LES ŒUFS AU JUS
Je voyageais un jour avec deux dames que je conduisais à Melun.
Nous n’étions pas partis très-matin , et nous arrivâmes à Montgeron avec un appétit qui menaçait de tout détruire.
Menaces vaines : l’auberge où nous descendîmes , quoique d’une assez bonne apparence , était dépourvue de provisions ; trois diligences et deux chaises de poste avaient passé , et , semblables aux sauterelles d’Égypte , avaient tout dévoré.
Ainsi disait le chef.
Cependant je voyais tourner une broche chargée d’un gigot tout' à fait comme il faut , et sur lequel les dames , par habitude , jetaient des regards très-coquets.
Hélas ! elles s’adressaient mal , le gigot appartenait à trois Anglais qui l’avaient apporté, et l’attendaient sans impatience en buvant du champagne ( prating over a bottle of champain.)
« 3iais du moins , dis-je d’un air moitié chagrin et moitié suppliant, » ne pourriez-vous pas nous brouiller des œufs dans le jus de ce gigot? » Avec ces œufs et une tasse de café à la crème nous nous résigne- » rons. — Oh ! très-volontiers , répondit le chef ; le jus nous appartient » de droit public, et je vais de suite faire votre affaire. » Sur quoi il se mit à casser les œufs avec précaution.
Quand je le vis occupé, je m’approchai du feu, et tirant de ma poche un couteau de voyage , je fis au gigot défendu une douzaine de profondes blessures , par lesquelles le jus dut s’écouler jusqu’à la dernière goutte.
A cette première opération , je joignis l’attention d’assister à la concoction des œufs, de peur qu’il ne fût fait quelque distraction à notre préjudice. Quand ils furent à point , je m’en emparai et les portai à l’appartement qu’on nous avait préparé.
Là , nous nous en régalâmes , et rîmes comme des fous de ce qu’en réalité nous avalions la substance du gigot , en ne laissant à nos amis les Anglais que la peine de mâcher le résidu.