DU PLAISIR DE LA TABLE
soixante-seize ans; leur sœur Jeannette, soixante-quatorze. Je les allais voir quelquefois, et ils me recevaient toujours avec beaucoup d’amitié.
« Parbleu ! me dit un jour le docteur Dubois en se levant sur la » pointe des pieds pour me frapper sur l’épaule , il y a long-temps que » tu nous vantes tes fondues (œufs brouillés au fromage), tu ne cesses » de nous en faire venir l’eau à la bouche ; il est temps que cela fi- » nisse. Nous irons un jour déjeuner chez toi , le capitaine et moi , » et nous verrons ce que c’est. » (C’est, je crois, vers 1801 , qu’il me faisait cette agacerie.) « Très-volon tiers , lui répondis-je, et vous » l’aurez dans toute sa gloire , car c’est moi qui la ferai. Votre pro- » position me rend tout à fait heureux. Ainsi , à demain dix heures, » heure militaire l. »
Au temps indiqué , je vis arriver mes deux convives , rasés de frais, bien peignés , bien poudrés : deux petits vieillards encore verts et bien portants.
Ils sourirent de plaisir quand ils virent la table prête, du linge blanc, trois couverts mis, et à chaque place deux douzaines d’huîtres, avec un citron luisant et doré.
Aux deux bouts de la table s’élevait une bouteille de vin de Sauterne, soigneusement essuyée , fors le bouchon , qui indiquait d’une manière certaine qu’il y avait long-temps que le tirage avait eu lieu.
Hélas! j’ai vu disparaître, ou à peu près, ces déjeuners d’huîtres, autrefois si fréquents et si gais , où on les avalait par milliers ; ils ont disparu avec les abbés, qui n’en mangeaient jamais moins d’une grosse, et les chevaliers , qui n’en finissaient plus. Je les regrette , mais en philosophe : si le temps modifie les gouvernements, quels droits 11’at-il pas sur de simples usages ! •
Après les huîtres, qui furent trouvées très-fraîches, on servit des rognons à la brochette , une caisse de foie gras aux truffes , et enfin la fondue.
On en avait rassemblé les éléments dans une casserole , qu’on apporta sur la table avec un réchaud à l’esprit-de-vin. Je fonctionnai sur le champ de bataille , et les cousins ne perdirent pas un de mes mouvements.
Ils se récrièrent sur les charmes de cette préparation.
Après la fondue vinrent les fruits de la saison , et les confitures , une tasse de vrai moka fait à la Dubetloy, dont la méthode commençait à se propager, et enfin deux espèces de liqueurs , un esprit pour déterger, et une huile pour adoucir.
1 Toutes les fois qu’un rendez-vous est annoncé ainsi, on doit servir à l'heure sonnante : les retardataires sont léputés déserteurs.
MEDITATION XIII
Le déjeuner bien fini , je proposai à mes convives de prendre un peu d’exercice, et pour cela de faire le tour de mon appartement, appartement qui est loin d’être élégant , mais qui est vaste , comfortable.
Je leur montrai l’argile originale du buste de ma jolie cousine , madame Récamier, par Chinard , et son portrait en miniature par Augustin; ils en furent si ravis, que le docteur, avec ses grosses lèvres, baisa le portrait.
Je leur montrai ensuite quelques plâtres des meilleurs sculpteurs antiques , des peintures qui ne sont pas sans mérite , mes fusils , mes instruments de musique , et quelques belles éditions tant françaises qu’étrangères.
Dans ce voyage polymatique , ils n’oublièrent pas ma cuisine. Je
tournebroche à pendule, et mon vaporisateur. Ils examinèrent tout avec une curiosité minutieuse , et s’étonnèrent d’autant plus , que chez eux tout se faisait encore comme du temps de la régence.
Deux heures sonnèrent. « Peste ! dit le docteur , voilà l’heure du » dîner, et ma sœur Jeannette nous attend ! Il faut aller la rejoindre. » Ce n’est pas que je sente une grande envie de manger , mais il me » faut mon potage. — Cher docteur, lui répondis-je , pourquoi aller » si loin pour trouver ce que vous avez sous la main? Je vais envoyer » quelqu’un à la cousine , pour la prévenir que vous restez avec moi, » et que vous me faites le plaisir d’accepter un dîner pour lequel vous » aurez quelque indulgence, parce qu’il n’aura pas tout le mérite d’un » impromptu fait à loisir. »
Il y eut , entre les deux frères , délibération oculaire , et ensuite consentement formel. Alors j’expédiai un volante pour le faubourg Saint-Germain; je dis un mot à mon maître queux; et après un intervalle de temps tout à fait modéré , et partie avec ses ressources, partie avec celles des restaurateurs voisins , il nous servit un petit dîner bien retroussé et tout à fait appétissant.
Ce fut pour moi une grande satisfaction que de voir le sang-froid et l’aplomb avec lequel mes deux amis s’assirent , s’approchèrent de la table , étalèrent leurs serviettes , et se préparèrent à agir.
Ils éprouvèrent deux surprises auxquelles je n’avais pas moi-même pensé ; car je leur fis servir du parmesan avec le potage , et leur offris après un verre de madère sec. C’étaient deux nouveautés importées depuis peu par M. le prince de Talleyrand.
Le dîner se passa très-bien , tant dans sa partie substantielle que dans ses accessoires obligés ; et mes amis y mirent autant de complaisance que de gaieté.
Après le dîner, je proposai un piquet , qui fut refusé; ils préférèrent