DOCUMENTS HISTORIQUES
temps heureux de la gaieté française, l’aimable ivrognerie n’était point regardée comme un vice ; les gens de lettres, les comédiens, et même les gens du monde qu’ils voulaient bien admettre dans leur société, "baient fréquemment au cabaret. On se souvient encore de ces charmantes coteries ; et le Caveau , par exemple , vivra tant qu’il y aura à Paris des auteurs aimables et des amateurs instruits. Mais revenons au père Poisson.
Il avait largement officié au banquet comique , et vidé sans sourciller ses sept à huit bouteilles , lorsque, ennuyé d’attendre le départ, il s’endormit profondément , renversé en arrière sur son fauteuil et ronflant la bouche ouverte.
Cette pos.ture , digne du pinceau de Téniers , donna 'a l’espiègle Armand , qui passait sa vie à désoler ses camarades par mille tours plaisants et polissons, l’idée d’en jouer un nouveau au pauvre Poisson; et voici comment il s’y prit.
Il se saisit d’une bouteille de vin de Champagne, et la verse tout doucement dans le gosier du dormeur, comme dans un verre, sans que pour cela celui-ci s’éveille. Armand , un peu déconcerté de ce sommeil imperturbable , prend une seconde bouteille , la verse de même sans que Poisson s’éveille encore ; ce n’est qu’à la dernière goutte que, sortant enfin de sa léthargie, et prenant cette liqueur pour les effets d’un rhume : « Ah ! la maudite pituite, s’écria-t-il, j’ai toujours dit qu’elle me jouerait un mauvais tour. »
Cette anecdote , que nous tenons d’un témoin oculaire , fut cause qu’on supprima aux comédiens le souper de Sèvres, et qu’on les renvoya depuis à jeun à Paris. Lésinerie odieuse , et qui ne peut partir que de quelques subalternes qui y trouvaient leur compte. Louis XV avait trop d’esprit et il était lui - même un trop bon convive pour n’avoir pas ri de cette farce, et pour avoir saisi cette occasion de faire faire pénitence à ceux qui l’amusaient si souvent et à si bon marché.