ET LA DOCTRINE DE L*ÉVOLUTION
La question de savoir si la science des langues confirme la doctrine de l'évolution est indépendante de la question qui s'est agitée entre M. George Darwin et M. Max Mûller, ce dernier affirmant que le langage constitue entre l'homme et l'animal un Rubicon infranchissable.
En réalité, le professeur d'Oxford s'est placé sur le terrain de l'anthropologie : à l'hypothèse de la descendance proto-simienne, il oppose « l'existence dans l'homme d'une qualité occulte par laquelle il se sépare absolument de l'animal, d'un quelque chose que nous appelons raison quand nous considérons son activité intérieure, langage quand nous considérons sa manifestation externe (1). » C'est affaire aux anthropologistes de démontrer que ce quelque chose n'est point le privilège exclusif de l'homme, que les animaux ont la faculté d'abstraire et de généraliser, qu'il y a des intermédiaires entre l'expression toute intuitive des animaux et l'expression toute conventionnelle de l'homme.
La présente étude a uniquement pour objet de soumettre à l'épreuve de la critique cette proposition de Schleicher: que la variabilité de l'espèce est pleinement
(1) Max Mûller cité par Ludwig Noire dans Max Uuller und die Sprachphilosophie.
démontrée par la classification généalogique des langues et aussi par leur classification morphologique.
Tout en faisant des réserves, sur lesquelles je reviendrai, Schleicher confesse « que la différence des souches linguistiques sûrement reconnues pour telles est si grande et de telle sorte, qu'un observateur sans parti pris ne peut songer à les ramener à une origine commune (1) ». Il a dit plus tard à ce sujet : a II est positivement impossible de ramener toutes les langues à une langue primitive unique (2). >
M. Whitney se prononce nettement pour la pluralité originelle. « Lors même, dit-il, que le nombre des familles serait réduit par les recherches futures, ces familles ne seront jamais ramenées à une seule (3). > Mais après avoir ainsi reconnu que « la science linguistique ne prouvera jamais par la communauté des premiers germes du langage que la race humaine ait formé à l'origine une seule et même société », le linguiste américain ajoute : « Ce qui est encore plus démontrable, c'est que la science linguistique ne prouvera jamais non plus la variété des races et des origines humaines. Comme nous l'avons vu bien des fois, il n'y
(1) Schleicher, La théorie de Darwin et la Science du langage (traduclion de M. Michel Bréal, p, 14).
(:2) Schleicher, De l'importance du langage pour l'histoire naturelle de i' homme (traductioa de M. Michel Bréai, p. tH),
{Z) La vie du langage^ p. 221.
a point de limites à la diversité qui résulte des différents développements entre des langues originairement une. Éiant donné un angle divergent et la loi de la divergence, la distance entre les deux extrémités peut arriver à dépasser les quantités exprimables. En linguistique aussi, la distance entre deux lignes divergentes peut devenir infinie, du moins relativement au but pratique. I^a connaissance qu'on a acquise du mode de développement et de changement du langage a ôté au philologue toute possibilité de poser dogmatiquement la diversité d'origine des langues humaines. Si chaque langue possédait tout d'abord son appareil complet de structure et tous ses matériaux, l'histoire du langage serait celle de plusieurs courants parallèles, sans indication de convergence ; mais les différences de l'anglais, de l'allemand et du danois proviennent d'un développement différent parti d'un même centre ; celles de l'anglais, du russe, de l'arménien, du perse, proviennent de même d'une divergence partie d'un centre plus éloigné ; et l'on ne peut pas dire si celles de l'anglais, du turc, du circassien et du japonais ne sont pas dues à la même cause. Le point de départ est pour toutes les familles de langues les racines simples sans modifications formelles, et l'on ne peut pas même indiquer dans la plupart des familles ce qu'ont été d'abord ces racines; comment donc pourrait-on nier leur identité? Nous pouvons établir des probabilités si nous voulons ; nous ne pouvons rien prouver contre l'unité originelle du langage (1). >
Dans ses Lectures sur la science du langage, M. Max Millier s'est ingénié à plaider qu'il faut laisser indéfiniment
(1) La vie du langage, p. 221, 222.
ouverte la question de l'origine des langues. Rien, dit-il, ne nécessite l'admission d'origines multiples, rien ne contredit la possibilité d'une origine commune. Bien qu'il croit à l'origine commune des hommes, qu'il ait été confirmé dans sa foi par les conséquences monogénistes de la théorie darwinienne (1), le prudent professeur n'entend pas se compromettre en affirmant, contrairement aux données de la science, l'unité originelle des langues. Après s'être mis en règle avec les théologiens, il a grand soin de s'y mettre avec les linguistes. Et il dit excellemment, pour rassurer les uns et les autres : < Le problème de l'origine commune des langues n'est point nécessairement lié à celui de l'origine commune des hommes. Si Ton arrivait à démontrer que les langues ont eu des origines multiples, il ne s'en suivrait nullement qu'il fallût admettre pour la race humaine des commencements différents. Car, si nous considérons le langage comme naturel à l'homme, il peut s'être manifesté à des époques diverses, et dans des contrées diverses, parmi les descendants dispersés d'une seule paire originelle; que si, au contraire, le langage doit être considéré comme une invention artificielle, à plus forte raison rien ne s'oppose-t-il à ce que chaque génération ait inventé son idiome à elle. De même s'il était jamais établi que tous les idiomes sont autant de dialectes d'une seule et même langue, il ne s'en suivrait pas que la descendance d'un couple unique fût prouvée, car le langage pourrait avoir été la propriété d'une race favorisée qui dans le cours des âges l'aurait
(1) V. Hellwald, Culturgeschkhte in ihrer natûrlichen EntwickluHQy p. 58. c Die Einheit des Menschengeschlechts ist die logbche Folge der Darwin'schea Théorie. >
communiqué aux autres races. La science du langage et la science de Tethnologie ont toutes deux gravement souffert de la liaison que Ton a voulu établir entre elles. »
Chavée, M. le général Faidherbe, M. Abel Hovelacque et M. Antonio de la Galle considèrent les différentes familles de langues comme étant absolument irréductibles à une seule souche ; et de la pluralité linguistique originelle, ils concluent sans hésitation à la pluralité originelle des races humaines.
« Les anthropologistes français, dit le général Faidherbe, étaient généralement convenus que la parole articulée distinguant seule radicalement l'homme des animaux, les précurseurs de Thomme ne devaient pas être désignés par le nom d'hommes lorsqu'ils ne possédaient pas encore cet attribut. On comprend que ce n'est là qu'une affaire de mots, de convention. La seule chose importante, c'est de savoir si, chez cet être, qu'on l'appelle homme ou non, le langage a pris naissance sur un seul point, en une seule fois, ou bien d'une manière multiple sous le rapport des lieux et des temps. Or, l'irréductibilité des langues humaines à une seule souche prouve que la seconde hypothèse est la vraie. Si l'homme n'eût acquis cette faculté, conséquence des progrès de son organisation que d'une manière unique, le langage fût resté sensiblement le même dans sa descendance, ou du moins on trouverait dans toutes les langues des traces de cette origine commune. La diversité extrême des langues et de leurs procédés prouve qu'elles ont été créées indépendamment les unes des autres, et probablement à des époques très-différentes. Comme, en outre, les principales familles irréductibles de langues correspondent d'une manière gé«
nérale aux grandes races de rhumanité, nous admettons que le langage a pris naissance d'une manière indépendante chez diverses variétés distinctes de ce que M. Fr. Mûller appelle Vhomo primigenius, de ce que les anthropologistes français appellent les précurseurs de rhomme (1). >
Sans méconnaître que sur plus d'un point la classification généalogique des langues coïncide avec l'une ou l'autre des classifications de l'anthropologie, je pense que les linguistes n'ont point à se préoccuper de la question de races, et qu'il faut laisser les polygénistes défendre leur doctrine contre les monogénistes des diverses écoles, sur le terrain de l'anthropologie. Quand les deux sciences auront été parachevées, l'accord se fera nécessairement entre elles ; mais dès lors que toutes deux sont encore en voie d'élaboration, il importe de maintenir leur mutuelle indépendance.
Je me bornerai donc à constater, d'accord en cela avec l'école de Schleicher, que la classification généalogique des langues est aujourd'hui assez avancée pour qu'il soit acquis à la science : 1 ^ que les familles de langues sont irréductibles à une souche unique ; 2<» que les langues mères ont été créées indépendamment les unes des autres.
L'hésitation de M. Whitney s'explique par la manière dont il conçoit le caractère et la méthode de la linguistique.
Comme il refuse à cette science toute possibilité d'aboutir à autre chose qu'à des probabilités, il fallait bien s'attendre
(i) Essai sur la langue pouU Linguistique de M. A. Hovelacque, p. 416. 417.
à ce qu'il déclarât qu'elle ne peut rien prouver contre l'unité originelle du langage. Cependant, dès lors qu'il confesse l'irréductibilité à une souche unique des familles sûrement reconnues comme telles, il tient tout au moins pour probable la création indépendante des langues mères. Mais précisément, parce qu'il y a convergence entre l'anglais et le danois, entre l'anglais et le russe, et que, de son propre aveu, toute convergence cesse quand on passe de l'anglais à l'arabe ou au chinois, il faut reconnaître que, dans ce dernier cas, on ne se trouve plus en présence d'une diversité provenant du développement dialectal. Il est vrai, d'autre part, qu'aucune langue mère n'a possédé tout d'abord son appareil complet de structure et tous ses matériaux ; mais l'absolue diversité des langues issues de deux langues mères démontre suffisamment la diversité originelle de ces langues mères elles-mêmes. Entre la langue mère indo-européenne et la langue mère sémitique, il y a eu, dès la période monosyllabique, un abtme infranchissable, car les racines qui composaient le matériel de chacune d'elles étaient dissemblables. Ainsi que l'a dit Schleicher, lorsque l'homme, des gestes phoniques et des imitations de bruit, eut trouvé le chemin vers les sons significatifs, il n'eut encore à sa disposition que des formes phoniques sans relations grammaticales. Mais, pour ce qui regarde le son et la signification, ces commencements si simples du langage furent différents chez les différents hommes ; cela ressort de la diflérencè des langues qui se sont développées du sein de ces commencements (1). >
(t) la théorie de Darwin et la Science du langage, p. 16.
M. Whitney insiste en demandant comment on pourrait nier l'identité des racines composant le matériel des diverses langues mères, alors € qu'on ne peut pas même indiquer, dans la plupart des familles, ce qu'ont été d'abord les racines. > Je réponds : si l'on n'a pas encore achevé d'isoler dans toutes les familles de langues les racines-cellules, ce travail a été poussé assez avant dans la famille indo-européenne et dans la famille sémitique pour qu'il soit démontré que toutes les tentatives d'identifications dans ces deux domaines sont condamnées à un piteux avortement.
M. Topinard a résolu sommairement la question du monogénisme et du polygénisme en anthropologie par une constatation de fait, qui est décisive en hnguistique : cr Les types humains (lisez: les types linguistiques) les plus élémentaires auxquels on puisse remonter, les types irréductibles en quelque sorte, qu'ils aient la valeur de genres ou d'espèces, dans le sens habituellement donné à ces mots, sont-ils issus de plusieurs ancêtres anthropoïdes, pithécoïdes ou autres, ou dérivent-ils d'une seule souche représentée par un seul de leurs genres (lisez: d'une langue mère unique) actuellement connu ou non? Les données de l'anthropologie nous semblent plus favorables à la première opinion, l'hypothèse transformiste étant acceptée. Les races les mieux caractérisées vivantes on éteintes ne forment pas une série ascendante unique comparable à une échelle ou à un arbre, mais réduites à leur plus simple expression, une série de Ugnes souvent parallèles (1). t^
(i) UAnthropologiêt p. 546.