monarchique et le d(>spoi< ti(iue. Pour en déconvrirla natui'e, il sullildc l'idée

(( qu'en ont les hommes les moins inslriiils.Je suppose « trois définitions ou plutôt trois faits : l'un est que << le gouvernement républicain est celui où le peuple « en corps ou seulement une partie du peuple a la « souveraine puissance : le monarchiqiie où un seul « gouverne mais par des lois fixes et établies ; au lieu « que dans le despotique un seul sans loi et sans « règle entraîne tout par sa volonté et ses caprices nfi).

Les assertions de ce passage pourraient donner naissance à de multiples remarques. On se bornera à celles qui se rapportent aux définitions.

« Pour découvrir la nature des Gouvernements, il '( suffit de l'idée qu'en ont les hommes les moins instruits ». Quand on s'adresse au public, cet appel au bon sens pent flatter le lecteur, mais il est tout à fait impropre à découvrir les vérités cachées. La chimie serait restée éternellement slationnaire si, sur la foi du bon sens ou d'une observation superficielle, elle s'était confinée dans la doctrine des quatre éléments, confondant sous le nom d'air tous les gaz, d'eau tous les liquides, de terre tous les solides et de feu des principes encore plus obscurs. De même le sociologue soucieux d'exactitude ne doit pas s'arrêter aux surfaces et choisir, pour distinguer les gouvernements, les caractères les plus apparents ; car ces ressemblances extérieures peuvent cacher des différences nombreuses et profondes. Il éviterait ainsi de réunir sous un titre commun des genres tout à ftiit disparates et ne tomberait pas dans l'inconvénient des classificaions artificielles.

« Je suppose, continue Montesquieu, trois définitions. " — C'est un toi't d'admettre sans preuves ces trois dt'- (initions ([ni servent de base à tout l'ouvrage. En raison même de leur imporianc^e, elles devaient être exa- (I) K^'prit des /.o/s. Liv. 1. di. II.

Li:s >ii;rii(ti3i;s 77

minées avec un soin i)urlieiilier. Puisque des consé- (|uences déterminées découlent, suivant lui, de l;i uature d'un gouvernement, c'était une nécessité de lixer cette nature dans une délinition rigoureuse. Une hypothèse n'a pas de valeur pai' elle-même et m; saurait en communiquer aux propositions qui en dérivent.

Il est vrai que Montesquieu considère ces définitions « plutôt comme des faits », tant cette distinction entre les formes de gouveriuMuent était un lieu commun à cette époque. — L'excuse est mauvaise. Car ces sortes de vérités admises d'un commun accord et qui paraissent à l'abri de toute contestation, ne possèdent souvent qu'une fausse évidence : elles ne sont que des préjugés très répandus. Le premier effort delà science est de dissiper ces vaines apparences.

Pour compléter les critiques sur le premier point, il faut ajouter que le vague dans les définitions s'accompagne d'une terminologie et d'une nomenclature manifestement insuffisantes pour les besoins scientifiques. La chimie serait diflicilement sortie du chaos si Lavoisier et Guyton-Morvcau n'avaient créé une nomenclature capable de nommer avec la plus grande netteté les substances simples et les corps composés. Non seulement chaque composé reçut un nom spécial f't par suite put toujours être désigné sans é({uivoque [lossiblc, mais de plus le nom qui lui était allribué fut formé de façon à indiquer ses propriétés fondamentales, la nature de ses éléments, leurs proportions relatives et môme leur rôle électrique. Ces remarques sur It's progrès de la chimie sont généralisables. Elles s'étendent a toutes les sciences qui ne sont capables d'aucune acquisition solide tant qu'elles n'ont point perfectionné le langage, en le di'ponillant des à peu près de la langue vulgair(?.

Pour les sciences sociaU.'S, la même néci'ssili' s'im-

i(S LLS CLASSES SOCIALES

posera sans doute. Si jamais elles peuvent se constituer, ce ne sera qu'à la coiulilion de bannir les mois qui, il force d'avoir été' employés avec les significations les plus diverses, ne sont plus susceptibles de recevoir un sens précis, une notation définie. Mais c'est là une teniative qui ne peut être faite par des particuliers sans être exposée aux bizarreries et au ridicule. Pour avoir chance d'aboutir, elle exige le concours des savants les plus autorisés d'un pays ou même elle réclamerait une entente internationale.

Le logicien a seulement pour tàclie d'indiquer les moyens les plus appropriés à la formation des notions scientifiques. Quant à la nomenclature, il lui suffit d'exprimer un vœu en faveur de cette réforme que Bacon réclamait avec tant de justesse pour les sciences de la nature « Car, dit-il, (1) les hommes s'associent par les discours, et les noms qu'on impose aux ditférents objets d'échange, on les proportionne à l'intelligence des moindres esprits. De là tant de nomenclatures inexactes, d'expressions impropres qui font obstacle aux opérations de l'esprit. Et c'est en vain que les savants, pour prévenir ou lever les équivoques, multiplient les définitions et les explications. Rien de plus insuffisant qu'un tel remède ; quoi qu'ils puissent faire, ces mots font violence à l'entendement. »

Les plus grosses difficultés sont soulevées au sujet de la découverte des lois sociales. St. Mill passe en revue les différentes méthodes employées avec succès dans les sciences physiques, et, les soumettant successivement à la critique, ne fait grâce à aucune, sauf à (( la méthode déductive indirecte. »

<; Considérons par exemple, dit-il, le problème de « TetTet du régime restrictif et prohibitif de législation » commerciale sur la richesse nationale, et supposons (I) Novum ()7'ganuiii. Liv. I, aph. il).

LliS MÉTHODES 7î>

•( que ce soit la qucslion soienliri(|uc qu'il s'agisse de « résoudre par voii^ d'expériences spécifiques. Pour a[)- (( pliquerà cette question la méthode de dilTérence... « il nous Tant trouver deux cas qui coïncident sur tous « les points, sauf sur celui qui est l'objet de la recher- « che. Trouvons donc deux nations entièrement sem- (( blables sous le rapport des avantages et des désavan- « tages naturels, dont les populations se ressemblent (( par toutes leurs qualités physiques ou morales, spon- « tanées ou acquises, dont les habitudes, les usages, « les opinions, les lois et les institutions soient iden- (c tiques, sauf en ce que l'une a un tarif plus protecteur « ou oppose de quelque autre manière plus d'entraves « à la liberté de l'industrie : si l'on observe que l'une de (( ces nations soit plus riche que l'autre, nous aurons là un « experiincntunï cn/ci^^um} preuve expérimenlale réelle <( que tel des deux systèmes est le plus favorable à la « richesse nationale ». Et St. Mill continue en affirmant "impossibilité delà rencontre de deux exemples de ce genre; car « deux nations qui concorderaient en tout « excepté dans leur régime commercial concorderaient (( également sur ce point »(1).

St. Mill aurait pris plaisir à montrer rinsuflisance (le «la plus parfaite drs méthodes d'investigation scientifique » qu'il n'aurait pas accumulé davantage les difficultés. INIais il semble ([ue C(^s difficultés ne sont pas insurmont.ibles.

Et d'abord est-il possible de rencontrer deux nations ({ui concordent en tout, sauf dans le régime protecteur ? — Si on s'éclaire par l'analogie, on voit qu'en Physique e en Biologie rien n'est plus facile que de trouver deux êtres exactement identi(jues dans leur nature et dans Tensemblc des influences (|u'ils subissent mais ne difh'rant (jue sur un point, celui qui fait l'objet de la

(1) Logique. Liv. VI, eh. VII § 2 i)i 3.

80 LHS CLASSES SOCIALES

recli('rcli(\ Pour cela, il suffii do prendre l'être à deux niomi'uls successifs de son existence, lorsqu'une circonstance nouvelle et détiM"ininée vient à pénétrer dans lensenible des conditions antérieures. Dans l'expérience physique de l'anneau de S Gravesande, on considère une sphère métallique à la température du milieu ambiant, puis chauffée à la flamme d'une lampe à alcool: dans son premier état elle traverse l'anneau placé audessus d'elle ; dans le second, le passage n'a plus lieu ; d'où l'on conclut qu'elle s'est dilatée et que cette dilatation est due à la chaleur, puisque l'augmentation de calorique est la seule condition nouvelle qui ait été ajoutée. Qu'on place un oiseau dans une atmosphère chargée d'oxyde de carbone, et bientôt il meurt. Ici encore les deux cas sont exactement semblables, sauf dans une de leurs circonstances. La similitude peut être affirmée avec d'autant plus de sûreté qu'il s'agit non pas de deux individus appartenant à une môme espèce, mais d. u même individu examiné à deux moments voisins de la durée.

Une Nation ne fait pas exception à cette règle. Si on la soumet — à des intervalles assez rapprochés — aux deux systèmes contraires du protectionnisme et du libre-échange, il devient possible de constater les inlluences des deux régimes sur la richesse nationale. Et qu'on n(^ dise pas que cette expérience appartient seulement au domaine de l'abstraction et de la théorie. Elle est réalisable dans la pratique ; bien mieux elle a ('dé fréquemment réalisée. Citons en particulier le T]-ail(' d<' Commerce que Napoléon III signa avec l'Angleterre, à Paris, le 23 février 18G0. A partir de cette éjjoque toutes les autres conditions restant sensiblejnenl «lans le même état, la France se trouvait soumise àun(* iniluence nouvelle, dont il devenait possible de mesurer les cllets par les changements qu'elle apportait

POSSIBILITÉ d'une SCIENCE SOCIALE G.")

nière ils se comporteront les uns à léj^ard des autres. Un chimiste qui mêlerait des substances d'une composition inconnue ou mal définie n'aboutirait qu'à des résultats incohérents. 11 arrive au coiiti'aire à des rapports constants et certains ])ar la connaissance exacte des corps qu'il met en présence. — Il en sera de même en sociologie. Deux types d'une même classe entreront en lutte dans certains cas, tandis que dans des circonstances dilTérentes ils tendront à s'unir: des marchands rivalisent pour attirer à eux les clients, mais ils s'associent pour obtenir l'abaissement des patentes. Voilà des rapports qui n'ont liiière moins de constance que roxydation du fer à riiumidité ou la décomposition du bioxyde de manganèse sous l'action d'une forte température.

Les types appartenant à des classes dilTérentes sont également susceptibles de rapports déiînis dans leurs actions et réactions mutuelles. 11 existe des aflinilés naturrllcs entre certains groupes dont les fonctions s'harmonisent, comme Celles des din'érenles parties dun ajjpareil organique, de sorte (|ue leur développement et leur prospérité, ou leur déclin et leur décadence suivent des courbes parallèles. L'industrie dans un pays est d'autant plus florissante que les artsmécaiii(jues ont plus d'extension, et à leur tour les progrès dans la mécanique sont d'autant plus marqués que hicullure scientifique est purlt'C à un plus haut degré.

Dans d'autres cas ThiUMnonie se transforme en antagonisme. Les prêtres et les moralistes de notre époque luttent contre lextension des cabareliers et des li(juorist('s, et ils réclament la suppresion des tenanciers et des courtisanes.

Remarquons à ce sujet que ces lois sont données ici seulement à litre d'exemple et qu'elles ne sont point présentées comme l'expression de vérités absolues. Au

contraire ces lois sont, comme les autres lois scientifiques et mrme plus qu'elles, essentiellement relatives. Le prêtre avec Tenserable d.-s ide'es. des croyances et des sentiments actuels, est opposé à la conduite des courtisanes. Mais cette opposition est si peu absolue que dans les religions anciennes le prêtre supportait sans scrupule le voisinage des courtisaneS;, dont la vie passait pour agréable au Dieu.

Enfin la détermination exacte des groupes sociaux conduit à une dernière sorte de similitude ; celle qu'on peut établir entre sociétés présentant une composition analogue. Certes les comparaisons entre les sociétés ne sont pas choses nouvelles, mais elles étaient forcément condamnées à rester dans le vague, tant qu'elles n'étaient point précédées d'une analyse précise. Pour aboutir à des résultats solides, le savant doit compter tous les groupes importants qui entrentdans la composition d'une société ;ot.de plus, les disposer suivant une ('chelle d'importance, en donnant le premier rang aux groupes qui ont le plus de valeur et qui servent ainsi à caractériser un état social. Sparte et Rome seront des cités guerrières, parce que la classe des guerriers et par suite les affaires militaires jouaient le rôle principal dans ces deux sociétés. Jérusalem et Bénarès sont des cités religieuses, où df>minaient les prêtres et les influences mystiques. Tyr, Marseille, Carthage, Hambourg, Gènes et beaucoup d'autres seront rangées dans la catégorie des Cités commerçantes, parce que le négoce était la principale occupation de ces peuples. Athènes pourrait être prise pour le type de la Cité artistique, parce que les orateurs, les poètes et les artistes en tout genre y jouissaient d'un grand crédit. — Sans entrer dans le délail delà classification, cette vue rapide suffit pour montrer la possibilité de nouvelles g ''nc'ralisalions à caractère vraiment scienliliqiie.

l'OSSlIUI.ITÉ d'une SCIKNCE SOCIALE 67

Une objection se présentera peul-ùire contre cette façon d'envisager la science sociale et d'interpréter la question. Le reproche, adressé à d'antres do ne pas serrer d'assez prés le sujet, ne retombe-t-il poiut sur le critiiiuf qui semble à son tour oublier d'étudier les faits sociaux, {)uisqu'il parle exclusivement de classes ?

Ce reproche serait sans doute fondé, si les classes étaient cousidérées comme quelque chose d'inerte qui fût dépourvu d'activité et de vie. Mais au contraire leur formation même indique qu'elles sont essentiellement actives et qu'ainsi elles sont une source incessante de phénomènes. De plus ces phénomènes sont exactement df'terminés par le mode d'activité propre à chaque classe, mode d'activité qui est constant dans des conditions définies, parce que la nature du tvpe social est soumise à l'empire de ces mêmes conditions.

Un exemple servira h faire ressortir l'identité fondamentale qui existe entre la classe ou le type, et les produits de son activité, c'est-à-dire les faits sociaux. La propriété, ses modes, ses transformations, voilà des phénomènes économiques qui ont joué de tout temps un rôle très important dans les sociétés. Mais si, au lieu d'étudier la {)ropriété elle-même, on étudie les possesseurs de la propriété, leurs classes diverses suivant la nature des richesses, les changements éprouvés par cha({ue type d(> propriétaire suivant les temps et les circonlances,ou plus exactement d'après les influences des autres classes — on se trouvera en présence d'une question qui restera la même dans le fond. Avec cet avantage, c'est que l'observateur saisit le phénomène dans sa cause et se trouve ainsi dans les conditions les plus favorables pour ("tablir des rapports scientifiques.

(;8 Li;S CLASSES SOCIALES

En physiologie la structure de Torgane explique la fonction. Dans les sciences sociales une marche analogue consistera a décomposer la Société en ses diverses classes . à étudier le mécanisme physique et mental du type, expression générale des memhres de chaque classe, et par suite à connaître le mode d'activité de ce type dans les circonstances déterminées où cette activité est appelée à s'exercer.

Des considérations précédentes, il ressort que la science sociale est possible : l'étude des classes oftre aux recherches des savants un champ très vasle et en même temps très sûr.

Au point de vue des services qu'une doctrine peut rendre à la science, il importe assez peu de mesurer la part d'originalité qui revient à l'auteur. En tout cas ce n'est pas à lui qu'il appartient de se prononcer à ce sujet. Le mieux pour la science est de ne pas chercher — par un misérable amour-propre — à exagérer la nouveauté de ses vues, mais plutôt de les a[){)uver sur l'autorité des devanciers et des contemporains. S'il s'agissait d'un travail d'érudition, l'auteur se ferait un plaisir de recueillir le plus possible les idées analogues aux siennes. Mais, comme il s'agit surtout de contribuer aux progrès scientifiques, qu'il lui soit permis de citer seulement quelques noms et de donner quelques courts extraits.

Dans l'antiquité Platon est un des philosophes qui ont lemieuxmontrérinlluenceréciproque des formes degouvernementsurles hommeset des caractères sur les sociétés. « 11 y a nécessairement, dit-il, autant de caractères ■< dhommesque d'espèces de gouvernements. La forme « même des Etats vient des mœurs mêmes des membres « qui les composentetdeladirectionquecetensemblede

(( mœurs imprime à tout le reste Puisqu'il y a cinq

<( espèces de gouvernement, il doit y avoir cinq carac-

POSSlIilLlTÉ D UXE SCIENCE SOCIALE 69

<( tères de ràmequi y correspondent );(I).Cescinq formes sont, comme on le sait, l'aristocratie où le pouvoir estentre les mains des philosophes ;la timocratie où les « gouvernants «prétendentaux honneurs etauxdignités « non par l'éloquence, ni paraucundes talents de même « ordre, mais par les vertus guerrières » ; l'oligarchie où le cens de'cide de la condition de chaque citoyen i< qui est avare et fait argent de tout » ; la démocra- « tie « où l'égalité règne entre les choses inégales « comme entre les choses e'gales » ; et enfin la tyrannie où la corruption est portée au plus haut point. IMaton a eu aussi le mérite de distinguer dans l'Etat trois classes, caractérisées chacune par la nature de ses memhres. — Mais cette analyse n'est pas poussée assez loin. Quant aux caractères d'homme propres à chaque forme de gouvernement, ces caractères s'appli- ([uent assez bien aux membres du gouvernement ; mais Platon a tort de les étendre par an excès de généralisation aux autres classes.

Dans les temps modernes, c'est Taine qui semble le plus se rapprocher des vues exprimées plus haut. Son graïul ouvrage historique Les Origines de laFrance Contemporaine (h^compose la société dans ses organes essentiels et passe successivement en revue les différentes classes sociales. Il est donc une application (bï la méthode préconisée, avec cette différence toutefois que le travail reste; histori(}ue, puisque l'observation est bornée à un seul peuple et à \\m\ seule épo- «jue. Le grand penseui- est encore plus explicite dans ses Derniers Essais de Critique et d'Histoire. « Dans la « Société, dit-il, il y a des groupes et dans chaque « groupe des hommes semblables entre eux, nés dans " la même condition, fornH''S j)ar la nièm(3 éducation,

(1) Liv. 8. De la H<'ipubli(iii(!. Trad. Saissot.

70 LES CLASSES SOCLVLES

« conduits par les mêmes intérêts, ayant les mômes « besoins, les mêmes goûts, les mêmes mœurs, la mê- (( me culture et le même fond.... Il s'agit de prendre « lesfigures distinctes et principales, celles qui parleur « banalité ou leur relief peuvent servir de moyenne ou H de tijjje: ici le prince du sang, le grand seigneur de « cour, le prélat, le parlementaire, le iinancier et lin- « tendant ; là le gentilhomme de campagne, le curé, >( l'employé, l'avocat et le marchand; plus loin le petit « laboureur propriétaire, le métayer, l'artisan et enfin ,<( le gueux demi-mendiant, demi-bandit »{[)

Parmi les contemporains se rencontre M. Gumplo- Avicz qui dans la Lulte des Races paraît émettre une conception sociologique analogue à la nôtre : « Pour u arriver, dit-il, à une science de l'histoire, à une his- " toire naturelle de l'humanité, il faut considérer les « groupes sociaux, observer et étudier leur origine et « leur développement, leurs diverses espèces et leurs « diverses formes, leurs mouvements et leurs évo- (I lutions. Voilà quels sont les éléments stables, avec « lesquels on peut compter, sur lesquels on peut établir « des calculs scientifiques... Nous ne demanderons « pas à l'histoire de témoigner dune régularité quel- (c conque dans les actions des individus ; la régularité, « l'obéissance à une loi, pour ainsi dire, c'est dans les « mouvements de groupes que nous pourrons la ren- « contrer en consultant Ihistoire. »

H seraitsans doute possible d'auguienter h' nombrede ces autorités. Que les oubliés nous excusent ! Du reste c'est la vérité seule qui importe.

(I) 1'. ICo.

CIIAIMTIŒ 111

LES »ii:tiïodes.

Etablir que la science sociale est possible, lorsque celte simple possibilité est constatée par des écrivains d'autorité, est un premier résultat acquis.

Maïs ce premier résultat serait de médiocre importance, si lesmélhodes employées dans les autres sciences étaient ici impraticables et si aucune méthodenouvolle n'était reconnue capable de transformer le i)ossible en réel. St. ^Nlill, dont la compétence en logi- (|ue est universellement reconnue, examine l'usage que l'on peut faire en Sociologie des méthodes déductives et expérimentales, et son examen critique abinilit à des conclusions en grande partie négatives. Il récuse successivement toutes ces méthodes, ne faisant d'exception qu'en faveur d'une seule, la méthode déductive inverse.

Voilà donc d(i nouvelles difhcullé's cju'il faut écarter avant de chercher à aller plus loin.

Un reproche général peut être adressé à St. Mill, ccdui de vouloir prouver l'impossibilité absolue d'une chose, parce (|ue dans l'état actuel des connaissances et par suite des habitudes mentales elle paraît inconcevable. St. Mill tombe ici dans Tinconséquence, puisque lui-mèiiu^. signale avec beaucoup de force et de justesse celle disposition d'esprit comme étant une source de sophisnies. u Je ne peux, dit-il, qu'être sur-

72 LliS C.LASSKS SOCIALES

« pris Je riiuportancé qu'on allache à ce caractère d'in- « coiicevabilité, lorsqu'oti sait, par tant d'exemples, '( que notre capacité ou notre incapacité de concevoir « nne chose a si peu allaire avec la possibilité de la « science elle-même, et n'est qu'une circonstance tout « accidentelle, dépendante de nos habitudes d'esprit... « On voit même dans l'histoire des sciences de curieux « exemples d'hommes très instruits rejelant comme « impossibles des choses que leur postérité, éclairée « par la pratique et par une recherche plus persévé- « rant(\ a trouvées très aisées à concevoir et que tout (( le monde maintenant reconnaît vraies » (1).

Le progrès scientiiique consiste précisément à éliminer ces prétendues impossibilités. Mesurer la distance exacte de la lune à la terre aurait semblé une entreprise chimérique aux anciens dépourvus des connaissances trigonométriques et privés d'instruments de précision ; lixer sur du papier et dans ses plus minutieux détails l'image des êtres ; décomposer la lumière; entendre la voix à des centaines de kilomètres ; préserver d'une maladie par l'inoculation de quelques gouttes de vaccin, et bien d'autres merveilles auraient pu être et, en fait, ont été souvent proclamées des impossibilités irréductibles. L'argumentation de St. Mill ne saurait donc être concluante, alors même que le vice de cetle argumentation ne pourrait pas encore être dévoilé. Les raisonnements, par lesquels les nhysiciens s'efforçaient d'établir la simplicité de la lumière blanche et 1 iinit('' de l'eau, n'avaient qu'une rigueur apparente. Ils ne [)ouvaient prévaloir contre des expériences décisives : le faisceau lumineux qui passant à travers un prisme s'étah' en sept bandes colorées, et l'eau soumise à un coui'unt éhM'lri([ue (|ui se décompose en ses deux ('h'nienls : l'oxygène et l'hydrogène

(1) Logique, Livr. II. cli. ;». J; (i.

LKS METII<>l)i:s

Tous les raisonnements négatlls sont exposés à être renversés par des découvertes analogues.

Celte vue <\. priori est confirmée par l'examen direct des difiicLiltés soulevées par le logicien anglais. (1 semble qu'il n'est pas impossible de répondre aux objections qu'il dirige contre l'extension aux sciences sociales des méthodes employées avec succès dans les autres sciences. Mais, pour traiter la question dans toute son ampleur logique, il ne suffit pas de retenir les objections formulées parSt.Mill. 11 faut de plus comj)léter sa critique en prévoyant les objections possibles. Le moyen de i)rocéder à une énumération complète des difiicullés, c'est de parcourir par ordre ce qui est indispensable dans la constitution de chaque science. Cette revue permettra de bien saisir la nature des difficultés, de signaler les causes d'insuccès et d'entrevoir les remèdes.

Toute science se compose essentiellement de deux choses : 1° de notions ou concepts généraux relatifs aux êtres ; 2" de lois ou rapports entre deux états successifs d'un ou de plusieurs èlres soumis à des influences déterminées. Et j)0ur chaque science la méthode consiste à dt'couvrir les moyens les mieux appropriés jiour former les notions générales et pour découvrir les lois.

La formation de concepts génc-raux est d'une importance capitale. Aucun progrès scientili(jue solid(^ m' peut être réalisé , si cetlt; opération préliminaire nCsl pas accomplie avec toute la précision et l'exaclilude requises. — En arithniélicjue, le système de numération permet de déterminer cha{|ue nombre avec une entière rigueur. En géonudrie, chaque ligui'e reçoit une définition claire et distincte. La mi'canitjuc trailc des forces qui se traduisent en des mouvements uniformes ou uniformément variés. \\n [)liysi(jue, la chaleur.

il- LES CLASSES SOCLVLES

le son, lu pesaiileiir, la lumière — qui ne sont en ellesnièint's (|ue de vagues sensations — deviennent matière scientifique lorsque leurs états divers rentrent dans des catégories bien distinctes, même s'ils ne sont séparés les uns des autres que par les différences les pins minimes. Les changements de température se mesurent par les variations d'une colonne liquide dans un tube de verre gradué ; les notes de la musique (•orrespond(Mit à un nombre fixe de vibrations dans l'unité de temps ; le poids exact d'un corps se reconnaît au moyen de la balance ; quant à la lumière, elle a donné naissance à ro{)tique dès que les savants eurent l'idée de l'appliquer à des instruments aux formes géométriques : tous les rayons lumineux qui frappent en même temps un miroir convexe se réfléchissent suivant le môme angle et, s'ils sont parallèles à l'axe, convergent tous au foyer. Pour la chimie et la biologie, les progrès sont plus rapprochés de nous et {)ar suite peuvent être constatés avec une plus grande assurance. Qu'ont fait Lavoisier et les chimistes de celte époque pour tirer la chimie du vague et de la confusion où elle restait encore ? Ils ont procédé à l'analyse des corps et, à la suite de ces analyses, ils ont pu indiquer les éléments constitutifs des corps composés ; quant aux corps, qui résistaient à tous les moyens de décomposition, ils étaient regardés comme simples et formaient autant de genres distincts, chacun de ces genres étant cara(^térisé par un ensemble de proj)riélés bien défini ; en outre les combinaisons diverses, formées j)ar deux ou un plus grand nombre de substances, étaient distinguées, d'après les proportions diverses suivant lesquelles un de ces corps entrait en combinaison avec les autres. En Biologie, les découvertes les plus considéi'ables sont dues à l'emploi des mélbodes analytiques, et leur importance peut se

mesurer au degré île l'uiialyse. Tant que les observateurs en furent réduits aux pures données des sens, leurs connaissances restèrent dans le vague, et ils confondirent des substances diverses sous des dénominations identiques. A la vue, le sang est un liquide rougeàtre qui semble d'une constitution liomogène ; au microscope, celte liomogénéité disparaît, et, dans une portion iluide nommée le plasma, nagent des globules rouges et des globules blancs ou lympbatiques. Mais à leur tour ces corps sont susceptibles d'analyse cbimique, et, finalement, on trouve que le sang est un mélange très complexe de substances albuminoïdes, d 'hydrocarbonés, de corps gras, de minéraux, de matières accessoires destinées à être éliminées par la voie des sécrétions, et, dans certains cas morbides, d'êtres étrangers qui allèrent sa composition normale. C'est par ces études minutieuses que Pasteur et les autres savants, ses imitateurs, sont parvenus à découvrir le germe des maladies contagieuses et à trouver les moyens de préservation et de guérison.

Eclairé par ces résultats, le savant suivra la môme marche dans la constitution renouvelée des sciences sociales. Son premier soin sera d'écarter toutes les définitions confuses, qui sont une source permanente d'équivoques et qui s'opposent à l'établisscnuMit des vérités réellement scientifiques. Des exemples di^ pareilles erreurs pourraient être j)ris un peu partout, et m'une chez les écrivains (\\n ont la prétention de s'appuyer le plus sur l'observation. Elles méritent d'être signab'Cs surtout chez les anteurs qui se recommandent d'ailleurs par les (|ualités les plus estimables.

C'est à ce titre (|ue Montesquieu peut être choisi de préférence. « Il y a, dil-il, trois espèces de gouverne- « ments, le républicain, le mouarchiqne et le (les[)0- « tique. Pour en découvrir la nature, il suffit di' l'idée

7() LES CLASSES SOCL\LKS

<( qu'en ont les hommes les moins instrnits.Je suppose « trois définitions ou plulôt trois faits : l'un est que <i le gouvernement républicain est celui où le peuple <( en corps ou seulement une partie du peuple a la (( souveraine puissance : le monarchique où un seul » gouverne mais par des lois fixes et établies ; au li( u (( que dans le despotiqut un seul sans loi et sans i< règle entraîne tout par sa volonté et ses caprices «fli.

Les assertions de ce passage pourraient donner naissance à de multiples remarques. On se bornera à celles (jui se rapporlesît aux définitions.

<( Pour découvrir la nature des Gouvernements, il i< suffit de ridée qu'en ont les hommes les moins instruits ». Quand on s'adresse au public, cet appel au l)on sens peut flatter le lecteur, mais il est tout à fait impropre à découvrir les vérités cachées. La chimie serait restée éternellement stationnaire si, sur la foi du bon sens ou d'une observation superficielle, elle s'était confinée dans la doctrine des quatre éléments, confondant sous le nom d'air tous les gaz, d'eau tous les liquides, de terre tous les solides et de feu des principes encore plus obscurs. De même le sociologue soucieux d'exactitude ne doit pas s'arrêter aux surfaces et choisir, pour distinguer les gouvernements, les caractères les plus apparents ; car ces ressemblances extérieures pnivimt cacher des différences nombreuses et profondes. Il éviterait ainsi de réunir sous un titre commun des genres tout à fait disparates et ne tomberait pas dans l'inconvénient des classificaions artificielles.

« .Je suppose, continueMontesquieu, troisdéfinitions. ->

— L'est un tort d'admettre sans preuves ces trois di'-

liuilioiis ([ui serV('at de bu'^e à tout l'ouvrage. Eu l'ai-

son même de leur iuiportatïce, elles devaient être exa-

(I) Efprit des lois. Liv. l.<li. H.

LES :\ii;iii(>iji;s 77

minées avec un soin jiai-liculier. Puisque des conséquences déterminées découlent, suivant lui, de la nature d'un gouvernement, c'était une nécessité dr fixer cett(? nature dans une d( 'finition rigoureuse. Une hypothèse n'a pas de valeur par elle-même et no saurait en communiquer aux propositions qui en dérivent.

Il est vrai que Montesquieu considère ces définitions (( plutôt comme des faits >;, tant cette distinction entre les formes de gouvernement était un lieu commun à cette époque. — L'excuse est mauvaise. Car ces sortes de vérités admises d'un commun accord et qui paraissent à l'abri de toute contestation, ne possèdent souvent qu'une fausse évidence : elles ne sont que des préjugés très répandus. Le premier effort de la science est de dissiper ces vaines apparences.

Pour compléter les critiques sur le premier point, il faut ajouter que le vague dans les définitions s'accompagne d'une terminologie et d'une nomenclature manifestement insuffisantes pour les besoins scientifiques. La chimie serait difficilement sortie du chaos si Lavoisier et Guyton-Morveau n'avaient créé une nomenclature capable de nommer avec la plus grande netteté les substances simples et les corps composés. Non seulement chaque composé reçut un nom spécial <d par suite put toujours être, désigné sans équivoque possible, mais de plus le nom qui lui était allribué fut formé de façon à indiquer ses propriétés fondamentales, la nature de ses éléments, leurs proportions relatives et même leur rôle électrique. Ces remarques sur les progrès de lii chimie sont géïK'ralisablcs. l']lles s'('teiideut à foules les sciem-es (|ui ne sont capables d'aucune ac(juisition solide tant qu'elles n'ont point perfectionne; le langage, en le d('{)ouillant des à |»eu près de \a langue vulgair(\

Pour les sciences sociales, la même nécessité s'ini-

78 LLS CLASSES SOCIALES

posera sans doute. Si jamais elles peuvent se constituer, ce ne sera qu'à la condition de bannir les mots qui, à force d'avoir été employés avec les significations les plus diverses, ne sont plus susceptibles de recevoir un sens précis, une notation définie. Mais c'est là une tenlative qui ne peut être faite par des particuliers sans être exposée aux bizarreries et au ridicule. Pour avoir chance d'aboutir, elle exige le concours des savants les plus autorisés d'un pays ou même elle réclamerait une entente internationale.

Le logicien a seulement pour tâche d'indiquer les moyens les plus appropriés à la formation des notions scientifiques. Quant à la nomenclature, il lui suffit d'exprimer un vœu en faveur de cette réforme que Bacon réclamait avec tant de justesse pour les scitmcos de la nature « Car, dit-il, (l) les hommes s'associent par les discours, et les noms qu'on impose aux difTérents objets d'échange, on les proportionne à l'intelligence des moindres esprits. De là tant de nomenclatures inexactes, d'expressions impropres qui font obstacle aux opérations de l'esprit. Et c'est en vain que les savants, pour prévenir ou lever les équivoques, multiplient les délinitions et les explications. Rien de plus insuffisant qu'un tel remède ; quoi qu'ils puissent faire, ces mots font violence à l'entendement. »

Les plus grosses difficultés sont soulevées au sujet de la découverte des lois sociales. St. Mill passe en revue les différentes méthodes employées avec succès dans les sciences physiques, et, les soumettarxt successivement à la critique, ne fait grâce à aucune, sauf à <( la méthode déduclive indirecte. »

« Considérons par exi'm[)le, dit-il, le problème de « l'elfct du régime resiriclif et prohibitif de législation » commerciale sur la richesse nationale, et supposons

(I) Novum Oryaiiuiii. Liv. I, ;iph. 'i3.

Li:S MKTHODKS 79

'< que CL' soit la qucslioii scic^nlinquc qu'il s'agisso di;

« résoudre par voie d'expériences spécifiques. Pour ap-

« pliquerà cette question la méthode de difîérence...

« il nous faut trouver deux cas qui coïncident sur tous « les points, sauf sur celui qui est l'objet de la recher- « che. Trouvons donc deux nations entièrement sem- (( blables sous le rapport des avantages et des désavan- « tages naturels, dont les populations se ressemblent (( par toutes leurs qualités physiques ou morales, spon- « tanées ou acquises, dout les habitudes, les usages, " les opinions, les lois et les institutions soient iden- « tiques, sauf en ce que Tune a un tarif plus protecteur « ou oppose de quelque autre manière plus d'entraves « àla liberté de l'industrie : si l'on observe quel'unede « ces nations soit plus riche que l'autre, nous aurons là un « exper'nnoitinii crucis, une preuve expérimentale réelle « que t(d des deux systèmes est le plus favorable à la (( richesse nationale ». Et St. Millcontinue enaffirmant

"impossibilité de la rencontre de deux exemples de ce genre; car « deux nalions qui concorderaient en tout " excepté dans leur régime commercial concorderaient « également sur ce point ))(1).

St. Mill aurait pi'is [)laisir à montrer l'insuflisanco de «la plus j)arfaite des méthodes d'investigation scienlilique » qu'il n'aurait pas accumulé davantage les difficultés. Mais il semble que ces difficultés ne sont pas insurmontables.

Et d'abord est-il possible de rnicoutrer deux nations (|ui coucoi'dent en tout, sauf dans le régime protecteur ? — Si on s'éclaire par l'analogie, on voit qu'en Pliysi(jue e en Biologie rien n'est plus facile qui^ de trouver deux êtres exactement identiques dans leur nature et dans l'ensemble des influences qu'ils subissent mais ne différant qui' sur un point, celui (jui fait l'objet de la

(I) logique. Liv. VI, eh. VII g 2 .K: 3.

rcchorche. Pour cela, il suffit de prendre l'être à deux moments successifs de son existence, lorsqu'une circonstance nouvelle et diUeruiiuée vient à pénétrerdans l'ensemble des conditions antérieures. Dans l'expérience physique de l'anneau de S Gravesande, on considère une sphère métallique à la température du milieu aml)iant, puis chauffée à la flamme d'une lampe à alcool: dans son premier état elle traverse l'anneau placé audessus d'elle ; dans le second, le passage n'a plus lieu ; d'où l'on conclut qu'elle s'est dilatée et que cette dilatation est due à la chaleur, puisque l'augmentation de calorique est la seule condition nouvelle qui ait été ajoutée. Qu'on place un oiseau dans une atmosphère chargée d'oxyde de carbone, et bientôt il meurt. Ici encore les deux cas sont exactement semblables, sauf dans ime de leurs circonstances. La similitude peut être affirmée arec d'autant plus de sûreté qu'il s'agit non pas de deux individus appartenant à une même espèce, mais du même individu examiné à deux moments voisins de la dui'ée.

Unr Nation ne fait pas exception à cette règle. Si on la soumet — à des intervalles assez rapprochés — aux deux systèmes contraires du protectionnisme et du libre-échange, il devient possible de constater les iniluences des deux régimes sur la richesse nationale. VA qu'on ne dise pas que cette expérience appartient seulement au domaine de l'abstraction et de la théorie, b^lle est réalisable dans la pratique ; bien mieux elle il été fréquemment réalisée. Citons en particulier le 'l'raib' de Commerce que Napoléon III signa avec l'Angleterre, à Paris, le 23 février hS()(). A partir de cette époque toutes les autres conditions restant sensiblement dans le même état, la France se trouvait soumise ;\nne iniluence nouvelle, dont il devenait possible de mesurer les effets par les changements qu'elle apportait

LLS MÉTIlODlvS 81

dans la richesse nalioiia4e. Car, si les variations dans la richesse d'un pays sont coiislalables — et Sl.Mill ne soulève pas d'objection à ce sujet — l'augnieutatiou ou la diminution devaient élre sans incertitude rapportées à la levée des prohild lions antérieures.

La difficulté n'est pas de trouver deux cas exaclenifuit semhlabli's, mais de découvrir une loi qui soit applicable en dehors des faits qui ont expressément servi à l'établir. Ainsi, supposons (jue h.' libre-échaui^e ait été funeste aux intérêts français, serait-ce une raison pour le proscrire d'une façon absolue ? Il est évident que l'expérience vaudrait seulement pour des pays qui se trouveraient, vis-à-vis des autres pays contractanls, dans la situai ion respective de la France et de l'Auii;'!;' terre. Alors les objections de St.Mill reprennent leur force, mais pour d'autres raisons : c e.-l qu'il est très difficile de s'assurer de la ressemblance cnlre deux nations distinctes, ou plutôt une ressemblance complète n'existe pas. En ellet si les deux peuples comparés apparliennent à une même époque, ils occupent un sol ditférent et les analogies qu'on peut constater dans leurs liulntudes, leurs usages, leurs opinions, leurs lois et leurs inslitutions ne vont |)asjus- (|u';ï l'identilé. A plus forte raison les dilb'rences se manifesler(3nt-(dles, quand les nations, qui font l'objid dune étude comparée, sont séparées par un grand intervalle de temps; cîu- les progrès dans les sciences, le commerce et l'imluslrie ont amené des modilications dans les états sociaux. — Mais cette difficulté rentre dans le proI)lènie généi'al di; hi formation des n(dions, pjobième qu'on peut espérer ri'soudre par une analvse plus exacle des classes : ])ar la connaissance d(! leur natui'e, de leur rôle, de leurs fondions el des faits sociaux qui dérivent de leuractivité. Dans l'exemple choisi par St.iMill, on verrait que la mesure

82 ij:s classes sociales

proliibiliveou libre-échangiste a des eiîels divers suivant les classes sociales. Los unes éprouvent des perturbations et di's pertes, tandis qui? d'autres recueillejit des avantages et des profits : c'est une balance à établir. Elle le sera avec d'autant plus de facilité que les organes de la Société ont été plus soigneusement distingués et connus.

On aboutit donc toujours à la même conclusion, qu'il faut pousser le plus loin possible l'analyse sociale.

C'est encor;' par celte règle qu'on pourrait répondre aux autres critiques que St. Mill dirige coiître ce qu'il appelle «la méthode cliimique )). Sans les énumérer en détail et par ordre, on peut dire qu'elles se résument toutes dans cette objection fondamentale : l'empirisme pur, c'est-à-dire dénué de l'appui de la déduction, est impuissant à remonter des effets aux causes, toutes les fois ([ue les effets sont dus à l'activité d'un être complexe, dont les parties sont nombreuses, hétérogènes, mais solidaires — ce qui est le cas des sociétés. Cette impuissance dépend de trois raisons:!' la pluralité des causes (\\\\ peuvent se suppléer et produire ainsi des effets semblables — 2" le concours des causes qui ont besoin de s'unir en très grand nombre pour amener un effet déterminé — 3" r hostilité des causes qui se combattent, se neutralisent en jiartie et par suite n'apparaissent pas ou se révèlent mal dans l'effet. — A ces trois raisons signalées par St. ]\Iill pourrait s'ajouter cette autre qui est applicable également aux sciences biologi(jues et aux sciences sociales : la distance considérable qui sépare quelquefois un effet de sa cause, éloigncment dans le temps et dans l'espace. Par l'atavisme, un criminel tiendrait ses dispositions sanguinaires de (juelque lointain ancêtre; l'habitude sociale de lever son cbapeau en signe de politesse est — si l'on eueioit II. Spencer — un résidu des mœurs sauvages^

LES >i[':tiiodes 83

quand le vaincu so di'itouillail, de ses armes pour fléchir le vainqueur.

En admettant que Tinduclion, privée du secours de la déduction, soit incapable de découvrir les lois, ce ne st'rait pas une raison pour l'exclur:^ complètement et pour s'interdire ainsi les avantages qui peuvent résultt>r du concours de ces deux procédés de Tesprit. Il en serait pour les sciences sociales comme pour les autres sciences, où souvent les deux méthodes alternenl et s(.' complètent mutuellement.

L'observation avai.t conduit Pascal à rapporter l'ascension du mercure dans le tube de Torricelli à la pression atmosphérique. Pour fournir une preuve de la vérité de son hypothèse, il employa un raisonnement déductif de celte sorte. Si le poids de l'air est cause de l'élévation du mercure on de tout autre liquide dans un tube où le vide a été réalisé, les variations de poids de la colonne atmosphérique amèneront des variations correspondantes dans la hauteur du li([uide soulevé, (les difTérences de poids doivent exister au pied et au sommet d'une même montagne. Il s'agissait donc, pour vérifier l'exactitude de l'hypothèse,de procéder en mémo temps à, une doubb^ observation. Ce qui fut fait par Périer dans la célèbre expérience du Puy-de-Dôme.

De même l'étude comparée de la classe des Commerçants conduit — je suppose — à attribuer au mol if économique un rôle prépondérant dans les relations commerciales. Pour s'assurer que le désir du [)lus grand gain est la règle efTcctive de leur conduite, on pourra raisonner ainsi : Si un industi'iel trouve le moyen de fabriquer un article à meilleur marcln' que ses concurrents, sa clientèle devra augmenter d'ahoi-d dans son pays, et ensuite ù, l'Etranger, pourvu que des droits prohil)itifs ne viennent lui fermer ses débou-

St Li;s (:i>Assi:s snci.VLKS

clu'S. — Le controli' cxpéiiinental consistera à constater la réalité do ces conséquences et à montrer, par exemple, que les considérations purement patriotiques ne détournent pas les commerçants des achats fructueux. — Les ^]conoraistes ont fait un grand nombre de ces déductions, mais ils ont eu le tort de trop gén('raliser leurs conclusions, et d'appliquer les règles (•goïsles du marchand à toutes les classes de la Société.

D'ailleurs l'empirisme seul est-il aussi incompétent que le prétend St.Mill ?

Et d'abord que vaut l'objection de la pluralité des causes? La prospérité d'une nation peut tenir, dit St. Mill,à plusieurs causes, comme la sécurité, la richesse, la liberté, le bon gouvernt'ment, la moralil»- pul)lique, la culture générale. En siip|)o?ant que deux nations à système prohibitif soient prospères, il sera interdit de conclure que bnir prospérité est due aux tarifs protecteurs, alors même (ju'clles s'accorderaient seulement sur ce point. Car leur (Hat de prospérité pourrait dépendre chez l'une, par exemple, du bon gouvernement, chez l'aulre de l'exet^llence de la moralité publique.

D'abord « la prospiM'ilé dune nation » estune expression vague et tout à fait impropre pour désigner un ('tat déterminé. Prospt'i'it(' est synonyme de bien, et ou sait combien cette notiou du bien — si claire en apparence — est exposée à des interprétations diverses. Le bienest,suivaul Icsécoles de moralistes, le plaisir, l'utile, l'altruisme, la pitié, limpassiljilité, la science, lascélisme, la soumissiou ii l'aulorilé religieuse, l'amour de Di<Mi, ("te... La pi'os[)(''rilé pri'senterait suivant les [)oiuts de vue la nu'^me diversité de sens, les mêmes opjK)silious radicales. Dour les liomains, la prospérité (Hait de pouvoir uicllrc eii ligue de .bataille beaucoup

LES MÉ'lIKtKKS . S-'i

(le légions bien armées. Pour les Tyrieiis ot les peuples adonnés au commerce, c'est (rétablir des comptoirs dans toutes les contrées, et de sillonner les mers de vaisseaux marchands. Les Israélites et les nations, où dominent les int('rêts religieux, voient la prospérité dans le maintien du culte, dans la rigoureuse observance des rites et dans la présence de quei(jue prophète inspiré. Jaloux de leur indéj>endance, les Suisses (k'puis des siècles ne mettent rien au-dessus de leur autonomie. Aux Etats-Unis, la puissance de l'industrie et le (lévelo])p!,'ment du commerce servent de mesure à bi prospérité. — Au sujet de bi tpK^stion posée par St.Mill, le premier point serait donc de dissiper le vagui; du mot et de bien iixer la signil'icalion- qu'on lui atti'ibue.

Supposons qu(^ la diversité des vues cesse et que la prospérité, dont il s'agisse de rechercher les causes, soit l'abondance des richesses. .Même ainsi réduite et déterminée, la question ne pourra cependant être résolue par la méthod(; de concordance, puisque la richesse nationale tient à des causes multiples. Un peupb; peut s'enrichii' {)ar la conquête, [)ar les tribus impos('s aux vaincus, par r(''tendue et la richesse des colonies, par le commerce, |)ar lindustrie, par 1 épargne et les cjualités morales, par la sagessi; du gouvernement ou même par lesdi'couvertes scientiliques et parle d('veloppenient des arts.Tant qu'on considère une nation dans son ensemble^ l'argumentation de St. Mill semble irréprochable, et récu(Ml de la pluraliti' des (causes ne peut être évité.

Au conlrair(^, C(;tte dilïiculté s'amoiiuli'it et b'ud ii dispaiaitre.ù mesurecju'on portt^ l'analyse jdus loin. Lr. richesse nationale se com|)ose de la richesse des dilb'rentes classes. Chacune de ces classes a des intérêts concordants, ou distincts et opposés. Examinons-les

86 l'ES CLASSES SOCIALES

successivement, pour voir les effets produits sur chacune d'elles par le libre-échange ou le protectionnisme. Nous découvrirons ainsi que les mêmes classes sont affectées d'une façon analogue, dans des circonstances identiques et faciles à déterminer. Enfin, pour arriver à un résultat d'ensemble, il ne resterait plus qu'une balance à établir entre les deux groupes de classes — celles qui ont une perte à subir et celles qui out des profits à réaliser. Pour reprendre l'exemple donné plus haut « Le Traité (Anglo-Français), fut, dit M. Rambaud il), bien ou mal accueilli par les producteurs Français, suivant qu'il favorisait ou menaçait leur industrie. A Paris, à Lyon, à Bordeaux, à Cognac. par exemple, les producteurs d'articles de Paris, de soieries, de vins, d'alcools s > réjouirent. A Roubaix, à Mulhouse, les producteurs de fer et d'acier s'inquiétèrent. Il y eut des régions libre-échangistes et des restons protectionnistes. Dans les unes comme dans les autres, si les producteurs n'étaient pas d'accord, les consommateurs étaient à peu près unanimes. Le traité de commerce permettait d'acheter les produits manufacturés d'Angleterre, les sucr(^s et le café de ses colonies, à un bon marché jusqu'alors incoanu ».

Cet exemple montre, avec une suffisante clarté, la marche à suivre pour résoudre le problème [)ùsé par le logicien anglais.

Afin de pouvoir employ<'r la nK'thode de coiîcordanc(>, il faudra analyser l'effet, c'est-à-dire examiner rinllnence ex(M-cée par le n'gime nouveau sur les classes intéressées. L'avanla,ue de cette analyse sera de déterminer avec exactitude la nature de l'elfet. Ainsi on apprendra que les indu>tri(;s des tissus, du fer et de l'acier recevaient en France un dommage,

(1) Civilisation Coiiteinporaino en Franco p. 700.

l:;s MÉTiionRs 87

dont l'étendue pourrait être mesurée [)ar les statistiques.

Ce premier résultat acquis, la i-echerclie de la cause ou de la loi deviendrait facile par les dilTérentes méthodes expérimentales. — Si toutes les conditions pour la faijrication des tissus, du fer et de l'acier restent Irs mêmes à l'exception d'une, c'est la nouvelle condition qui est la cause du changement. — Voilà pour la méthode de différence. Quant à la méthode de concordance, elle serait applicable ainsi. Il faudrait réunir des cas variés où les industries souffrent du même mal : la difficulté d'écouler leurs produits. On trouverait que tous ces cas concordent par la présence d'une circonstance commune, la rencontre sur un mêMue marché de produits similaires à des prix inférieurs. Plus la différence entre les prix est nnirquée, plus l'industrie inférieure se trouve menacée ; si elle ne se transforme pas, elle meurt.

Pour le concours des causes, les dinicultés ne sont pas en sociologie j)lus grandes que dans les autres sciences, mais à une condition, toujours la môme, c'est que les effets seront l'objet des analyses et des distinctions requises.

Deux cas peuvent se présenter : 1" ou les causes forment une série dont les termes dépendent des termes antérieurs ; 2° ou elles forment un ensemble dont les parties agissent simultanément.

Si les causes sont disposées en série, la règle sera, comme pour les autres sciences, de remonter à partir de l'elfct jusqu'à la caust; initiab', mais en prenant soin de parcourir tous les intermédiaires. Une locomotive se déplace sur les rails d'un chemin de fer, et franchit en peu de temps des distances considérables. C'est un effet qui est dû au mouvement de rotation d'une ou de plusieurs paires de roues ; ces roues sont action-

88 LKS Cî.ASSFS SOCIALES

nées par les mouvements de va-et-vient des bielles articulées à la tige d'un piston, tige guidée dans des glissières ; le piston se meut d'un mouvement allernatif dans un cylindre de l'onte, oii arrivent, tantôt d'un côté, tantôt do l'autre, des jets de vapeur d'eati ; cette vapeur est portée à une forte pression par la disposition d'une chaudière tubulaire à foyer interne. Toutes ces dispositions sont également nécessaires pour la production de l'effet, et si parfois on dit que l't^fTet est dû à la vapeur, on sous-entend les autres causes, faciles à suppléer, pour appeler l'attention sur la puissance motrice de la vapeur. Point de difficulté pour les machines construites par l'industrie humaim\ puisque la nature et le rôle de chacune des parties sont exactement connus. Mais en est-il de môme pour les organismes et pour les sociétés ? Avant Cl. Bernard les plivsiologistes étaient assez enclins à penser que les phénomènes vitaux échappaient au déterminisme des faits physico-chimiques, ou que du moins — si les lois existaient — il était impos'^ihle de les dégager, au milieu de la complexité inextricable des actions et réactions organiques.

« Il estjusle de dire sans doute, dit Cl.Bernard,(l ) que les j)arties constituant d(> l'organisme sont inséparables physiologiquement les unes di'S autres, et que toutes concourent à un résultat commun. Mais on ne staurait conclure de là qu'il ne faut pas analyser la machine vivante, comme on analyse une machine brute, dont foules les parties ont également un rôle à remplir dans un ensemble ». C'est ainsi que la nutrition, la respiration, l(>s s(-cr('lions, la circulation sanguine, la mécani(|ue des mouvements, les actions des muscles, l'excitation (lescenlr;>s nerveux, ont fait rol)jet d'élu- (le< distinctes. Puis, chacune de ces études est divis(''e

(1) InliodHcliDU à la Miuteclnc expert ninildle, p. l;ji.

T.KS >IKtII(>D!:S SU

elle-niènip. riciéul étanl d'après Cl. Bcriianl ilf « (li'coinposer succossivemiMit tous les pliénomènes complexes en des phénomènes de plus eu |)lus simples, jus(|irii leur r(îduclion à deux seules conditions élémentair(»s, si c'est possible ». Soit par exemple la respiration dans les mammifères. Le fait initial est l'absorption de l'nir atmosphérique et le rejet d'acide carbonique, d'azote, doxygène et de vapeur d'eau. Pour mieux faire ressortir ranaloj^ie de cet exemple avec celui de la locomotive, suivons dans i"e\[)lication la même marche régressive. — Les gaz rcjetés dans l'atmosphère ont été chassés des bronches par le resserrement du poumon, qui se r('tracte à la fai^on d'un ressort en vertu de sa propriété élastique ; c'est là le mécanisme de l'expiration. Mais d'où venaient ces gaz? L'azote, qui semble n'avoir d'autre rôle (|ue de modérer l'action de l'oxygène, vient de l'extérieiu' et y retourne en même j)rop()rtion. L'oxygène aussi vient de l'extérieur, mais la (juanlité rejetée est inlerieure à celle qui a été absorbée. Quant à l'acide carbo ique et à la vapeur d'enu qui saturiMil l'air exj)ir(', ils sont le pi'oduit deréactions internes. Le<(jiielles? — La vapeur d'eau vient poiu* une r.iiljle partie de lu combinaison de l'oxygène avec riiydi'ogène des ('lémenls organiques, mais la plus grande ([nantit(' lient an phénomène physique appidt' la transpiration pulmonaire, luilin l'acide carboniqm» est h; résultat (h; l'oxydation du carbone contenu dans le sang, oxydation qui s'est produite quand l'oxygène et le sang se sont trouvi's en présence dans les cellules pulmonaires. 11 ne reste plus qu'à expliquer cette rencontre. Elh; a lieu d'un côté par l'inspiration de l'air atmosphérique — le |)hénomène initial — de l'autre, par l'appoi't du sang veineux, r(''paudu dans toutes les parlies du poumon pur les ai'tt'rioles de lartère pulmonaire.

î)0 LKS CL.'VSSES SOCIALES

La régression dans les sciences sociales, pratiquée d'une façon analogue, aura ciiance également de découvrir rencliaînemeni des causes.

L'industrie métallurgique Française eut à souffrir du traité de commerce conclu avi^c l'Angleterre. A quelle série de causes faut-il rapporter cette crise ? Tout d'abord il faut déterminer exactement la nature de l'effet sur lequel porte la recherche. Lacriseconsisla en industriels ruinés, en usines fermées, en ouvriers congédiés, privés de leurs ressources ordinaires et par suite se trouvant eux et leurs familles dans une situationmiséralde. Les petites usines se fermèrent, parce que les commandes habituelh^s firent défaut. — Les commandes cessèrent, parce que les commerçants purent s'adresser aux industriels anglais. Et enfinces commerçants donnèrent la préférence aux produits anglais, parce que ces produits, étaient à meilleur marché et permettaient ainsi de réaliseï' de plus grands bénéfices. Nous arrivons ainsi à la loi qui régit le genre d'activité propre aux commerçants : dans la classe des commerçants le motif économique domine ; ou, c'est le désir du plus grand gain qui est la règle souveraine des transactions commerciales.

L'étude des maladies virulentes a montré comment des affections, en apparence spontanées, étaient dues en réalité à des spores restées longtemps inaclives mais (jui s'étaient développées dès qu'elles avaient rencontré un terrain favorable. Ainsi, si une épizootie se d('clare dans une région, la cause est une épidémie ancii'une qui a survécu latente, grâce à la persistance des germes. De même en Sociologie. L'effet j)eut être très (doigné de la cause, mais, par une observation sagace, on peut découvrir le lien plus ou moins obscur (|ui rattacdie fid'fet à son (origine lointaine. Ce lien n'a du reste rien de mvstérieux. 11 con-

Lr:s MÉTHODES 91

sisto en des usages, qui se transni(>iloiit à travers 1rs générations en restanl les nirmes dans leurs formes extérieures, mais dont la significalion se perd en se dégradant de plus en plus av(?c le temps. Ou encore une idée reste longtemps enfouie dans les livres sans influence et sans action. Mais qu'elle vienne à pénétrer dans un esprit fécond, elle reprend des forces nouvelles. Par une sorte de contagion, heureuse ou funeste suivant le cas, elle s'insinue dans une foule d'autres esprits et oriente les volontés dans un sens nouveau. C'est une idée perdue dans quelque fragment du Pythagoricien Philolaûs, qui inspira à Copernic son hypothèse du mouvement de la terre. C'est la Bible, vulgarisée par Luther et Calvin, qui provoqua le mouvement de la Réforme. Ce sont les républiques anciennes qui ont servi de modèle aux politiques de la Révolution .

Une remarque à ce sujet. Lorsqu'un changement provient de l'initiative individuelle, il n'appartient à la sociologie qu'au moment où il se répand dans la société par imitation ou contrainte. Tant qu'il n'existe qu'à l'état d'idée ou de projet dans uneconscience, c'est à lapsychologie qu'il appartiendra d'enexpliquerla genèse dans l'esprit suj)érieur. Mais cette, genèse est obscure, et, si les découvertes du génie ont sans doute leurs causes déterminantes, ces causes sont trop nombreuses, trop variées et trop obscures pour être réduites en formules. (Par là il se glisse dans l'histoire et dans les sciences sociales une part de contingence que nous avons reeonnue).

Mais l'idée lancée, elle se répand dans certains milieux favorables à son éclosion, ou au contraire rencontre des obstacles dans d'autres milieux l'éfraclaires. Les classes sociales peuvent être comparées aux espèces vivantes. El, comme celles-ci sont accessibles aux

02 LES CI.ASSKS SIM.IVLKS

microb.^s ou parviennent par une immunité naturelle ou acquise à repousser leurs attaques, de même, en présence d'une nouveauté, les divers groupes sociaux se comportent suivant leurs répulsions ou leurs tendances propres.

Le problème de dillusion devi» nt alors de nature sociologique. Pourquoi, par-ex('m}de, tel acle accompli en religion dans un but détermintî s"est-il déj:,radé, a perdu sa signification primitive et s'est transformé en un symbole obscur et muet ? Soit, pour préciser, l'eau bénite que les catholiques touchent du bout des doigts à l'entrée des églises et avec laquelle ils font le signi' de la croix. Autrefois ce geste passait pour avoir une vertu purificatrice. Aujourd'hui c'est un simple acle de déférence ou de vague piété; chez beaucoup c'est un acte machinal. La cause du changement réside dans les prèlres qui, dans leurs instructions, évitent de s'appesantir — ainsi qu'ils le faisaient au moyen-âge — sur !a présence toujours menaçante du démon. Et ils agissent ainsi, parce qu'ils savent combien les croyances anciennes ont de peine à lutter contre les progrès scientifiques. La solution se trouve ainsi dans la connaissance des dispositions actuelles de la classe sacerdotale. De sorte qu'on aboutit, comme précédemment, au problème qui consiste à déterminer le type propre à une classe. Nous verrons dans une autre partie la façon de résoudre le plus correctement possible ce problème, dont la solution peut servir de clé à une foule de difficultés.

La résolulion en causes s[)éciales est réalisable par voie exjjérimcntah', (juaud ces causes agissent successivement et que cbacuuc est délerminée par l'action di s causes antérieures. Mais b' ikimuI ponrrail-il être n\i\>\ dénoui' dans le (huixième cas, celui du concours di s causes : cost-à-dire du cas où elles agissent simulta- U(;ment pour la productimi d'un seul ell'et?

LKS MKinoDllS !)'}

I.es auteurs modernes ont beaucoup insisté sur la solidarité qui unit les différentes parties de la sociélé, solidarité si grande que 1 une (juelconque reçoit Tinfluence de toutes les autr.s. « Chacun des éléments » sociaux, dit A. Comte (1), cessant d'être envisagé d'une )) manière absolue et indépendante, doit toujours être » conçu comme relatif à tous les autres, avec lesquels » une solidarité fondamentale doit sans cesse le com- » biner intimement. » De là ces comparaisons si fré- (juentes entre les sociétés et les êtres vivants où chaque organe est uni avec les autres, dans des corrélations si ('Iroiles qu'il est lentenu'nt façonné par eux, et que sa forme devient ainsi capable de révél(3r la nature el les fonctions de tous les autres.

En supposant que la sociélé soit divisée en ses différentes classes considc'n'cs comme autant d'organes doués de fonctions spéciales, il faut pour expliquer la nature de ces classes, tenir compte dt; toutes les influences concourantes que les autres classes ont exercées sur chacune. — Ainsi pour reprendre l'exemple donni' plus haut, linduslrie métallurgique est affectée, dans chaque pays et aux diverses époques, par des causes nombreuses, et à son tour elle modifie les autres états sociaux. Les influences qu'elle subit son! I" d'ordre matériel : In richesse des minerais, l'abondance du bois et de la li<juil'.» dans la môme région, la facilité des voies de communication... 2° de nature sociale: la ([ualité des ouvriers, le |)rix de la m;iiudfriivre, l'organisation du travail, l'habileté des directeurs ; les ca})ilaux ; l'état des mieurs et de la religion ; la fornu' du gouvernement, les lois civiles et politi(iues. 3' di- naliiic iuti'rnationale : le libre- ('changi- ou le [)rotectionnisme, la coucurrence, l'imitation ou la contrainte à la suile d'une défaite. Com-

(II Cours (Je Fliilusopliii^ l'osilivc. T. 1\ p. 2'M.

mont se reconnaître au milieu d'une |)areille complexité, et distinguer ce qui appartient à chacun de ces éléments dans la production de Teftet? — C'est en procédant par analyse et en déterminant la loi (jui régit chaque genre d'influence, ainsi que cela a lieu en pliysiologie. Aucune difficulté pour les conditions matérielles : la prospérité sera — toutes choses égales d'ailleurs — d'autant plus grande que les minerais seront plus riches, le combustible moins cher et a une plus grande proximité. Pour les influences sociales, il faut examiner les conditions immédiates de la production : le travail ou mieux les ouvriers ; la direction ou les patrons ; les capitaux ou les bailleurs de fonds. Car les autres influences ne sefont sentirque par l'action qu'elles exercent sur ces agents directs de l'industrie métallurgique. Nous sommes conduits de nouveau à résoudre ce problème vraiment fondamental en sociologie : Comment tracer le [ype d'une classe sociale, par exemple, de l'ouvrier, du patron, du capitaliste ? Et comment suivre les modifications de ce type d'après l'action exercée par les autres classes?

Cependant, alors même que ces difficultés seraient levées, le problème propre au concours de causes ne pourrait être résolu par la méthode expérimentale. Par la simple comparaison de cas variés, il semble impossible d'altribuer^avec quidque précision, la part qui revient à chaque agent dans la })roduclion de lelfet. Par exemple, la décadence de l'industrie métallurgique peut être due aux exigences exagérées des ouvriers, à l'insuffisance des connaissances techniques chez les directeurs, ou à la faiblesse des capitaux employés. Et comme toutes ces causes peuvent agir dans les proportions les plus variées, la régression de l'elTet à ces causes est impraticable.

L'expérience demande alors à (Mre complétée par la

déduclion, qui suit une marche inverse. Au lieu de partir de Teifet pour aller aux causes productrices, le savant part des causes, agents et forces qu'il suppose engagés dans une action commune pour la réalisation de l'effet ('tudié; il unit ensuite ces causes et les combine de telle sorte que les inlluences inhérentes à chacune donnent précisément l'effet comme résultante.

Le succès de celte opération est subordonné à cette triple condition : 1° que les lois primaires soient exactes ; 2° que le raisonnement qui les associe soit correct ; 3" que le résultat soit contrôlQ par l'expérience.

Les lois primaires s'obtiennent par l'analyse. Si les agents formaient un faisceau indissoluble, les lois qui régissent leur activité resteraient toujours problématiques. Mais le propre de la science est précisément de rivaliser de subtilité avec la nature, et, par des abstractions aussi habiles que prudentes, d'arriver jusqu'à la trame des faits j)our découvrir dans les éléments la raison des ensembles.

C'est en géométrie que cette marche a d'abord été suivie, et avec le succès que l'on sait. Ainsi le géomètre fixe dans une définilion l'idée de la perj)endiculaire, puis il ei étudie la propricHé l'ondanicnlalc, à savoir qu'elle est plus courte que les obliques })arlant de son sommet et aboutissant à la môme droite. Partout où il rencontrera des perpendiculaires, il sera assuré — sans avoir besoin d'une nouvelle démonstration — de la constance, du rapport une f(jis dt;couvert.

La certitude nuilhématique a st'duit beaucou[) d'esprits, ([ui ont été tentés de transporter en sociologie les procédés des sciences exactes. xMais ces procédés ne lui sont pas a[q)Iicables. Dans les mathématiques, chaque réalité — perpendiculaire, oblique, triangle,

96 LKS c;i.Assi;s sociales

cercle — a une nature si di-jinie que les rapports entre ces diverses réalités donnent naissance à des propositions réciproques, propositions qui se présentent sous cette forme : Si A est I), il est vrai de dire aussi que B est A. Par exemple deux obliques, qui s'écartent également du pied de la perpendiculaire, sont égales ; et réciproquement, si deux obliques sont égales, elles s'écartent également du pied de la perpendiculaire. Cette réciprocité des propositions mathématiques confère à la démonstration une plus grande souplesse sans lui rien enlever de sa rigueur. La forme générale du syllogisme est celle-ci : dans la majeure on affirme qu'une qualité A est la marqut> dune autre B ; la mineure exprime (ju'un être C possède la première qualité A, de sorte qu'on peut lui attribuer légitimement la seconde B. Cette marche dans le syllogisme ordinaire ne pourrait être modifiée, sans qu'en même temps il fût i)orté atteinte à la rectitude du raisonnement. Ainsi il serait interdit de tirer une conclusion, alors même qu'on aurait reconnu dans l'être C l'existence de la qualité B, parce que, en dehors des mathématiques, les propositions générales ne sont pas ordinairement des propositions réciproques. Ce serait un raisonnement vicieux de dire : Le carbonate de chaux donne par la ctialeur un dégagement d'acide carboni(jiH) ; l'homme dans la respiration exhale de l'acide carbonique, donc il décompose du carbonate de chaux. Ce (jui est impossible dans les autres sciences est d'usage courant en Géométrie. Soit par exemple une j)erpendicnlaire OC abaissée du centre 0 d'une circonférence sur la (^orde A B; on prouve ainsi (|u"elle divise la corde en deux segments égaux. Majeure : les ol)li- (|nes égales s'écartent également du ^ pied de la })er|)(;ndiculaire ; les rayons OxVet ()B sont des obliques

LES MÊTIIODHS 07

égales (iniiiftiire), donc elles s'rcartent égaleinenl dii pied de la perpendiculaire, ce ipii revient à dire que les lignes A G et A B sont égales. Mais on pourrait suivre aussi cette démonstration : A G est égal

à la racine carrée de AO- — OG- ou V'r- — OG- ; d'un

autre côté GB = N^O H- — U G- ou Vr- — 0 G' ; donc G B est égal à A G. Gette forme de démonstration est si usuelle, surtout en algèbre, et en môme temps si rigoureuse et si évidente quelle a été érigée en l'axiome suivant: deux ([nantîtes égales à une même troisième sont égales entre elles : A = B, G = B, donc G = A.

L'erreur des auteurs qui se sont eTforcés de transporter la méthode mathématique dans les sciences sociales tient a une double illusion. La première — qui a été signalée plus haut — vient iTune généralisation portée à l'excès, généralisation si excessive que, sous prétexte d'une plus grande précision, on appauvrit la nature de l'homme, on la dépouille de la multiplicité de ses attributs et on la réduit vraiment à l'état de fantôme, sans vie et sans réaliti'. — I^a seconde illusion consiste à considérer l'activité humaine comme étant exclusivement déterminée par un motif. Pour Ilobbes, c'est la peur qui partout et dans toutes h s circ(jnstances dirige la conduite, (it pour Bentham, c'est l'intérêt. Mais quel que soit ce motif unique, le sophisme est le môme. Les démonsiralions jjrenncnt une apparente rigueur, mais cela aux dépens de la vérité. Gar le propre non seulement des hommes ou des animaux mais de tous les èlres réels est de manifester IfMir acliviti'', d'une façon variée suivant le genre d'inilueuces qu'ils subissent. Ge ne sont pas des essences absolues, fixes et immobiles comme les figures de géométrie. La per[)i'n(liculair(ï est toujours une droite, (jui [)ar sa rencontre avec une autre forme deux angles

droits, et elle ne pourrait perdre cette propriété sans être en même temps détruite. Cette rigidité n'existe ni en physique, ni en biologie, ni dans les sciences sociales. Ainsi le fer se dilate par la chaleur, il s'oxyde à l'humidité, il s'aimante sous l'action d'un courant, il se transforme en fonte ou en acier par son union avec de petites quantités de carbone et de silicium ; le phosphore le rend cassant à froid, le soufre et l'arsenic lui donnent la propriété de casser à chaud.... Un organisme est le siège de propriétés 1res diverses. Par ses racines une plante emprunte au sol de l'eau, de l'ammoniaque et des sels ; la chlorophylle des feuilles, sous l'influence de la radiation solaire, décompose l'acide carbonique emprunté à l'atmosphère et fixe le carbone dans les tissus ; la fleur, à la lumière comme à l'obscurité, absorbe de l'oxygène et élimine l'acide carbonique qui résulte d'une combustion lente des composés organiques. — L'animal n'est pas seulement doué des fonctions végétatives, mais il a des sensations, des désirs, de la mi'moire ; il se meut dans l'espace et agit, poussé par la faim ou la soif, attiré par le plaisir, retenu par l'idée d'une souffrance, emporté par la peur ; il varie avec l'ège, d'après ses habitudes et d'après son genre de vie domestique ou sauvage. — Pour l'homme, la variété de ses actions est encore plus graude,et tour à tour les motifs les plus divers dominent sa conduite. Un mendiant a pour préoccupation exclusive de satisfaire les besoins les plus urgents : obtenir des aliments grossiers, se défendre du froid, trouver un gîte, éviter les maladies. Le nobh; Hidalgo supporte stoïquement la misère et s'impose sans regret les plus dures privations, heureux pourvu qu'il fasse illusion sur son indigence. Le soldat, fier de sa force et do son courage, n'hésite pas à aflronter le danger ; devant le péril la femme pleure et prie. Le

LlvS MÉTHODES 99

commerçant songe continuellement aux moyens de multiplier ses gains ; le vrai moine abandonne ses richesses, vit de racines, se mortifie, et, persuadé de la vanité des œuvres humaines, il arrose le bâton desséché qu'il a planté dans le sol. Les Quakers visent surtout à l'indépendance ; les Jésuites passent pour avoir l'amour du pouvoir: dédaigneux de la réputation personnelle, ils sont satisfaits, pourvu que leur Ordre triomphe et qu'ils parviennent à soumettre les autres classes, en les pliant à leurs idées et à leurs desseins. Le savant s'attache à la vérité ; sa grande ambition est d'accroître de quelque parcelle le domaine scientifique. L'industriel ne s'intéresse qu'aux applications pratiques de la science, et l'artiste, atlirépar la beauté, en poursuit partout la réalisation se faisant créateur des belles formes, des harmonies et des émotions esthétiques. Voilà bien des motifs différents ! Et il n'est pas étonnant que les auteurs, qui pour suivre la méthode géométrique ont méconnu cette variété, soient arrivés à des conclusions inacceptables.

Si la déduction est possible dans les sciences sociales, ce n'est donc que sous la forme qu'elle prend dans les sciences de la nature. Or pour arriver aux lois primaires en physlcjne et en biologie, il faut étudier S('par('ment les dilT('r(Mites propriétés des corps, la pesanteur, la clialeur, l'cUectrieité, le magnétisme, et, (juand il s'agit des organismes, résoudre ces ensembles en leurs parties composantes. L'opération consiste alors à isoler chaque élément, .à déterminer sa nature et à découvrir son action propre. Ainsi dans un être vivant, on étudie chaque api)areil, c'est-à-dire l'ensemble des parties qui exécutent de concert une fonction ; puis, (h'coniposant à leur tour ces appareils, on s'attache à la connaissance des différents organes ; enfin, l'analyse étant encore poussée plus loin, on arrive

aux divers ordres de tissus, qui ont cliacun une forme propre et sont le siège d'une activité spe'ciale.

C'est donc par l'analyse, et par une analyse poussée jusqu'aux éléments vrais de la Société, que le savant parviendra à résoudre la première difficulté relative au problème de la déduction : découverte des lois primaires.

11 semble que jusqu'à présent celte analyse ait été faite sans méthode et sans une conscience bien nette de la valeur insuffisante des prémisses. — Les Anthropologistes se sont occupés surtout de rattacher à la Race ou à un ensemble de caractères physiques déterminés les tendances de la sensibilité, les aptitudes intellectuelles, les (jualités du caractère et les dispositions actives. Mais ils ne tiennent pas compte des influences modificatrices, comme le milieu, l'éducation et surtout le genre de vie ; ils méconnaissent la grande plasticité de l'esprit humain, et ils arrivent à des conclusions trop absolues, conclusions qui sont le plus souvent en pleine contradiction avec la réalité. — Les Economistes ont fait tout graviter autour de l'intérèl, soumettant toute l'activité humaine à cette loi unique et dominatrice : la loi de l'offre et de la demande. Mais c'est composer une société exclusivement de marchands et méconnaître les motifs d'ordre étranger h rinlérét,qui règlent la conduite propre de beaucoup d'autres classes sociales. — Taine a eu le mérite de ne pas réduire — sous prétexte de sinî})licité et de rigueur — toutes les sources d'activité à une seule, et, dans ses explications des })hénomènes sociaux, il fait entrer en ligne de compte trois facteurs : la race, le milieu et le moment. Cette analyse, déjà plus complète, appliquée à la littérature, à l'art et aux sociétés sert de fil directeur au milieu de la multiplicité iulinie des j)b('noniènes à étudier; elle permet de tracer

les lignes générales et de mellro en lumirre des cartictères saillants. Mais elle a le tort de ne pas serrer la réalité d'assez près, condamnée à la rigidité systématique par la notion de race, que Taine considérait faussement comme une entité absolue et immuable. Les deux autres notions, le milieu et le moment, présentent un plus grand intérêt scientifique, à cette condition de les décomposer nettement en leurs cléments et de montrer le rôle de chacun d'eux. C'est d'ailirurs dans cette voie analylique que Taine s'était engagi' de plus en plus — ainsi qu'on l'a montré par une citation caractéristique empruntée à ses Dn-îiiers Essais de Critique et d Histoire (1).

Quels sont pour nous les principes fondamentaux de l'analyse destinée à fournir les lois primaires ? Il faut: 1° décomposer la Société en ses différentes classes ; 2'^étudierles tendance caractéristiques de chaque classe, tendances déterminées par ses i)esoins, ses désirs, ses sentiments, ses connaissances, ses idées, ses moyens d'action propres (coniine la force, la puissance mystique ou la contrainte légale) et enfin par ses habitudes et ses traditions ; 3° étudier les diverses i-ifluences capables de modifier ces tendances, influences qui naissent de l'action des autres classes — comme le gouvernement, la puissance religieuse, les classes rivales, hostiles, supérieures ou subordonnées ; puis des choses — comme le milieu naturel avec sa faune, sa tlorc, ses mines, ses rivages, la richesse ou la pauvreté de son sol ; et comme le milieu modifié par l'industrie humaine avec tout l'ensemble des produits accumulés depuis des époques très reculées. Ces produits ont une importance très considérable, puisqu'ils comprennent l'aménagement du sol, la i'iibi'ication des outils et des machines, les fortifications et les travaux d(» (h'fensi'.

(I) V. Suprà p. 6!».

rétablissement des routes, canaux et chemins de fer ; la réserve des métaux précieux qui servent de monnaie ; les livres oii sont consignées les œuvres scientifiques, historiques et littéraires ; les collections de tableaux et de statues ; les traditions religieuses et les recueils de lois.

4° A ces influences il faudrait encore ajouter celles qui proviennent des relations avec les autres peuples.

Mais on comprend que ces influences n'ont pas toutes la même valeur et que, suivant les cas, beaucoup seraient négligeables, parce que leur action serait trop incertaine ou trop faible. 11 iaut surtout s'attacher au point central qui est la notion de classe. Quant aux autres intluences, elles ressemblent parfois à ces cercles formés sur l'eau par la chute d'une pierre, cercles qui vont sans cesse en s'élargissant et qui finissent par une ride imperceptible.

Quand les lois primaires sont découvertes, il faut les unir par le raisonnenn-nt, de fa(^on que leur résultante corresponde à la réalité étudiée.

Cela n'est possible qu'à la condition que chacune des lois élémentaires se comporte dans cette union comme si elle était seule, c'est-à-dire que chaque cause produise son effet d'une façon indépendante. En un mot, suivant le langage usité, il faut qu'il y ait non synthèse chimique, mais simple composition des causes. Dans le cas de synthèsi} chimique, la déduction est inapplicable, parce que dans l'effet total n'apparaît pas la ])art d'effet qui revient aux corps composants. xVinsi, quand le chimiste combine l'oxygène et l'hydrogène sous l'influence de l'étincelle électrique, il constate le résultat, mais il se trouvait incapable de le prédire par la seule considération des corps simples et de la nature de l'agent. — La Mécanique se prête le mieux à la déduction parce que les forces productrices

LES MÉTHODES i 03

du mouvement conservent toujours leur action propre, de sorte que la résultante est la somme algébrique de tous les mouvements simples. Dans sa révolution autour du Soleil, la Terre décrit une courbe elliptique dont tous les points sont — pour chaque unité de temps — déterminés par le concours des deux forces tangentielle et attractive, comme ils le seraient par l'action séparée et successive de ces deux forces. La réflexion dans les miroirs spliériques est un autre exemple de composition des causes. Si l'on connaît ces lois élémentaires: l^que l'angle d'incidence est égala l'angle de réflexion ; 2° que la réflexion se fait dans le plan formé par le rayon incident et la normale ; 3» que chaque point de la sphère peut être considéré comme une petite surface dont la normale passe par le centre ; si d'un autre côté on suppose que les rayons lumineux sont parallèles à l'axe du miroir, on pourra en conclure qu'ils viendront tous se concentrer en un point, le foyer ; point situé environ au milieu de la ligne qui joint le sommet du miroir h son centre. En Biologie, la composition des causes trouve aussi sa place; et, à mesure que les lois élémentaires sont mieux connues, la prévision d'effets combinés devient plus certaine. Pourquoi, par exemple, les différentes parties du corps humain sont-elles à une température plus élevée que le milieu ambiant ? On pourrait l'expliquer par le concours des causes suivantes : 1° combinaison de l'oxygène avec le carbone et l'hydrogène du sang ; 2° circulation sanguine due aux mouvements de diastole et de systole du cœur, h la tunique élastique des artères et aux valvules di's veines.

Ce qui est possible dans les sciences de la nature, est-il réalisable dans les sciences sociales? — II semble qu'à cette question on puisse faire une réponse affirmative. Soit ce problème social à résoudre : Quelles sont les causes des grèves ouvrières ?

La grève est une délermination eolleclive de suspendre le travail et de maintenir ce chômage volontaire, tant que le patron ne consent pas aux réformes demandées. Voici lensemble des conditions dont la réunion semble nécessaire à la production de ce trouble économique.

1" L'imitation. De même que les individus sont portés à imiter leurs semblables, les collectivités de même nature ont une tendance à se copier. Plus un fait est fréquent, plus il a de chances de se répéter. La réalité en effet frappe vivement l'esprit; et, quand les exemples sont multipliés, elle donne à l'idée plus de profondeur et de force. Cest une autre loi de l'esprit que l'idée s'accompagne d'une tendance à sa propre réalisation, et que cette tendance est en raison directe de la force de l'idée.

2 ' Le caractère ouvrier. Le caractère c'est la façon de comprendre les choses, de sentir et de vouloir. Aux époques de grève, les ouvriers des ateliers et des usines sont persuadés qu'ils sont victimes de l'exploitation patronale. Le sentiment des injustices subies et de leurs sonll'rances est rendu plus aigu : a) par le contraste de leur situation misérable avec l'opulence du chef de l'entreprise ;b) parla peinture de leurs maux, peinture faite avec force et habileté dans les réunions publiques ou secrètes soit par des camarades, soit par desorateurs amis et influents ; c) par lalecture des journaux et des brochures. Quand le mal est vivement senti, il conduit naturellement à rechercher les moyens les plus propres à l'adoucir. C'est ici que Limitation joue son l'ùle en suggérant le moyen le plus souvent employé, la grève, (\u\ a souvent réussi à améliorer le sort des travailleurs et à punir les patrons en menaeant la prospérité de leur industrie, et (|ui présente ainsi un double avantage : son bien et le

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mal de l'ennemi. — Au point Je vue de la volunli-, l'ouvrier qui travaille en compaii'nie de heaucoup d'autres contracte un esprit de solidarité, qui lui enlève en partie la maîtrise de soi. 11 devient imprévoyant, impulsif, aveugle, quand il se trouve au milieu de ses camarades. C'est l'effet de la loi de coiitac/ion dans /es fou/es : la passion dont les signes apparaissent de toutes parts fait irruption dans chacun, et, par une sorte d'accumulation réciproque, s'amplifie, s'exagère et devient, même chez les plus paisihles, capahle des plus grandes violences. — Quand la lutte est engagée, il la soutient avec courage, parce qu'il a l'habitude des privations et que son honneur — tel qu'il est compris dans les milieux ouvriers — lui interdit de céder.

3" Rôle de la ftmme et des enfants. — Les femmes, qui participent aux travaux des hommes et qui ont l'occasion de s'assembler, partagent les passions des grévistes et même sont entraînées à de plus grandes violences. — Au contraire, les femmes qui vivent seules dans leur intérieur, occupées aux soins du ménage, sont pacifiques : ce sont elles qui dans la grève récente des facteurs ont ét(î les agents les plus efficaces du rétablissement de l'ordre.

Voilà les causes intimes, celles qui viennent de la nature même de l'ouvrier et de son genre de vie. Mais à ces causes, il faut en ajouter d'autres (jui sont plus extérieures.

4" Les facilités ou les obstacles des lois. — Depuis (jue les coalitions ouvrières et les syndicats sont autorisés, les grèves sont devenues un fait commun et presque journalier.

5° Les inlluences favorables ou hostiles des autres classes. — Les prêtres, privés maintenant d'autorilé', ont peu ou plutôt pas d'action sur les décisions des ouvriers. Les députés, journalistes et économistes

libertaires pre'coiiisent la grève et favorisent ainsi son éclosion fréquente. Les classes, dont les inte'rêts sont lésés, sont au contraire disposées à la résistance : les patrons, les entrepreneurs, les chefs d'industrie s'unissent entre eux et forment des syndicats de défense.

6° L'occasion. — Enfin toutes ces influences réunies ne sont pas suffisantes pour déterminer l'acte de révolte, mais elles ont besoin de se compléter par quelque circonstance additionnelle qui augmente l'irritation générale et provoque la rupture. Cette cause tient à quelque événement particulier, comme le renvoi injuste d'un ouvrier, la rigueur excessive d'un contremaître, une baisse de salaires, l'arrivée de meneurs ardents et habiles. Mais — ainsi qu'on Ta déjà dit — ces événements particuliers échappent, par b^ur nature même, à la prévision scientifique. Ils constituent par leur contingence un élément réfractaire à la science qu'il ne faut pas hésiter à reconnaître.

Voilà la première partie du raisonnement déductif. Mais le raisonnement pur, alors même qu'il paraît s'appuyer sur des vérités certaines, est exposé trop souvent à l'erreur pour qu'on puisse s'y fier exactement. 11 demande à être contrôlé par l'observation des faits. Dans son roman de Germinal, M. Zola s'est arrêté au premier stade du raisonnement et n'a donné, comme causes de la grève, que des conceptions ou des hypothèses qui n'ont pas subi suffisamment l'épreuve de l'expérience. L'avantage de cette étude est de présenter une sorte de schème de la vie des mineurs et de mettre en présence et en action — dans une peinture vivante — tous les ('léments qui concourent ensemble à la production d'un état ou d'une crise. Un autre avantage est de mettre en relief les côtés moraux et les influences psychiques, choses qui échappent aux prises de la statisti(iue et qui ne tombent pas sous les mesures

positives. Par contre, rimperfection de cette méthode est que la base du raisonnement est hypothétique et qu'en outre l'exposition reste trop particulière. A l'imitation des sciences de la nature, il convient donc de multiplier les observations afin 1° de s'assurer de la rectitude des lois primaires ; 2° de rectifier le raisonnement en l'amenant à correspondre exactement à la réalité.

Résume. — Avant de poursuivre, il est bon de jeter un coup d'œil en arrière et d'embrasser, dans une vue d'ensemble, les différents points acquis. Rien de plus utile que ces (c revues générales » comme les appelait Descartes, revues qui permettent, en « dénombrant » exactement les difficultés, d'éliminer celles qui ont été levées pour appliquer toutes ses forces à la solution des autres. Voici donc quelle a été notre marche.

Dans toute étude, le premier soin doit être de fixer Yobjet de la recherche, c'est-à-dire la matière que la science doit élaborer de façon à la plier aux exigences de l'esprit, mais sans que les modifications altèrent trop la réalité et donnent des conceptions ou des lois inapplicables. 11 ne s'agit pas de construire une société utopique où les hommes sont tous pourvus de qualités qui appartiennent à peine à une élite : c'est là un roman ou tout au plus une u'uvre qui n'a que les apparences de la science. — 11 ne s'agit pas non plus de poursuivre ces fantômes insaisissables qu'on décore de noms pompeux, comme « l'ànie des peuples et le génie des nations ». — Les études sur les races humaines ont un aspect plus scientifique ; mais les relations, que des anthropologistesont chcrciié à établir entre les caractèn.'s physi(jues et les caractères moraux, ne sont souvent (jue des coïncidences sujettes à trop d'exceptions pour être érigées en lois. — Quant à la stabilité des caractères moraux qui sert de fonde-

mont à la théorie de Taine^ elle n'est ni aussi forte ni aussi répandue dans un peuple que l'éminent philosophe l'a soutenu. — Entin les discussions sur l'essence des sociétés, sur Ihyperorganisme de Schœffle ou le Grand Etre de Comte ont pour moindre défaut d'être superflues. La seule chose qui importe, parce que seule elle semble fournir une base solide à la science, ce sont les faits, les événements réels dont les sociétés sont le théâtre continuel.

Mais ici de grandes difficultés se présentent et c'est la possibilité même d'une science sociale qui est mise en question. D'abord le savant — qui ne dispose pas de l'expérimentation — ne peut produire des faits sociaux, dans les conditions les plus favorables pour démasquer la nature, le nombre et l'intensité des causes qui les déterminent. 11 est réduit à l'observation et même, en tout ce qui concerne les faits éloignés soit dans le temps soit dans l'espace — c'est-à-dire pour la majeure partie de son étude — il doit se bornera l'observation indirecte, aux témoignages des historiens. Mais supposons les faits recueillis en nombre suffisant, le plus grand obstacle n'est pas surmonté, car l'érudition n'est pas la science. Loin de là, l'accumulation des documents historiques menace de devenir un inextricable fatras, si les généralisations scientifiques n'y introduisent de l'ordre et n'y jettent de la lumière. La question capitale revient donc plus pressante que jamais : existe-t-il vraiment des lois qui enchaînent les faits sociaux suivant des rapports constants de coexistence et de succession ? Les apparences sont tout d'abord contraires. Controverses incessantes, oppositions radicales, contradictions formelles, voilà et' qui frappe les yeux et qui incline non les moins siiges au scepticisme. « Savoir c'est prévoir », et les ]dus lins politiques, quand il se mêlent de prophétiser,

Li:S MKTHODKS 101)

reçoivent des événeineiils les démentis les plus indiscutables. Ces luttes de doctrines et ces fausses prévisions prouvent évidemment que la science n'est pas encore faite, elles ne prouvent pas qu'elle n'est pas faisable. Toute science à ses débuts doit traverser cet état chaotique, et il ne faut pas espérer que la science sociale — la plus importante mais la plus difficile de toutes — fasse exception à cette règle. Mais on insist" ; et, pour prouver que la vie sociale ne peut être emprisonnée dans de rigides formules, on s'appuie sur la liberté humaine, liberté absolument réfractaiie à la constance des lois, c'est-à-dire à la part de nécessité qui s'y trouve impliquée. Nier la liberté et se réclamer du déterminisme universel, qui régit le monde moral non moins que le mondé physique, ne serait pas sortir d'embarras. Car les conditions qui déterminent la conduite individuelle dans les circonstances variées de la vie sont si multiples, et parfois si délicates et si subtiles que leur dénombrement exact serait le plus souvent impraticable. De plus, fùl-il possible., cette connaissance serait de peu d'utilité. Car suivant les personnes, les temps, les sociétés et les circonstances, les motifs de la conduite sont si divers qu'ils ne sauraient être réduits à un petit nombre de lois générales. (Jnc ressource se présente encore et plusieurs savants n'ont pas hésité à s'en servir: c'est de nier l'inlIniMice des grands hommes ou simplement des individualités marcjuanles sur la marche do la socié-ti'. Les hantes personnalités ressemlderaient aux aiguilles d'une h()rl()g(> qui mar«jue l'iifure snr le cadran : elles n'impriment pas le mouvement, mais le reçoivent de h^rces qui résident dans les masses populaires. Malgré toutes les dépenses d'esprit faites pour la défendre, cette thèse est inadmissible. Dire — pour ne citer qu'un exemple — que Napoh'on n'est pour rien dans

les victoires de la RopuMiqiie et de TEmpire et qu'elles auraient été aussi bien reniporte'es sans lui semble une proposition si contraire à la réalité, qu'elle constitue à elle seule une erreur capable do déconsidérer tout le système. Il faut donc reconnaître qu'il y a — sinon en fait, du moins pour nous an point de vue de la connaissance — une [>art de contingence. Ni la conduite des individus, ni la destinée des sociétés, ni l'Humanité ne se prêtent à des prévisions certaines ; et, par siiitis elles se refusent à entrer dans le domaine scientifique.

Que reste-t-il donc comme matière propre à la science? Nous avons répondu : les Cla<:ses sociales. Ces différents groupes composent la société et comprennent, chacun, tous les individus qui — sauf de légers écarts dont il est permis par l'abstraction de ne pas tenir compte — ont reçu la même éducation, se sont développés dans des milieux semblables, mènent le même genre de vie, contractent les mêmes habitudes, prennent des façons analogues de sentir et de penser, et se comportent de même dans des circonstances semblables. Ici nous sommes sur un terrain solide, où l'on peut dans ses investigations poursuivre autre chose que des eiitit's métaphysiques. De plus la liberté cesse d'être un obstacle. Car si les hautes personnalités suivent des voies nouvelles, la masse est routinière ; et, quand les individus ordinaires sont soumis à la pression des mêmes événements et circonstances, ils reçoivent une empreinte commune. C'est cette em})reinte commune qu'il s'agit de dégager dans chaque classe pour la création du Ti/pe propre à la caractériser.

On évite ainsi la vague généralité oiî se complaît la psychologie de l'homme abstrait, psychologie dont le défaut est — pour vouloir s'appliquer à toute l'humanité, hommes, femmes, vieillards, enfants, civilisés,

Li;s MÉTnoDi:;s lit

sauvages, modernes et anciens — de ne pouvoir s'appliquer précisf^ment à personne.

Le type d'une classe n'est pas invariable. Et cela se comprend. Puisque les types sont en partie le produit du genre de vie et des circonstances, les traits du caractère persisteront à travers les âges et les sociétés, tant que le milieu et l'activité resteront identiques. Au contraire, des modifications importantes dans le milieu feront sentir leur contre-coup dans la physionomie morale ou même physique du type. — Une comparaison entre les types de même nature permettra d'établir des rapports de subordination entre les différents caractères réunis dans la notion générale; et, comme en histoire naturelle, on accordera la prééminence aux caractères plus constants et plus généraux.

Puis les classes agissent les unes sur les autres, elles exercent des influences modificatrices et sont à leur tour le siège de réactions. Lorsque les traits propres à chaque classe sont nettement déterminés dans une notion générale et, en quelque sorte, concrétisés dans un Type, il devient possible de constater entre elles des rapports définis qui sont les vraies lois sociales. — On entrevoit môme la possibililé d'aller plus loin. Lorsque l'anatomie des sociétés auraété faite avec un degré suffisant d'exactitude ; lorsque les organes, leurs fonctions propres et leurs relations mutuelles seront connues avec la précision obtenue dans les sciences de la nature, la science sociale sera sans doute en mesure de classer les sociétés elles-mêmes, et d'étudier avec des chances sérieuses de succès leurs actions et réactions mutuelles. En un mot, elle pourra procéder suivant l'ordie de complexité croissante, el, après avoir étudié les classes qui sont les éléments simples des sociétés, elle abordera l'étude do ces groupes complexes que sont les sociétés. C'est la marche

suivie en Chimie, où lélude des composés organiques ne vient qu'en dernier lieu et ne peut aboutir qu'après une connaissance précise des corps simples.

On arrive à des conclusions semblables, si l'on examine les difficultés soulevt'cs par les logiciens et en particulier par St. Mill. Suivant l'auteur anglais, les méthodes, pratiquées avec tant de succès dans les sciences de la nature, sont toutes impraticables en Sociologie. — D'abord ces impossibilités, qu'on établit à priori et qu'on prétend absolues, disparaissent souvent avec le temps et à l'aide de conceptions nouvelles. — En fait, les objections de St. Mill n'ont point paru insurmontables. Toutes les difficultés qu'il accumule tiennent au fond a cette fausse idée de l'unité d'un peuple, unité qui ne comporterait aucune division et qui, si elle était réelle, empêcherait en effet le savant de former des notions précises et d'établir des lois riiïoureuses.

Ces difficultés s'évaiiouissrnt, dès qu'on résout les Nations en leurs éléments : les Classes sociales.

CHAPITHK lY

LA MKTHODE

A. Psychologie i/es C/asses sociales

Le point central, auquel nous ramènent sans cesse les avenues les plus diverses, est donc toujours le même.

Par suite, maintenant que la route est déblayée, c'est de ce côté qu'il faut tourner notre attention et nos efforts, en inaugurant la vraie méthode qui nous semble devoir être essentiellement de nature psycholoi;ique. En effet, les faits sociaux sont le produit dr l'aclivité des classes sociales ; cette activité se résout en forces élémentaires développées par les membres du g'roupe ; ces unités — grâce à l'abstraction qui est une nécessité scientifique — peuvent être considérées comme des expressions identiques d'un type commun ; et enlin le type est caract(''risé par un ensemble de tendances, d'idées, de croyancc^s et d'habiludes sans cesse fortifiées par legenre de vie, ce genre de vieélanl en grande partie réglé j)ar la nature des occupations.

Notre objet n'est point d<i faire cette psychologie, mais d'indiquer la méthode à employer pour accom- ])lir correctement ce travail

La première condition est de resserrer l'étude dans les limites les plus ('troites. La psychologie, dont il s'agit ici, doit renoncer à l'ambitieuse prétention de pénétrer jusqu'à l'àme, substance métaphysique, puis-

Mi LES CLASSES SOCIALES

que (le l'aveu ge'néral cette substance échappe à tous les moyens de connaître empruntés à la raison, ou du moins que les différences entre les esprits — qui cependant sont réelles — sont absolument insaisissables dans ce substratum immatériel, alors même qu'on n'élèverait aucun doute sur son existence. A l'extrémité opposée, cette psychologie ne doit pas tomber non plus dans le pur phénoménisme, oîi le moi se résout en une série d'états passagers et changeants, un moi sans consistance et par suite dénué véritablement d'être, puisqu'il ne serait qu'une poussière de phénomènes indépendants, voltigeant dans la conscience comme des grains de poussière dans un rayon de soleil. L'étude psychologique, s'efforçant de se tenir également éloignée d'une métaphysique aventureuse et d'un empirisme trop réservé et presque sceptique, s'attachera à la connaissance dps Persoruialitcs durabJeî^^ telles qu'elles se produisent réellement dans les milieux sociaux ; personnalités constituées par des manières propres de sentir, de penser et d'agir: en un mot par un ensemble de facultés. Ces facultés ne sont pas un retour aux forces occultes et à des pouvoirs mystérieux. Elles sont simplement l'expression de ce fait évident ; c'est que l'homme dans son être tout entier n'est pas une nature immuable dans son fond et prédestinée par la fatalité à un genre de conduite déterminé, mais qu'il est une résultante de tendances héréditaires léguées avec la vie et aussi, et surtout, de dispositions acquises.

Empruntons donc à la psychologie générale ces deux lois, sauf à ne les considérer que comme des hypothèses qui devront être confirmées par les recherches ultérieures.

1° ]j>i de plasticité ou de changement. — La vieille comparaison de l'enfance, assimilée à une argile capable

L\ MKTIKiDi: I 1.')

de prendre toutes les formes et de recevoir toutes les empreintes, n"a par sa banalité rien perdu de sa justesse. L'homme^ suivant le milieu dans lequel il s'est développé et oii il évolue, prend des habitudes physiques, intellectuelles et morales profondément diOérentes. C'est précisément dans cette possibilité de changement, dans cette malléabilité de la nature humaine que l'éducation, l'enseignement et les recommandations morales trouvent leur raison d'être.

2- La seconde loi — opposée à celle-ci — est la loi de stabilité due à la puissance de l'habitude, envisagée sous son double aspect passif et actif. Les impressions venues du dehors en se répétant accumulent leurs etîets. Elles produisent dans l'organisme et dans Lélat mental des dispositions permanentes, une sorte d'équilibre entre l'excitation étrangère et la réaction interne; équilibre qui émousse le plaisir et la douleur et tend à supprimer la conscience, mais qui d'un autre côté fortifie les tendances inconscientes de la sensibilité, d'autant plus puissantes qu'elles échappent au contrôle de l'esprit et revêtent ainsi h'S caractères de l'instinct. Ouant ù l'activité, elle s'accroît par l'exercice même. Toute fonction, qu'elle soit physiologique ou intellectuelle, attire à son profit les réserves d'énergie ; elle se développe tandis que s'affaiblissent toutes celles qui n'ont pas l'occasion de s'exercer, de sorte que l'intelligence et la volonté prennent une forme de plus en plus déterminée et lixe.

Inutile d'ailleurs d'insister plus longuement sur ces lois bien connues. Voyons plutôt la méthode à suivre pour détei'inincr les connexions psychiques propres à tous les individus d'un groupe, et dont l'ensemble constitue le type social.

Les psychologues de notre époque semblent d'accord pour proclamer l'insuflisance de la méthode subjective.

H6 LES Cr.ASSES SOCIALES

Et cependant, c'est toujours cette me'thode qui se glisse au milieu des recherches sociales et parvient à dominer, à l'insu et quelquefois contrairement à la volontr des savants. Ils ressemblent ainsi à un zoologiste qui aurait la prétention de connaître toutes les espèces de mammifères, en bornant son étude à une seule de ces espèces. De là viennent les erreurs des utopistes réformateurs, qui prêtent généreusement aux classes inférieures de la société la délicatesse de sentiment, la fermeté de jugement et la force de volonté qui leur appartiennent ou qui sont l'apanage d'une élite.

La méthode objective doit complètement prévaloir. L'observation directe, attentive, scrupuleuse de chaque classe permettra seule de définir les caractères moraux propres à chacune d'elles ; caractères qui doivent fournir la raison des faits sociaux, et dont la connaissance exacte aura clianco de débrouiller l'amoncellement grandissant et de plus en plus inextricable des événements historiques.

Mais, objecte-t-on, les sentiments, les idées et en général tous les états de conscience étrangers se refusent à l'observation directe. — C'est là une difficulté, non un obstacle insurmontable. Les hommes ne sont pas muets; et si, quand leur intérêt les y porte, ils se servent de la parole pour déguiser leur pensée, souvent ils sont enclins aux confidences, et, de vive voix ou dans des écrits, révèlent leurs sentiments intimes. C'est surtout entre gens de même condition que, dans la liberté des entretiens et des correspondances, ils se communiquent leurs désirs. Ils les communiquent encore aux personnes qui ont gagné leur confiance et qui se trouvent en situation de défendre leurs intérêts. Lnfin dans les époques de liberté politique ou dans les temps de crise, lorsque la crainte est écartée, les classes font entendre — et parfois bruyamment —

LA MÉÏUODK H7

leurs revendications. Tels sont les cahiers de 1789 et les plaintes actuelles des classes ouvrières. Cependant ces témoignages sont trop intéressés pour qu'on y attache une confiance absolue. Suivant une remarque fort juste de Descartes (i),« pour savoir quelles sont véritaldenient les opinions des hommes, on doit plutôt prendre garde à ce qu'ils pratiquent qu'à ce qu'ils disent )) ; c'est-à-dire, quil faut remonter des actes aux motifs dont ils sont la résultante.

Cette rég'-ession, impraticable à l'égard des individus, devient possible pour les collectivités. S'il s'agit dun acte isolé, l'observateur, même doué d'une grande perspicacité, ne pourra connaître avec certitude le motif déterminant de cet acte. Mais si des exemples du même acte se multiplient dans une classe, l'élimination des goûts particuliers ou des fantaisies individuelles est réalisable, et on peut découvrir la vraie cause au milieu de la multiplicité des motifs possibles. Ainsi, qu'un paysan aille s'établir à la ville, de ce cas isolé il n'y aurait aucune conclusion à tirer. Ce qui l'a décidé peut être, enelfet,le désir d'une profession moins fatigante, l'espoir de la richesse, de j)lus grandes facilités pour léducaLion de ses enfants, les gains insuflisants ou l'amour Au plaisir-, la gloriole, etc.. Mais si cet exode est fn-quent, il faut en chercher la cause dans les conditions générales du paysan et dans le caractère qui en dérive.

L'observation doit donc porter plus sur les actes que sur les paroles. INhiis sur (juels actes ? <( Obs(>rver, ainsi que le dit excndlemment M. Lacombe ilans Vllisloirc cnnsidrrcr coinnie science [2), ce n'est pasi'egarder tout dun (eil vaguement attentif et expectant, c'est concentrer sa vue sur certaines régions ou certains aspects, en vertu d'un j)rincipe d'élimination et de

(1) Discours de la MrUiodc.

(2) Page 54.

choix, indispensable devant l'énorme multiplicité des phénomènes ». Cette remarque s'applique à l'étude d'une classe sociale.

Supposons par exemple qu'il s'agisse des paysans, propriétaires du sol qu'ils cultivent. Le premier travail consiste à tracer les cadres qui appellent l'attention sur des points déterminés. C'est là une première ébauche, fruit des connaissances psychologiques, des lectures, des observations faites encore sans règle, et enfin de c^:" quid propriu/// noté par Cl. Bernard, et qui est la part d'originalité dans l'invention et de perspicacité propres à chaque auteur. Cette ébauche est très importante ; et, comme il s'agit de noter moins des traits épars que des parties unies étroitement entre elles, il est bon de donner une vue d'ensemble sous forme de tableau — ainsi qu'il suit.

Connexions psyehiqiies ou Caractère du Paysan-Propriétaire

1° Tendances de la ^ensdiUilè vers des fins déterminées par

h'Intérrt ou Yanioiir de la vie. C'est l'intérêt qui préside à la satisfaction des besoins physiques, et qui sollicite l'activité à éviter les souffrances de la faim, delà soif, du froid.

\J Ainoiir ou les senfinwn/.^ de famille. Ce sont ces sentiments qui ont en général le plus de force pour arracber l'homme à son égoïsme. Si le paysan n'a pas des raffinements d'amour et une grande délicatesse, du moins il protège sa femme et s'impose de grands sacrifices pour ses enfants.

ISAmoyr-proprs ou V Honneur. C'est le désir de recueillir l'eslime des autres. Comme le paysan appré-

LA .ml:iiiode 119

cie surtout la fortune immobilière, il place sou idéal <lans l'accroissement de ses biens.

\S Indépendance ou \ amour de la lihertr. C'est b* désir d'agir d'après ses goûts et ses idées, sans subir une contrainte jugée inutile ou pernicieuse.

LWmbilion. C'est le désir non seulement d'agir à sa guise mais de soumettre les autres à sa volonté. Cette ambition n'a guère l'occasion de s'exercer dans les pays de haute civilisation, où les travailleurs des champs n'appartiennent pas aux classes dominantes.

Le Plaisir. C'est la tendance générale à rechercher des délassements. Les plaisirs des paysans manquent de délicatesse. Les arts n'y occupent qu'une place fort restreinte, ou même à vrai dire sont complètement négligés.

2" Connaissances, ou idéc^s des moyens (fournies par lintelligence) pour atteindre ces fins.

Con/iaissances tecJinir/iies sur la culture des terres, l'élève du bétail, les soins à donner à la basse-cour. Ces connaissances sont bornées à la pratique et viennent de la tradition. A notre époque les paysans sont plus accessibles aux nouveautés qui se recommandent de la science et qui paraissent avoir regu le contrôle de l'expérience (1).

Prudence ou Prévision de l'avenir. Le paysan met des provisions en réserve pour Thiver. Il est économe pour augmenter son capital et pour se mettre à l'abri du besoin dans la vieillesse. Il songe au bonheur dises enfants ; et, quand il juge ce bonheur incompatible avec leur trop grand iiombre, il pratique les doctrines de Malthus.

Principe de la connaissance : lexpèricnce. Le paysan ne croit qu'à la réalité des choses (jui tombent sous

(I) O'tif» apparente oxceplion s'oxpliquora plus lard par l'influence due atix autres classes (voir le ch. des Lois Sociales).

120 LES CLASSAS SOCIALES

les sens ou du moins qui manifestent leur action par des effets tangibles. Ainsi il ne croit plus guère à l'existence de Dieu, depuis qu'il a reconnu Tinefficacité des prières pour amener la pluie ou le beau temps.

3° Activité on emploi des forces physiques et morales.

Force physique. Le paysan a un corps grossièrement charpenté, mais robuste, vigoun'ux, endurci à toutes les fatigues. Dans les moments de presse, il est capable d'une grande somme de travail, travail qui nest pas épuisant à cause de sa variété et des conditions hygiéniques au milieu desquelles il s'accomplit.

Force morale : patience à poursuivre un but éloigné malgré les obstacles (privations, fatigues, ennuis). A la patience s'ajoutent l'r'/^pry/t^ et le courage pour la défense de son bien.

Ce tableau et d'autres semblables^ tracés avec cette sécheresse voulue, provoquent <'u passant cette remarque, c'est qu'ils établissent une ligne de démarcation bien tranchée entre la science et Tart. Dans l'art la peinture du caractère-paysan, née d'une émotion de la sensibilité, s'adresse à d'autres^ sensibilités qu'on cherche à émouvoir dans le même sens. De là les exagérations du portrait de La Bruyère qui, voulant apitoyer le lecteur sur l'état misérable des paysans, les assimile à des animaux qui ont non seulement l'apparence mais le genre de vie des bêtes : « On voit dit-il, certains animaux farouches, des mâles et des femelles] répandus dans la campagne, ils ont connnr une voix articulée... Ils se retirent la nuit dans àç?, tanières où ih vivent de pain noir, d'eau QX{\e raciites... » Le savant au contraire doit viser à l'impassibilité, condition indispensable pour rc'aliser l'accord entre les esprits, accord impossible dans le domaine si variable des goûts et des préférences, mais (ju'on piMit obtenir par des preuves emprunfées au raisonneniiMit e[ surtout aux faits.

LA Miinioni: 121

Ainsi, on recourra d'aboni à la déduction psycliologique pour s'assurer que la personnalité du paysan est bien constituée par l'ensemble des éléments énumérés dans le tableau précédent. De cette façon. La terre ne donne ses produits que si elle est fécondée par le travail, et encore elle ne les donne pas toujours, les récoltes étant exposo'cs à de nombreux tléaux. Si le paysan ne veut pas soulTrir de la faim, il faut que l'idée de son intérêt aiguillonne sans cesse son activité et fortifie sa prudence. 11 n'a pas le temps d'aimer avec délicatesse et, plus épris de fortune ([ue de beauté, il prend pour femme une auxiliaire de son labeur. C'est de la terre que lui viennent ses jouissances, c'est donc l'c'tendue et la fertilité d'un domaine qui font la valeur du propriétaire. Quant à son indépendance, il y tient dans les limites où ses intérêts ne sont point compromis. L'ambition, qui est un désir de dominer les esprits, ne le hante guèr(% et ses divertissements se ressentent de la rudesse de sa vie. Au point de vue intellectuel, il est tidlement al)sorbé [)ar son travail qu'il s'int(! resse seulement aux connaissances d'une utilité pratique immédiate, et rendue évidente par l'expérience. 11 a trop d'exemples des maux amenés par l'imprévoyance pour n'être pas prudent et très soucieux de l'avenir. Sa vie au grand air, son activité modérée et sa vie saine lui donnent la santé et la force, sources puissantes d'énergie morale. Les dilltTcnts traits du caractèrepaysan se trouvent donc <'n harmonie avec les lois psychologiques.

Ils doivent de j)lus snliir avec succès le contrôle de l'expf'rieuce. C;ir il ne faut pas oublier que le tableau préc('dent n'est (ju'une vue provisoire, destinée surtout à guider l'observation. Provoquée sur des points déterminés, l'allenlion saui'a où se (i\ei- et. au milieu de la miillilude des laits, sera capable de démêler ceux (jui

seront utiles soit à confirmer Tidée, soit à la modifier. Voici la thèse à examiner. Le travail de la terre sur un fonds propre donne au paysan une personnalité spéciale, un caractère marqué d'une empreinte distinclive, un ensemble de dispositions mentales unies entre elles et formant ce que nous avons appelé des co/uiexions psychiques. Cette expression est employée à dessein pour marquer l'analogie avec les connexions organiques. Dans un organisme les différentes pièces qui composent le corps sont en nombre constant et dans un ordre invariable. De môme dans les esprits, le genre de vie imprime aux facultés une forme caractéristique dont on peut retrouver les traits fondamentaux chez tous les individus du même groupe. Cela ne veut pas dire que les éléments psychiques soient immuables dans leur intensité et dans leur développement. On prouvera au contraire dans un chapitre ultérieur que les connexions ne sont pas incompatibles avec les corrélations psycJiiques, en d'autres termes que des modifications importantes dans un élément ont leur contre-coup dans tous les autres. La thèse se réduit à soutenir que le caractère-paysan se compose de dispositions mentales de nature et de nombre déterminés.

Pour en vérifier la valeur, il faut la soumettre à l'épreuve des métbodes de concordance et de différence.

Dans la méthode de concordance, on se livre: a à une enquête, aussi complète que possible, sur les moîurs et le genre de vie que mènent les paysans aux époques diverses et dan;; les sociétés les plus variées. U:i champ très vaste s'ouvre ainsi aux investigations. Pour tirer le meilleur parti di> ces recherches, il semble utile de partager tous les cas observés en deux classes, la première catégorie contenant les cas favorables, tandis que

LA MÉTIlODi: 123

seraient groupes dans la seconde les exemples négatifs. Si rébauche est d'accord avec la majorité des cas, ce n'est pas une raison pour négliger les cas défavorables. Au contraire, puisque la science véritable a la prétention d'établir des lois générales, il est nécessaire de revenir avec le plus grand soin sur les exceptions apparentes, jusqu'à ce qu'on en ait découvert la raison. La cause de ces anomalies résidera le plus souvent dans les influences prédominantes exercées par les autres classes, et assez puissantes pour masquer des propriétés qui apparaissent nettement dans le type pur. La même chose arrive pour les espèces animales qui ne conservent sous des formes rudimentaires que des traces a peine perceptibles d'organes bien apparents chez les espèces ancestrales. Ainsi les croyances religieuses ne paraissent pas devoir être considérées comme partie intégrante du caractère-paysan. Elles sont un apport étranger et si, en fait, elles sont très répandues, c'est qu'elles ont été imposées par la longue dominalion de la classe sacerdotale. Au contraire le sentiment d'indépendance a été maintenu, bien qu'il ait subi de fré({uentes éclipses : ainsi la servilité au iMoycn-àge procédait de la peur inspirée par la noblesse. — Mais si les cas défavorables étaient en majorité et irréductibles^ il faudrait corriger l'ébauche de façon à rendre uiie copie plus exacte de la réalité.

La méthode de différence consiste à comparer deux cas exactement semblables dans toutes leurs circonstances, sauf une qui existe dans l'un et manque dans 1 autre, et dont l'inlluence devient ainsi facile à apj)récier. Les deux conditions, dont la réunion suffit à dé'lerminer le caractère-paysan, sont d'après notre thèse la culture (h: \a terre et la possession du sol cultivé. Si l'une d'elles est sii[)|)i'inn'e, nous voyons le ly|)e (l('\ici', et, (ju;ind les Iraci's de l'ancienne influ-

124 LES (.[.ASShS SOCIALES

ence ont disparu, la })hysionoiiiie morale se distingue nettement de l'ancienne. La suppression n'est j)as l'œuvre du savant, cependant elle se réalise assez fréquemment dans les sociétés pour permettre des observations exactes. Soit par exemple le travail personnel qui manque. L'homme reste propriétaire du sol, mais il a des serviteurs, des esclaves ou des fermiers pour mettre ce sol en valeur. S'il ne travaille plus la terre, il n'a plus ni les mêmes tendances, ni les mêmes idées, ni les mêmes qualités. 11 a plus de délicatesse dans ses goûts : il ne peut supporter le voisinage des étables, des bètes, du fumier : et, quand il ne se retire pas à la ville où il trouve des plaisirs plus raffinés, il se fait construire à l'écart, loin des maisons malpropres du village, une villa ou quelque somptueux château. Son ambilioa n'est plus tournée seulement vers l'accroissement des biens, et il aspirera, par exemple, à jouer quehjue rôle })olitique. — L'intelligence se met au service des désirs dominanls. Le but étant changé, l'activité inlellectuelle changera de direction, et se développera de manière à acquérir les connaissances et les qualités les plus propres à la réalisation du but. Sous Louis XIV le Seigneur abandonnait son domaine, allait à Versailles habiter quelque mansanb' et tendait tous les ressorts de son esprit pour trouver le moyen d'être remarqué par le Roi, au milieu de la foule des autres courtisans. Autre conséquence. — Si le travail sain de la terre n'est pas remplacé par quelque autre exercice salutaire, le corps s'anémie ou se surciiarge d'une graisse incommode, et l'énergie physique et morale s'amoindrit.

Supposons (jue le travail de la tei-re reste seul sans être accomi)agn(' de la possession du sol. Un caractère dillV'rent des (h'ux premiers se manifestera, et ces (liderences j'évèleronl riniporlance due au concoui's

LA MÉTHODE 12o

des deux conditions. Le iravailleur des champs, dépourvu de tout capital, se montre sous les trois formes de l'esclave, du sert" et du mercenaire. Mais, pour une application exacte de la méthode de dillerence, les deux premières formes doivent être écartées ; car l'esclave et le serf non seulement sont privés de la possession du sol mais de plus n'ont pas la lihre disposition de leur corps, de sorte que les cas comparés différeraient par plus d'une circonstance, ce qui est contraire au canon de la méthod'^. Il ne faut pas pi-endre non plus comme terme de comparaison l'ouvrier aj^ricole qui, vivant dans un pays où domine le régime de la petite propriété, passe par des degrés insensibles dans la classe des paysans-propriétaires, et qui, en vertu de la loi d'imitation, montre une tendance à prendre d'avance les caractères de la classe qu'il envie. Reste le travailleur salarié qui, par suite des circonstances, se reconnaît dans une sorte d'impossibilité à acquérir aucune parcelle du sol qu'il cultive. Les ouvriers agricoles Anglais et Irlandais se trouvent dans cette situation. Si on observe leur conduite et que par leur conduite on essaie de pénétrer leur caractère, on aper- (^oit des différences prononcées avec celui du paysanpropriétaire. Ils manquent de prévoyance: leurs enfants sont très nombreux, alors même que les moyens de subsistance manquent ou sont manifestement insuflisants. — Ils manquent d'amour-])ropre ou du moins de ce sentiment de fierté qui empêche l'homme de solliciter les secours des autres. — Leur amour de rind(;pendance comprimé par des lorces supérieures s'atrophie, tant que des circonstances favorables ne viennent pas lui donner une énergie, parfois furieuse. Leur ambition est de ne pas moni'ir de faim et d entrer dans leur vieillesse au WOrhliousc. Les [ilaisirs sont encore plus grossiers [et le vice de l'ivrognerie

sévit surtout. — Voilà I;i dégradation quon constate toutes les fois que lespoir de la propriété' est interdit.

Ce serait se faire une fausse idée des connexions psychiques de penser que tous les éléments associés ont la même valeur et peuvent être situés, pour ainsi dire, sur un même plan. L'analogie avec les organismes peut être poursuivie sur ce point. De même que les naturalistes considèrent, dans les plantes et dans les animaux, certaines parties comme plus importantes, de même, dans l'étude des classes sociales, l'intérêt scientifique exige qu'on attribue à chaque trait du caractère sa valeur propre. Cette comparaison amènera l'observateur à reconnaître que les uns sont plus essentiels que les autres, et — pour se servir de la même expression qu'en histoire naturelle — qu'ils sont dominateurs.

A quelle marque reconnaîtra-t-on cette supériorité ? A leur fixité et à leur intluence. Un élément de caractère est fixe, lorsqu'il persiste sans éprouver de grandes variations malgré la différence des temps et des lieux, et malgré la pression ou parfois même le choc des forces sociales opposées. Quant à l'influence, elle se mesure à l'intensité d'action qu'un élément exerce sur les autres, à la grandeur des modifications qui en résultent, et enfin à la part prépondérante qui lui revient dans la conduite du type. D'après ces indications il semble que le trait dominant du caractère-paysan soit Yintcrêt qui se manifeste surtout par l'amour de la propriété. Voilà le sentiment générateur de tous les autres, le principal mobile de sa conduite, le point central de sonêtr(',où s'abrite commedansune dernière enceinte toute sa force pour agir et pour résister. Aussi, quand il s'agira d'examiner les relations entre les différentes classes sociales et qu'une simplification sera nécessaire, le caractère des classes pourra être ré-

LA MKTIIODr: 127

duit — sans de trop grands risques dorreur — à l'iUémenL dominateur. Le paysan sera une activité mise en jeu par l'amour de la propriét;' ; le prêtre puisera sa force dans la croyance en l'intervention possible des puissances mystiques ; l'homme de guerre n'aura de confiance que dans le courage à braver les dangers, le commerçant que dans l'habileté à re'aliserde grands gains ; les poètes et les artistes se passionnent pour la beauti'' ; les savants s'attachent à la poursuite ces vérités les plus cachées, et les philosophes comptent sur la raison pour rc-aliser dans un lointain avenir l'union de toutes les intelligences. En résum*' le sociologue aura pour obligation non seulement de tracer avec exactitude la physionomie morale de chaque classe mais encore de mettre en lumière pour chaque type le trait saillant qui le caractérise.

Deux autres renmrques sont encore à faire au su jet des connexions psychiques.

La première porte sur la pureté du type. Le type est pur, lorsque les membres de la classe se livrent à une seule occupation. Mais si, par suite de l'insuffisance dans la division du travail social, les membres d'une classe ont à la fois plusieurs fonctions, leur caractère se ressentira nécessairement de ce mélange. Il acquerra une plus grande complexité, et, partagé en autant de tendances fondamentales qu'il y a d'occupations diverses, il risquera de perdre son unité, à moins qu'une tendance ne soit assez forte pour se subordonner les autres. Soit par exemple le paysan du Latium, laboureur, soldat, prêtre et parfois membre du Sénat, par suite législateur. Pour comprendre ce caractère com- [)Osé, il faudra s'appuyer sur les analyses faites pour chaque type j)articulier, voir quels sont les traits (jui s'accordent et ceux qui se repoussent, quelles tendances se fortifient ou s'affaiblissent, et d'après cela se

i'aire une idée de la résultante. Mais comme ces combinaisons sont toujours délicates, elles ne doivent pas rester dans le domaine purement subjectif ; mais ici, comme dans les autres cas analogues, il faut faire subir à l'idée l'épreuve de l'observation. Ce contrôle sera encore plus efficace, si on ne se renferme pas exclusivement dans un état social particulier, mais qu'on com- ])are des exemples semblables empruntés k des époques et à des contrées différentes.

La seconde remarque porte sur les altérations du type qui peuvent résulter de la constitution de la famille. Dans l'étude des classes sociales, nous avons considéré ces classes comme étant formées d'unités toutes semblables entre elles. Cette ressemblance, il est vrai, n'est jamais complète, mais par abstraction on a pu, sans manquer aux exigences scientifiques, écarter ces petites différences. La supposition pèche par un autre endroit. Les membres d'un groupe ne sont pas toujours de simples individus, mais le plus souvent à côté de rhomme se trouvent une femme et des enfants. Quand lliomme est le maître absolu, l'unité de la famille se fait par sa volonté, et le groupe familial tout entier peut être personnifié dans le père. C'est là ce qui existe le plus souvent, quand l'union entre les époux est étroite et tant que les enfants incapables de gagner leur vie restent sous la dépendance du père. Cependant les exceptions ne sont pas rares et l'opposition entre le mari et la femme se produit surtout en matière religieuse. Cette divergence de vues expliquerait les anomalies apparentes qu'on pourrait relever dans la conduite d'une classe. Pour dévoiler la cause de ces anomalies, il serait utile de recourir à la méthdde des rrsidits, de la façon suivante. Tel fait est en (>p{)Osition avec ce qu'on devrait attendre du caractère attribué à la classe, par exemple l'éducation religieuse

(|u<' laissont donner à leurs enfants des pères dénués de IdiiIi' l'di. Si l'analyse a ét(' faite dune façon cornxte eL (jue le fait ne puisse (Hre attribué à rinfluencc secrète d'une autre classe sociale, l'explication devra élre recherchée dans le cercle de la famille : c'est la volonté de la femme, {)lus porti'e à subir l'ascendant du prêtre, qui aura prévalu sur l'indiirérence du mari. Les unités sociales sont constituées normalement par le groupe entier de la famille, où domine d'ordinaire la forte personnalité du père. Si dans certains cas ces unités tendent à se fragmenter par la scission entre le mari et la femme, dans d'autres les unités ne sont plus complètes parce que les célibataires manquent à un devoir social essentiel, celui de contribuer à perpétuer la société, en transmettant à des descendants l'étincelle de vie qu'ils ont reçue eux-mêmes. Du reste ne menant pas la même vie que les hommes mariés, ils ne sauraient avoir les mêmes idées et les mômes qualités de caractère. Aussi dans les classes où b célibat est fréquent et quelquefois d(; règle — comme chez les prêtres catholiques — il est nécessaire de tracer à part la physionomie morale du célibataire, en prenant soin de faire ressortir les points de dill'érence. Car c'est dans ces dilTérenccs qu'on trouverait le secret d'apparentes exceptions.

Transformùme des ///pcs. Pour les besoins de la science qui ne s'accommode pas du vague des notions, il est nécessaire de fixer, dans de précises définitions, les caractères pro[)rcs à chaque classe sociale. Mais cette iixité est loin d'être absolue. Si, malgré les aj)i)arences, les espèces vivantes ne sont i)us immuables dans leur nature, mais (ju'elles se transforment en des espèces voisines sous l'innuence du mili(Mi, <les hii!)itudes nouvelles et de la sélection, il ne faut pas s'attendre à une stabilité plus grande dans le monde plus

13(1 LES (^LASSKS SOCIALKS

mouvant des sentiments et des idées. Chez l'animal ré([uilibre mental a le temps de se consolider et 1rs mœurs, en restant invariables, finissent par façonner l'organisme en un mécanisme instinctif. Dans les sociétés les conditions sont plus fré({uemment renouvelées,et, en exigeant que les mœurs, les idées et les sentiments s'adaplent chaque fois aux nouveaux genres de vie qu'imposent les circonstances, elles empêchent que les coutumes ne prennent la consistance des mœurs instinctives.

Les naturalistes sont portés en général à considérer l'évolution animale comme s'étant toujours faite dans la voie du progrès. Sans se prononcer sur la légitimité de cette hypothèse en histoire naturelle, il semble utile d'affirmer de nouveau que les considérations de finalité doivent rester étrangères à la science sociale. Elles ne feraient pour le moins que les surcharger d'une difficulté superflue. Il ne s'agit donc pas de s'évertuer à prouver que les différentes classes sociales sont en progrès, mais simplement de montrer les variations de formes (ju'un type social peut revêtir suivant les conditions auxquelles il se trouve soumis et de les grouper en une sorte de famille. On recherchera les lois de ces transformations plus tard, quand il sera question des corrélations sociales.

Le problèm3 à résoudre ici est un problème de classification. Pour en avoir la solution, il faut procéder comme en histoire naturelle et suivre la méthode de Jussieu en tenant com{)te de tous les éléments, puis examiner les variations d'un élément, et ensuite remarquer les variations correspondantes dans les autres. On obtiendra ainsi dans une même classe — celle caractérisée par le genre d'occupations — plusieurs séries de formes d'autant i)lus divergentes que la dill'érence portera sur un élément plus inij)ortant.

LA MÉTII0D1-: 43!

Sans vouloir efTectuer ce travail, qui est très délicat, il suffira pour les besoins de la méthode d'indiquer sur un exemple la façon dont il pourra être elfectué. Prenons l'exemple qui nous est déjà familier, le travailleur des champs, et supposons que l'observation ait révé'lé rimportance des choses suivantes :

Occupations. — Propriété. — Besoins. — Inclinations. Délassements. — Connaissances. — Activité. — Charges. — Droits. — Croyances (religieuses, morales, politiques 1.

Laissons le premier stable et faisons varier le second. Nous obtiendrons ainsi une série de types partant du degré inférieur, occupé par l'esclave qui n'a d'autre propriété que sa vie ; puis viendront dans une échelle ascendante l'esclave avec pécule, le domestique, le manœuvre, le serf, le métayer, le fermier, le paysanpropriétaire. En s'élevant plus haut, on trouverait le propriétaire foncier, le landlord, le seigneur qui, délaissant les travaux des champs, nous conduiraient hors de la classe. Sans franchir ces limites on trouverait dans l'énumération précédente matière à étude de caractères voisins mais distincts, ainsi (juc l'indique d'une façon sommaire le tableau suivant :

Payfian-propriétaire. 11 travaille lui-même la terre, il possède une maison, le sol (ju'il cultive et ses instruments de culture. Si l'analyse de son caractère a été bien faite, ce type sera délini par l'ensemble des traits moraux réunis dans le tableau antérieur (p. 118). Quant aux charités, droits et croyances, nous laissons de côté ces éléments |)arc(' (|u'ils sont variables et que leurs (lucluations dépendent d inflneiices sociales étrangères au droit de propriiUé.

132 LES CLASSES SOCLiLES

Le fermier passe un contrat avec le propritUaire du sol, contrat favorable on ontu'eiix. Dans le premier cas il travaille avec ardeur, s'attache an sol qui le nourrit et qui, av^c le temps, pourra le rendre proprielaiie à son tour. Mais la crainte d'être évincé l'cmpèclie de pratiquer les améliorations utiles et l'incite à épuiser le sol. 11 a moins d'indépendance et son ambition est plus limitée. C'est bien pis quand le contrat est onéreux. On arrive à l'état misérable du tenancier Irlandais qui s'irrite de voir son labeur stérile, qui désespère de jamais pouvoir sortir de sa situation et tombe dans l'indolence ou dans la révolte. 11 ne fait aucun effort pour remplir des engagements que la concurrence rend accablants et pullule sans inquiétude de l'avenir, se nourrissant de pommes de terre lui et sa nombreuse famille.

Le métayer fournit son travail et partage avec le propriétaire les produits du sol. Comme ses gains sont faibles et que les occasions de tromper sont nombreuses, il est porté à dissimuler une partie des produits. De là des difficultés, des contestations ou une surveillance humiliante qui amènent souvent la rupture du contrat. En tout cas, le métayer n'a qu'un intérêt médiocre à améliorer une terre dont les profits vont par moitié à un étranger, et dont il peut être dépossédé par la dénonciation du contrat.

Le Serf Q. les apparences de la propriété mais les apparences seules. 11 cultive un champ et en récolte les fruits, mais ce droit est acheté par les charges les plus nombreuses et les plus lourdes. Ainsi au moyenûge il payait dos redevances en nature ; il était soumis à la taille et aux corvées ; il subissait les droits de mutation, de déshérence et de formariage ; il contribuait par des aidi^s aux besoins du seigneur ; il supportait « le ravnue de la chasse, du colombier et de la

garenne )),et il subissait les banalités du moulin, du four, du pressoir. Surtout il n'était pas libre de sa personne. De là les craintes, les haines ou l'avilissement des hommes de cette condition.

Le/?^fl/^«?/<^v•^est un salarié qui donne son travail indiiïéremmcnt à tous ceux qui veulent l'employer. Son genre de vie est déterminé par le taux des salciires. Ces salaires agricoles sont rarement assez élevés pour donner à l'ouvrier des champs l'ambition d'être propriétaire. Aussi la plupart de ces ouvriers vivent au jour le jour.

Le domestique doit exécuter les ordres du maître auquel il est lié par un contrat. Mais comme ce contrat est révocable, la liaison est souvent fragile, et, quand la nécessité ne s'y oppose pas, le domestique reprend souvent son indépendance.

Chez Vesclave cette facilité n'existait pas ; et il lui fallait subir les défauts du maître auquel la destinée l'avait lié. Quand l'airranchissement pouvait être acheté, l'esclave s'efforçait d'accroître son pécule. Quand l'espoir de la délivrance lui était refusé, il employait toute son intelligence à tromper son maître et à acheter son entrelien par le moindre travail possible.

Ce transformisme est dû surtout aux corrêlalions jnychiqiie'^.

Cnrrêialions psi/chiques. Vn être vivant forme un système lit; dans toutes ses parties et composé d'organes solidaires. Cette solidarité est t(dlement étroite que, si un organe vient à être aifecté" 'de.' quelque modification importante, tous les autres éprouvent des changements correspondants. Dans certains cas il y a trouble, perturbation, maladie, et le corps est menacé de n'être plus en état de résister aux forrcîs extérieures <pii ti'udiïnt à (li'lriiin' son unil,('. Dans les cas favorables l'activité saccroît, la puissance organique gagne

l-"U LKS CLASSES SOCIALES

en intensité, et la vie — qui n'est qu'une accommodation au milieu — offre plus de résistance aux forces hostiles qui tendent à la dissoudre. Cette dépendance mutuelle entre des org'anes liés ensemble a été surtout signalée par Guvier qui lui a donné le nom de corrélalalion organique.

Or, ce qui se produit dans les corps a lieu aussi dans le domaine de l'esprit, et môme plus facilement puisque les facultés mentales sont douées dune plus grande plasticité. Les sentiments, les idées et les volitions ne se développent pas d'une manière indépendante, mais grâce à leurs actions et réactions incessantes ils tendent à s'harmoniser pour former à leur tour un tout cohérent et sj'stématique. Les éléments constitutifs d'un type général ne restent donc pas immuables en grandeur et en qualité. D'un autre coté, comme les changements sur un point en entraînent de correspondants sur les autres, le caractère — tout en conservant les traits fondamentaux — n'est plus entièrement le même. Il existe des déviations du type normal ou commun, déviations qui se produisent dans deux sens opposés : les unes réalisent un progrès, tandis que les autres sont une alté-ralion et présentent des symptômes de maladie. Leur étude offre donc une utilité pratique à côté de l'intérêt purement scientifique.

Un des points les plus importants delà méthode, et sur lequel on ne saurait trop revenir, c'est qu'il faut nettement poser les questions, les circonscrire avec exactitude. Ici le problème à résoudre consiste non à rechercher les causes modificatrices d'un caractère social, mais ù montrer que des changements — s'ils viennent j>ar une cause (|uel('on(juo ;i se j)r()duire dans un ('lément mental — affecteront les autres [)arties d'une façon constante, et b^s modifieront dans un sens déterminé.

Pour le prouver, il ne faut point })arlir des lois de lit psychologie générale on tout au moins il faut no leur attribuer qu'une valeur provisoire, puisque ces lois sont le produit d'observations faites sur l'honinie abstrait et que ce mode d'observation nous a semblé exposé à de justes critiques. A titre d'hypothèse probable, nous pouvons remarquer que notre thèse est en harmonie avec ces lois psychologiques, dune forme trop vague sans doute mais ((ui renferment toutefois une grande part de vérité. Les facultés n'ont pas une vie indépendante et isolée. Elles agissent sur les autres, et par une action incessamment répétée elles finissent, en vertu de la plasticité mentale, par les façonner conformément à leur nature. Par suite, que cette nature varie, et on devra trouver des variations correspondantes dans la nature des autres facultés.

Ce n'est là encore qu'une idée, idée qui demande à être contrôlée par l'expérience. Des méthodes expérimentales énuniérées dans la Logique de St. Mill, celle qui paraît la mieux appropriée à fournir un contrôle décisif est la méthode dite des variations concomitantes.

Reprenons l'exemple du caraclère-j)aysan ; et supposons que des variations viennent à se produire dans la tendance fondamentale mise sous le titre d'nitéri'l on amour de la rie. Le paysan Français du commencement du siècle était moins exigeant qu'aujourd'hui dans la satisfaction des besoins physiques. L'usage fréquent de la viande de boucherie n'existait pas ; l'habitude du café, des liqueurs, du tabac était moins r('pandu ; les vêlements étaient moins coûteux, le mobilier plus restreint, les habitations moins conl'ortables ; en un mot la simplicité; des goiUs rendait le budget des dépenses moins chargé. Ou'est-il résulté d'une modilicaliou dans les numirs ? Le nouveau j;enre

13() LES CLASSES SOCLVLES

de vie e'tait incompatible avec les familles nombreuses, et les théories de Malthiis ont reçii application dans les campagnes : plus de bien-être, moins d'enfants. Puis Tamour-propre s'attacha plus aux apparences : il s'agissait moins d'être riche que de le paraître. C'est peut-être à cet amour-propre déplacé qu'on pourrait attribuer l'élimination du bœuf comme animal de culture remplacé par le cheval, qui est d'un entretien plus coûteux et dont les services un peu supérieurs ne compensent pas le surcroît de dépenses. — La tendance au plaisir s'est accentuée et les divertissements ont gagné non-seulement en délicatesse mais aussi en fréquence. — La force physique et l'énergie morale se sont ressenties de ces dispositions nouvelles. Une vie rude élimine les faibles et par une sélection rigoureuse conserve seulement les plus résistants; une vie plus âpre trempe également le moral, fortifie la patience, active la prévoyance et donne à l'activité plus de ressort. — Quant aux facultés intellectuelles, elles ne paraissent pas affectées par le changement de vie : le paysan s'en tient aux connaissances purement techniques et n'a de foi que dans l'expérience.

Un seul cas bien choisi pourrait suflire pour établir ces sortes de corrélations mentales. En elTet, si l'on était assuré que la cause modificatrice n'a porté que sur un élément du caractère, les changements qu'on constaterait dans les autres parties seraient atlribuables à la modification initiale. Mais, pour arriver à cette certitude, il devient nécessaire de remonter jusqu'aux caus<.»s, car c'est la nature de ces causes qui révélera la nature de leur action et indiquera le point du caractère primitivement louché.

Quelles sont donc ici les influences possibles ? Il semble qu elles sont comjiriscs dans l'énuméialioii suivante :

1" Action dos choses naturelles.

2° Action des choses modifiées par l'industrie humaine.

3' Imitation volontaire.

4° Action exercée par les autres classes et en particulier par le Pouvoir. (Cette dernièri', influence fera Tobjet d'un examen approfondi dans la partie qui traitera des Cnrrrlationa Sociales j.

La fertilité du sol, les conditions climatériques et les autres agents naturels n'ont pas subi en France de changements notables. L'oïdium et le phylloxéra, en ravageant de grandes étendues de vignobles, ne peuvent non plus être jugés responsables d'une plus grande délicatesse dans les goûts et d'une exagération dans les dépenses. — Les chemins de fer ont rendu les communications plus faciles ; ils ont permis au paysan de sortir plus facilement de son village et de I)rendre contact avec les classes supérieures. Mais par eux-mêmes ces grands travaux — qui ont une si grande portée économique — n'ont pas agi directement sur le caractère paysan. — La cause véritablement efficace a été plutôt d'ordre moral. Elle consiste à vouloir imiter la vie bourgeoise des villes et à prendre part au bien-être qu'on y voit répandu. — Ouant à l'idi'e de cette imitation, elle est venue en grande pai'lie du séjour prolongé que les jeunes gens font dans les villes de gjUMiison. pendant b'ur période d'instrticlion militaire.

Malgré la haute [)r()l)abili!('(|u"on peut atteindre ainsi. il serait conlrairtî à la pruilenc(; expérinn'ntale de n'examiner qu'un cas, si favorable à l'observation (ju'on le suppose. Mais la recommandation, qui existe p(»nr les sciences physiques. s'appli([ue égah-ment aux sciences sociales, cl il faut rassembler le pla> jiossible d'exemples. Alors les vues imparfaites se coni-

l'{8 LES CLASSES SOCL^LES

plèlent et les erreurs ont chance d'être rectifiées. — (^est donc un travail très étendu qu'il faut entreprendre pour établir avec solidité ces corrélations psychiques, propres aux ditTérentes classes. Mais alors le travail ne se fait pas au hasard ; on. possède des points de repère qui guident la marche et qui permettent de se reconnaître au milieu de la multitude des matériaux.

Si les corrélations sont exactement déterminées, l'ohservateur pourra partir d'un élément quelconque du caractère et, quand il y constatera des variations, en induire des variations correspondantes dans les autres éléments soumis à une réciprocité d'influences. Un ahaissement dans la natalité sera par exemple l'indice d'un accroissement des dépenses, dun goût plus vif pour les distractions et correspondra à un abaissement dans les forces physiques et dans l'énergie morale.

B. — PsVCnOLOGIE SOCLVLE

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