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REPONSE DE M. L'ABBÉ GARNIER

Comme nous Favons annoncé dans notre chapitre préliminaire, M. l'abbé Garnier a répondu par deux colonnes de la Croix aux trois articles qu'on vient de lire. Nous ajoutons ces deux colonnes à nos articles , en y joignant quelques lignes de commentaire.

Les notes, jetées au bas des pages, pour relever un mot, pour souligner une idée qui fait saillie, pour réclamer ou pour donner une explication nécessaire, seront une sorte de dialogue muet, entamé et continué, de part et d'autre, avec franchise et courtoisie. Nous y trouverons Foccasion d'éclairer tels et tels points de détail, que nous avions laissés dans l'ombre.

Faisons tout d'abord un aveu bien sincère. Autant nous avons dû accentuer la critique de la

brochure intitulée : Réforme des études classiques^ autant nous devons accentuer nos remerciements à M. l'abbé Garnier pour sa Réponse. Nous n'avons ni le loisir, ni le désir de montrer combien ceci diffère de cela; combien ceci atténue et corrige cela, ou môme l'annule. Mais nous en savons gré à Fauteur, et nous le disons bien volontiers.

La Croix présente le nouveau document de M. l'abbé Garnier, en trois petits alinéas, que nous reproduisons aussi à leur place; tellement ils nous semblent faire partie intégrante de la Réponse. Les voici.

RÉPONSE DE M. l'aBBÉ GARNIER

On lit, en première page du Supplé'inent à la Croix, 21 octobre 1893 :

(( Dans le bulletin mensuel de V Action sociale catholique, M. l'abbé Garnier répond à divers articles parus dans les Etudes religieuses^ dans une forme pleine de paix et de modération (1).

(1) Nous avons déjà dit combien nous applaudissons à cette « forme pleine de paix et de modération». Les brochures, que nous avons signalées dans nos articles, prenaient un peu trop souvent les apparences d'une proclamation belliqueuse. Et ce n'est point de la sorte qu'on peut faire avancer une question de littérature, d'histoire et de pédagogie.

» Bien que nous ne voulions pas, ainsi que nous l'avons souvent répété, rouvrir ici les luttes sur la question des classiques (1), et quoique, au fond, les rédacteurs des Etudes et M. l'abbé Garnier. soient d'accord (2), nous publions cette réponse de notre ami, qui contient un exposé précis de la question (3).

)) La place de plus en plus grande donnée aux auteurs chrétiens et au théâtre chrétien dans les collèges catholiques, le désir de l'agrandir, attestent que le prétendu procès, si procès il y a, est gagné par tous en ce qui concerne les auteurs (4). »

(1) La Croix le répète en effet de temps à autre. Pourtant, ne choisit-elle pas un peu trop, pour le faire, les occasions où elle insère des articles capables de rouvrir les luttes ou de les raviver?

(2) Nous ne demandons pas mieux: et, en vérité, nous ne demandons que cela. Néanmoins, nous craignons que l'accord ne se soit produit à notre insu. Si nous avions cru être d'accord avec les vues de M. l'abbé Garnier sur l'enseignement, ses programmes, ses arguments, les interprétations qu'il donne aux instructions venues de Rome, et les documents historiques qu'il fournit dans ses brochures, nous n'aurions pas pris la peine d'écrire nos articles, et de publier le présent volume.

(3) De quelle question? Et l'exposé précis, où est-il? Je l'ai cherché, sans beaucoup de succès, je l'avoue,

(4) Même après avoir établi un mot-à-mot rigoureux de cette période, nous n'en saisissons bien ni le lien grammatical, ni le sens précis. Nous ne comprenons pas davantage ce que vient faire ici le théâtre^ à propos des classiques. Dans les collèges catholiques, ceux du moins que nous connaissons, le théâtre, comme tout le reste, a toujours été chrétien. Pour ce qui est dit des auteurs, nous n^'éprouvons pas une moindre difficulté à deviner ce que Ton affirme en cet endroit.

Mon Révérend Père,

Les trois articles que vous m'avez consacrés dans vos études, aux mois de mai, juin et juillel, appelaient une réponse (1).

Je me suis tu par amour de la paix: mais, apprenant que mon silence est interprété comme un aveu d'impuissance, je me décide à vous réclamer mon droit de réponse dans vos colonnes (2). Je me contenterai de rappeler rapidement les décisions de notre Père commun, qui seules doivent être notre règle en ces matières. Je crois que ces directions sont inébranlables et sans appel. Je me contente de les rappeler à mes frères les catholiques et de les engager à les suivre aveuglément comme moi (3).

(1) M. l'abbé Garnier ne se laille-t-il pas, un peut trop largement, à lui-même, la part da lion? Ce n'est pas à lui seul que nos articles étaient « consacres ». Parmi les phrases que nous avons citées, il n'y en a qu'un petit nombre qui lui appartiennent. Au surplus, il est évident que les réflexions, émises par M. l'abbé Garniei* dans la pièce qui nous occupe en ce moment, ne sont pas une « réponse » à nos articles.

(2) La phrase donne à entendre que les Etudes ont admis le « droit » de M. l'abbé Garnier et qu'elles ont publié sa lettre dansée qu'il appelle nos « colonnes ». Ni l'une ni l'autre de ces interprétations ne serait vraie.

(3) Est-ce bien suivre « aveuglément » une direction que de l'interpréter à sa manière, de traduire les documents comme on les entend? Est-ce bien suivre aveuglément cette direction que de réglementer jusqu'au nombre des années où Ton devra

Eu 1853, après la grande et longue discussion sur les auteurs chrétiens et païens, le Souverain Pontife Pie IX a donné une sentence arbitrale qui tranchait le différend, mais qui, depuis quarante ans, est restée à peu près lettre morte (1). Nous tenons à reproduire les termes mêmes de ce document capital, dont notre seule préoccupation a été de rappeler le souvenir et de procurer Texécution pratique (2).

Le Pape y parle de beaucoup de choses, et lorsqu'il arrive à la question d'enseignement, il s'exprime ainsi, en s'adressant aux évêques de France :

« Continuez, comme vous le faites, à ne rien épargner pour que les jeunes clercs soient formés de bonne heure, dans vos Séminaires, à toute

prohiber l'étude des classiques, et de prononcer Véviction contre les collèges catholiques où l'on ne suit pas les programmes de la Réforme? Je n'insiste pas sur les autres points.

(1) M. l'abbé Ragon, secrétaire du comité de l'Alliance des maisons chrétiennes d'éducation, a établi le contraire, dans son intéressant article : Le Coche et la Mouche; et le secrétaire du comité de ^Alliance sait, peut-être plus exactement que M. l'abbé Garnier, ce qui se passe dans les maisons chré. tiennes d'éducation et ce qu'on y doit faire.

(2) « L'exécution pratique » proposée par M. Garnier, dans les brochures que nous connaissons, serait la ruine des études sérieuses. Jamais le grand Pape Pie IX n'a songea une semblable « exécution ».

vertu, à la piété, à l'esprit ecclésiastique (1); pour qu'ils grandissent dans Thumilité, sans laquelle nous ne pouvons jamais plaire à Dieu ; pour qu'ils soient instruits avec autant de profondeur que de vigilance des lettres humaines et des sciences plus sévères, surtout des sciences sacrées; qu'ils puissent, sans être exposés à aucun péril d'erreur, non seulement apprendre l'art de parler avec éloquence, d'écrire élégamment, en étudiant tant les ouvrages si excellents des saints Pères que les écrits des écrivains païens les plus célèbres^ après quils auront été soigneusement expurgés, mais encore et surtout acquérir la science parfaite et solide des doctrines théologiques, de l'histoire ecclésiastique et des sacrés ca-

(1) Arrêtons-nous au beau milieu de la citation. Relisons ceg mots : jeunes clercs, s<hninaires, esprit ecclésiastique, et toute la suite de ce grave document. A qui s'adressent les conseils de Pie IX? M. l-'abbé Garnier, dans sa brochure de la. Réforme (page 1, etc.), remplace les mois jeunes clercs par celui-ci : la jeunesse. En bonne philosophie, cela se nomme passer du particulier au général. Pie IX s'occupait des jeunes clercs, des jeunes gens qui se forment à Vesprit ecclésiastique. Et alors on s'explique difficilement pourquoi le zèle de tel ou tel réformateur, sous couleur de suivre « aveuglément » la direction de Pie IX, s'étendrait atout et à tous. La Croix étendait naguère sa sollicitude à des écoles où l'on forme déjeunes officiers; ce ne sont point de jeunes clercs. Quant aux jeunes clercs, n'y a-t-il donc, en France, ni évêques, ni directeurs de séminaires, grands ou petits, pour rédiger les programmes de l'enseignement, voire, ponv les réformer, s'il y avait lieu?

nons, puisée dans les auteurs approuvés par le Saint-Siège. »

La décision est nette et précise : il faut garder les classiques païens (1) soigneusement expurgés. Mais il faut aussi les classiques chrétiens, les Pères de l'Eglise.

Je n'ai jamais demandé la suppression des païens; je me demande de quel droit, en nous proposant certains collèges de Rome comme modèles, vous poussez à la suppression des chrétiens (2); de quel droit on s^est obstiné à ne faire à ces derniers qu'une place très petite, quand on ne les a pas bannis impitoyablement de nos Séminaires et de nos collèges catholiques (3).

(1) Pourquoi alors la brochure de la Réforme les bannit-elle de toutes les classes, jusqu'à la troisième, sous prétexte qu'il y va du salut de la société tout entière?

(2) Probablement M. l'abbé Garnier n'aura pas bien lu ce qui nous a été écrit de Rome même (voir page 30). Il ne s'agit point de « certains collèges », mais des maisons d'éducation chrétienne, à Rome; et, en première ligne, du séminaire du Pape, V Apollinaire, où l'on n'étudie pas les classiques chrétiens. Par sa manière de traduire noire pensée, M. Tabbé Gar nier donne un pea trop le change à ses lecteurs.

(3) Pourquoi s'occuper encore des « collèges »? Quant aux maisons où l'on élève les « jeunes clercs », n'y a-t-il pas quelque exagération? Au demeurant, il en va de la sorte chez les « jeunes clercs » de Rome. — Les textes allégués par M. l'abbé Garnier sont connus. Ils ne prouvent point tout ce qu'il avance dans ses brochures et ne confirment pas les pro^ grammes qu'il propose.

Pie IX a pris soin plusieurs fois de préciser sa pensée sur ce point. En 1864, dans un bref à Mgr Gaume, nous lisons ces lignes : (c Que les oppositions et les critiques malveillantes de quelques-uns ne nous émeuvent pas, puisque, comme vous le dites, le but unique de vos écrits a été de défendre, dans la question des études, les règles que vous saviez par Nous approuvées, savoir : faire étudier à la jeunesse, avec les ouvrages classiques des anciens païens purgés de toute souillure, les plus beaux écrits des auteurs chrétiens.

» C'est pourquoi Nous jugeons à propos que vous bannissiez toute anxiété^ bien plus, que vous vous reposiez dans une parfaite tranquillité. Car ceux qui, dans leur conduite, ne se proposent que la gloire de Dieu et le salut des âmes, sont assurés d'acquérir de grands mérites devant Dieu et une solide gloire aux yeux des hommes sages. »

En 1853, Pie IX avait approuvé les actes et les décrets du Concile de la province de Reims, tenu à Amiens.

Au Concile précédent, tenu à Soissons, les évêques de la province avaient dit qu'il fallait enseigner dans les écoles : 7ion pauca e sanctis Patribus et Doctoribus selecta.

A Amiens, on va plus loin : Eanc auteni ordinationem opportune perfici posse judicantes œsti-

mamus multos christiœioriim auctorum libros^ Imgua latina et grœca et vernacula egregie scrip* tos^ etc. On ajoute les motifs spéciaux à notre époque : Attenta enirn hujus œvi contagione.

En 1875, le cardinal d'Avanzo fit paraître sa lettre sur la littérature chrétienne qui a produit une sensation si profonde : il l'avait d'abord soumise à Pie IX et le vénéré pontife lui en témoigna une entière satisfaction, dans une lettre dont j'extrais les passages suivants : « Nous avons pour très agréable la lettre pleine d'érudition que vous avez si élégamment écrite sur l'enseigne, ment mixte de la langue latine. Car elle venge fort habilement l'honneur de la latinité chrétienne, que beaucoup ont accusée d'être la corruption de l'ancienne langue, tandis que la langue^ expression de l'esprit, des mœurs, des besoins, publics, dut nécessairement revêtir une forme nouvelle, après que le Christ eut apporté sa loi.

» Votre travail, assurément, en jetant une lumière plus vive sur une discussion déjà terminée, persuadera plus efficacement aux maîtres de la jeunesse qu'il faut employer à son usage les œuvres des écrivains des deux catégories.

Voilà l'enseignement de l'Eglise, rien ne peut aller contre lui. Le Souverain Pontife Léon XIII, dont l'intelligence brille dun si merveilleux

éclat, au milieu des misères de notre société, n'a pas changé, malgré ce que vous cherchez à en dire (1), la ligne de conduite tracée par son vénéré prédécesseur. Sa lettre au cardinal Paroc-^ chi, en 1885, ne délruit pas l'Encyclique de 1853 : elle en est tout simplement la confirmation (2).

Le Saint-Père s'occupe des moyens à prendre pour faire accomplir de grands progrès à la jeunesse de Rome (3) dans l'étude des littératures italienne, latine et grecque : cette préoccupation n'est-elle pas très digne de notre grand Pape (4)?

Dans la direction qu'il indique, il parle des

(1) Où et quand ai-je a cherché » à dire cela? Une affirmation n'est pas toujours une preuve. Je voudrais ici une preuve, quelque chose de précis, une référence, une citation. Autrement l'affirmation vague tournerait en insinuation; ce qui n'est pas non plus une preuve.

(2) Sauf toutefois que, dans sa lettre au cardinal Parocchi, le Saint Père ne recommande spécialement et nommément que l'étude des vieux classiques de la Grèce et de Rome, de ces mêmes classiques, que Julien l'apostat proscrivait pour les chrétiens et que les Pères de l'Église, dit-il, ont étudiés quartlumsua cuique tempora sîverunt (voir pages 32-33).

(3) La « jeunesse », non. Le Saint Père, dans cette Lettre, s'occupe de l'Apollinaire. Relisez le titre : In sacro Seminario romano.

(4) Très digne assurément. Voilà pourquoi le Pape recommande avec tant d'instance et d'éloquence, l'étude des classiques païens ; à l'exemple des grands Papes qu'il nomme : Damase, Léon-le-Jrand... et tant d'autres, jusqu'à Léon X, le Pape de la Renaissance.

vieux Romains, en les opposant à la littérature italienne (les jeioies Romaiiis) et non, comme on voulait le faire croire (i), à la littérature chrétienne. Cette expression de vieux Romaiiis nous laisse toute lalitutle (2) pour y comprendre les Tertullien, les Minucius Félix, les Jérôme, les Augustin, aussi bien que les Tacite, les Pline le Jeune, les Suétone, les Ammien Marcellien (3). Dès que ces derniers, quoique postérieurs au siècle d'Auguste, figurent parmi les vieux Romains, et, cela du consentement de tout le monde, pourquoi nos chrétiens de la même

(1) N'a-t-on pas eu quelques distractions ou préoccupations^ en lisant cette Lettre si claire? Tout ce que dit ici M. l'abbé Garnier, il l'emprunte à ses préoccupations, mais non à la Lettre du Pape. Là où le Pape déclare ceci : Plus est priscorum Romanoram litteris tribuendum, M. l'abbé Garnier traduit priscorum Romanorum (les anciens Romains) par les- Pères de l'Église. C'est ce qu'on appelle une traduction large.

(2) Cette « latitude », M. l'abbé Garnier la prend; mais ni le texte ni le contexte ne la lui accordent. Le Saint Père nomme et détaille lui-même ces Anciens : libros veteres poetarum, oratorum, historicorum ; et par là, il restreint les « latitudes ».

(3) « Marcellien » — un lapsus; dont l'imprimeur sans doute est seul responsable. Mais passons. J'espère du moins qu'en parlant de Suétone et d'Ammien Marcellin, l'auteur ne songe pas à les ranger parmi les classiques ; Suétone surtout. Réclamer, pour saint Jérôme et saint Augustin, les droits de Suétone et d'Ammien, ce serait ne faire que bien peu d'honneur aux grands Docteurs de l'Eglise.

époque (1) n'y seraient-ils pas compris (2)?

Vous dites vous-même, mon Révérend Père, que saint Basile, saint Ghrysostome, saint Grégoire de Nazianze ont toujours été considérés comme classiques (3). Le Pape ne les a donc pas exclus de ce qu'il appelle les anciens Grecs, et s'il ne les a pas exclus, pourquoi aurait-il retranché des anciens Romains, saint Augustin, saint Ambroise et tant d'autres (4) ?

Léon XIII s'associe donc à Pie IX pour nous dire : « 11 faut, pour former la jeunesse (o),

(1) « De la même époque! » Lesquels?... Je laisse de côté Ammien Marcellin qui n'a rien à voir ici, qui n'est point classique et qui même fut peut-être chrétien. Mais quels sont donc les Pères de l'Eglise « de la même époque » que Tacite, Pline et Suétone? M. l'abbé Garnier en connaît-il beaucoup?... N'insistons pas.

(2) D'abord, parce que personne ne l'entend ainsi. Ensuite parce que la Lettre au cardinal Parocchi ne permet point cette latitude.

(3) Toujours, depuis trois siècles, comme on peut le voir, du moins, dans le Ratio studiorum de la Compagnie de Jésus.

(4) De ce « pourquoi » je n'ai rien à dire. Je dis seulement que la Lettre pontificale n'en fait pas mention. Tous ceux qui ont lu ce document n'y ont rien vu de ce que M. l'abbé Garnier veut y voir. Et longtemps avant nous, M. l'abbé Ragon l'en avertissait, dans V Enseignement chrétien (livraison du 1" février 1893) : « Qu'est-ce que Léon XIII entend par let très grecques et latines ? Il entend les œuvres des anciens Romains, des écrivains grec?, en un mot des classiques païens. Le contexte ne permet pas d'en douter » (page 86). Pourquoi donc M. l'abbé Garnier en douterait-il ?

(5) Pourquoi traduire par « la jeunesse », quand Pie IX et

joindre les meilleurs ouvrages des Saints Pères aux livres des plus illustres auteurs païens expurgés. »

En vain, mon Révérend Père, me direz-vous que les Séminaires et les collèges catholiques de Rome ne s'inspirent pas tous de ces principes : l'Eglise doit se diriger d'après l'enseignement du Souverain Pontife et non d'après l'exemple des Romains. Vous saisirez la différence et vous me permettrez, ainsi qu'à nos lecteurs, d'y attacher une très grande importance (1).

D'ailleurs, vous avez reçu et publié l'affirmation qu'à Rome, comme partout ailleurs, les religieux Salésiens de Dom Bosco se montrent fidèles

Léon XIII écrivent : « les jeunes clercs? » N'est-ce pas encore une latitude?

(1) Il ne m'appartient pas de juger, ou plus exactement de critiquer, ce qui se fait à Rome, sous les yeux du Pape, dans son petit séminaire et dans les maisons romaines dirigées par les maîtres les plus éminents de la capitale de la chrétienté. Je n'ai pas ce droit et je ne le reconnais point aux réformateurs. Les réformateurs se donnent des latitudes singulières. Ils prononcent que « l'exemple des Romains » les scandalise ; que les Romains ont grand tort de ne point les écouter; que les Romains ne savent pas « se diriger d'après l'enseignement du Souverain Pontife ». J'avoue, en toute simplicité^ que je n'ai point de ces audaces ; et que je n'ai point de leçons à donner aux Romains, c'est-à-dire aux Princes de l'Eglise; je «rois même que les Romains savent ce qu'ils ont à faire : je laisse à d'autres le soin un peu aventureux de soutenir qu'ils ne le font pas.

à leur programme : <t II leur est ordonné qu'avec les auteurs profanes, dans toutes les classes, on voie au moins Tun des auteurs latins chrétiens. »

Rome sent de temps à autre le besoin de se débarrasser des influences naturalistes qui tendent toujours à l'envahir. Vous devez le savoir mieux que d^autres, puisque le dernier et tout récent exemple que nous puissions citer de ces réformes est à l'honneur de votre Compagnie.

Voici, en effet, ce que nous lisions dans les journaux il y a quelques mois : « Grâce à une forte et savante direction donnée par un maître dont le nom est bien connu dans le monde de ceux qui étudient la musique sacrée, le R. P. de Santi, de la Compagnie de Jésus, le Séminaire du Vatican vient de former une schola musicale (1) qui deviendra, semble-t-il, le point de départ de la réforme tant désirée par l'Eglise, surtout à Rome et en Italie.

» A Rome, plus qu'ailleurs, le besoin de revenir à des sources meilleures se fait sentir. Sous les auspices du Saint-Siège, les archéologues ont fouillé l'antiquité ; ils ont découvert des manuscrits enfouis sous la poussière des bibliothèques : ils les ont déchiffrés, et ils ont traduit exacte-

(1) Scuola musicale.

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ment en notes modernes ces textes mélodiques, écrits avec un alphabet musical jusqu'alors inconnu. Le Souverain Pontife a béni et encouragé ces études (1) ».

Je ne désespère pas, mon Révérend Père, de voir quelque jour un Jésuite prendre la direction

(1) Nous sommes fort reconnaissants à M. l'abbé de nous rappeler si amicalement ces travaux et ce souvenir. Mais, en vérité, que viennent faire ces textps mélodiques et cet alphabet musical, dans la question des classiques? Est-ce bien pour débarrasser Rome des « inlluences naturalistes (!) » qu'un Jésuite ou d'autres savants ont déchiffré un alphabet musical ? Débarrasse-t-on un peuple ou une ville des influences naturalistes, en révélant à des artistes comment il faut lire un texte de plain-chant et interpréter des neumes? Avouez que l'exemple est tiré de loin. Quoiqu'il en soit du document, de sa valeur probante, des conclusions que l'on en voudrait l\cev , il est bon de ne pas oublier ce fait beaucoup plus convaincant. Depuis trois siècles et demi, la Compagnie de Jésus a combattu, de son mieux, et non sans gloire, les « influences naturalistes », sans qu'elle ait cru devoir proscrire, ou diminuer, l'étude des classiques, des Vieux Romains ; sans qu'elle ait jamais pensé que les classiques, enseignés par des maîtres chrétiens, dans une atmosphère chrétienne, pussent exercer des influences naturalistes sur les jeunes âmes. La Compagnie de Jésus» depuis saint François-Xavier, jusqu'aux missionnaires qu'elle envoie tous les jours sous tous les climats, combat le paganisme, le vrai paganisme; et cela même souvent au prix du sang de ses apôtres. Cela ne l'empêche pas d'expliquer Virgile aux élèves de seconde, et les Fables de Phèdre ou d'Esope aux élèves de sixième. Avant ces explications de Virgile ou d'Esope, les professeurs récitent le Veni sancte, et ils sont loin de se figurer qu'en cela ils commettent, ainsi que l'affirme la brochure bleue, une « sacrilège plaisanterie ».

du mouvement en faveur de la réforme chrétienne des études (1) et. l'appuyer sur les textes, les autorités de la tradition ecclésiastique, que Ton déclarera mieux connus et mieux étudiés (2),

Permettez-moi, mon Révérend Père, d'ajouter qu'en agissant ainsi il ne manquerait pas à votre

(l) M. l'abbé Garnier peut « désespérer » que jamais un Jésuite prenne la direction d'un mouvement conforme aux tendances des brochures pédagogiques de M. l'abbé Garnier, qu'un jésuite pousse aux roues de son chariot Les jésuites n'ont point de semblables réformes à introduire dans leur éducation; ils ont leur Ratio studiorum, approuvé par l'Eglise, cela leur suffit. Et c'est avec regret qu'ils subissent les lois extérieures tendant à l'affaiblissement des études sérieuses. Quant à prêcher des réformes chez les autres éducateurs — j'entends les éducateurs catholiques — les Jésuites n'ont pour cela aucune mission, et ils n'en ont aucun désir. M. l'abbé doit désespérer (si tant est qu'il Tait jamais espéré) de voir les Jésuites seconder ses efforts pour l'anéantissement, ou pour l'affciiblissement des études qui façonnent, comme l'a dit Mgr Freppel, au bon sens et au bon langage; et qui « ont pour elles le suffrage des bons esprits, l'épreuve du temps et la consécration du succès « (V. plus haut, p. 171).

(2; J'avoue ne pas très bien entendre. Les textes et les autorités de la tradition ecclésiastique sont, depuis longtemps, connus de tous ceux qui en ont pris sérieusement la peine et le loisir. Ils ont été étudiés par des savants — même par des Jésuites — dont, en cette matière, * l'autorité» fait loi. Je m'imagine que si les divers auteurs de la brochure bleue avaient jeté un coup d'œil sur les textes et sur les monuments de l'autorité ecclésiastique, ou seulement sur les ouvrages de ceux qui les ont connus et étudiés, ils ne se seraient pas exposés eux-mêmes à tant d'inadvertances.

sainte Compagnie (1). D'après le témoignage même du R. P. Caliour, l'un des vôtres (2), saint Ignace tenait surtout à la formation religieuse de la jeunesse (3), et pour les païens, il disait que la Compagnie pourrait s'en servir, uti poterit (4).

(1) Il doit manquer à cette phrase un mot, ou plusieurs, ou je ne sais quoi.

(2) Oui, certes ; et l'un de ceux qui ont le mieux « connu et étudié » les textes et les traditions et les raisons qui réfutent les réformateurs.

(3) Comment? A-t-on jamais eu besoin de ce témoignage du P . Cahour, pour savoir que saint Ignace « tenait surtout à la formation religieuse de la jeunesse? » Est-ce que tout le monde, amis ou ennemis, ne sait pas cela? Est-ce que cela n'a pas été constaté par le Concile de Trente, et par les Bulles des Papes, à commencer par celles de Paul III, de Jules III, de Pie IV et de saint Pie V? Demandez aux persécuteurs de la Compagnie de Jésus et aux proscripteurs de ses collèges, s'ils ne visent pas surtout à ruiner la formation religieuse de la jeunesse, à quoi la Compagnie de Jésus tient avant tout. Pas n'est besoin, pour s'en douter, d'aller interroger le P. Cahour; il suffit d'ouvrir les yeux,

(4) M. l'abbé Garnier nous permettra de lui apprendre que le texte de saint Ignace n'est pas uti poterit, tout court. Saint Ignace ne dit point que la Compagnie de Jésus pourra se servir des classiques païens; mais bien qu'elle « pourra s'en servir comme des dépouilles de l'Egypte » ; c'est-à-dire comme d'un trésor enlevé aux ennemis et qui doit enrichir l'Eglise de Dieu. Saint Ignace ne fait pas là une concession à contre-cœur, il n'accorde pas une permission en quelque sorte malgré lui. Il constate que ces dépouilles de l'antiquité sont de bonne prise pour les chrétiens, qui peuvent en user à discrétion et sans scrupule. Du reste, l'idée et l'expression de saint Ignace sont empruntées à la langue des saints Pères, notamment à celle de saint Augustin, dans son beau traité De doctrina christiana.

Nous sommes parfaitement d'accord (1).

(1) Je ne demande pas mieux ; j'en suis ravi. Mais je voudrais savoir en quoi nous sommes d'accord. Est-ce sur ce point que les auteurs païens sont d'excellentes « dépouilles d'Egypte », c'est-à-dire qu'ils ont grandement enrichi les générations chrétiennes ? La brochure bleue n'est guère de cet avis. Est-ce sur cet autre point qu'on peut, sans aucun danger, expliquer les auteurs païens dans toutes les classes ? La même brochure s'indigne contre cette proposition. Sommes-nous d'accord pour l'ensemble de la thèse, pour les détails, pour les conclusions, pour les raisons que fait valoir la présente réplique? Il me semble que nous différons sur tout cela, ou peu s'en faut; et je le regrette vivement.

M. l'abbé Garnier veut-il dire, par ces mots : nous sommes d'accord, que nous n'avons et ne devons avoir tous qu'un seul but principal et essentiel, « la formation religieuse de la jeunesse ; » que l'étude des auteurs païens enseignés par des maîtres chrétiens, conduit elle-même droit à ce but? Oh I alors, l'accord est fait et parfait. Et pour cimenter cet accord, ou pour en fixer les bases, je termine mon livre et notre conversation, par ces lignes du P. Cahour — dont M. l'abbé Garnier semble un peu trop se défier :

« Quant à la partie morale et pratique des débats soulevés sur l'usage des classiques païens, voici une sentence dix-huit fois séculaire, qui survivra aux anathèmes lancés... contre les anciens programmes. Dans un enseignement où la doctrine chrétienne est tout, où la pensée chrétienne explique tout, la question des modèles littéraires est une question de littérature et non de religion; c'est le goût qui détermine le choix, le nombre et la place des classiques païens et des classiques chrétiens ; c'est la conscience qui les expurge, qui les interprète, comme dit le P. Jouvency, de façon que les auteurs mèmb profanes et païens, deviennent tous des prédicateurs de Jésus-Christ.

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