HISTOIRE ET PÉDAGOGIE
Les réformateurs des éludes classiques réforment aussi l'histoire. Nous avons fourni à nos lecteurs certains écliantillous de cette méthode expéditive, grâce à laquelle on marche à travers les faits et les siècles, comme par bonds.
En passant, d'un trait de plume, on biffe le dix-septième siècle : avec trois ou quatre adjectifs, on le cloue au pilori de l'humanité, parmi les âges menteurs^ païens^ pauvres et stériles, La légende dit que les morts vont vite : moins vite que les réformateurs, quand ils enjambent les époques, quand ils chevauchent à travers les do- ! cuments et la chronologie ; ils volent, glissent et passent,
Ceu fîamma per tœdas, vel Eurus Per siciilas equitavit undas .
Parfois ils rivalisent avec l'éclair; témoin cette demi-phrase qui donne le vertige : « La Révolution fut l'aboutissement social et politique de la Renaissance du seizième siècle, continuée par le dix-septième (1). »
Pourquoi font-ils dater la Renaissance du seizième siècle? Il serait indiscret de les presser sur ce point : cela dérangerait leur symétrie. Au surplus, dans le pauvre seizième siècle, ils n'ont vu qu'une seule faute sociale et politique : la Renaissance. Ils oublient, omettent, négligent un autre événement de quelque importance, qui s'appela aussi, hélas ! la Réforme; réforme qui bouleversa la chrétienté et qui roula sur l'Europe une avalanche d'erreurs, un déluge de crimes et d'épouvantables guerres : Bella^ hov' rida bella !
Mais non : tout ainsi que le grand mal social et politique de notre fm de siècle, c'est l'étude de Virgile dans les collèges chrétiens, tout de même, le grand fléau du seizième siècle, ce fut la Renaissance, « qui nous mène au paganisme,... au
(1) La Réforme des études classiques, p. viii.
sensualisme,... à ralhéisme, au matérialisme(l))), et probablement à plusieurs autres maux en isme, — y compris, selon certains réformateurs, le gallicanisme : bien que ce fils cadet de la Renaissance compte cent ans au moins de plus que sa mère. Les réformateurs ne s'inquiètent pas pour si peu : ils jouent avec les dates, à dessein de mieux faire entendre que la Renaissance du seizième siècle est et fut l'abomination de la désolation.
Songent-ils qu'ils ont été devancés; que, dès le matin du seizième siècle, leurs plaintes très véliémentes retentirent, par la voix d'un homme très puissant? Un homme alors se rencontra, qui livra rude guerre à la Renaissance, aux auteurs païens de l'ancienne Rome et au paganisme de la Rome des papes; il prêcha avec vigueur, avec fureur même, contre ces « inventions du diable » : il aurait voulu abolir tout cela, brûler tout cela. C'était le même apôtre qui, à Wittemberg, avait jeté au feu la bulle de Léon X. Luther fut l'ennemi très déclaré de la Renaissance littéraire, protégée et propagée par le Saint-Siège.
Qui, des humanistes du quinzième et du seizième siècles, ou de ces deux ennemis de Rome,
(1) La Réforme des études classiques, p. iii.
Luther et Calvin, souffla l'esprit de sensualismeet d'indépendance avec plus de force, de fracas et de succès? La Renaissance littéraire fut-elle vraiment plus coupable que la Réforme protestante? La « Révolution du pédantisme », pour parler la langue de Ventura, révolution grandissant, fleurissant, à l'ombre du Vatican et des sept collines, amoncela-t-elle plus de ruines sur l'Europe chrétienne, que la révolution d'orgueil sacrilège soulevée par le moine défroqué, abritant sa haine et ses débauches derrière les murailles de la Wartbourg? De quoi eurent le plus à souffrir la religion et les mœurs, au seizième siècle? ou de l'étude fiévreuse de Gicéron et de Virgile, ou de l'étude téméraire de la Bible ?^ Tous les classiques réunis, même non expurgés, ont-ils depuis dix-neuf siècles causé autant de ravages dans les âmes que les lambeaux du livre divin commentés par le moine pourfendeur et brûleur des classiques?
Intéressant problème, assez peu compliqué du reste : ne perdons pas notre temps à le résoudre. Mais d'où vient que nos réformateursn'ont découvert au seizième siècle qu'un désordre grave, aux conséquences plus graves encore, la Renaissance ? Autre problème du même genre. On fait grand tort à sa vue en regardant obstiné-
ment les objets d'un même coté et d'un seul œil. Par bonheur, le seizième siècle, le siècle maudit par nos réformateurs, a trouvé d'au 1res ju^res; d'autres historiens ont signalé cette période de la Renaissance comme l'une des plus fécondes, l'une des plus riches en trésors de science, de foi, de zèle, d'apostolat. Voici comment, vers la fin de cette grande époque, l'illustre commentateur de la Bible, Cornélius a Lapide, appréciait le siècle de la Renaissance :
Notre siècle surpasse, sans contredit, bon nombre de siècles qui ont précédé : par la science d'abord, et j'entends toute sorte de science ; par la culture des arts, parvenue aujourd'hui à une rare perfection : il les surpasse dans la guerre, dans la vertu, dans la religion, dans la sainteté (1).
Voilà de quoi surprendre les réformateurs qui écrivent l'histoire : mais pourquoi se mettent-ils, à tout bout de champ, dans le cas d'être surpris?
Certes, notre dessein n'est pas d'excuser les écarts de la Renaissance; certains partisans de la
(1) Commentaire du verset de l'Ecclés. vu, il. — « Pour trouver un temps comparable à celui-ci, il faut remonter jusqu'aux jours de saint Dominique et de saint François, jusqu'aux grands théologiens du treizième siècle; et je ne m'étonne pas si Cornélius a Lapide, qui voyait ces choses, met le temps où il vivait à côté de celui des Athanase et des Augustin. » (P. Daniel, Des études classiques, p. 225.)
Renaissance se permirent des écarts fâcheux et commirent des folies; je dirais volontiers des folies de jeunesse. Il y avait, dans cette exubérance de vie littéraire et artistique, quelque chose de ce « vin fumeux » dont parle Bossuet, qui tourne les têtes et fait trébucher au chemin de la raison. La Renaissance n'était par ellemême ni païenne ni chrétienne; l'Eglise s'en servit, plusieurs humanistes en abusèrent. Saint Thomas d'Aquin et le moyen-âge appelaient leur maître Aristote : le Philosophe ; les enthousiastes, à la Renaissance, firent de lui, et de Platon surtout, des demi-dieux : ce fut une exagération ; mais depuis quand l'exagération est-elle bannie de ce bas monde?
Combien de fois d'ailleurs les plus chauds admirateurs de l'antiquité classique ne furent-ils pas des chrétiens dignes de louange ! non pas seulement parmi les princes de l'Eglise, qui sont, je crois, hors de cause; mais parmi les simples gens de lettres. Sannazar, l'humaniste à l'imagination hantée des déités virgiliennes, Sannazar qui logeait les Dryades et les Néréides jusque dans son poème De partit Virginis, bâtissait sur une colline, non loin de sa villa, une église et un couvent en l'honneur de la Vierge Marie. On l'a nommé Vii^gile chrétien ; un Virgile qui prie dé-
votement la Mère de Dieu, la chante, lui bâtit des sanctuaires, cela se voyait sous le soleil de la Renaissance. OIi ! l'édifiant paganisme I
Aux réformateurs qui mettent la Renaissance et le seizième siècle au-dessous de tout, et entête de tous les fléaux, rappelons seulement ces quelques points d'histoire :
P Que la Renaissance ne date pas du seizième siècle : Pétrarque, le poète et le favori des papes d'Avignon, appartient au quatorzième siècle ; et depuisinnocent VI (1352), jusqu'à Paul 111(1534), tous les papes choisirent pour secrétaires et rédacteurs des Lettres apostoliques les humanistes les plus zélés à l'égard des classiques et de la forme païenne (1).
2"" Que la Renaissance ne fut pas « subie », mais adoptée par l'Église ; qu'elle eut pour protecteurs et promoteurs les papes Pie II, Nicolas V, Sixte IV, Innocent VIII, Léon X ; pour Mécènes, toute une légion de cardinaux et de prélats ; pour asiles, les universités où l'Église seule dirigeait l'enseignement et le contrôlait.
3** Que les pays sur lesquels la Renaissance jeta son plus vif éclat au seizième siècle, surtout l'Italie et la France, demeurèrent fermement ca-
(1) Cf. p. Cahour, Des études classiques, etc., p. 147.
tholiques ; tandis que des contrées assez longtemps rebelles à son influence, se livrant aux études et aux querelles bibliques ou théologiques, sombrèrent dans l'apostasie.
4° Que le seizième siècle, malgré la Renaissance, fut Tépoque des grands saints, formés à l'école littéraire des classiques de l'antiquité.
5° Que le concile de Trente, dont les Pères étaient, littérairement, disciples de la Renaissance, ne condamna point l'étude des auteurs païens, et que, dans les règles de l'Index, il fît grâce aux pires auteurs du paganisme; que, pour l'usage des lettrés, il toléra les plus scandaleux, propter sermonis elegmitiam et p7'oprietater)i[i).
6° Enfin, que la Renaissance continuait — avec entrain, passion, excès même — mais continuait les études classiques, en vigueur depuis le quatrième siècle de Fère chrétienne, et d'un bout à l'autre du moyen âge.
(1) Après avoir prohibé les ouvrages « qui res lascivas seu obscenas ex professe tractant », la règle Vile ajoute: « Antiqui vero ab Ethnicis conscripti, propter sermonis elegantiam et proprietatem peraiittunlur : nulla tamen ratione pueris prse- Jegendi sunt. »
Au seul nom du moyen âge, les réformateurs des éludes classiques triomphent : ils respirent à Taise un air plus pur, sans aucun miasme de paganisme, sans aucune poussière de livres païens ; pour eux, comme dirait le «. Cygne de Mantoue » :
Largior hic campos œther et lumine vestit Purpureo...
Mais écoutons-les ; ils s'élèvent sans effort à l'éloquence émue. Tout au long de la brochure bleue : Réforme des études classiques, les divers auteurs et orateurs anathématisent la Renaissance, pour avoir jeté dans les écoles, entre les mains et sous les yeux de l'enfance chrétienne, ces abominables œuvres des Cicéron, des Virgile, des Ovide, dont la jeunesse du moyen âge
savait à peine le nom. Bienheureux enfants du moyen âge : O fortunatos niminmî.,. Dans la brochure bleue, on entend Ventura supplier Napoléon d'imiter Gharlemagne... En quoi faisant? en repoussant les barbares, en écrasant les Saxons?... Oh ! foin de tout cela! En bannissant les auteurs païens, suivant l'exemple du grand empereur à la barbe fleurie ! Sire, « à l'exemple de Charlemagne », proscrivez les écrivains du siècle d'Auguste (1); et recommençons ensemble le moyen âge : Sic itur ad astra !
Détachons ce morceau de la brochure bleue :
Pendant toute la durée du moyen âge, réducation fut exclusivement chrétienne. Qu'en résultait-il? Ce qui résultera toujours de l'éducation, c'est-à-dire que, dès le berceau, les jeunes générations, nourries du christianisme, pénétrées du christianisme, élevées dans la connaissance, dans l'amour, dans l'admiration du christianisme, dans l'enthousiasme de ses gloires et de ses œuvres, transmettaient à la société ce qu'elles avaient reçu. Et la société était chrétienne, profondément chrétienne (2).
Plantons ici, avec tout le respect possible, un point d'interrogation. Personne n'admire plus que nous le moyen âge, sa grande foi, ses grands
(1) La Réforme^ etc., p. 46.
{2) La Réforme^ etc., p. 3.
hommes, ses grands peuples, ses grandes œuvres, surtout les incomparables Gesta Dei per Francos. Le moyen âge, entre autres sciences, savait croire, combattre, se repentir ; il affirmait sa foi et rachetait ses fautes par des larmes, du sang, de bons coups d'estoc aux ennemis de la croix, par de l'or qui se transformait en aumônes, en églises, cloîtres et autres merveilles. Mais les novateurs de l'éducation, qui lisent assidûment? selon leurs conseils, les écrits des docteurs et peut-être les bulles des papes du moyen âge, ne sont pas encore rendus sans doute aux écrits de saint Grégoire YII, de saint Pierre Damien, de saint Bernard. S'ils ont feuilleté les épîtres de saint Grégoire VIÏ, ils ont pu concevoir quelques doutes sur l'esprit chrétien du onzième siècle. Le grand pape se plaignait de vivre « au milieu de peuples en quelque sorte pires que les juifs et les païens (1) ». Les noms des Albigeois, de Déranger, d'Abeilard, éveilleront d'autres doutes ; il suffira de parcourir les vies des saints, au moins depuis saint Raymond de Penafort jusqu'à saint Vincent Ferrier, — même l'histoire de Jeanne d'Arc, — pour estimer que Vk^ei d'or remonte, selon toute apparence, à des temps plus reculés.
(1) Lib. I!, Epist. 49.
Si les réformateurs jettent un simple regard I sur la littérature française du moyen âge, je crains qu'ils n'en conçoivent certaines velléités' de relire Virgile et Horace, pour se rafraîchir et se reposer l'âme : car enfin (à part quelques épopées, deux ou trois Mystères très ennuyeux et deux ou trois historiens, Joinville en tête), les pages françaises écrites pendant la floraison des Croisades et des cathédrales gothiques ne sont pas tout à fait des traités de morale. Le Roman de Renard^ le Roman de la Rose^ les Fabliaux des contemporains de Boccace, les poèmes des trouvères, les satires de Rutebeuf contre les fils de saint Dominique, de saint François, ou contre les papes, toutes ces pièces a farcies », intitulées Patrenostres^ Ave, Ci^edo^ Confîteor (des titres bien chrétiens pourtant), ne sont point lectures de piété.
Depuis le paradis terrestre, l'âge d'or n'a existé que dans les beaux rêves des poètes, dans les plaines de la Bétique fleuries par l'aimable caprice de Fénelon, dans les beaux vers d'Ovide : Ver erat œternum... Mais le moyen âge n'en retrace qu'une pâle copie, très pâle elle-même ; et le moyen âge, très chrétien en vérité, pouvait néanmoins choisir comme devise générale le vieux mot de Térence : Bomo sum. Térence, du
reste, n'était pas un inconnu au moyen âge : nous Talions montrer tout à l'heure.
Durant ces siècles de foi et de combats, dans quels livres ceux qui étudiaient étudiaient-ils les belles lettres, les trois arts du triviiim? Quels étaient les classiques du moyen âge? J'ouvre la Réforme et je lis (p. 10) :
Dans les dix siècles qui ont suivi celui de saint Augustin, la méthode païenne a toujours été condamnée, moins par des paroles que par le fait le plus constant et le plus universel ; car, pendant une si longue période l'instruction de la jeunesse chrétienne ne s'est faite qu'à l'aide des classiques du christianisme.
Quelle méchante fée souffle donc à tout instant, chaque fois qu'il s'agit d'histoire, sur la plume des réformateurs ? Ce n'est point pour eux que Virgile a dit : Audentes fortuna pivat. Le fait le plus constant et le plus universel, c'est que l'instruction de la jeunesse chrétienne, dans les dix siècles du moyen âge, se commençait et se poursuivait à l'aide des classiques du paganisme. Nier ce fait constant et universel, ce serait nier le jour, en plein midi, sous un soleil de juin.
Et cependant, il en est encore d'assez imprudents pour oser nier — avec un aplomb qui dé-
passe toute audace, qui déconcerte la meilleure bonne volonté, qui ferait presque douter de la bonne foi, mais qui ne laisse absolument aucun doute sur une ignorance complète en ces matières. Au moyen âge, lisons-nous dans la brochure de la Réforme, « les enfants ne se formaient que par l'étude des Livres saints et des Pères de
l'Eglise Des auteurs païens, pas un mot; il n'en
était pas plus question que s'ils n'eussent jamais existé (i). » On ne peut pas être plus malavisé, ou plus mal informé : Des auteurs païens^ pas un mot!... Le fait le plus constant, le plus universel, c'est qu'on trouve les auteurs païens partout, on les étudiait partout, les preuves en éclatent partout; et partout, dans toutes les écoles du moyen âge, on pouvait écrire ce qui se disait, au onzième siècle, à l'école de Paderborn : Ici, à Paderborn, par les soins de notre pieux évêque S. Meinwerck,
Viguît Horatius, Magnus et Virgilius, Crispus ac Sallustius, Et urbanus Statius... {2)1
Quant aux classiques chrétiens, consultons ceux qui savent. Après avoir compulsé les docu-
(I) Z,a Réforme, etc., p. 11.
(2; Bollandistes, juin, t. I, page 529; Vita B. Meinwerci.
ments du moyen âge, examiné et transcrit les programmes classiques des plus beaux siècles du moyen âge, le P. Ch. Daniel affirme ceci, preuves en main :
Nous avons vainement cherché dans les programmes Tertullien, saint Gyprien, saint Ambroise, samt Augustin, saint Léon, saint Grégoire le Grand! C'est encore un point où Ton peut, sans contredit* s'essayer à faire mieux que le moyen âge, mais non se prévaloir de son exemple (1).
Telle est la conclusion de tous ceux qui ont examiné sérieusement, de près, en détail, nullement a priori, la question des classiques au moyen âge : tout le monde devrait s'en souvenir; voilà quarante ans qu'on le répète pour quiconque veut entendre. Il y a quarante ans, le P. Gahour plaignait ceux qui, par leur faute, l'ignoraient encore.
Le moyen-âge, disait-il, n'étudia le latin ni dans 1 Ecriture Sainte ni dans \qs Actes des martyrs Ses auteurs classiques furent les écrivains du siècle d'Auguste. C'est une chose trop bien prouvée pour y revenir (2).
Et cependant revenons-y, au moins en courant.
'f (1) 066- études classiques dans la société chrétienne, p 176 voir les trois chapitres iv, v et vi, p. 176-178. (2) P. A. Cahour, Des études classiques, etc., p. 2l5.
Un des oublis les plus communs, et, à notre sens, le moins excusable, chez les partisans des classiques chrétiens, c'est celui-là. Ils s'imaginent, grâce à une pieuse fiction, qu'on était chrétien au moyen âge, parce que les enfants du moyen âge, à l'ombre des cathédrales, sous les cloîtres gothiques, sous les trèfles, les ogives et les arceaux qui prient, feuilletaient saint Augustin, saint Jérôme, le vénérable Bède, et qui sait? Adam de Saint- Victor! pieuse fiction, pieuse erreur, mais
erreur profonde.
Dans les écoles bénédictines, dans les écoles épiscopales, et plus tard, dans les universités et dans les collèges du moyen-âge, jusqu'à Taurore de la Renaissance, les classiques furent Virgile, Horace, Ovide, Cicéron, Ésope, Stace, Claudien, Perse, Lucain... ; puis quelques poèmes modernes, entre autres Y Alexandréide de Gauthier de ChâtiUon, qui est le récit de Quinte-Curce, renforcé de mythologie (1). Pas un Père de l'Eglise; à moins qu'on n'appelle Père de l'Église le poète Prudence, dont il est fait mention dans un catalogue.
Lorsque Ventura invitait Napoléon III à jouei le rôle de Charlemagne éducateur, celui-là l'eùt^
(1) p. Daniel, lib, cit., p. l42. Cf. Mgr Landriot, le P. Cahour, l'abbé Ch. Martin, Ozanam, etc.
bien étonné qui lui eût dit, à brûle-pourpoint, au sortir du sermon : Les classiques que Je grand moine Alcuin faisait étudier, sous les yeux do l'empereur Charles, vainqueur des Maures et des Saxons adorateurs d'Irmonsul, étaient tout juste ceux que la jeunesse de France traduit, en l'an de grâce i837, par ordre de M. Rouland. Entre Alcuin et M. Rouland, il n'y a que peu de ressem, bances; mais il y a cette ressemblance-là ; Alcuin mettait entre les mains des clercs, parmi lesquels Charlemagne chantait au lutrin : Virgile Horace, Lucain, Aristote, Cicéron, et même Té- -ence (1); Térence si difficile à expurger! Térence lue les austères Messieurs de Port-Royal n'estinaient cependant pas trop relâché pour leurs ,)etites écoles!
j Après Alcuin, Gerbert. Gerbert. qui devait être 3 grand pape Sylvestre II, Gerbert, l'illustre colâtre de Reims et le maître du bon roi Robert :i/>ïeM^, expliquait, sous les murs de la basilique u sacre, près de la sainte ampoule, quoi"? pt Augustin ? saint Grégoire? saint Léon?...
ïl) V. le ch. „, de l'étude du P. Kleutgen : Veber die alten <i<Iieneuen5c/iu(«» Munster )s«Q r„, ■ veoer aie alten
Non pas; mais bien « les poètes Virgile, < Térence (lui aussi!) et Stace; les satiriques Juvénal, Perse et Horace, et le poète historien
Lucain(l). »
Est-il besoin de rappeler que, pendant le règne du roi très chrétien et très français, saint Louis, pendant que l'on bâtissait la Sainte-Chapelle, et que Ton guerroyait contre les mécréants et blasphémateurs du Christ, Aristote régnait sur la montagne Sainte-Geneviève et sur toute l'Europe savante ? Or, pour se préparer à l'étude d' Aristote, l'enfance studieuse devait d'abord h're et ficlm ens«memo2Ve Sénèque, Lucain, Virgile, Stace Horace, Perse, Martianus Capella, Ovide. — Le^ réformateurs crieront au scandale, en face d( cette litanie païenne; et pourtant, le lecteur d saint Louis, le frère et presque Témule de sain Thomas d'Aquin, Vincent de Beauvais, exigea' que l'enfance studieuse cherchât dans ces auteur moins des leçons de style que des leçons de m^ vole. Prohpiidorl J
Abrégeons. Si les réformateurs ont lu les œuvn du cardinal Pierre d'Ailiy, avec autant de soin qi rimmortel descuhridor Christophe Colomb, ils» auront découvert la liste assez longue des livi|||i
(1) Muralori, Antiq. italicœ, Diss, 43.
païens que Jes jeunes écoliers français avaient à déchiffrer, vers le temps où Jeanne d'Arc entendait ses voix sous^Je chêne de Domremy. S'ils ont feuilleté la Divine Comédie, ils auront admiré quel hommage Dante, le poète théologien, rend au poète de V Enéide. Virgile, c'est son Maître, celui de tous les gens d'esprit et de savoir, il maestro di eolor che sanno ; Virgile est le guide du Dante à travers les prisons divines de l'autre vie.
Ce qu'Aristote était alors pour la raison humaine, Virgile l'était pour l'imagination: je dirais presque pour le cœur. Virgile, a écrit Ozanam, entrait dans les écoles du moyen âge, |« sa quatrième églogue à la main »; il éttit presque chrétien, depuis que saint Augustin, (Lactance, Constantin, avaient salué en lui un écho des prophètes, ou mieux des sihylles, qui avaient annoncé le Sauveur du monde. On contait que saint Paul avait visité la tomhe de Virgile, et ,1'avait arrosée de ses larmes : légende peut-être ; ,mais le moyen âge, quand il s'agissait de Virgile! admettait volontiers les légendes. Et si ^W^ ,1'était connue de tous nos lecteurs, nous leur ,;^Bdirions celle du hon moine d'Armorique, saint -adoc, qui perdit son exemplaire de Virgile, ^eûna,pria, et retrouva ledit exemplaire dans le' centre d'un poisson, après avoir ouï une voix
céleste et ces paroles : « Espère ; je chanterai éternellement les miséricordes du Seig:neur. »
Délicieuse légende, qu'un chacun peut relire au tome troisième des Moines cf Occident.
Les moines, ne l'oublions pas, furent, au moyen âge, les conservateurs, les éditeurs, les bibliothécaires de l'antiquité classique. Nous leur devons les trésors littéraires d'Athènes et de Rome ; c'est à eux que va tout droit l'éloge reconnaissant que le pape Léon XIII adressait naguère aux intrépides et intelligents serviteurs de l'Eglise, en ces siècles de fer : « C'est, dit le Pape, danJ les communautés de moines et de prêtres, et là seulement, que les belles-lettres trouvèrent un asile, au milieu des troubles sans fin et de la barbarie ; personne ne l'ignore : nemo unus ignorât (1). » Pourquoi faut-il que les réformateurs des études classiques laissent croire qu'ils sont les seuls à rignorer? Pourquoi nous répètent-ils à satiété que renseignement des auteurs païens date du seizième
(1) Litterœ... de studiis litterarum, etc., 1885.
siècle : Depuis trois siècles ! . . . nous redit sans cesse la brochure bleue; tandis que, au moyen âge !...
Le moyen âge I le moyen âge ! nous crie-t-on. Hé oui ! le moyen âge ! mais encore faut-il le voir tel qu'il est : tout peuplé de chevaliers qui bataillent sous la croix, et de moines qui façonnent les fortes générations croyantes, priantes, vaillantes, en leur expliquant : Tityre tu joatulœ, et Arma virumque cano.
Au moyen âge, dans tous les pays d'Occident oh fleurit la vie monastique, notamment en Angleterre et en Irlande, en Italie, en France, en Allemagne, les classiques païens furent en grand honneur. Dans les salles romanes ou gothiques, sous le cintre et l'ogive que dominait la croix, on copiait, on lisait, on admirait, on imitait les vieux livres écrits au temps d'Auguste, quelques années avant la naissance du Fils de Dieu fait homme. Les moines cultivaient la littérature classique, à bon escient, pour développer leur intelligence, pour l'ouvrir du côté du ciel ; dans la grande école bénédictine de Ciuny, on lisait les païens, en vue de mieux comprendre et pénétrer plus à fond les divines Ecritures (1).
(1) « Libres Gentilium légère solemus, ut per eorum lectionem, majorem sacrae Scripturae intelligentiam nobis comparemus. » (Ziegelbauer, p. 645.)
Les moines qui défrichaient le sol, qui semaient le blé, qui plantaient la vigne, qui faisaient mûrir les moissons de la terre et les moissons éternelles de la foi, cherchaient profit ou repos chez les classiques de Rome, surtout chez le poète des Géorgiqiies. Même dans leurs voyages, ou dans leurs excursions apostoliques, prêtres et moines se souvenaient de ces belles choses ; tel moine, naviguant de l'île des Saints en France, ne pouvait se séparer de son Virgile ; tel autre saint religieux d'Irlande marchait au martyre après avoir « bu à la source de Castalie » et invoqué les Muses, comme Virgile (1) ; tel autre, en mourant, rêvait au bonheur de lire VHorteiisius de Cicéron (2) ; au commencement du huitième siècle, un des apôtres de TAngleterre y abordait avec un superbe exemplaire d'Homère (3). D'aucuns seraient presque effrayés aujourd'hui d'apprendre qu'un missionnaire du Japon emportât dans sa valise une Odyssée et une Iliade. Le moyen âge avait d'autres pensées. Ce missionj naire du huitième siècle devint archevêque de Cantorbéry; son successeur, saint Anselme, l'illustre prieur et écolâtre du Bec, exhortait ses
»(l) Montalembert, les Moines d'Occident, t. VI, p. 205. ^ (2) Id,, ibid., p. 204.
(3) P. Daniel, Des études classiques, p. 81. .
disciples à lire Virgile et les autres anciens, en laissant de côté les passages trop libres (1). On expurgeait les classiques chez les moines, comme on le fait dans nos maisons d'éducation catholique : et ce n'était pas une précaution inutile, quand on voit avec quel étrange engouement certains moines du moyen âge se jetaient sur ces lectures.
Les livres classiques garnissaient les bibliothèques des monastères (2) ; et, détail curieux, chez les moines il y avait un signe spécial pour demander, pendant les heures de silence, un livre païen au bibliothécaire : on « se grattait Foreille avec le doigt, comme le chien se gratte avec la patte (3) ». — La passion des moines pour l'antiquité classique ressemblait parfois à celle des humanistes de la Renaissance; plusieurs négligeaient les études très sérieuses et saintes pour celle-là. Alcuin exprimait, non sans cause, ce souhait à Tun de ses chers élèves : « Puisses-tu savoir par cœur aussi bien les quatre Evangiles que les douze livres de Y Enéide! (4). » Et saint
(1) Les Moines d'Occident, t. VI, p. 205.
(2) Id., ihid.f p. 201-206.
(3) a Aurem tangas digito sicut canis cum pede pruriens solet, quia nec immerito infidèles tali animanti comparantur. » (D. Martène, De antiq. monach. ritibus, lib. V, ch. iviii.)
(4) Ziegelbauer, p. 552.
Anselme eut la joie de ramener dans le droit chemin un jeune moine qui avait gaspillé ses belles années à imiter les Métamorphoses et les Bucoliques (1).
Il suffît d'ouvrir les vieux ouvrages littéraires, écrits dans les monastères du moyen âge, pour y voir éclater, enchâssées partout, les réminiscences païennes et mythologiques. Ce n'est pas au temps de Boileau, ou de Ronsard, qu'il faut aller chercher les expressions, les figures, les symboles de la poésie ovidienne et virgilienne : on les trouve, sept ou huit cents ans avant Boileau et Ronsard, dans les productions écloses à l'ombre des cloîtres. Au neuvième siècle déjà, l'on appelait, chez les moines, le blé Cérès^ le vin Bacchus^ la guerre Mars^ le feu Vulcairiy l'eau Neptune ;... bref, toutes les locutions du Gradus ad Parnassum. On retrouve ces oripeaux de mythologie jusque sur les Rouleaux des morts, que l'on s'envoyait d'un monastère à l'autre ; dès le huitième siècle, les moines fournissaient par avance des modèles (de très méchants modèles) à Ponce Ecouchard Lebrun.
Ce n'était pas pour eux seuls que les moines étudiaient les païens ; tout monastère était une
(1) P. Cahour, Des études classiques, p. 123-132.
école, une double école : celle des novices et celle des disciples du dehors, fils d'hommes libres ou de serfs. « Les écoliers y venaient de toutes parts, dit un moine, comme des abeilles à la ruche ; » et ces futurs moines, futurs hommes d'église, futurs hommes de guerre, se formaient aux belles façons de dire, aux nobles exploits, aux fières emprises pro aris et focis, en traduisant Virgile et Horace, — tout comme aujourd'hui, dans les séminaires et collèges catholiques. On commençait même cette étude beaucoup plus tôt qu'aujourd'hui : les enfants, au moyen âge, étaient initiés à la lecture d'Ovide et de Virgile « dès cinq ou six ans (1) w. Le moyen âge lettré était nourri de la plus pure moelle de l'antiquité classique ; et, comme Fa écrit fort judicieusement, avec ; preuves à l'appui, l'auteur des Moiiies d'Occident: ^ « L'étude attentive des monuments monastiques démontre... que les écrivains classiques étaient peut-être plus généralement connus et goûtés alors qu'ils ne le sont en France, à l'heure oii nous écrivons (2). » %
(1) Cf. p. Gahour, lib. cit., p. 132, etc.
(2) T. VI, p. 206.
Un fait beaucoup plus singulier, et qui certainement ne se reproduit plus à Theure oii nous écrivons(s'est-il jamaisreproduitdepuislaRenaissance?),, c'est que l'on vit, au moyen âge, des religieuses rivaliser d'ardeur avec les moines pour les classiques païens. Les compilateurs de la brochure bleue ont-ils jamais rencontré le nom de l'admirable religieuse de Gandersheim, Hroswitha, dont les drames et comédies latines ont fait l'étonnement des érudits modernes (1)? Les compositions dramatiques de Hroswitha révèlent une connaissance approfondie de Virgile, d'Horace, de Plante et de Térence (2). Il serait, je crois, bien inutile de chercher quelque chose de semblable dans les couvents du dix-neuvième siècle, dans ceux-là mêmes oii les religieuses savent le latin, — car il y en a encore, Dieu merci! Et nous ne saurions oublier ici que la vénérable
(1) Cf. Philarète Chasles, Revue des Deux-Mondes^ 1845, t. XI.
(2) V. d'Acheri (P. Cahier), Si le christianisme a nui aux sciences. {Annales de philos, chrét., t. XVII I et XIX.)
Fondatrice du Sacré-Cœur, madame Barat, toute jeune encore, lisait Virgile et traduisait Homère. Elle n'en devint pas, que je sache, moins bonne chrétienne.
Si, au moyen âge, quelqu^un se fût avisé d'une Réforme des études classiques, et, pris d'un beau zèle contre le paganisme de l'éducation, s'en fût allé dire aux moines : « Vous expliquez les païens, vous formez des païens, vous êtes presque de^ païens vous-mêmes !... » les moines auraient d'abord souri de ces apostrophes, et ils auraient fini par répondre au novateur : Ce que nous faisons s'est toujours fait dans la sainte Eglise catholique.
— Mais les Pères de l'Eglise?...
— Les Pères de l'Eglise, latins et grecs, ont été formés à Téloquence, les uns par des païens vivants : saint Basile et saint Jean Ghrysostome suivirent, à Antioche, les cours du païen Libanius ; les autres...
— Mais les Pères ont protesté vivement contre
la lecture des païens ; saint Augustin, par exemple, saint Jérôme...
— Et saint Basile aussi, peut-être ! Quoi qu'il en soit, j'espère que vous avez lu son Discours aux jeunes gens sur l'utilité de la lecture des livres profanes ; sinon, je vous y exhorte vivement, comme saint Basile, vers la fin de sa carrière, exhortait vivement les jeunes gens à lire Platon, Socrate, Prodicus, Homère, Hésiode, en y cueillant des fleurs de beau langage, ou même des fruits de vertu. Vous vous souvenez sans doute de l'oraison funèbre que prononça, sur la tombe du même saint docteur, à Césarée, son illustre et saint ami Grégoire de Nazianze ; détachons-en seulement quelques lignes ; Grégoire parle de Tétude de la science profane, païenne^ que certains chrétiens méprisent à tort, « croyant, dans leur ignorance, qu'elle est pleine de pièges et de dangers, ou même qu'elle éloigne de Dieu ». Il répond à ces craintes inutiles, puis il ajoute :
Bien plus, cette science nous aide à servir Dieu ; ses imperfections nous introduisent à la connaissance des choses les plus excellentes; son inflrmité fortifie notre foi.
Il ne faut donc pas mépriser cette science, comme le voudraient quelques-uns : gens à courte vue et sans aucune culture, qui désirent que tout le monde
leur ressemble pour mieux se cacher dans la foule et échapper ainsi au reproche d'ignorance (1).
Ces rudes leçons que le grand docteur adressait aux chrétiens du quatrième siècle, « sans aucune culture », nous les reproduisons uniquement pour mémoire, et ne prétendons les appliquer à personne. A personne non plus nous ne voudrions appliquer le blâme de saint Grégoire le Grand contre des chrétiens scrupuleux qui n'osaient apprendre les lettres profanes. Cette crainte, disait l'illustre pontife, est une tentation, un artifice de l'enfer (2) î
— Mais il y a des Pères de l'Eglise qui ont parlé contre les auteurs païens.
Oui, certes. Les Pères de l'Eglise se sont élevés contre les excès, les abus des classiques païens, comme ils se sont élevés contre les excès les abus, même des meilleures choses ; même de ce jus de la vigne qui réjouit le cœur de l'homme, et qui produit d'autres effets moins recommandables. Saint Augustin a regretté les larmes que,
(1) Orat. 43. Edit. Migne, t. H, § 778. — àXXà axatoyç xal
(2) In I Reg. 1. V, c. m. T. V, édit. Migne. A nonnullorum cordibus discendi desiderium maligni spiritustollunt... Aperte quidem daemones sciant quia, dum saecularibus litteris ins- Iruimur, in spiritualibus adjuvannur...
dans sa jeunesse, il versa sur les malheurs de- Didon ; il regretta, lui et plusieurs autres, le temps perdu en des lectures frivoles, les fautes^ oii mènent les lectures coupables. Mais saint Augustin, dans la Cité de Dieu^ traite Julien l'Apostat de persécuteur, pour avoir interdit aux chrétiens l'étude et l'enseignement des lettres profanes. Tous les grands hommes de l'Eglise ré-clamèrent hautement contre cette loi scolaire, que Julien appelait déjà d'un nom bénin : « Liberté d'enseignement)). Ils sont libres! disait cet hypocrite, qui devait avoir une si nombreuse postérité I
Mais les Pères n'ont jamais proscrit les lettres païennes, dans un temps où elles offraient de bien autres séductions, de bien autres inconvénients qu'en l'an de grâce 1893. Saint Augustin, converti, faisait lire à ses élèves, chaque soir^ en la villa de Yerecundus, la moitié d'un livre de Virgile : Dimidium volumen Virgilii (1). Dans la Gité de Dieu (2), saint Augustin écrit l'éloge de Virgile ; et il constate sans regret, sans inquiétude, que les tout petits enfants lisent ce grand poète, le plus illustre, le meilleur des poètes :
(1) Lih. de Ordine, I, 8.
(2)L. I, ch. m.
PAÏENS ET CHRÉTIENS 9t
VircjUiuin qiiem propterea parvuli legimt, ut videlicet poeta niagnus^ omniumque prœclarissimus atque optlmus... Voilà des louanges que nos réformateurs n'oseraient jamais signer : toutefois j'ose croire qu'ils les ont lues et relues, en feuilletant saint Augustin, car saint Augustin y revient et y insiste. Dans les Corifessions, il raconte que y Hortensius de Cicéron ramena son cœur vers Dieu, purifia ses pensées en les élevant au ciel (1). Dans son ouvrage De Doctrina christiana (2), il invite les jeunes gens vertueux et pieux, adolescentibus timentibus Deum^ beatamque vitam quœrentibus^ à prendre chez les païens tout ce qu'ils ont de vrai, de bon, de beau, comme les Israélites empruntèrent aux Egyptiens leurs vases d'or et d'argent. Sur quoi saint Augustin cite, avec éloquence et enthousiasme, l'exemple de saint Cyprien, de Lactance, de saint Optât, de saint Hilaire, d'une foule d'autres saints personnages, multi boni fidèles nostri, s'en allant vers la Terre promise du ciel, tout chargés de l'or, de l'argent, des étoffes précieuses et autres riches dépouilles du paganisme littéraire.
Saint Jérôme, comme saint Grégoire de Nazianze, blâmait les prêtres qui négligeaient
(1) Lib. III, ch. IV.
(2)Lib. II.
l'Evangile et l'Ancien Testament (omissis Evangeliis et Prophetis), pour lire et chanter des poèmes peu chastes qui salissent le cœur; mais, au même endroit, saint Jérôme affirmait que les classiques sont ?iécessai?^es à l'éducation de Fenfance : id quod in pueris necessitatis est (1). Les réformateurs ne jugeront-ils pas ce mot necessitatis hien hardi, ou du moins bien éloigné de leur propre langage? Saint Jérôme ne va-t-il pas aussi leur devenir suspect? D'autant que saint Jérôme, si on veut bien le comprendre, n'est pas loin de croire l'usage des païens /lecessai7'e aux prêtres lettrés, aux apologistes de la foi. Pour son propre compte, il y puise à deux mains; et si les réformateurs lisent quelquefois ses écrits, ils ont dû voir qu'ils sont partout émaillés de citations païennes : saint Jérôme enchâsse, de ci et de là, dans ses périodes très chrétiennes une perle de Cicéron, d'Horace, de Virgile....
— Il en fut vivement blâmé par ses contemporains.
— Par de graves ou de pieux catholiques? Oh! non; mais bien par le rhéteur Magnus et par le moine Rufîn, devenu le défenseur de Faventu-
(1) Epist. 21, ad Damasum.
reux Origène. El vous vous souvenez de la fière leçon qu'il leur donna : Vous vous scandalisez, leur écrivit-il, de ce que je cite les profanes! mais 1° Moïse, les Prophètes, les écrivains les plus admirables de l'Eglise grecque ou latine, l'ont fait avant moi; 2"^ saint Paul, « le chef de l'armée chrétienne », cite les poètes grecs Epiménide, Ménandre, Aratus, et cette inscription rencontrée par hasard sur un autel d'Athènes. Donc, je puis comme eux ramasser dans le torrent ces cailloux, dont je garnis ma fronde (1).
— Mais saint Jérôme fut battu par un ange, pour avoir trop aimé Cicéron.
— Oui, en songe (2). Et saint Jérôme eut tort, si vraiment il fut, à telle ou telle époque de sa vie, plus cicéronien que chrétien. Saint Jérôme était, nous le savons de lui-même, tout plein de Virgile, d'Horace, de Cicéron ; et malgré cela, il fut un chrétien admirable, un terrible ennemi des ennemis de Dieu. Et saint Jérôme, sur ses vieux jours, à Bethléem, après avoir traduit les divines Ecritures, se délassait en expliquant Cicéron et Virgile à de tout jeunes enfants.
Lui, l'interprète de la parole sacrée, brisé par
(1) Epist. 83, a(Z Magnum.
(2) £pist. 18, ad Euslochium.
les jeûnes et par des austérités effrayantes, il traduisait Virgile, en face de Tétable où naquit i'Enfant-Dieu. Qui sait? peut-être après avoir relu pour la centième fois la prophétie d'Isaïe sur la Vierge et l'Emmanuel, ce vieil athlète du Christ se donna-t-il souvent la douce jme de relire encore avec ses petits élèves la IV« églogue de Virgile :
Jam redit et Virgo...
Magnus ah integro sœclorumnascîtur ordo.
Que de touchantes, pieuses, sublimes réflexions il y avait à faire, là, près du coin de terre où la Vierge avait enfanté le Sauveur, où Jésus, dans la crèche, avait reconnu la Mère immaculée à son sourire : Incipe, parvepuer... Ces réflexions, tout professeur catholique les fait quand il explique FEglogue à Polhon; après le mot à mot, la traduction de chaque vers, les notes historiques, grammaticales, httéraires, le professeur catholique pose là son livre, et dit, lui aussi, comme Virgile : Paulo majora canamits. Et alors, selonleprécepte de l'illustre P. Jouvency, l'auteur « profane et païen » devient, par les lèvres du maître chrétien, le a prédicateur de Jésus- Christ (1) ».
(1) Ratio docendi, ch. i, art. 3.
Saint Jérôme, docteur de TEglise, traducteur •des saints Livres, adversaire intrépide de toute erreur et liérésie, enseignant Virgile et les autres classiques à des enfants chrétiens, près de la crèche du Sauveur, quel heau modèle, et quel digne patron pour le prêtre, pour le religieux, chargé d'éclairer les jeunes intelligences chrétiennes, de les former au bon goût, de leur faire sentir, admirer, approfondir les merveilles du génie humain, en face du crucifix qui préside à la «lasse et qui la bénit!
Ce n'est pas ainsi que les réformateurs entendent les choses. La vue d'un cruciflx suspendu au-dessus de la chaire, d'où le professeur traduit les Géorgiques du Cygne de Mantoue, et les Odes du poète de Tibur, les étonne, les révolte. La récitation du Veni, Sancte Spiritus, avant une lecture, une version, un commentaire philologique ou littéraire d'un classique, cela leur semble presque (je n'invente pas), une «sacrilège plaisanterie ». Mais ici, il faut transcrire ; si nous ne donnions qu'une pâle analyse, on nous accuserait d'avoir mal lu ; or, toute analyse serait pâle. Prier, avant d'expliquer Virgile, sous un crucifix.
C'est, comme on l'a dit, implorer le secours du Samt-Esprit, pour faire mieux réussir l'œuvre de Satan ;
C'est l'eau bénite jetée sur une idole;
C'est la croix surmontant une salle de spectacle^ ou plantée sur un tas de boue (1)...
Et les professeurs... Des chrétiens et même des prêtres, transformés en vrais pharmaciens de Satan (qui) préparent, sans s'en douter le poison qui tue lajeunesse : vrais cuisiniers de Satan et vrais bourreaux de Satan, ils la lui immolent (2).
Pauvres petits, hachés menu comme chair à pâté, par des ogres inconscients, par des monstres odieux pareils à celui de la Chanson de Saint-Nicolas : mais bien plus scélérats, puisqu'avant d'empoisonner la jeunesse avec le venin de Virgile, ils disent à Dieu : Da nobis^ meodem Spiritu, recta sapcre !
Nous ne pouvions, croyons-nous, mieux entamer le chapitre des oublis pédagogiques oij se laissent tomber et choir certains novateurs, qu'en reproduisant ce morceau choisi. Et nous nous demandons bonnement quel crédit peuvent obtenir des arguments pédagogiques, enguirlandés de telles prosopopées. Les arguments sont principalement des figures de rhétorique (de la vieille rhétorique, celle de Marmontel); ce sont des invectives, des apostrophes, tourbillonnant à
(1) La Réforme des éludes classiques, p. 7.
(2) Ibid., p. 21.
grand bruit autour de la sempiternelle équivoque du paganisme : les auteurs païens et le paganisme, c'est tout un; il n'y a chez les auteurs païens que libertinage d'esprit, sensualisme, nourriture des démons : expliquer les auteurs classiques, c'est couler toute l'éducation da7is le moule païen. — Et vingt autres formules, éclatant avec fracas, sans dégager beaucoup de lumière.
Certes, nous ne nous ferons point ici les apologistes des païens et du paganisme; pas plus •que, dans les séminaires et collèges, nous ne proposons les auteurs païens, orateurs, historiens, poètes, philosophes, comme des docteurs de théologie ou des prédicateurs de morale. Mail nous soutenons que la religion païenne et la litté'^ rature classique sont deux choses, et que l'ensei* gnement de celle-ci ne coule point les âmes bapi* tisées au moule de celle-là. Dans les séminaires et collèges catholiques, élèves et maîtres savent que ces grands génies ont été presque toujours de très petits hommes, et que, malgré leur science, leur raison, leur connaissance manifeste de hautes vérités, «Dieu les a livrés aux passions de l'ignominie (1) ». Toutefois leurs ouvrages,
(1) Rom. 1, 26.
ceux qui sont devenus classiques, sont les modèles du beau littéraire, les chefs-d'œuvre de la pensée, non païenne, mais humaine : le beau littéraire, la pensée, le langage des orateurs, des historiens, des poètes, des philosophes, ne sont point l'apanage du paganisme : c'est l'apanage de l'humanité. Ce sont des choses humaines, dans le sens le plus noble de ce mot ; voilà pourquoi on les nomme hiimaniores litterœ.
Voilà pourquoi les Pères grecs et latins ont protesté si fièrement contre la persécution littéraire de Tapostat Julien ; pourquoi enfin saint Grégoire de Nazianze n'hésitait pas à réclamer les ouvrages classiques, comme un véritable don de Dieu aux hommes. Les belles-lettres, disait le saint docteur, sont « un legs du Verbe de Dieu; elles appartiennent à tous les hommes raisonnables... Pour moi, je n'ai rien de plus cher après les biens du ciel et les espérances de l'éternité (1). »
Vigoureuses paroles, qui surprendront encore les artisans de la réforme, aux yeux desquels toute l'antiquité païenne est corruption et « abîme de corruption (2) ». J'ose néanmoins espérer
(l)Orat. IV. Edit. Migne, t. I, § 132 et 135.
(2) La Réforme des études classiques p. ir. ^ " *"■
qu'ils ont lu, plus d'une fois, dans TEcriture Sainte, dans l'histoire des Machabées, les louanges magnifiques prodiguées par l'écrivain sacré au peuple romain, à ses lois, à sa puissance k ses vertus politiques (1). J'ose espérer aussi qu'en lisant les saints Pères, ils ont rencontré un assez bon nombre de maximes comme celle-ci, de saint Augustin : « La philosophie des païens renferme des préceptes de morale d'une très grande utilité » (2) ; et comme cette autre, qui est de saint Augustin encore : « Consultez le livre de Gicéron : De republica ; voyez quels éloges il donne à la frugalité, à la continence, à la chasteté conjugale, à tout ce qui regarde la pureté des mœurs (3). »
Qu'ils relisent surtout l'excellent discours de saint Basile sur la Lecture des livres profanes; ils verront comment, selon le grand évêque de Gésarée, les poètes et les philosophes grecs suffiraient presque à rédiger un code de vertu, — de vertu même assez relevée, puisqu' « en plus d'un endroit, le langage de Platon s'accorde avec celui de saint Paul ». Et pour le rappeler en
(1) Mach. 1. I, cap. viii.
[•i) Doctrinae Gentilium continent quaedam morun» preecepta utilissima. {De Doct. Christ., lib. II, 60.) (3) ^pwf. 91.
passant, tout le monde connaît sans doute leparrallèle qu'on a établi entre les maximes de Sénèque et plusieurs paroles de saint Paul ; d'où Ton a prétendu que les Lettres à Lucilius, ou d'autres traités de l'austère stoïcien, ont dû être écrits après un entretien avec le grand Apôtre.
Encore une fois, nous ne voulons en aucune manière exalter inconsciemment les leçons de morale éparpillées de ci et de là, chez les classiques; mais, tout en condamnant leur conduite, on peut, après avoir feuilleté leurs livres, porter ce jugement de l'aimable évêque de Genève, — formé, lui aussi, par les auteurs païens : « Les Philosophes et païens ont aimé aucunement Dieu, leurs républiques, la vertu, les sciences; ils ont haï le vice, et se sont enhardis pour surmonter les difficultez qu'il y avoit au pourchas de la vertu (1). »
Leurs belles sentences aideraient assez peu un chrétien au pourchas des vertus difficiles; ce sont des étincelles, mais incapables, à elles seules, d'allumer dans une jeune âme l'amour de Dieu, que prêche saint François de Sales. Bien petit serait aujourd'hui, et toujours, le nombre des jeunes gens qui trouveraient, comme saint
(i) Trailè de l'amour de Dieu, liv. I, ch. v.
Augustin, chez V Hortensius de Cicéron, un motif de grandir leur cœur jusqu'à Dieu, par le mépris des biens qui passent.
Mais il est bon de constater, d'après le témoignage des Docteurs de l'Eglise, que la littérature classique n'est point fatalement une « littérature sensuelle (1) )> et pervertissante ; qu'en traduisant les Grecs et les Latins, le professeur catholique ne travaille point nécessairement à la pharmacie, à la cuisine de Satan. Quel est le paganisme séducteur et corrupteur de Phèdre, de Cicéron, des lettres de Phne, de Quintilien, de César, de Tacite?... Je parle peu des Grecs, par la raison que les réformateurs y insistent peu ; mais enfin, disons-le à la honte de notre société moderne pervertie et abêtie par un siècle de révolutions, chez les prosateurs classiques de la Grèce et de Rome, la dignité morale et humaine est souvent mieux comprise, mieux gardée, que dans presque toute la littérature éclose chaque matin aux vitrines parisiennes : la prose classique est infiniment moins dangereuse que la prose française, dont les flots, chaque matin et chaque soir, inondent nos rues.
C'est surtout aux poètes que les réformateurs
(\) La Réforme, etc., p. 7. ^
en veulent; aux poètes latins: des grecs, nous venons de le constater, ils n'ont cure ni souci : peut-être parce que saint Basile lui-même en fait des prêcheurs de vertu et qu'il va jusqu'à dire : « Toute la poésie d'Homère est un hymne à la vertu » ; peut-être parce que, cliez les tragiques grecs, le théâtre était, comme parle Fénelon, « entièrement indépendant de l'amour profane (1) » ; peut-être pour quelque autre cause. Mais les poètes latins sont houspillés de la helle manière. Ils ont en effet abusé de la mythologie; ces Latins dans les mots bravent quelquefois l'honnêteté ; et les réformateurs n'ont point tort d'estimer que trop souvent leurs ouvrages
Trahissent la vertu snr un papier coupable.
Je ne les excuse point : les poètes de tout temps, sous tous les climats, de l'équateur au pôle, ont trempé le bout de leurs ailes, voir les ailes tout entières dans la boue ; et je conçois que Platon (le premier des païens) ait voulu chasser hors de ses frontières, sous une pluie de fleurs, cette race divine^ ailée et folle. Mais d'abord les éducateurs chrétiens n'admettent point dans leurs murs les poètes classiques avec leurs
(1) Lettre à l' Académie j ch. vi.
œuvres complètes; et je l'avoue ingénument, la lecture de la brochure bleue : Réforme des études classiques, m'a révélé des turpitudes littéraires qu'après un commerce de plus de trente ans je n'avais pas soupçonnées.
Aujourd'hui, dans les séminaires et collèges libres, personne ne conseillerait, comme le conseillait saint Grégoire de Nazianze au jeune Séleucus, de lire tout dans les classiques, en méprisant les fables et le vice, en laissant, dit-il, les épines pour cueillir les roses (1). Depuis longtemps, les maîtres chrétiens ont pris soin d'élaguer, de biffer, à'' expurger — traitant leurs élèves comme des princes, leur servant à tous des éditions Ad usum Delphini. En tète de la plupart de ces éditions Ad usum juventutis, on pourrait écrire, comme épigraphe, le gracieux vers d'Horace : Virginibus puerisque cauto.
S'il restait, en n'importe quel volume classique, un passage digne de censure, nous joignons nos instances à celle des réformateurs pour qu'il en soit fait bonne et prompte justice : Maxima debetur puero reverentia.
(X) Edit. Migne, t. III, p. 1582.
''ApLtpco ô'àvayvoùç, Toùç Osoùç, xa\ TOJsXoyou;, 0£O'j; ^tkoiouç,^ xal Xdyou; èpaa[j.iou; .. Kai Taç àxavGa; 9£Ù'Ye, xa\ po'ôov opezou.
Mais aussi, chez ces poètes expurgés, combien il demeure de poèmes, de strophes, de tirades, de maximes, qui rendent un son naturellement chrétien I d'oii peut jaillir un enseignement pur comme la lumière, beau comme la vérité, noble et désintéressé comme la vertu, haussant l'âme humaine jusqu'à l'enthousiasme et aux confins de l'héroïsme! Quelle admirable classe un professeur chrétien fera en traduisant les vers d'Ovide :
Os homini sublime dédit, cœlumque tueri Jussit !
en expliquant l'Enfer de Virgile et les Prières d'Homère î Quel superbe cours de politique ou d'histoire, il appuiera sur cette parole d'Horace au peuple romain :
Dis te Tninoreni qiiod geris, imperas!
Quels conseils de morale très chrétienne et très pratique il tirera, sans nul effort, d'un commentaire de Justum et tenacem propositl viruni..,, de Labor omnia vincit improbus ; de Pallida mors œquo puisât pede. . . de Video meliora prohoque. . . En un temps o\i le plaisir, le tourbillon mondain,
l'ambition d'argent et de gloire facile, poussent vers Paris la jeunesse de tous les âges, comme il sera utile et bon de traduire et de paraphraser au besoin le 0 rus, qnando te aspiciam! et le& quatre livres des Géorgiquesl A une époque de scandales, de vilenies, de lâchetés, d'âmes vendues, de... Panama, avec quelle vivacité d'indignation des jeunes gens chrétiens saisiront et applaudiront cette ironie d'Horace :
0 cives, cives, quœrenda pecunia primum est : Virtus post nwm^nos!
ou cette vigoureuse exclamation de Yirgile :
... Quid non mortalia pectora cogis Auri sacra famés!
Tout cela ce n'est point du paganisme ni de la littérature sensuelle ; et des enfants chrétiens n'ont rien à craindre en « cueillant ces roses ». Saint Charles Borromée, pendant sa jeunesse, « faisoit des Recueils des plus belles sentences des Philosophes et particulièrement les Stoïciens, qui est la secte la plus pure et la plus austère pour la vertu (1). » Les jeunes gens chrétiens peuvent,
(1) La vie de saint Charles Borromée, par Messire Ant. Godeau, évêque de Vence ; l. I.
à l'exemple du jeune Charles Borromée, profiter des trésors antiques de cette sagesse, non païenne — répétons-le — mais humaine. Cette philosophie, pour être enseignée par les poètes, n'en sera d'ordinaire que mieux goûtée, et ne rendra pas les écoliers moins hons catlioliques. Un vénérable" professeur du dix-septième siècle, le P. Thomassin, de l'Oratoire, l'affirmait en ces termes aux gens d'esprit de 1681 :
Ceux qui, liront et qui expliqueront les Poètes, avec ces préjugez dans l'esprit, et avec ces intentions saintes dans le cœur, se convaincront parleur propre expérience; comme les premiers Ghrestiens en furent convaincus, qu'on peut faire un très-saint usage de eette lecture, et en tirer de très-grands avantages pour la Foy, pour la Discipline et pour la Morale de l'Église ; d'où ils concluront que ce n'est qu'une manière profane et payenne de lire les Poètes, qui en donne quelquefois du dégoust et de l'appréhension aux personnes zélées, mais peu instruites, et plus timides que sohdement religieuses (1).
Si l'on en croyait ^jonon les réformateurs, et SI l'on n'avait jamais vu la population chrétienne d'un séminaire ou d'un collège libre, on finirait par s'imaginer que les pauvres enfants y sont
(1) La Méthode d'étudier et d'enseigner chrétiennement et so- 'Hdement les Lettres humaines, 1681. Préface.
bourrés et saturés de paganisme jusque dans les détails les plus simples de la vie écolière; on se figurerait que les petits traducteurs du De Viris et les rhétoriciens lecteurs du Pro Milone, jurent par Hercule et Pollux : JEdepol! Mehercle! qu'ils respectent les dieux de TOlympe, levant, comme Énée, duplices ad sidéra pahnas! — On leur apprend, nous dit la Réforme, « les noms de Jupiter et de Vénus, avant qu'ils sachent bien formuler les doux et vénérés noms de Jésus-Christ et de sa sainte Mère ! (1) »
Faut-il rire? faut-il s'indigner? Est-ce que citer n'est pas répondre? Citons encore; aucune réponse ne saurait être plus décisive et péremptoire. Certains réformateurs, si on les écoutait, nous persuaderaient que les malheureux élèves des petits séminaires et des collèges libres sont attachés, pieds et poings liés, entre quatre murs, avec Homère, Virgile, Cicéron, comme jadis Ugolin et ses enfants, dans les ténèbres de l'horrible Tour de la faim. Ils ne voient, n'entendent, ne respirent que paganisme ; ils se nourrissent de paganisme, ils boivent le paganisme par tous les sens. Là, entre ces quatre murs fermés aux influences chrétiennes, et sur lesquels pèse une
{]) La Réforme des études classiques, p. 7.
atmosphère essentiellement païenne, que deviendra cette petite ombre, enchaînée en cette caverne de Platon, le visage collé sur le mur du paganisme? Que deviendra cet écolier chrétien, « quand ses maîtres, à qui il croit si naturellement, ces bons laïques, ces bons prêtres, ces bons religieux, n'auront cessé ni un jour ni une heure de lui vanter la noble antiquité?... (1) »
Ni un jour ni une heure î nec mora, nec requiesl (c'est du Virgile!) Infortuné petit être, à qui, dès Taurore, pendant que la cloche sonne le réveil, on vient réciter une tirade de VÉnéide; par exemple : Olli somnum ingens rupit pavor; à qui, en guise de prière, au commencement du travail, on suggère quelque chose comme ceci : Vos, 0 Calliope, precor...; à qui, en guise de Benedicite, on fera dire: Nunc est bibendiim; et, le soir, à la place de Vin maiius : Tempiis erat quo prima quies,..; à qui, en fait d'exercice de piété, on impose « la méditation quotidienne des auteurs païens ! (2) »
La méditation!.,. Est-ce sérieux? N'y a-t-il dans les assertions de ce genre qu'un exercice d'amplification, selon les méthodes d'antan? Ou bien plutôt, ne faudrait-il pas conclure de telles
(1) Les Questions actuelles, 3 déc. 1892, p. 241.
(2) La Réforme des études classiques, p. iv.
fantaisies que les promoteurs de la réforme n'ont jamais mis le pied dans une de ces « geôles de jeunesse captive », pour parler comme Montaigne, — lequel n'ayant passé au collège ni un jour ni une heure, en écrivit fort plaisamment d'assez méchantes satires.
Les satires ne sont pas des preuves ; les mots non plus. Paganisme l... moule païen!... cuisiniers et pharmaciens de Satan!... exaltation inconsciente du paganisme!... méditation quotidienne des païens ! . . . éducation essentiellement j^aïenne l . ., — Des mots I
Non, l'éducation des petits séminaires et des collèges libres, oii l'on étudie les classiques (beaucoup moins qu'on ne les étudiait au moyen âge), n'est ni essentiellement ni accidentellement païenne : notre prochain article le prouvera et dira pourquoi.
En attendant, finissons par ce dialogue, que nous tenons de l'un des interlocuteurs, un supérieur de petit séminaire. Pressé naguère par l'un des plus actifs prédicateurs de la réforme, d'entrer dans la ligue contre les classiques païens, contre le moule païen et l'éducation inconsciente, il se contenta de répondre :
« Empêcherez-vous donc aussi les artistesd'aller à Rome copier les modèles antiques?
— Non, probablement.
— Ne craignez-vous pas cependant que ces artistes ne deviennent païens? qu'ils n'adorent l'Apollon du Belvédère? qu'ils ne fabriquent des idoles?
— Oh! non, sans doute.
— Eh ])ien, ce que font les artistes chrétiens à Rome, en étudiant les chefs-d'œuvre de l'antiquité, nos élèves le font chez nous, dans nos maisons chrétiennes; ils étudient le beau littéraire, comme les artistes la forme plastique. »
Et ils s'inquiètent fort peu d'Apollon, des douze grands dieux et des trente mille petits.
Si les artistes qui vont sur les bords du Tibre chercher les débris de l'art grec ou romain, si les prix de Rome veulent rester chrétiens, ou le devenir davantage, ils n'en seront point trop détournés par leurs études, et ils en trouveront tous les moyens parmi les tombeaux des martyrs, sur une terre rougie du sang des confesseurs du Christ, à l'ombre du Vatican et de Saint- Pierre.
Ainsi en est-il, proportion gardée, des élèves de nos séminaires et des collèges ; et tandis qu'ils traduisent Virgile devant l'image du crucifix, sous les yeux d'un maître qui n'est ni le cuisinier ni \q pharmacien de Satan, ils peuvent appliquer,
de tout leur cœur, au Dieu de leur baptême ces vers de Virgile :
Ante, pererratis amboruTïi finibus^ exul Aut Ararim Parthus Mb et, aut Germania Ti-
grim , Quant nostro Illîus labatur pectore cultus.