‹ Les classifications, l'objet, la méthode, les conclusions de la linguistiqueChapitre 6 sur 7 · SS · texte numérisé non relu

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Pour faire voir que la linguistique confirme la doctrine de révolution, Schleicher assimile les familles aux ordres^ les langu£s aux espèces, les dialectes aux sous-esj^ceSj les sous-dialectes aux variétés. « Examinons, dit-il ensuite, la faculté de transformation que Danvin attribue aux espèces, et au moyen de laquelle plusieurs formes sortent d'une seule forme par un procès qui se renouvelle naturellement mainte et mainte fois : cette faculté est généralement admise pour les organismes linguistiques. Ces langues que nous appellerions, si nous nous servions de l'expression des zoologistes et des botanistes, les espèces d'une classe, sont pour nous les filles d'une langue mère commune, d'où elles sont sorties par une transformation insensible. Pour les souches de langues que nous connaissons exactement, nous composons des arbres généalogiques, comme Darwin a cherché à le faire pour les espèces animales et végétales. Personne ne doute plus que le groupe tout entier des langues indo-germaniques, l'indien, l'iranien, le grec, l'italique (latin, osque, ombrien et toutes les langues dérivées du latin), le celte, le slave, le lithuanien, le germain ou allemand, que tout ce groupe, qui comprend de nombreuses espèces, sous-espèces et variétés, n'ait pris naissance d'une seule forme mère, la langue primitive indo-germanique; il en est de même de la souche sémitique, à laquelle appartiennent l'hébreu, le syriaque et

— Sole chaldéen, Tarabe... et aussi généralement de toutes les souches de langues (I). >

Pour que la classification généalogique des langues confirmât réellement la doctrine de révolution, il eût fallu que Schleicher ait pu passer outre, et qu'à l'exemple de Darwin qui prolonge l'arbre généalogique des êtres à travers les classes et les embranchements, il ait prolongé celui des langues à travers les familles. Or, il n'a pas même tenté de le faire, et j'ai cité les deux passages dans lesquels il reconnaît l'irréductibilité des langues mères de souches. Donc, après avoir détruit la notion classique de l'espèce dans les langues proprement dites, il la laisse subsister dans les familles, de telle sorte qu'un monogéniste de l'école de M. de Quatrefages peut lui opposer victorieusement que les langues sont des variétés, et que les familles constituent des espèces. Qu'est-ce en effet que l'espèce, sinon, d'après Cuvier : la collection de tous les êtres organisés nés les uns des autres, ou de parents communs et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressetnblent entre eux ; d'après M. de Quatrefages: l'ensemble des individus plus ou moins semblables entre eux, qui sont descendus ou qui peuvent être regardés comme descendus d'une paire unique par une succession ininterrompue de familles? Or, le latin, l'anglais, le grec, l'iranien, le sanscrit sont plus ou moins semblables entre eux, et ils sont descendus d'une même langue mère par une succession ininterrompue de variétés. Qu'on ne dise pas que ce serait là une pure chicane de mots. Si l'hypothèse de l'évolution, après avoir franchi la double barrière de

(1) La théorU de Darwin et la Science du langage, p. 8*

Tespèce et du genre, était impuissante à franchir celle des ordres, les ordres deviendraient théoriquement des espèces. L'irréductibilité aurait été déplacée; mais elle subsisterait, et par suite, Darwin^ n'aurait fait que < nettoyer les écuries d'Augias de l'infinité des espèces (1). » Le substratum objectif de la notion d'espèce, c'est le fait de la génération, de la descendance; si donc la famille indoeuropéenne ne peut pas être rattachée généalogiquement avec d'autres familles à une souche commune, elle constitue une espèce susceptible de variétés, mais n'ayant point elle-même été produite par la transformation de quelque genre appartenant à une autre espèce.

Schleicher ne s'y était pas trompé; aussi avait-il pris le soin de faire, au sujet de l'irréductibilité des familles, des réserves dont le vague dissimule mal la portée. « Quelle est, dit-il, Torigine des classes, c'est-à-dire, dans le domaine linguistique, comment naissent les langues mères de souches? Voyons-nous se renouveler ici le phénomène que nous observons pour les langues d'une souche ? Ces langues mères sortent-elles, à leur tour, de langues mères communes, et celles-ci enfin sortent-elles toutes d'une langue primitive unique? Notis résoudrions plus sûrement cette question si, d'après les lois de la vie des langues, nous avions déjà déduit de leurs dérivés les formes mères d'un plus grand nombre de souches. Mais pour le moment, rien de tel n'est encore préparé (2). > M. de Quatrefages, qui n'est pas linguiste, n'attend point que les progrès de la linguistique aient eu raison de l'irréductibilité des familles,

(1) Max MûUer, cité par M. G. de Rialle. Revue, t. X, p. !298. La théorie de Darwin et la Seienee du langage, p. 13, 14,

— asce qui au fond est bien la pensée secrète de Schleicher. c Tant qu'on n'a connu, dit-il, que des langues éloignées les unes des autres, les rapprochements ont paru difficiles ou impossibles. Hais à mesure que les langues ont été mieux connues, on les a vues se grouper en familles ; on a reconnu entre elles des rapports étroits qui font de l'ensemble une chaîne interrompue encore çà et là, mais à laquelle chaque étude nouvelle ajoute quelques nouveaux anneaui. Sans être trop hardi, et sans être linguiste, on peut prévoir que le temps n'est pas éloigné où la chaîne sera complète. La linguistique tend évidemment à permettre de former, avec les divers groupes humains, des séries ininterrompues, comme l'a déjà fait l'étude physique (1). »

N'en déplaise à M. de Quatrefages, la hnguistique tend de plus en plus à afQrmer que les familles de langues forment, non une chaîne ininterrompue, mais des lignes parallèles.

Schleicher n'a pas exprimé nettement sa pensée au sujet des langues mères éteintes, qui pourraient sans doute combler les lancunes et permettre de former des séries ininterrompues, mais il a dit : cr Nous supposons un nombre

incalculable de langues primitives Dans les temps an-

téhistoriques, lorsque les langues étaient encore parlées par des populations relativement faibles, il y avait lieu, dans une mesure incomparablement plus grande, à la mort des formes linguistiques Nous devons donc supposer, pour les faits de disparition de certains organismes linguistiques et de troubles survenus dans les conditions

(1) Rapport sur les progrès de l'anthropologie, p. 364, 365.

primitives, un très-long espace de temps, une période comprenant peut-être plusieurs fois dix mille ans. Dans ces longs espaces de temps, suivant la plus haute vraisemblance, il a péri beaucoup plus de classes de langues (de langues mères) qu'il n'en a survécu (1). »

Voilà bien l'échappatoire des intermédiaires sans lequel l'hypothèse croule d'elle-même !

M. Whitney en a fait justice indirectement. « La condition linguistique du monde, dit-il, suit un cours parallèle à sa condition historique. Au commencement des temps historiques, et même aussi loin que peut remonter la science archéologique, on aperçoit la terre peuplée de ce qui semble être une masse hétérogène de clans, de tribus, de nations. Mais personne, pas même le plus hétérodoxe des naturalistes qui soutient la diversité d'origine de l'espèce humaine, ne croira que ces clans, ces tribus, ces nations sont sortis du sol qu'ils habitent et s'y sont immobilisés: ces sociétés procèdent de la multiplication et de la dispersion d'un nombre restreint de familles primitives, sinon, comme quelques-uns le pensent, d'une seule famille. Il en est de même du langage : si loin que notre œil puisse atteindre, soit par le secours des monuments, soit par celui de l'étude comparée, on le trouve dans un état de subdivisions sans fin, et cependant tout linguiste instruit sait que cette apparente confusion est le résultat de l'extension et de la sécession d'un nombre hmité de dialectes primitifs (2). j>

(1) La théorie du Darwinet la Science du langage, p. 16, 18.

(2) La vie du langage j p. 144, 145.

Après avoir déclaré c qu'il nous est impossible de supposer la dérivation matérielle, pour ainsi parler, de toutes les langues du sein d'une langue primitive unique (1), » Schleicber s'exprime ainsi qu'il suit : « Mais il en est autrement pour ce qui concerne la morphologie du langage. Les langues les plus élevées en organisation, comme par exemple la langue mère indo-germanique, montrent visiblement par leur structure qu'elles sont sorties, par un développement insensible, de formes plus simples. La structure de toutes les langues montre que, dans sa forme primitive, cette structure était essentiellement la même que celle qui s'est conservée dans quelques langues de la structure la plus simple, comme le chinois. En un mot, toutes les langues, à leur origine, consistaient en sons significatifs, en signes phoniques simples destinés à rendre les perceptions, les représentations et les idées : les relations des idées entre elles n'étaient pas exprimées, ou, en d'autres termes, il n'y avait pas pour les fonctions grammaticales d^expression phonique particulière, et pour ainsi dire d'organe... Je puis appeler les racines des cellules linguistiques simples, dans lesquelles ne se trouvent pas encore les organes pour des fonctions, telles que le nom, le verbe, et dans lesquelles ces fonctions sont aussi peu différenciées que le sont dans la cellule primitive ou dans la vésicule germinale des êtres les plus élevés la respiration

(1) La théorie de Darwin et la Science du langage, p. ii.

et la digestion. Nous admettrons donc pour toutes les lan* gués une origine morphologiquement pareille (1). »

Comme Schleicher, M. Abel Hovelacque voit la variation des espèces linguistiques, la transformation de Tespèce, dans révolution morphologique du monosyllabisme à l'agglutination et de celle-ci à la flexion (2). J'avoue ne pouvoir pas saisir le lien qui rattacherait à la doctrine de l'évolution la science des langues, parce que, durant leur période embryonnaire, la future langue mère indo-européenne a passé par les phases du monosyllabisme et de l'agglutination, la future langue mère ouralo-altaïque par celle du monosyllabisme, la future langue mère chinoise par la phase des racines pleines.

« A la quatrième semaine, dit M. Topinard, la différence morphologique entre Thomme et le chien est inappréciable. La divergence ne commence sérieusement qu'à la huitième semaine. Sur le fœtus humain, l'ampoule antérieure grossit; sur le fœtus du chien, l'extrémité caudale s'allonge (3). »

Où donc y a-t-il, en tout ceci, transformation et variabihté de l'espèce? Dès que l'ovule a été fécondé dans l'utérus, le chien n'est-il pas chien, l'homme n'est- il pas homme ?

L'embryologie est favorable à la doctrine de révolution en ce que « la série des formes diverses que tout individu d'une espèce quelconque parcourt, dit M. Haeckel, à partir du début de son existence, est simplement une récapi-

(1) La théorie de Darwin et la Science du lavgage, p. U, 15.

(2) La Lmgvi^iiqve, p. 4:2:2, 4!24.

(3) L'Anthropologie, p. 131, 132,

tulalion courte et rapide de la série des formes spécifiques multiples par lesquelles ont passé ses ancêtres, les aïeux de l'espèce actuelle, pendant Ténorme durée des périodes géologiques (1). » Mais tout cela est inapplicable aux langues. Les langues filles ne récapitulent pas la série des formes spécifiques par lesquelles ont passé les ancêtres; ni le français ni le latin n'ont existé à l'état monosyllabique. Seules les langues mères ont traversé les phases de la vie embryonnaire. Mais, alors que la future langue mère indo-européenne ne différait pas morphologiquement de la future langue mère ouralo-altaïque, non plus que de la future langue mère chinoise, ces trois langues formaient déjà, non trois classes, mais bien trois espèces absolument distinctes, et quand la première a passé du monosyllabisme à l'agglutination, de l'agglutination à la flexion, il n'y a pas eu variation de l'espèce, mais développement de l'être qui existait en germe dans ce que j'appellerai l'ovule, pour suivre jusqu'au bout la comparaison zoologique.

Quand un corps passe de l'état gazeux à l'état liquide, puis à l'état solide, la disposition des molécules change, sans que leur constitution soit modifiée.

Au moment de terminer le dernier chapitre de sa Linguistique, M. Abel Hovelacque a voulu répondre par avance

(1) L'Anthropologie^ p. ôil.

à una^ objedioo des plus graves» t Un mot; ditrilv ^vaajl de terminer. Nous avons parlé MM ^à tour .. de plui'alHé origiiielle et de transfonnatiw. Ces deux termesy aux.yeiiK de quelques personaes, seiubleraienl peut-être se comire^. dire: en fait, il n'en est rien, et ils se concilient sansdiffiH culte. • ;

c La. doetriue de la pluralité Oiriginetlle de» kinguieseljles races humainesi n'a pas la préterttioA de Xaire éKâ)eei à' là' doctrine plus, généarale cie Tuniié cQsmi()ue. En fin de compte, il faut bien reconuiltre toujours que toute»: les formes existantes, toutes sans exeepUon^ ne sont que les différents aspects de la matière, qui est une, comme .dlkH est infinie. Mais cette unité n'empécbe eu auiaunei fac<>n que telles- ou telles formes, identiques, analogues si Toi» veutt/sfe soieat dévieloppées 3imultanemeul.au desi centras: différents.

« D'ailleurs,! il nqus importa peu. )l nous suffit de consh tater rifréductibilité d'une, foule de familles trnglûaliqudS: pour ooAolureà la pluralité originelle^ des raoes qui oiit> été: formées avec elles, puisque,. daa$< l<'èyoliitiQn> (^rogresKi siveet consiafàte des orgianisme^, l'aequisitioui de Jai fo<^\> culte du langage est corrélative à l'apparitiod même de' l'homme. ».

Cette réponse n'est pas satisfaisante. Il ne s'agit en efiet ni de l'unité cosmique, ni du monisme, mais uniquement de ceci : qu'étant irréductibles à une souche unique, les familles linguistiques ne constituent point une chaîne ininterrompue ; qu'on ne peut passer de l'une à l'autre sans saltus; qu'ainsi, dans leur création, il n'y a point eu évolution dans le sens transformiste; que, par exemple, l'espèce ouralo-altaïque et l'espèce incfo-européenne ne pro-

viéfitienl point; par < ÉélecUoa, <te i- espèce* ehnieisé oa de l'espèce tibétaine, tandis <iue, suivant' la doctrine transformiste, l'espèce Aomo provient de l'espèce moiière par un nombre quelconque de variations successives et progrès* sives.

Pour nous entendre, parlons sans biaiser.

'■ Non, la linguistique n'est point la forteresse que M; Max Mûller à voulu éleVer sur la fronltêre qui sépare l'homme de l'animal : en ce sens, la linguistique ne contredit pas la doctrine de l'évolution. Mais il est manifestement faux qu'elle oontirme l'hypothèse de la variabilité dseirespèce.

' Lai'i linguistique conclut à In pluralité originelle des tangues mères, des langues espèces, et à leur irrédoctibi^ Iftéi^Aune*' langue mère commune: Or, ces conclusions excluent formellemenl le transformisme, en ce qui con^ c^me>les'lau^s. On peut très^bien concilier la croyance aiiv^tPËtnelt^triisme dans le domaine des êtres végétaux, àinpiâuH et'' huniains, avec la croyance au polygénisme dws<4e>domaiAfe' linguistique. Mais on ne peut être logiq^mt^t tpuli eôfsemble transformiste et polygéhisie dans ce< dernier domiaine. '

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