PORTRAIT DU DUC LOUIS DE MONTPENSIER
peint par Corneille de Lyon en 15+8, et provenant de la Collection de Roger de Gaignières.
(Musée de Versailles.)
eu deux enfants, un fils et une fille, qui prirent le même métier que luimême; d’où les divagations savantes de Vauprivas sur la fille, qu’il compare à Timarca, fille de Micon l’antique.
LES ARTISTES CÉLÈBRES
Mais toutes ces mentions archéologiques ou littéraires ne renseignent guère sur le talent de Corneille ; le moindre tableau en eût dit beaucoup
PORTRAIT DE MARGUERITE DE BOURBON, DUCHESSE DE NEVERS, par Corneille de La Haye, dit de Lyon.
Provient de la Collection de Roger de Gaignières. — (Musée de Versailles.)
plus long. Le malheur, c’est que les historiens d’art, déroutés par une attribution hasardée de M. de Laborde, qui reportait à Corneille le petit
Brissac du Louvre, s’égaraient à lui donner une foule de portraitures au hasard des inspirations. C’était encore Roger de Gaignières qui devait,
PORTRAIT DE JACQUELINE DE ROHAN-GYÉ , MARQUISE DE ROTHELIN , par Corneille de La Haye, dit de Lyon.
Provient de la Collection de Roger de Gaignières. — (Musée de Versailles.)
en l’occurrence, nous tirer de gêne et nous tendre une main secourable. On ne dira jamais assez combien l’art français doit à ce collectionneur modeste, éclairé et critique jusqu’à en être méticuleux.
LES ARTISTES CELEBRES
En préparant dernièrement le catalogue de ses dessins conservés à la Bibliothèque nationale, j’ai retrouvé sur quelques-uns d’entre eux une indication précise : « Copié sur l’original peint par Corneille, dans le cabinet de M. Gaignières. » 1 Chez beaucoup d’autres amateurs du xvne siècle ceci eût pu ne signifier rien ; mais pour qui étudie les procédés ordinaires de ce curieux de marque, pour qui sait la conscience apportée par lui dans les moindres choses, le nom de Corneille ne pouvait avoir été inscrit par lui à la légère, pour le plaisir.
On sait que tous les tableaux de son musée, cédés au roi en 1711, avaient été mis à l’encan en 1717, sur les estimations fantaisistes de l’expert de Troy. Auparavant, le marquis de Torcy, chargé officiellement de la vente, avait pris soin de marquer de son cachet toutes ces œuvres avant de les livrer aux enchères. Ces cachets ont persisté; ils se voient encore sur nombre de pièces venues au Louvre, passées à Versailles, entrées à Chantilly, après avoir appartenu à Alexandre Lenoir. Or, deux au moins des panneaux peints, attribués à Corneille par Gaignières, se sont retrouvés à Chantilly : c’est le portrait de Marguerite de Valois, depuis duchesse de Savoie, et celui du dauphin François d’Angoulême. En retournant les tableaux, j’ai eu la satisfaction de voir le cachet rouge
1. Inventaire des dessins exécutés pour Roger de Gaignières. Paris, Plon, 1891 ; 2 vol. in-8°. Les œuvres attribuées à Corneille de Lyon par Gaignières portent les numéros 870, 871, 995, 998 et 1370. Ce sont les portraits de François, dauphin de France; de Charles, depuis duc d’Orléans, son frère; de leur sœur Marguerite, duchesse de Berry, postérieurement mariée au duc de Savoie; de Jacqueline de Rohan- Gyé, marquise deRothelin, etde Jacqueline de Longwy, duchesse de Montpensier, une des favorites de la reine Catherine. Les portraits portant les numéros 870, 1 370 et 995 se sont retrouvés, comme nous le disons, les premiers à Chantilly; le dernier, au Musée de Versailles, où il figure sous le numéro 3147. Jacqueline de Rohan y est mentionnée comme provenant de Colbert, à cause du cachet de Torcy. Nous donnerions volontiers à Corneille de Lyon diverses autres peintures : i° celle conservée à Chantilly, sous le nom de Claude de France, mais qui ne peut être cette princesse, à cause du costume datant de i5q8. 20 Une autre, aussi à Chantilly, donnée comme Marguerite de Valois, duchesse de Berry. 3° Une autre, également à Chantilly, représentant soi-disant Mm0 de Lansac. 40 Marguerite de Bourbon, duchesse de Nevers, au Musée de Versailles, sous le numéro 3 1 85 . 5° Peut-être, mais sous réserves, le portrait de Brissac, au Louvre, numéro 116. G0 Le faux François Ier, du même Musée numéro 1 1 5. 70 Le duc Charles d’Angoulème, fils de François 1er, conservé aux Offices à Florence. S° Le duc de Montpensier, à Versailles, numéro 3292, ancien n° 222 de la vente de Gaignières. 90 Une soi-disant Madeleine, reine d’Ecosse, qui est le portrait de Marguerite de Valois, duchesse de Savoie, copié dans le Promptuaire, également à Versailles, numéro 3 1 8 1 . Il est à remarquer que ces portraits proviennent de Gaignières, car ils portent tous le cachet du marquis de Torcy.
de Torcy intact (la couleuvre des Colbert) ; ce qui avait fait croire à un passage antérieur chez le célèbre surintendant des finances.
PORTRAIT DE MARGUERITE DE VALOIS, DEPUIS DUCHESSE DE SAVOIE, par Corneille de Lyon. — (Muse'e de Versailles, il» 3 1 8 1 .)
On lit sur le portrait de la future duchesse de Savoie : âgée de 25 ans. 1548 — 1548 ! l’année du voyage de la cour à Lyon, la date précise des portraits pris par Corneille d’après les seigneurs de passage.
Cette concordance avait déjà une valeur singulière; mais Gaignières,
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très ferré en histoire, et qui devait connaître le récit de Brantôme, ne s’était-il pas laissé entraîner à un à-peu-près ? En d’autres termes, la date de i5q8 ne lui avait-elle point fourni une induction, une raison plausible d’écrire le nom du peintre lyonnais sur la copie du panneau? Je le craignais un peu, en dépit d’autres raisons dont j’aurai à parler tout à l’heure, lorsque M. Ch. de Grandmaison publia, dans la Bibliothèque de V Ecole des Chartes, un remarquable article sur notre amateur*. M. de Grandmaison a surtout étudié la correspondance de Gaignières conservée à la Bibliothèque nationale ; il en a tiré les éléments d’une discussion serrée sur la formation du célèbre cabinet. Dans plusieurs lettres que « l’aimable Coulanges » de Mme de Sévigné écrivait de Lyon à Roger de Gaignières, il se dit sur le point d’acheter huit Corneille fort beaux. Il envoie même de là-bas le portrait d’une dame fort connue et très renommée dont il omet bien fatalement d’écrire le nom. Toutefois, Coulanges, un peu papillonnant, et qui travaillait trop pour lui, ne suffit pas à Gaignières ; celui-ci a déniché un autre fournisseur, dans la personne de M. de la Valette, qui lui offre d’acquérir des Corneille à son intention. On en rencontrait partout de ces portraitures un peu méprisées, chez des hôteliers, dans un château voisin de Lyon, qui en renfermait des centaines, peut-être même chez les descendants du peintre1 2. Bien que ni Coulanges, ni La Valette ne nous renseignent plus exactement sur leurs acquisitions faites à Lyon pour leur ami Roger de Gaignières, il y a lieu de croire que ce dernier n’avait baptisé qu’à bon escient les tableaux venus de cette source. Nous en connaissons au moins quatre, pour l’instant, très semblables entre eux sous le rapport de la facture et de la manière ; nous avons donc des éléments de critique, à peu de chose près hors de discussion.
Ce sont de très fines et très fouillées portraitures, touchées assez légèrement pour que les couches de peinture n’aient point toujours résisté aux nettoyages maladroits. Peut-être y a-t-il chez Corneille un
1. Ch. de Grandmaison, Gaignières, ses correspondants et ses collections de portraits. (Bibliothèque de l’École des Chartes, t. LI, p. 602, 604; t. LUI, p. 5.)
2. Ce qui donne plus de poids aux affirmations de Gaignières touchant les œuvres de Corneille, c’est ce fait, que l’arrière-petit-lils de ce peintre vivait encore à Lyon en i685, et que la tradition avait dû se conserver chez lui. Toutefois, la correspondance de Coulanges et celle de La Valette ne parlent point de Corneille V de La Haye; c’est M. Natalis Rondot qui signale son existence dans ses Peintres de Lyon , article 374.
LE DAUPHIN FRANÇOIS, DUC d’aNGOULÈME.
TJessin de Boudan, d'après l’original de Corneille de Lyon, du Cabinet de Gaignières, aujourd’hui à Chantilly.
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peu de gaucherie dans les corps ; il les construit malingres pour les têtes. Les épaules rentrent, les bras sont trop courts, les poitrines trop resserre'es. La Marguerite de Valois, duchesse de Berry, aujourd’hui à Chantilly, est une des moins fautives dans ce genre. La princesse a été peinte une seconde fois par Corneille à peu près dans la même pose et dans le même costume, mais le corps reste minuscule dans ses rapports avec la tête. Ce portrait est à Versailles, où il porte le n° 3 1 8 r , et où il est censé représenter la reine Madeleine d’Ecosse ; ce fut précisément cette seconde étude qui fut publiée dans le Promptuaire comme nous aurons occasion de le dire ci-après. Quoi qu’il en soit, la date du panneau de Chantilly, l’annotation de Gaignières enlèvent tous nos doutes. Si la Marguerite n’est pas un chef-d’œuvre absolu, elle est l’œuvre de Corneille, ce qui vaut mieux pour nous dans l’instant. Elle avait probablement figuré dans la célèbre chambre aux peintures de Corneille, visitée par la reine Catherine en 1 5 64, et on en avait discuté les atours vieillis, le chaperon démodé, la coupe surannée du corsage. Peu de tableaux ont ainsi leur histoire.
Un autre portrait, également à Chantilly, représente le dauphin François, vraisemblablement exécuté par Corneille en 1 5 36, quand le jeune prince alla mourir à Tournon d’une phtisie galopante. Un troisième est à Versailles où il porte le n° 3147. C’est la belle marquise de Rothelin, Jacqueline de Rohan, provenant elle aussi de Gaignières, qui l’a donnée sans hésitation à Corneille dans la transcription de l’un de ses recueils L Ici nous nous trouvons en présence d’une ruine, et il serait téméraire d’en tirer des conclusions; la figure grattée, barbouillée par un restaurateur maladroit, effacée aux trois quarts, ne nous laisse à peu près rien deviner du travail primitif. Enfin, le même Musée conserve une quatrième œuvre authentique de Corneille : un duc de Montpensier portant le n° 3292, très finement peint, une véritable besogne de maître, malheureusement affublé d’une lettre fausse écrite après coup et qui a dérouté les chercheurs. Ce n’est point Henri, duc de Montpensier, parce que nous nous trouvons en face d’un personnage de 1548 environ, ayant au moins trente ans, et que Henri de Montpensier naquit en 1 572 ; ce ne pourrait être non plus François, né en 1542. Au fond, l’identification du personnage importe peu; ce que nous en voulons retenir, c’est qu’il avait appartenu à Gaignières, et que celui-ci avait écrit le nom de 1. Bibliothèque nationale. Département des Estampes, Oa 17, fol. 18 bis.
Corneille au revers. Encore un seigneur de la chambre aux peintures, et non des moindres, exécuté scrupuleusement dans un coloris chaud de blanc sur vert, avec plus de liberté peut-être que les précédents, et surtout plus d’allure. (Voir p. 41.)
Toutes ces pièces de choix, lentement amassées par le collectionneur
HENRI II ET CATHERINE, gravure de G. Reverdi pour le Promptuarium iconum de Rouille.
parisien, nous avons vu avec quel soin, furent cédées, comme nous le disions, avec un millier d’autres peintures, au roi Louis XIV dans
MADELEINE, REINE d’ÉCOSSE, ET MARGUERITE, DUCHESSE DE BERRY, gravure de G. Reverdi pour le Promptuarium iconum de Rouille.
le courant de 1711. Gaignières une fois mort, on songea à se débarrasser de ces objets encombrants et qui ne disaient rien aux amateurs d’alors. Vendus pour quelques sous l’un dans l’autre, ils passèrent de brocanteurs en brocanteurs jusqu’à la Révolution. Alexandre Lenoir avait accepté en don la Marguerite de Valois, aujourd’hui
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à Chantilly, d’un citoyen Lancet, employé au ministère de l’Intérieur. Depuis le portrait passa au duc de Sutherland, de qui Mer le duc d’Aumale l’acquit postérieurement à 1874, en même temps que le Dauphin et que cet admirable bâtard de Bourgogne, un des joyaux du Musée Condé, qui ne put monter à 100 livres en 1717
A ces explications que nous souhaiterions concluantes et qui sont données ici pour la première fois, il faut ajouter l’appoint d’autres rapprochements. En 1 5 53, l’éditeur lyonnais Rouille ou Roville publiait, avec un grand luxe de portraitures, un de ces livres d’effigies alors à la mode, où se trouvaient reproduits les personnages célèbres de toutes les époques, depuis les premiers âges du monde jusqu’à la période moderne. On y voyait Adam et Henri II, des représentations idéales et des portraitures très authentiques, réduites au format d’une médaille. Le titre en latin était : Prima pars promptuarii iconum insigniorum a seculo hominum. Parmi les célébrités contemporaines de la publication, Rouille montrait le roi Henri II, la reine Catherine, sa femme; Marguerite de Valois, sœur de Henri II ; le Dauphin, fils de François Ier. La reine Catherine portait dans cette effigie le costume exact que Brantôme avait décrit dans le paragraphe cité plus haut. La princesse Marguerite était, très exactement, la même que dans la peinture de Versailles ci-devant décrite et représentée (p. 45); quant au Dauphin, il avait purement et simplement été inspiré de. l’original, également à Chantilly, dont nous venons de parler.
L’éditeur, si prolixe dans sa Pré face, oublie de nous dire d’où il tirait ses portraits, mais son livre préparé à Lyon, gravé sur bois à Lyon, nous laisse présumer que la chambre aux peintures de Corneille, son compatriote, avait dû lui fournir les éléments de son illustration contemporaine. La taille sur bois de ce s figures avait été confiée à Georges Reverdi, Piémontais, d’après ce que nous apprend Lacroix du Maine, qui ne l’inventait sûrement pas1 2. Ce Reverdi jouissait d’une certaine réputa-
1. Bordereau de la vente de Roger de Gaignières (juillet 1717). Les estimations étaient faites par le peintre de Troy. (Bibliothèque nationale. Clairambault, Ms. io32, fol. 749 et suiv. Découvert par M. de Grandmaison et publié par H. Bouchot, dans l’introduction à l’Inventaire de Gaignières, t. I, p. xn.)
2. Lacroix du Maine, Bibliothèque françoise, I, 265. « Georges Reverdi, pied- « montois, excellent graveur au burin (sur bois.) C’est celuyqui a gravé les portraits « ou effigies du Promptuaire des Médailles imprimées à „Lyon chez Rouville, par « plusieurs foys. Il florissoit à Lyon l’an 1 555. ».
tion à en juger par ce distique de Nicolas Bourbon, ami d’Holbein :
De Hanso Ulbio (Hans Holbein) et Georgio Reperdio pictoribus.
Videre qui vult Parrhasium cum Zeuxide,
Accessat à Britannia
Hansum Ulbium , et Georgium Reperdium Lugduno aburbe GalliœG
Jusqu’à preuve contraire, je croirai Corneille de La Haye le dessinateur des bois du Promptuaire. Nul mieux que lui n’était préparé à cette besogne, et la qualité de ces petites œuvres indique un artiste de premier ordre. Quant à Reverdi, il était, lui aussi, un maître graveur; à bien peu de chose près, ses travaux peuvent entrer en comparaison avec les bois de la Danse des morts, par Leuczelburger, d’après Holbein ; il avait d’ailleurs taillé le ravissant portrait de Nicolas Bourbon, mis en frontispice des Nugæ , d’après le croquis du même Hans Holbein. Cette constatation d’état fait des deux portraits de Chantilly et de celui de Versailles, les plus curieux qui soient dans nos musées français; ils fixent la manière d’un peintre dont on a beaucoup parlé sans le connaître, ils servent à contrôler les histoires de Brantôme, ils notent au plus vrai un point de l’histoire de l’art au xvie siècle. Si l’on en pouvait juger par la reproduction faite pour Gaignières de l’autre portrait qui ne s’est pas encore retrouvé, Jacqueline de Longwy, Corneille eût employé ces fonds verts que nous rencontrons dans plusieurs petits panneaux du xvie siècle au Louvre, à Versailles ou à Chantilly. Serait-ce là une marque de provenance ? Il est certain que les Clouet n’employaient guère ces fonds, et que tous les tableaux qui en sont pourvus diffèrent essentiellement de ceux de Jean ou de François Clouet. Ils procèdent d’une pratique plus large, plus grasse, infiniment plus colorée. Et cependant ni la Marguerite de Valois de Chantilly, ni le dauphin François, ni Jacqueline de Rohan, ne montrent un praticien hors de pair. Il faut donc attendre encore, provoquer le débat et fournir des armes à la discussion. Je livre ces considérations aux conservateurs de nos musées, en grande espérance de leur avoir ouvert la route.
Grâce à Gaignières, Corneille de Lyon n’est plus une abstraction esthétique, ne le nommons plus Apelle ni Zeuxis.
i. N. Bourbon, Nugæ , Lyon, Gryphius, 1 5 38, p. 1 53 .