FAUCHE T
Et le XXX*^ et péniiltiesme jour du dict mois de décembre, suivant Varrest et ordonnance cy-dessus, le dict Claude de Héry a présenté au bureau de la dicte court un poinçon à Vefigie du Roy et une pille et ung
FiG. 15. — Charles IX iMusce de Vienne).
trousseau pour monnoyer testons et, iceulx veu:(, la dicte court a ordonné qu'il sera monnoyé sur la dicte pille et trousseau six deniers testons seullement, en la présence de M" Olivier Amery et Jehan de Riberolles, conseillers et généraux en la dicte court, pour, iceulx veu:(, ordonner ce que de raison et, parce que la dicte pille et trousseau n'est oient trempe:^, ont esté rendu:( au dict de Héry avec le dict poinçon et à luy cnjoinct d'estre prest:( demain ».
L'essai du poinçon une fois fait, les gens de la Cour écrivent au roi la lettre qui suit :
Sire,
Pour ce que depuis vostre advènement à la couronne, Vefftgye de vostre majesté n'a esté changée en la fabrication et impression de vos monnoyes, il nous semble, sous vostre bon plaisir , estre nécessaire au commencement de ceste année la faire représenter selon Vaage viril que, par la grâce de Dieu, ave:^ actainct ; à ceste cause, nous avons fait faire par le tailleur général de vos dictes monnoyes ung poinçon de vostre effigie et sur la pille et trousseau qui en ont esté tire:( avons faict monnoier dou:^e deniers testons que nous voii^s envoyons, affin d' entendre sur ce vostre volenté pour la complir etmectre à exécution.
Sii'c, nous supplions le créateur maintenir vostre majesté en parfaicte santé et prospérité, longue et très heureuse vye. De Paris, en vostre court des monnoyes, le XV F janvier mil VLXX.
Vos très humbles et très oheyssants serviteurs les
généraulx tenant votre court des monnoyes.
La lettre ci-dessus fut portée au roi, avec les testons, par Henry de Mesmes, qui fut chargé de la réponse. Cela ressort du procès-verbal suivant :
Le Xllir jour de février mil V" LXX, Monsieur le président Fauchet a présenté au bureau de la court de céans une lettre missive superscripte : à Monsieur, Monsieur Fauchet, conseiller du Roy et président des monnoyes, dactée : à Angiers, le mardi gras VIF février mil V LXX, soub:^cripte : votre bon frère, serviteur et amy, Henry de Mesmes, qui est de la teneur : Monsieur, vostre pasguet a esté présenté au Roy longtemps après mon arrivée à cause de sa maladie, laquelle afaict aussi peult-estre juger vos testons nwings ressemblans à son visaige. La Roy ne en a faict le j ugement, qui n'a garde de trouver bonne aucune portraiture de luy. Car, à ce que nous avons et voyons à toute hure, nul paintre peult suffire pour le représenter à nostre contentement. Ainsy, je croy quils demeurent en oppinion de n'y toucher quFl:(
Planche VI IL — Le Maréchal de Vieilleville
(Collection Salting)
ne soient à Paris ^ et dict sa majesté quily a trop longtemps que vous ne V ave:^ veu trestous pour vous ressouvenir de sa semhlance . Si tost que la depesehe en sera faicte^ je la vous envoirray » et a dict le dict sieur Fauchet que la dicte lettre lui a esté envoyée par le sieur de Malaisi:^e ^ niaistre des requestes du Roy^ auquel il, avoit baillé lepasqnet et les testons mentionnés en la lettre missive cy dessus transcripte ^ dont a esté ordonné par la présente copie, pour y avoir recours quant hesoing sera ».
La volonté très nette du roi se trouve exprimée dans sa dépêche que voici :
Nos anie;^ et feaulx, nous avons veu la lettre que vous nous ave:^ escripte ainsi que Vefigye que vous nous ave^ envoyée , par laquelle vous estes d'avis d' imprimer doresnavant en nos nwnnoyes ; mais, d'autant que la dicte efigye ne représente aucunement nostre aaige, ne pareillement nostre visaige, ne la taille dont nous sommes à présent, et que nous estimons que cela vient à cause que vous ne nous ave:( veu, nous voulions que vous attend ie:^ jusques à tant que nous soyons à Paris et lors, il sera plus aisé de les hien faire et représenter plus au naturel nostre personne en Vefigie qui se fera pour V impression des dictes monnoyes. Donné à Angiers le V jour de février mil V" LXX.
CHA'RLES.
Le rôle joué par François Clouet dans la petite affaire dont on vient de lire tout au long les détails n'est pas très saillant. Il s'était montré moins difficile, en l'espèce, que son maître. Je le soupçonne de quelque complaisance pour le tailleur Claude deHéry ; mais Catherine de Médicis ignorait ces complaisances-là, et son fils également.
Le sévère jugement de la reine-mère sur les portraitures du jeune roi, rapporté par Henry de Mesmes, s'applique-t-il aux œuvres du peintre officiel ? François Clouet lui-même avait-il échoué au gré de la souveraine dans sa tâche de portraitiste ? Cependant, ce n'était plus un apprenti. Tous les poètes chantent ses louanges. Ronsard, dont il a peint Vamie, décrit ce portrait avec délire et s'écrie à la fin :
« Bien peu s'en faut qu' elle ne parle à moy ».
Marc-Antoine de Buttet, dont deux sonnets sont dédiés au peintre, le nomme le « Dieu Janet » et, le plaçant au-dessus des plus grands artistes, dit : (i)
« Ni Raphaël^ ni le grand Michel Lange Saur oit trouver si h eau divin visage... »
(i) Publ. par A. de Montaiglon (A^^"" Arch. de l'art franç. t. VIII, p. 307).
FiG. i6. — Charles IX {Musée du Louvre).
Jodelle, de Billon, Etienne Pasquier rivalisent d'éloges sur l'homme dont le talent conquiert tous les suffrages.
Clouet s'est enrichi par son métier pratiqué avec tant d'habileté. Il possède une maison à Paris « en la
LES CI.OUET
rue du Temple^ dite Sainte- Avoye » (i), tenant à Ja maison du Chapiteau . Il a des rentes sur la ville de Paris (2 ) et, quand il vient à décéder, sa succession vaut qu'une sœur, partiellement dépossédée, entame un long procès contre ses enfants naturels, en faveur desquels il a testé à défaut de descendance légitime.
C'est ce testament qui a révélé la date de son décès, survenu le 22 septembre 1572. La mort semble l'avoir surpris le pinceau à la main. En effet, un passage des comptes de l'Epargne pour cette année-là, découvert et publié par M. Mazerolle (3), signale un travail récemment exécuté par lui et dont il avait été payé au mois de mai précédent. C'est une miniature de la reine Elisabeth d'Autriche qui, enchâssée dans une monture
d'or et doublée d'une enluminure au chiffre du roi, fut envoyée par celui-ci à la reine d'Espagne, sa belle-sœur.
Voici la mention qui en est faite (4) :
« A Francoys Cîouct dict Janet painctre du d. s'',
Essaye Gondet, enlumineur demeurant à Paris et
(1) N'"'' Arclt. de l'art fr. t. IX, p; 77.
(2) Quittance d'un quartier de rente (1568). (Revue de l'art fr. t. VII, p. 140). — Quittance d'un autre quartier de rente (1569). Bibl. Nat. Ms. fr. 27.274. Pièces orig. 790, dossier 17.930, fol. 3, pièces 5.
(3) Revue de l'art chrétien^ octobre 1889.
(4) Bibl. Nat. Clairarabault 283, fol. 2992 v°.
Francoys du Jardin^ orfèvre dad. s\ la somme de trois cens dix neuf livres doii^^e sols fs. eu XX'""' à eux ordonnée par le d. s\ asscavoir au dict ClouetYP'' XV l. pour son paiement d' ung pourtraict de la Royne qu'il a faict dans un petit tableau d'or ; au dict E rondelle (i) XII livres aussi pour son paiement d'avoir faict un chiffre d' enlumineur e de lettres au nom du Roy au derrière du d. tableau et au d. du Jardin VII" IX livres pour V or et façon d' ung sercle d' or faict en auvalle dans lequel a esté enchâssé le dict pourtraict^ le tout suivant les pris et marché qui en ont esté faict:^ par le d. s\ lequel pourtraict sa d. ma" a euvoié à la Royne d' Espaigne et d'icelluy faict don et présent... »
Selon moi, le révélateur de cet intéressant document a fait fausse route en cherchant à reconnaître le bijou décrit ci-dessus dans un médaillon du Trésor Impérial de Vienne renfermant dos à dos, dans un écrin d'orfèvrerie à deux faces, le portrait de Catherine de Médicis et celui de Charles IX (Fig. i^). D'abord, il n'est question que d'une miniature unique ; puis, c'est la reine tout court, et non point la reine mère du roi qui est nommée. D'ailleurs, je crois avoirtrouvé la mention de l'objet dans un bordereau de commandes transmises
(i) Ce nom d'Erondelle doit être un surnom d'Essayé Gondet.
au peintre et à l'orfèvre par la reine-mère (i i. Dans ce bordereau écrit de sa main et qui comprend diverses « pinteiires >> k pour la Reyne mère », il y a un passage ainsi conçu : Pour la Reyne, sa pinteure pour pendre au coul^. La collaboration de Dujardin ressort de ces termes mêmes, qui sous-entendent un encadrement d'orfèvrerie. D'ailleurs, le billet de Catherine de Médicis fait partie d'un lot de pièces concernant ses rapports avec cet orfèvre, auprès duquel Henry de Mesmes, mis à contribution pour les devises en sa qualité de bel esprit et d'ami des poètes, lui servait de complaisant intermédiaire. L'on a déjà constaté, dans l'affaire de la monnaie, les bons offices de ce seigneur dont Brantôme parle comme d'un très grand, hahil et suttil personnage d' estât, d'affaires, de science et de « tonte gentillesse-» (2). Une lettre de la reine Catherine transmise par lui à Dujardin est datée du 16 novembre 1571 (3). Le bordereau qui nous occupe doit en être contemporain. En tout cas, il ne saurait être antérieur à la mort de Jeanne d'Albret, survenue le 10 juin 1572, si l'on considère les appellations données dans le
(1) BibL Nat. Ms. fr. 864, fol. 71. Ce document a été publié, avec quelques erreurs de lecture, dans les Archives de Vart français, t. III, p. 41.
(2) Ed. Lalanne, t. 5, p. 130.
(3) Bibl. Nat. Ms fr. 894, fol. 78.
FiG. 17. — Claude de Beaune {Miiscc du Louvre).
document à cette reine et à son fils. J'en conclus que le peintre appelé à collaborer avec Dujardin, c'est François Clouet.
La liste des images composant le livre de portraits pour la Reyne, dont il existe un double de la main de
M, de Mesmes (i), présente une frappante analogie avec la composition initiale du Livre lT Heures de Catherine de MédiciSj avant les interpolations dont il a souffert. Ce rapprochement s'impose. La double commande à l'orfèvre et au peintre « d'un livre selon la grandeur des pinteures » énumérées par la reine vise-t-elle le précieux petit livre orné de délicates effigies et revêtu extérieurement d'une somptueuse parure? Quand cela serait et quand bien même François Clouet aurait reçu la commande en question, qui nous dit qu'il l'exécuta? Un autre a peut-être recueilli de ses mains défaillantes la charge de complaire à la souveraine en adaptant, selon sa fantaisie, les portraits de famille conservés, sous forme de crayons, dans les archives de la cour, au format minuscule des heures richement habillées par l'orfèvre royal.
Rien ne prouve non plus que la double miniature de Vienne, en dépit de sa qualité supérieure, soit l'œuvre du fameux artiste. C'est probable; ce n'est pas certain. Sous Charles IX, comme sous ses prédécesseurs, les comptables du roi dont les comptes sont parvenus jusqu'à nous oublient volontiers le portraitiste pour ne se souvenir que des moindres besognes imposées
(i) Bibl. Nat. Ms. fr. 894, fol. 77.
au peintre par son office de cour. Témoins les articles suivants du « compte de M" Alain Veau, receveur et paieur de V escuirye pour une demie année commencée le premier jour de janvier mil cinq cens soixante ef dix » (i^ :
«A François Clouet, peinctre et varlet de chambre du dict seigneur, la somme de six vingt trois livres, à luy ordonnés pour son paiement de plusieurs parties de son mestier quil a faictes et fournies sur le faict de la dicte escuirye, ainsi quHl s'ensuit, assavoir :
Pour avoir faict et estojfê sur dou\e bannières de trompettes chacune six grandes fleurs de lys d''or fin à huille, que sont LXXII fleurs de lys, à raison de XXX s. pièce cm liv res .
Pour avoir aussi estoffé et doré d' or fin à huillë sur une cotte d' armes, pour un poursuivant d'armes, dou:^e fleurs de lys, dont y an a six grandes au corps et six moyennes aux manches XV livres.
Ces renseignements sont intéressants ; car ils donnent une idée des multiples obligations professionnelles auxquelles le peintre était astreint. Mais que n'avons-nous aussi quelque document positif sur son
(i) Publ. par Laborde. Renaissance des arts, p. 121.
œuvre d'iconographe ? Rien, par exemple, n'autorise absolument, malgré les vraisemblances et la tradition, dont il convient dans une certaine mesure de tenir compte, à revendiquer pour François Clouet le fameux portrait de la reine Elisabeth qui est au Louvre, non plus que le dessin dont il est l'exacte reproduction et qui se trouve dans les cartons de la Bibliothèque Nationale (i ).
Nous ne touchons à la certitude qu'avec le grand portrait du roi du musée de Vienne (2). Ce morceau capital (Fig. 75) se distingue de tous ses congénères par une inscription que l'on peut considérer comme une signature. En voici la reproduction :
CHARLES VIIIl TRES CHRESTIEN ROY DE FRANCE, EN LAAGE DE XX ANS PEINCT AV VIF PAR lANNET. 1563.
Cette inscription contient une inconséquence (3), qui proviendrait, assure-t-on, d'une restauration malen-
(1) Crayons français du xvi° siècle. Cartons alphabétiques.
(2) Musée de Vienne. N" 572 du cat.
(3) Charles IX, né en 1550, aurait été, en 1^,63, dans sa 14% et non point dans sa 20° année.
Planche IX. —
Claude de Beaune (M"' de Châteaubrun)
(Musée Condé)
contreuse. On est généralement d'avis que, dans la date, le 3 doit avoir été substitué à un 9. Cette supposition devient tout à fait légitime si l'on rapproche du tableau un crayon conservé à l'Ermitage Impérial de St-Pétersbourg (i). Ce dessin (Planche VII) est l'original dont sont issues et cette peinture et la petite réplique de celle-ci que possède notre Louvre (Fig. 16). Or, il n'est pas d'une seule venue. Il présente un exemple d'une pratique, très fréquente à cette époque, qui consistait à retoucher un crayon datant de quelques années pour le mettre en harmonie avec l'âge nouveau du personnage et surtout avec les modes nouvelles. Ce genre de retouches était motivé par l'utilisation d'un dessin relativement ancien en vue d'une peinture qui, faute de ce rajeunissement, aurait eu l'air d'un anachronisme. C'est le cas du Charles IX en question. Le crayon primitif était daté 1566. A côté de ce millésime qui subsiste, un autre a été ensuite rajouté : 1569. En même temps, le bonnet subissait un agrandissement conforme à l'exhaussement subi par la coiffure masculine par suite d'un caprice de la mode. J'estime que ce changement est contemporain de la peinture de Vienne et que celle-ci en a été la cause déterminante.
(i) Ermitage Impérial, N° 404 du cat.
Que le crayon soit de Janet comme la peinture qui le traduit, c'est évident. Malgré l'absence d'attestation, impossible de mettre la chose en doute. Car, l'usage du temps voulait que le peintre se contentât tf après le vif d'un simple dessin, qui servait ensuite pour l'exécution des peintures. L'intervention d'interprètes ou d'auxiliaires pour celles-ci est admissible: le crayon d'après nature n'est imputable qu'au maître. Or, ici, le maître, grâce à la précieuse inscription du tableau, nous est connu. Nous tenons donc un dessin de François Clouet.
Des comparaisons techniques permettaient peutêtre de lui en attribuer d'autres avec plus ou moins de vraisemblance. Je me contenterai d'un rapprochement matériel. Je veux parler d'une similitude absolue entre la date originelle du Charles IX de l'Ermitage ( 1566) et la même date visible sur un crayon du Maréchal de Vieilleville possédé par un amateur anglais, M. George Salting (Planche VIII). La même main les a évidemment tracées toutes les deux; partant, ce Vieilleville doit être de Janet. Je suis tenté d'en dire autant pour un M. de la Boiirdaisière ( i ) conservé au Musée Condé {Planche X)^ bien que la différence du millésime rende le rapprochement moins saisissant. D'ailleurs, on ne rencontrera pas sans en tirer argument une date
(i) Musée Condé. Portraits franç. du xvi" siècle. N° 290.
du même genre (1563) sur une peinture que le témoignage de Gaignières, qui en fut possesseur, donne formellement à Janet (i). J'ai nommé le portrait de Claude de Beaune, épouse du grand écuyer Claude
FiG. 18. — Date du Recueil des Rois de Frjiiee, de du Tillet.
Gouffier, actuellement au Louvre (2) (Fig. ly), dont l'original aux crayons est à Chantilly (3 ) ('/^/^7/?6V?t' IX). Cette peinture ainsi datée n'est pas seule de son espèce. J'en ai rencontré plusieurs à travers les musées, entre autres un Henri II à Versailles (daté 1559) (F/g. 11) et un Charles IX à Vienne (daté 1561). Il serait peut-être téméraire d'avancer que ces millésimes sont invariable-
(1) Sur une étiquette collée derrière le panneau, on lit, de la main de Gaignières : Original de Janct.
(2) Musée du Louvre, N" 1026 du cat.
(3) Musée Condé, Crayons fr. du xvi" siècle. N° 161.
ment de Janet. Mais, outre que je n'en ai pas trouvé de postérieurs à sa mort ni d'antérieurs à son entrée en scène, comment n'être point frappé d'une concordance entre cette particularité et les rares œuvres authentiques du maître ? Ce n'est pas tout. Voici que le Recueil des rois de France de du Tillet présenté à Charles IX, dont j'ai parlé à propos de la miniature de François I" âgé qu'il renferme, offre, à son tour, au bas du titre de l'ouvrage, une de ces dates caractéristiques (Fig. i8), d'autant plus intéressante à mettre en regard des autres que l'année de la dédicace au roi Charles est celle même où fut dessiné son portrait : 1566. Il en résulte, à mon avis, une forte présomption en faveur de l'exécution par le peintre royal des miniatures de ce manuscrit officiel.
Mais nous voilà retombés dans le domaine des probabilités. J'ai épuisé les rares certitudes touchant notre artiste si fameux. L'on a vu qu'il ne sort de la pénombre que sur la fin de sa carrière. Impossible de voir clair plus tôt dans cette existence à coup sûr féconde en belles œuvres. Impossible de démêler, par exemple, quelle part lui revient dans les beaux dessins du Musée Condé qui, par le crayon des plus habiles fouilleurs de physionomies, racontent si éloquemment cinquante années de notre histoire. Cette galerie admirable est
une galerie royale. La reine Catherine a marqué de sa griffe quelques-unes de ses feuilles augustes (i). Ces images fanées, fripées, maculées, déchirées souvent, sont les archives iconographiques de la cour de France. Assurément Janet a sa place marquée là; mais quelle est-elle ? J'ignore si je suis le jeu de quelque illusion : il me semble avoir reconnu son écriture, voisinant avec celle de la reine-mère, parmi les noms inscrits après coup en tête de ces figures du passé. Une telle opinion repose sur un fondement bien fragile ; car l'unique autographe de François Clouet sur lequel je m'appuie consiste dans les six lettres de son nom mêlées à l'initiale de son prénom au bas d'une quittance de rente (2) (Planche XI). Quoi qu'il en soit, on n'apprendra rien, quant à l'origine des dessins, d'annotations qui leur sont généralement postérieures. Ces légendes, qui accompagnent indistinctement des œuvres différentes d'époque et de caractère, proviennent d'un récolement exécuté en plusieurs fois et dont la dernière opération
(1) J'ai indiqué ce fait dans une note parue dans la Ga:iette des Beaux- Arts le I" juin 1897, sous le titre : Erasme clie^ Catherine de Médicis, à Chantilly. Je l'ai commenté de nouveau dans l'introduction des Crayons français du Musée Condé (Paris, Lévy, 1908).
(2) Bibl. Nat. Ms. fr. 27.274. Pièces orig. 790, dossier 17930, fol, 3. Une signature similaire a été publiée par M. J. Guiflfrey {Revue de l'Art Français t. VII. p. 141).
LES CLOUKT
eut lieu vers 1570. Cela ressort de leurs termes euxmêmes. Le décès de François Clouet n'est peut-être pas étranger à son achèvement. J'imagine qu'il l'a amorcé durant qu'en sa qualité de peintre officiel il était dépositaire de tous les dessins du roi et que ceux-ci séjournaient dans son atelier, confondus avec les siens propres, pour être consultés au fur et à mesure des besoins; après lui, les documents étant passés aux mains d'autrui, il aura été continué par son successeur. Cela expliquerait comment une écriture tout à fait étrangère à la sienne se rencontre sur les deux dessins qui peuvent lui être attribués avec le plus d'assurance : je veux dire " /<' Roi Charles IX' de l'Ermitage et la Claude de Beaune de Chantilly, dénommée "M"'" de Chatcauhnim'" par suite de veuvage. Tout cela est encore, je l'avoue, assez nébuleux; mais la lumière s'insinue quand même peu à peu dans les ténèbres (i).
(i) Dans le cas où ces notes ne proviendraient pas des peintres euxmêmes, elles ont été mises pour eux et en vue de leurs besognes éventuelles. I,eur date, très rapprochée de l'époque des œuvres et le caractère utilitaire des études qu'elles identifient n'en autorisent pas l'attribution à des collectionneurs quelconques. Ce serait mal comprendre le rôle des crayons en général qu'admettre que de tels documents ont pu quitterl'atelier du peintre pour s'enterrer presque tout de suite dans de petits musées privés. Les curieux et les collectionneurs ne sont entrés en scène que beaucoup plus tard, pour recueillir, alors qu'ils n'eurent plus d'utilité courante, les vestiges d'une iconographie périmée.
Planche X. — Jean Babou de La Bourdaisière
(Musée Condé)
Voilà quelques années seulement qu'un érudit a révélé la date de la mort de notre artiste en tirant des archives les pièces du procès provoqué par le testament qu'il dicta à la veille d'expirer. M. Jules Guiffrey a publié en même temps ce testament, rédigé le 21 septembre 1572 (i). Clouet y '''■recommande son âme à Dieu, son créateur^ à la saincte Trinité de Paradis, à la glorieuse Vierge Marie, à Messieurs Sainct Pierre et Sainct Paul et Sainct Médéric, son patron...''. Il y déclare qu'il '■^veult et entend vivre et proteste morir en la foy de nostre mère saincte Eglise apostolique et romaine et, comme enfant dHcelle, veult son corps estre inhumé en terre saincte au cymetière de Sainct Innocent avec ses feu:^ père et mère'\ Il dit encore qu'"à son convoy veult son curé et les prebstres hahitue:( de sa paroisse pour conduire son corps à sépulture, et vcult ung service complaict pour le remède de son ânic,..''\ Ces diverses déclarations contredisent formellement une assertion sans fondement de Bouchot, d'après laquelle le peintre aurait adhéré à la religion réformée et devrait être compté parmi les victimes de la Saint- Barthélemy (2),
(1) Revue de V Art français, t. I, p. 117. (Extrait des Arch. Nat., Y. 117, fol. 183).
(2) ^o\xch.o\.,Catliertiie de MéJicis, p. 167.
En ce qui concerne son bien, le testateur dispose de dix-huit cens livres de rente sur Vhostel devillede ceste ville de Paris, desquelles il en donne six cens livres à Catherine Clouet sa sœur et les autres dou:(e cents livres à Dyane et Lucresse, ses filles bastardes'\ dont la mère se nommait Jehanne Le Borgne. Cette disposition de Clouet en faveur de ses enfants naturels fut la cause d'un long procès en Parlement intenté par Catherine Clouet, qui revendiquait la totalité de l'héritage. Mais, un arrêt du 13 février 1588 donna gain de cause aux ^'filles bastardes" (i), dont l'une, Diane Clouet, entra par la suite, comme religieuse professe, à l'hôpital de Sainte Anastase et, à cette occasion, lit don de ses six cents livres de rente au dit hôpital (2).
Par les derniers articles de son testament, Clouet, que, décidément, il faut renoncer à prendre pour un huguenot, ^' donne cent livres tournois, pour une fois paier, à estre distribué scavoir est vingt livres à V œuvre et fabrique de Véglise Monsieur Sainct Médéric, sa paroisse, et quatre vingt:( livres pour distribuer à des pauvres filles à marier ou autres personnes indigentes^'.
(1) Arch, Nat., x* * 1708, fol. 103 v°. Publié dans la Revue de Vart fr. 1. 1, p. 131.
(2) Arch. Nat. y 132, fol. 51 v°. Publié dans la Revue de Vart Jr. t. I. p. 133.
Vh
eu
o es
Enfin, il " donne et laisse cent escus à Nicolas, son scrviieur, pour les bons et agréables services qu'il luy a faitcT^ et afin quHl prye Dieu pour son âme ".
Parmi les témoins qui assistaient à la confection de ce testament au chevet du moribond, l'acte cite Scipion Bruisbal, painctre de la Reyne mère du Roy ", C'est un personnage sur lequel on ne sait pas grand'chose. Cependant, il est vraisemblable que c'est lui qui figure, sous l'appellation de Jean Scipion, dans un compte de Catherine de Médicis pour l'année 1558, où il est fait mention d'une somme de " vingt livres f pour son payement d'un tableau ouquel est la figure de Madame de Crussol, que la reine a retenu pour envoyer en sa maison et chasteau de Monceaux'' {i). Cet artiste, dont le nom sonne comme celui d'un Italien, devait entretenir avec Clouet d'intimes relations pour être admis à ses derniers moments. Peut-être l'avenir nous réservet-il d'intéressantes révélations sur cet inconnu, qui pourrait bien avoir interprété, pour le service de la reine-mère, les dessins de son illustre ami.
C'est la collaboration éventuelle de tels subalternes aux besognes de l'artiste créateur qui rend si épineuse latâcherétrospective de l'historien dépourvu d'éléments
(i) Bibl. Nat. Ms. fr. 10396, fol. 52 v".
d'information. Soit parmi les dessins, soit par les peintures, les copies abondent à côté des originaux. J'ai déjà dit, à propos du portrait de Charles IX, que ces derniers subissaient eux-mêmes des transformations dictées par des considérations tout à fait étrangères à l'art. On trouve à Chantilly d'étranges exemples de ces retouches. Les crayons des peintres étaient maquillés aussi ouvertement que le sont aujourd'hui les clichés des photographes. Dans ces conditions, l'œuvre du peintre, déjà condamné à une certaine impersonnalité par les formules étroites où les conventions l'emprisonnent, s'abâtardit et son individualité sombre. Une sorte d'anonymat règne sur l'ensemble d'une production où plane seulement l'ombre d'un grand nom.
François CloiiiL.
dicç la-net.
Dès lors apparaît l'importance d'une pièce vraiment authentique, telle que le tableau qui a provoqué cette étude récapitulative des connaissances acquises sur les Clouet. C'est un portrait de grandeur naturelle, à mi corps, avec les mains (Planche 1).
La technique en est sobre et délicate, telle qu'on l'attend d'un maître. Celui-
FiG. 19. - François Clouet.
Extrait de la Chronologie Cl a pris la peine de se faire connaître
des Hommes illustres.
par une inscription, qui se lit dans le champ de la peinture, en bas, vers la gauche [Planche XII). Cette inscription est la suivante :
FR. lANETII OPVS PE. QVTTIO. AMICO. SINGVLARI ^TATIS SVE XLlii
La chose est claire. François Clouet est l'auteur de cette image. On n'en serait pas averti qu'on le
soupçonnerait peut-être en retrouvant, à côté du personnage, le même rideau verdâtre qui encadre la figure du Charles IX de Vienne (i). L'œuvre est antérieure de quelques années au portrait du roi. Elle a plus détenue générale que celui-ci; elle est moins apprêtée, moins conventionnelle. Aussi bien, nous en sommes prévenus, nous avons sous les yeux un ami particulier (amicus singularis) de Janet (2).
Vainement M. Th. von Frimmel, frappé parle livre de botanique ouvert auprès du personnage, avait cherché ce Petrus Outtius parmi les savants contemporains du peintre. Mes investigations personnelles n'avaient pas été plus fructueuses que les siennes. Mais,
(1) Un rideau du même genre figure dans un tableau qui représente une dame au bain avec, auprès d'elle, un jeune garçonnet et une nourrice allaitant un autre enfant. Sur cette peinture, qui appartient à Sir Frederick Cook (de Richmond), on lit justement, comme sur notre Clouet : Janctii opus. En dépit de cette signature, ce tableau, exposé en 1904 au Pavillon de Marsan, a été catalogué comme une oeuvre de François Quesnel (n° 226 du cat.). Je ne m'explique pas les raisons de cette dénomination fantaisiste. Je n'ai pas conservé une souvenance exacte de l'œuvre en question, sur laquelle il m'est difficile conséquemment de me prononcer. Mais le libellé de cette signature, identique à celle du portrait de Qutiius, m'induit à considérer en principe le morceau comme un autre Janet authentique.
(2) Nous avons connaissance, par une gravure exécutée au xvii' siècle et dont l'auteur est J. Ch. Flipart, d'un portrait peint par François Clouet, {jannct pinx. l'jjo). C'est celui du jurisconsulte René Choppin {Rcuatus CJioppinus). Il faut le citer pour mémoire ; mais la reproduction du graveur ne donne qu'une très imparfaite idée de ce que l'œuvre pouvait être.
heureusement, un érudit familier des archives vient de trouver le mot de l'énigme. M. Henri Stein a fait connaître à la Société des Antiquaires l'existence d'un apothicaire parisien, cité dans deux actes notariés et dans les registres de la municipalité de Paris au cours de la seconde moitié du xvf siècle, dont le nom est Pierre Quthe. Ce notable citoyen, appelé à prendre part aux assemblées de la ville, était, paraît-il, propriétaire d'un jardin botanique qui partageait avec celui de Nicolas Houël une notoriété universelle à l'époque. C'est lui que Janet a peint. L'album de plantes coloriées placé sous sa main est l'emblème de la profession qui lui a procuré une des premières places au soleil sur le pavé de la grande cité. Bien que les documents soient muets sur la date de la naissance de François Clouet, on s'accorde d'habitude à la placer vers 1520. Une gravure qui reproduit ses traits vers la fin de sa vie (i) paraît confirmer cette supposition (Fig. ig). Dans le cas où elle serait exacte, les deux amis auraient été à peu de chose près de même âge. Comment l'intimité dont témoigne la dédicace du portrait s'étaitelle formée entre eux? Par un hasard de voisinage, ou bien par un goût commun des beautés naturelles ?
(i) Sommaire chronologie des souverains... et hommes illustres. Paris, 1622.
Cette dernière hypothèse me sourit particulièrement et je me plais à me figurer Clouet cueillant les inspirations décoratives dans le domaine fleuri de Pierre Quthe (i).
On eût souffert à voir ces deux Français d'antan, inséparables à jamais, partager -plus longtemps un commun exil, loin de la terre de France. Dieu merci, un bon vent les a ramenés parmi nous, où est leur place, et les voilà définitivement rapatriés.
L'œuvre étonnera sans doute quelque peu les ennemis irréconciliables de l'italianisme. N'était la signature dont l'autorité est sans appel, ce Clouet authentique pourrait passer pour quelque Moroni. Quoique inattendue, cette constatation ne se trouve pas en désaccord avec les traditions artistiques d'un temps essentiellement ouvert aux influences étrangères. L'Italie est par excellence le foyer auquel s'est allumé le flambeau de la Renaissance française. Perréal, qui avait suivi Louis XII au-delà des Alpes, avoue hautement, dans ses lettres, que ces campagnes furent pour lui des voyages d'étude dont il tira profit. « Me aiderai, écrit-il, de tout ce que je ai veu en Italie » (2).
(1) Ce nom se rencontre sous diverses formes orthographiques, notamment Cuite. M. Stein a cru devoir adopter Qtithc, qui se rapproche le plus de la traduction latine employée par Clouet.
(2) E. M. Bancal, Perréal, p. 202.
Planche XII. — Signature de François Clouet sur le tableau récemment entré au Louvre
Comment les seuls Janet auraient-ils fermé les yeux à la lumière qui rayonnait des terres classiques ? Un certain patriotisme qui répudie toute attache avec l'Italie les revendique comme champions d'un art qui n'aurait de parenté qu'en Flandre. Par malheur pour les apôtres de ce nationalisme qui regarde de parti-pris vers le Nord, ces prétendus Flamands vivent en plein italianisme et s'accommodent parfaitement de ce voisinage. Je vois à Chantilly des dessins accompagnés d'annotations techniques qui sentent leur Italien et témoignent de la participation d'un artiste d'outremonts à ces études physionomiques patiemment fouillées et délicatement expressives ([). Attribuer ces écritures au vieux Janet lui-même serait en faire un Italien. Il me paraît difficile de soutenir, quant à présent du moins, une pareille thèse qui irait à l'encontre de la tradition, bien que la filiation entre Jehannet Clouet, peintre du roi François, et Jehan Cloet de Bruxelles, dont il est question dans les comptes du duc de Bourgogne et que Laborde donne pour son père, ne soit nullement démontrée. Mais il convient de détruire la légende d'après laquelle le portrait français du XVI* siècle ne devrait rien à l'Italie. Avec un louable
(i) On lit à côté d'un de ces dessins : «... le né rou^^e... les seveus giy noire... » ; sur un autre : « ... le né un g petit rou^e et un petyt plus magre ».
éclectisme, les Valois firent appel indistinctement à tous les étrangers capables d'exercer à leur profit une habileté professionnelle. Il en vint de l'Ombrie et des Flandres ; la Lombardie fournit son contingent et la Hollande aussi. Ces génies divers, éclos sous le soleil méditerranéen ou parmi les brumes de l'Océan, fusionnèrent dans l'atmosphère conciliatrice du doux pays de France, sur les bords de la Seine et de la Loire. François Clouet est le fruit de cette union féconde. Quels que soient les éléments dont est formé son talent, il appartient bien cependant à son pays. Son crayon et son pinceau parlent la même langue que la plume d'Amyot et celle de Montaigne. C'est un classique français.
ACHEVÉ d'imprimer LE 20 MAI 1908