DE QUELQUES OUBLIS
Rome a prononcé il y a quarante ans sur cette question autour de laquelle on menait grand bruit, et voilà qu'on recommence à nouveau les discussions bruyantes et vaines ; tout a été dit, mais on continue de parler.
L'encre et les discours coulent à flots ; des brochures éclosent et pullulent ; des harangues retentissent aux quatre vents ; ici, dans les congrès catholiques ; là, dans les maisons d'éducation, séminaires ou collèges. On appelle aux armes, à l'assaut contre le paganisme^ les paienSy la méthode païenne ; on sonne la charge contre Virgile :
,.. Et VOX
Auditur fractos sonitus imitata tulfarum,
Cet entrain à reprendre les hostilités part d'un bon naturel ; soyons plus exacts et plus justes : c'est l'effet d'un zèle dont nous sommes les premiers à reconnaître la sincérité. Nous serions les premiers à y applaudir, s'il se contenait dans les limites, Quos ultra citraque nequit consistere rectum ;
s'il se garantissait des idées préconçues, et s'affranchissait des exagérations qui mènent aux méprises. Nous ne doutons point des intentions; elles sont droites, nous en sommes sûrs ; nous sommes prêts à en rendre témoignage. Néanmoins, nous devons l'avouer, entre les bonnes intentions et l'excellente besogne, il y a de l'espace : n'est-ce point dans cet espace que les réformateurs s'agitent ?
Les réformateurs auraient eu le droit de tenir ce langage : « Nous souhaitons, pour la jeunesse de France, une éducation solidement appuyée sur des convictions et des principes. Nous voulons, chez les jeunes catholiques, une science plus profonde des choses de la foi et mieux ancrée dans les âmes. Il nous faut des jeunes gens armés pour la lutte, par la connaissance pratique de leur religion, sachant leur catéchisme, résolus à défendre leur Credo. Quant aux
moyens, aux méthodes, aux livres, aux programmes, nous n'avons pas à nous en occuper : tout cela regarde les éducateurs catholicpies, les évêques, les supérieurs, directeurs, professeurs, prêtres et religieux, qui consacrent leur vie à cette grande œuvre, et qui ont appris, ou par la tradition séculaire, ou parleur propre expérience, ce qui convient, à quel âge, de quelle façon, dans quelle mesure. Quant au choix des auteurs et à la manière de les enseigner, ce n'est nullement notre affaire ; tout au plus, nous hasarderionsnous à commenter la maxime, presque chrétienne, de Juvénal : Maxima debetur puero rêverentia. » — A merveille.
Si Ton s'était borné là, tout le monde aurait été d'accord ; ou plutôt tout le monde est d'accord à Tavance. Mais sans s'informer de l'état de la question, sans prendre garde aux travaux qui la mettent dans son vrai jour, la traitent, la tranchent avec érudition et autorité (1), on fabrique des méthodes et on prétend les imposer. -— Mé-
(1) Rappelons en première ligne : l» Examen critique des lettres de M. l'abbé Gaume sur le paganisme dans l'éducation, par l'abbé Landriot; 2» Des études classiques dans la société <:hretienne, par le P. Ch. Daniel, S. J. ; 3» Des études classiques et des études professionnelles, par le P. Arsène Cahour, S. J.; 4» De l'usage des auteurs profanes dans l'enseignement chrétien, par l'abbé Ch. Martin.
thodes variées et diverse's, vieilles ou rajeunies, ou toutes neuves. Ici, c'est le gaumisme pur que l'on réédile, avec des anathèmes contre toute la littérature dite païenne ; par suite, il n'y aurait plus de classiques que les Pères de l'Église, la liturgie, ou même les bulles des papes. Là, on veut bien, à cause du baccalauréat, garder quelques auteurs païens : mais, 1° on ne les ouvrira qu'à partir de la troisième; 2^ on ne les étudiera point comme modèles ; 3° on ne s'en servira que comme de témoins « de la corruption où le monde était tombé ».
Ailleurs, on réclame « l'emploi simultané » d'un auteur païen et d'un auteur chrétien, en guise de contre-poison ; ainsi, « avec les Vies de Cornélius, les Acta Martyrum ; avec les Lettres de Ciceron, les Lettres de saint Jérôme; avec les Odes d'Horace^ les Couronnes de Prudence^ ou des chants liturgiques tels que le Dies irœ, le Stabat Mater.., »
Par malheur, et en dépit d'intentions louables, on revient sur des équivoques, sur des disputes de mots, sur des objections vingt fois réfutées , on qualifie de païens des prêtres, des religieux qui, avec l'approbation de l'Eglise, à l'exemple des saints, enseignent comme on a toujours enseigné dans l'Église catholique ; sur
PAIËNS ET CHRETIENS 0
cet adjectif païens on s'amuse à jouer maintes variations usées : Vous expliquez Virgile et Horace, donc vous formez des païens I Vous avez Taudace de faire admirer l'art de Cicéron, l'éloquence de Démosthène ; donc, vous pervertissez les intelligences ; vous les paganisez ; vos élèves ne sont que des païens ! les professeurs probablement aussi ; et qui plus est, ils ne s'en doutent pas.
Ces accusations qu'on débite sans sourciller, qu'on imprime et colporte, nous ne les inventons point ; nous en lisons de semblables dans une brochure toute neuve^ que nous avons sous les yeux, oii Ton reproche aux maîtres catholiques « de glorifier et d'exalter le paganisme, comme on le fait inconsciemment presque partout^ même dans un grand nombre de nos séminaires (1) ».
Inconsciemment, oh! oui, je l'avoue; l'adverbe du moins est choisi ; personne en effet n'y songeait avantces Argonautes, ou, s'ils préfèrent, ces Christophe Colomb qui découvrent de loin des mondes inconnus, et qui les explorent à distance. De telles déclamations prêtent à rire ; qui peuvent-elles convaincre? Peut-être quelques braves gens disposés à se payer de mots, et enclins à
(1) La Réforme des études classiques, 3» édition; p. iv.
croire ce qu'on leur affirme avec aplomb. Les autres, point. Aussi, depuis un an, c'est-à-dire depuis les premiers bruits de réforme, les critiques n'ont pas manqué aux novateurs et à leur entreprise. Des hommes habiles, au fait de l'éducation classique, des maîtres pas inconscients, sachant bien ce qu'ils font et ce qui s'est toujours fait, se sont hâtés d'opposer leurs objections respectueusement embarrassantes, ou leur veto catégorique. Leurs réponses, unanimes quant au fond, sont d'une lecture fort agréable pour ceux sur qui ces réponses ne tombent point ; les projets de réforme leur donnaient beau jeu, ils ont profité de leurs avantages. Aux révolutionnaires de l'enseignement qui les accusentd'inconscience, ils répliquent avec verve, comme le faisait jadis révoque d'Orléans : « Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est qu'on peut être un Julien ou un barbare, plus facilement qu'on ne croit, sans le vouloir même et sans y penser, par simple imprudence (1). » A ce point de vue, nous aurions vraiment sujet d'écrire : « Tout a été dit et nous venons trop tard ; » il ne nous reste qu'à glaner : mais le champ est vaste (2).
(1) De l'Éducation, V édition, p. 450.
(2) Signalons surtout : 1° les articles de M. l'abbé Victor Martin, professeur aux Facultés catholiques d'Angers; voir
Au surplus, voilà que, dans une brochure en laquelle, paraît-il, on entend toute l'école des réformes classiques, nous sommes personnellement mis en cause. Je suis (mco)isciemment, je V avoue) appelé à déposer contre le « paganisme » de la société française au dix-septième siècle. On me fait l'honneur, si honneur il y a, de me citer longuement ; et même, à travers les témoignages écrasants que Ton m'emprunte afin d'en aplatir ce pauvre dix-septième siècle, on me prête, sans y prendre garde, qui sait ? inconsciemment sans doute, un barbarisme latin, un appenditia (appenditia de diis, page vi), qui me chagrine, pour la réputation grammaticale des réformateurs capables de ces libéralités fâcheuses. Au dix-septième siècle et chez les latins contemporains de Cicéron, on disait appendix (1). Mais passons.
Hevue des Facultés catholiques d Angers, décembre 1891; février 1892; avril 1892; 2» les articles de M. l'abbé E. Ragon, professeur à l'Institut catholique de Paris, l'Enseignement chrétien, 1" janvier 1893 et 1" février 1893; 3» la Question des classiques, par M. l'abbé L. Delamarre, préfet des études à Sainte Marie, Aire-sur-la-Lys, Bulletin de la Société générale d'éducation et d'enseignement, 15 février 1893 ; 4° Question du latin classique, par M. l'abbé Dubourguier, Amiens, 1892.
(l) Dans une page voisine de celle-là, cette même brochure estropie comme à plaisir le latin et le nom de l'historien à tiui l'on attribue des biographies, bien connues des élèves de cinquième; on lit (page ii) Cornélius Nepoas, et le solécisme suivant : Select/e scriptoribus profanis ; on a oublié la préposi-
Tout cela nous semble une invitation à parler; et comme du reste on nous y encourage de divers côtés, nous tâcherons de nous expliquer, une bonne fois pour toutes. La tâche est doublement ingrate ; on est obligé de combattre des hommes qui veulent le bien, et en semblable matière on est condamné à des redites ; car, en fait de réformes annoncées, de raisons alléguées, d'autorités, de principes, de doctrines, il n'est rien de bien nouveau sous le soleil de 1893, ni sous la couverture bleue de la brochure qui s'intitule : la Réforme des études classiques.
Cette brochure, ou cette mosaïque, oii l'on reproduit, entre autres morceaux ramassés de ci et de là, les harangues débitées contre le « paganisme » des collèges catholiques, par le P. Ventura, en présence et pour le plus grand bien de S. M. Napoléon III, porte cette indication : « Troisième édition, revue et corrigée. » Sera-ce Fédition définitive et ne varietur ? On ne sait. Aux airs de bravoure que les compilateurs y entonnent, ils semblent avoir, avec un peu de présomption, la confiance du vieil Horace
tion. Saint Grégoire le Grand avoue qu'il commet des solécismes sans en rougir; seraii-ce dans la lecture de ce saint docteur que les auteurs de la réforme classique auraient appris à maltraiter la grammaire ?
écrivant : Exegi monumentiim œre perennius. Celte compilation qui contient un peu de tout, mais ofi manque trop le lucidus ordo réclamé par Horace, n'est pas d'une lecture alléchante; et, même en négligeant les discours de Ventura, qui auraient besoin d'être mis complètement à la refonte ou au pilon, cette troisième édition aurait encore besoin d'être revue et corrigée en maint endroit. Nous allons y aider de notre mieux, à notre grand regret, après avoir protesté de notre bon vouloir à Fégard des personnes. Nous écartons soigneusement du débat les souvenirs et les polémiques d'antan, les noms vénérés et aimés des lutteurs de 1851 et 1852. Hommes de talent ou de génie, d'un haut caractère, d'une droiture et d'une vaillance à toute épreuve, ils ont livré des combats que nous qualifierions à' homériques, n'était la crainte d'effaroucher leurs successeurs par une épithète « païenne ». Si, au cours de ce travail, nous tenons leurs idées et leur souvenir dans l'ombre, c'est à bon escient et nullement par oubli.
Quant à leurs successeurs, c'est par oubli surtout qu'ils pèchent, dans les projets de réforme qu'ils tentent d'introduire ; leurs oublis principaux peuvent, croyons-nous, se ranger sous quatre chefs : oubli des circonstances et du
temps où nous vivons ; oubli de l'histoire ; oublis assez nombreux en fait de pédagogie et de littérature. Sur tous ces points ils se mettent au large et à l'aise ; ils font de la littérature a priori^ de réducation, de l'histoire ancienne et contemporaine, a priori ; ou, pour employer une autre formule adverbiale, in abstracto — comme on parlait dans l'Ecole, au temps oii saint Thomas d'Aquin appelait à son aide, pour la défense des dogmes catholiques, le païen Aristote. A travers ces domaines de l'abstraction, ils chevauchent oii la fantaisie les pousse, parfois oii le hasard les mène, au risque de côtoyer souvent le pays des chimères.
Pour nous, notre programme pédagogique est et resle ce qu'il fut toujours depuis plus de trois siècles; c'est celui que formulait, il y a quarante ans, Tun des fondateurs des Etudes : « Education chrétienne, enseignement classique (1). » C'est, nous le répétons pour ceux qui l'ignorent et qui veulent bien l'ignorer, ce qui se pratique dans l'Eglise catholique, depuis le temps où saint Paul citait sans scrupule les poètes païens Ménandre, Epiménide et Aratus, jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, où Léon XIII suit fidèlement,
(!) P. Ch. Daniel, Des Etudes classiques, etc., p. .393.
comme poète latin, les leçons d'Horace et d'Ovide, — saluant ses amis en des termes qui semblent venir tout droit des Fastes ou des Tristes :
Delapsa e Cœlo tiM Pieris una Sororum Frondis Apollineœ cingat honore caput (2).
Les réformateurs oseront-ils lire ce distique sans frissonner de la tête aux pieds? Et avec quel tremblement ils ont dû lire, voilà quelques mois, les deux vers latins par lesquels Léon XITI remerciait Tauteur de son portrait! En deux vers, deux fortes allusions au « paganisme » : une imitation des Géologiques, et une comparaison du peintre français avec le peintre païen d'Alexandre le Grand !
Notre programme est celui que formulait, il y a quinze cents ans, à l'aide d'une gracieuse comparaison tirée de l'Ecriture, saint Grégoire de Nysse, dans un discours à la louange de son frère saint Basile. Basile, le très pieux et le très éloquent docteur, apprit l'art du beau langage chez les classiques de la Grèce païenne ; Grégoire compare son frère adolescent à Moïse enfant. Moïse,, dit-il, fut élevé aux frais et sous la protection de la fille de Pharaon, une païenne, mais
(2) Ad Aloysium Rotelli, can. 1873.
nourri par sa propre mère. Ainsi Basile, en ses jeunes années, était formé par la sagesse profane (1), mais en demeurant fîlialement attaché au sein maternel de l'Eglise (2).
Nous ne saurions mieux dire : qui donc peut se flatter de mieux penser et de mieux faire ?
(1) *r;:ô T^ç ï^oi aopî^aç. Greg. Nyss. Opéra, t. III, p. 492.
(2) Plus de deux siècles et demi avant l'encyclique de 1853, le Ratio studiorum de la Gonnpagnie de Jésus admettait comme classiques les œuvres de ce même saint Basile, de saint Jean Chrysostome, de saint Grégoire de Nazianze et de Synésius (Voir Regulœ professoris humanitalis), les seuls qui aient écrit leur langue avec toute la pureté et la perfection antiques.
Nous avons insinué que les novateurs choisissaient assez mal leur temps ; mais avant de leur demander s'ils se rendent bien compte de Tépoque oij ils vivent, et nous avec eux, posonsleur une question préalable, indiscrète peut-être, mais qu'il est utile d'éclaircir tout d'abord. A qui s*adressent-ils? A qui en veulent-ils?
On voit bien qu'ils ont envie de guerroyer, d'entreprendre une croisade, de jouer au Pierre l'Ermite. Les croisades sont des entreprises pleines de gloire, de dangers et de mérites ; mais à une condition pourtant, c'est qu'elles se fassent contre des mécréants. Guerroyer contre des chrétiens soumis à leurs pasteurs et à l'Eglise, ce n'est plus une croisade : cela s'appelle d'un nom moins fier. En pareil cas, les chefs tiennent à leurs troupes ce petit discours, dont on ne
trouve aucun uiodèle chez Tite Live, ni chez Tacite, ni dans tout le Co7iciones : « Soldats, fonçons avec vigueur sur nos alliés. H ne s'agit point de courir sus aux Turcs, aux Maures, aux harbares d'Orient ou d'Occident; non, hâtonsnous de pourfendre nos compagnons d'armes. Après quoi, il nous restera peut-être du loisir pour attaquer les ennemis communs, si nous sommes encore de ce monde. »
Ce discours, ou cette traduction, nous ne l'imaginons point, à la façon de Tite Live; les soidisant croisés de la réforme classique déclarent sans détours qu'ils n'ont point à tirer l'épée ou la plume contre l'ennemi commun, qui est l'Université : « Il est vrai que nous n'avons pas visé directement l'Université (1). » Alors qui donc visent-ils directement ? A qui déclarent-ils la guerre? Que veulent-ils détruire? Ils veulent détruire les maisons d^éducation (c oii l'on suit la méthode païenne » ; il faut, déclarent-ils en toutes lettres dans leur ordre du jour, que « les familles chrétiennes... refusent de placer leurs enfants dans les collèges où l'on suit la méthode païenne (2) ».
C'est radical; c'est une manière, ou de hoycot-
(1) La Réforme des Eludes classiques^ p. m.
(2) Ibid., p. 1.
PAÏENS ET CHHÉTIEISS 15
tage, ou d expulsion manu indltari. Mais où sont les collèges où ron suit la inôtliode païenne? lesécoles qu'il faut supprimer, ou, ce qui revient au même, vider, priver d'élèves? De Taveu des réformateurs, ce ne sont point des établissements universitaires. Mais de l'aveu de tout le monde, dans aucun séminaire ou collège catholique dirigé par des prêtres, par des religieux, selon des règles approuvées par le Saint-Siège, on ne suit une méthode païenne. Alors, contre qui marchent donc ces braves? Malgré nous, force nous est de songer au digne chevalier dont Cervantes s'est fait l'historien, lequel s'en va piquant des deux, lance au poing, contre les moulins qui tournent, ou contre les moutons qui paissent dans lesmaigres campagnes de la Manche.
Ou bien, s'agirait-il vraiment, comme on le donne à entendre dans le même manifeste, de presque toutes les maisons d'éducation catholiques, y compris un grand nombre de séminaires, presque tous (1)? Supprimer, vider, hoycottei^ presque tous ces établissements, c'est une grosse besogne; les croisés nouveaux y suffiront-ils? Hoc opus, hic labor est, répondrait Virgile, avec un sourire.
(1) Ibid., p. IV.
Toiij(»urs est-il qu'ils ne s'en prennent point à l'Université. Pourquoi ? Parce que disent-ils, « l'Université ne dépend pas de nous(l) ». Mais, est-ce que par hasard les séminaires et collèges catholiques en dépendent? Depuis quand, et de quel droit? D'où vient cette souveraineté, ou cette juridiction universelle, ou cette mission et cette lourde charge, ou cette sollicitude de presque toutes les églises ?
Ce qui donnait le droit aux champions d'il y a quarante ans de proposer leurs idées et leurs réformes, c'est qu'ils revenaient de la croisade contre le monopole universitaire ; ils avaient forcé et à demi vaincu le monopole, en le harcelant vivement, de 1845 à 1851. De tels vétérans, couverts de poussière et de lauriers, viridi prœcincti tempora lauro^ méritaient des égards et pouvaient se croire autorisés à faire prévaloir leur avis en matière d'éducation.
Mais aujourd'hui, au moment oij les programmes de rUniversité et l'appât des diplômes tiennent tous les malheureux écoliers en haleine : 011 l'Université ne cesse d'expérimenter ses systèmes et ses utopies sur la jeunesse de France, comme sur une chose de peu ; où l'Université
{\) La Réforme des études classiques, p. m.
est, depuis quinze ans au moins, en train de ruiner les études classiques sérieuses et fécondes, de leur ôter ce prestige dont l'Eglise, gardienne delà tradition, les avait couronnées; où TUniversité impose aux futurs bacheliers une demidouzaine d'auteurs proscrits par TEglise ; c'est à ce moment-là qu'on part en guerre contre les classiques et qu'on menace de la ruine presque tous les établissements catholiques, en criant, sous leurs murs et dans leurs murs: « Païens I Païens ! » Ou ces prédicateurs trop bruyants oublient en quel temps ils vivent, ou ils ne s'en sont pas assez informés.
Oui certes, il serait un peu plus à propos de s'enquérir au juste quel est le christianisme des livres que V Instruction publique^ payée par l'Etat franc-maçon, impose aux apprentis bacheliers de France, depuis quinze ans; quel est le christianisme de Montaigne, de Rabelais, des Provinciales^ de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau, de Renan, devenus les nouveaux classiques de l'Université. Sur ces classiques-là, beaucoup plus dangereux que Virgile, même non expurgé, plus païens que Cicéron ou Cornélius Nepos, on garde un silence prudent et profond; mais on pousse des clameurs de haro contre les collèges très chrétiens; on crie que l'origine de tous nos maux.
c'est Cornélius Nepos et le pauvre Virgile; or> met à l'index et au pilori de l'opinion les maîtres catholiques ({m^mxQnilaméthodej^jaïenne. Que la jeunesse de France soit formée, dans les lycéesde l'Etat sans Dieu, en compagnie de Rousseau, de Voltaire, de Miclielet, de Renan, peut-être aussi de Zola (1); qu'elle étudie, selon des programmes qui ne sont pas rédigés « inconsciemment )), les Provinciales^ le Tartuffe^ voire les Confessions de Jean-Jacques, c'est grand dommage; mais le grand péril, l'unique péril social, c'est que, au lieu de traduire les Confessions de saint Augustin à des enfants de douze ans, on leur explique les fables de Phèdre ou les histoiresde Quinte-Curce! Fermez les écoles où, de la huitième à la troisième, on aurait l'audace de feuilleter un classique du siècle de Périclès ou du siècle d'Auguste. Sinon, je... Quosegol
L'Université fabrique ces Extraits au seizième, du dix-huitième, du dix-neuvième siècles, où Ton fait entrer ce qu'on veut, mais non ce qu'il y a de plus profitable à la foi et aux bonnes mœurs. l'Université multiplie les ouvrages d'histoire po-
(!'. En 1892, à la faculté de Toulouse, les candidats au baccalauréat eurent à traiter un sujet qui supposait une lecture assidue des romans pornographiques de ce malheureux candidat à l'Académie.
litique et littéraire, oii l'on travestit Fliistoire en pamplilet contre l'Eglise, ses dogmes, sesgrands hommes ; oii l'on glorifie 1789 et ses Pères ^ où l'on enguirlande de fleurs le « bloc » rouge de 1793 (1). L'Université, en cela, manque de réserve; mais Fulcère, le chancre de la société moderne, le voici : au lieu d'apprendre les proses rimées d'Adam de Saint- Victor, les élèves des établissements catholiques se chargent la mémoire de quelques malheureuses strophes d'Horace. Là est le mal; il faut y porter remède et
(1). Voici, à cet égard, une page instructive, signée: Maurice Souriau, chargé de cours, dans le Bulletin mensuel de la Faculté des lettres de Poitiers fmars 1891) ; « Si le baccalauréat n'existait pas, il faudrait l'inventer, pour forcer les maisons libres à faire connaîlre à leurs élèves des époques dont, sanscela, on ne leur parlerait peut-être pas, à coup sûr qu'on leur présenterait d'une certaine façon, et des œuvres que certaines gens placeraient volontiers dans l'enfer des bibliothèques : la Révolution par exemple, ou Voltaire, ou le Tartuffe, voire les Provinciales.
« Un de mes bons amis, la première année où il eut l'honneur d'interroger au baccalauréat, demanda le nom de l'auteur de la Marseillaise à un candidat dont il ne connaissait pas, mais dont il aurait pu facilement deviner la provenance, Sur le mutisme prolongé de l'élève, mon ami lui fit une seconde question encore plus simple : « Dites-moi le nom d'un orateur quelconque de « la Contituante ou de la Convention. » Le mutisme du patient continuant, mon ami refusa le candidat, avec regret, mais avec l'espoir que la leçon ne serait pas perdue. A la session suivante, tous les candidats connaissaient fort bien la littérature révolutionnaire. Moralité: Le baccalauréat a du bon. » — Et cet aveu aussi.
prompteinent ; sinon, nous sommes perdus; car V Imitation de Jésus-Christ l'a si bien dit, il faut couper le mal dans sa racine :
Principiis obsta; sero medicina pay^atur^ Cum mala per longas invaluere moras.
(L. l,ch. xiii).
et ce beau livre, le plus beau après l'Evangile, a raison.
Oui certes ; et V Imitation n'a pas tort de citer Ovide; car ces deux excellents vers sont de l'Ovide tout pur, un païen I \J Imitation ne va-t-elle pas devenir suspecte et entachée de paganisme ? Et qui sait? les hymnes du bréviaire en sont-elles bien exemptes? Saint Ambroise a écrit les siennes, par exemple JE terne rerum conditor^ en ïambes dimètres, qu'Horace avait employés; X Iste conf essor est du rythme saphique, comme l'ode Jam satis terris ; et Sapho n'était pas précisément une chrétienne ; le Je, Joseph^ célèbrent est du rythme asclépiade, sur le modèle de la prédiction de Nérée, un dieu marin à la barbe couleur d'azur. — Passons plus outre : les hymnes de l'Eglise sont émaillées de réminiscences classiques dont l'éclaircissement se trouve dans Y Appe?idix de diis; r Olympe figure dans les hymnes de l'Ascension et de saint Jean-Baptiste ; le Tartare^ dans l'hymne
de Quasimodo; VAverne, dans l'hymne des Confesseurs; le Stijx, dans une hymne de Saint Joseph, et les Sibylles jusque dans le Dies irœ. Les réformateurs osent-ils réciter leur hréviaire oulirele paroissien de leur diocèse?
Je ne mets pas en doute que les avocats du latin chrétien ne lisent assidûment les Pères et les Docteurs de l'Eglise latine (je ne parle pas d'Ausone, expurgé sans doute, à qui des Selecta Patrum accordent une place honorable près de saint Cyprien). Mais que d'allusions et de citations doivent les arrêter, les effrayer peut-être 1 Lactance, entre autres, ce « fleuve d'éloquence cicéronienne », comme Fappelle saint Jérôme, prouve qu'il était nourri de Y Enéide autant que du Le Oratore: les réformateurs frémissent sans doute quand ils le voient renforcer sa prose d'une tirade virgilienne; ainsi, quand il racontela mort de Galère, rongé par les vers, tombant en pourriture, et, au milieu d'atroces douleurs, criant comme Laocoon :
Clamores simul horr endos ad sidéra tollit; Quales mugitus^ fugit cum saucîus aram Taurus {!)...
(1) Voir De Mortibus pei^seculorum. cap. xxxm-xxw.
Mais que dis-je? la table de Pythagore ne seiit- «llepasle paganisme? Ce Pythagore était un païen fieffé. Et l'almanach, avec les noms païens des planètes? Et les jours de la semaine : Mai^tisdies^ Mercurii (lies . . . et les autres?
On nous pardonnera de pousser ainsi jusqu'à leurs limites naturelles les arguments des novateurs ; ils ont peur de V Appendix de diis, œuvre <l'un religieux dont le pape Clément XI estima la science et approuva hautement les travaux classiques (1). Mais qu'ils jettent donc un simple coup d'œil sur les biographies des auteurs à l'aide desquels l'Université forme les mœurs de la jeunesse studieuse ; r Appendix de dus est presque un manuel de piété, à côté des panégyriques dont l'Université embellit la mémoire de Voltaire, de Rousseau et de n'importe quel insulteur de Jésus- Christ.
Tout préoccupés qu'ils sont d'anéantir Tinfluence chimérique des Grecs et des Romains sur les élèves des séminaires et collèges catholiques, les réformateurs ne paraissent avoir cure ni souci deFinfluence trop réelle et très malfaisante de l'enseignement officiel : a Nous n'avons pas visé directement l'Université! »
(1) P. A. Cahour, Des Etudes classiques^ p. 178.
On a fait du chemin, depuis le temps, assez peu éloigné, oij des éducateurs catholiques sérieux, quoique partisans des classiques païens, protestaient avec une indignation énergique contre l'introduction, dans les programmes et les collèges, du Siècle de Louis XIV ; aujourd'hui, on ohlige les candidats au baccalauréat, des enfants chrétiens de seize ans, à louer Voltaire, à défendre Voltaire, à imiter Voltaire, avec « enthousiasme (1) ». Des hommes que le zèle dévore trouveraient là une belle matière à des catilinaires chrétiennes et à des mercuriales pédagogiques, plus opportunes que des chicanes puériles sur Minerve aux yeux bleus, ou sur les dangers épouvantables du De Viris illus tribus Urbis Romœ.
Et que dirait aujourd'hui saint Ignace de Loyola, s'il voyait les enfants de troisième con-
(1) Voici un sujet de devoir proposé, en juillet i892, parla Faculté des lettres de Bordeaux : « Lettre d'un jeune Bordelais à son père à la suite de la représentation où fut couronné le buste de Voltaire. — Description de la scène. — Éloge de Voltaire, considéré surtout comme défenseur de la liberté de conscience et des droits de l'humanité. — Importance que la littérature a prise avec lui dans les affaires du monde, — Critiques que l'on peut adresser à son caractère, à son patriotisme, et réponse à ces critiques. — Le jeune homme, plein d'enthousiasme pour l'œuvre commencée par Voltaire, veut contribuer à la poursuivre et à l'achever. »
damnés par les programmes officiels à traduire Térence, qu'il ne croyait pas susceptible d'être expurgé?
Quelques remontrances courageuses et fermes à rUniversité, qui déchristianise l'éducation et la démoralise, viendraient un peu plus à propos que des exclamations contre presque tous les collèges catholiques. C'est l'honneur du dernier congrès de Lille de s'en être rendu compte, d'avoir écarté une motion dans le sens de la malencontreuse réforme, et d'avoir adopté à l'unanimité le vœu suivant, présenté par M. de Margerie, vœu digne d'une assemblée d'hommes sages :
Le Congrès :
Considérant que le monopole des programmes et des examens, conféré par la loi actuelle àTUniversité de l'État, oppose un obstacle très difficilement surmontable à toute réforme qui ferait une part plus large à l'étude des auteurs chrétiens, grecs et latins, dans les classes;
Émet le vœu que les catholiques travaillent activement à obtenir la réforme de celte législation et la liberté sérieuse de l'enseignement à tous ses degrés.
Si les promoteurs de la réforme avaient ouvert les yeux, non seulement sur les tyrannies universitaires, mais sur l'état de choses actuel
en France, ils ne s'en iraient point, à deux cents lieues des frontières, occire des ennemis qui existent dans leur imagination. Certes, ce n'est pas eux qu'on accusera d'opportunisme en pédagogie : ils auraient pu mieux choisir leur temps, mais auraient-ils pu choisir plus mal? Les catholiques de France ne sont-ils pas déjà assez divisés? La confusion des idées n'est-elle pas assez complète, pour que l'on aille encore sonner dans leur camp cette diane aventureuse?
La question des classiques païens ou chrétiens, comme la question des anciens et des modernes^ comme les questions politiques, et en général toutes les questions de systèmes, oii les mots jouent un grand rôle, a le privilège d'échauffer les tètes, souvent de brouiller. des amis intimes. Agiter ces problèmes, c'est crever l'outre d'Éole, d'oîj s'échappent les tempêtes :
Una Eurusque Notusque ruunt creherque pro- Afyncus... cellis
Par ailleurs, si les agitateurs, au lieu de fixer l'horizon de leurs rêves, avaient pris le souci de regarder autour d'eux, ils auraient pu voir d'oii sortent les catholiques militants, en particulier les jeunes gens mêlés aux œuvres de charité et de dévouement, créateurs de patronages, visiteurs
des pauvres dans les Conférences, achetant, au prix de leur repos et de leur plaisir, le bonheur de se dépenser pour les petits, les souffrants, les déshérités. Ils sortent de ces maisons d'éducation où les prédicateurs de la réforme classique ne veulent apercevoir qu'une méthode païenne. Sans remonter bien haut, d'oii venaient, il y a vingt-cinq à trente ans, ces zouaves du Pape, •qu'on a si justement nommés les Chevaliers de ia chrétienté moderne ? Ces vaillants de dixhuit à vingt ans, dont un bon nombre portaient les plus beaux noms de France, avaient quitté la veille ou l'avant- veille de leur départ, Homère et Virgile, Horace et Tite Live, pour aller se ranger autour du Pontife-Roi ; après avoir traduit et appris par cœur le conseil d'Horace : Robustus <icri militia puer y.., ils le pratiquaient sans peur ni reproche. Un seul de ces collèges, oij l'étude des classiques était en très grand honneur, envoya cent cinquante de ses élèves combattre ou mourir pour Pie IX (1); et Pie IX disait un jour à Mgr Mermillod : « De tous les collèges de France, c'est celui qui m'est le plus cher; car
(1) Voir Un collège breton; l'Education des Jésuites autrefois et aujourd'hui, par Fernand Butel, 1890, p. 502-506. Liste des anciens élèves de Vannes ayant servi à Rome dans l'armée pontiticale, de 1860 à 1870.
PAÏENS ET CHRETIENS cl
aucun ne m'a donné autant de défenseurs (1). » Et pourtant, dans ce collège, l'admiration de^ V Enéide et de Virgile allait parfois jusqu'à l'enthousiasme : « Que de fois, écrit l'historien de ces heureux jours, à la simple lecture du second livre de VÉnéide ou d une oraison funèhre de Bossuet, ne nous levions-nous pas pour applaudir, arrachés à notre hanc et tout frémissants, comme devant la vision du beau immortel (2)1 » A quelque temps de là, ces jeunes « païens », après avoir communié comme les croisés de saint Louis, se battaient comme des héros d'Homère.
Si vraiment, selon ce que répètent les réformateurs, on ne faisait que des païens dans les collèges et séminaires catholiques, les ennemis clairvoyants de Dieu et de son Église laisseraient ce paganisme-là se propager en paix ; s'ils tracassent, persécutent et expulsent, c'est, ils le savent bien, que ces jeunes admirateurs de Virgile aiment Jésus-Christ de tout leur cœur et apprennent à défendre ses droits de toutes leurs forces. Que les réformateurs se laissent instruire par les expulseurs et laïcisateurs ; c'est le conseil d'un païen : Fas est et ab hoste doceri.
(1) Ibid., p. 240.
(2) Ibid. p. 428.
Qu'ils regardent ensuite d'un peu plus près, d'où viennent, en ce moment-ci même, les membres du clergé catholique, depuis le plus humble prêtre qui enseigne le Pater noster aux Chinois ou aux nègres, jusqu'au Pape actuellement régnant, qui puisa chez les Jésuites ses maîtres le culte de la belle antiquité :
Altrix te puerum Vetulonia suscipit ulnis Atque in Loyolœa excipit œde pium, etc. (1)
Il y a un an, lors de l'apparition de la brochure : Réforme des études classiques, nous recevions une lettre significative du doyen des professeurs catholiques de France, M. le chanoine Maunoury, l'illustre helléniste qui, pendant près d^un demi-siècle, a fait admirer très consciemment les « païens » à des générations de prêtres, de religieux, de missionnaires. Il nous communiquait en ces termes ses réflexions au sujet de la campagne entreprise contre le prétendu paganisme des séminaires et collèges libres :
Séez, le 7 février 1892.
... Il était vraiment pénible de supporter sans mot dire cette accusation injurieuse, lancée contre tout le clergé enseignant, de n'avoir donné à la jeunesse,
(1) Ad Josephum fratrem; de se Ipso.
durant trois siècles entiers, qu'une éducation païenne. Et, pour ne parier que du dix-neuvième siècle, où donc nos curés, nos religieux de tous Ordres, nos missionnaires, nos martyrs, nos évoques, élevés en païens ptir nous, dans les petits séminaires ou écoles ecclésiastiques, sont-ils devenus chrétiens ?
A. Maunoury, cJi.
« Oij donc sont-ils devenus chrétiens? » La question n'est pas compliquée, mais elle est embarrassante. Beaucoup plus embarrassante encore, lorsqu'elle se pose, non seulement pour notre pays, mais pour tout le monde catholique; car enfin, il y a peut-être encore quelque part des chrétiens dans le clergé; peut-être y en a-t-il encore à Rome, dans le clergé formé sous les yeux du Pape. J'ose croire que nos réformateurs en conviendront d'assez bonne grâce et sans trop se faire prier. Et cependant, à Rome, dans les séminaires ou écoles catholiques, on élève la jeunesse, pour parler comme nos réformateurs, « selon la méthode païenne ».
M. l'abbé E. Ragon, professeur à l'Institut catholique de Paris, le leur apprenait l'autre jour, en les exhortant à s'en aller « prêcher leur croisade à Rome » ; c'est en effet par là qu'on devrait commencer; l'entreprise serait hardie, mais le succès d'autant plus beau. A
cette invitation le docte professeur joignait les renseignements que voici :
Veut-on savoir ce qui se fait dans les séminaires d'Italie, ei notamment dans le premier des petits séminaires, dans le séminaire diocésain de la ville de Rome, dans le séminaire du Pape? Quelle quantité des œuvres des Pères y ajoute-t-on aux œuvres profanes de Cornélius Nepos, de Salluste, de Tite-Live, de Virgile, d'Horace et de Cicéron ?
— Rienl Pas un livre, pas un chapitre, pas une ligne, pas un mot. Rien, vous dis-je. Ce renseignement, que nos lecteurs trouveront peut-être intéressant, nous le tenons d'un prélat qui avait fait toutes ses études littéraires au séminaire romain. Au séminaire de la Propagande, on se contente d'ajouter aux auteurs profanes une version de saint Léon le Grand tous les samedis (1).
Qu'on nous permette d'appuyer et de préciser ces informations. Voici d'autres détails qui nous ont été fournis, il y a quelques semaines, par un professeur de V Apollinaire^ ou séminaire romain.
Rome, 4 mars 1893.
Mon Révérend Père,
Vous pouvez affirmer qu'à l'Apollinaire on n'explique pas d'autres auteurs que les classiquesjM^'e^.S'; pas un seul classique chrétien.
{D L'Enseignement chrétien, 1" février 1893, p. 86.
PAÏENS ET CHRÉTIENS 3î
Quant aux autres collèges, le mouvement suscité par Mgr d'Avanzo (gaumisme) est fini à l'heure qu'il est {è morto), sauf un très petit nombre de séminaires.
Même les Salésiens de Dom Bosco, qui éditent des classiques chrétiens, les ont laissés complètement de côté dans le collège qu'ils ont à Rome (1).
Quant aux Scolopies, ils sont encore bien plus^ éloignés que nous des classiques chrétiens.
Il est grand temps que les preneurs de la réforme classique aillent prêcher la croisade autour du Vatican ; qu'ils se hâtent ! l'ennemi est dans les murs de la Ville éternelle : Hostis habet muras.. ^ Festinate , viri !* . . Ce serait le cas de citer le second livre de V Enéide^ pour exciter leur zèle à sauver Rome... que dis-je ? à la convertir. Belle et grande œuvre ; mais, dans leur voyage vers Rome, en traversant les Alpes sur les pas d'Anni-
(1) Les Salésiens n'ont poiut^à Rome, de collège, mais un orphelinat, dans lequel ils dirigent une Ecole apostolique, comptant seulement quatre classes. Pour chaque classe, il y a un classique chrétien; si toutefois l'on peut donner ce nom à y Histoire sainte de Lhomond, et à V Imitation, expliquées,, l'une en sixième, l'autre en cinquième.
bal, en franchissant le Rubicon sur les traces de César, nous leur conseillerions de relire la lettre adressée par Léon XIII, le 20 mai 188o, au cardinal Parocclii : De studiis litterarum in sacro Seminario romano provehendis .
Dans cette lettre magistrale, et toute cicéronienne, ils trouveraient d'abord un modèle de bonne latinité; ils apprendraient ensuite :
1° Que Julien l'Apostat fut un persécuteur très habile et très criminel [callidisimum et plénum sceleiis consilium), pour avoir interdit aux fidèles du Christ l'étude des classiques païens; sachant bien que, par cette mesure, il ôterait au nom chrétien son prestige et sa gloire : nec dum florere christianuni posse nomen.
2° Que le clergé romain doit une application très particulière aux ouvrages des vieux Romains, maîtres du beau langage, et à ceux des Grecs, maîtres parfaits, in omni génère... nihit ut possit politius perfectiusqiie cogitari.
3^ Que l'Eglise catholique a toujours estimé et encouragé cette étude; que les Pères, eux aussi, ont cultivé ces lettres, autant du moins que leur époque le leur a permis : quantum sua cuique tempora siverunt.
4-0 Que l'un des plus signalés services rendus par l'Eglise à l'humanité, hoc sujnmum bene-
ficium, a été de sauver, ca grande partie, les œuvres des anciens poètes, orateurs, historiens de la Grèce et de Rome : Quod libros veteres poeta^ rum^ oratorum, historicorum^ latinos grœcosque magnam partent ah interitu viiidicavit.
5^ Que bon nombre de pontifes romains ont excellé dans cette science de la belle littérature ; par exemple, les papes Damase, Léon le Grand, Grégoire le Grand, Zacharie, Silvestre II, Grégoire IX, Eugène IV, Nicolas V, Léon X.
Sur quoi, notons ceci : que Léon XIII, dans cette lettre à l'iionneur des classiques grecs et latins, n'ordonne nulle part ni môme ne conseille l'étude des classiques chrétiens. Et ceci encore : tandis que nos réformateurs vont criant aux échos : La société se meurt, la société est morte, parce qu'on étudie trop, au collège, les classiques païens, et trop peu les classiques chrétiens, le Pape dit à ses séminaristes : « Appliquez vous à l'antiquité profane, donnez-y tous vos soins. »
Nocturna versate manu, versate diurna.
Et enfin, ceci : le Pape ne fait que cette seule mention de la littérature des Pères : « Il en est parmi eux, d'un génie assez puissant, d'une science assez grande, pour ne pas paraître de beaucoup inférieurs aux plus éminents des Ro-
mains et des Grecs de l'antiquité classique : Née in eis desunt qui tantum ingenio et arte valueriint ut veterum romanorum grœcorumque prœstantissimis non multum céder e videantur. — Entre ces deux façons de parler, de penser, d'agir, l'une, celle du Pape, l'autre, celle des réformateurs de l'enseignement, il y a une distance : les réformateurs s'en aperçoivent-ils?
Il n'est peut-être pas superflu d'ajouter que le grand et saint pape Pie IX, même après l'encyclique de 1853, ne cachait point son estime pour les anciens classiques; témoin, cette conversation avec des professeurs français , conversation recueillie par un des heureux interlocuteurs, M. Tabbé Y. Martin, professeur aux facultés catholiques d'Angers :
Au mois de septembre 1866, nous avions l'honneur — trois prêtres nantais — d'être reçus par Pie IX en audience privée. En ce temps-là, la brûlante querelle des classiques semblait à peu près éteinte.
(( Vous êtes professeurs? demanda le Pape.
— Oui, Saint-Père.
— Enseignez-vous dans vos maisons Virgile^ Horace et les autres?
— Oui, Saint-Père.
— Vous avez bien raison. Je ne suis point de l'avis de votre Monsîgnor Gaume. Il faut apprendre le latin chez ceux qui le savaient. Les évêques d'Ame-
rique m'ont consulté. Je leur ai répondu : « Faites donc comme faisaient nos pères ! » Ah ! autrefois, j'ai bien appris mon Virgile; je le savais par cœur! j'en sais encore quelque chose : ArTna virumque cano Trojœ qui prirnusab oris... Mais vous autres, Français, vous prononcez mal le latin. Ici, à Rome, nous le prononçons beaucoup mieux.
Et le bon Pape, avec son accent romain et sa prononciation romaine, répéta le premier vers de l' Enéide : Ar7na virumque cano Trojœ qui primus al) oris (1)..-
11 faut apprendre le latin chez ceux qui le savaient; telle était l'opinion de Pie IX, tel est Favis de Léon XIII ; c'est ropinion et l'avis de tous ceux qui savent encore un peu de latin et d'histoire.
(1) Revue des Facultés catholiques d'Angers, décembre 1881,, p, 142-143..
Autant la bonne volonté, les bonnes intentions, la bonne foi des réformateurs sont manifestes, autant leur oubli de l'histoire, de toute Thistoire, sacrée ou profane, est merveilleux. Mais il est merveilleux ; à telles enseignes qu'en lisant ce qu'ils publient, on est parfois tenté de formuler ce jugement, à coup sûr téméraire : « Est-ce qu'ils ne comptent pas un peu sur l'ignorance de leurs lecteurs? »
Naguère, sous la coupole du palais Mazarin, un immortel de fraîche date déclarait à ses aînés qu'il lisait peu, très peu; qu'il ne lisait presque jamais les ouvrages d'autrui. Les réformateurs des classiques, sans être académiciens, et probablement sans avoir envie de le devenir, ne pratiquent-ils pas la même abstention à l'égard des
livres qui les contredisent et de ceux qui leur fourniraient quelques notions sur le passé?
Nous aurions scrupule de conseiller à ces ennemis de l'antiquité classique la lecture de Lucien : Ilto; M lOTopiav auyYpa'^siv ; ni l'éloge de l'histoire par Cicéron dans le De Oratore. Mais ils pourraient, sans peine et avec profit, parcourir le huitième chapitre de la Lettre à l'Académie française. Fénelon, un de ces académiciens qui lisaient et qui savaient, termine par cette réflexion brève et profonde : « L'historien qui veut m'apprendre ce que je vois qu'il ne peut pas savoir, me fait douter sur les faits mômes qu'il sait. »
Disons-en autant de celui qui ne veut pas savoir, ou bien parce qu'il écrit avec des préjugés, sans écouter les dénégations ni les réfutations péremptoires ; ou bien parce qu'il copie à l'aveugle et sans contrôler. Nous ne classons les réformateurs dans aucune de ces catégories ; mais nous sommes désolés, pour eux, de les voir traiter l'histoire avec ce dédain, et transcrire des inadvertances qui sautent aux yeux.
Relevons d'abord quelques points de détail, avant d'aborder les questions plus générales et d'ensemble. Sur la couverture bleue de la Ré. forme des études classiques^ s'étalent en épigraphe deux contre-vérités qui, suivant la maxime de
Fénelon, font douter de tout ce que renferme ladite brochure; ce sont les deux phrases signées : P. Possevin et P. Groii. Nous n'aurions qu'à renvoyer les copistes de la brochure aux réponses données par M. l'abbé Landriot (1), par le P. Ch. Daniel (^j, par le P. A. Cahour (3), sur les> textes des PP. Possevin et Grou: car voilà quarante ans qu'on les copie; mais puisque l'on recommence, répétons qu'il y a là un double Irompel'œil. Les deux illustres jésuiîcs, dont on invoque l^'autorité à l'appui de la l'éfur.nc, auraient été fort étonnés de cette distinction lâcheuse.
4^ Le texte d'un discours du P. Possevin aux habitants de Lucques (discours qui ne se trouve point parmi les œuvres du savant ami de saint François de Sales) ji'a pas été compris par les réformateurs qui ont es,sayé de le ti*ailuire ; leur traduction est wn contresens ; ce discours «n'a pas et ne peut pas avoir le sens qu'on lui donne (4) ».
2^* Le P. Possevin n'a jamais eu d'autres sentiments à l'égard des classiques païens, que les sentiments de toute sa Compagnie.
(1) Examen critique, etc., p. 231-232
(2) Des études classiques, etc., p. 258-268 et p. 408-414,
{:ij Des études classiques, etc., p. 187-189 et Pièces jusiificatives, n" 2 ''4) P. CahoLir, des Etudes classiques, p. 188,
3'' (( En vérité, cette objection ne vaut [)as la peine d'être refutée, tant ranatliènie prétendu de l'orateur est en désaccord avec sa doctrine, longuement, savamment expliquée dans le plus célèbre de ses ouvrag^es ; Bibliothèque choisie, ou Traité des études pour l' avancement des scie?ices et pour la sanctification des peuples (1) «.
4" Le P. Possevin va jusqu à dire (jue les auteurs païens, étudiés avec les précautions en usage dans la Compagnie de Jésus, sont utiles, non pas seulement à la culture intellecluelle et littéraire de la jeunesse, mais encore (c à la formation des bonnes mœurs ». Ceux qui le citent, peut-êlre sans Tavoir lu, se doutent-ils de cesaiiirmations si peu conformes aux leurs (2)?
5" Le P. Grou (plus exactement Y abbé Grou, car il n'y avait plus de Jésuites lorsqu'il publia sa Morale) déclare positivement, dans le passage d'où l'on extrait la phrase mise en épigraphe, qu'il faut garder les classiques païens, et que rien
(1) P. A. Cahour lib. cit., p. 188.
(2) Les compilateurs de la Réforme des études classiques transcrivent des assertions de cette force : « Au jugement du P. Possevin, un des grands hommes de la Compagnie de Jésus, l'expurgation des classiques païens est dangereuse ou impos-
i sible. )■> (P. 62.) Preuve palpable qu'ils n'ont jamais ouvert un volume du P. Possevin et n'y ont jamais touché même du
[:bout du doigt. La troisième et la quatrième partie de la Bihliolheca selecia traitent précisément de cette expurgation.
n'est capable de les remplacer : « Je sais, dit-il, qu'on ne peut leur en substituer d'autres aussi utiles à la fin qu'on a en vue(i). » Est-ce clair? Les novateurs qui veulent leur substituer les Pères de l'Église ont-il lu cela? L'ont-ils compris?
6° Le P. Grou publia sa Morale en 1786, vingtcinq ans après la suppression des collèges de sa Compagnie en France; à l'époque d'un vrai débordement de « paganisme », renouvelé des Grecs par André Cbénier, ravivé par les Lettres à Emilie, et surtout par l'infâme Guerre des Dieux ^ entretenu (il faut l'avouer) par les histoires trop païennes du janséniste Rollin.
7** Le remède proposé par le P. Grou pour la guérison de la société française, en 1786, c'était, non pas la suppression des classiques grecs et latins, mais une étude plus sérieuse de la philosophie et de la théologie dans le clergé. Beau sujet de croisade, celui-là, môme en 1893!
8*" Le P. Grou était si peu l'ennemi des auteurs païens, qu'il employa huit ou dix années de sa vie à traduire Platon. Et de « cette philosophie de Platon qui est, selon J. de Maistre, la préface humaine de l'Évangile (2) », le P. Grou composa
(1) Morale tirée des Confessions de saint Augustin^ t. I, p. 105-106.
(2) Soirées de Sainl-Pélersboarg , V' entretien.
six beaux volumes français, dont Victor Cousin, une des puissances de l'Université, s'est fait des rentes et de la gloire (1). Tumens inani gracithis superbia ! aurait dit Phèdre ; Sic vos non vobis!.., aurait dit Virgile.
Sur la couverture de la prochaine édition (s'il y en en a une), espérons que l'on aura soin de biffer les noms des PP. Possevin et Grou, qui sont cloués à ce pilori, contre toute vérité et justice. Mais, à propos des PP. Possevin et Grou, n'a-t-on pas osé soutenir, au beau milieu d'un exploit d'huissier dépêché à la Revue des Faclutés catholiques d^ Angers ^ que, sur la question des classiques païens, « on trouve et on a trouvé de tout temps des idées très opposées », dans la Compagnie de Jésus (2) 1 Ceci est beaucoup plus qu'une erreur historique; c'est une accusation grave. Les « idées » que l'on doit avoir dans la Compagnie de Jésus, sur cette question, sont formulées par saint Ignace [Constitutioîis, IV' partie), et par le Ratio studiorum^ rédigé de 1584 à 1393, au temps du P. Possevin, sanctionné par deux Congrégations générales de l'Ordre. Adopter et exprimer des « idées très opposées » à celles de l'Institut, c'est se mettre dans un assez mauvais
(1) Voir Eludes, 1888, décembre, et 1889, janvier.
(2) Avril 1892, p. 571.
•cas; Ventura, le même Ventura qui voulut convertir Napoléon III aux classiques chrétiens, en sut quelque chose (1).
Les réformateurs qui s'appuient sur Ventura l'ont oublie.
Mais quand il s'agit de faits historiques, quels qu'ils soient, petits ou grands, leurs ouhlis ne se comptent pas ; ou plutôt on leur appliquerait volontiers cette arithmétique de Virgile :
Quant 'inulta in silvis autumni frigore ])riino Lapsa caduntfolia.
Nous nous reprocherions de ne pas donner ici, pour parler comme nos aïeux, un léger crayon de leur méthode historique. Prenons cette tirade sur notre dix-septième siècle :
Le dix-septième siècle!...
Sa gloire est factice, superficielle et fausse; les choses fort brillantes (2), tant louées au dix-septième siècle, n'étaient pas vivantes de la vie chrétienne.
Une époque vraiment grande doit être féconde :
(1) Le P. Ventura fut d'abord jésuite; mais comme ses idées n'étaient pas assez conformes à celles de l'Institut, il quitta la Compagnie. Après quoi, il adopta les idées révolutionnaires, qui furent la cause de son exil eu France.
(2) Quelles choses?
comment, dès lors, notre histoire, partie d'un si glorieux début (1), a-t-elle pu aboutir si vite aux hontes et à la décadence du dix-huitième siècle ! Le siècle de Louis XIV n'a pas été ce qu'on dit : il a été brillant, mais d'un éclat païen et menteur; au dedans il était pauvre et stérile, etc. (P. vi.)
Yoilà qui s'appelle écrire l'histoire à grands traits et à vol d'oiseau : il serait banal do vouloir démontrer que cette manière-là ne ressemble pas trop à celle d'un certain petit livre du dix-septième siècle, qui s'intitule : Discours sur f/iistoire universelle. Il est vrai que l'auteur de ce petit livre mit dix ans à le taire ; ce qui prouve combien ce siècle était « pauvre et stérile ». Pauvres gens, qui passaient dix ans à cjtmposer un volume stérile de quatre ou cinq cents pages !
Après quelques autres jugements rapides sur les temps modernes, de 1453 à 1833 (ô coïncidence î) on arrive à ceci :
Pour apprécier le caractère païen du dix-septième siècle, rien ne nous semble comparable aux pages suivantes, extraites d'un livre publié récemment par un grand admirateur de cette période de notre histoire, le R. P. Delaporte, delà Société de Jésus.
Le livre en question a pour titre : Du Merveilleux dans la littérature française sous le règne de
(1) Histoire partie d'un début?... Passons; mais quel début?
Louis XIV, Nous citons textuellement et sans commentaires.
Suivent quatorze pages du livre en question, mais qui ne sont pas du tout citées textuellement ; elles sont élaguées de notes explicatives qui gênaient peut-être le cadre typographique, et de plusieurs passages qui gênaient autre chose. Au surplus, est-il besoin de dire que nous ne réclamons point contre la citation, même fort incomplète, des quatorze pages, ni contre le titre qu'on nous décerne : « Grand admirateur de cette période de notre histoire ». Cette qualification n'a point l'air d'être mise là pour nous faire beaucoup d'honneur; mais c'est, en deux mots, un éloge immense; et nous nous estimerions bien à plaindre de n'avoir rien fait pour le mériter. Après tout, un grand admirateur du dix-septième siècle ne se trouve pas en trop méchante compagnie; il suffit, pour l'admirer grandement, de le connaître un peu; et, grâce à Dieu, voilà plus de trente ans que nous avons la joie d'y vivre, par la pensée et l'étude, dans la meilleure compagnie du monde.
Le dix-septième siècle est, avec le treizième, le grand siècle, Tapogée historique de la France; il réunit en un faisceau incomparable toutes les
grandeurs : les grands hommes, les grands clirétiens, les grands génies, les grandes œuvres. Grande science, grand courage, grandes pensées et grand bon sens : voilà le dix-septième siècle. Nous en sommes loin, en 1893. Le siècle de Louis XIV, qui s'acheva sur cette parole : « Dieu seul est grand! » mérite de grands admirateurs; il en a, et il en aura chez nos arrière-neveux, qui l'admireront encore.
Et nati natorum et qui nascentur ai) illîs ;
à moins que le bon sens [qiiod Deus avertat) ne baisse avec les bonnes études des classiques grecs, romains et français du siècle de Louis XIV.
Les pages qu'on nous emprunte en les mutilant, pour en écraser le « pauvre et stérile » dix-septième siècle, se résumeraient en quatre lignes : Au dix-septième siècle, dans une société très chrétienne, mais très grande admiratrice des vieux classiques, les souvenirs mythologiques se mêlent aux fantaisies littéraires et artistiques, aux fêtes, aux représentations du théâtre, et même aux feux d'artifice tirés en place de Grève, suivant les préceptes d'un jésuite, le P. Cl. Ménétrier.
Tout le monde le savait ; et, pour l'ignorer, il
faudrait arriver en droite ligne d'une planète sur la machine ronde oii nous vivons. Mais écoutons la moralité que les réformateurs travaillent à déduire de ces révélations effrayantes :
Rien ne prouve mieux qu'au dix-septième siècle la vie sociale n'était plus chrétienne ; rien ne montre mieux que la Révolution fut l'aboutissement social et politique de la Renaissance du seizième siècle, continuée par le dix-septième. (P. vm.)
Pour un peu, et s'ils osaient, ils citeraient Horace: Delicta mojorum immeritus lues!... Mais aidons-les à traduire en langue vulgaire leur philosophie de l'histoire : Si le dix-huitième siècle s'est achevé dans le sang, si le notre est en train de sombrer dans une boue épaisse, la faute en est aux statues que Ton plantait dans les parcs^ vers 1660 et 1680, au Pant/iewn mythicum du P. Gaultruche, à V Appendix de diis du P. Jouvency, aux allégories mythologiques que l'on peignait dans les salles du Louvre» hélas! comme on avait peint le Parnasse dans les Stanze du Vatican,
Les naïades qui, au dix-septième siècle, versaient de l'eau claire au milieu des jardins ou des places publiques, ont été cause que, sur ces places, tant de sang arrosa les échafauds
de 1793. C'est parce que les bassins 'des grandes eaux de Versailles furent ornés de divinités aquatiques, (jue la troisième République nage si péniblement dans le canal du Panama. Si l'impiété, l'atiiéisme officiel, la franc-maçonnerie et la juiverie remplacent aujourd'hu-i la monarchie chrétienne, c'est que Louis XIV, ses ministres, ses capitaines, toutes les légions de grands hommes de son siècle, évêques, religieux, théologiens et saints, n'eurent pas le courage
De chasser les Tritons de l'empire des eaux, D'ôter à Pan sa lliite, aux Parques leurs ciseaux.
Risum teneatis mQdiXWiioms» ne faisons point aux réformateurs Finjure de croire qu'ils ont découvert, les premiers, ces abîmes, et sondé ces profondeurs. Ils reproduisent, sans le savoir évidemment et sans le vouloir, les invectives d'un fidèle de Jansénius, de Quesnel et d'Arnaud ; car il est à remarquer que les disciples de l'évêque ■d'Ypres se distinguèrent, au dix-septième siècle et un peu plus tard, par leur zèle contre la mythologie décorative ou littéraire. Saint-Cyran, Nicole, Baillet le « dénicheur de saints », surtout Duguet, se voilèrent la face derrière les feuillets de VAugustinus^ rougirent par pudeur, crièrent au scandale, protestèrent contre cette
mythologie d'apparat, comme ils protestaient contre les décisions de Rome (1) ; — ce qui, pour le noter en passant, n'empêcha point le janséniste Nicole de traduire Térence, ni les Messieurs de Port-Royal de faire lire « à leurs jeunes élèves, dans des traductions françaises, certaines comédies de Térence et le quatrième livre de Y Enéide (2). »
Les réformateurs déclarent qu'ils ont cité nos quatorze pages, si écrasantes pour le dix-septième siècle, (( sans commentaires >k Par malheur, le commentaire existe ; ils Font fait euxmêmes, en retranchant les lignes qui précèdent et les deux pages qui suivent ; puis en biffant des alinéas fort instructifs ; en découpant tout un passage qui montre avec quel soin Richelieu, Bossuet, Fénelon, trois évêques dont un cardinal, enseignaient ou faisaient enseigner les c( Fables païennes » à trois jeunes princes très chrétiens; preuve certaine que ces trois évêques, assez intelligents, voyaient les choses d'un autre œil et 'sous un autre jour que les prédicateurs delà réforme classique.
(1) Voir Du Merveilleux dans la littérature française, sous le règne de Louis XIV, 1II« partie, chap. 1".
(2) P. Gh. Daniel, les Jésuites instituteurs de la jeunesse française, p. 126.
Biffer, c'était déjà établir un commentaire négatif; il en est un autre qu'on a laissé là par mégarde. Vers la fin de la citation, l'on a reproduit ces dix ou douze lignes, qui sont un commentaire positif:
Le christianisme existait avec ses dogmes au fond des âmes ; l'art chrétien représentait les symboles de la foi dans les nombreuses églises, mais aussi en dehors des églises et jusqu'au centre des palais. Louis XIV avait raison d'avouer qu'en lui il y avait (( deux hommes »; même au point de vue que nous traitons, sa parole estjuste. Dans ses antichambres, ses jardins, ses parcs, règne l'Olympe; mais dans ses appartements intimes il y avait, et en nombre, des images chrétiennes et pieuses, des crucifix. Ce roi, qui prenait pour les ballets de la cour tous les déguisements des Métamorphoses ^ « baisait avec respect le pavé de nos temples. »
Encensé de titres divins par des courtisans lettrés, il courbait la tête sous la parole d'un Bossuet, qui s'écriait en face du roi et de son entourage : « 0 dieux de chair et de sang! ô dieux de terre et de poussière ! vous mourrez comme des hommes (1) ! » (Etc.)
On a copié sans lire; j'en suis fâché pour les copistes. Ces lignes et les pages qui suivent, dans notre volume, et plusieurs autres chapitres,
(1) Du Merveilleux, etc., p. 24.
<lémontrent que la mythologie artistique ou littéraire ne nuisait en rien à la foi chrétienne et pratique. Au grand siècle, on était chrétien pour le sérieux de la vie ; mais pour les divertissements et les fêtes, on usait de ces vieilles allégories auxquelles on attachait autant de croyance ■et d'importance qu'aux contes de ma Mère l'Oie. Nos réformateurs ne sont pas sans doute sans avoir ouï parler du Virgile travesti. Si leur gravité s'est abaissée jusqu'à ces bagatelles, ils ont pu constater comme on riait alors des déités virgilienncs.
Si l'on employait les souvenirs mythologiques comme allégories, décors et costumes, c'était pour rire. Corneille, l'honnête marguillier, auteur de Polyeucte et de la Défense des Fables^ qui disait son bréviaire et créait des Cinna, des Pompée, des Sertorius, affirmait (et tout le monde avec lui) qu'il y a un temps pour toute chose, des •convenances, un langage, une parure. Le langage et la parure des temps de plaisir, c'était la Fable. Jamais les chrétiens du dix- septième siècle, n'auraient consenti à mêler aux spectacles, aux amusements, les images, les vérités, les souvenirs de la religion (1) ; ce respect des
(i) Voir Du Merveilleux^ etc., passiwi.
choses de la foi allait à l'extrême. Racine, qui assistait à la messe tous les jours, craignait de scandaliser les âmes chrétiennes en mettant sur le théâtre sa prophétie de Joad (1). En ce tempslà, aucun homme de lettres ni d'église n'aurait applaudi ces travestissements de l'Evangile qui s'intitulent : la Passion^ par Haraucourt, et les Drajïies sacrés^ par Armand Silvestre. Au dixseptième siècle, tout le monde aurait protesté, tout le clergé aurait réclamé, la Sorhonne aurait porté une censure contre ces profanations ; et la salle aurait été fermée par ordre du roi. Notre pays a changé de maîtres et de mœurs : Quantum mutatus ah illo !
Au dix-septième siècle, même après avoir -appris le Pantheiim mythicnm, on lisait l'Ecriture Sainte dans toute la haute société ; et Bossuet, à lui seul, avait distrihué au peuple 50,000 exemplaires du Nouveau Testament. La marquise de Sévigné, qui savait très bien la « Fable », ne perdait pas une syllabe des textes allégués par Bourdaloue, cet ancien professeur de rhétorique, grand admirateur de Cicéron. Condé, tout frais émoulu du collège et la tête remplie des auteurs païens, n'en fléchissait pas
(1) Voir la préface d'Jf/iahe.
moins le genou devant Dieu, sur le champ de bataille; et le bon La Fontaine, le plus « païen » et le plus insouciant des hommes, après avoir fait jouer la comédie à « Jupin » et à l'Olympe, pleurait ses péchés sous le cilice, comme Tabbé de Rancé.
Dieu veuille nous rendre des païens comme ceux de ce temps-là! — ■ Il y eut alors, je l'avoue, abus de mythologie, mais abus purement littéraire, dont le romantisme nous a heureusement débarrassés. Toutefois, appeler le dix-septième siècle, même au point de vue chrétien, un siècle « pauvre et stérile », c'est un abus aussi ; c'est abuser de la simplicité des lecteurs crédules. Siècle païen, pauvre et stérile ! celui oii, de toutes parts, éclate la floraison magnifique de la doctrine, de la foi, de la pénitence et de l'apostolat. (( Etrange paganisme, écrivait, il y a quarante ans, Mgr Dupanloup, que celui au milieu duquel on voit naître, au seizième siècle, cinquante-deux nouvelles congrégations et quatrevingt-dix au dix-septième siècle (1). »
Et parmi ces congrégations qui naissent en France au dix-septieme siècle, dans ce siècle païen et stérile, notons seulement : la Visitation,
(1) Lettre aux supérieurs, directeurs et professeurs^ etc. Orléans, 19 avril 1852.
les Bénédictins de Saint-Maur, TOratoire, Saint- Sulpice, les Eudistes, les Filles de la Charité et les Lazaristes, les Trappistes réformés, les Carmes déchaussés et les Carmélites de la réforme de Sainte-Thérèse, les Missions étrangères et les Frères de la Doctrine chrétienne... Siècle païen, que celui de saint François de Sales, de saint Vincent de Paul, de saint François Régis, de sainte Chantai, des bienheureux Pierre Fourier, Louis de Montfort, Jean-Baptiste de la Salle, de la bienheureuse Marguerite-Marie... Inutile de nommer les savants, les orateurs, l'innombrable légion d'auteurs ecclésiastiques et ascétiques : tout le dictionnaire y passerait ; et, sous ce torrent de noms glorieux, nos réformateurs relèveraient la tête pour soupirer : Siècle païen !
Un mot, un détail encore, qui démontre combien Paris était alors paganisé. L'historien de Paris, Germain Brice, écrivait, vers la fin du règne de Louis XIV :
Jusqu'en l'année 1610, on comptoit seulement vingt-quatre maisons religieuses de l'un et l'autre sexe, dans cette Ville ; mais à présent l'augmentation des monastères est montée jusqu'à cinquantesix pour les hommes et à soixante-et-dicc-huit pour les fdles : qui font en tout cent trente-quatre.
Ce qui fait connoître avec étonnement que Paris a vu multiplier ses Maisons religieuses, en moins d'un siècle, jusqu'au nombre de cent-douze, en comptant seulement les nouvelles (1).
Ce paganisme est assez édifiant, cette stérilité assez féconde, cette pauvreté assez riche. Mais les réformateurs ont découvert des documents d'une valeur particulière chez des auteurs dont la bonne foi est hors de soupçon ; ils s'appuient sur le témoignage de Danton et de Chazal, deux excellents chrétiens, comme chacun sait, deux •chauds amis des moines, deux partisans dévoués de l'ancien régime, pour prouver que « les moines », et en général tout « le dix-septième siècle », ont, par leur paganisme effréné, préparé de loin (oh ! de très loin) 89, 93, la prise de la Bastille et le triomphe de la guillotine (2). Autant vaudrait dire que ce fut un jésuite qui aiguisa les couperets de la Terreur ; car Fhon- >nête docteur Guillotin fut jésuite dans sa jeunesse.
A côté de ces autorités si respectables de Danton et de Chazal, nous sera-t-il permis de hasarder ces lignes de Sainte-Beuve, un libre-
(1) Description nouvelle de la Ville de Paris, édit. de 1706, i. II, p. 296.
(2) La Réforme des études classiques, p. l et passim.
penseur, mais (jui éliidia pendant trente ou quarante ans le grand siècle :
Plus on avance dans le siècle dit de Louis XIV, et plus la littérature, la poésie, la chaire, le théâtre, toutes les facultés mémorables de la pensée, revêtent «n caractère religieux, chrétien ; plus elles accusent, même dans les sentiments généraux qu'elles expriment, ce retour de croyance à la révélation, à l'humanité vue dans Qi pa)' Jésus-Christ.
C'est là un des traits les plus caractéristiques et profonds de cette littérature immortelle. Le dix-septième siècle en masse fait digue entre le seizième siècle et le dix-huitième, qu'il sépare (1).
Les réformateurs, qui ont feuilleté assidûment les Mémoires des régicides, ont eu aussi la bonne fortune de mettre la main sur les OEuvres de M. l'abbé Freppel, alors professeur à la Sorbonne, et ils y ont rencontré un morceau d'éloquence qui les comble de satisfaction, en partie. Nous exposerons plus loin, et avec d'autres documents, ce que le grand évêque d'Angers pensait des classiques grecs et romains. Bornonsnous ici à rappeler que, trois jours avant sa mort, Mgr Freppel invitait les professeurs des Facultés catholiques d'Angers à réclamer contre 3a propagande de la prétendue réforme classique
(I) Portraits liltéraires, t. II, Molière.
dans les collèges de son diocèse (1) ; et déplorons la malechance des novateurs qui, en remuant les trente à quarante volumes de Mgr Freppel, n'ont pas découvert l'admirable Discours sur le dix-septième siècle. L'orateur y affirme son « amour de choix et de prédilection » pour le siècle de Louis XIV, « ce siècle si français, si chrétien », durant lequel se manifeste avec tant de puissance et d'éclat « Talliance intime et profonde de la religion avec toutes les forces vives de la société française » ; oii le catholicisme, « après avoir lutté victorieusement au seizième (siècle), triomphe avec la nation, avec la monarchie, av«c la langue elle-même (2). »
Durant ce siècle menteur, païen, pauvre, stérile, (( la vie sociale n'était plus chrétienne ! » s'écrient les réformateurs, dans leur brochure revue et corrigée. Mgr Freppel parle autrement ; écoutons-le ; il n'a peut-être jamais élé plus éloquent :
Un siècle où la religion a exercé sur tous les esprits d'élite un empire souverain ; où, du trône à la chaumière, de la capitale aux provinces, sa voix
(1) Voir Revue des Facultés catholiques d'Angers, février 1892, p. 228.
(2) Œuvres oratoires de Mgr Freppel, t. I, pages 383-402.
n'a cessé de retentir, admirée de tous, respectée par tous;
Une époque de haute civilisation, de grande littérature, de véritable progrès, pendant laquelle, en dehors des dissidences de communion, on ne citerait pas (je parle de la France) une attaque sérieuse et directe, partie du milieu des sciences et des lettres, contre les dogmes de la foi ;
Où, bien au contraire, tout ce qui tient une plume éloquente, dans la magistrature comme dans les arts, à la cour et hors d'elle, tout ce qui manie une parole capable de remuer les âmes, célèbre à l'envi les grandeurs de la religion, ses gloires et sa beauté ;...
Où la tentative la plus hardie de l'esprit philosophique, s'arrêtant avec respect devant l'arche sainte de la doctrine, élevait contre soi-même, autour des vérités révélées, un mur qui lui semblait impénétrable au doute :
Ce siècle-là était-il un siècle de foi, un siècle religieux? Je laisse aux plus difficiles le soin de répondre (1).
Mgr Freppel à une autre manière de comprendre l'histoire et de Fécrire, que les réformateurs ennemis d'Horace, de Virgile et de notre grand siècle. La raison en est assez simple : Mgr Freppel parlait après avoir étudié ; et il avait étudié Fliistoire.
(1) Ibld., p. .'^99.
L'entreprise des réformateurs n'est pas seulement une conspiration cogilrc les « païens » : c'en est une contre Thistoire, et qui plus est, contre l'histoire de TEglise. Car enfin, en s'attaquant à ce qu'ils nomment le paganisme de l'éducation, ils ne s'attaquent pas seulement à un système quelconque d'enseignement classique, mais au système de l'Eglise catholique ; à un système toléré, approuvé, défendu, pratiqué par les docteurs de l'Eglise, par les Ordres religieux et le clergé, — non point à partir de la Renaissance, — mais depuis saint Augustin et saint Basile jusqu'à Charlemagne ; depuis Charlemagne jusqu'à saint Louis ; depuis saint Louis jusqu'à Léon X, et depuis Léon X jusqu'à Léon XIIL
Cette histoire ancienne de l'enseignement classique, tels et tels réformateurs ne paraissent pas même s'en douter ; ou bien c'est encore un de leurs oublis — peut-être un des moindres.