‹ Les classifications, l'objet, la méthode, les conclusions de la linguistiqueChapitre 4 sur 7 · DE LÀ CLASSIFICATION PSYCHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

DE LÀ CLASSIFICATION PSYCHOLOGIQUE

Bien que la classification dite psychologique soit l'œuvre de M. Steinlhal, je crois utile de présenter tout d'abord au lecteur le schéme de la classification proposée antérieurement par Humboldt:

a) Laoffues à particules, le \ . , ,. , .

r* '^ . I Les langues maléo-poiyné-

verbe sans expression ca- } , . . ^

. . .1 • . ( siennes, le birman, etc.

Langues 1 racténstique /

imparfaites. ] b) Langues à pronoms, le \

verbe care^ctérisé par des | Les langues américaines.

af fixes pronominaux )

!a) Isolation Le chinois. / a) Langues sémitiques.

b) Flexion \b) Langues indo-eurol péenues.

c La classification psychologique, dit M. F. Millier, procède de la considération du langage comme expression de la pensée et s'appuie sur une analyse de ce qui exprime la pensée, c'est-à-dire de la phrase.... Elle repose sur l'opposition qui existe entre la substance et la forme des matériaux linguistiques, non dans le mot, mais dans la phrase ; elle cherche comment les diverses langue^ conçoivent cette opposition et par quels moyens elles l'expriment (1). >

(1) Grundriss der Sprachwissensckaft, p. 77.

Voici comment M. Steinllial développe celle synthèse : a Le sentiment interne du langage (innere Sprachsinn) produit la Torme inlerne du langage {innere Sprachform), c'est-à-dire le système particulier des catégories grammaticales d'une langue. C'est d'abord, et de prélérence, d'après le sentiment interne ou d'après son produit, la forme interne, qu'il faut déterminer la base de la classification, c'est-à-dire d'après les catégories du langage, d'après les formes grammaticales qu'un peuple crée dans sa conscience {in seinem Bewufstsein)^ ou d'après les formes dans lesquelles un peuple fait passer ses intuitions à l'état de représentation. Celte création intérieure des formes se manifeste extérieurement d'une manière bien déterminée. La forme intérieure s'unit au son et donne ainsi naissance à la forme extérieure ou sonore. En réalité, la chose a lieu de telle sorte, que la forme intérieure se produit avec et dans la forme sonore, car l'une ne précède pas l'autre. Cette expression sonore est aussi à prendre en considération dans la classification des langues. En conséquence, nous avons d'abord à déterminer les langues d'après leur nature psychologique, puis ensuite à tenir compte de la formation extérieure, en tant que résultat de cette impulsion intérieure. Nous avons ainsi à renforcer ce premier caractère psychologique par un élément morphologique issu de lui, produit par lui. Par la réunion de ces deux déterminations, manière de concevoir, manière de former, la forme de la langue sera déterminée.

€ Nous devons donc, pour chaque langue, rechercher premièrement si et dans quelle mesure l'esprit particulier du peuple a eu la force, sich die Form seines Gedankeninhalles zur Vorslellung zu bringen und dièse Selbslvors-

tellung in der Lautform auszuprœgen. Plus profondément et plus nettement l'esprit d'un peuple aura saisi l'essence de la forme, plus élevé sera le degré auquel parviendra sa langue, car d'autant elle se sera rapprochée des catégories de l'idée. Pour aucun peuple le contenu {Inhalt) ne peut être tout à fait dépourvu de forme ; mais la nature différente, opposée, de la forme et du contenu, ainsi que leur rapport réciproque, ne sont pas saisis partout, et il en est de même du sentiment véritable des formes. Si l'élément formel n'est lui-même qu'une substance juxtaposée à un contenu, c'est-à-dire à une autre substance, ce contenu manquera de forme, et le langage sera non-formel. Il en sera ainsi notamment quand les catégories seront exprimées par des mots-substance visiblement matériels, quand le pluriel sera exprimé par c beaucoup, tous t, les temps par des particules comme < jadis », les prépositions par des substantifs comme c dos, côté », sans que ces

mots auxiliaires soient convenablement fléchis I/es-

sence formelle du langage réside surtout dans la construction, c'est-à-dire dans l'activité pure, dans la synthèse en soi, dans l'expression du prédicatif, de l'attributif, de l'objectif, en tant que fonctions spirituelles de l'idée linguislique (1) >. Si j'ai bien compris, M. Steinthal base sa classification sur la manière dont les mots, considérés non en eux-mêmes, mais bien comme éléments de la phrase, traduisent l'opposition qui existe, dans la pensée, entre la signification et la relation, la substance et la forme, l'idée proprement dite et le rapport.

(1) Charakieristik der hauptsàchlichslea Typen der Sprêckbaues, p. 316, 317, 318.

Tout à rheure, on recherchait comment la signification et la relation sont combinées ensemble dans le mot. Il s'agit maintenant de savoir comment les mots qui, dans une phrase, expriment une relation, se différencient de ceux qui y expriment une signification, et aussi comment la phrase est -construite, c'est-à-dire comment les mots sont assemblés. En somme, M. Steinthal se propose de classer les langues d'après le degré de précision et de netteté auquel elles sont parvenues dans la distinction sensible des catégories ou parties du discours, ainsi que dans l'assemblage des mots. A celte double base des catégories et de la construction^ l'auteur en ajoute une troisième, laquelle n'est autre que la classification morphologique. Il dit en effet : « Ces trois déterminations morphologiques de l'isolation ou juxtaposition, de l'agglutination ou Anfûgung, de la flexion ou Anbildung, sont aussi les résultats différents d'impulsions psychologiques différentes, des expressions différentes de modes différents de la Selbstvorstellung , des formes sonores différentes de sentiments intérieurs de la forme différents. En effet, si l'isolation et l'agglutination ont pour cause un même manque de séparation et de distinction entre la substance et la forme, et si par cela même elles font, dans une égale mesure, contraste avec la flexion, elles se différencient néanmoins entre elles au point de vue de leur intuition interne, et c'est cette différence interne qui a déterminé leur différence externe (1). f

Voici le schême de la classification de M. Steinthal :

(1) Charakteristik der haupisàchUchsten Typen der Sprachbaues^ p. 319, 3tO.

it. JaiMpo».!.. I'- l-"l«»l!»" "«-*■ I noiws.

/ a) Eipriinaol teidéliTiniDaiioiii ] „ , , .. du co...,.u p., I. rMuplia- "■ >" '"«»" P"'!»*" I ta « I.. prifl.. ) •"°'"g I 6) EiprimiDt les déiern-ioaiioi» I ,„ , , , , I dL. coulenu par d«. r.ciue. '"■. ••" '"«"" """^

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^ 1 . JuiUpoHnulei V. Le cfaiDOÙ.

= S a) Siitiple agglulinaiioD des élé- I „, , ,, sis 1 VI. Légïpiien.

I l g ments graninjiiicaui ) ""^

•S ' I 6) ChaDgeaieoi iuierne daai la I „„ , ...

I 11 raciue | VIL Langues aém.Uqua.

1 VIII. Langues indo-auro-

« \ "^ c) Suinies véritables ,

^ I ^ ( peenues.

On remarquera : 1» que la division des langues en formelles et en non-formelles reproduit exactement la division en laDgues parfaites et en langues imparfaiies de Humboldt, et que l'inilialive de ranger le chinois à côté des langues sémitiques et des langues indo-européennes appartienl en propre à ce linguisie; S» que l'embranchement des langues formelles comprend exclusivement les langues des peuples historiques, les langues à littérature, les langues classiques, tandis que l'embranchement des langues non-formelles comprend exclusivement des idiomes réputés inférieurs et parlés par des peuples demeurés dans l'ombre.

Quoi qu'il en soit, cette classilîcation étant donnée, il faut l'eiaminer dans sa base et dans ses traits principaux.

Et d'abord, la qualification de psychologique est

usurpée, car du moment où la distinction de la substance et de la forme se manifeste extérieurement dans le langag-î, soit par les catégories, soit par l'emploi des mots vides, elle passe du domaine de la psychologie dans celui de la grammaire. Or, si les langues différent au point de vue grammatical, si les procédés qu'elles emploient pour exprimer la relation sont plus ou moins parfaits, on ne peut légitimement inférer de ces différences, de ces inégalités, que les peuples qui parlent ces langues pensent différemment, inégalement. La pensée proprement dite, lelle qu'elle se traduit dans la phrase, dans la proposition, consiste en une série de jugements, et tout jugement implique également la distinction de la signification et de la relation. Il n'y a point de catégories grammaticales dans la langue birmane; mais quand un Birman énonce une série de jugements, il dislingue tout comme nous la relation de la signification, et si nous prenons la peine d'analyser grammaticalement les propositions qu'il vient d'émettre, nous constaterons que tel mot fait fonction de substantif, tel autre d'adjectif, de préposition, de verbe, d'adverbe, etc. Il est rigoureusement exact de dire que les catégories grammaticales essentielles sont dans la pensée du Birman, bien qu'elles ne se manifestent pas d'une façon effective et sensible dans la langue birmane demeurée rudimentaire.

La classification proposée par M. Steinthal est donc spécifiquement grammaticale. Mais, en réalité, son auteur n'a fait qu'élargir la classification morphologique, en s'attachant à la distinction de la signification et de la relation, non plus dans le mot pris isolément, mais dans le mot considéré comme élément de la proposition et dans la

proposition elle-même. La classificalion dite psychologique repose, comme la classification morphologique, sur la distinction fondamentale de la signiflcation ou substance et de la relation ou forme. Ces deux classifications ont donc le même objet; elles poursuivent un même but. Sans doute c les mots n'ont une valeur déterminée qu'eu tant qu'ils sont des parties constitutives de la proposition, et celle-ci est l'unité dans laquelle se découvre la fonction du langage > ; mais qui ne voit que le mot objet de la classification morphologique est précisément le mot à valeur déterminée ?

La morphologie n'est pas en effet la science du thème ; elle est surtout celle du wx>t proprement dit, c'est-à-dire du mot tel qu'il figure dans la proposition. Quand, par exemple, il a été constaté par l'analyse que dans ippo^ la signification f cheval » est unie à la relation dite du nominatif; que dans bhara-ti la signification c porter » est unie i\ la relation de la troisième personne et à celle du présent ; que dans soror-em la signification « sœur > est unie à la relation dite de l'accusatif; que dans me-a-m la signification f moi j> est unie aux relations de l'accusatif, du genre féminin et de l'attribut, la proposition indoeuropéenne ne se trouve- t-elle pas avoir été étudiée dans ses parties consécutives, dans des mots ayant une valeur déterminée ?

La classification prétendue psychologique n'est donc au fond que la classification morphologique présentée de biais ; aussi n*cn diffère-t^elle pratiquement que par la place assignée au chinois entre les langues américaines et l'égyptien ; mais à cet égard Humboldt et N». Steinthai se sont gravement mépris sur l'essence même de la gram-

maire chinoise, en même temps qu'ils ont fait en faveur de celte langue une exception que la linguistique n'autorise pas, celle de suppléer à son indigence morphologique par les sous-entendus de la syntaxe. C'est uniquement dans cette exception qu'intervient la psychologie. La légitimité de la classification dépend donc tout entière de la question de savoir si les sous-entendus de la syntaxe peuvent être pris en considération dans le chinois, alors qu'on n'en tient pas compte dans les langues indochinoises.

Après avoir constaté que « le chinois ne possède ni parties du discours, ni flexions, ni substantif, ni verbe, ni déclinaison, ni conjugaison > (1), M. Steinthal caractérise ainsi qu'il suit sa grammaire: « 11 n'y a qu'un moyen essentiel par lequel la langue chinoise exprime les relations des idées, à savoir l'ordre déterminé dans lequel les racines sont prononcées les unes après les autres. Toutefois, à ce moyen s'en ajoute un autre bien secondaire, car on ne l'emploie que concurremment avec le premier, et même il peut être négligé : c'est celui des mots auxiliaires (2).

D'après la loi de position de la langue chinoise, chaque détermination plus précise (l'attribut, que ce soit un adjectif ou un génitif, et même un adverbe ou une locution adverbiale) se place devant ce qui est à déterminer (le substantif et le verbe); mais le complément (l'objet) se place derriè-re ce qui est à compléter (le verbe régissant). Le sujet se place devant le prédicat, tandis que l'objet suit derrière; le prédicat se place derrière le sujet, tandis que

(1^ CharaUteriMik der haupUckikLkfulen Tf^pen d^r Sprachbaues, p. 113.

(t) Ibid., p. ili.

rattribut passe devant. De cette manière, on distingue parfaitement les trois rapports fondamentaux du discours humain : le prédicatif, Tattributif et l'objectif, d'après leur double opposition de sujet et d'objet, de prédicat et d'attribut (1). »

Voilà la méprise ; voici maintenant l'exception : « La langue chinoise contraint à penser les formes logiques qu'elle n'indique point grammaticalement, et par le simple moyen de la position elle arrive, avec une entière netteté, à une grande détermination des relations formelles essentielles; elle veut peu et obtient beaucoup. Nous verrons, en examinant d'autres types de langues, comment on peut vouloir davantage et obtenir moins, parce qu'on ne vise pas à obtenir ce qu'il faut. Le Chinois pense audelà de ce qu'il y a dans sa langue, mais la langue chinoise contraint l'esprit à mettre en elle ce qu'elle ne dit point d'une façon expresse. Par sa loi de position, non seulement elle exprime suffisamment la forme grammaticale, mais encore elle excite à saisir les formes logiques (sujet, objet, prédicat, attribut) (2). »

En donnant à la règle de position cette importance qu'elle serait essentiellement le moyen par lequel la langue chinoise exprime la relation ou la forme, et en faisant de l'emploi des mots auxiliaires un procédé secondaire pouvant être négligé, M. Steinthal est tombé dans Terreur où était tombé Schleicher dans ses Langues de l'Europe moderne. Il a pris pour type l'ancienne langue littéraire, cr Quelques mots, a dit Schleicher, sont descendus jusqu'à

(1) Charakteristik der hauptsàcMichsten Typen der Sprathbaue$, p. 115.

(2) Ibid., p. 116, H7.

une signification générale, et ils fonctionnent comme des particules pour exprimer la relation, surtout dans la langue de conversation et de littérature d'aujourd'hui, le kouan-hoa, à côté duquel il faut encore citer le dialecte de Kouang-ton ou de la ville de Canton et de la province maritime de Tou-Rian. Mais ces particules ne sont pas nécessaires; on les rencontre rarement dans le koû-wen, l'ancienne langue littéraire; du reste, elles n'appartiennent pas au génie particulier de la langue chinoise ; elles sont en quelque sorte des ballons d'essai lancés pour élever celle-ci à une catégorie supérieure dans le développement (1). >

Là où Schleicher voyait de simples ballons d'essai, les Chinois ont vu le fond même de leur grammaire, c Qu'est-ce que la grammaire? demande à son élève l'instituteur chinois. — C'est un art très-utile, répond l'élève, un art qui nous enseigne à distinguer les mots pleins et les mots vides (2). »

De ce que, durant une période préhistorique très-lointaine, la règle de position aurait été le seul procédé en usage, s'en suivrait-il que le développement grammatical de la langue par l'emploi des mots vides soit un fait linguistique secondaire, accessoire, inorganique ? Voilà bien cependant où aboutit la thèse de M. Steinthal. Le degré de développement qui fait passer les langues isolantes à l'état de langues agglutinantes serait étranger à leur génie I Une proposition semblable se réfute par son seul énoncé.

(1) Le$ langues de V Europe moderne, p. 66.

(t) Abel Uovelacque, La linguistique, p. 47.

Non seulement le procédé grammatical des mots vides appartient au génie propre de la langue chinoise ; mais encore, par cela seul qu'il permet d'exprimer la relation phoniquement, il est de beaucoup supérieur au procédé syntaxique de la règle de position. Le langage, en effet, consiste essentiellement à incarner la substance et la forme dans le son. Sans doute, comme le dit M. Whitney, < le domaine des rapports est infini, et il est loin d'être épuisé par les moyens formels qui se trouvent dans les langues les plus riches (1). i 11 n'en est pas moins certain que la langue la plus parfaite ne sera jamais celle qui contraindra à penser les relations les plus usuelles, mais bien celle qui exprimera par des mots le plus grand nombre de relations.

A rencontre de cette vérité axiomati(|ue, M. Steinlhal n'attribue au chinois la dignité de langue fomnelle qu'à raison du procédé muet de la règle de position, c La différence, dit-il, entre le chinois et les langues indochinoises consiste : \^ en ce que les langues indo-chinoises ont une règle de position absolument simple et inflexible, ce qui fait qu'elles émoussent la précision de la détermination chinoise ; 2» en ce qu'elles cherchent à remédier à rindéterminalion par un usage plus fréquent, plus constant de mots auxiliaires ayant une signification matérielle, et qu'ainsi, non seulement elles demeurent non-formelles, mais encore entravent dans sa marche l'activité linguistique pensante par des éléments matériels mal appropriés. Le chinois a sur ces idiomes le double avantage d'avoir une détermination de la pensée plus formelle et de ne pas

(1) La vie du langage, n. 182,

autant altérer, par des éléments matériels bruts, Tactivité formelle. Enclin à comprendre la forme par la seule position, le Chinois habitue son esprit à considérer les éléments auxiliaires de relations moins exempts de signiûca* tion comme de simples appuis pour la compréhension de la forme. Par l'emploi constant des mots auxiliaires, par l'indétermination de sa règle de position, le Siamois et le Birman s'habituent à une compréhension des formes purement matérielle (1). j»

Tout cela est faux. La règle de position des langues indo-chinoises n'a point été portée, par l'effort littéraire, au même point d'acuité que celle du kou-wen ; mais grâce à l'emploi des deux procédés qui sont communs à ces langues et au kouan-hoa, les Siamois, les Birmans indiquent et saisissent aussi bien que les Chinois les diverses relations grammaticales inhérentes à la pensée. Quan: aux mots vides, dont l'emploi est non moins fréquent dans le kouan-hoa que dans le siamois et le birman, c'est un paralogisme que d'y voir des t éléments matériels bruts ». Ce n'est point en tant que substance (als Stoff) qu'un mot vide est placé h côté d'un mol plein ; c'est en tant que signe de relation (als Formelles). En soi le procédé est défectueux ; il ne vaut pas ceux de la flexion, de la version, de l'agglutination ; mais les mots vides du birman sont des c éléments formels i au même degré.

La langue chinoise est incontestablement plus riche que la langue birmane; les Chinois sont incontestablement plus civilisés et plus intelligents que les Birmans; mais

(1) Characteristik der haupUàchlù'hikn Typen der Sprackbaue$, p. U8.

pas plus que ceux-là ceux-ci ne confondent la forme et la substance. Ainsi que Ta très-bien dit M. Whitney : c II n'y a point de langue humaine qui soit dépourvue de moyens d'exprimer les rapports, et appeler certaines langues langues formelles est un abus des mots qu'on ne peut expliquer qu'en ce sens : c'est qu'elles possèdent à un degré supérieur ou exceptionnel une propriété qui est commune à toutes les autres (1). >

Plus d'un lecteur aura fait à la classification que je viens de discuter cette objection décisive : que logiquement son auteur aurait dû assigner au chinois le premier rang parmi les langues formelles. M. Fr. MiîUer n'a pas reculé devant cette énormité. a Das Chinesische formt die unbestimmten StofTwurzeln innerhalb des Satzes zu bestimmten concreten Worlformen durch die Vortslellung, also ein rein syntaktiches Moment, was nach unserer Ansicht eine viel tiefere, geistigere AufTassung der Form verràlh, als sie selbst in unseren so vollendeten flectirenden Sprachen stattAndet (2). >

11 y a néanmoins à retenir de la classification proposée par M. Steiuthal que la proposition est l'unité fondamentale du langage, en tant que celui-ci manifeste la pensée. On pourrait donc, utilement, rechercher comment la pro-

(1) La vie du Ungage^ p. 183.

(2) Gruiidriu der SiMrachwissenschaft, 1. 1, p. 105.

position se construit dans les diverses langues, et classer celles-ci au point de vue syntaxique.

Dans un précédent écrit (1), j'ai émis incidemment à ce sujet des vues inexactes que je m'empresse de rectifier ainsi qu'il suit:

Envisagées au point de vue de la syntaxe des pronoms personnels et des pronoms possessifs, les langues sont ou analytiques, ou synthétiques, ou polysyntliétiques, ou incorporantes. Dans les langues de la première classe, le pronom-sujet et le pronom-objet sont juxtaposés au verbe, au nom et à la préposition. Ex. en anglais : i love thee, my faiher, for y ou.

Dans les langues synthétiques, le pronom-sujet est affixé au thème verbal, tandis que le pronom-objet est simplement juxtaposé. Ex. en latin : amo^ amo te^ pcUer meus, ad te.

Dans les langues polysynlhétiques, le pronom-sujet et le pronom-objet sont affixés au thème verbal, au nom et à la préposition. Ex. en hébreu : peqadouhou < ils l'ont visité t, ckiraq c ton cantique >, 2o « à lui x>.

Dans les langues incorporantes, le pronom-objet est infixé entre le pronom-sujet et le thème verbal. Ex. en nahuatl : ni-milZ'llaçolla a je t'aime t.

(1) Grammaire caraïbe du P. Raymond Breton, Introduclion, p. xxvii.

- te -

D£ LA GUkSSIFlCÂTION GÉNiAtOaiQU£.

c La géoéalogie, a dit M. Max Mûller, là où elle est applicable, est la forme de classification la plus parfaite (1) Mais il y a beaucoup de langues qui n'ont

pas encore été rattachées à une famille, et bien qu'il n'y ait aucune raison de douter que plusieurs d'entre elles seront plus tard comprises dans un système de classification généalogique, il faut néanmoins dès l'abord se mettre en garde eonlre la supposition commune, mais absolument gratuite, que le principe de la classification généalogique soit applicable à toutes les langues. Dans la science du langage, la classification généalogique s'appuie principalement sur les éléments formels ou grammaticaux, lesquels, après qu'ils ont été affectés par le changement phonétique, ne peuvent avoir été conservés que par une tradition continue C'est pourquoi la classification généalogique ne s'applique rigoureusement qu'aux langues en décadence, dans lesquelles la croissance grammaticale a été arrêtée par l'influence de la culture littéraire, dans lesquelles rien de nouveau n'est ajouté, tandis que tout ce qui est ancien est conservé aussi longtemps que possible, et où ce que nous appelons développement n'est pas autre chose que le progrès de la corruption phonétique.

(1) Lectures on the tàence oflangwxge^ p. 123.

Mais ayant que les langues déchoient, elles ont traversé une période de croissance, et on semble avoir perda de vue que les dialectes qui ont divergé durait ceKe première période résisteront à toute lentatire de classification

généalogique (i) Rigoureusement, les langues aryennes

^ les langues sémitiques sont les seules qui constituent véritablement des familles. Les unes et les autres présupposent Texistence d'un système grammatical complet, antérieur à la divergence ^2). »

Si le principe de la classification généalogique n'est pas a[)plicable à toutes les langues, la linguistique est une science sans avenir, une science mort-née. Mais, en fait, le nombre des familles dés aujourd'hui constituées contredit victoi ieusemeni l'assertion de M. Max Millier. C'est en Afrique la grande famille bantou, dans l'Inde celle des langues dravidiennes, dans la haute Asie et à l'est de riilurope la famille des langues ouralo-allaïques, au sudouest de l'Europe la famille basque, dans l'Amérique du Nord la famille des langues algonquines, etc. Il y a sans doute encore beaucoup à faire pour que ces familles soient déterminées aussi complètement que les grandes familles aryenne et sémitique. Les documents historiques font défaut; le nombre des travailleurs est restreint; cependant la science fait d'année en année des conquêtes ; les eflortis vont se multipliant, et la spécialisation, que l'immensité de la tâche à accomplir rend de jour en jour plus nécessaire, saura triompher des idiomes les plus rebelles.

i .omment les linguistes sont-ils déjà parvenus à constituer

(1) Lettres on the science oflanguage, p. 178, 179. m ibid., p. 294.

tant de familles, et pourquoi sont-ils assurés de poursuivre avec succès ra|»plication du principe de la classification géi éalogique ? Je ne puis répondre plus pertinemment à cette question qu'en mettant en regard des travaux de MM. We^ke, 0*Donner, Budenz, le livre de Samuel Gyarmathi : Affinitas linguae hungaricae cum linguis fennicae originis grammatice demonstratay GottingaSy 4799. Gyarmathi avait pris connaissance des grammaires votiake, tchérémisse et tchouvache, publiées en 1775 à Saint- Pétersbourg ; frappé des analogies que ces idiomes présentaient avec le magyar, sa langue maternelle, il eut la curiosité de chercher dans le lapon, le finnois ou suomi, l'esthonien, le vogoul, le permien, le sirjène, le mordouine, le turc et le tatare, de nouveaux traits de ressemblance. Sa méthode était pour Tépoque remarquablement exacte, car il faisait peu de cas des rapprochements de mots, et c'était dans les désinences, les suffixes, la déclinaison, la conjugaison, qu'il cherchait des points de comparaison. Appliquant dans cet esprit la méthode comparée, il paraitrait qu'il dût aboutir à affirmer la parenté de toutes les langues finnoises et fonder ainsi la science du langage. Mais, comme la plupart de ses contemporains, il croyait à l'unité primordiale de toutes les langues. Avant lui, P. Beregssassi avait publié un ouvrage indigeste dans lequel il s'était ingénié à montrer ce que le magyar aurait eu de commun avec l'hébreu, le chaldéen, le syriaque, l'éthiopien, l'arabe, le persan, le turc, le curdique, le zend, le pehlvi, le sanscrit, le kalmouk, l'hindoustani, le mandchou, le tatare, le chinois, l'arménien, le géorgien. Gyarmathi admirait ce livre, «c trésor très-estimable, dans lequel les amateurs de la littérature hongroise peuvent

puiser avec volupté beaucoup de choses inconnues servant à faire connaître la nature de la langue de la patrie et montrant son affinité avec toutes ces langues (1). » Et il ajoutait : In hoc ergo opère inveniet lector, sciendi cupidus, plurima quae lingua nostra ex oriente acquisivit, Quid aulem septenlrio, hanc ad rem illustrandam obtulerit, illud evolvere jam mei erit inslituH (2). »

On le voit, Gyarmathi ne se doutait même pas que le magyar, le vogoul, le turc, le lapon, le fmnois, Testhonien fussent étroitement apparentés entre eux. Convaincu que sa langue maternelle avait des affinités avec Thébreu, le sanscrit, le chinois et le géorgien, il tenait à honneur de faire voir qu'elle en avait également avec les langues du nord. C*est ainsi qu'armé de la méthode de Bopp, il a passé à côté d'une grande découverte.

Tout autre est le point de vue auquel se place M. Michael Weske, dont je transcris ces quelques lignes : « C'est un fait bien connu que les différentes langues des peuples de race finnoise indiquent une langue fondamentale commune. Cependant le rapport dans lequel chacune des langues finnoises se trouve au regard des autres et au regard de la langue mère n'a point encore été jusqu'à ce jour déterminé, comme l'a été le rapport des langues indo-européennes à leur langue mère. 11 est donc absolument nécessaire de chercher à déterminer les rapports dont il s'agit (3). »

(1) Affinitas linguœ hungaricœ cum linguis fennkœ originis gramnuUice demonstrata, p. xi.

(2) Ibid,, p. x)i.

(3) UfUersuchungen zur vergleichenden Grammalik des finnischen Sprachstammes yod Dr Michael Wesre.

Et maintenant je reprends la question posée plus haut. Comment M. Weske a-t-il été amené à affirmer nettement que les langues finnoises procèdent d'une langue fondamentale commune et qu'elles constituent une famille ? Je réponds : par les résultats acquis à la science dans le domaine indo-européen et dans le domaine sémitique.

Postérieurement à Gyarmathi, il a été démontré jusqu'à l'évidence que l'étroite affinité des langues romanes a pour cause leur descendance commune d'une langue mère qui nous est parfaitement connue. Du français, de l'italien, du provençal, de l'espagnol, du portugais, du roumain, on remonte jusqu'au latin avec une entière certitude, et chemin faisant on suit pas à pas les transformations des flexions grammaticales, en même temps que l'on constate l'idenlité originelle d'un très-grand nombre de mots qui n'ont point été l'objet d'emprunts réciproques.

« Les dialectes germaniques, dit M. Whitney, présentent les mêmes sortes de ressemblances que les langues romanes. Les mots de broeder en hollandais, bruder en allemand, brodhir en islandais, broder et bror en danois et en suédois, qui tous répondent au brother anglais, ne sont pas moins clairement des variations d'un même mot que les différents produits du frater latin. Le vieux mot germanique weib (femme) se trouve dans la plupart des langues germaniques modernes et y a conservé une forme très-reconnaissable et d'une valeur identique ; mais, en anglais où il fait wife, il a pris le sens de l'italien moglie

(épouse) Il n'est pas moins certain que wife, weib,

wif, sont le même mot, qu'il ne l'est que muger et moglie sont le latin mulier. Nous croyons aussi bien à l'existence du grand-père que nous n'avons jamais vu, parce qu'il

est mort depuis longtemps, quand nous avons devant nous un groupe de cousins, que nous croyons à celle du grand père qui vit encore au milieu de ses petits-en*fants (1 ) . »

M. Max Mûller, qui nie le grand-père décédé durant la période préhistorique en disant : c Le grammairien qui revendique une réalité historique pour le type primitif d'une langue teutonique se met dans le cas de l'historien qui verrait dans Francus, petit-fils d'Hector, l'ancêtre de tous les Francs » (2) ; M. Max Mûller, dis-je, reconnaît néanmoins « qu'il doit y avoir existé une langue plus primitive que le grec, le latin et le sanscrit, une langue formant le fond commun de ces trois langues, aussi bien que des langues teutoniques, celtiques et slaves > (3). C'est là le point important. Grâce à la découverte du sanscrit et aux recherches dont cet événement a été le point de départ, la science du langage s'est fondée sur cette loi universelle et absolue : que les affinités grammtiticales et lexiologiques existant entre un certain nombre de langues attestent une communauté originelle, et que ces langues forment une famille. C'est en vertu de celte loi que M. Weske a entrepris de reconstituer la langue mère des idiomes finnois, et que les linguistes travaillent, en ce moment, à grouper les langues du monde entier par familles.

M. F. Mûller a cru devoir donner à la classification généalogique, non il est vrai comme base, mais comme point de départ, la série des races humaines constituée d'après

(1) La vie du langctge, p. 138, 139.

(f) Lectures on tke science of language, p^ 1 84.

(3) Ibid., p. 173.

un caractère anthropologique, dont je n'ai pas à discuter l'importance : il s'agit de la chevelure. L'utilité et la légitimité de cette incursion dans le domaine de l'ethnographie sont également contestables. En effet, M. Fr. Mûller constate lui-même que le nombre des Sprach-typen (au delà de 100) est bien supérieur à celui des Rassed" typen (12).

Le même auteur a émis, au sujet de la base même de la classification généalogique, une théorie qui, prise à la lettre, serait en contradiction avec la méthode suivie depuis Bopp. Procédant par triade, à la façon de Hegel, M. F. Mûller donne pour bases: à la classification morphologique, la forme; à la classification généalogique, la substance ; à la classification psychologique, le rapport de la forme à la substance; et il dit expressément de la seconde : c La classification généalogique considère, dans les langues, la substance qui est le point d'appui de leurs formes, c'est-à-dire les racines, i La vérité est que la classification généalogique considère, dans les langues, et la substance et la forme, et les racines et les mots ; que les langues sont groupées en famille d'après leurs affinités grammaticales et leurs affinités lexiologiques, et que l'étymologie appliquée au dégagement des racines serait à elle seule un guide des plus dangereux.

EST-ELLE UNE SCIENCE MTDRELLE OU UNE SCiINGE HISTORIQUE?

Cette question a reçu, jusqu'à ce jour, trois solutions différentes que je vais examiner successivement, après quoi je me hasarderai à en proposer une quatrième :

lo La linguistique est une science naturelle (Schleicher, MM. Max Millier, Abel Hovelacque, Vinson).

2o La linguistique est une science historique (M. Whitney).

S^ La linguistique est une science historique par son objet, une science naturelle par sa méthode (M. Fr. MûUer).

« La linguistique est une science naturelle, la philologie une science historique, » tel est le point de départ de M. Abel Hovelacque (1). La philologie ayant précédé la linguistique, il s'applique tout d'abord à définir celle-là, et voici en quels termes il le fait :

a La tâche du philologue est l'étude critique des litté-

(1) La LinguisHquey 2* édit., p. 1.

ratures sous le rapport de Farchéoloi^ey de Tart, de la mythologie ; c'est la recherche de Thistoire des langues et subsidiairement de leur extension géographique ; c'est la découverte des emprunts qu'elles se sont faits les unes aux autres dans le cours des temps, en particulier des emprunts lexiques ; c^est, enfin, la restitution et la correction des textes.

« C'est là, au premier chef, une science historique, une branche considérable de l'érudition. Avant le développement contemporain des sciences naturelles, les langues n'étaient envisagées, et il n'en pouvait être autrement, que 9buS œ seul et unique rapport ; la philologie a précédé de longtemps la linguistique.

c La philologie simplement dite ne s'attache qu'à uûe seule langue : elle la critique, en interprète les documents, en améliore les textes diaprés les données et les informations que peut lui fournir cette seule et même langue. L'étude vien^elle à se porter de façon corr^ative sur deux langues diverses, ou sur plusieurs branches d'un même idiome, la philologie devient alors comparée. Ainsi, la philologie dite classique est le phii& {Souvent comparée : elle s'occupe, comme l'on sait, des textes grecs et latins. De même la philologie romane, la philologie germanique, la philologie slave sont, les unes et les autres, comparées ; elles traiteront, par exemple, de l'influence qu'exerça la langue deô Précieuses du XVII^ siècle sur la langue courante des âges suivants ; du rôle que joua dans la formation de l'allemand itiodeme la version dé la Bible par Luther ; de l'extenàion des langneâ slaves vers îouesl de PÊurope, au Moyen Age, pnis de ïétir rétrogradation vers l'est. Également comparée est la philologie

dite orientale^ qui s'applique à ces trois langues : le persan^ Tarabe, le turc, tout étrangères que soient les unes aux autres ces différentes langues sous le rapport linguistique. Dans l'Inde et dans l'exireme Orient, le bouddhisme a donné naissance à une philologie comparée, tout comme la légende de Charlemagne dans l'Europe occidentale (i). >

Il va de soi que ceux qui étudient les langues modernes, soit pour mieux connaître leur littérature, soit pour se tenir au courant des progrès de quelque science, soit pour entretenir à l'étranger des relations commerciales, ne font point œuvre de philologie ; pourquoi donc ceux qui étudient les langues anciennes ou les langues orientales dans un but, soit littéraire, soit historique, soit religieux, seraient-ils réputés philologues ? Lies langues ne «ont non plus pour eux que des moyens, des clés, des outils. J'éliminerais donc de la définition qui précède 4 l'étude critique des littératures sous le rapport de Taiv chéologie* de l'art, de la mythologie ».

Relativement au second paragraphe, «c la recherche de l'histoire des langues, etc. », je constate que M. Abel Hovelacque a omis de distinguer l'histoire interne des langues de leur histoire externe^ divStinclioa qui est cependant de la plus haute importance, car si l'histoire externe des langues relève de la philologie, leur histoire interne fait partie intégrante de la linguistique.

Certains végétaux, comme le cerisier, le cotonnier, le maïs> la banane, la pomme de terre, certains animaux comme le renne, l'aurochs, le surmulot, donnent lieu à des recherches historiques et géographiques sans rapport

(1) La (Àn(f¥ktiqmy p. 3-4.

direct avec la botanique ou la zoologie. Il en est de même de certaines langues : du français, du latin, du sanscrit, de l'arabe, et en général de toutes les langues ayant été parlées durant des siècles par des peuples qui ont connu Tart de récriture. On peut, par exemple, étudier la langue française dans son développement -historique externe, c'est-à-dire dans ses évolutions littéraires, dans la succession des manières de parler et d'écrire. Joinville, Ronsard, les Précieuses, Voltaire, Chateaubriand, Victor Hugo se sont servis, scientifiquement parlant, du même instrument, bien qu'au point de vue historique ils n'aient point écrit dans la même langue. La détermination de l'influence qu'exerça la langue des Précieuses sur la langue courante des âges suivants sera donc une œuvre de philologie, un chapitre d'histoire. Mais on peut aussi étudier la même langue française dans son développement historique interne c'est-à-dire dans ses évolutions phonétiques, morphologiques, idéologiques. Or une étude semblable formera incontestablement un chapitre de linguistique. Il faut, en conséquence, modifier le second paragraphe en faisant suivre du qualificatif ce externe » le mot « histoire ».

Les deux derniers paragraphes sont irréprochables. Les emprunts que les divers idiomes se sont faits les uns aux autres, l'histoire externe des mots, la restitution et la correction des textes, voilà bien ce qui, avec l'histoire externe des langues, constitue le domaine propre de la philologie. Il est clair que tout cela relève de l'histoire, et qu'autant que cet ensemble de recherches puisse être élevé à la dignité de science, la philologie est une science historique.

Quant à la philologie comparée^ c'est purement une

question de mot. M. Max M-uller emploie couramment cette expression comme synonyme de celle de « science du langage ». M. Whitney l'applique à ce qui constitue la linguistique, en même temps qu'il l'oppose à ce qu'il nomme la € science linguistique (1). > D'un autre côté, M. Hovelacque s'ingénie à montrer que la philologie peut devenir comparée, sans cesser de demeurer une science historique. « Comment, demande-t-il, pour être comparée, la philologie se transformerait-elle en linguistique ?» — En aucune façon, répondrai-je. Dans la pensée de ceux qui l'ont forgée, l'expression de philologie œmparée désignait ce que vous appelez linguistique, par opposition à ce que vous appelez philologie. Mais cette dénomination, alors suffisante, bien qu'inexacte, est devenue aujourd'hui absolument impropre, et il convient de la bannir pour s'en tenir à celle de linguistique, qui a prévalu, au moins en France.

Qu'est-ce que la linguistique ? — La linguistique, dit M. Hovelacque, peut être définie : « l'étude des éléments constitutifs du langage articulé et des formes diverses qu'affectent ou peuvent affecter ces éléments. En d'autres termes, la linguistique est la double étude de la phonétique et de la structure des langues (2). »

En limitant intentionnellement l'objet de la linguistique à la phonétique et à la morphologie (structure des langues), M. Abel Hovelacque a relégué dans le domaine de la philologie l'histoire interne des langues et cette branche de la science que M. Vinson a appelée fonctiologie. Il a,

(1) La vie du langage, p. 259.

(2) La Linguistique, p. 4.

en outre, procédé dans sa définition, comme ferait un bo« taniste disant que la botanique s'occupe des organes des plantes et des fonctions qu'ils remplissent, sans ajouter qu'elle s'occupe aussi de décrire et de classer les plantes. En effet, à côté de la botanique (physiologique phytotomie, organographie, morphologie, physiologie, organogénésie) il y a une botanique descriptive et systématique aboutis* sant à la classification naturelle des végétaux. De même la linguistique physiologique (phonétique, morphologie, idée* logie) se complète par la linguistique systématique on classification.

On définira donc plus exactement la linguistique en disant qu'elle a pour objet d'étudier les langues dans leurs éléments constitutifs, dans les formes diverses que ces éléments peuvent revêtir, dans leurs fonctions, dans leur histoire interne, de les décrire, de les classer.

MM. Whitney et F. MiUler rangent la linguistique parmi les sciences historiques.

€ Le langage humain, dit le second, n'est point un fait de race, mais bien un fait de nationalité, un fait social. Il suit de là qu'au point de vue de son objet, la linguistique est une science morale historique, et non une science naturelle. Au surplus, le langage n'est pas un organisme en soi comme les organismes naturels ; il est le produit incessant de l'activité intellectuelle humaine. En dehors de l'esprit humain il n'a point d'existence propre. C'est, ainsi que l'a dit Hnmboldt, une éiiérgéia et non un ergon. Si, dans ces deri]tiers

temps, Terreur que le langage serait une science naturelle s'est propagée, cela tient à ce que la plupart des linguistes ont vu dans le langage un ergon. Pour comprendre cette assertion de Schleicber que c les langues vivent comme les organismes naturels :», il faudrait confondre le langage véritable avec le langage littéraire fixé par V écriture. Or, tous les linguistes savent que le langage consiste moins dans rimpuissant langage littéraire que dans le langage populaire, lequel a son siège, non dans un livre, mais dans l'âme du peuple où il se crée, à tous instants, avec une force toujours nouvelle (1). »

M. Whitney développe ainsi qu'il suit le premier de ces arguments : « Une autre question anthropologique très* importante qui se trouve liée à notre classification des langues, c'est le rapport de cette même classification avec celle que la science ethnologique nous donne des races humaines. Et ici, nous devons commencer par avouer sans réserve que les deux ne s'accordent pas : des langues complètement différentes sont parlées par des peuples que l'ethnologiste ne sépare point, et des langues de la même famille sont parlées par des peuples complètement étrangers les uns aux autres. Notre doctrine touchant la nature du langage s'arrange parfaitement de ce fait. Nous avons vu qu'il n'existe pas de lien nécessaire entre la race et la langue, et que tout homme parle indifféremment, de queU que sang qu'il soit né, la langue qu'on lui a apprise dans son enfance. Or, de même que l'individu peut parler une langue différente de celle de ses ancêtres, de même une société (qui n'est qu'une agglomération d'individus) peut

(1) Grundms der Sprachwmensckafty p. 11, 12.

acquérir une langue étrangère et ne pas garder le moindre souvenir de sa langue originelle (t). »

Il est incontesté qu'actuellement des peuples de même race parlent des langues différentes, que des peuples de races différentes parlent des langues appartenant à la même famille, qu'ainsi la classification linguistique ne cadre point avec la classification anthropologique. Mais, ainsi que le fait remarquer M. Topinard, < les langues qu'emploient aujourd'hui les peuples disséminés sur la terre ne sont pas nécessairement celles qu'ils ont parlées auparavant... Les langues, de même que les systèmes de mythologie, les modes de numération et toutes les coutumes ethniques, persistent souvent dans le milieu où elles ont pris naissance et ont certainement plus de chances de se perpétuer dans ce milieu ; mais souvent aussi elles en changent. Elles se transmettent d'une race à l'autre ou d'un peuple à un autre, en tout ou en partie, surtout lorsque la langue de l'envahisseur est plus perfectionnée et répond mieux aux mœurs nouvelles, etc. (2). »

L'argument tiré du défaut de concordance entre les races et les langues n'a donc de portée qu'autant qu'il s'agit de l'histoire externe des langues et qu'on cherche à appliquer la classification linguistique historiquement et géographiquement. Je m'explique. Quand le linguiste groupe les langues par familles, il considère les langues en elles-mêmes comme autant d'erga, sans se préoccuper des peuples qui les parlent ou les ont parlées ; il fait abstraction du temps, de l'espace, de l'histoire, de lagéo-

(1) La vie du langage^ p. 222.

(2) Anthropologie, p. 438 et 439.

graphie, en un mot de tout ce qui n'est pas la langue elle-même. S'il est arrivé à déterminer scientifiquement cent ou cent vingt familles irréductibles entre elles, il laisse aux ethnographes, aux historiens, le soin d'appliquer cette classification aux différents peuples dans l'espace et dans le temps.

M. Fr. MûUer a raison d'affirmer que les langues sont des faits de nationalité, encore bien qu'à l'origine la nationalité n'ait point été distincte de la race. Mais la linguistique n'a égard ni aux nationalités ni aux races ; elle ne relève ni de l'histoire, ni de l'anthropologie : elle est une science autonome.

L'argument que M. Fr. Miiller tire du caractère subjectif du langage est sans portée, car la linguistique a pour objet, non le langage en soi, Vénérgéia, mais les langues, les erga. Or, il est impossible de nier que pour un enfant les mots dont se compose une langue soient des entités objectives. L'enfant perçoit ces groupes phonétiques par le sens de l'ouïe, comme il perçoit par ceux de la vue et du toucher les objets qui l'entourent.

Il en est de même, pour l'homme fait, des mots d'une langue étrangère. Quand, par exemple un Français entend prononcer le mot brod, ce groupe phonétique est pour lui quelque chose d'absolument objectif, même après que la signification lui en a été indiquée, car si le groupe phonétique i^am a fini par faire corps dans son esprit avec l'idée dont il est le signe matériel, pendant bien longtemps le groupe brod ne s'unira à cette même idée qu'au prix d'un effort. Sans doute, ce n'est point la nature qui a produit les groupes phonétiques et les langues : les uns et les autres sont de provenance humaine ; mais la ques-

tion n^est point résolue par ce truism. La question est, en réalité, de savoir si les langues ont été formées arbitrairement ou fatalement, si on y découvre des lois aussi certaines et aussi constantes que dans le monde végétal, ou bien si ce sont des institutions « dans lesquelles prédomine cet élément indéfini qu'on appelle la volonté humaine (1). »

M. F. Mûller ajoute que les langues ne sont point des organismes doués d'une vie propre comme les organismes naturels. Cela est vrai en ce sens que les langues naissent et meurent avec telle ou telle société. Mais si, durant leur vie, elles vont se développant et se dégradant ; si on les surprend, dans leur histoire interne, au point de vue phonétique et morphologique, en voie de formation, puis de maturité, ensuite de décadence ; si elles s'assimilent les éléments étrangers introduits dans leur être ; s'il y a en elles une force latente dont l'action se fait sentir dans toutes les phases de leur vie, et qui maintient leur individualité jusqu'au moment où elles cessent d'être parlées, il faudra bien reconnaître qu'elles constituent idéalement de véritables organismes. Or, à cet égard, tous les linguistes sont d'accord, et M. Fr. Mûller lui-même a écrit ces lignes : « Gleich jedem Organismus, der belebt in die Erscheinung tritt, muss die Sprache zwei Sphàrea der Entwicklung durchlaufen, nâmlich jene, in welcher wir sie unter unsern Augen heranwachsen und sioh entfalten sehen, und jene, in welcher sie zu dem, als was sie uns erseheint, sich heranbildete (2). j>

(1) La vie du langage^ p. 219.

(9) G^'unêrisB der Spraehwissenèohaft, p. 192.

Aatrement absolq que le lingniate viennois, M Wbitnef résout la questim en ees termes : c i}e qui importe au linguiste, c'est qu'on pe travestisse point le earactère de don étude et qu'on ne rende pçis son terrain phangeanl, comme il arriverait si on la déclarait science physique ou science naturelle, à une époque où ces sortes dq $ciefiC6S remplissent l'esprit de l'homme de stupeur parleurs meiv veilleuses découvertes et s'arrogent presque à elles seules le nom de sciences. C'est un signe qui nous montre que Pétudç du langage est dans sa période de formation que eettedifS^ rence d'opinion entre les linguistes sqr la question de savoir si l'étude du langage est une branche delà phy^queou 4^ l'histoire. Lé différend est à peu près réglé maintenant (?). Certainement, il est temps que les opinions faui^ses sur la natiire du langage soient renvoyées à Pécole. Tout^ matière dans laquelle on voit les circonstances, les babir tudes et les actes des hommes ccmstituer un élément prér dominant ne peut être autre chose que l'objet d'une science historique ou morale. Pas up mot n'a jamais été prononcé dans s|ucune langue sans l'intervention de la volonté humaine. Cette même volupté a opéré tous les développements et tous les changeoients du langag^j, en vertu ()e préférences fondées sur les besoins ou sur la conpmodité de l'homme. Il n'y a qu'une méprise radicale sur la nature de ces phénomènes, qu'une perversion d'analogie avec les sciences naturelles, qui puisse faire classer la linguistique parmi les sciences physiques.

« Ces analogies sont frappantes, et oa les emploie soqvent dans des comparaisons instructives. |1 n'y a point de branche de Thisloire qui se rapproche autant des sciences naturelles que là linguistique ; il n'y en a point qui ait

affaire à tant de faits séparés et susceptibles d'être combinés en tant de manières. Une agglomération de sons venant à former un mot est presque autant une entité objective qu'un polype ou qu'un fossile. On peut la déposer sur une feuille de papier, comme une plante dans un herbier, pour l'examiner à loisir. Quoiqu'elle soit le produit de l'action volontaire, elle n'est point une chose artificielle ; la volonté humaine ne constitue qu'une faible partie de son essence. Nous y cherchons les circonstances qui ont déterminé cette volonté, sans que l'homme en ait conscience ; nous voyons dans un mot une partie d'un système, un anneau d'une chaîne historique, un terme d'une série, un signe de capacité, de culture, un lien ethnologique. Ainsi, un morceau de silex taillé, un dessin grossier de quelque animal, un ornement, est un produit de l'intention; mais nous le regardons, tout à fait indépendamment de cette circonstance, comme un pur souvenir historique, comme un fait aussi objectivement réel qu'un os fossile ou qu'une empreinte de pas. Les matériaux de l'archéologie sont plus physiques encore que ceux de la linguistique, et cependant on n'a jamais songé à appeler Tarchéologie une science naturelle.

€ Comme la linguistique est une science historique, ses preuves et ses méthodes de probation sont historiques aussi. Elles ne se démontrent point d'une façon absolue, et elles se composent de probabiHtés comme celle des autres branches de l'histoire. 11 n'y a point là de règles par l'appHcation stricte éesquelles on soit sûr d'arriver à d'infaillibles résultats (4). »

(i) La vie du langage, p. 255, 256, 257.

On voit qu'entre M. Abel Hovelacque et M. Whitney, l'opposition est absolue.

Il n'en est pas de même entre MM. Abel Hovelacque et Fr. Mûller, car, après avoir rangé la science du langage parmi les sciences historiques, le linguiste viennois admet qu'elle procède par voie d'induction et de déduction, qu'elle vise à expliquer les faits particuliers par des lois générales, et qu'elle aboutit non à des probabilités, mais à des certitudes.

« Au fond, dit-il, l'erreur qui consiste à ranger la science du langage parmi les sciences naturelles provient de ce que la méthode dont use celte science diffère absolument de la méthode suivie par les autres sciences historiques, de ce que sa méthode est exactement celle des sciences naturelles. La méthode de ces dernières est celle qu'on appelle inductive et dédtwtive; elle repose psychologiquement sur une Appercepiion subsumirenden und schœpferischen (dans cette méthode le particulier esiappercipirt par le général, et Yappercipirende Moment se produit d'abord dans V Appercepiion elle-même). Tout opposée est la méthode casuistique des sciences historiques, laqu3lle s'appuie psychologiquement sur un Appercepiion harmonisirenden (dans cette méthode les différentes sphères de V Appercepiion s'opposent les unes aux autres dans un rapport extérieur, par exemple : l'opposition ou l'indifférence). Il suit de là que les résultats des deux directions scientifiques sont très-différentes. Tandis que les sciences indue-

tives et déductives aboutissent à des conclusions tout à fait certaines, les sciences à méthode casuistique (par exemple l'histoire) ne peuvent donner que des Enlhymemata, c'est-à-dire de très-grandes vraisemblances.

« Comme le savent tous ceux auquels le sujet est familier, la philologie et la linguistique traitent le langage trèsdifféremmeat. Tandis qu'en réalité la philologie examine et résout toujours des cas concrets et qu'elle emploie la méthode casuistique, comme on le fait dans le domaine historique, la linguistique cherche à saisir chaque cas particulier comme étant l'expression d'une loi générale. Tandis que la philologie s'occupe d'amener à un état harmonique les diverses sphères des perceptions et des jugements, la linguistique cherche à apperdpiren chaque cas particulier par une Apperceptionsmasse générale, ou à Be former des cas soumis à son examen un Apperœptions- MomenU — Tandis qu'ainsi la linguistique aboutit à une série de lois générales certaines, la philologie ne peut qu'éclaircir un cas déterminé et chercher à le faire s'accorder avec d'autres cas coordonnés. Pour le linguiste, le cas particulier est l'expression d'une loi qui, si ce cas ne «'était pas offert, se serait exprimée et aurait été saisie dans d'autres cas. Pour le philologue, au contraire, chaque cas particulier est un individu déterminé qui doit être examiné spécialement et saisi par voie d'Apperception harmonisante (1). »

Etant donné que la méthode de la linguistique soit celle des sciences naturelles, il importe peu, au fond^ qu'on la mette au nombre des sciences historiques.

(1) CrffiAi(ftsi der Spracfywiamêehafti p< id.

Mé Whitney ne nie pas que lés cbaûgôments phoaétiques auxquels les mots sont sujets soient soumis à des lois (i)< Mais il fait observer, d'une part : « qu'il y a toujours au moins un des éléments de ces changements qui se refuse i l'analyse sctentifHfue : c'est l'action de la volonté humaine adaptant les moyens au but sous l'impulsion de motifs et d'habitudes qui sont le résultat de causes si multiples et si obscures qu'elles résistent à toutç investigation (3) ; » d'autre part : c que le phonétiste ne peut jamais procéder a priori ; que sa seule afiEaire est de noter les faits, de déterminer les rapports entre les anciens et les nouveaux, et de rendre compte des changements du mieux qu'il peut, en montrant ks tendances ou plutôt la forme des tendances dont on peut penser qu'elles sont le résultat (3). »

C'est bien par l'observation, c'est-à-dire a posteriori, que les lois phonétiques ont été découvres, et c'est bien par l'application de ces lois à un nombre toujours croissant de cas qu'elles ont été contrôlées, vérifiées. Mais, ainsi que le dit très-bien M. Michel Bréal, i la phonétique, détermine le plus souvent à l'avance la forme que telle ou telle racine, telle ou telle flexion grammaticale, si elle est conservée en sanscrit, en grec, en latin, en gothique, a dû

(1) La vie du langage^ p. 49.

(2) Ibid., p. 4S.

(3) IMd.y p. a.

adopter dans ces idiomes (1). » — « Grâce aux renseignements que fournit la phonétique, dit-il encore, beaucoup de questions à première vue insolubles s'expliquent d'ellesmêmes, beaucoup d'exceptions apparentes sont ramenées sans difficulté à des règles générales. ; les formes que les grammaires spéciales regardent comme des anomalies ne sont souvent que des témoins isolés et mal compris d'une prononciation plus ancienne (2). »

Contrairement à ce qu'avance M. Whitney, forts de la certitude des lois phonétiques, les linguistes procèdent fréquemment a priori ou par déduction. Ils disent par exemple, d'une étymologie proposée, qu'elle est fausse a priori, parce que telle consonne ne se change jamais en telle autre.

Selon M. Whitney, les changements phonétiques sont dus à l'action de la volonté humaine adaptant les moyens au but sous l'impulsion de motifs et d'habitudes qui sont le résultat de causes si multiples et si obscures qu'elles résistent à toute investigation. Sans doute, les changements phonétiques sont dus à l'action de la volonté humaine ; mais ces changements étant réguliers, il apparaît manifestement que la volonté humaine a été déterminée par des causes persistantes, et que ces causes qui sont multiples et obscures, qui résistent à toute investigation, sont inhérentes à l'organisme, partant sont des causes fatales.

Il est vrai que l'homme peut s'afifranchir et qu'il s'affranchit du joug des lois phonétiques, puisqu'on rencontre en assez grand nombre, dans plus d'une langue, des mots mal faits, par exemple en français, à côté de blâme,

(1) Introduction à la Grammaire comparée de Bopp, t. II, p. vu,

(2) Ibidem^ p. xv.

chmicTë, eomptef dlme, essmmy meuMe, ërgue^ porche, chep^ tel, cherté, eomU^ comèteTy chartrier, kMely mâcher y ouvrer^ recouvrer y août, cr^nce, doyennéy déUéy douer ^ replier y etc., qui sont formés t^éguUàrement : blasphème, oancery cornput, décime, emmeny m^obiley organe y portique, capitaly charité, comité^ cumuleTy cartulairêy hôpitaly mastiquer, opérer, récupérer, augustCy crédence, décanat, délicaty doter, répliquer, etc., tous mots dans lesqaeis qaelques-anes des lois de la phonétique gallo-latine ont été liolées. Mais ces derniers sont Tceuvre réfléchie des savants qui, il y a trois siècles, ont introduit artificiellement dans notre langue les mots latins dont ils avaient besoin, tandis que les autres, appartenant à la langue populaire, sont le^'pro* duit d'une formation tout irréfléchie et spontanée (i). Ici s'applique la distinction faite par M. Fr. Mûller entre la tangue littéraire et la langue populaire. Dans celle-ci, qui à proprement parler est seule l'objet de la linguistique, les lois phonétiques sont absolues et fatales.

Il est encore, dans les langues, un autre ensemble de lois auxquelles la volonté humaine ne peut se soustraire : ce sont les lois morphologiques a L'anglais, par exemple, dit à ce sujet M. Abel Hovelacque, l'anglais dans lequel se sont introduits un si grand nombre d'éléments étrangers, notamment d'éléments français, n'en demeure et n'en demeurera pas moins jusqu'à son extinction une langue germanique ; le basque est dans un cas analogue : ses emprunts constants à deux langues romanes n'altéreront jamais son caractère particulier. C'est encore ainsi qu'au

(1) Brachet, Grammaire hisiorique de la langue français€y p. 70 et auiv.

Moyen Age le huzvarëcbe conserva son caractère de langue éranienne, en dépit de l'intrusion considérable d'éléments sémitiques dont il eut à souffrir (1). »

Je reconnais donc qu'en tant que phonétique et que morphologie, la linguistique est une science naturelle.

Mais» ainsi que l'a rappelé M. Michel Bréal, dans une de ses leçons au Collège de France, < l'histoire des formes du langage n'est que la moitié de la grammaire compa-^ rative; et l'étude purement extérieure des mots doit toujours être éclairée et contrôlée par l'examen de la. signification (2). x> Dans le même ordre d'idées, après avoir divisé la grammaire en quatre parties principales : phonétique, morphologie, fonctiologie, syntaxe, M. Vinson s'ex-^ prime de la sorte : < La phonétique et la morphologie sont, dans l'état actuel de la science, les seules parties delà grammaire sur lesquelles on ait fait des travaux sérieux et complets. La syntaxe a été quelque peu travaillée en ce qui concerne les deux groupes importants des langues indo-européennes et sémitiques ; c'est à peine s'il existe quelques timides essais de recherches sur la fonction. Ce dernier mot se définit de lui-même : la fonctiologie aura pour but de se rendre compte du sens exact et précis attribué primitivement à chaque expression sonore ou racine, et des altérations, des modifications de sens subies dans le cours de la vie par cette racine. Cetle partie de la grammaire est la plus difficile de toutes, et cela se conçoit, car c'est elle qui touche à l'essence intime du lan-p gage (3). >

(1) La Linguistique, p. 10.

(2) Mélanges, p. 243.

(3) La Science du langage et la langue basque^ p. 7.

Dans l'ouvragé posthume de Ghavèe {Idéologie leonoh^ gique des langues indo-européennes) y ridéologie lexiologique est définie « l'ensemble des lois qui règlent le devenir des idées, en: tant qu'elles sont incorporées dans les mots », et le regretté linguiste systématise ainsi ce qu'il appelle la .linguistique intégrale : <c Par la nature même du double processus du langage, nous nous trouvons forcément en présence de deux codes naturels dont il faut retrouver et formuler les lois : 4® lois de phonologie lexiôlogique ; 2« lois d'idéologie (4). »

M. Whitney, qui a écrit sa Yie du langage antérieurement à la publication du livre de Chavée, dit au sujet des changements de signification : « Le progrès du change-' ment phonétique a été étudié avec beaucoup de soin, mis en ordre et systématisé par un grand nombre de linguistes, et les mouvements comparativement peu nombreux et aisément saisissables des organes de la bouche ont été observés, afin de servir de base concrète à leurs explications ; mais personne n'a encore essayé de classifier les changements de sens, et les procédés de l'esprit humain, dans leurs relations avec les circonstances variées, défient rénumération. Toutefois, nous pouvons espérer de poser, dans un espace raisonnable, les fondements du sujet, et d'indiquer quelques-unes des directions principales suivies par le mouvement (5). »

Quand bien même l'idéologie lexiologique serait soumise à des lois susceptibles de codification, ce qui est douteux,

ces lois seraient inhérentes non à l'organisme proprement

(1) L œuvre linguistique de Chavée. Revue de Linguistique, t. XI, fasc. 2.

(2) La vie du langage, p. 64, 65. * , « . . -

dil, mais à rintelligence, et en admettant que celle-ci ne soit qu'une résultante, il n'y en aurait pas moins entre les deux parties de la linguistique cette différence : que la phonétique et la morphologie procèdent par la méthode des sciences naturelles, tandis que l'idéologie ne peut procéder que par la méthode des sciences historiques. « En tant qu'individu , nous pouvons dire en tant qu'exemplaire de l'espèce zoologique homo^ l'homme est l'un des objets des sciences naturelles, au lieu qu'en tant que membre d'une société morale, eu égard à son activité et à sa passivité, il relève des sciences historiques, c'està-dire des sciences de l'esprit. On ne peut méconnaître, il e&i vrai, que les lois auxquelles il est soumis dans l'ordre intellectuel sont tout aussi inflexibles et tout aussi puissantes que celles auxquelles il est soumis dans l'ordre de cd nature, ec qu'ainsi il n'y a aucune opposition proprement dite entre les deux ordres. — U y a toutefois entre les deux ordres cette différence : que les faits du premier dépendent de causes naturelles auxquelles, en tant qu'être moral, l'homme demeure étranger, tandis que ceux du second dépendent de causes qui ont leur siège dans l'homme considéré comme être moral, La nature agit, pourrions-nous dire, dans le premier cas immédiatement, dans le second cas médiatement par l'intermédiaire de l'homme ; voilà pourquoi les lois nous paraissent dans le premier cas si simples et si précises, dans le second au contraire si embrouillées et si irrégulières que, pour bien des gens, il n'y a dans cet ordre, au lieu de lois, que de l'arbitraire et du hasard (i). »

(1) Fr. Mûlier, Grundriss der Sprachwwenscbattf, p. %

Que la foncliologie soit une partie intégrante de la Un-» giiistique, et que sans ce complément la phonétique et la morphologie conduisent à des résultats incomplets ou erronés, c'est ce que M. Michel Bréal a mis en pleine lumière dans la leçon déjà citée. Non, le linguiste n'est pas au bout de sa tâche quand il a montré d'après quelles lois se modifient les sons, les mots, les flexions d'une famille d'idiomes (1).

11 lui reste à montrer comment les hommes qui, au début, ne disposaient que d'un petit nombre d'expressions sonores, sont parvenus à exprimer un si grand nombre d'idées, par quels procédés divers ils ont changé ou mo< difié la signification des mots, de quelle manière ils ont. développé la grammaire proprement dite en assignant aux mots des fonctions nouvelles de plus en plus spéciales.

Ainsi que je viens de le dire, la méthode de la fonctio-* logie est exactement celle des sciences historiques ; aussi cette partie de la science ne peut-elle pas aboutir comme l'autre à des conclusions absolument certaines, mais seulement à de grandes vraisemblances. Qui ne sait que l'histoire de beaucoup de mots relativements récents laisse dans l'esprit des doutes; que plus on remonte le cours des langues, plus aussi l'histoire des mots devient difficile, périlleusoi problématique, et qu'au moment ou l'on pénètre dans la période dite des racines, les épaisses ténèbres de l'âge préhistorique ne sont sillonnées que par de rares et de pâles lueurs?

La solution que j.e propose ne m'a point été inspirée par le désir puéril de me mettre en opposition avec cha-

(1) Michel Bréal, Mélanges, p. 219,

cune àeÈ deux grandes écoleâ. Convaincu de longue dfate que la linguistique est une science naturelle dans celles de ses parties qui ont trait au sigtoe sonore, c'est-à-dire à l'élément matériel du langage, j'ai été amené à reconnaître, par la méditation du livre de M. Whitney, combien est -fondée cette observation de M. Antonio de la Galle: a' que ceux qui se sont attachés principalement à l'observation des phénomènes linguistiques, au point de vue de la forme, de la structure seule des langues, négligent parfois une partie non moins importante de la vie du langage : la partie idéologique, l'évolution des idées ; et par contre, ceux qui se sont trop renfermés dans le cadre exclusif de ce second ordre de phénomènes ne voient pas souvent non plus les causes réelles des accidents qui tiennent plus à la forme, à la structure qu'au sens et à la signification des mots (1). »

M. Abel Hovelacque et M. Whitney me permettront de confirmer cette observation par un exemple à eux personnel.

Dans le chapitre auquel il a donné ce titre significatif: Les dangers de Vétymologie^ M. Abel Hovelacque a traité plus que sévèrement la recherche de l'histoire des mots ; il a été jusqu'à dire : « L'étymologîe, par elle-même, n'est qu'une jonglerie, une sorte de jeu d'esprit, si Dien que le plus grand ennemi de l'étymologie, son ennemi implacable, c'est le linguiste (2) ! :>

De son côté, M. Whitney est tombé dan§ l'exagération contraire en disant : <c Le procédé des recherches linguistiques repose sur l'étude des étymologies, sur l'histoire

(1) La Glossologie, p. 304.

(2) La Linguistique, p. 16. ' ^ " =^

individuelle des mots et de leurs éléments. Des mots, on s'élève aux classes de mots, puis aux parties du discours, puis aux langues tout entières. C'est donc de l'exactitude des recherches étymologiques que dépend le succès général, et le perfectionnement de la méthode appliquée à cette étude distingue le linguiste moderne de ses devanciers (1). j»

Entre ces deux extrêmes, la vérité est que, dans les mains de ceux qui n'ont point pris la peine d'étudier la phonétique et la morphologie, l'étymologie est une arme des plus dangereuses, tandis que dans les mains d'un linguiste exercé, elle est l'outil nécessaire à l'aide duquel on peut, dans les limites du possible, défricher le champ de l'idéologie lexiologique.

Il ne me reste plus qu'à examiner si la notion d'une science mi-partie naturelle et mi-partie historique n'implique pas une contradiction. Pour peu que l'on se rende un compte exact de la nature du langage, on se convaincra que la linguistique ne peut être qu'une science mixte. En effet, le mot a deux facteurs intimement unis ensemble : le son (Lautauschaung) et l'idée (Dingauschaung). Or, si le son est un élément matériel immédiatement soumis aux lois de la nature, l'idée est un élément spirituel soumis, lui aussi, aux lois de la nature, mais indirectement, médiatement, par l'intermédiaire de l'intelligence humaine.

Je soumets donc, avec quelque espoir, au jugement des linguistes cette proposition : la linguistique intégrale est une science mi-partie naturelle, mi-partie historique, dont la méthode est tantôt celle dçs sciences naturelles, tantôt celle des sciences historiques.

(1) La vie du langage, p. 257.

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