‹ Les classiques de la table, à l'usage des praticiens et des gens du monde ... [etc.]Chapitre 45 sur 180 · LE TURBOT · texte numérisé non relu

LE TURBOT

La Discorde avait tenté un jour de s’introduire dans le sein d’un des ménages les plus unis de la capitale. C’étaii justement un samedi , jour de sabbat : il s’agissait d’un turbot à cuire; c’était à la campagne, et cette campagne était Yillecrêne.

Ce poisson , qu’on disait arraché à une destinée bien plus glorieuse, devait être servi le lendemain à une réunion de bonnes gens dont je faisais partie; il était frais, dodu , brillant à satisfaction ; mais ses dimensions excédaient tellement tous les vases dont on pouvait disposer, qu’on ne savait comment le préparer.

« Eh bien, on le partagera en deux, disait le mari. — Oserais-tu » bien déshonorer ainsi cette pauvre créature ? disait la femme. — Il » le faut bien, ma chère, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrc- » ment. Allons, qu’on apporte le couperet, et bientôt ce sera chose » faite. — Attendons encore , mon ami , on y sera toujours à temps; » tu sais bien d’ailleurs que le cousin va venir ; c’est un professeur, et » il trouvera bien le moyen de nous tirer d’affaire. — Un professeur... » nous tirer d’affaire... Bah !... »

VARIETES

La difficulté allait probablement se terminer à la manière d’Alexandre, lorsque j’arrivai au pas de charge, le nez au vent, et avec l’appétit qu’on a toujours quand on a voyagé , qu’il est sept heures du soir, et que l’odeur d’un bon dîner salue l’odorat et sollicite le goût.

A mon entrée , je tentai vainement de faire les compliments d’usage ; on ne me répondit point , parce qu’on ne m’avait pas écouté. Bientôt la question qui absorbait toutes les attentions me fut exposée à peu près en duo ; après quoi les deux parties se turent comme de concert; la cousine me regardant avec des yeux qui semblaient dire : J’espère que nous nous en tirerons; le cousin ayant au contraire l’air moqueur et narquois , comme s’il eût été sûr que je ne m’en tirerais pas , tandis que sa main droite était appuyée sur le redoutable couperet , qu’on avait apporté sur sa réquisition.

Ces nuances diverses disparurent pour faire place à l’empreinte d’une vive curiosité , lorsque d’une voix grave et oraculeuse , je prononçai ces paroles solennelles : « Le turbot restera entier jusqu’à sa » présentation officielle. »

Déjà j’étais sûr de ne pas me compromettre, parce que j’aurais proposé de le faire cuire au four; mais ce mode pouvant présenter quelques difficultés, je ne m’expliquai point encore, et me dirigeai en silence vers la cuisine , moi ouvrant la procession , les époux servant d’acolytes , la famille représentant les fidèles , et la cuisinière in fiocchi fermant la marche.

Les deux premières pièces ne me présentèrent rien de favorable à mes vues; mais, arrivé à la buanderie, une chaudière, quoique petite, bien encastrée dans son fourneau, s’offrit à mes yeux; j’en jugeai de suite l’application ; et me tournant vers ma suite : « Soyez » sans inquiétude , m’écriai-je avec cette foi qui transporte les mon- »tagnes, le turbot cuira entier; il cuira à la vapeur, il va cuire à » l’instant. »

Effectivement, quoiqu’il fût tout à fait temps de dîner, je mis immédiatement tout le monde en œuvre. Pendant que quelques-uns allumaient le fourneau, je taillai, dans un panier de cinquante bouteilles , une claie de la grandeur précise du poisson géant. Sur cette claie , je fis mettre un lit de bulbes et herbes de haut goût , sur lequel il fut étendu , après avoir été bien lavé , bien séché , et convenablement salé. Un second lit du même assaisonnement fut placé sur le dos. On posa la claie , ainsi chargée , sur la chaudière à demi pleine d’eau ; on couvrit le tout d’un petit cuvier autour duquel on amassa du sable sec , pour empêcher la vapeur de s’échapper trop facilement. Bientôt la chaudière fut en ébullition ; la vapeur ne tarda pas à remplir toute la capacité du cuvier, qu’on enleva au bout d’une demi-heure, et la

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claie fut retirée de dessus la chaudière avec le turbot cuit à point , bien blanc , et de la plus aimable apparence.

L’opération finie, nous courûmes nous mettre à table avec des appétits aiguisés par le retard , par le travail et par le succès , de sorte que nous employâmes assez de temps pour arriver à ce moment heureux , toujours indiqué par Homère , où l’abondance et la variété des mets avaient chassé la faim.

Le lendemain , à dîner, le turbot fut servi aux honorables consommateurs , et on se récria sur sa bonne mine. Alors le maître de la maison rapporta par lui -même la manière inespérée dont il avait été cuit ; et je fus loué non-seulement pour Là-propos de l’invention , mais encore pour son effet, car, après une dégustation attentive, il fut décidé à l’unanimité que le poisson apprêté de cette manière était incomparablement meilleur que s’il eût été cuit dans une turbotière.

P. S. Un jour que nous étions assemblés en comité de professeurs, rue de la Paix , n° \U , je racontai l’histoire véritable du turbot à la vapeur. Quand j’eus fini, mon voisin de gauche se tourna vers moi : « N’y étais-je donc pas? me dit-il d’un air de reproche. — Etmoidonc, » n’ai-je donc pas opiné tout aussi bien que les autres? — Certaine- » ment, lui répondis-je, vousétiez-là tout près du curé, et, sans re- » proche, vous en avez bien pris votre part; ne croyez pas que... »

Le réclamant était M. Lorrain , dégustateur fortement papillé, financier aussi aimable que prudent, qui s’est bien calé dans le port pour juger plus sainement des effets de la tempête , et conséquemment digne à plus d’un titre de la nomination en toutes lettres.

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