CHAPITRE SIXIÈME
Pourquoi les clercs firent des comédies. — Singuliers ouvrages de jurisprudence. - La procédure et les poètes. — Leurs testaments , leurs plaidoyers. — Les causes grasses , leur intiuence. — Bazochiens célèbres. — Martial d'Auvergne.— Bouchet. — André de la Vigne. — Villon.— Pierre Blanchet'; son épitaphe. — François Habert, — Jean d'Abundance , notaire, auteur bazochien. — La poésie et le barreau au seizième siècle.
HERCHONS maintenant pourquoi les clercs firent des comédies: les causes en sont multiples. L'organisation de la société de la Bazoche , les travaux auxquels les membres de cette communauté se livraient au Palais et dans les études des procureurs, les conférences qu'ils suivaient pour se familiariser avec le langage du droit, leurs caractère , leur âge , leur fréquentation avec les poètes de l'époque, les traditions universitaires, tout concourait merveilleusement à leur inspirer le goût de la satire et des spectacles.
Le drame hiératique vint provoquer leurs heureuses dispositions. Avant les représentations théâtrales, le Parlement et le Palais de justice, les bailliages, les prévôtés,
les sénéchaussées, étaient, pour ainsi dire, le rendez-vous de toutes les personnes inoccupées, qui, par récréation et curiosité, assistaient aux scènes émouvantes de la plaidoirie. Les luttes oratoires du Palais étaient, en quelque sorte, des spectacles populaires, et déjà l'éloquence des avocats passionnait l'esprit public.
Après la translation de la papauté à Avignon, les jurisconsultes et praticiens de l'Italie s'empressèrent de composer, pour l'instruction du barreau , des ouvrages élémentaires, dans lesquels la procédure était présentée dans tousses détours et sous toutes ses faces.
Pour rendre cette étude plus attrayante ils imaginèrent des sortes de procès entre les grands personnages de l'antiquité, qui s'attaquaient, se défendaient par le ministère de procureurs et d'avocats , développant aux yeux du lecteur toutes les ressources des discussions judiciaires. Puis ils prirent dans la Bible et dans l'Évangile des plaideurs et des sujets de contestations. Telle fut l'origine de ces traités singuliers qui parurent de i3oo à i35o, où l'on voit aux prises Satan et Lucifer, Dieu le père, Jésus-Christ, la sainte Vierge, les prophètes et les apôtres , tantôt demandeurs , tantôt défendeurs , tantôt avocats, tantôt procureurs, juges ou greffiers, se donnant des citations, se repoussant par des exceptions, provoquant des enquêtes et des interrogatoires sur faits et articles, signifiant des écritures, rendant des arrêts, faisant la police de l'audience, la troublant au besoin, et se faisant rappeler à l'ordre (i).
(i) Les livres les plus curieux en ce genre sont i
le procès de Satan contre la sainte Vierge en présence de Jésus, attribué
Il n'est pas besoin d'insister sur la coïncidence que l'on trouve entre l'apparition de ces ouvrages et la représentation des mystères , imaginés aussi pour l'édification et l'instruction du peuple. Cette analogie est frappante ; il suffit de la signaler comme une tendance générale chez les écrivains de l'époque. Cette tendance, du reste, existait encore au seizième siècle. En voici un des témoignages les moins équivoques : c'est le Formulaire fort récréatif de tous les contrats, donations, testaments, codicilles et aultres actes qui sont faicts et passer par devant notaires et témoings , faict par Bredin le cocu, notaire rural, etc.
« Ces miens contrats, dit-il dans sa préface , pourront instruire et édifier un jeune notaire, sortant tout fraîchement de la première partie de la grammaire, et n'ayant pour toute théorique qu'un morceau de cire au poing, de dresser son style en toutes sortes de contrats... »
Mais, au fond, ces modèles du Notaire rural ne sont que des comédies, dont la lecture est plus divertissante qu'instructive. Dans la pièce la Ratification on trouve le sujet de la fable de La Fontaine : la Goutte et V Araignée. Le Compromis et Sentence arbitrale lui a fourni l'idée du conte intitulé le Bat (i).
à Barthole , ayant pour titre : Bartholi à saxo ferrato jurisconsulti Perusini processus Satanœ contra D. Virginem coram judice Jesu.
Le procès de Bélial à rencontre de Jésus-Christ, qui eut un succès prodigieux et fut traduit en plusieurs langues; il parut en 1482. Moïse plaidait pour Jésus-Christ devant Salomon ; le diable se défendait lui-même , il était plus fort que tout le barreau.
Le Songe du Verger, livre de jurisprudence, sous la forme du Roman de la Rose, en faveur de la juridiction séculière contre la juridiction ecclésiastique.
(1) M. Pér'caud attribue avec raison ce livre à Benoît du Troncy,
— 1 59 — Ces drôleries convenaient parfaitement à l'esprit naïf de nos aïeux. Les fantaisies de ces jurisconsultes avaient été provoquées par les poètes, qui affectaient dans leurs écrits d'employer les formules judiciaires. Ainsi, nous voyons les troubadours porter leurs tensons et jeux-partis devant les cours d'amour qui rendaient des arrêts. Jean de Meung, le continuateur du Roman de la Rose, laisse un long testament en due forme ; François Villon , le paoure escholier, formule aussi son grand Testament et son petit Testament , dans lesquels il fait plusieurs legs à différentes personnes, legs gracieux ou satiriques, suivant qu'il avait à se louer ou à se plai ndre des personnes qu'il désigne :
Item donne à mon advocat Maistre Guillaume Charruau , (Quoy qu'il marchande ou ait estât), Mon branc (i) ; je me tays du fourreau... Item mon procureur Fournier Aura pour toutes ses corvées...
Henri Baude, dont nous avons déjà parlé, laisse aussi son testament et des requêtes en vers adressées au Parlement. On peut même lire à titre de curiosité une de ses poésies qui est une imitation des protocoles de la chancellerie romaine : sa bulle du cardinal de Guérande.
D'autres poètes encore avaient adopté ces formules de procédure. Ainsi, Jean Le Fevre (2), avocat en la Cour de Parlement , avait composé un poème philosophique ,
contrôleur des domaines du Roi et secrétaire de la ville de Lyon. Il fut imprimé pour la première fois , en 1610.
(1) Mon branc, mon épée.
(2) Ce poëte vivait sous Charles V.
auquel il avait donné la forme d'une ordonnance, et qui commençait ainsi :
A tous ceux qui ce dit orront, Salut; sachent tous qu'ils morront , Etc
Le Fevre avait dédié son poème, qui est assez médiocre, à tous ses amis et à tous ceux qui fréquentaient le Palais:
Sociis suis dilectis
In rhethorica provectis ,
Optantibus solacium,
Parisiis Pallatium
Regale frequentantibus,
Se recommendat omnibus.
Avant lui, Gaston Phœbus, comte de Foix, dans son livre sur la chasse (i) , dont la seconde partie est en vers, simule une contestation entre plusieurs personnages, dont les uns plaident en faveur des oiseaux, et les autres en faveur des chiens. Raison, qui est une des personnes allégoriques de cette pièce, conclut qu'on doit chérir également les chiens de chasse et les oiseaux de proie, et prononce un arrêt en forme , où les dires des parties sont énumérés sommairement et par ordre.
On se rappelle cette pièce de Charles d'Orléans, où il parodie d'une manière si ingénieuse le langage de la chancellerie et des édits royaux à propos de lettres patentes qu'il est censé recevoir.
Savoir faisons que le duc d'Orléans , Charles nommé, à présent jeune d'ans,
(j) Livre des Dedui\ de la chasse des testes saumiges et des Oy seaux de proye.
Nous retenons pour l'un de nos servans , Par ces présentes, etc...
Parmi les poésies de Guillaume Coquillart, officiai de l'église de Reims, se trouve le Débat entre la simple et la rusée, dans lequel, à propos de deux femmes qui se disputent un amant, le poëte nous fait assister aux plaidoiries de Me Simon pour la simple et de Me Ollivier pour la rusée, plaidoirie longue et passablement immorale quant aux détails, suivie d'une enquête et d'un jugement. Enfin, qu'on lise les arrêts d'amour de Martial d'Auvergne, procureur au Parlement de Paris. Ils traitent presque toutes les questions de droit sous une apparence futile, et lui furent inspirés certainement par la lecture des arrêts des cours d'amour.
Cette manie fut poussée si loin que les notaires et tabellions rimèrent jusqu'à des contrats de mariage et des terriers (i).
Ces poésies, ainsi que ces ouvrages des jurisconsultes, offraient des espèces de scènes comiques, qui pouvaient, jusqu'à un certain point, se représenter sur le théâtre. La lecture de ces productions littéraires, si toutefois elles méritent ce nom , et celle des conteurs , qui étaient nombreux alors , excitaient les clercs du Palais à mettre en scène les passages satiriques et plaisants qu'ils trouvaient, soit dans leurs récits , soit dans les fabliaux.
Il ne faut pas oublier une autre raison déterminante : l'influence qu'exerçaient sur ces jeunes gens les montres et les plantations du mai , souvenirs joyeux des fêtes de l'Ane. Ces montres, toujours accompagnées d'une certaine
(i) Legrand d'Aussy, préface des Fabliaux, tome i«, page 7. Édition de 1829.