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INFLUENCE DE LA DIETE

S’il s’agit d’un travail d’esprit , les idées naissent sans vigueur et sans précision ; la réflexion se refuse à les joindre , le jugement à les analyser ; le cerveau s’épuise dans ces vains efforts , et l’on s’endort sur le champ de bataille.

J’ai toujours pensé que les soupers d’Auteuil, ainsi que ceux des hôtels de Rambouillet et de Soissons , avaient fait grand bien aux auteurs du temps de Louis XIV ; et le malin Geoffroy (si le fait eût été vrai) n’aurait pas tant eu tort quand il plaisantait les poètes de la fin du dix - huitième siècle sur l’eau sucrée, qu’il croyait leur boisson favorite.

D’après ces principes , j’ai examiné les ouvrages de certains auteurs connus pour avoir été pauvres et souffreteux, et je ne leur ai véritablement trouvé d’énergie que quand ils ont dû être stimulés par le sentiment habituel de leurs maux ou par l’envie souvent assez mal dissimulée.

Au contraire , celui qui se nourrit bien et qui répare ses forces avec prudence et discernement peut suffire à une somme de travail qu’aucun être animé ne peut supporter.

La veille de son départ pour Boulogne , l’empereur Napoléon travailla pendant plus de trente heures , tant avec son conseil d’état qu’avec les divers dépositaires de son pouvoir, sans autre réfection que deux très-courts repas et quelques tasses de café.

Brawn parle d’un commis de l’amirauté d’Angleterre qui, ayant perdu par accident des états auxquels seul il pouvait travailler, employa cinquante-deux heures consécutives à les refaire. Jamais , sans un régime approprié , il n’eût pu faire face à cette énorme déperdition; il se soutint de la manière suivante : d’abord de l’eau, puis des aliments légers, puis du vin, puis des consommés, enfin de l’opium.

Je rencontrai un jour un courrier que j’avais connu à l’armée, et qui arrivait d’Espagne , où il avait été envoyé en dépêche par le gouvernement ( correo ganando horas. — Esp.) ; il avait fait le voyage en douze jours, s’étant arrêté à Madrid seulement quatre heures ; quelques verres de vin et quelques tasses de bouillon , voilà tout ce qu’il avait pris pendant cette longue suite de secousses et d’insomnies; et il ajoutait que des aliments plus solides l’eussent infailliblement mis dans l’impossibilité de continuer sa route.

78. sur les rêves. — La diète n’a pas une moindre influence sur le sommeil et sur les rêves.

Celui qui a besoin de manger ne peut pas dormir , les angoisses de son estomac le tiennent dans un réveil douloureux ; et si la faiblesse et l’épuisement le forcent à s’assoupir, ce sommeil est léger, inquiet et interrompu.

MEDITATION XIX

Celui qui , au contraire , a passé dans son repas les bornes de la discrétion , tombe immédiatement dans le sommeil absolu : s’il a rêvé , il 11e lui reste aucun souvenir , parce que le fluide nerveux s’est croisé en tous sens dans les canaux sensitifs. Par la même raison son réveil est brusque : il revient avec peine à la vie sociale; et quand le sommeil est tout à fait dissipé , il se ressent encore long-temps des fatigues de la digestion.

On peut donc donner comme maxime générale que le café repousse le sommeil. L’habitude affaiblit et fait même disparaître totalement cet inconvénient; mais il a infailliblement lieu chez tous les Européens quand ils commencent à en prendre. Quelques aliments, au contraire, provoquent doucement le sommeil : tels sont ceux où le lait domine , la famille entière des laitues, la volaille, le pourpier, la fleur d’oranger, et surtout la pomme de reinette , quand on la mange immédiatement avant que de se coucher.

79. suite. — L’expérience , assise sur des millions d’observations, a appris que la diète détermine les rêves.

En général , tous les aliments qui sont légèrement excitants font rêver : tels sont les viandes noires , les pigeons , le canard , le gibier et surtout le lièvre.

On reconnaît encore cette propriété aux asperges, au céleri, aux truffes , aux sucreries parfumées , et particulièrement à la vanille.

Ce serait une grande erreur de croire qu’il faut bannir de nos tables les substances qui sont ainsi somnifères ; car les rêves qui en résultent sont en général d’une nature agréable , légère , et prolongent notre existence même pendant le temps où elle paraît supendue.

Il est des personnes pour qui le sommeil est une vie à part, une espèce de roman prolongé : c’est-à-dire que leurs songes ont une suite, qu’ils achèvent dans la seconde nuit celui qu’ils avaient commencé la veille , et voient en dormant certaines physionomies qu’ils reconnaissent pour les avoir déjà vues , et que cependant ils n’ont jamais rencontrées dans le monde réel.

80. résultat. — L’homme qui a réfléchi sur son existence physique, et qui la conduit d’après les principes que nous développons, celui-là prépare avec sagacité son repos , son sommeil et ses rêves.

Il partage son travail de manière à ne jamais s’excéder ; il le rend plus léger en le variant avec discernement , et rafraîchit son aptitude par de courts intervalles de repos , qui le soulagent sans interrompre la continuité, qui est quelquefois un devoir.

Si , pendant le jour, un repos plus long lui est nécessaire , il ne s’y livre jamais que dans l’attitude de session ; il se refuse au sommeil , à moins qu’il n’y soit invinciblement entraîné , et se garde bien surtout d’en contracter l’habitude.

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