‹ Les classiques de la table, à l'usage des praticiens et des gens du monde ... [etc.]Chapitre 115 sur 180 · PAR N Y · texte numérisé non relu

PAR N Y

LES FLEURS

LES FLEURS

Vous trompiez donc un amant empressé,

Et c’est en vain que vous m’aviez laissé D’un prompt retour l’espérance flatteuse !

De nouveaux soins vous fixent dans vos bois ;

De cette absence , hélas ! trop douloureuse ,

Vos écrits seuls me consolent parfois :

Je les relis , c’est ma plus douce étude.

N’en doutez point; dès les premiers beaux jours , Porté soudain sur l’aile, des Amours,

Je paraîtrai dans votre solitude.

Seule et tranquille à l’ombre des berceaux ,

Vous me vantez les charmes du repos ,

Et les douceurs d’une' sage mollesse;

Vous les goûtez ; aussi votre paresse Du soin des fleurs s’occupe uniquement.

Ce doux travail plairait à votre amant.

Flore est si belle , et surtout au village !

Fixez chez vous cette beauté volage.

Mais ses faveurs ne se donnent jamais ;

Achetez donc , et payez ses bienfaits.

Des aquilons connaissez l’influence ,

Et de Phébé méprisez la puissance.

On vit jadis nos timides aïeux L’interroger d’un regard curieux ;

Mais aujourd’hui la sage expérience A détrompé le crédule mortel.

Sur nos jardins Phébé n’a plus d’empire.

De son rival l’empire est plus réel ;

C’est par lui seul que tout vit et respire,

Et le parterre où vont naître vos'fleurs Doit recevoir ses rayons créateurs.

Du triste hiver Flore craint la présence ;

C’est au printemps que son règne commence. Voyez-vous naître un jour calme et serein ,

Semez alors , et soyez attentive ;

Car du zéphyr le souffle à votre main

LES FLEURS

Peut dérober la graine fugitive.

De sa bonté l’eau doit vous assurer.

En la noyant, celle qui, trop légère,

Dans le cristal ne pourra pénétrer,

Sans y germer, vieillirait sous la terre.

L’oignon préfère un sol épais et gras;

Un sol léger suffît à la semence :

Confiez-lui votre douce espérance,

Et de vos fleurs les germes délicats.

Mais n’allez point sur la graine étouffée, Accumuler un trop pesant fardeau ;

Et , sans tarder, arrosez-la d’une eau Par le soleil constamment échauffée.

Craignez surtout que l’onde en un moment N’entraîne au loin la graine submergée.

Pour l’arrêter qu’une paille allongée D’un nouveau toit la couvre également.

Par ce moyen vous pourrez aisément Tromper l’effort des aquilons rapides Et de l’oiseau les recherches avides.

N’osez jamais d’une indiscrète main Toucher la fleur, ni profaner le sein Que chaque aurore humecte de ses larmes ; Le doigt ternit la fraîcheur de ses charmes, Et leur fait perdre un tendre velouté ,

Signe chéri de la virginité.

Au souffle heureux du jeune époux de Flore , Le bouton frais s’empressera d’éclore ,

Et d’exhaler ses plus douces odeurs :

Zéphire seul doit caresser les fleurs.

Le tendre amant embellit ce qu’il touche. Témoin ce jour où le premier baiser Fut tout à coup déposé sur ta bouche.

Un feu qu’en vain tu voulais apaiser Te colora d’une rougeur nouvelle;

Mes yeux jamais ne te virent si belle.

Mais, qu’ai-je dit! devrais-je à mes leçons Des voluptés entremêler l’image ?

Réservons-la pour de simples chansons ,

Et que mon vers désormais soit plus sage.

LES FLEURS

l)e chaque fleur connaissez les besoins.

Il est des plants dont la délicatesse De jour en jour exige plus de soins.

Aux vents cruels dérobez leur faiblesse ;

Un froid léger leur donnerait la mort.

Qu’un mur épais les défende du nord ,

Et de terreau qu’une couche dressée Sous cet abri soit pour eux engraissée. Obtenez-leur les regards bienfaisants Du dieu chéri qui verse la lumière ;

J’aime surtout que ses rayons naissants Tombent sur eux , mais par un toit de verre. De ses rayons modérez la chaleur ;

Un seul suffit pour dessécher la fleur.

Dans ces prisons retenez son enfance Jusqu’au moment de son adolescence.

Quand vous verrez la tige s’élever Et se couvrir d’une feuille nouvelle , Permettez-lui quelquefois de braver Les aquilons moins à craindre pour elle.

Mais couvrez-la quand le soleil s’enfuit. Craignez toujours le souffle de la nuit ,

Et les vapeurs de la terre exhalées ;

Craignez le froid tout à coup reproduit ,

Et du printemps les tardives gelées.

Malgré ces soins , parfois l’on voit jaunir Des jeunes fleurs la tige languissante :

Un mal secret sans doute la tourmente;

La mort va suivre il faut la prévenir.

D’un doigt prudent découvrez la racine,

De sa langueur recherchez l’origine ;

Et sans pitié coupez avec le fer L’endroit malade ou blessé par le ver.

De cette fleur l’enfance passagère De notre enfance est le vivant tableau ;

J’y vois les soins qu’un fils coûte à sa mère, Et les dangers qui souvent du berceau Le font passer dans la nuit du tombeau.

Mais quelquefois la plus sage culture Ne peut changer ce qu’a fait la nature,

Ni triompher d’un vice enraciné.

Ce fils ingrat, en avançant en âge,

Trom e souvent l’espoir qu’il a donné ;

LES FLEURS

Ou , par la mort tout à coup moissonné ,

Avant le temps il voit le noir rivage.

Souvent aussi l’objet de votre amour,

La tendre fleur se flétrit sans retour.

Parfois les flots versés pendant l’orage Dans vos jardins porteront le ravage,

Et sans pitié l’aquilon furieux Renversera leurs trésors à vos yeux.

Mais quand d’iris l’écharpe colorée S’arrondira sous la voûte des cieux ,

Quand vous verrez près de Flore éplorée Le papillon recommencer ses jeux ;

Sur leurs besoins interrogez vos plantes ,

Et réparez le ravage des eaux.

Avec un fil , sur de légers rameaux ,

Vous soutiendrez leurs tiges chancelantes.

Ces nouveaux soins , partagés avec vous , Amuseront mon oisive paresse.

Mais ces travaux, ô ma jeune maîtresse , Seront mêlés à des travaux plus doux.

Vous m’entendez , et rougissez peut-être.

Le jour approche où nos jeux vont renaître. Hâtez ce jour désiré si long-temps,

Dieu du repos , dieu des plaisirs tranquilles , Dieu méconnu dans l’enceinte des villes ,

Fixez enfin mes désirs inconstants ,

Et terminez ma recherche imprudente.

Pour être heureux, il ne faut qu’une amante, L’ombre des bois , les fleurs et le printemps.

Printemps chéri , doux matin de l’année, Console-nous de l’ennui des hivers ;

Reviens enfin , et Flore emprisonnée Ya de nouveau s’élever dans les airs.

Qu’avec plaisir je compte tes richesses !

Que ta présence a de charmes pour moi ! Puissent mes vers , aimables comme toi ,

En les chantant te payer tes largesses !

Déjà Zéphire annonce ton retour.

De ce retour modeste avant-courrière ,

Sur le gazon la tendre primevère S’ouvre, et jaunit dès le premier beau jour.

LES FLEURS-

A ses côtés la blanche pâquerette Fleurit sous l’herbe , et craint de s’élever. Vous vous cachez , timide violette ,

Mais c’est en vain , le doigt sait vous trouver ; Il vous arrache à l’obscure retraite Qui recélait vos appas inconnus ,

Et, destinée aux boudoirs de Cylhère,

Vous renaissez sur un trône de verre Ou vous mourez sur le sein de Vénus.

L’Inde autrefois nous donna l’anémone ,

De nos jardins ornement printanier.

Que tous les ans au retour de l’automne Un sol nouveau remplace le premier,

Et tous les ans la fleur reconnaissante Reparaîtra plus belle et plus brillante.

Elle naquit des larmes que jadis Sur un amant Vénus a répandues.

Larmes d’amour, vous n’êtes point perdues, Dans cette fleur je revois Adonis.

Dans la jacinthe un bel enfant respire ;

J’y reconnais le fils de Piérus :

Il cherche encor les regards de Phébus ;

Il craint encor le souffle de Zéphire.

Des feux du jour évitant la chaleur,

Ici fleurit l’infortuné Narcisse.

11 a toujours conservé la pâleur Que sur ses traits répandit la douleur :

Il aime l’ombre, à ses ennuis propices ;

Mais il craint l’eau qui causa son malheur.

N’oubliez pas la brillante auricule;

Soignez aussi la riche renoncule ,

Et la tulipe honneur de nos jardins :

Si leur parfum répondait à leurs charmes :

La rose alors , prévoyant nos dédains ,

Pour son empire aurait quelques alarmes , Que la houlette enlève leurs oignons Vers le déclin de la troisième année;

Puis détachez les nouveaux rejetons Dont vous verrez la tige environnée ;

Ces rejetons fleuriront à leur tour;

LES FLEURS

Donnez vos soins à leur timide enfance ,

De vos jardins elle fait l’espérance ,

Et vos bienfaits seront payés un jour.

Voyez ici la jalouse Clytie

Durant la nuit se pencher tristement ,

Puis relever sa tête appesantie Pour regarder son infidèle amant.

Le lis , plus noble et plus brillant encore , Lève sans crainte un front majestueux ;

Roi des jardins , ce favori de Flore Charme à la fois l’odorat et les yeux.

Mais quelques fleurs chérissent l’esclavage , L’humble genêt , le jasmin plus aimé ,

Le chèvrefeuille et le pois parfumé Cherchent toujours à couvrir un treillage : Le jonc pliant sur des appuis nouveaux Doit enchaîner leurs flexibles rameaux.

L’iris demande un abri solitaire,

L’ombre entretient sa fraîcheur passagère. Le tendre oeillet est faible et délicat ;

Veillez sur lui , que sa fleur élargie Sur le carton soit en voûte arrondie.

Coupez les jets autour de lui pressés;

N’en laissez qu’un , la tige en est plus belle Ces autres brins dans la terre enfoncés Vous donneront une tige nouvelle ,

Et quelque jour ces rejetons naissants Remplaceront leurs pères vieillissants.

Aimables fruits des larmes de l’Aurore,

De votre nom j’embellirai mes vers;

Mais , quels parfums s’exhalent dans les airs Disparaissez , les roses vont éclore.

Lorsque Vénus , sortant du sein des mers, Sourit aux dieux charmés de sa présence , Un nouveau jour éclaira l’univers :

Dans ce moment la rose prit naissance.

D’un jeune lis elle avait la blancheur ;

Mais aussitôt le père de la treille,

De ce nectar dont il fut l’inventeur,

Laissa tomber une goutte vermeille,

LES FLEURS

Et pour toujours il changea sa couleur.

De Cytherée elle est la fleur chérie ,

Et de Paphos elle orne les bosquets;

Sa douce odeur aux célestes banquets Fait oùblier celle de l’ambroisie.

Son vermillon doit parer la beauté,

C’est le seul fard que met la Volupté.

A cette bouche où le sourire joue ,

Son coloris prête un charme divin ;

Elle se mêle aux lis d’un joli sein.

De la Pudeur elle couvre la joue ,

Et de l’Aurore elle rougit la main.

Cultivez-la , celte rose si belle ;

Vos plus doux soins doivent être pour elle. Que le ciseau, dirigé par vos doigts, Légèrement la blesse quelquefois.

Noyez souvent ses racines dans l’onde.

Des plants divers faisant un heureux choix , Préférez ceux dont la lige féconde Renaît sans cesse, et fleurit tous les mois. Songez surtout à ce bosquet tranquille ,

Où notre amour fuyait les importuns ; Conservez-lui son ombre et ses parfums :

A mes desseins il est encore utile.

Ce doux espoir, dans mon cœur attristé Vient se mêler aux chagrins de l’absence. Ah ! mes ennuis sont en réalité,

Et mon bonheur est tout en espérance !

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