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DE LA CLASSIFICATION MORPHOLOGIQUE

Tout le monde va répétant qu'au point de vue de l'expression de la relation, c'est-à-dire de la forme, les langues sont isolantes, agglutinantes ou flexionnelles. Mais, pour peu qu'une personne étrangère à nos études s'avise de consulter les ouvrages des linguistes les plus autorisés, elle découvre que la flexion s'entend, ici de l'union externe à la racine de signification d'une racine de relation, là d'une mutation vocalique se produisant à l'intérieur, soit de la racine de signification, soit de la racine de relation. Il y a là une équivoque des plus fâcheuses qui vicie et compromet la classification morphologique.

La classification morphologique date de 1808, et, chose remarquable, elle a été proposée par F. Schlegel en des termes prêtant déjà à l'équivoque.

Bien qu'il rangeât les langues sémitiques dans la classe des langues agglutinantes et que, suivant M. F. Mûller(l), il n'entendit pas la flexion dans le sens de mutation vocalique interne, il lui échappa de dire que, dans les langues à flexions, spécialement en sanscrit et en grec, les idées de relation sont indiquées par un changement interne. Voici, au surplus, le passage entier tel qu'il a été traduit par M. Michel Bréal: « Dans la langue indienne ou dans la langue grecque, chaque racine est véritablement ce que dit ce nom, une racine, un germe vivant, car les idées de rapport étant marquées par un changemeyii interne, la racine peut se déployer librement, prendre des développements indéfinis, et un effet elle est quelquefois d'une richesse admirable. Mais tout ce qui sort de celte façon de la simple racine conserve la marque de la parenté, fait corps avec elle, de manière que les deux parties se soutiennent réciproquement. ^

(I) Doch scheint F. v. Schlegel toq der Flexioa einen anderen Begriff sich gfbildet zu habeo, als es der heut zu Tage uoter den Sprachforschera gelteude ist, da er sonst Dicht die semitischen Sprachen zu den aggluliuirenden reclinen \^ûrde. » (Grundnss der SprachwtSsenschaft^ t. 1, p. 66 ) Bopp a compris autremenl la pensée de Schlegel. V. Grammaire compdrée (traduction de M. Michel Breal), t. I, p. 22ô.

âëduit par une fausse analogie, Schlegel considérait les langues isolantes et les langues agglutinantes comme étant inorganiques, et il attribuait aux langues tlexionnetles un principe de vitalité organicjûe. Dans cet ordre d idées, chaque racine lui apparaissait comme un germe vivant dont les flexions étaient les pousses. M. Steinlhal oppose rudement à celle poésie, à ce mysticisme, que les racines ne sont ni des graines, ni cies OBufs. Schlegel ne t'ignorait pas, et il a simplement voulu dire que, par opposition à ce qui se passe dans les langues agglutinantes, ou « les particules affixées sont encore généralement faciles à séparér (1) >, dans les langues flexionnelles « ces mêmes particules commencent à se fondre et à s'identifier avec le root (2) ».

Bopp modifia profondément la classification de Schlegel eh fais'aîit rentrer les langues indo-européennes dans la classe des langues agglutinantes, et en créant pour les langues sémitiques une troisième classe caractérisée par la modification vocalique interne.

J'emprunte à M. Michel IJréal la traduction de la partie dbctrinatè du § 108 de la Grammaire comparée:

« Nous établirons, comme le fait A. G. de Schlegel, trois classes, et nous les distinguerons de la sorte : 1» idiomes sans racines véritables, sans faculté de composition, par conséquent sans organisme, sans grammaire. A celte classe appartient le chinois, où tout, en apparence, n est encore que racine, et où les catégories grammaticaïés et les rapports secondaires ne peuvent être reconnus

(I) Grwfdrits der Sprachwissenschaft, t. I, p. 65.

ifi ibid:

que par la position des mots dans la phrase; 2® les langues à racines monosyllabiques, capables de les combiner entre elles et arrivant presque uniquement, par ce moyen^ à avoir un organisme, une grammaire. Le principe essentiel de la création des mots, dans cette classe de langues, me parait être la combinaison des racines verbales avec es racine s pronominales, les unes représentant en quelque sorte Tâme, les autres le corps du mot. A cette classe appartiennent les langues indo-européennes, ainsi que tous les idiomes qui ne sont pas compris dans la première ou dans la troisième classe, et dont les formes se sont assez bien conservées pour pouvoir être ramenées à leurs éléments les plus simples; 3"" les langues à racines verbales dissyllabiques, avec trois consonnes nécessaires, exprimant le sens fondamental. Cette classe comprend les langues sémitiques et crée ses formes grammaticales, non pas seulement par composition, comme la seconde, mais aussi par la simple modification interne des racines. 7>

G. de Humboldt, qui divise les langues en deux grandes classes, suivant qu'elles sont parfaites ou imparfaites^ range les langues sémitiques à côté des langues indo-européennes, dans la subdivision des langues fleuonnelles. Mais qu'est-ce pour lui que la flexion?

Selon M. Max Schasler, Humboldt aurait entendu par flexion le changement intérieur {innere Verœnderung) , et il aurait distingué, en dehors de ce procédé, d'abord la formation du mot par la simple juxtaposition à la racine d'un crèment conservant toujours son caractère significatif originel {Anfûgung)^ puis sa formation par la suffixation d'un crément ayant perdu sa signification originelle {An-

bildung) (1). Reste à savoir ce que le maître entendait par innere Verœnderung. Voici à cet égard un passage de M. Max Schasler, duquel il me paraît résulter que dans la pensée de Humboldt le changement intérieur ne consistait point dans la mutation vocalique : « Ce que YAnfûgung des affixes est à VAnhilgung des suffixes, cette dernière Test au changement intérieur par flexion. La différence importante est que la flexion ne peut avoir eu originellement aucune autre signification, tandis qu'au contraire la syllabe dont le mot s'est accru a possédé le plus souvent une signification propre. Mais l'auteur n'entend pas cet accroissement intérieur de la flexion dans le sens où l'entend Becker, qui y voit une pousse effective de la substance de la racine, aussi bien en ce qui concerne le son qu'en ce qui concerne l'idée. Pour M. de Humboldt, ce qui exerce ici son influence, c'est une loi de formation indépendante de la substance de la racine, loi qu'il qualifie de symbolique et dont il trouve le principe le plus général dans l'opposition absolue de la subjectivité de la perception à l'objectivité de l'expression extérieure. Aussi ne considère-t-il pas le fait que le suffixe aurait eu originellement une signification propre comme un obstacle invincible à la pureté de la véritable flexion, ce qui ne peut s'expliquer que parce qu'il tient pour symboliqiie la croissance de la flexion par le dedans. En effet, dès lors que le suifixe a perdu son existence propre et qu'il s'est incorporé au mot comme un simple Moment^ non seulement il cesse d'exister en vertu d'un principe vital à

(1) Die Elemente der philosophischen Sprachwissenschaft Wilheltn von Humboldt^s, p. 43, § 41.

lui propre ; mais encore, vu qu'une substance réellement privée de vie ne peut figurer dans le langage, il lui faut viser à acquérir un autre principe vital, lequel ne peut être que semblable à celui sur lequel la racine elle-même, avec laquelle il est intimement uni, influe d'une manière immédiate par le processus de sa relation, c'està-dire précisément un principe vital symbolique. La différence entre la flexion et le suffixe qui a perdu sa signification originelle consiste en ce que la création symbolique est dans la flexion une création effective, tandis qu'elle n'est dans ce suffixe cfu'une sorte de transubstantiation qui, dans tous les cas, ne s'est pas produite brusquement, mais peu à peu (1). »

Quoi qu'il en soit de celte phraséologie, Humboldt a dit très-explicitement: c Les langues agglutinantes ne diffèrent

pas spécifiquement des langues flexionnelles Ces langues

ne diffèrent entre elles que par la mesure dans laquelle les unes et les autres ont plus ou moins atteint un même but (2). »

M. Max Mûller distingue trois degrés dans la formation des mots :

i° Les racines peuvent être employées comme mots, chacune d'elles conservant sa pleine indépendance. C'est l'étage radical appelé aussi monosyllabique ou isolant.

2® Deux racines peuvent être jointes ensemble pour former un mot, et dans ce composé l'une des racines peut

(1) Die Elemente der philosophischen Sprachwissenschaft Wilhelm von Humholdt's, p. 42, 43.

(2) Sieinlhal, Charakieristik der hauptsàchlichsten Typen des SprachUttèfy p. 6t. " ^ ' * '

perdre son indépendance. C'est l'étage désinentiel, appelé aussi agglutinant.

3° Deux racines peuvent être jointes ensemble pour former un mot, et dans ce composé les deux racines peuvent perdre leur indépendance. C'est l'étage inQexionnel, apjpelé aussi amalgamant ou organique.

Le premier étage exclut absolument la corruption phonétique ; le secon<l l'exclut dans la racine principale, mais l'admet dans les éléments secondaires ou déterminatifs; le troisième Tadmet tout à la fois dans la racine principale et dans les terminaisons.

Entre les langues du second et du troisième étage, a: la différence est en quelque sorte la même qu'entre une mauvaise et une bonne langue. Les mois aryens semblent faits tout d'une pièce, tandis que les mots touraniens laissent voir distinctement les sutures et les fissures des petites pierres cimenlées ensemble... Dans les langues aryennes, les modifications du mot qui constituent la déclin.ûson et la conjugaison ont été à l'origine exprimées par agglutination ; mais les parties composantes commencèrent bientôt à s'unir de manière à former un mot intégral sujet à la corruption phonétique, dans une mesure telle qu'il ilevint par la suite impossible de décider quelle partie était la racine et quelle autre l'élément modificateur (1). »

Comme Humboldt, M. Max Millier range les langues sémitiques dans la même classe que les langues indoeuropéennes.

M. Whitney n'attribue qu'une importance minime « à la distinction sommaire des langues en monosyllabiques,

(1) Lectures an the Science oflanguage, p. 304 etpassim.

agglutinantes et à flexions, distinction qui est devenue courante, familière, et présente un moyen commode, mais peu exact, de se rendre compte de la structure linguistique (1). i

Quoi qu'il en soit, cette classification étant donnée, l'éminenl indianiste entend la flexion comme Tentendait Bopp, comme l'entend Max Mùller. a: La langue scythique, dit-il, est le type de ce qu'on appelle les langues agglutinantes, pour les distinguer des langues à flexions indoeuropéennes. On veut signifier par ce mot que les éléments d'origine diverse qui composent les mois et les formes scythiques sont moins fondus, moins étroitement aggrégés, et qu'ils sont plus mutuellement indépendants que dans les langues indo-européennes. Toutes nos formes, nous l'avons vu, commencent par l'agglutination, et des mots comme un-tru-th-ful-ly en conservent encore le caractère. Si tous les mots ressemblaient à celui-là, il n'y aurait aucune différence marquée entre les deux familles sur le point fondamental, car les éléments dans la langue scythique ne découvrent pas tous aisément leur premier état de mots indépendants. Ils sont, comme les affixes indoeuropéens, de pur3 signes de relation et de modification de sens. Mais les formes scythiennes ne vont pas jusqu'à la fusion de la racine avec la terminaison, ni même jusqu'à la substitution de la flexion interne à la flexion externe. >

Celte expression de flexion interne me conduit à examiner la doctrine de Schleicher et de son école.

(1) La vie du langage^ p. fUl.

Dans SUD ouvrage intitulé : Les langues de l'Europe moderne (1), Schleicher, après avoir défini la flexion <r la signification et la relation incorporées dans des mots particuliers sans déroger à l'unité (2) >, avait montré par des exemples tirés de la formation des participes grecs qu'il entendait bien par flexion l'union de l'élément signification avec l'élément relation, union rendue plus étroite et comme indissoluble par des accidents phonétiques ne laissant plus apparaître les traces de la soudure, c La fusion indissoluble, dit-il, fusion intellectuelle, de la signification avec la relation s'exprime dans les langues à flexion par l'inséparable fusion matérielle ou phonétique, c'est-à-dire que le radical peut lui-même subir une flexion...

« Pour comprendre tout ce qu'il y a de différence entre la classe agglutinante et la classe à flexion, on n'a qu'à comparer la conjugaison et la déclinaison agglutinantes avec celles d'une langue à flexion quelconque, soit sémitique, soit indo-germanique, pourvu que celle-ci ne soit pas tout à fait déchue.

c D'abord la déclinaison. Elle ne nous montre dans les idiomes agglutinants qu'une séparation peu visible entre le cas et sa postposition, le pluriel exprimé par un son indiquant le nombre et l'apposition des terminaisons de

(1) Traduction d'Hermann Ewerheck. Paris, 1852.

(2) Ibid.f Introduction, p. 12.

cas, absolument comme dans le singulier. La fusion de ces divers sons entre eux et avec le mot n'existe pas encore ; il n'y en a tout au plus qu'un faible commencement. Les genres masculin et féminin manquent de marque.

« Prenons au contraire le participe grec tuptôn, tuptousa, ttiptoriy pour exemple de la flexion. Ici, nous voyons le genre dûment annoncé, et cela non d'une manière matérielle, mais symbolique, comme cela doit être dans une classe élevée. Nous y voyons le radical qui est tupt-ont; le féminin est désigné symboliquement par une voyelle longue, ici principalement i, qui est remplacée en grec toujours par ia; le nominatif se sert de la consonne démonstrative s, mais les féminins dans les langues les plus antiques n'ont que rarement cette consonne. Le genre neutre, comme presque partout ailleurs, reste ici sans recevoir une marque particulière ; il se distingue précisément par ce défaut.

« Ainsi, nous avons les formes fondamentales : nominatif masculin tupt-ont- s y féminin tuptontia, neutre tupt ont. Ces formes ne sont cependant point permises d'après les lois phonétiques de la langue grecque ; elle a des lois qui possèdent, plus que dans une langue agglutinante, la puissance de fondre les éléments des mots pour en produire des unités. Dans tuptonts et tuptont, on voit ainsi s'effacer ts et t; alors va se montrer de nouveau la force de l'expression symbolique que prend la relation, car le nominatif masculin, qui est censé exprimer un objet animé, après avoir perdu deux lettres finales nf, est dédommagé, pour ainsi dire, par la prolongation de la voyelle précédente, c'est-à-dire o devient d, tupto devient tuptôn. Quant au neutre tuptont, il rejette seulement son

t et devient tupton. Dans le féminin, -ti se raccourcit en S, devant lequel, d'après la loi phonétique grecque, on se transforraera en ow; le résultat est donc tuptousay au heu du primitif tuptoutsa (1). »

Mais voici venir un développement dans lequel le phénoméne de Tablaut est assimilé à la flexion interne des langues sémitiques :

f Cette comparaison étabhe entre une déclinaison flexive et une déclinaison agglutinante suffît, je pense, pour démontrer la différence qui sépare les deux grandes classes de langues à l'égard du substantif, ce qui se démontrera plus encore à l'égard du verbe, véritable âme de la phrase. Et d'abord, nous rencontrons ici, comme dans la dérivation des mots legô et log-o-s^ le symbolisme de la relation, la réduplication, la transformation des radicaux; nous n'y trouvons plus, comme dans la classe agglutinante, la syllabe extérieurement accolée : en grec, leipô, elipon, leloipa, d'un radical lip; en gothique greipa (temps présent), araip (temps passé), gripans (participe passé), d'un radical grip;nima et nqm, pluriel némum.numans. Cette formation revient fréquemment dans le sémitique (2). »

Postérieurement, dans son Compendium, Schleicher a confondu la flexion externe avec l'agglutination et il a fait consister la flexion dans Texpression de la relatiop par un changement dans l'intérieur de la racine.

« On peut, dit-il, provisoirement au moins, classer les langues d'après leur caractère morphologique. Il y a: i"" des langues qui ne consistent qu'en cîes sons de signi-

(1) Les Uingues de l'J^urope, p.

(i) /flf., p: li2, 153. "'^

147 et suiv.

ficaiion ne s' articulant pas entre eux et invariables (par exemple le chinois, l'annamile, le siamois, le birman) ; ce sont les langues isolantes ; nous représenterons le son invariable de ces langues par R (racine). L'indo-germanique serait formé de cette manière si par exemple le mot ai-mi (je vais, grec ei-mi) ne sonnait pas de la sorte, mais i ou i ma (fi ou fi + r); 2® des langues qui peuvent joindre à ces sons de signification invariables, par devant, au milieu, par derrière ou en plusieurs lieux, des sons de relation que nous représentons par s (suffixe), p (préfixe), i (infixe). Ce sont les langues agglutinantes (par exemple les langues finnoises, tatares, dravidiennes, le basque, les langues des aborigènes du Nouveau-Monde, les langues sud-africaines ou bantoues, etc.). A ce degré de développement, le mot ai-mi sonnerait i-ma ou i-mi (Rs) ; S^ des langues qui peuvent régulièrement changer la racine ellemême pour exprimer la relation, et qui en même temps emploient le moyen de l'agglutination ; ce sont les langues à flexion. Nous représentons la racine ainsi modifiée, en vue d'exprimer la relation, par R" {R\ fi', etc.). Jusqu'à présent, on ne connaît que deux familles linguistiques de cette classe, la famille sémitique et la famille indo-germanique. Celle-ci n'a pour tous les mots qu'une forme, à savoir fi* s [s représente un ou plusieurs suffixes), c'està-dire que la racine régulièrement modifiable est suivie d'un suffixe exprimant la relation, par exemple ai-mi, grec ei-miy de la racine i.

La famille sémitique, laquelle n'est point apparentée à la famille indo-germanique, possède plusieurs formes de mot, notamment les formes fi* et pR* qui sont tout à fait étrangères à cette dernière famille. Au surplus, le vocalisme

des langues sémitiques diffère totalement de celui des langues indo-germaniques (1).

Scbleicher a eu en France deux disciples qui lui ont fait honneur : MM. A. Hovelacque et Vinson.

A cette question: Qu'est-ce que la flexion? M. A. Hovelacque répond : t ici la racine peut exprimer par une modification de sa propre forme les rapports qu'elle a avec telle ou telle autre racine. La flexion, c'est la possibilité pour une racine d'exprimer en se modifiant ainsi une certaine modification du sens. Dans tous les mots d'une langue à flexion, la racine n'est pas nécessairement modifiée ; elle demeure parfois telle quelle, comme dans la période de l'agglutination, mais elle peut être modifiée. Si nous représentons par un exposant " cette puibsance de la racine, la formule Rr de l'agglutination peut devenir R'r dans la période de la flexion, la formule rjR peut devenir rjR* , la formule rRr peut devenir rR* r, et ainsi de suite, d

Après avoir reproduit fidèlement la pensée de Scbleicher, M. A. Hovelacque qui, ainsi qu'on le verra tout à l'heure, s'est parfaitement rendu compte que le phénomène du gouna ne modifie en quoi que ce soit la signification, M. Hovelacque, dis-je, s'ingénie à transporter la flexion du radical dans le suffixe, ce qui est en réalité l'abandon de la doctrine.

« 11 y a plus, coniinue-t-il. Non seulement la racine que les Chinois auraient appelée c pleine ^ peut recevoir cet exposant, comme nous le voyons dans la formule précédente ; mais la racine qui forme l'élément de relation,

(1) Cùmpendium der verglekhenden Grammatik, etc., p. 3.

le suffixe, peut également étrç modifiée. Voici, pour plus de clarté, un exemple de ce fait pris dans le système des langues indo-européennes. Le sanskrit éti « il va >, le latin il, dont la vieille forme est eil^ le lithuanien eili procèdent tous d'une forme commune aiti « il va x». Les

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deux racines qui ont contribué à former ce mot sont / € aller » et TA, pronom démonstratif, que nous retrouvons dans le grec /o « le ]» (au neutre), dans le latin isle. Ces deux racines ont été soumises à la flexion dans le mot qui nous occupe. Nous ne savons pas, à la vériléy qiielle esl la cause qui délermina la modificalion du radical 1 en AI, mais nous savons fort bien que Télément TA

a été changé en Ti pour passer du sens passif au sens actif (1). j>

Plus loin, revenant à la forme ailiy M. A. Hovelacque confesse plus explicitement encore « qu'il est difficile de reconnaître en quelle façon celle modificalion de la voyelle radicale (gouna) apporte un changement quelconque à la signification même du mot. Y a-t-il bien ici une véritable flexion, une flexion au sens vrai du mot, c'est-à-dire (comme nous l'avons vu plus haut) une modification interne de la racine? Le fait est possible; mais ce rapport n'est pas encore démontré. Quant au second procédé de la variation des voyelles, il constitue, à n'en pas douter, une véritable flexion. Il consiste en ce fait que la voyelle a des éléments pronominaux ta, na, etc., se changeant en i, u, ces éléments de dérivation deviennent actifs de passifs qu'ils étaient. »

(1) La liiMiuUtigue, f. 202.

Comme M. A. Éovelacqiie, M. Vinson a fini par transporter le si^ge dé la flexion aryenne du radical dans le suffixe'^ Il dit, après avoir parlé de l'agglutination : a Un pareil procédé, quelque ingénieux qu'il soit, est cependant encore insuflisanl, puisqu'il nécessite l'emploi de deux sons, de deux mots, pour un seul acte de l'esprit. 11 suit de là que le meilleur système linguistique sera celui qui indiquera la relation par un changement dans la forme de la racine significative, laquelle restera une. Ce système a été réalisé par les langues du troisième groupe, où il consiste à indiquer les rapports par une altération, une variatibrl dé la voyelle radicale du mot significatif. L'hébreu' dit PaQâD <r il a vu :&, PiQQeD « il* a vu souvent », iaPQoD « il verra », etc., et ces rtiols ne ditïèrent que pkv leurs voyelles; la même chose a lieu dans les langues' inJoeùrdpéennes) en sanscrit' pà)r exemple, où l'ilitei^calation d'iin d daiis la dernière syllabe de dà'ddtni «' je dbnne » chahge en objectivité la subjèctiîîté'du pronom, et pi^o^it là voîx moyenne dndâMài, C'est donc uriîqtremètot en cdrisidéiation de celte faculté (Juè les langues iildÔ-eUropééunes peuvent revendiquer une place à côté des langues sémitiques, qui sont évidemment les langues à flexion par excellence (1). »

Dans un écrit aùtérièur, M. Vihsori avait maintenu le siège de la flexion dans le radical, eu attribuant une valeur flexionnelle au phénomène de l'ablàut. i Les idiômeis du troisième groupe expriment les 'relations par une altération, une variation de la voyelle radicale du mot significatif, ce qu'on appelle une flexion. Par exemple, en français,

(1) Le basque et les langues américaines, p^ 3, 4V

le prétérit a je fis » ne se distingue du présent « je fais > que par la substitution de la voyelle i à la voyelle at, c'est-à-dire par la flexion (1). >

Je rae propose de montrer : 1° que le renforcement de la voyelle du radical par le gouna et la vriddhi est un phénomène phonétique absolument étranger à l'expression de la relation ; 2"* qu'il en est de même des phénomènes de l'ablaut et de l'umlaut ; 3° que les variations vocaliques des suffixes tiennent à des causes secondaires, sans rapport aucun avec l'expression de la relation.

M. Michel Bréal a dit» au sujet de la formule jR' r ; c Le X placé comme exposant auprès de JR (racine) fait allusion au renforcement (gouna, vriddhi) de la voyelle radicale. 11 semble que cette faculté de changer un a en a, un i en ê ou âi^ un t^ en o ou au, soit propre à la racine. Le regrettable linguiste, en inventant cette formule qu'il oppose à Rs, formule des langues finnoises, présente comme une faculté inhérente à la racine ce qui est certainement postérieur à la formation des mots : tout porte à croire que le gouna et à plus forte raison la vriddhi n'ont commencé d'exister qu'à partir du moment où la racine s'est adjoint des suffixes (2). »

Cette observation est confirmée c par la coïncidence,

(1) La science du langage, p. 2.

(2) Mélanges, p. 401.

sinon absolue, au moins générale, qui existe entre l'accen tonique et le renforcement. Dans la majorité des cas, le renforcement se rencontre avec le libre accent du sanscrit. Ainsi, la racine bhid (fendre) fait au parfait redoublé bibhàida (j'ai fendu) avec gouna du radical accentué, et bibhidimà (nous avons fendu) sans gouna du radical inaccentué. On a de même tutàuda (j'ai piqué) et tutudimâ (nous avons piqué). Le verbe i (aller) frappe de gouna le radical dans les personnes du présent où le radical est accentué, et le laisse sans renforcement dans les personnes où il n'est pas accentué : àimi, àisi, àiti, imàs, iihà, jànti

pour iànti Si l'on recherche la raison du gouna, de la

vriddhi et des renforcements en général, il est naturel d'y voir une insistance emphatique de la voix, destinée à appeler l'attention sur la syllabe qui les porte et à lui donner plus d'importance (1). »

Mais alors même que cette explication serait hypothétique, ne suffit-il pas, pour ruiner par la base la doctrine de Schleicher, de ce simple fait pris en soi : que dans les verbes, et notamment dans le verbe i (aller), certaines personnes présentent le phénomène du renforcement, tandis que d'autres ne le présentent point? Ainsi, il y aurait flexion dans àimi, àitiy àisiy et agglutination dans imàs, iihà. Dans àimiy la relation serait exprimée par la flexion de i en ai et non par la suffixation de -me, et dans imâs la relation serait exprimée par l'agglutination de -mas!

Relativement à Tablant et à l'umlaut, M. Whilney a montré que ces altérations de la voyelle radicale a ne sont

(1) Grammaire comparée des langues classiques, par F. Baudry, p. 53.

que d'apparentes contradiclioDs au principe du développement par addition externe ou aggrégatipn... Une partie des mots dérivés ou infléchis semblent formés par voie de modification interne plutôt que par addition externe. Sans doute on dit en anglais boy et boys, mais on dit au^si mon ei men ; ondil love et lovedy mais on dit également râidet rëad; et, en allemand, on trouve ce phénomène très-étendu et très-important de la variation de la voyelle radicale dans de grandes classes de mots, dont l'anglais présente l'analogue, par exemple dans sing^ sang, sung et song, dans break, broke et breach. Le grec a de même, quoique d'une façon moins visible, un léger changement de voyelles dans un grand nombre de verbes et de dérivés verbaux, comme leipô, élipon^ léloipa^ et comme tréphô, étrapon, iéiropha^ ireptôsj irapéx, tropoSy etc. Ce sont là d'apparentes contradictions au principe du développement par addition externe. Cependant, si l'on arrive à prouver que ces cas, en apparence divergents, sont soumis à ce même principe, ils lui prêteront une nouvelle force.

« Commençons par rèadeirëad, comme étant plus récents et plus simples. En anglo-saxon, ce verbe et le petit nombre de ceux qui lui ressemblent n'avaient point cette différence de voyelle entre le prétérit et le présent, et ils prenaient la même terminaison que les verbes réguliers ou pouveaux : les formes étaient rœdan pour rêad (lire) et rœdde pour rëad (lu). Mais le principe phonétique de la commodité a agi ici comme ailleurs : la pénultième de rœdde avait une voyelle longue devant une double consonne, et on allégea la difficulté en prononçant brève cette voyelle, procédé si commun dans toutes les langues germaniques, que l'on marque presque toujours comme voyelles brèves

toutes c^Ue§, qui se trp\iveQt dt^vant les consonnes doubles. Lors donc que» plus tard et par la suppression des voyelles finales des mots, les deux formes furent réduites à êtr^ monosyllabiques, l^ double consonne disparut, et il ne resta point d'autre signe de la différence de temps entre rèad et rëad que la n^anière de prononcer la voyelle radicale, longue ou brève. Le cas est analogue, d'pne part, à lêave, lëft (laisser, laissé), feel, fëlt (sentir, senti), dans lesquels il y a prononciation brève Je la voyelle, pour |a même raison, mais où le groupe des consonnes a été conservé; d'autre part, à set, put, etc., qui ont aussi perdu leurs terminaisons au prétérit, mais qui, ayant une voyelle courte au présent, n'ont point été différenciés dans les deux temps et ont conservé la même forme. La distinction entre rèad et rëady entre lêad et lëad est çlonc purement un accident phonétique; c'est un moyen de f^endre compte, dans un but grammatical, d'une ditlërence qui s'est produite d'une façon secondaire comme conséquence imprévue d'pne addition externe, quand cette addition a disparu par le déclin phonétique.

a Quant à man et men, c'est un exemple de ce que en allemand on appelle umlaui ou modification de voyelle, phénomène très-commun dans la langue germanique et très-rare dans la langue anglaise. Cétait, dans l'origine, le changement du son de 1'^ au son de Xe par l'influence assimilante de l'i qui suivait, changement qui dépend du caractère des terminaisons des cas et qui n'a rien à voir avec la distinction du nombre. Il arrivait en anglo-saxon qu'un des cas singuliers (le datif) prenait Ve et que deux des cas pluriels (le génitif et le datif) prenaient l'a. &|ais, çn vertu de leur influence d'assimilation, les terminaisons

disparurent (de la même manière que le second dy par la suppression duquel on avait raccourci la voyelle longue de read)j de façon que datif et génitif perdirent au pluriel leur forme distincte, et que man et mm restèrent en face l'un de l'autre, le premier comme expression du singulier et le second du pluriel. Et parce que cette différence de voyelle suffisait à distinguer les deux nombres, on ne fit point double emploi en ajoutant un s comme dans ear, ears. Ceci est encore un cas dans lequel on s'est appliqué à faire une distinction grammaticale d'une différence de forme qui, dans son origine, a été inorganique, c'est-à-dire accidentelle.

c II faudrait beaucoup plus d'espace que nous n'en avons pour discuter et pour expliquer le cas qui reste, celui de Yablaut ou variation de la voyelle radicale dans bindy bound, band^ bond (lier, lié, bande, lien, etc.), et cela nous conduirait à soulever quelques questions restéas obscures et sur lesquelles disputent encore les chercheurs. Mais nous ne trouverions, dans l'histoire de ces variations, rien d'essentiellement contraire aux principes qui ressortent des exemples déjà cilés. Le prétérit, le participe, le dérivé avaient chacun, dans l'origine, leur élément formatif externe : le premier avait la réduplication, comme dans cano, cecini, trépô, téiropha, haldan, haihald; les deux autres, leurs terminaisons de dérivés, et il n'existait pas de différence de voyelle. Quand cette différence commença à se montrer, elle n'avait pas plus de signification que celle de feel et de felt ou de l'allemand mànner de mann; elle ne s'était produite que sous des influences purement euphoniques; c'était tantôt l'atraiblissement du son d'un a, l'accroissement de force donné à un i ou à un t^ au moyen

d'un accent, et la fusion de la réduplication qui appartenait au prétérit, avec la racine du mot. 11 n'y a pas lieu d'admettre ici des exceptions à cette règle générale que, dans nos langues, les formes sont nées de l'aggrégalion externe des éléments séparés (1). »

Dans son Introduction à la grammaire comparée de Bopp, M. Michel Bréal dit, au sujet de Vablaut: « Ce n'est pas le lieu d'exposer la théorie de Griram sur l'apophonie: il nous suffira de dire que, non content d'attribuer à ces modifications de la voyelle une valeur significative, il y voyait une manifestation immédiate^et inexplicable de la faculté du langage. M. Bopp combattit celte hypothèse comme il avait combattu la théorie de F. Schlegel sur l'origine des flexions. Il s'attacha à montrer, par la comparaison des autres idiomes indo-européens, que l'apophonie telle qu'elle existe dans les langues germaniques n'a rien de primitif, que les modifications de la voyelle n'entraînaient, à l'origine, aucun changement dans le sens, et que ces variations du son étaient dues à l'influence de l'action tonique (2). »

On a vu plus haut que MM. A. Hovelacque et Vinson, passant condamnation sur les phénomènes du gouna, de la vriddhi, de l'umlaut et de Tablant, ont localisé la flexion interne dans les suffixes. 11 n'est pas besoin d'un long examen pour se convaincre que les mutations vocaliques qui se sont produites dans les suffixes, au cours de la période dite de décadence formelle, n'ont apporté aucun

(1) La vie du langage, p. 105, 106, 107.

(2) Grammaire comparée des langues indo-européennes, t. I, Introduction, p. xxv.

changement dans la signification. Il est certain, par exemple, « que dans ai-mt, -mi est un affaiblissement de la syllabe ma, qui est le tbême, en sanscrit etlsn zend, des cas obliques du pronom de la première personne. Mais il y a le même rapport entre la syllabe mi dans dàdâmi qu'entre Yi du latin abjicio et l'a de jacio. Dans les formes secondaires, par un nouvel affaiblissement, mi est devenu m. L'accord remarquable qui règne entre toutes les langues indo-européennes prouve que la divisioh en formes primaires et en formes secondaires appartient à un âge très-reculé. Je ne crois pas cependant qu'il faille la faire remonter jusqu'à cette période primitive où l'organisme grammatical dans la fleur de la jeunesse n'avait encore rien perdu de son intégrité; je pense plutôt que les désinences se sont émoussées à la longue, et que la cause de cet affaiblissement a été le besoin d'alléger le verbe quand le commencement du mot se chargeait d'une syllabe additionnelle ou quand une insertion se faisait à l'intérieur (1). »

Il y a dans ce passage de Bopp une double réfutation de la théorie de MM. Abel Hovelacque et Vinson.

Ma s'est affaibli en wt, en vertu d'une loi phonétique dont la cause doit être cherchée dans la différence de gravité des voyelles et dans l'influence de l'accent tonique (2). Mais ce premier affaiblissement par mutation a été suivi d'un second affaiblissement par apocope : mi s'est raccourci en m. Il ne peut plus être ici question de flexion interne,

(1) Grammaire comparée dés lefngueB inèàù^eiÊTàt^eHiHet^ t. 111, §499.

(2) Baiidry, Grammaire comparée des langues cliMiîiiues, § tî.

non plus que dans le grec pher-ô (sanscrit bàr-â-mi), où le suffixe a disparu tout entier, ne laissant pour indice Je la relation que la caractéristique (ô) de la c'asse du verbe (1).

Il apparaît donc manifestement que le phénomène dans lequel MM. Abel Ilovelacquc et Vinson ont été amenés à voir la flexion n'est que le moindre des accidents phonétiques qui ont atteint les racines pronominales agglutinées aux racines verbales, et les ont transformées en véritables suffixes.

J'ajouterai, sauf à y revenir, que si la flexion consi&te dans le changement de la voyelle du suffixe, il fant assigner aux langues ouralo-aUaïques une place quelconque dans la classe des langues flexionnélles. En effet, l'harmonie vocalique consiste essentiellement en ce fait morphologique qu'à la longue un très-grand nombre des radicaux agglutinés ont perdu, par le changement de la voyelle, leur caractère significatif originel, pour ne plus jouer que le rôle de simples exposants de la relation. L'harmonie vocalique est sans doute, ainsi que l'a dît M. Abel Hovelacque, un phénomène relativement récent ; mais la date importe moins que le fait en lui-même, et le fait est d«8 »plus caractéristiques. Par le procédé de l'harmonisaition, la plupart des langues ouralo^altaïques ont franchi la période de l'agglutina'tion proprement idite, et le >prooédé consiste bien à fléchir la voyelle propre du radiical agglutiné.

<1) 'Bopp, ^Grammaire comparée, t. IH, § 434.

D'après M. F. Mûller, F. et G. Schlegel ont rangé les langues sémitiques parmi les langues agglutinantes. Voici en elTet le scbéme de leur classification (1).

il. Langues sans structure grammaticale (le chinois).

H. Langues à aflBxes (toutes les langues polysyllabiques, à i'exception des langues indo-européennes).

iiU. Langues à flexions (les langues indo-earopéennes).

a) Synthétiques (les anciennes).

b) Analytiques (les nouvelles).

On a vu que Bopp avait créé, pour les langues sémitiques, une classe à part, et qu'il comprenait dans une même classe, la seconde, les langues indo-européennes et les idiomes agglutinants.

Enfin, MM. Max Mûller, Schleicher, A. Hovelacque et Vinson font figurer les langues sémitiques dans la classe des langues flexionnelles, à côté des langues indo-européennes.

La question que je veux traiter est celle de savoir la place qu'il convient d'attribuer aux langues sémitiques et aux langues ouralo-altaïques.

Tout le monde est d'accord pour reconnaître qu'audessus de l'étage de l'isolation il y a celui de l'agglutina-

(1) Grundriss der SprachwUsenschaft, 1. 1, p. 67.

lion. Il est» en outre, hors de doute que les langues indoeuropéennes ont été agglutinantes avant de devenir flexionnelles, et c'est précisément parce qu'elles ont vécu tout d'abord à l'état agglutinant que Bopp a cru ne pas devoir distinguer, au point de vue morphologique, la flexion (An6e7rfMngf) de l'agglutination {Anfugung), Comme Bopp, M. Vinson ne voit dans la flexion externe < qu'un degré d'agglutination i».

Je pense, avec MM. Max Mùller et Whitney, qu'il y a lieu de distinguer le procédé ' rudimentaire de la simple agglutination de celui de la flexion, non seulement parce que la transformation du mot vide en suffixe proprement dit constitue un fait morphologique très-important à raison de son étendue et de son intensité, mais encore parce que les langues parvenues à l'état flexionnel difierent absolument, dans leur allure générale, des langues demeurées agglutinantes. Dans un accès de mauvaise humeur, M. Steinthal a mis en relief les caractères qui différencient les deux classes de langues. < Qu'importe que le lien qui unit les syllabes grammaticales aux racines soit lâche ou étroit? Qu'est-ce que lâche, et qu'est-ce qu'étroit? 11 est admis tacitement que l'étroitesse du lien a une valeur plus grande. Bien des gens estiment, au contraire, que c'est un avantage, pour les langues agglutinantes à lien lâche, que tout y soit plus clair, plus recoimaissable, plus analytique et tellement plus régulier, qu'il ne s'y rencontre pas d'anomalies. Dans les langues indo-européennes, les mêmes relations grammaticales sont indiquées par des désinences difilérentes; par exemple les cas sont autrement formés au singulier qu'au pluriel et au duel, et d'un autre côté plusieurs de ces cas sonnent de même. Dans les langues agglutinantes,

il ti'y a ^'tjftie déclinaison et ({u'tiniB eonjugaisoii ; a«i con^ traire, il y a dans les tangnes indo- européennes ptosierurs déclinaisons, plusieurs conjugaisons et une masse de formes irrégulière^. L'indice de la dualité ou dé la pluralité, qui appartient à la racine et non à la désinence casuelle, est extrêmement difficile à reconnaître el se place tantôt devant, tantôt derrière la désinence casuelle. N'est-cfe pas la chose du monde la plus absurde? Et voilà, parmi les fleurs du langage, ce qu'il faudrait considérer comme des roses, sans doute à cau'se de leurs épines (1)! i»

Quant aux langues sémitiques dont M. Vinson a dit «r qu'elles sont évidemment les langues flexionnelles par excellence, » je constate avec M. Whitney « qu'elles ont un caractère exceptionnel, anormal ; qu'elles forment une famille plus isolée dans le monde qu'aticune autre, même que le chinois, si pauvre et si nu, même aussi que l'américain, si indéfiniment synthétique (3). >

Les langues sémitiques différent profondément de tout^ les autres par deux caractères : l^ la trilittéralité de leurs Racines, lesquelles consistent exclusivement en consonnes; 2® la modification de la signification et, dans une certaiflte mesure, l'expression de la relation par le changement in- . terne des voyelles et par la rédiàction du radical disyllabitjue en un monosyllabe.

Quand on sépate les éléments formatifs d'un groupe de mots sémitiques, il reste trois consonnes. Soit, par ^^evnple, le groupe suivant : en arabe /ca/a^^u «c je tuai ^, katal^ c it

(1) Steiotbal, Charakleristik der hauptsàchUchsten ^ypen der Sprachbaues, p. 12. . {%) Wfaitiie^, VéB^iu iofnff^e, p. 004.

tua, » 'kàtal'à'i c elle tu'a >, kataUtU'ihJâ a vous tuâtes à vous deux n, ftttfî7-<w « j'ai été ttié », a-ktala * il fut tué n, ia-kiul4i k elle tue », Aâ^7 n iuatit )i, &a/j « tuer », /ct7/ « ennemi d, At^/^ «c massacrant », i-kiâl « qui fait tuer» , mU'klil c faisant tuer »; en hébreu /^â/u^ « tué », klul-âh a tueé », ftété^ < tuant », A:^o{ a tue », etc. Il est visible que la fonction des voyelles consiste à modifier la signification et à exprimer certaines relations, et que ces voyëlies mises de côle, ainsi que les affixes, il teste trois c6ftsonnes, k, t, ly qui représentent par elles-menf>es l'idée fontatïientale de € tuer ». Dans kaial-tu et kutil-lu, il y a changement interne de voyelles; dans kall, kitl, ktul, kiôl, îl y a tout ensemble changement de voyelles et réduction de la racine en un monosyllabe.

Sans prétendre que ces deux caractères soient « des faits primitifs non seuleraeiît inexpliqués, maiis encore inexplicables », Je dis qu'ils sont organiques, et que l'hypothèse d'un parler sémitique simplenfient agglulinatif, sans flexion interne, est absolument inadmissible. Il est vrai que le simple boYi sens condamne la supposition qu'une langue aurait commencé par des racines consonnantiques impossibles à prononcer; mais la signification et la relation sont deux éléments inséparables inconcreto; il est donc de toute évidence que les premiers Sémites qui bftl employé la racine k, t, l l'ont articulée avec le secours d'une ou de plusieurs voyelles, c'est-à-dire en indiquant une relation quelconque.

Quoi qu'il en l^t, les ian^éis sémitiqueis actuelles n'appartiennent ni à la classe des langues agglutinantes, ni à celle des langues à flexions, et il leur faut assigner une place à part.

Restent les langues oaralo-altaïques qui, jusqu'à ce Jour, ont été rangées par tous les linguistes dans la classe des langues agglutinantes. Il importe, croyons-nous, d'assigner à ces idiomes le rang auquel leur donne droit l'emploi du procédé de Tbarmonisation. Par cela seul que le changement de la voyelle du radical agglutiné a pour effet direct ou indirect de transformer ce radical en un suffixe, en un pur indice de la relation, les langues ouraloaltaïques ont, ainsi que je Tai dit plus haut, franchi du plus au moins la période de Tagglutination. En admettant que l'harmonie vocalique ne puisse prouver à elle seule « la descendance commune des cinq groupes de la famille (1) », toujours est- il qu'elle constitue un procédé morphologique supérieur à celui de la simple agglutination, a Nous avons affaire, a-t-on dit, à un fait historique.... à un phénomène de décadence (2) ». Cette objection ne m'ébranle point. Et d'abord, si les langues ouralo-altaïques, Uvréesà ellesmêmes, sont entrées dans la voie de l'harmonisation, c'est évidemment que la langue mère renfermait le germe de ce progrès. Je dis à dessein progrès, car ce qu'on appelle décadence formelle, corruption phonétique, a été pour ces idiomes, comme pour les langues indo-européennes, la condition, l'instrument du développement linguistique. Par l'harmonie, par la flexion, les unes et les autres ont, dans une mesure inégale, dépassé l'étage de l'agglutination.

En somme, je propose d'adopter, pour le changement des voyelles dans l'intérieur du radical, l'expression de

(1) A. Hovelaque, La linguisHquey 2» édit., p. 147.

(2) Ibid.y p. 146, 147.

version^ de réserver celle de flexion pour désigner le procédé externe, depuis le changement de voyelle du suffixe jusqu'à l'apocope partielle ou totale, et je divise les langues en cinq classes morphologiques :

lo Les langues isolantes (chinois, annamite, siamois, birman, tibétain);

2<> Les langues versionnelles (les langues sémitiques) ;

S^ Les langues agglutinantes (toutes les langues qui ne sont point comprises dans l'une des quatre autres classes) ;

40 Les langues harmoniques (les langues ouralo-allaïques) ;

5^ Les langues flexionnelles (les langues indo-européennes).

La classification morphologique a été de la part de M. Whitney l'objet de critiques ne tendant à rien moins qu'à contester sa légitimité et sa valeur.

< La distinction sommaire des langues en monosyllabiques, agglutinatives et à flexions, distinction qui est devenue courante et familière, présente un moyen commode, mais peu exact, de se rendre compte des caractères de la structure linguistique. Les trois- degrés se suivent, mais se mêlent. Prendre ces caractères pour base d'une classification des langues, c'est comme si l'on faisait de la couleur des cheveux et de la peau les bases d'une classification ethnologique, ou du nombre des pétales et des étamines celle d'une classification botanique ; c'est ignorer

ou négliger d'autre^ caractères d'une bien plus gi:ai\(|e io^porlaçce. Si le natural^te avait la même certitude que le linguiste de Torigine comipnune de plusieurs espéices du même genre, il se mettrait peu en peine de chercher d'autres moyens de classiQçaliony mais s'appliquerait tout entier à perfectionner remploi de celui-l^. il y a là pour le linguiste une tâche suffisante, et, jusqu'à ce qu'elle soit remplie, le reste est pour lui secondaire (1). »

Que la classification généalogique soit la classification mtutelle de la science du langage, cela n'est pas douteux ; mais M. Wilbney n'a pas pris garde que, ^ans |es trois classes de la distinction devenue courante, on a vu l'indication des phases successives du développement linguistique, et qu'en réalité la classilicalion dont il s'agit est tout ensemble morphologique et embryogénique. < Toute langue, dit M. Topinard (2), a passé par trois états, a eu trois phases de perfectionnement. Les unes les ont traversées rapidement; les autres en sont restées, après une durée infinie, à la première ou j^ la seconde étape. De là trois types de langues : les monosyllat^iques, les polysyllabiques ou langues agglutinatives, et les langues à Qexion. >

C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour apprécier la valeur de la classification morphologique. Si elle est en même temps enfibryogénique, c'est-à-dire si les différentes classes de langues correspondent à autant d'étapes parcourues par les plus parfaites, par celles qui se sont complètement développées, cette classification est natu-

(1) La vie du langage, p. iS7.

0t) Mihropolçgtf,g, 437.

-airelle, au même titre que la classification généalogique. Dans le cas contraire, c'est à bon droit que M. Whitney la déclare artificielle.

, Or, encore bien que les mots sémitiques n'aient point été ramenés à des racines moQpsyllabiques analogues à celles des langues indo-européennes, et qu'on ne puisse passer de l'agglutination à la version sémitique, comme on passe de ce même état à la flexion aryenne, toujours est-il que les langues indo-européennes ont passé par les phases du monosyllabisme, do l'agglutination et de la flexion, les langues ouralo-altaïques par celles du monosyllabisme, de l'agglutination et de l'harmonie. D'autre part, Teffort agglutinatif se fstjt sentir dans les langues monosyllabiques, et des cas de flexion se manifestent dans les langues agglutinantes. It y a, dans ces faits dûment constatés, un onsemt^le tel, que la valeur embryogénique de la classification morphologique ne peut être contestée. M. Whitney a l^rès^bi^n dit, au sujet des particularités de la structure sémitiqup : c Si toutes les langues sont devenues ce qu'elles sont par voie de développement, il a dû en être de même du parler sémitique; si toutes sont parties de racines articulables formées d'une voyelle et d'une consonne (?), on ne doit point croire légèrement que le système sémitique n'est pas dans le même cas ; et, sous les racines à triple consonne et sous la flexion interne des mots en cette langue, doit se cacher quelque chose d'analogue à ce qui a servi de point de départ aux autres langues (1). »

(1) La vie du langage, p. ^7.

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