OUBLIS PÉDAGOGIQUES ET LITTÉRAIRES
Les espérances, ou les illusions, caressées par les réformateurs de l'enseignement classique, se résument en un bout de phrase, en cet article premier, fondamental, à peu près unique, de leur charte :
Qu'on nous rende les auteurs chrétiens ; et bientôt, si nous le voulons, tout changera de face dans l'éducation, et par là même dans la société (1).
Cet article est rédigé par celui des législateurs que nous estimons le moins chimérique ; il est
(1) Revue des questions actuelles, 3 décembre 1892, p. 244.
consigné dans une brochure neuve ; brochure rouge, celle-là : car il y en a de presque toutes les couleurs de Farc-en-ciel (1) : Faciès non omnibus una.
Nous croyons avoir montré clairement, pour ceux qui veulent voir, combien cette expression : Qu'on nous rende les auteuî^s chrétiens^ est impropre. Elle suppose un fait qui n'a jamais existé, sauf dans l'imagination et les désirs des novateurs. Mais l'imagination et le désir, pour ardents qu'ils soient, n'ont point d'effet rétroactif : le Eoc volo, sic jubeo... de Juvénal, prononcé par les novateurs, ne modifie point l'histoire, surtout une histoire de quinze siècles.
L'autre expression : Tout changera de face^ est peut-être encore plus aventureuse. Ces changements à vue ne se produisent qu'au théâtre et dans les contes de fées ; ailleurs, c'est-à-dire partout, on va moins vite en besogne. Mais quel beau rêve ! Un ou deux coups de baguette, un ou deux recueils de versions grecques ou latines, de plus,
(1) Il y en a même une blanche que le hasard vient de nous faire tomber entre les mains. Elle s'intitule : Place aux auteurs chrétiens ! mais le prudent auteur n'a pas cru devoir révéler son adresse, ni son éditeur. Certaine pièce qui s'y étale, <Buvre d'un faussaire, audacieusement caché derrière un grand nom, nous paraît devoir ressortir à un tribunal plus compétent que nous en ces matières de larcin ou d'emprunt inconsidéré.
jetés dans les séminaires ou collèges libres (il ne s'agit pas de l'Université, quantité négligeable) ; et voilà que tout change de face ; le char de l'État ne cahote plus au bord des précipices boueux ; le voilà qui roule lentement, sûrement, par un joli chemin semé de roses. Tout le monde s'embrasse ; tout le monde devient bon, extrêmement bon, suivant la formule des néo-chrétiens et des Petits Oiseaux de Labiche ; tout le monde est aussi heureux que bon : et alors, comme Ta chanté Virgile,
... Incipient magni procedey^e menses.
Encore une fois, ce serait très beau, si cela pouvait être. On ne ramènera pas ïk^e d'or, en un tour de main, avec un ou deux recueils de versions choisies : pas plus qu'on ne guérit tous les maux de l'humanité, pas plus qu'on ne fait repousser des forêts instantanées de cheveux sur les fronts dégarnis, au moyen des élixirs merveilleux, infaillibles, dont on pave la quatrième page des journaux. Si quelqu'un en doutait, nous tâcherons tout à l'heure d'éclairer sa conscience ; mais auparavant nous devons faire un plaisir, une concession, que dis-je? unaveu, aux artisans de la réforme classique.
S'ils étaient un peu plus familiarisés qu'ils ne semblent l'être avec les annales de l'éducation dans la chrétienté, ils pourraient nous citer, pour nous en écraser, deux faits, deux dates, deux réformes ; ils pourraient nous fermer la bouche, d'un mot, quand nous affirmons, comme sans y prendre garde, que jamais, avant eux, on n'a essayé renseignement de la jeunesse chrétienne avec les seuls auteurs chrétiens. Or, on Fa essayé : l'histoire en signale deux essais, à douze siècles d'intervalle ; voilà notre aveu ; un aveu qui ne nous coûte guère. Est-il besoin d'ajouter que les essais réussirent peu ; et que, de ces entreprises, conseillées ou par la nécessité ou par une extrême bonne volonté, les ruines même ont péri I
Qui se souvient de la tentative classique des Apollinaire? Quand l'empereur Julien, apostat, hypocrite et habile tyran, eut décrété que les chrétiens devaient dorénavant se contenter de Luc et de Mathieu, et ne plus lire ou enseigner dans les écoles Hésiode, Homère et les autres, plusieurs chrétiens songèrent à se créer des classiques. Chose digne de remarque : ils auraient pu choisir les Pères de l'Église grecque ou latine, dont les ouvrages existaient depuis nombre d'années, quelques-uns depuis au moins cent ans.
Ils auraient, par exemple, pu adopter certains livres de saint Justin, de Clément d'Alexandrie, d'Origène, de saint Grégoire le Thaumaturge^ de Tertullien, de saint Cyprien, d'Arnobe et de son disciple Lactance, de plusieurs illustres docteurs alors florissants, voire quelques récits des Acta Martijrum ; bref, les auteurs que Ton nous propose aujourd'hui comme modèles littéraires. C'était le cas : or, il n'en fut rien. En ce temps-là (et probablement les Grecs et Latins d'alors s'y connaissaient aussi bien que nous), on n'estimait, comme maîtres du beau langage, que les païens. On se mit à les imiter, en vue de composer toute une bibliothèque littéraire chrétienne à l'usage de la jeunesse.
Deux lettrés de talent, Apollinaire X Aucien et le Jeune, écrivirent, d'après la Bible et l'Évangile, des odes, des drames, des dialogues et d'autres morceaux, oii ils rivalisaient avec Homère, Pindare, Euripide, Platon. Faute d'Homère, de Pindare et des autres païens de génie, on étudia les Apollinaire. Cela dura quelque cinq ou six ans ; mais après la mort de Julien, les chrétiens, heureusement débarrassés de cette liberté cT enseignement, revinrent à Homère, Pindare, Euripide, Platon ; oubhant vite les poèmes, drames, épopées, dialogues des Apollinaire, comme si ces
deux ecclésiastiques lettrés n'avaient jamais /?/atonisé et pindarisé (1) .
Ce premier essai de classiques chrétiens n'était pas encourageant ; aussi n'en fut-il plus question avant les dernières années du seizième siècle. Le saint archevêque de Milan, Charles Borromée, « ou de son propre mouvement, ou par rinsinuation d'autrui (2) », proscrivit à Milan, « par manière d'essai, dit le célèbre théologien Denis Petau, les maîtres anciens, Cicéron, Virgile et tous les autres ; puis il décréta l'enseignement des meilleurs auteurs du christianisme. Mais tout à coup il changea d'avis, quand il eut constaté par expérience combien cette méthode était funeste aux études sérieuses (3). »
Dans cette a espèce de nouveau collège, raconte un autre historien, saint Jérôme et saint Ambroise tenaient la place de Cicéron ; Eusèbe et Sévère-Sulpice, de Tive-Live et de Tacite ; saint Augustin était le supplément universel de tous les
autres ; les poètes y étaient toutà fait négligés
Leurs disciples n'en devinrent pas plus vertueux, mais très malhabiles » ; il fallut renoncer
(1) Cf. Socrate le Scholastique, 'E'A/.lr^rsicu'z-iAr^ caTopîa, édit. de Valois, I. III, c. xvi.
(2) P. Judde, Œuvres, édit. de 1826, t. IV, p. 371-372.
.(3) P. Dion. Petavil, Oratio de legendi delectu. ■ jj
à ce malencontreux système et revenir aux païe7is{i).
L'épreuve était concluante ; la leçon fut .comprise. Saint Charles s'était trompé, ou avait été trompé par des novateurs trop zélés ; mais il reconnut promptement qu'en s'écartant de la méthode douze fois séculaire de l'Église, il faisait fausse route ; il vit qu'en remplaçant Tive-Live par Sulpice Sévère, et Cicéron par saint Ambroise, on ne formait point de meilleurs chrétiens, et que, par contre, on formait de très médiocres humanistes. Nos réformateurs, s'ils s'engagent dans la même voie, auront le même succès ; auront-ils, avec autant de zèle, autant de lumières, autant de bonne foi à convenir de leur échec? Espérons-le, ou souhaitons-le. — Au surplus, quand nous employons ici, dans nos phrases, le futur ou le conditionnel, c'est à bon escient : nous pourrions employer le prétérit. Naguère encore, tel institut se forma sur le modèle, ou peu s'en faut, du collège de Milan; saint Ambroise devait y corriger le paganisme d'Horace, et saint Jérôme celui de Cicéron. Il a disparu sans bruit, sans secousse, et, pour emprunter une gracieuse image aux saints Livres, presque entre un soir et un matin.
(1) p. Judde, loc. cit.
Saint Charles Borromée, après expérience, confessa que les livres païens ne paganisaient point la jeunesse, et que les livres chrétiens ne suffisaient pas à la christianiser. Ce fait, chez tous les éducateurs sérieux, a la valeur d'un axiome; les prédicateurs modernes de la croisade contre \q, paganisme de l'éducation chrétienne ont une autre façon de voir.
Un de leurs plus étranges oublis, ou inadvertances, c'est de se figurer que, dans l'éducation, le livre de classe joue le principal rôle ; c'est d'étayer leur plan de réforme sur cette mathématique branlante : Tant d'auteurs chrétiens égalent... tant de degrés de foi en plus; vous faites apprendre dix auteurs chrétiens à vos élèves ; donc, ils sont nécessairement dix fois chrétiens. Si vous n'en faites apprendre que cinq, le ther-
momètre de Ja religion baissera de cinq degrés ; au cas 011 il n'y aurait pas un seul auteur chrétien, le ihermoniètre descendrait bien bas audessous de zéro : et alors, dans le séminaire du Pape, V Apollinaire, et dans les autres maisons d'éducation romaines, l'atmosphère du christianisme doit ressembler à celle de la Sibérie et du pôle nord: Vides ut alta stet îiive candidmn l . , ,
Cela donne le frisson.
Mais ici encore, la logique et l'arithmétique a priori des réformateurs sont en défaut ; le livre classique n'a point l'importance qu'ils lui prêtent ; à les entendre, le livre classique est tout : ceux qui ont vu les choses de près sont d'un autre sentiment. Le livre de classe, le livre sm^ lequel il faut travailler et prendre de la peine, le livre que l'on ne comprend que phrases par phrases, à coups de dictionnaire, le livre qu'on est obligé de se loger par devoir dans la mémoire, n'a qu'une influence bien peu sensible sur les facultés morales de l'enfance et de la jeunesse.
Vous aurez beau mettre tous les Pères de TÉglise, y compris Adam de Saint-Victor, aux mains d'un lycéen ; s'il doit les traduire, les apprendre, en réciter des tirades par ordre du professeur et par crainte d'une sanction, il en deviendra un peu moins chrétien encore. Ce sera tout le fruit;
dût la collection Migne défiler sur le pupitre de €et infortuné. Avec le nouveau baccalauréat, dit français^ l'élève de l'Université est délivré des Grecs et des Romains ; il ne respire plus la poussière païenne de Virgile et d'Horace ; en est-il beaucoup plus dévot? J'en douterais, si le doute était permis.
Une vérité journellement constatée par les éducateurs chrétiens, dans les séminaires et les collèges libres, est celle-ci : Les livres qui exercent une influence morale, sérieuse, active, profonde, pour le bien ou pour le mal, sur les jeunes âmes, •ce sont beaucoup moins les livres de classe, que les livres lus en dehors de tout devoir et leçon. Pour le mal, les volumes achetés et dévorés en fraude; pour le bien, les ouvrages lus aux heures de loisir. Quelques pages d'une Vie de saints ou d'une bonne Histoire de France feront beaucoup plus que tout un recueil des Selecta Patnini^ que l'élève sera condamné à feuilleter ou à détailler en mot à mot : quelque récit des Annales de la Sainte-Enfance ou de la Propagation de la foi, plus que les Acta Martyrmn^ tournés péniblement en français sur cahier et copie. Le simple paroissien, bien lu et bien chanté à la chapelle, un chapitre de \ Imitation de Jésus- Christ — qui est -aussi un livre classique dans les maisons chré-
tiennes — vaudront toutes les versions de saint Augustin et de saint Ambroise, alignées en vue d'une note à obtenir ou d'un pensum à éviter. Pour ne pas se rendre compte de ce fait, il faudrait n'avoir vu d'un collège chrétien que le prospectus, €t n'avoir jamais rencontré des écoliers, sauf dans les champs lointains oii l'imagination des réformateurs se promène... per arnica silentia lunœ.
Dans l'ouvrage de Kleutgen, que nous avons déjà cité, l'illustre savant ne craint pas d'invoquer, en ces termes, son propre témoignage :
Nous avons, dit-il, connu, dans le détail intime de leurvie, des centaines déjeunes gens. Nous en avons vu un certain nombre s'exposer à de graves dangers par de mauvaises lectures. Combien en avons-nous vus portés à quelque désordre par les œuvres des Grecs et des Romains? Pas un seul. Et nous pouvons l'affirmer hardiment : tous les hommes qui se sont trouvés en contact familier avec les jeunes gens et savent la source de leurs misères morales, ne seront pas d'un autre avis (1).
(1) Ueber die alten und die neuen Schulen, ch. m. — Le P. Lacordaire écrivait à l'abbé Landriot, le 31 mai 1852 : « Pour peu qu'une éducation chrétienne soit unie à l'enseignement classique, elle détruit aisément les fausses idées que les jeunes gens pourraient recevoir de l'antiquité païenne; et je crois ■que nos générations sont corrompues par la lecture des modernes beaucoup plus que par celle des anciens. »
Cet avis de Kleutgen est le nôtre, et, je crois, celui de tout le monde.
Du reste, est-il besoin de rappeler que, en fait d'ouvrages classiques, les écoliers des établissements catholiques ne sont pas réduits à feuilleter uniquements les païens, rien que les païens, à n'admirer que Philémon et Baucis, le pieux Enée,, Coriolan et Véturie, Horatius Goclès et Decius Mus?
Outre VÉpitome Idstoriœ sacrœ^ dans lequel l'enfance studieuse, aux confins de huit à dix ans, commence le grand œuvre de la version latine. — après avoir appris dans la grammaire: Deus est sanctus et Credo Deum esse sanctum, — les écoliers chrétiens sont initiés à la version grecque par VEvangile selon saint Luc, par les Chrestomathies et Anthologies^ toutes pleines des fleurs de la littérature chrétienne. Ils ont les Discours choisis des Pères grecs classiques : saint Basile, saint Jean Chrysostome... Ils ont V Histoire sainte, V Histoire ecclésiastique^ V Histoire du moyen âge et de France^ toutes choses assez chrétiennes; ils ont V Histoire de la littérature grecque et latine, oij, même d'après le programme officiel, figurent les Pères, la Littérature chrétienne^ X Eloquence chrétienne au quatrième siècle; ils ont ï Histoire de la littérature française, surtout du
grand siècle chrétien et français, le siècle de Louis XIV (1); Bossuet, ses Oraisons funèbres, son Discours sur l Histoire universelle^ ses Sermons choisis, et plusieurs sermons de Bourdaloue, Polyeucte et tout le Corneille classique, Athalie Esther et tout le Racine classique, les Caractères de La Bruyère, les Lettres de madame de Sévigné, la Lettre à F Académie de Fénelon, les Pensées de Pascal, même Boileau, même La Fontaine ; puis, en remontant plus haut, la Chanson de Roland, Joinville et son Saint-Louis-, puis, en avançant plus outre, le cours entier de philosophie enseignée par un professeur chrétien;... tout cela, c'est autre chose qu'un flot de paganisme coulant sur les jeunes âmes. Et dans cette liste, qu'on pourrait allonger, n'allons pas omettre un livre éminemment classique, le premier des livres classiques dans les séminaires et collèges chrétiens, le livre que Ton apprend déjà, même avant d'être initié aux mystères de Rosa^ la rose; que Ton apprend encore, même après avoir traduit les Catilinaires', le livre de tous les âges, de toutes
(1) On peut voir cet idée heureusement développée dans un discours prononcé, le 23 juillet 1892, à Saint-Stanislas, de Nîmes, par M. Tabbé L.-Cl. Delfour, docteur ès-lettres; surtout aux pages 8, 9 et lO : « Nous arrivons enfin à ce dix-septième siècle, centre de nos études littéraires. Ici nous nous trouvons le plus souvent en pleine atmosphère chrétienne... »
les classes, le Catéchisme. — En vérité, les réformateurs, pour qui le livre est tout, peuvent se rassurer, reprendre haleine, dormir sur les deux oreilles; il feraient mieux encore de ne point se boucher obstinément les oreilles et les yeux, et ■d'avouer qu' en parlant d'à atmosphère essentiellement païenne », ils ne veulent commettre qu'une figure de rhétorique, — une assez méchante figure.
Au surplus, s'ils avaient jamais eu l'occasion, la bonne fortune, le privilège, de vivre entre les murs et dans l'atmosphère d'un collège catholique, ils n'auraient plus d'inquiétudes, ou ils en auraient beaucoup moins ; et ils ne se hasarderaient plus aux invectives peu considérées, aux figures irréfléchies ; peut-être même y perdraient-ils le goût et l'usage des phrases incohérentes, où métaphores et anacoluthes courent les unes après les autres d'une façon désespérée, mais divertissante. Témoin cette petite phrase cueillie dans la Réforme bleue : il s'agit des écoliers qui, selon la Réforme^ ont le malheur d'être élevés à la païenne dans des maisons religieuses :
Habitués à la musique de Virgile, d'Horace, de Tite-Live, de Gicéron, la 7noelle de la Bible et des
Pères, cachée sous des dehors "inoins l)rillants, n'a pas de saveu?" pour eux, parce qu'ils ne savent pas briser /'05 (1).
(1) La Réforme des études classiques, p. ii.
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Non, le livre classique n'est point le tout ni même le principal dans l'enseignement; le livre classique, au point de vue moral, vaut d'ordinaire ce que vautle maître qui l'explique, et plus encore ce que vaut l'ensemble de la vie, des méthodes, de la formation, de toute l'éducation. Saint Louis de Gonzague, patron et modèle de la jeunesse catholique, lorsqu'il était écolier (c'était au temps de la Renaissance), étudia les classiques païens; il les admira. Il goûtait, « soit pour leur forme séduisante, soit pour la sagesse de leur doctrine, des philosophes anciens, tels que Sénèque, Plutarque et Valère-Maxime (1) ». a II se servait même à l'occasion des exemples qu'il y rencontrait pour exhorter les autres à la vie chré-
(1) P. Boero. Délia Vita di San Luigi Gonzaga. édit. de 1862 p. 30.
tienne ou morale (1) ». « Son fidèle imitateur, saint Jean Berchmans, étudia aussi les classiques avec non moins de fruit que de zèle. Dès l'âge de treize ans il célébrait la douceur du saint Nom de Jésus en distiques ovidiens, oii, selon le goût de ce temps-là, on voit tour à tour Apollon, les Muses, les Champs-Elysées; la pièce commence par un salut à Calliope; Non mihi Calliope si centum porrigat ora... Louis de Gonzague et Jean Berchmans furent-ils pour cela écoliers moins chrétiens, moins angéliqiœs'l ïureniils moulés dans le moule païen, que les réformateurs classiques ont découvert au fond des séminaires et collèges libres?
Dans les séminaires et collèges libres, le moule puisque moule il y a, est chrétien ; et il est auss injuste que ridicule d'écrire, ou de dire, ou de croire avec la jRe'/brme bleue, que, grâce à Virgile et Horace, l'éducation des séminaires et collèges libres est pour le moins neutre. « On veut bien lui permettre (à Técolier) de prier, le matin et le soir; mais les exercices de la chapelle sont /zew- ^r«/z5g'5 par les exercices delà classe (^). » Et, je le crains, les quatre-vingt-sept pages doubles de
(1) P. H. Chérot, Saini Louis de Gonzague étudiant, p. 30.
(2) La Hé forme des études classiques, p. 7.
la Réforme sont bien plus neutralisées par les étranges affirmations qui y pullulent.
Dans une maison d'éducation chrétienne — haud ignota loquor — il n'y a ni une journée ni une heure qui ne soient chrétiennes : tous les exercices^ du matin au soir, continuent les exercicesde la chapelle ; même l'exercice de la récréation, qui se prend d'ordinaire sous les regards d'une statue de la Vierge ; que dis-je, même les repas, assaisonnés d'une lecture choisie, historique ou éloquente, nuWQmQni païenne.
La prière est en quelque sorte de tous les instants; la messe, les lectures spirituelles, sont de tous les jours ; la confession, la communion, sont, pour beaucoup, de toutes les semaines, ou plus souvent encore. Les catéchismes, instructions, exhortations, sont des exercices fréquents et réguliers, comme la classe. Les pratiques de la dévotion, de la charité, du dévouement, jusqu'à la visite des pauvres, font partie de la vie écolière, comme l'étude et le jeu. Les Congrégationsde la Sainte-Vierge, ou autres, poussent l'élite des jeunes âmes aux vertus les plus chrétiennes ; les bons conseils, les bons exemples, y entraînent un peu tout le monde, parfois même des volontés rebelles ou ingrates. Les retraites, ou générales, ou spéciales, répandent de vrais torrents de lu-
PAÏENS ET CHRÉTIENS 13t
mière ou de force surnaturelles: que dis-je? la seule présence du prêtre ou du religieux qui se dépense pour ces âmes marquées du sang- de Jésus- Christ, est une prédication à laquelle bien peu résistent; les belles cérémonies, les fêtes grandioses ou intimes, les académies et séances littéraires, tout ce qu'on nomme fêtes de collège ,. laissent dans toutes les mémoires des traces vives que rien ne détruit, et ces traces sont chrétiennes.
La classe enfin n'est point neutre dans une maison catholique ; c'est une école de foi tout aussi bien qu'un cours de belles-lettres ou de grammaire ; et de ce fait seul que c'est l'école du beau, enseigné, par un maître qui croit, à des écoliers qui prient, c'est aussi l'école des plus nobles et des plus généreuses aspirations. Même quand il traduit tout autre passage que celui oij Virgile s'écrie : Macte nova vùtute, puer! le professeur chrétien est, auprès de l'enfance chrétienne, l'homme de Dieu, la voix de Dieu.
Je ne conçois pas quel sentiment a pu dicter aux auteurs de la Réforme bleue des assertions comme celle-ci, que j'extrais d'une page entière écrite dans le même style : il s'agit du professeur de séminaire ou de collège libre :
Annulé par la contradiction et l'ignominie de son
rôle, le prêtre chrétien n'est et ne sera jamais qu'un instituteur plus ou moins païen, et rien de plus (1).
Franchement, ne faut-il pas pardonner beaucoup à ceux qui oublient et qui s'oublient à ce point? Ignoscenda quideml... aurait dit Virgile; et nous le disons.
Rien toutefois ne saurait excuser cette expression vraiment inqualifiable : «l'ignominie de son rôle ». Le professeur chrétien, surtout le professeur prêtre ou religieux, n'est point ce que les artisans de la Réforme pensent ou rêvent de loin. Le professeur de séminaire ou de collège catholique n'est pas un homme habillé de noir qui corrige des thèmes, qui traduit du grec et du latin, et qui après avoir traduit et corrigé, s'en va à ses affaires. C'est un éducateur, et c'est un apôtre : voilà son rôle. Il sait qu'il a en face de lui des âmes rachetées et baptisées, qu'il doit instruire, éclairer, fortifier, former; et selon le mot chrétien oii se résume toute l'éducation, qu'il doit élever. En traduisant et corrigeant, en enseignant et gouvernant le petit monde dont il est le maître, il élève. Il apprend, non pas seulement à parler et à écrire, mais à raisonner, à juger, à vivre. Il fait sentir, admirer, aimer, imiter, les
(1) La Réforme, p. 19.
belles pensées, le beau langage, les belles actions, les belles œuvres, les belles vies, toutes les belles cboses 011 se reflète le beau divin; et par lui, avec lui, comme lui, les enfants ^'élèvent.
Le professeur chrétien blâme et condamne ce qui est laid moralement, ce qui est religieusement, historiquement ou littérairement faux, ce qui est absurde, ridicule ou honteux, à toute sorte de points de vue. Les écoliers, avec lui et comme lui, flétrissent et condamnent; et par là encore ils s élèvent. Leur intelligence monte, leur volonté s'affirme, leur raison s'affermit; leur imagination s'enrichit et se règle ; leur goût se modèle sur les chefs-d'œuvre de tous les temps. Il s'agit bien alors de paganisme et de païens !
La chaire d'un professeur chrétien est, en un sens très juste, une chaire de vérité; une classe, sans être un catéchisme de persévérence, est renseignement du vrai, du beau, du bien; le professeur est façonneur et créateur d'âmes. Saint Jean Chrysostome assure que cet art est, de tous, le plus sublime, et que les Phidias et les Apelles, (pardon pour ce souvenir classique) sont de petites ^ens auprès du professeur chrétien, à la hauteur <le sa tâche (1). Les réformateurs oseront-ils contredire saint Jean Chrysostome?
{i) In Cap. xviii Matihœi; Homilia 60.
S'il était permis d'invoquer, en ce débat, des souvenirs personnels, j'avoue sans honte, et même avec quelque satisfaction, que j'ai eu pendant des années, les plus heureuses années de ma vie, la joie, l'honneur très consolant, d'enseigner la jeunesse chrétienne ; j'avoue aussi que, jusqu'en 1893 — jusqu'à la lecture de la Réforme — ja n'avais jamais soupçonné « l'ignominie » de mon rôle, même quand je commentais Tityre tu patulœ ouMœcenas atavis... J'affirme par contre, en toute science et conscience, que l'étude même approfondie et minutieuse des auteurs grecs ou latins ne nuit pas plus aux écoliers que le récit des Aventures de Robinson on de Jean-Paul Chopart, deux héros dignes du pieux Enée !
Et combien de fois n'ai-je pas constaté (et tous les professeurs avec moi) que les premiers élèves, ceux qui goûtaient le plus et le mieux les chefsd'œuvre classiques, c'est-à-dire les plus intelligents, étaient les meilleurs, les plus édifiants, les plus zélés apôtres de leurs camarades! Combien de fois, après qu'ils avaient goûté une ode d'Horace ou une tirade de Cicéron, les avons-nous vus écrire des pages très chrétiennes, ou naïves, ou vivantes, toutes débordantes de foi, traduisant toutes le sentiment vrai, ou la passion réfléchie, ou l'élan énergique vers les saintes causes. Car
enfin le professeur chrétien qui comprend sa besogne sait diriger et faire concourir à la formation morale et chrétienne de sa classe, les compositions, les devoirs, jusqu'aux vers latins et aux thèmes de ses élèves petits et grands. L'un des exercices où les écoliers se plaisent et réussissent le mieux, ce sont précisément les discours, les sujets d'imagination ou de fantaisie, oîî il s'agit de tourner à la chrétienne et à la française des idées que l'on vient d'applaudir chez Horace, Virgile, Eschyle, Homère et tutti quanti.
Aussi bien, pour l'honneur du corps enseignant, j'ose croire que pas un professeur ne se borne à réaliser le programme rédigé par l'un des plus ingénieux promoteurs de la Réforme classique. Voici, d'après lui, à quoi les malheureux petits galériens de nos écoles catholiques seraient réduits en fait de travaux intellectuels et littéraires. Pauvre jeunesse ! Patiens operum parvoque assueta juventus !
1" Montrer la parfaite correspondance d'une ode d'Horace ou d'un discours de Gicéron avec les règles sacrosaintes d'un Le Batteux quelconque.
2° Haranguer en style laconique les Spartiates aux Thermopyles, ou, avec la respectable matrone Véturie, calmer, par quelques périodes cicéro-
niennes bien senties, les fureurs d'un Goriolan révolté (1).
C'est tout juste le programme tracé aux « magisters, cuistres, dogues », par V. Hugo, dans l'Ane :
Pégase doit brouter dans votre basse-cour, L'aile morte, et mangeur de votre foin. Le jour Où, de votre perruque arrangeant les volutes, Fiers, perchés sur Zoïle et Batteux, vous voulûtes...
et le reste, dont nous faisons grâce au lecteur. Cette méthode est-elle pratiquée sous quelque latitude du monde habitable? Je l'ignore; mais certainement, en pareil cas, se produirait le phénomène surprenant que les réformateurs disent avoir vu. Qu'on nous permette de citer ce faitdivers, plus curieux que les prodiges énumérés par Virgile au livre P'" des Géologiques^ plus inouï que la merveille signalée en ces termes bien connus : Pecudesque locutœl Infandum. ^
Une année, à Nîmes, une classe de philosophie comptait dix-sept élèves, dont un vrai cancre et seize bons élèves qui sont devenus des hommes remarquables. Au baccalauréat, un seul fut reçu, le cancre» les seize autres furent ajournés (2).
(i) Les Questions actuelles, 3 décembre 1892, p. 243. (2) Place aux auteurs chrétiens, p. 8.
Cette classe phénoménale a-t-elle jamais existé sous le beau ciel qui éclaire les Arènes^ le Temple de Diane et la Porte de César? Nous ne perdrons pas notre temps à le vérifier ; mais ce qui nous paraît plus invraisemblable, à en juger par le dédain et les plaisanteries méprisantes des réformateurs pour le professeur et « l'ignominie de son rôle », c'est qu'eux-mêmes n'ont jamais rencontré sur leur route, de quinze à vingt ans, ou depuis, un professeur. Les écoliers qu'ils connaissent sont, ou des « cancres », vainqueurs d'emblée aux jeux olympiques de l'Université, ou des enfants sublimes, tous malheureux, comme il sied au génie. Quant aux professeurs, ils en savent peu de chose; et ce peu de chose, ils le savent par ouï-dire.
Toujours est-il qu'ils tiennent très peu compte du maître, et que, dans leurs plans, le professeur, ce pauvre « petit homme noir » (le mot est delà Réforme bleue), ne tient qu'un bien petit coin. Pour eux, le livre est tout; le livre classique, voilà le grand éducateur ; et tout sera sauvé, du jour 011 Cicéron sera contrebalancé dans le pupitre des rhétoriciens par saint Ambroise et Virgile, par Adam de Saint- Victor (pourquoi pas aussi par V Alexandréide^ un poème du moyen âge !) ; du jour où les livres païens, dont on gar-
dera quelques échantillons dans les classes voisines du baccalauréat, seront abondamment garnis et émaillés de notes chrétiennes ; du jour 011 les susdits livres païens seront « accompagnés de notes constituant un cours de civilisation comparée (1) ».
(l) La Réforme des études classiques, p. 1.
Des notes « constituant un cours » de civilisation comparée, au bas des pages I Proposer ce moyen, qui supprime la classe et le maître, n'estce pas prouver une fois de plus que l'on a des idées bien confuses sur les choses de l'éducation, voire sur la jeunesse studieuse ? On aurait beau charger de notes le bas, le milieu et presque le haut des pages, à rallemande, les élèves n'en deviendraient ni plus chrétiens, cela va sans dire, ni même plus enclins à lire les notes savantes ; surtout si les notes ne renferment pas une traduction, ou littérale ou complète, du texte. Ce sont en effet ces notes-là qui sollicitent le regard et captivent l'attention des écoliers; des autres notes, ils n'ont généralement cure ni souci. A cet égard, les écoliers du dix-neuvième siècle (je ne connais que ceux-là) sont de leur temps : ils
sont utilitaires. Et si le professeur, comme c'est son devoir, ne fait lui-même le cours de civilisation comparée, il est fort à craindre que les notes « constituant un cours » au bas des pages, ne le constituent que là; les élèves ne s'en apercevront guère, sauf peut-être au poids du livre. Saint Basile en a autrefois donné la raison en trois
mots : KoO^ov r\ v£OTr,ç !
Si les réformateurs comptent trop sur l'application des écoliers à lire les cours de civilisation, ils se défient par contre beaucoup trop de l'intelligence qui s'éveille, ou qui est déjà très éveillée, dans les jeunes têtes de dix à douze ans. Il ne faut point, nous déclare la Ré forme hX^xiQ, mettre des auteurs païens aux mains des élèves avant la troisième; pour deux raisons que voici :
1° Plus les élèves sont jeunes, plus les auteurs païens sont dangereux; et d'ailleurs, 2° moins ils sont accessibles à leur intelligence (1).
Cette logique est-elle bien rigoureuse : 1° Les petits élèves ne comprennent point ces auteurslà; 2° Ces auteurs-là sont très dangereux pour les petits élèves? Moins on le comprend, plus le livre est nuisible! N'est-ce point le cas de dire :
(1) La Réforme des études classiques, p. 1.
Quandoque bonus dormitat...? Ce serait aussi le cas de demander quel âge il faut avoir pour pénétrer les mystères très dangereux d'une fable de Phèdre ou d'Ésope, ou les histoires redoutables de Cornélius Nepos? Enfin ce serait le cas de s'enquérir si les enfants de dix ans saisiront beaucoup plus vite les raisonnements de saint Ambroise, que le discours du Loup à ÏAg?îeau, et des autres « héros dont Ésope est le père ».
Et, à propos de cette question d'âge', d'intelligence plus ou moins précoce, ouvrons encore une parenthèse. Comment se fait-il que nos réformateurs, en feuilletant si soigneusement les saints Pères, niaient pas remarqué, chez saint Basile, sur ce môme sujet, une doctrine diamétralement opposée à la leur? Saint Basile dit aux jeunes gens : « Vous êtes, à cause de votre âge, incapables de comprendre les saints Discours; c'est pour cela qu'on vous exerce, à l'aide d'autres livres,... à Faide des poètes, des historiens, des orateurs et de tous les autres (1). » N'est-ce pas précisément le contraire de la Réforme? Du temps de saint Basile, la jeunesse, incapable de comprendre la littérature sacrée,
(!) "Ecoç Y^ H-V ^^° "^^5 f])vixta; STîaxousiv tou [3a9ouç t/jç ôtxvo^aç ayTÛv où'/ OLOV te... xat ;:otr,Tat;, xal XoyoTiocoî;, xal prJTopat, xal Tcà'aiv àvÔpojTCotç ô[j.iXrjT^ov... {Ad adolescentes, cap. ii.)
lisait les classiques; chez les moines du moyen âge, on commençait les classiques vers cinq ou six ans. Depuis quand l'intelligence a-t-elle été retournée dans les jeunes têtes? Depuis quand les enfants de dix ans, trop petits pour comprendre Phèdre et Cornélius Nepos, sont-ils assez forts pour pénétrer saint Ambroise et Tertullien? Depuis quand a-t-on changé tout cela?
Fénelon raconte qu'il vit le petit duc de Bourgogne, à huit ans, « pleurer amèrement » sur un passage de Virgile; donc, tout ainsi qu'il comprenait l'histoire d'Athalie et de Joas, il comprenait Virgile, à huit ans (1). Mais admettons (sans preuves, du reste) que tous les écoliers de France ne soient pas prompts à comprendre comme les jouvenceaux du moyen âge, ou comme ce prince du dix-septième siècle, élève de Fénelon, oii donc est le grand danger des Fables de Phèdre et d'Ésope, de la Cyropédie, ou d'une Lettre de Gicéron, ou même de ces Dialogues des Moi^ts de Lucien, que les enfants de cinquième déchiffrent à merveille, et dont ils rient de si bon cœur? Il est dangereux de faire traduire tout cela aux enfants, comme il est dangereux de leur faire réciter la fable Le Renard et le Corbeau, dans laquelle ils apprennent infailliblement à flatter et à mentir;
(1) Letlreà l'Académie française, ch. v.
dangereux, comme de leur chanter, vers l'âge de trois ans : Tai du bon tabac; tu nen auras pas l ce qui est une effroyable leçon d'égoïsme; dangereux, comme de les bercer avec l'histoire du Petit navire, où le sort du mousse, mangé à la sauce blanche, est une exaltation irrésistible à l'anthropophagie.
Dans l'éducation de l'enfance et de la jeunesse, de huit à dix-huit ans, il est, croyons-nous, un autre danger infiniment plus à craindre; il s'appelle : l'ennui. Les réformateurs n'ont pas l'air de s'en douter; pourtant, il existe, et les éducateurs savent tous qu'il est grave, et que, par tous les moyens, il faut en prévenir les jeunes âmes. Si les réformateurs avaient lu Aristote et Horace, si, malgré leur répugnance pour le dix-septième siècle, ils avaient feuilleté Boileau ou La Bruyère, ils auraient trouvé (admiré peut-être) le portrait ou Caractère de l'enfance et du jeune âge, tel qu'il fut en tous les siècles. Et là, ils auraient découvert ceci : que l'enfant, le jeune homme, monitoribus asper ! n sÀïïiQni pas à s'ennuyer, ni à être ennuyés. L'ennui, pour cet âge sans pitié, et sans patience parce qu'il est sans expérience, a des suites fâcheuses. Trop souvent, pour les plus jeunes écoliers, le livre classique est ou devient l'ennemi, parce qu'il apporte plus d'un ennui.
144 LLS CLASSIQUES
Est-il bon, est-il sage, même à ce simple point de vue, de n'offrir aux enfants, de la huitième à la troisième, que des classiques chrétiens? Si l'ennui leur venait (et à la longue, il viendra) d'un saint Docteur, ce serait grand dommage; l'impression en durera peut-être toujours : Quo semel est imbuta recens...
Que Virgile, Cicéron ou tout autre païen produise cet effet-là sur la jeunesse, le mal n'est pas très grand : et certes, les réformateurs estimeraient que c'est plutôt un bien. Mais si les écoliers, selon Tardent désir des réformateurs, qui les connaissent peu, n'ont, pendant quatre ou cinq ans, comme classiques, que des pères de l'Église, ou même des Extraits de l'Ecriture Sainte, il leur faudra suer, peiner, sur des livres grandement respectables. Or, fatalement, il s'ensuivra des irrévérences écolières, des fureurs écolières, des rancunes juvéniles contre le livre qui ne les intéresse guère, qu'ils comprennent de travers, qui, de temps à autre, leur vaudra une réprimande ; à ces fureurs et rancunes, le saint Docteur ne gagnera rien ; la religion de l'écolier non plus. Le saint Docteur qui lui serait l'occasion d'un pensum (hélas ! tout arrive en ce monde) risquerait fort d'être traité assez mal, c'est-à-dire nullement selon son mérite.
Même aux beaux siècles du moyen à^e, les petits écoliers se vengeaient avec usure des auteurs qui leur étaient une cause de chagrin. Nous savons, par maître Evrard de Béthune, que souvent les petits chrétiens, en 1212 (à la veille de Bouvines), froissaient, mettaient en lambeaux, arrosaient de larmes, Esope, Stace, Virgile, les distiques de Caton, Donat et les autres, sur lesquels ils passaient leurs belles années. Les élèves de notre lin de siècle y verseraient au moins del'encre.
Outre qu'un contresens est plus grave et tire plus à conséquence dans saint Augustin que dans Cornélius Nepos, est-il prudent de transformer les classes de grammaire et de littérature en des espèces de catéchismes prolongés, quotidiens, continuels î Chaque chose en son temps ; c'est une maxime qui s'applique à l'éducation comme à tout le reste, ou môme plus qu'à tout le reste. Or, les classes ne doivent point être des catéchismes; ni les catéchismes, des classes. L'étude d'une langue, d'une littérature, d'une grammaire, d'un classique, est une chose ; l'étude de la religion est une autre chose. Transformer les écohers, comme on disait il y a quarante ans, en « petits théologiens )), ce serait un abus ; les saturer d'auteurs chrétiens dans toutes leurs basses classes, c'en serait un pire. Je ne parle pas môme
ici de la formation littéraire, dont il sera question plus loin : mais au seul point de vue pédagogique et moral, ces classiques chrétiens, nécessairement peu gais, oii des enfants de dix à douze ans ne trouveraient jamais à rire, ce sérieux à jet continu, produiraient l'effet de cette pluie noire que Dante et Yirgile virent tomber, tomber, tomber, dans un des cercles de TEnfer» Qui sait? Par cette méthode au rebours, n'arriverait-on pas à faire désirer aux élèves moins patients ou plus vifs les auteurs païens, dont les pages moins profondes, plus variées, disons le mot, plus amusantes, souriraient davantage à leur jeune imagination ! Il faut prendre les enfants tels qu'ils sont ; les auteurs aussi. Ne traduire, ne lire, n'apprendre par cœur, jusqu'en troisième, que les classiques chrétiens, comme { nous le proposent sans cesse et à grand fracas ^ les réformateurs ; puis commencer tout d'un coup | en troisième ou en seconde l'étude de Phèdre, de Virgile, d'Ovide, de Cicéron, de César,... c'est : — sans comparaison — comme si, après avoir lu, étudié, appris par cœur, durant des années, les quatre-vingt-sept pages de la Réforme bleue, on se trouvait en face de Fénelon, de La Fontaine, de Racine, de Bossuet, de tout le dixseptième siècle. Quel déchet ! Peut-être même-
quel oubli fatal pour les éludes antérieures l Au fond, le seul système logique, chez les compilateurs de la Réforme, ce serait : point de païens, du tout. S'ils accordent que, à partir de la troisième, les élèves des séminaires et collèges catholiques peuvent se former impunément avec des auteurs païens, c'est donc que les auteurs païens ont du bon, et qu'ils ne sont pas si dangereux qu'on veut bien le dire. Car enfin, s'ils l'étaient, comme on le dit, la révélation subite de cette littérature fleurie et amollissante serait furieusement à craindre pour les élèves de troisième, deseconde, de rhétorique. Eh quoi 1 c'est juste à l'heure où les passions s'éveillent, où l'imagination se développe et travaille, que les novateurs classiques étaleront sous les yeux des pauvres écoliers, pour la première fois, cette mythologie corruptrice, avec toutes les séductions des chefsd'œuvre de Rome et d'Athènes !
En vérité, n'est-ce pas de l'inconséquence flagrante? N'est-ce pas une imprudence sans nom? Il y aurait, dites-vous, un immense danger pour les petits de dix ans qui ne comprennent point; mais que serait-ce donc alors pour les grands de quinze ans, qui comprennent trop ? N'insistons pas ; et arrivons aux oublis littéraires des artisans de la réforme.
Le premier, celui qui saute cU abord aux yeux, mais qui, d'autre part, suppose un dédain absolu à l'endroit de la grammaire, et de la langue, et des chefs-d'œuvre, et de Ihistoire littéraire, c'est de se figurer que l'étude unique du style des Pères, pendant cinq ans, préparerait les écoliers de troisième au latin classique. Méthode singulière, qui consiste à faire connaître la décadence avant l'âge d'or, les exceptions avant la règle ; et même à pratiquer les solécismes (y compris celui du que non retranché) avant de fréquenter les modèles, les maîtres admirés, cités, enviés même des plus habiles Pères de l'Eglise 1 C'est la méthode de la charrue avant les bœufs. Horace se moque de l'homme malavisé qui commence par où l'on doit finir : Prœponeiis idtima primis; que
dommage que les réformateurs fréquentent si peu les anciens !
Les réformateurs, qui, semblables h certain sage de la Grèce^ portent en eux-mêmes toute leur science historique, pédagogique et littéraire, vous répondront bravement, avec leur code bleu :
N'est-il pas bien indifTérent, au point de vue littéraire, que les élèves étudient les rudiments jusqu'en troisième, dans les auteurs chrétiens ou dans les auteurs païens? Et y eût-il de la différence, le salut des âmes et de la société est à ce prix ! (1).
Le salut des âmes et de la société, rien que cela ! Voilà qui s'appelle trancher une question par les grands principes ! La société sauvée, parce que des enfants de cinquième, méprisant la vieille règle de Lhomond, écriront dans un thème : Credo quia Deus est sanctus^ au lieu de : Credo Deum esse sanctum ! C'est chose tellement facile, qu'on devrait y avoir songé plus tôt, comme pour le problème de l'œuf, si aisément résolu par Christophe Colomb.
Hâtons-nous de reconnaître que^ sur ce point, l'accord ne règne point parmi les réformateurs. Ceux qui ont gardé une certaine teinture des
{\) La Réforme des éludes classiques, p. 1.
langues anciennes, ou simplement de la grammaire latine, savent que, même au point de vue littéraire, il n'est pas indifférent d'étudier les rudiments, ou dans les livres classiques, ou dans les œuvres des Pères. Ils n'ignorent point que la grammaire des quatrième et cinquième siècles n'est plus tout à fait conforme à celle des contemporains d'Auguste, et que le dictionnaire de saint Jérôme, par exemple, ou de saint Grégoire, s'écarte grandement de celui de Cicéron ; que le style, sinon la langue des Pères, ne ressemble que de loin à celui des classiques ; que ceux-là admettent une foule d'idiotismes, de tournures, de nuances, inconnus à ceux-ci ; que les Pères eux-mêmes avouent humblement leurs négligences littéraires. Saint Grégoire les attribue à sa faible santé, à ses fièvres continuelles, à ses maux d'estomac et d'entrailles; et, dit-il en gémissant, Barbarismi confiisioiiem non devito (1). Sulpice-Sévère ne rougit même plus de ses solécismes : Apiid me ipse decidi ut de solœcismis non eruhescerem (2).
Alors, que faire ? Comment concilier le bon «tyle avec le pieux fanatisme du latin chrétien ?
(1) V. Moraliam Epistola missoria. Edit. Migne, S. Greg. Màg., t. I, pag. 516.
(2) Vitœ S. Martini Prœf. Coll. Migne, t. XX, page 159.
Deux moyens se présentaient à Tesprit des novateurs; l'un plus nnalaisc, mais plus radical, et franchement irrespectueux à Tégard des Pères. C'est dans un des volumes de Pères Latins, édités par M. L. Monier, que j'ai découvert l'existence de ces audaces et de ce zèle intempérant. M. L. Monier se contente, et il a raison, de signaler chez les auteurs ecclésiastiques « les expressions et les tours contraires aux bons usages de la langue » ; mais, dit-il, « un autre procédé plus radical a été indiqué dans ces derniers temps ; il consisterait à corriger les textes eux-mêmes, pour les rendre entièrement conformes aux règles communes exposées dans les grammaires (1). »
Corriger les Pères de l'Eglise, selon les règles de Lhomond ! les mettre en bon latin, pour remplacer Cicéron et César, n'est-ce pas une jolie trouvaille! Ce soin filial d'apprendre leur langue aux saints Docteurs, n'est-ce pas le comble de la piété, mais aussi du vandalisme? Il y a des textes qu'il faut respecter : et ce n'est point respecter le texte des Pères que de rhabiller à la mode de Cicéron. Les Pères ont parlé leur langue ; y changer quelque chose, c'est en détruire le ca-
(1) Morceaux choisis des Pères de l'Eglise latine, classe de quatrième. Edit. de 1892, Avant-Propos, p. vu.
ractère, c'est la défigurer : ces édifiantes supercheries feraient deux fois tort aux œuvres des Pères; ils y perdraient au point de vue littéraire, mais aussi, ce qui est plus grave, au point de vue de leur autorité. Affubler les Pères de la toge de Tullius, ce serait presque les rendre ridicules ; ce serait enfin (les réformateurs y ont-ils songé?) faire un bien grand honneur au paganisme ; trop grand, en vérité. f
Dans ce cas, ne vaut-il pas mieux, selon le mot de Pie IX, « apprendre le latin chez ceux | qui le savaient ? » c'est-à-dire chez les maîtres ' littéraires de tous les siècles chrétiens, et des Pères eux-mêmes.
D'autres novateurs proposent un système plus simple et plus fier. Ils ne changent pas une syllabe, pas un iota, pas un solécisme ; mais ils proclament ceci, qui est certes une magnifique nouveauté: Le bon latin, le beau latin, le vi^ai latin, ce n'est pas celui de ceux qui le savaient; ce n'est pas celui du siècle d'Auguste, c'est celui qu'on parla après l'invasion des Barbares. Écoutez cette révélation de la Réforme bleue :
Le latin chrétien est au moins du latin aussi bon et aussi beau que le latin païen; et par surcroît il est plus simple, plus clair, plus précis, plus substantiel
et plus gracieux. Quelle sublimité et quelle pureté d'expression dans le latin du Livre de Job,... etc. (1)
Cela continue pendant des pages, oii Ton démontre « victorieusement » le triomphe du latin dit chrétien. Ailleurs on démontre, non moins victorieusement, que « le latin de FÉglisc, par là même qu'il n'est pas académique, cicéronien, est le latin par excellence, le vrai latin (2) ». D'où vient celte supériorité? De plusieurs causes : d'abord, c'est le latin populaire retrouvé ; ensuite, ce latin est a l'image vivante du Verbe éternel, venu en ce monde, non point pour charmer et enchanter les hommes, mais pour les éclairer et les conduire au bien (3) ».
N'est-ce pas concluant et irrésistible? Mais alors, une simple question : pourquoi ne pas prendre comme ouvrage classique l'Evangile, ce Luc et ce Matthieu auxquels Julien l'Apostat renvoyait les chrétiens ? Car enfin, il n'y a point de livre où se reflète plus vivante l'image du Verbe éternel, puisque l'Évangile est la parole de Dieu. Ici, par malheur, les confusions se mul-
(1) La Réforme des études classiques, p. 42.
(2) Les Questions actuelles, 3 décembre 1S92, p. 248.
(3) Ibid., p. 249.
tiplient, s'entassent, s'enchevêtrent : les novateurs mêlent tout et brouillent tout. On confond, comme à plaisir, le style^ la langue et la pensée. Les pensées, la doctrine des Pères, sont évidemment supérieures ; donc, leur style, leur langue, leur latin atteignent la perfection ou même la dépassent : ils exposent des vérités sublimes ; donc, leur goût est impeccable.
Les réformateurs s'imaginent, toujours a priori, que l'idée et l'expression sont fatalement^ corrélatives ; que l'expression est toujours parfaite, que dis-je? la plus parfaite, quand l'idée est juste ; que, le fond étant vrai, la forme est nécessairement belle. Et je m'étonne qu'ils n'aient pas encore, d'après cet admirable principe, offert la Somme de saint Thomas comme livre classique aux élèves de sixième.
Ils oublient qu'une idée très vraie, très juste, très sainte, peut être exprimée d'une façon très médiocre ; tout ainsi que, bien souvent, hélas! les plus grands saints du paradis sont représentés, en ce bas monde, par des statues lamentables et par des images qui n'ont aucun nom dans aucune langue.
L. Veuillot se désolait jadis de voir célébrer les louanges de la sainte Vierge « avec une fausse théologie, de fausses fleurs, des mélodies
fausses et des vers faux (1) ». Combien de vérités, ou même de dogmes catholiques, ont été traduits, développés, commentés, en prose indigente, en vers faux et plats! Non, l'idée chrétienne n'est pas infailliblement liée à une forme parfaite : et j'espère que les docteurs de la nouvelle école ne nous obligeront pas encore à estimer comme la plus haute et l'idéale perfection de la poésie chrétienne, les vers oii nos bons aïeux ont enchâssé les Commandements de Dieu et de l'Ëglise.
Répétons-le une fois de plus. Le goût, le style, la forme, l'expression, tout cela n'est ni chrétien ni païen ; tout cela est bon, raisonnable, c'est-àdire humain^ ou mauvais, ou médiocre. Les écrits des Pères traitent des sujets les plus utiles à la croyance, aux mœurs, au salut des âmes ; il ne s'ensuit pas que leur latin soit le plus vrai latin, et qu'ils n'aient fait que des chefs-d'œuvre littéraires.
Leur but était ailleurs et plus haut; ils visaient à une besogne plus sérieuse; ils prêchaient la foi, le courage, le combat jusqu'à la mort et au martyre; ils combattaient eux-mêmes, comme le veut saint Paul, « à droite et à gauche » ; mais
(1) Parfum de Rome, 1. 1, 1. vu.
dans leur style (je parle des latins), ils n'évitaient point les défauts de leur temps ou de leur pays ; ils acceptaient les nuances africaines et gauloises; ils cherchaient même les raffinements de la décadence.
« Plusieurs, nous dit Léon XIII, à force de génie et de travail, ont conquis dans les lettres un ranp^ qui n'est pas trop inférieur à celui des vieux Grecs et Romains ies plus fameux (1). » C'est là leur gloire humaine. Aussi, des jeunes gens déjà formés, les prêtres surtout, peuvent et doivent prendre chez eux des exemples d'argumentation oratoire, en même temps que la science de la foi et l'interprétation des divines Écritures. Bossuet empruntait à TertuJlien ; Bourdaloue à saint Augustin; et, comme le disait Fénelon, « si on veut avoir la patience d'examiner les écrits des Pères, on y verra des choses d'un grand prix (2). )) Il y faut de la patience, du sérieux, de la science théologique, un goût déjà sûr : toutes choses qui ne se rencontrent point chez l'enfance, de la septième à la rhétorique et au delà.
Quoi qu'on dise, ou qu'on veuille, un professeur intelligent ne pourra pas laisser ignorer à
(1) De sludiis liltei'arum. .. promovendis. Vide supra.
(2) Lettre à l'Académie française, ch. iv.
ses élèves qu'il y a des fautes de style chez les Pères latins les plus éloquents. Les élèves (ils sont parfois si éveillés !) devineront ces fautes, ces antithèses, ces subtilités, les phrases rimées, le siniiliter câ!É/e;i5 perpétuel de saint Augustin : et il en résultera une fâcheuse impression pour des écoliers à l'esprit critique ; et c'est une disposition habituelle chez les écoliers.
Du reste, les auteurs les plus sages qu^ils ont entre les mains les avertiraient, s'il en était de besoin; Fénelon, dans sa Lettre à l'Académie, tout en plaidant pour leurs défauts les circonstances atténuantes, et en déclarant « qu'il faut avoir égard au goût dépravé des temps où les Pères ont vécu )), apprendrait aux écoliers qu'il se trouve des métaphores dures chez Tertullien, des périodes enflées chez saint Cyrien, des endroits obscurs chez saint Amhroise, des antithèses subfiles et rhnées chez saint Augustin, des jeux de mots chez saint Pierre Ghrysologue (1).
Sans doute les réformateurs se récrieront et rejetteront avec dédain l'autorité littéraire de Fénelon, qui jugeait comme tout son « pauvre et stérile » dix-septième siècle.
Mgr Freppel leur est moins suspect ; et, bien
(i) Lettre a l'Académie française, ch. iv.
qu'il ait interdit la propagande de la Réforme dans son diocèse, ils le citent volontiers, à propos de certaines phrases éloquentes prononcées à la Sorbonne. Or, voici comment Mgr Freppel, grand admirateur des Pères, comme nous le sommes, et les appelant fort justement « les maîtres de l'éloquence sacrée », jugeait leur style, leur vrai latin.
Mais, il faut en convenir, le goût altéré de l'époque où ils vivaient dépare quelquefois leurs écrits; des antithèses ingénieuses sans douîe, mais trop mnltipliées, se glissent en foule sous leur plume; en Orient, une abondance quelque peu diffuse, une tendance àFallégorie excessive peut-être ; en Occident, de Tenflure, un ton outré, ou bien des raflînements % de subtilité, empêchent leurs ouvrages d'arriver à cette perfection sans tache qui, dans l'éloquence comme dans la sainteté, est chose impossible à réaliser (1).
D'où il suit que, si Ton veut juger les Pères au vrai point de vue, si l'on veut en tirer un profit non seulement pour le bien de son «àme, mais pour la formation intellectuelle et littéraire, il faut avoir passé l'âge charmant où l'on saisit
(1) OEuvres oratoires. Discours, panégyriques, 3« édit., t. 1, p. 381.
PAÏENS ET CHRÉTIENS lb9
beaucoup plus vite les défauts de détail que les qualités d'ensemble; Tâge dont saint Basile disait : (c Vous êtes incapables à présent de comprendre les saints Discours. »
Reste un dernier système ; le système des compensations, ou des antidotes classiques. L'auteur païen, Virgile, Horace... est un poison, un poison lent, un poison nécessaire : on le neutralise avec le lait, ou l'alcali, ou l'émétique d'un auteur chrétien. Mon enfant, vous venez d'avaler, par force et nécessité, un épouvantable morceau de Quinle-Curce : prenez vite ce remède, par exemple, cette page du De mortibus persecu^ torum; sinon, .. je ne réponds de rien. Jeune humaniste, vous venez d'ahsorber le venin de l'ode pernicieuse: Eheiit fugaces, Posthume^ Posthume ; dépechez-vous d'ahsorber le cordial du Dies irœ. — Je n'invente pas ; le Dies irœ est réellement proposé en manière d'antidote par un des réformateurs ; comme si les enfants chrétiens n'avaient pas, bien souvent hélas! l'occasion
d'ouïr la prose des Moiis, ailleurs que dans un cours de littérature.
La formule delà panacée classique, récemment découverte, la voici : « Autant d'auteurs chrétiens que d'auteurs païens, si c'est possible (1). » La restriction : si cest possible^ dénote un novateur habile, aussi prudent que hardi. Mais est-ce possible? Hoc opiis. hic lahor est! Où sont les historiens que l'on opposera au venin d'un Thucydide, d'un Tite-Live, d'un Xénophon, d'unSalluste, d'un Tacite, dun Cicéron ? Apparent rari liantes. Où sont les fabulistes (auteurs chers à l'enfance) que Ton opposera soit à Ésope, soit à Phèdre? Où, les poètes épiques chrétiens à mettre en reg"ard d'Homère, de Virgile, ou même de ce Lucain, chez qui notre Corneille trouva le secret des v(îrs cornéliens? Où, les poètes dramatiques comparables à Eschyle, à Sophocle, à Euripide? les comiques, comparables à Plante et à Térencc? Où, les poètes satiriques pour neutraliser Horace et Juvénal? Où, un Art poétique, semblable à la Lettre aux Pisons, cet admirable cours de littérature, de tous le moins pédant, de tous le plus fécond?
Comme antidote du lyrique de Tibur, les ré-
(1) Questions actuelles, 3 décembre 1892, p. 248.
formateurs nomment les chants liturgiques du paroissien, puis Prudence et les Proses d'Adam ■de Saint- Victor. La place des chants liturgiques esta l'Église et non point dans une classe de littérature ; de Prudence, on pourrait extraire une douzaine de belles pages, mais d'où il faudrait retrancher les mots barbares et les fautes de prosodie. Quant aux œuvres d'Adam de Saint-Victor, ce sont des cantiques, de fort beaux cantiques, comme les hymnes du Saint-Sacrement ; mieux écrits et beaucoup mieux rimes, en latin, que nos cantiques français dits de Saint-Sulpice. Les chrétiens cultivés, les rhétoriciens et philosophes des collèges catholiques, peuvent lire les plus beaux dans V Année liturgique de Dom Guéranger. Ce sont d'excellentes lectures de piété ; ^ ce ne sont point des modèles classiques, pas plus i que les excellents cantiques : Au sang qu'un Dieu va répandre, et Tout nest que vanité. Ce ne sont ; point là les poèmes initiateurs devant lesquels la jeunesse prononcera, dans l'enthousiasme, le Et moi aussi! de l'artiste. Ils pourront émouvoir, faire réfléchir ou pleurer, à la chapelle ; mais ce ne sont point les chefs-d'œuvre qui éveillent dans les jeunes âmes, touchées de 1' « influence secrète )), le mens divinior, ou qui remplissent d'un chant frémissant VOs magna sonaturum.
Les orateurs et un ou deux épistoliers sont les seuls classiques chrétiens qui puissent servir dans les classes, non d'antidotes, mais de modèles sérieux : voilà pourquoi, dans les séminaires et collèges libres, trois grands orateurs de la Grèce chrétienne vont de pair avec Démosthènes, Cicéron et le Conciones. Pour tout le reste, quel serait le fruit de la comparaison ? qui donc y gagnerait, auprès de la gent écolière, ou des Pères ou des autres ? Je craindrais que la chance fût pour les autres. Et cet avis est celui de tous les hommes qui, à la science des deux littératures anciennes, joignent l'expérience de l'enseignement.
Il n'y a, dit M. l'abbé Ragon, parmi les écrivains chrétiens, latins ou grecs, ni historien vraiment éminent, ni poète dramatique ou épique, ni même de narrateur agréable comme il en faut pour les enfants : il n'y a guère que des orateurs, des apologistes, quelques poètes lyriques, et heureusement les Acta martyrum. Est-ce notre faute, à nous, éducateurs, si la littérature chrétienne, que nous aimons et connaissons autant et mieux que d'autres, n'a ni la variété ni l'agrément de la littérature païenne ? Est-ce notre faute si l'enfance et la jeunesse aiment mieux une fable qu'un sermon, un récit historique ou poétique qu'un développement de morale ou d'exégèse (1)?
(1) L'Enseignement chrétien, l" janvier 1893, p. 5.
lt)4 LES CLASSIQUES
c( On voit bien, dit plaisamment, au même endroit, le docte professeur de l'Institut catholique de Paris, que nos beaux censeurs n'ont jamais fait la classe ni corrigé une copie! » Leurs beaux projets d'un cours de civilisation comparée, au bas des pages, et d'un cours de littérature antidotique, en sont une preuve non équivoque ; ils parlent de haut, après avoir regardé de loin. Comme ils feraient bien de méditer le mot profond d'Horace : Decipimur specierecti!
Mais du moins qu'on ne vienne pas nous dire : Le texte de l'Encyclique de 1853 : Tum ex sapientissimis sanctorum Patrum operibus^ tum ex clarissimis ethnicis scriptorihus . . . signifie: autant d'auteurs chrétiens que d'auteurs païens. Cette traduction est un gros contresens. Quand même on ne donnerait aux élèves que les cinq ou six discours, vraiment classiques, des Pères grecs (y compris celui de saint Basile sur l'utilité des livres païens), on serait dans la voie tracée par l'Encyclique de 1853. Nulle part le grand pape Pie IX n'a désigné les auteurs, et il n'en a jamais fixé le nombre.
Que les élèves, les élèves intelligents et déjà formés, puissent, à partir de la troisième, lire aisément, comme lecture pieuse, les plus nobles pages de saint Augustin, de saint Jérôme, de saint
Cyprien, de Lactance, ou de Minucius Félix, c'est un vœu que nous formons. 11 pourrait se réaliser, surtout avec d'autres programmes ; avec ces programmes du bon vieux temps qui laissaient aux écoliers des classes supérieures le temps de réfléchir, le loisir des lectures sérieuses, les longues heures du travail personnel, sans préoccupation d'un examen qui semble devenir le but final et unique de Téducalion. Aujourd'hui, pour les meilleurs élèves eux-mêmes, doués de la meilleure volonté, les lectures des Selecta Patrmn, vraiment utiles et profitables à l'âme, ne sont guère qu'un beau rêve.
Voilà pourquoi l'étude des Pères que nous réclamons, que nous saluons de toute notre énergie, est celle qui peut et doit se faire, ou qui se fait déjà, dans les grands séminaires et dans les scolasticats des Ordres religieux. L'étude des Pères est indispensable pour la jeunesse sacerdotale et rebgieuse ; quant à l'enfance et à la jeunesse chrétienne des collèges, gardons-nous de l'en saturer^ comme le veulent certains réformateurs ; ce serait les en dégoûter à jamais.
Aussi une méthode louable et avantageuse pour l'âme des jeunes gens, serait que le professeur en lût avec ses élèves, ou leur en fît lire quelque beau passage, soit le dimanche, soit à
la veille d'une fête ; mais sans les condamner à un devoir dans saint Augustin, comme dans Cornélius Nepos ou Tite-Live. Il serait louable et avantageux d'en expliquer quelques textes choisis dans des catéchismes intéressants et solides : mais plus encore dans les homélies ou exhortations de la chapelle. Ce dernier point n'est pas, je crois, un conseil oiseux, en un temps où la prédication s'éloigne de plus en plus des voies traditionnelles ; à telles enseignes que l'Evangile et les Pères y sont à peine nommés de loin en loin, quand toutefois ils sont nommés.
Ce qui est par-dessus tout souhaitable et urgent, c'est que, dans toutes les maisons d'éducation catholiques, l'enseignement de la foi, de ses dogmes, de sa morale, de son histoire, devienne de plus en plus exact, complet, pratique, actuel, je veux dire approprié aux besoins de notre temps. Or, cela peut se faire sans ajouter un seul alinéa au programme, ni une seule minute aux heures de travail quotidien. Dans nos maisons d'éducation catholiques, on est chrétien par le sentiment, par un sentiment sincère, souvent très vif et très profond ; plus d'une fois, on pourrait l'être davantage par une conviction plus raisonnée et armée. Un bon nombre de
jeunes gens seraient prêts — je ne crains pas de raffirniei" — à défendre la foi de leur baptême au prix de leur sang-, (jui ne sont pas toujours prêts à la défendre, à la venger par des réponses promptes et précises aux objections, par des arguments fermes et victorieux.
L'étude de Virgile et d'Horace n'est absolument pour rien en cette affaire. Mais sans négliger les classiques qui, en fait de goût et de formation littéraire, « nous ont donné presque tout ce que nous avons de meilleur (1) » ; sans abandonner aux ennemis de l'Eglise une parcelle de ces trésors de l'bumanité, sauvés par l'Eglise : Barbaras lias segetes ! les maîtres clirétiens ont le devoir de rendre les jeunes gens forts dans la foi : fortes in fide^ comme le demande saint Pierre, et, selon une autre magnifique parole de saint Jacques, ricbes dans la foi : divites infide. Il faut qu'ils les instruisent et qu'ils les aguerrissent pour les luttes du lendemain; la science y est nécessaire, tout comme la volonté. Il faut qu'au sortir du collège on puisse dire de tous, comme des deux jeunes liéros de Virgile : Protiniis armati incedunt !
Quant aux moyens, les maîtres chrétiens les
(1) Fénelon, Lettre à l'académie, ch. x.
connaissent et ils en ont le choix. Nous ne voulons signaler ici., pour mémoire et sans prétendre en faire une règle, qu'un usage en vigueur dans certains collèges catholiques d'Irlande. Là, comme partout ailleurs, dans les pays civilisés et lettrés, on étudie les classiques grecs et latins : mais il existe là une mesure à laquelle nous applaudissons de grand cœur. Aucun élève n'est admis à concourir pour les prix, avant d'avoir suhi l'examen de religion, c'est-à-dire de catéchisme, avec des notes satisfaisantes. Mesure sage et pratique ; elle met la science de la foi à sa vraie place, qui est la première. Les autres études n ont de valeur, de raison d'être qu'en vue de cellcrlà; car entin la littérature, pour des chrétiens, n'a d'autre but que d'embellir la vérité et la vertu, de les faire aimer, de les faire respecter et triompher; la plus belle œuvre littéraire ne devant être, pour des chrétiens, qu'un
Beau vase athénien, plein des fleurs du Calvaire (1).
(1) V. de Laprade. — Signalons à l'attention des maîtres catholiques l'excellent livre de M. l'abbé Ch. Dementhon : Directoire de l'enseignement religieux, 1893, Poussielgue.
YII
Résumons-nous, précisons et concluons.
La campagne dite de la Réforme classique est la fait d'un zèle sincère, mais intempestif. Les projets de réforme qu'on nous propose témoignent d'une excessive bonne volonté, mais d'une connaissance très médiocre des choses de l'éducation, de tout ce qui s'appelle pédagogie, enseignement classique, culture intellectuelle de la jeunesse, méttiodes en usage dans les séminaires et collèges libres.
Les motifs qu'on invoque s'appuient sur des malentendus et des équivoques; ils accusent des oublis fâcheux de Fhistoire, des littératures soit classique, soit ecclésiastique, des circonstances malencontreuses oii nous avons à subir les tyrannies d'Etat. Projets et motifs reposent sur des a priori.
Enseigner les auteurs classiques, ce n'est, nr de près ni de loin, enseigner le paganisme. La littérature classique, enseignée par des maîtres chrétiens, avec les réserves et précautions ordinaires, ne présente aucun danger, ni pour la foi ni pour les mœurs ; elle est nécessaire au développement de la jeunesse intelligente.
L'Eglise Fa toujours compris ainsi. La littérature classique est pratiquée, goûtée, admirée dans TEglise catholique, non pas depuis la Renaissance, mais depuis les siècles des martyrs et des Pères ; elle l'a été durant tous les siècles chrétiens du moyen âge.
Supprimer les auteurs classiques, ou en diminuer considérablement l'étude, ce serait diminuer d'autant la formation intellectuelle, le goût littéraire, le bon sens et le bon français. [1 faut, disait Mgr Ereppel aux élèves de ses petits séminaires, maintenir à tout prix « ces deux littératures classiques », contre lesquelles « les révolutionnaires de toute couleur et de toute nuance » s'insurgent toujours, « parce que cela est grand, cela est beau, cela est ancien, cela est traditionnel, cela empêche de penser faux, d'écrire mal et de déraisonner. »
Et le grand évêque d'Angers continuait ainsi, dans un élan de catholique et patriotique fierté :
Pour nous, qui ne sommes ni révolutionnaires ni
en religion, ni en politique, ni en littérature, nous resterons fidèles aux traditions françaises de renseignement...
Nous souvenant que nos grands écrivains et nos grands orateurs ont dû en partie au commerce de l'antiquité grecque et latine ce qui a fait leur supériorité dans le monde, nous continuerons à puiser aux mêmes sources et à employer des méthodes qui ont pour elles le suffrage des bons esprits, l'épreuve du temps et la consécration du succès (1).
A ces magnifiques protestations nous n'ajouterons qu'un mot, au nom de la Compagnie de Jésus, visée directement et nommément par les réformateurs, en même temps du reste que presque tous les petits séminaires. Notre programme demeure celui de tous les temps : Education chrétienne, enseignement classique.
C'est notre volonté et ce sera notre honneur d'employer tous nos efforts en vue de mériter de plus en plus, dans l'avenir, les éloges ou encouragements tant de fois reçus du Saint-Siège; éloges et encouragements que, dans cette année jubilaire de 1893, Notre Saint-Père Léon XIII vient de confirmer et de renouveler.
(1) Œuvres oratoires, 2« édit., t. III, p. 390-391. Discours ■'Ur V Etude des langues anciennes.
Par une Lettre pontificale, adressée à un membre de la Compagnie de Jésus en date du 26 mars 1893, le Pape, marquant et accentuant son admiration toujours vive pour la littérature classique, pour les auteurs latins de Tépoque qu'il nomme — avec tout le monde — le siècle d'or; prœclaris mis œtatis aureœ sc7Hptoribns, félicite la Compagnie d'avoir su, malgré tant de bouleversements dans les idées et dans les systèmes, garder ses méthodes d'enseignement. En quoi son ancienne gloire lui est fidèle, et ses mérites vont grandissant : Cui propterea^ in hoc eliam disciplinarum génère^ conversislicethominum ingeniis et studiis, laus pristina manet, promerita accrescimt .
Ces paroles sont pour nous plus qu'une louange , c'est une force, c'est un programme. Dieu aidant, il continuera d'être le nôtre, pour la plus grande gloire de Dieu.