CHAPITRE QUATRIÈME
Les clercs de la Chambre des comptes. — Empire de Galilée. — Pourquoi cette dénomination. — Opinion de l'abbé Lebeuf. — Fêtes de l'Empire de Galilée. — Juridiction de cette communauté. — Règlement du protecteur Nicolas Barthélémy. — Les procureurs du Parlement au moyen âge. — Les Atournés. — Les clercs de procureurs. — Ils ne reçoivent aucun salaire, vivent avec le patron. — Portrait d'un clerc de procureur. — La fête de saint Nicolas célébrée au Châtelet et au Parlement. — Confrérie de ce saint, sa chapelle, sa légende. — Saint Yves, patron des avocats et de procureurs. — Sa confrérie, sa chapelle , ses légendes. — Une épigramme latine. — La résurrection de Jenin Landore.
NE autre communauté avait été formée presque en même temps que celle des clercs du Palais , c'est celle des clercs de procureurs de la Chambre des comptes, qui prenait le titre d'Empire de Galilée. Elle est moins connue que celle des clercs de la Bazoche, soit que les dignitaires de cette société n'aient pas eu soin de conserver ses titres, soit qu'ils aient péri lors de l'incendie du Palais en 1618.
Son but et son organisation judiciaire sont à peu près semblables à ceux de la société des clercs du Palais. Il
s'agit, en effet, comme dans cette dernière, de conférences pour l'instruction des jeunes clercs. Elle est aussi ancienne qu'elle; son chef s'appelait l'Empereur de Galilée.
Nous nous trouvons, comme pour le royaume de la Bazoche, en présence d'une étymologie contestée. Notre devoir est de faire connaître les diverses opinions émises sur le sens qu'il faut attacher à cette dénomination d'Empire de Galilée, et de proposer ensuite la nôtre: le lecteur en décidera.
Boucher d'Argis et l'abbé Lebeuf ont été les seuls qui se soient occupés de cette intéressante question. Selon le premier, l'explication la plus plausible de la dénomination d'Empire de Galilée est que cette communauté tenait ses séances et rendait la justice dans une maison située dans le quartier juif, qui se trouvait derrière le Palais de justice, dans l'île de la Cité. L'enclos du Palais était, suivant lui , un lieu d'asile où les Juifs vinrent s'établir avec la permission des concierges du Palais. Il y avait une rue de Galilée comme il y avait une rue de Nazareth et de Jérusalem. On peut lire son mémoire inséré dans le Mercure du mois de décembre 1739.
L'abbé Lebeuf, dans le Mercure du mois de mars 1740, répondant à l'article de Boucher d'Argis, combat cette opinion. Selon lui, Galilea, dans la basse latinité, veut dire bâtiment oblong et même galerie. Les nefs des églises les plus anciennes portaient ce nom parce qu'elles étaient fort étroites. Quelquefois les galeries des portiques étaient appelées galilées. Il faut donc admettre, dit l'abbé Lebeuf, que les clercs de procureurs ont choisi le nom d'Empire de Galilée parce que leur résidence, ou leur lieu
de réunion, était dans quelque galerie, dans quelque salle oblongue du bâtiment de la Chambre des comptes. Lebeuf ajoute que s'il y avait autrefois , près du Palais de justice, une rue de Galilée, c'est que, probablement, il régnait dans toute sa longueur une notable galerie , et ce qui le confirmait dans la pensée qu'à la Chambre des comptes il y avait des noms singuliers à chaque appartement , c'est qu'on les trouve mentionnés dans les chartes du temps. Ainsi, suivant un de ces documents, un conseil de Charles, régent de France, fut tenu à la Cour des comptes, dans le dernier étage appelé Galathas (i).
L'opinion de Lebeuf a pour elle l'autorité de du Cange. En effet, d'après ce savant, il est incontestable que le mot Galilée se prenait souvent dans le sens de galerie: galileam porticum hoc loco interpretatur , quant nostri galerie vocant. Il se prenait aussi dans le sens du vaisseau d'une église: interpretatur ecclesiœ navem. On usait aussi de ce mot pour désigner le portique d'un cloître : et defunctus in galileâ tumulari meruit , id est in claustri porticu.
De même que les clercs du Palais avaient pris pour dénomination de leur communauté un mot qui désignait le lieu dans lequel ils se rassemblaient, et qui était une basilique, une salle où se rendait la justice, de même il ne faut voir dans ce mot Galilée que le nom de la salle ou les clercs de la Cour des comptes étaient autorisés à se réunir; cette coïncidence est frappante.
Le titre de haut et souverain Empire, donné à cette
(i) Le mot galetas, dont on se sert encore aujourd'hui, vient-il de là? C'est l'opinion de du Cange: Contignationem tegulis proximam hodiè dicimus galetas. Littré l'accepte.
communauté, quelque fastueux qu'il paraisse, s'explique, parce qu'il désigne seulement une juridiction en dernier ressort. Les clercs de la Bazoche avaient un roi , les clercs de la Cour des comptes voulurent avoir un empereur. Il s'était établi une sorte d'émulation entre les deux compagnies rivales. C'était un assaut de titres honorifiques , de manifestations publiques , de luxe dans le costume, de splendeur dans les jeux et les montres générales. Les privilèges accordés par Philippe le Bel à l'Empire de Galilée ne le cédaient en rien à ceux de la Bazoche.
La Cour des comptes fut d'abord établie par saint Louis, et organisée de nouveau par Philippe le Bel à l'époque où il rendit ses ordonnances sur le Parlement de Paris. Il est à présumer que l'institution des procureurs à la Cour des comptes remonte à la même époque. On voit, dans un arrêt de la Chambre, donné sous le sceau du Roi, du 22 juillet 1344, que l'évêque de Châlons avait un procureur qui avait défendu pour lui. Cependant, il arrivait quelquefois que les procureurs au Parlement occupaient devant la Chambre des comptes. Ils furent érigés en titre d'office, comme les autres procureurs, par l'édit de Charles IX, du mois de juillet 1572.
En 1344, il y avait dix procureurs à la Chambre des comptes. Ce nombre fut porté par la suite jusqu'à vingt-neuf.
On ne sait pas cependant au juste le temps vers lequel les procureurs de la Chambre commencèrent à avoir des clercs. Admettons comme probable que ce fut à l'époque de l'organisation judiciaire fondée par Philippe le Bel. Ce qu'il y a de certain, c'est que, d'après une ordon-
nance de 1454, ils existaient à cette époque. Cette ordonnance porte que les comptables dresseront ou feront dresser par leurs procureurs ou clercs leurs comptes de bon et suffisant volume. Si l'on en croit le préambule d'un règlement fait par M. Barthélémy, maître des comptes, en qualité de protecteur de l'Empire, il aurait reconnu dans les anciens mémoriaux de la Chambre que cet Empire y figurait depuis plus de trois cents ans. Ce règlement, dont nous parlerons par la suite, est du commencement du dix-huitième siècle.
Les clercs de procureurs de la Chambre des comptes, comme les clercs du Palais, tenaient des assemblées et conférences pour leur discipline. Ils ont été toujours maintenus dans l'exercice d'une juridiction en dernier ressort sur les membres et suppôts de la communauté.
Nous avons dit que le premier officier de l'Empire s'appelait Empereur. Le 5 février i5oo, la Chambre des comptes fit emprisonner un clerc, Empereur de Galilée, pour n'avoir pas voulu rendre le manteau d'un autre clerc, auquel il l'avait fait ôter en vertu d'une décision judiciaire. Le 20 décembre i536, sur la requête de l'Empereur et des officiers de l'Empire de Galilée, la Chambre leur défendit de faire les cérémonies accoutumées à l'occasion des gâteaux des Rois. Ce titre d'Empereur aurait été supprimé par Henri III à l'époque où il abolit le titre de Roi de la Bazoche (1). L'autorité suprême se trouva dévolue au chancelier, qui jouissait du même privilège
(1) A propos de cette abolition des titres du Roi de la Ba2oche et de l'Empereur de Galilée, nous avons reproduit la version la plus accréditée; nous devons cependant ne l'accepter que sous réserve , comme nous l'avons déjà dit.
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que le chancelier des clercs du Palais et que le prévôt des clercs du Châtelet. Ce privilège consistait pour eux à faire sceller gratis à la chancellerie leurs provisions lorsqu'ils se faisaient recevoir procureurs. L'Empire de Galilée eut toujours pour chef protecteur et conservateur né le doyen des conseillers maîtres des comptes. Le procureur général de la Chambre des comptes était chargé de l'observation des statuts.
Une des fêtes de la communauté paraissait être fixée au 6 janvier, jour des Rois. Ce jour-là, ou la veille, tous les dignitaires, en grand costume, et précédés de musiciens, allaient donner des aubades à tous les membres de la Chambre des comptes, et leur offraient des gâteaux des Rois. On trouve encore de nombreux arrêts de la Chambre, qui, tour à tour, autorisent ou défendent la célébration de cette fête. Ainsi, dans un compte de l'ordinaire de Paris , fini à la Saint-Jean i5 19, le fermier porte en dépense ce qu'il avait payé à Etienne Lefèvre, trésorier et receveur général des finances de l'Empire de Galilée, pour l'aider à soutenir et supporter les frais qu'il lui a convenu et conviendra faire , tant pour les gâteaux, jeux et états faits à l'honneur et exaltation du Roi , à la fête des Rois, que pour autres affaires.
Dans le compte de l'ordinaire de i532 on trouve qu'un sieur Guillaume Rousseau , Empereur de Galilée , obtint du roi François Ier vingt-cinq livres parisis pour danses morisques, momeries (1) et autres triomphes, que le Roi veut et entend être faits par eux pour l'honneur et récréation de la Reine.
(1) Déguisements, mascarades de gens qui se disposent à danser.
Le 22 décembre i525, sur une requête présentée par les trésoriers afin d'obtenir des fonds pour le gâteau des Rois, la Chambre leur défendit d'en faire pour cette année , ni de se livrer aux autres joyeusetés accoutumées, à peine de privation de l'entrée de la Chambre.
Les magistrats eurent raison d'agir ainsi : François Ier était prisonnier à Madrid; ce n'était pas le cas de se réjouir, et les conseillers avaient un meilleur emploi à faire de leurs deniers.
En quoi consistaient les joyeusetés auxquelles se livraient les clercs delà Cour des comptes? Nous l'avons vu déjà: c'étaient des danses morisques (i), des momeries et autres triomphes. Il est certain que, comme les clercs de la Bazoche, ils avaient leurs montres et leurs cérémonies publiques. L'autorisation accordée par François Ier en i532 annonce qu'ils jouaient la comédie comme les bazochiens, comme la société des Enfants Sans Souci et comme les Confrères de la Passion. L'autorisation de ce monarque est très-catégorique, puisqu'elle explique que « le Roi veut et entend ces triomphes être faits par eux
(i) Danses morisques doit s'entendre ici des danses mauresques. Parmi les sujets représentés dans les danses macabres figure presque toujours un Maure, c'est-à-dire un nègre coiffé d'un tortil, vêtu d'une tunique courte, les jambes et les bras nus, tenant un javelot d'une main, et de l'autre élevant un cor qu'il tenait embouché, avec lequel il appelle les hommes à la ronde finale. Quelques auteurs ont pensé que cette allégorie roulait sur un jeu de mots, qui consistait à faire venir de mori mourir l'expression danse des morts ou des Maures. Langlois, dans son Essai historique sur la Danse des Morts, semble partager cette opinion. Les clercs de la Cour des comptes avaient-ils le privilège de ces sortes de représentations, qui, comme les mystères, avaient un but religieux ? Nous n'osons nous prononcer sur cette question délicate; nous n'avons rien trouvé qui nous permette d'émettre autre chose qu'un doute. — Voir l'ouvrage de M. Langlois, page 126, tome Ier. Rouen, Lebrument, libraire, i852.
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pour l'honneur et récréation de la Reine. » Les clercs de la Cour des comptes étaient, en quelque sorte , pour cette fois , les comédiens de sa Majesté.
Dans les années 1 535 et i536, la cérémonie des Rois leur fut interdite , et , en abolissant cette ancienne coutume, il leur fut fait défense « d'aller dans les maisons des officiers de la Chambre, ni autour de la Cour du Roi, distribuer des gâteaux , ni donner des aubades, à peine de privation de l'entrée de la Chambre pour toujours et de l'amende. »
En 1 538, cette autorisation leur fut accordée, à la condition qu'ils célébreraient leurs fêtes modestement. Enfin, le 27 novembre 1542, la Chambre fit de nouvelles défenses de porter les gâteaux. Elle ordonna néanmoins que sur les deniers qui avaient coutume d'être pris à cet effet , il serait prélevé cinquante livres au profit de la boîte des aumônes pour faire prier Dieu pour le Roi; ce qui fut ordonné, nonobstant les remontrances faites par les auditeurs.
Ces défenses et ces autorisations successives coïncident, ainsi qu'on le verra plus tard, avec les époques où le Parlement en agissait de même à l'égard des clercs du Palais. Il faut dès lors voir dans ces défenses des mesures générales contre le déchaînement des représentations théâtrales et contre la violence des satires et des personnalités auxquelles les clercs se livraient alors.
Les édits des Empereurs de Galilée portaient une formule exécutoire qui rappelait celle des édits royaux (1).
(1) A tous présents et à venir, salut, etc ... Nous avons par ces présentes, signées de notre main , dit , déclaré et ordonné , déclarons et
Les jugements que rendaient les officiers de l'Empire sur les contestations qui survenaient entre ses sujets et suppôts furent de tout temps tellement considérés comme de véritables arrêts, que quelques clercs, ayant voulu, en diverses occasions, éluder les condamnations prononcées contre eux, s'étaient inutilement pourvus devant différents tribunaux, et même en la Chambre des comptes, sans pouvoir faire annuler les décisions prises contre eux ; ils s'étaient aussi pourvus en cassation au conseil du Roi; et, sur leur requête, par arrêt du conseil, les parties furent renvoyées devant Messieurs du grand bureau de la Chambre des comptes, comme commissaires du conseil en cette partie pour y juger les contestations.
Le dernier monument historique, relatif à l'Empire de Galilée, est le règlement du mois de janvier 1705, donné par Me Nicolas Barthélémy, chevalier seigneur d'Èves, conseiller du Roi, maître ordinaire et doyen de la Chambre des comptes, qui remplissait les fonctions de protecteur de l'Empire depuis 1699.
D'après ce règlement, le corps de l'Empire était composé de quinze clercs , savoir : le chancelier , le procureur général, six maîtres des requêtes, deux secrétaires des finances, un trésorier, un contrôleur, un greffier et deux huissiers.
Les fonctions de chancelier étaient soumises à l'élection de tous les officiers de l'Empire et de tous les clercs travaillant chez les procureurs.
ordonnons, voulons et nous plait.... Si mandons à nos amés et féaux chancelier et officier dudit Empire que ces présents articles de règlement, en ferme d'édit, ils fassent lire, publier et enregistrer.
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Voici quelles étaient les cérémonies relatives à son installation.
Celui qui était nommé chancelier prenait des provisions du protecteur de l'Empire, et, lorsqu'elles étaient signées et scellées , il les remettait à un maître des requêtes pour faire son rapport.
M. le doyen des maîtres des comptes, protecteur, prenait place au bureau de la Chambre, où il occupait le siège du premier président. A sa droite était assis le procureur général de la Chambre. Le maître des requêtes faisait alors son rapport devant ces deux magistrats et en présence de l'Empire assemblé. Le chancelier était ensuite introduit; il faisait une harangue et allait s'asseoir à côté du protecteur. Il se couvrait d'une toque , ou petit chapeau, d'une forme assez bizarre. Le protecteur l'exhortait à faire observer les règlements , et le conduisait dans la Chambre du conseil, où il prêtait serment entre les mains du plus ancien des chanceliers de l'Empire. Là il faisait encore un discours.
Les fonctions de chancelier étaient très-onéreuses, et sa réception seulement lui revenait, d'ordinaire, à quatre ou cinq cents livres.
Deux clercs de la même étude ne pouvaient remplir ensemble des charges dans cette communauté , et l'on n'admettait aux offices que des clercs de bonnes vie et mœurs et de la religion catholique, apostolique et romaine.
Les officiers de l'Empire et tous les clercs, lorsqu'ils entraient à la Chambre ou dans la salle des audiences , étaient obligés de porter le bonnet de clerc, espèce de petit chapeau, ou toque, et le manteau percé, c'est-à-
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dire une robe noire qui ne leur descendait que jusqu'aux genoux. Les infractions à ce règlement se payaient quinze sols la première fois, trente la seconde, et un écu la troisième.
Les officiers statuaient sur les procès entre les suppôts, et, quand il n'y avait pas de contestations à juger, les maîtres des requêtes proposaient au tribunal quelques difficultés sur les finances.
Le règlement de Me Nicolas Barthélémy ajoute : que les officiers ne pouvaient se dispenser de leur service à peine de cinq sols d'amende, encore devaient-ils , dans la huitaine, déclarer, sous serment, quel avait été leur empêchement. Les clercs nommés devaient accepter leur charge, à peine de quinze livres d'amende, et, s'ils passaient un mois ou deux sans faire leur service, ils étaient déclarés indignes d'occuper une charge de l'Empire, condamnés en quinze livres d'amende, destitués de leurs offices et obligés de remettre leurs provisions au protecteur. Ceux qui donnaient des marques de mépris ou tenaient des propos injurieux contre l'Empire, étaient punis arbitrairement après information du procureur général. Ceux qui dévoilaient le secret des délibérations étaient condamnés en soixante sols d'amende, pour la première fois, et, pour la seconde, ils étaient privés de leurs charges et déclarés indignes.
Les clercs de la Chambre des comptes étaient tenus de faire enregistrer au greffe de l'Empire le jour de leur entrée; ils payaient un droit de réception comme les clercs du Palais. Les fils de procureurs étaient dispensés de l'acquittement de ce droit. Les officiers de l'Empire percevaient un droit sur les commis des comp-
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Par les anciens comptes on voit que les officiers de l'Empire avaient droit de prendre, tous les ans, deux cents livres sur le domaine; mais à l'époque où Boucher d'Argis écrivait son mémoire ils ne jouissaient plus de ce droit.
On faisait, tous les ans, dans la Chambre de l'Empire, la lecture des derniers règlements, la veille de la Saint- Charlemagne, ou un des jours suivants, en présence de tous les membres de la communauté. Enfin, pour terminer ce que nous avons à dire sur cette association , mentionnons que les officiers de la communauté et les suppôts célébraient, tous les ans, dans la chapelle basse du Palais, la fête de l'Empire, le 28 janvier, jour de la mort de Charlemagne. Ils avaient choisi ce patron parce qu'il avait été empereur, ou, ce qui est plus probable, parce que, de tout temps, Charlemagne a été considéré comme le protecteur des écoliers.
Il ne serait pas trop possible de faire une étude complète sur les clercs sans consacrer quelques lignes à leurs patrons par excellence, les procureurs. C'est à ces officiers ministériels qu'ils doivent l'existence, si Ton en croit l'historien anonyme et Miraulmont; c'est, au reste, une paternité qu'ils ne peuvent, ni ne veulent renier.
Prenons donc les procureurs à la même époque ,
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c'est-à-dire sous Philippe le Bel, avec d'autant plus de raison que leur origine n'est guère plus ancienne que celle de leurs clercs, et qu'elle se confond avec elle.
Ce n'est que dans les établissements de saint Louis que nous trouvons mentionné pour la première fois ce nom de procureur, encore ne désignait-il que des mandataires pour un fait spécial. Tout individu était apte, ou à peu près, à remplir les fonctions deprocurator ad lites; c'étaient, en général, les ecclésiastiques qui les exerçaient. L'ordonnance de Philippe le Bel, de 1287, qui les éloigna des justices temporelles et des emplois de procureurs , ne faisait que confirmer la décision du concile de Latran , qui leur avait interdit toutes fonctions judiciaires dans les tribunaux laïques. Ces mesures étaient nécessaires ; des abus s'étaient introduits, des fortunes avaient été acquises d'une manière rapide et scandaleuse. La censure publique, dès cette époque, flétrissait avec violence ces honteuses spéculations. Pour en avoir une idée on peut lire le testament de Jean de Meung, continuateur du Roman de la Rose, au chapitre où il parle des religieux qui, au lieu d' 'aprandre , courent à la lucrative et deviennent avocats et plument le peuple.
C'étaient là des faits exceptionnels, sans doute, qui ne doivent pas être présentés comme une règle générale; et, pour être juste, il faut reconnaître que les mandataires laïques n'en usaient pas avec plus de discrétion à l'égard de leurs commettants.
Ces mandataires, ou procuratores , s'appelaient aussi atournés ou atornés, ainsi que nous l'apprend du Cange, qui cite un vieux coutumier de Normandie.
On trouve dans le testament de Pathelin la preuve que ce mot s'employait pour désigner un procureur.
Mes Seigneurs oyez l'apointement (i) Ennuyt (2) donné en nostre court.
Fut présent Mathelin le sourt Attourné de Gauthier faict nyent.
Cette qualification d'atourné se donnait encore, dans quelques provinces, au maire d'une commune; elle s'est conservée assez longtemps.
Un avoué, au moyen âge, était le patron, le protecteur laïque d'une église ou d'un monastère. Il défendait les droits confiés à sa garde, soit devant les tribunaux, soit les armes à la main. Les plus nobles seigneurs ne dédaignaient pas ces fonctions; Charlemagne prenait le titre d'avoué de Saint-Pierre. Advocatus veut presque toujours dire avoué lorsqu'il s'applique à un de ces nobles personnages, et c'est par erreur que Chorier, l'historien du Dauphiné , a quelquefois traduit ce mot par celui d'avocat. Ce n'est que depuis la révolution de 89 que la qualification d'avoué a été donnée aux procureurs.
Au commencement du XIVme siècle, les procureurs prirent une position importante au Palais; ils se réunirent en confrérie sous l'invocation de saint Nicolas et de sainte Catherine, et obtinrent, en 1342, des lettres patentes qui autorisèrent les statuts de leur compagnie. Dans l'acte constitutif de leur société, passé devant notaire, le 17 juin 1341 , ils se qualifièrent de Compai*
(1) Apointement veut dire arrêt convenu,
(2) Aujourd'hui,
gnons clercs et écrivains fréquentant le Palais. Quelques années plus tard, ils s'appelaient procureurs généraux, procurator es générales in Parlamento. Le règlement fait en 1345 par le Parlement leur donne ce nom , et les oblige à une prestation de serment pour exercer leurs fonctions. Ils étaient , en conséquence , inscrits sur un tableau, à la suite de l'ordre des avocats.
Les procureurs avaient, dans la grande salle des Pas- Perdus, des bancs spéciaux qui leur appartenaient. C'était là qu'ils passaient une partie de la journée à recevoir le client, à donner des consultations, à rédiger des placets. Ils se rendaient de grand matin au Palais et assistaient à la messe qui précédait chaque audience.
Les clercs de procureurs restaient ordinairement à travailler dans l'étude lorsque le patron était au Palais ou au Châtelet ; ils logeaient avec lui et mangeaient à sa table. Les pères de famille confiaient leurs fils à un procureur comme à un chef d'institution ou à un maître d'apprentissage (i). Ainsi, un arrêt du Parlement d'Aix, du 21 novembre 1644, condamne un père de famille à remettre son fils chez un procureur, ou, faute de ce, à lui payer des dommages-intérêts pour l'avoir quitté avant le temps convenu. Un autre arrêt, du 28 mars 1667, condamne un apprenti clerc de procureur à payer à son patron une somme de cent livres qu'il lui devait pour aliments.
(1) Voir la satire intitulée La Misère des Clercs de Procureurs. Elle a été composée par un bazochien qui a caché son véritable nom sous celui de Tournabons. S'il faut en croire ce bazochien, les clercs de procureurs n'étaient pas très-heureux chez leurs patrons. Le lecteur lira cette satire avec intérêt; elle mérite l'attention par les détails et les traits de moeurs qu'elle renferme.
Une déclaration du 10 juillet i685, enregistrée au Parlement le 26 du même mois, fait défense à tous juges, avocats, notaires, procureurs et sergents, de se servir de clercs faisant profession de la religion prétendue réformée.
Le clerc de procureur ne recevait aucun salaire. La délibération ce la communauté des avocats et procureurs du Parlement de Paris, du 3o avril 1689, confirmée par arrêt du 28 juillet suivant, contient sur ce sujet des détails précis. Par cette délibération, les avocats et les procureurs s'engageaient à ne recevoir dans leurs études aucun clerc salarié, et à renvoyer immédiatement ceux qui recevaient un traitement au moment où elle fut prise.
En 1691, le Parlement prononça un arrêt en forme de règlement, relatif au délai dans lequel les clercs devaient se faire pourvoir aux offices de procureurs lorsqu'ils les avaient acquis. Enfin, des arrêts des 2 3 octobre 1625, 6 février 1698 et 3 août 1718, font défense aux clercs de procureurs du Parlement, à ceux du Châtelet et autres juridictions, et aux clercs d'huissiers , de porter, dans le Palais, des épées ou des cannes et bâtons, et, partout ailleurs, des épées, aux peines, savoir: de cent livres d'amende, pour la première fois , et d'être privés de l'entrée du Palais pendant six mois, et, en cas de récidive, de deux cents livres d'amende, et d'être déclarés incapables d'être procureurs, etc.
Les poètes et les écrivains de l'époque s'accordent à représenter le clerc de la Bazoche comme le type de l'écolier fréquentant l'Université. Brave, entreprenant et hardi , beau parleur, il avait l'esprit caustique et l'air
narquois ; prompt à la répartie , il ne Tétait pas moins à mettre l'épée à la main dans l'occasion; instruit, il était assidu au Palais et laborieux dans l'étude, mais, à ses moments de liberté, il se dédommageait de la contrainte que sa condition lui imposait, il devenait l'âme des révoltes des universitaires; extrêmement chatouilleux sur le point d'honneur , il était jaloux par vanité dans ses amours; frondeur dans ses épigrammes et dans ses chansons, il narguait le prévôt et ses sergents; enfin, critique audacieux , satirique mordant, comédien moraliste, quoiqu'il ne prêchât pas d'exemple, il attaquait avec une sorte de fureur les vices de son époque et de ceux qui l'entouraient, et poussait même la satire jusqu'à la hauteur d'une injure ou d'un affront publics.
Le clerc du Palais était bien vêtu ; il affichait même un luxe de toilette qui cadrait peu avec ses modestes ressources; il tranchait du brave et du mauvais garçon, portait l'épée ou le poignard à la ceinture, avait la barbe longue sous François Ie1', si longue même qu'on put dire:
Clercs du palais, Bazochiens,
Pour faire des couples aux chiens , /
Leur barbe sera bien propice (i).
Gomme on le voit, l'histoire delà jeunesse est toujours la même en France à toutes les époques.
Saint Nicolas paraît avoir été le patron des clercs aussi bien que celui des écoliers. La Bazoche du Châtelet faisait célébrer, le jour de la fête de ce saint, une messe
(i) Blason des barbes de maintenant , chose très-joyeuse et très-récréative. Recueil d'anciennes poésies françaises; t. II., p« 210 , édit. Jannet.
solennelle, donnait un dîner et des fêtes auxquels assistaient des magistrats du Châtelet; les frais du dîner étaient payés par le domaine.
Cette fête était célébrée avec grande pompe par les procureurs au Parlement. Dès 1341 ils s'étaient organisés en confrérie sous l'invocation de saint Nicolas et de sainte Catherine. Cette confrérie comprenait aussi les avocats. Le bâtonnier des avocats était élu, tous les ans, le 9 du mois de mai; les procureurs de la communauté étaient appelés à l'élection. Ce nom de bâtonnier lui est venu parce que, en sa qualité de chef, il portait le bâton de la confrérie, sur lequel était sculptée l'image de saint Nicolas.
Depuis la réorganisation du Parlement, les religieux des quatre ordres mendiants avaient coutume de dire, dans la chapelle de St-Nicolas, fondée parle roi Robert, une ou plusieurs messes avant les audiences de la Cour.
Jusqu'en 1541 cette chapelle ne consistait qu'en un autel portatif, qui se plaçait le plus souvent dans la grande salle du Palais , d'où on le retirait après l'office. Le Parlement fit, vers i555, construire une véritable chapelle, qui fut dévorée par l'incendie de 1618. C'est plus tard que les procureurs de communauté obtinrent, par arrêt du 14 janvier 1681, l'autorisation du Parlement de changer la chapelle qu'ils avaient ci-devant fait élever en la grande salle et d'en faire construire une nouvelle qui pût servir tant pour l'office de rentrée et les deux fêtes de Saint-Nicolas que pour y célébrer deux messes tous les jours de Palais (1).
(1) M. Séguier a rétabli cet ancien usage, car on lisait, vers le mois d'août de cette année, dans un journal de Paris, la note suivante: « M,
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C'est dans cette chapelle que les procureurs faisaient dire ; le lendemain de la Saint-Martin, la messe solennelle dite la Messe Rouge, parce que les conseillers y assistaient en robe rouge. Après la messe, le Parlement s'assemblait dans la Grand'Chambre et recevait le serment des avocats et des procureurs. La communauté des procureurs faisait distribuer des bougies à ceux qui avaient prêté serment. Les messes de la Saint-Nicolas d'hiver et de la Saint-Nicolas d'été amenaient, chaque fois, la pratique de certains usages qu'il serait hors de propos d'énumérer ici , quoiqu'ils soient pour la plupart fort singuliers. Ainsi, à la Saint-Nicolas d'hiver, le bâtonnier de la confrérie distribuait des bougies au clergé, aux avocats et aux procureurs. Cette distribution de bougies existe encore dans certaines corporations d'avoués lorsque la compagnie entière se réunit. Cet usage tire, sans doute, son origine des coutumes dont il vient d'être parlé.
Personne n'ignore que, de nos jours, les écoliers fêtent saint Nicolas ou saint Charlemagne , qu'ils considèrent tous les deux comme leurs patrons. Comment le premier de ces deux saints a-t-il mérité des clercs et des écoliers toute la vénération qu'ils lui portent? C'est ce qu'explique une légende fort curieuse. Elle trouve ici naturellement sa place.
Voici ce que raconte cette légende, tirée d'un manus-
« Séguier, ancien président de la Cour royale, décédé le 3 août 1848, a « laissé dans l'acte de ses dernières volontés un témoignage solennel de « son amour pour la Sainte-Chapelle. Tl a affecté une rente perpétuelle « de mille francs pour la fondation d'une messe, dite de justice, devant « être célébrée chaque matin dans l'oratoire de Saint-Louis, avant l'heure « des audiences, par un chanoine de l'église métropolitaine. »
crit du XIIe siècle, et qui appartenait à la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire.
Trois écoliers ou clercs (le manuscrit se sert des mots clericus (i), clerici) quittant leur pays, allaient au loin suivre les cours de l'Université.
La nuit les surprit en route, dans une contrée inconnue. Ils frappèrent à la porte d'une maison de chétive apparence pour demander l'hospitalité. Un vieillard de mauvaise humeur leur ouvrit, et leur refusa brusquement ce qu'ils demandaient. Ils s'adressèrent alors à sa femme, qui était aussi âgée que lui, la suppliant avec instances de les recevoir, et ajoutant que Dieu la récompenserait et la rendrait mère d'un fils. Touchée de leurs prières plutôt que de ce dernier argument, la vieille les fit entrer.
Après leur souper les clercs allèrent se coucher. Ils étaient plongés dans un profond sommeil, lorsque l'hôte, entrant dans leur chambre avec sa femme, les égorgea et leur prit leur argent. A peine le crime était-il consommé, que saint Nicolas frappe à la porte et demande à entrer. Il fut accueilli comme les trois clercs , et demanda à manger de la viande fraîche. L'hôte assura qu'il n'en avait pas. « Tu mens, répondit saint Nicolas; tu as de la viande fraîche que tu t'es procurée par un crime; l'amour de l'or t'a fait commettre un meurtre. »
Le vieillard et sa femme, voyant qu'ils étaient découverts, se jetèrent aux pieds du saint en demandant pardon. Saint Nicolas leur dit de prier et de se repentir,
(i) On désignait aussi quelquefois le clerc sous le nom latin d'amanuensis mais ce nom ne s'appliquait, le plus souvent, qu'aux écrivains copistes.
fit apporter les corps des victimes et les ressuscita. Cette légende de saint Nicolas, mise en vers léonins, sorte de drame liturgique, se représentait comme un mystère. Elle était notée en plain-chant, et se terminait par un Te Deum , ainsi que l'annonce une note qui se trouve sur le manuscrit :
Et post omnis chorus dicat: Te Deum laùdamus.
Voilà l'explication des images où l'on voit saint Nicolas bénissant trois enfants dans un grand bassin , ou vase en bois. Ces jeunes gens sont les clercs coupés en morceaux par le vieillard et ressuscites par le saint évêque (i).
Cette légende détermina-t-elle les procureurs à se mettre sous la protection de ce saint, ou bien faut-il croire, comme l'ont prétendu plusieurs écrivains, que le saint évêque de Mire avait été avocat ? Nous n'avons trouvé nulle part la preuve de cette allégation, et il est plus rationnel de penser que la communauté des avocats et des procureurs prit en considération la légende que nous venons d'analyser quand elle le choisit pour patron, et que ce ne fut pas seulement parce qu'il existait déjà au Palais une chapelle dédiée au saint évêque. N'oublions pas d'ajouter que cette confrérie était aussi sous l'invocation de sainte Catherine, qui a toujours été la patronne des jurisconsultes, parce que son histoire raconte que, dans une discussion, elle confondit cinquante docteurs.
Quoi qu'il en soit, les clercs fêtaient religieusement saint Nicolas, mais il n'était pas le seul: saint Yves par-
ti) Voir sur la fête de saint Nicolas les Curieux détails donnés par le docteur Rigolot, d'Amiens , dans son ouvrage sur les Monnaies inconnues des Evêques des Innocents, des Fous , page 118 et suiv.
tageait avec lui les prières et les offrandes des clercs, des procureurs et surtout des plaideurs. Il y avait à Paris , rue Saint-Jacques, au coin de celle des Noyers, une chapelle élevée en l'honneur de saint Yves. Elle fut fondée, dit-on, vers 1348, parles clercs et étudiants bretons qui se trouvaient à Paris.
Yves, surnommé l'Avocat des pauvres, était d'une famille noble de Kaermartin , près de Tréguier, en Basse- Bretagne, où il naquit, le 17 octobre 1253. Son père se nommait Ahëlory, et était seigneur de Kaermartin. Il fit à Paris ses études de théologie et de droit canon, et à Orléans celles de droit civil, et parut avec éclat au barreau de Paris vers 1275, sous le règne de Philippe le Hardi. Il s'y fit remarquer par son savoir et son ardent amour de la justice; puis il retourna en Bretagne, où il exerça la profession d'avocat avec un rare désintéressement, se chargeant par préférence de la défense des pauvres, des veuves et des orphelins. Ses parents avaient voulu le marier, mais il préféra le célibat, et se détermina à embrasser l'état ecclésiastique.
L'archevêque de Reims le fit officiai, et le nomma, quelque temps après, curé de Tresdres, et ensuite de Loanec. Ses biographes racontent que, quand il ne pouvait accorder deux plaideurs, il leur disait la messe; qu'il appelait des sentences qu'il avait rendues comme juge, et plaidait lui-même devant les tribunaux pour les faire réformer; qu'il portait un cilice d'étoupes, mais que, grâce à sa pieuse négligence d'en changer, il était couvert de vermine (1).
(1) Voir Millin ; antiquités nationales, tome IV, 1792.
ïl faisait aux pauvres d'abondantes aumônes, et avait pour maxime qu'il ne faut point laisser attendre ceux que l'on peut assister d'abord. Sitôt que la moisson était faite, il vendait le blé qu'il avait récolté, et en distribuait le prix aux indigents (i).
Peu de temps avant la démolition de sa chapelle , on voyait encore une multitude de vieux sacs attachés aux voûtes de l'église. Un plaideur, dont le procès était terminé, suspendait son sac, comme un boiteux suspend sa béquille dans la chapelle d'une madone. Au commencement du XVIe siècle, l'Université tenait ses assemblées dans l'église de Saint-Yves.
Cette chapelle avait un sceau sur lequel saint Yves était représenté sur un fond semé de fleurs de lis, vêtu d'une longue robe de procureur fourrée d'hermine , tenant un sac de procès suspendu à son bras, un livre dans la main droite et une pièce d'écriture dans la gauche. Sa tête était coiffée d'un bonnet carré entouré d'une auréole; on lisait autour de ce sceau : Sigillum ecclesiœ regiœ sancti Yvonis. Parisiis (?,).
Saint Yves n'était pas seulement honoré en France, mais encore à l'étranger. Lorsque Frédéric III fonda l'académie de Wittemberg , il institua une fête en l'honneur de saint Yves, que le collège des jurisconsultes célébrait le 3 mai. Il en fut de même dans les académies de Bâle et de Fribourg.
Saint Yves mena une vie très-austère; il prêchait
(i) Voir l'excellente notice publiée sur saint Yves par M. Péricaud, bibliothécaire de la ville de Lyon, à la suite de son Calendrier de Thémis, de 1821.
(2) Voir Millin.
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souvent, tantôt en français, tantôt en breton ; il fit , en latin , quelques harangues synodales.
La veille de l'Ascension de l'année i3o3 , il prêcha ses ouailles , dit la messe , soutenu par deux ecclésiastiques , et mourut le dimanche suivant, 19 mai. Yves fut canonisé par Clément VI en 1347. ^ paraît, par les anciens comptes du Domaine, que le Roi, pour récompenser sa capacité et ses travaux , lui faisait une pension ordonnée en ces termes : Magister Yvo sex denarios per diem (1).
Les avocats et les avoués avaient pris saint Yves pour patron ; mais il faut remarquer que la chapelle dont il est ici question n'avait aucun rapport avec la communauté des avocats et des procureurs, et, par conséquent, avec la confrérie de saint Nicolas et de sainte Catherine. Quelques savants ont douté qu'il ait exercé la profession d'avocat et de juge. Pour lever tous les doutes , il suffit de lire le panégyrique de ce saint , écrit en latin par Louis Sergardi.
On peut invoquer encore une autre autorité, celle d'Antoine Loisel, qui, dans son Dialogue des Avocats du Parlement de Paris, raconte longuement comment saint Yves fit rendre, par ses conseils, à une hôtesse, une somme importante qui lui avait été dérobée, et qui termine son récit par ces mots :
« N'est-ce pas là un chef-d'œuvre d'advocat ? et cette histoire ne merite-t-elle pas d'estre racontée , et notre saint Yves canonisé et mis au nombre de nos advocats?... ».
(1) Voir la notice de M. Péricaud.
Cependant la réputation de sainteté qu'avait acquise l'avocat Yves n'était pas telle que la calomnie n'ait tenté de lui contester la place qu'il occupe dans la vie des saints. Elle s'est traduite en cette vieille légende, qui nous raconte de quelle manière il pénétra au bienheureux séjour.
Une version prétend qu'au moment où saint Yves se présenta à la porte du ciel, il se trouvait avec lui un grand nombre de religieuses: « — Qui êtes-vous, demanda saint Pierre à l'une d'elles ? — Religieuse, répondit celle-ci. — Vous avez le temps d'attendre , il y en a déjà assez dans le paradis. — Et vous, qui êtes-vous , demanda-t-il à saint Yves? — Avocat. — Il n'y en a point encore, vous pouvez entrer. »
Selon l'autre version, saint Yves, après sa mort, arriva aux portes du ciel avec son sac à procès et ses écritures ; saint Pierre ne voulut pas le laisser entrer , mais Yves trouva le moyen de passer avec la foule. Il ne put cependant si bien faire qu'on ne le reconnût. Saint Pierre le pria de sortir, mais Yves, qui connaissait les lois et la procédure, résista, et s'obstina à dire qu'il y resterait jusqu'à ce qu'un huissier lui eût signifié son expulsion. Saint Pierre , ne voyant aucun autre moyen de se débarrasser de ce chicaneur, chercha partout un huissier, mais il n'en trouva pas un seul , attendu qu'il n'en est jamais entré au paradis. Yves demeura ainsi au nombre des saints (i).
Un fragment de psaume, sorte d'épigramme latine, que M. Péricaud dit être une strophe d'une hymne en
(0 Voir Millin.
l'honneur de saint Yves, trouvée dans les anciens bréviaires de Rennes et de Vannes, prouve surabondamment que saint Yves avait été avocat :
Sanctus Yvo Erat Brito.
Advocatus , Et non latro ; Res miranda Populo.
Que ces vers soient une hymne ou une épigramme, ils n'en contiennent pas moins un éloge de saint Yves et une amère critique des avocats, qui l'avaient pris pour patron, et qui, au dire de Mézeray, n'imitaient pas son désintéressement. Il existe, dit-on, un autre panégyrique de saint Yves, qui aurait été prêché devant une réunion d'avocats, et qui commençait par ces mots : Saint Yves faisait le bien, et vous le prene\ ... pour votre patron. On ignore quel est l'auteur.
On reconnaît , à l'épigramme qui précède et aux légendes que nous avons reproduites, les plaisanteries familières à nos aïeux. Il ne faut y voir qu'une sorte de bouffonnerie faite par les clercs de la Bazoche et dirigée contre leurs patrons (i).
Il y avait une confrérie de Saint -Yves, indépendante de celle de Saint-Nicolas. Elle avait été fondée par des
(i) Pour avoir des détails plus étendus sur saint Yves , il faut consulter les Bollandistes, la Fie de ce saint, écrite par Jean de l'Œuvre, Paris, 1695, in-12; le Panégyrique de ce saint, qu'Heidenius prononça à Tubinge, en i5q5, et l'ouvrage que Jean Robert publia à Liège, en i632 , ouvrage dans lequel il fait l'éloge de cinquante jurisconsultes canonisés, malgré l'opinion commune qui veut que saint Yves soit le seul homme de loi qui ait eu cette gloire. (Notice de M. Péricaud).
avocats et des procureurs, dans la chapelle dont nous avons parlé. Ils en restèrent longtemps les administrateurs. L'édifice était très-élégant ; il ne fut démoli qu'en
Voici un conte qui a la plus grande analogie avec les légendes de saint Yves ; il se trouve dans une farce des plus curieuses, jouée vers le milieu du XVIe siècle. Elle a pour titre : Farce nouvelle, très-bonne et fort joyeuse, de la résurrection de Jenin Landore , à quatre personnaiges , Jenin et sa femme, le curé et le clerc (1).
Cette farce est , comme celle que composaient et jouaient les bazochiens, pleine d'esprit et de traits piquants, mais assaisonnée d'expressions qui ne supporteraient pas la lecture aujourd'hui , encore moins la représentation.
Jenin est censé revenir du paradis après une mort de quelques heures. Il a appris une foule de choses plus curieuses les unes que les autres , et de plus il a vu toute sorte de gens. Le clerc lui demande si on plaide au paradis, il répond que non par la bonne raison qu'il n'y a qu'un avocat.