‹ Les clubs contre-révolutionnairesChapitre 21 sur 73 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

« d'un impartial « A M. CAMILLE DESMOULINS,

'< Anlritr (les /i('-volii lions de Brnlinnt (I;.

" .l'hésitois à vous écrire; je me disois : Qu'y a-t-il, que peut-il y avoir entre Camille Desmoulins et la société des Impartiaux? Je me rappellois ce qu'a dit un de nos membres à Versailles : Il y a loin du fer de l'assassin au cœur de l'honnête homme; mais, puisqu'entin vous avez franchi l'espace, puisque vos calomnies nous atteignent, il faut bien qu'on vous réponde.

« Il est faux que nous soyons des aristocrates; nos principes ne sont et ne seront jamais les leurs; nous obéissons à la constitution qu'ils attaquent ; nous reconnaissons (art. II) que la nation seule peut la changer ou la modifier.

« Nous reconnaissons (art. III) qu'il faut garder la foi promise el due aux créanciers de l'état.

« Nous demandons (art. IV) pour le Roi, non pas une autorité illimitée, mais le pouvoir exécutif suprême, conforme au vœu solennel de la nation, et aux principes monarchiques reconnus et consacrés par la constitution.

« Nous jurons (art. Vj de défendre les droits de l'homme et du citoyen.

« Nous reconnaissons (art. XI) qu'une nouvelle constitution veul un autre ordre judiciaire, dans lequel les nouveaux tribunaux soient restreins au seul pouvoir de juger.

« Nous voulons (art. XIII) que l'armée et les gai'des-nationales soient soumises au monarque, comme le monarque, lui-même, doit être soumis aux lois.

« Voilà, Monsieur, la doctrine de ceux que vous appelez aristocrates. MM. Duv. d'Espr., de Caz...et Mau... la signeront peut-être un

(1) Révohdlons de France et de Brahmit. Cp journal oui 86 numéros, sous la direction de Camille Desmoulins, et obtint un j^rand sum'-s. Il parut depuis le 28 novembre 1789 jusqu'au 18 juillet 1791.

lyu LES CLUBS CONTRE-RÉVOLUTIONNAIUES

jour; mais, jusqu'à présent, ils ne l'ont pas signée, et nul ne peut être (sic) de notre société qu'il n'ait signé ces articles.

« IVous ne voulons que la paix et l'afFermissement de la constitution, et nous croyons fortement que l'une et l'autre ne peuvent s'opérer que par un amour constant de la vérité et de la justice. Indulgent [sic) pour les erreurs, nous sommes implacables pour les cabales; nous haïssons les brigands qui font usage de la lanterne ; nous exécrons les ambitieux qui font usage des brigands, et nous méprisons les journalistes qui se vouent à louer les ambitieux, les brigands et la lanterne.

« Inébranlables dans nos principes, nous ne craignons pas la lumière ; tout honnête homme peut être admis à nos séances, s'il est présenté par un membre : si vous ne trouvez personne qui veuille vous y présenter, je vous promets une exception, vous pouvez venir votre journal à la main, et le président ou un secrétaire vous feront donner une place.

« Je vous ai fait. Monsieur, notre profession de foi; j'y ajoute, pour votre instruction, que nous respectons toutes les autorités légitimes, que nous regardons, avec l'Assemblée nationale et d'après ses décrets, la personne du roi comme inviolable ; que, persuadés que les vertus privées sont les garans et les compagnes inséparables des vertus publiques, nous respectons dans notre roi les qualités de bon père, et de bon mari; que nous nous interdisons soigneusement de l'aftliger dans ses affections ; et qu'ainsi, jamais un Impartial ne rira de vos indécentes plaisanteries sur le Roi, que vous appelez M. Veto, ni sur la reine, que vous appelez avec affectation la femme du roi, à qui vous refusez le titre de Majesté, et dont vous regardez le prétendu ressent imnit comme un argu lient sans rêpHqije, en faveur de celui que vous en croyez l'objet.

« Je me borne à ce peu de mots, mais je vous promets que si la société entreprend jamais l'analyse des libelles qui ont infecté la capitale, je me chargerai avec résignation de celle de vos maximes anarchiques.

« J'ai l'honneur d'être, etc.

« Un Impartial (l). »

S'attaquer à Camille Desmoulins, plein de verve, d'esprit, d'éloquence passionnée, de violence endiablée, c'était rompre complèlement avec les hommes d'action. Depuis le mois de juillet 1789,

(1) Bib. Nat., Lb 39/3042.

CLUH DES IMPARTIAUX 121

époque où il avait jeté pour la première fois, dans le Palais-Royal, le cri : Aux armes! Camille exerçait une grande influence sur le peuple de Paris qui lui faisait cortège dans les rues.

Le Club des Impartiaux sembla réactionnaire au suprême degré, non plus seulement modéré comme il prétendait l'être. Les avancés de toute nuance se plurent à dénoncer, chaque jour, avec plus d'insistance, son attitude aristocratique et monarchique ; il se trouva pris entre deux feux, moqué par les royalistes purs, accablé par les (-ordeliers et les Jacobins.

Le mot même d'impartial souleva une polémique. Un pamphlétaire apostropha ainsi les membres du Club des Imparliaax^ incapables de résister à tant d'ennemis clairvoyants :

« Non, Messieurs les Impartiaux, ne l'espérez pas : quelque facile à tromper que soit le bon peuple de France, vous ne parviendrez pas à le séduire. Votre masque patriotique ne vous servira de rien : on vous connoît; vous êtes ces tristes Sénateurs déjoués dans leurs projets, qui s'étoient flattés de s'asseoir dans la Chambre haute, et d'y devenir les heureuses souches d'une nouvelle race de patriciens. Vous êtes les exécuteurs de ce vaste projet enfanté par Brienne, corrigé, perfectionné depuis son départ.

«... Vous vous glorifiez d'avoir été inscrits sur les listes de proscription ; quelques-uns de vous assurent même qu'on a voulu les traiter comme les Foulons et les Berlhiers.

« Messieurs les Impartiaux, vous vous vantez, personne ne vous a fait l'honneur de songer à vous pendre ; mais vous aviez peur, on s'en apercevoit; et en vous parlant de la lanterne, on s'assuroit de vos suffrages.

« Vous vouliez une révolution ; mais vous eussiez désiré d'employer vingt ans éi détruire; vous vouliez savourer ce plaisir délicieux : j'avoue de bonne foi que j'aime mieux les Enragés » (1).

Un autre pamphlétaire les définissait à sa manière :

« Impartiaux : mot très nouvellement inventé, et très justement

appliqué à une association de zélés patriotes, qui viennent de se con-

fédérer pour le bien public qu'ils désirent. Cette association est

appelée le club des impartiaux; elle est composée des honorables

(1) Voulez-vous sauver rÉla'.' Ptenez et. lisez. Jîmr'liiire do 42 p.. lu-8". 1790.

membres, déjà célèbres et célébrés sous le nom d'Avgiistlns. Ils ont (les principes invariables qu'ils ont exposés dans leurs invariables statuts, où ils annoncent qu'il est plus que tems, pour ramener la paix et sauver la France, de conserver au clergé un domaine territorial, et de mettre en vigueur le pouvoir exécutif suprême. M, de Malouet, si avantageusement connu par son civisme, est, dit-on, président-né de ce cliib! Ali ! que d'associations qui veulent votre bien (1) ! »

Le Moniteur universel publia, sous la rubrique Variétés, Réflexions sur VEspril de parti, un article contenant ce paragraphe :

« Quant aux Ln/.artianr, je ne leur parlerai point; j'attends qu'ils prennent un parti ; car entre o^d et non, je ne vois pas trop de milieu, et il y a une différence notable entre ces deux choses, prendre vn parti, ou être d'un parti (2). ->

Dans cet article, le Moniteur lui-même, réputé pour sa modération, ou du moins pour ga neutralité habituelle, lançait une flèche à des gens qui laissaient à deviner leurs véritables intentions et qui no montraient pas franchement leur cocarde, qui louvoyaient entre it roi et l'Assemblée nationale.

Répondant à un article de VOhserimteur, le Journal des Impartiaux déclarait :

« V impartialité consiste, non à ne prendre aucun parti ni pour ni contre la révolution, ni pour ni contre l'Assemblée nationale, mais à respecter la constitution, à obéir aux lois, à vouloir que tout le monde vive en paix sous leur égide, à ne point exciter la défiance du peuple, à ne point l'encourager au désordre, à ne point lui répéter sans cesse qu'il est juge et souverain.

« Par exemple, un Impartial Ruro\t remis MM. Foulon, Berthier, entre les mains de leurs juges naturels. Un Impartial attendra patiemment que le Châtelet prononce sur M. de Favras; un Impartial respectera les décrets de l'Assemblée nationale, même quand ils auroient été rendus contre son opinion. — Un Im/artial, iidèle à la nation, à la loi et au roi, votera selon sa conscience, s'il est membre du corps législatif; il prononcera suivant l'étjuité et la loi, s'il est juge; il remplira ses devoirs de citoyen, quelque poste que le hasard ou la fortune lui aient assigné. — Dans les élections, un Impartial n'écou-

(1) Diriionnaire national et anecdotique, et'-., par M. de YEpith'dp, cir. (1790), au mot Impartiaux. (Bib. de la Chamhvo des députés, If 264.)

(2) Moniteur )i>iiversel, nuniéi'o du 21 avril 1790.

CLUB DES IMPARTIAUX m

tera que sa conscience, sera inaccessible à la brigue et à la cabale.— Dans les moments de crise qui ont amené la révolution, un Impartial auroit distingué Ténergie de la violence, et l'insurrection légitime des fureurs incendiaires et gratuites. — Maintenant que la révolution est faite, un Impartial ne croira point que l'expédition des Invalides et de la Bastille puisse être, pour un peuple policé, une règle habituelle de conduite. Un Impartial, enfin, pense aujourd'hui 5 février 1790, et pense, avec satisfaction, que la nouvelle constitution, destinée à se perfectionner sans cesse, n'a pas besoin, pour se maintenir, des libellistes ni des séditieux.

u L'Observateur qui a occasionné cette courte réponse affecte de substituer partout le mot Impartial au mot Aristocrate. D'autres journalistes traduisent le mot Impartial par celui à'enragé; cela prouve que le mot Impartial, d'après ces différentes traductions, et malgré leurs auteurs, ne signifie qu'Impartial (1). »

Par contre, le public donnait au mot le sens de réactionnaire ou d'intrigant.

Dans une brochure publiée probablement en 1791, contre les clubs, nous trouvons ces lignes :

« Je le demande, non pas aux impartiaux, car ce nom est devenu une injure, également prodiguée par les aristocrates et les démocrates, à ceux qui ne sont ni l'un ni l'autre; je le demande, dis-je, aux partisans désintéressés de la liberté et de notre constitution, à quoi servent ces clubs politiques qui se font aujourd'hui une guerre si cruelle? (2) »

En réalité, les Impartiaux croyaient posséder à eux seuls la sagesse politique, distribuaient çà et là le blâme ou l'éloge, toujours au nom de la Constitution que les députés élaboraient. C'étaient des théoriciens en face d'hommes pratiques : affectant le désintéressement, niant presque les mouvements de la Révolution, tels que la prise de la Bastille et la nuit du 4 août; ne tenant compte ni des entraînements de la noblesse et du clergé, ni des enthousiasmes populaires qui se terminaient par des excès compréhensibles, sinon excusables.

Ils n'admettaient pas que Ton pût improuver les refus de sanction

(1) IJ Observateur, n* 79. — Journal (/es Impartiaux, a" 1.

(2) Des rliifjs ji'A liqu<'.< et fli's lihelles. (Hib. XaL. Lb .'J9/i29J .)

par Louis XVI, qu'on préférât la loi dans les conflits entre le roi et l'Assemblée nationale.

Dans les Réflexions d'vn Jmpartial sur la séance du 30 janvier (1790), nous lisons, pages 4 et o :

« On a professé, sans réclamations, dans l'Assemblée nationale, une doctrine contraire à la constitution.

« On a fait un reproche au prévôt général de Provence de n'avoir point obéi au décret du 8 décembre, non sanctionné par le Roi. Ce l'eproche est injuste et contient un principe faux. L'obéissance n'est due, en matière de législation, qu'aux décrets sanctionnés par le Roi. Ce principe, consacré dans notre constitution, est la sauve-garde de l'autorité royale et de la liberté publique. L'erreur contraire à ce principe n'auroit pas été professée sans contradiction si l'assemblée eùl été plus calme ou plus attentive.

« Un Impartial (I). »

Dans la séance du 5 février 1790, le discours que Louis XVI avait prononcé la veille ù l'Assemblée nationale fut le premier objet qui occupa les Imparliaux. On en fit une lecture raisonnée. Un membre le commenta, et son discours fut imprimé et publié dans le Journal des impartiaux {'2).

Cependant, le club végétait. A plusieurs de ses membres il fallait une accentuation d'opinion qui n'était pas son fait. Le Mercnrr de France constatait :

« La Société des Impartiaux^ dont nous avons exposé l'origine, la formation et les principes, a déjà eu tous les honneurs de la guerre, c'est-à-dire qu'elle peut se glorifier de l'animadversion des Partis extrêmes. Les Énergumènes qui catéchisent la Nation de Paris, ont gagné leur argent en insultant cette Société qui n'insulte personne. C'est un scandale de plus que ces brutales hostilités, dont le ton décèle des Auteurs bien pervers, ou bien ignorans. Il suffit, en efTet, de jeter un coup d'œil sur les principes des fmpartianx, pour se convaincre que, sous peine de subversion prochaine, il faudra bientôt venir se reposer sur ces bases de tout Gouvernement libre; mais libre comme peut l'être un Empire de 24 millions d'âmes. On se doutera bien que si quelques-uns font semblant de croire les Impartiaux des sectateurs de la Démocratie, les fameux Apôtres de celle-ci les intitulent des Aristoerat<'.<. Des Aristocrates qui consacrent l'égalité

(1) I5ib. Nat., Lb 39,2868.

(2) Vuir plus haut. ii. 9.'{.

des Droits et des Personnes, l'obéissance à la Constitution, la prérogative inaliénable du Peuple de la réformer, si l'expérience et la raison nécessitent des changemens! Des Aristocrates qui subordonnent les Corps Militaires au seul suprême, inamovible et héréditaire Représentant DE LA Souveraineté Nationale, qui demandent pour ce Représentant suprême un pouvoir limité, responsable, mais suffisant à prévenir l'Aristocratie de cent mille autorités particulières et celle des factions! Des Aristocrates, enfin, qui, en soumettant le Roi à la Loi, lui confient, comme au seul Pouvoir de l'État capable de l'opérer, le maintien de cette Loi qui fonde la liberté et la sûreté de tous! Ah! que ce mot d'A7nstocrate a de commodité pour les sots qu'il dispense d'avoir des idées, et pour les brigands qui pillent les Châteaux (1)! »

En mai 1790, le journal de Prudhomme remarquait :

"... Les im/?ar^iawa: d'aujourd'hui n'osent pas s'intituler l'oyalislcs, pai-ce que ce mot trahiroit leur but et leurs desseins. Ce sont des hommes qui, perdant peu à l'extinction des aristocraties, et qui, ayant plus à espérer des faveurs de la cour que du retour de l'ancien régime, dont plusieurs points leur étoient nuisibles, travaillent et travailleront chaque jour davantage à agrandir le pouvoir royal ou ministériel, parce que plus le pouvoir exécutif aura de pensions, d'ambassades, de grades, de bénéfices, de traitemens à donner, plus ils auront à recevoir ('2). «

Le Club des Impartiaux disparut bientôt, victime de sa propre impuissance. Quelques-uns de ses membres, nettement royalistes, n'attendirent pas que l'autorité le fermât; ils s'en allèrent dans d'autres réunions, par exemple au Club monarchique (3). Le reste cessa de se rassembler rue de la Michodière^ en gardant ses "principes^ à peu de chose près pareils à ceux des Feuillants ou des membres du Salon français et de la Société de 1789 (4).

Le côté droit de l'Assemblée nationale essayait d'avoir ses cluhs dans Paris, malgré les huées et les menaces de la foule. Il n'y avait <|u'à choisir, pour les Impartiaux.

(1) Mercure de France, ir 6, du 6 février 1790.

(2) Révolutions de Paris, n» 43, du 1" au 8 mai 1790.

(3) Voir plus bas, Club monarchique.

(t) -Voir plus bas, Club des Feuillants, Salon français, Société de I7<S'K

ou

DES AMIS I)E Ik CONSTITUTION MONARCHIQUE

ï'ondé eo 1790.

Lorsque, daiis la salle du Jeu de Paume, à Versailles, le :20 juin 1789, même avant la fusion complète des trois ordres, les députés prononcèrent un serment solennel en déclarant qu'ils se réuniraient partout où les circonstances l'exigeraient, qu'ils ne se sépareraient pas avant d'avoir établi une Constitution, il n'y eut qu'un seul opposant. A dater de ce jour, les représentants des communes devinrent peu à peu une majorité puissante, imposèrent leurs volontés aux nobles et aux ecclésiastiques. L'absolutisme royal dut disparaître; la nation et la loi passèrent avant le roi ; la monarcbie n'exista plus, en fait, qu'à l'état de monarcliie constitutionnelle, ce que les fanati- ([ues du pouvoir absolu ne voulaient pas admettre.

A la grande joie du peuple français, les députés se mirent à l'œuvre, rendirent des décrets constitutionnels, et, enfin, votèrent la Constitution de 1791, qu'ils tirent accepter par Louis XVL

Les prérogatives séculaires de la royauté, celles de la noblesse et du clergé furent détruites. Roi, nobles et prêtres réagirent plus ou moins pour ressusciter l'ancien régime. On combattit, chez les réac^ tionnaires comme chez les partisans de la Révolution, par les écrits et par la parole. Des clubs s'ouvrirent contre les idées nouvelles, et la défense des prétendus droits de Louis XVI y fut présentée sous deux aspects. Los uns, invoquant la Constitution, ne s'intitulèrent pas absolument monarchiques ou aristocratiques, mais simplement constitutionnels, faisant la part du roi en même temps «jue celle de

la loi et de la nation. Un autre alla plus loin et prit le titre de Club des Amh de la Constitution monarchique^ ne séparant pas la cause royale de la -cause constitutionnelle, n'admettant celle-ci que subordonnée à celle-là.

Le Club dont nous allons retracer les vicissitudes incessantes parut et devint, dès ses débuts, le Club monarchique, aux yeux de la foule et du gouvernement nouveau, qui devinèrent les arrière pensées de ses membres, lui firent la guerre pendant quatre années. Le gouvernement toléra parfois une réunion qui portait défi aux hommes et aux actes de la Révolution; mais le peuple la regarda comme une. redoutable machine de réaction vers le passé abhorré, et, instinctivement, ne voulut pas la laisser fonctionner.

Le Club monarchique fut un organe malheureux de ceux qui continuaient à placer le roi sur le premier rang, avant la nation et la loi. il convient, pour bien faire comprendre son but, de rappeler les circonstances qui amenèrent sa formation, ainsi que les polémiques antirévolutionnaires qui accompagnèrent ses premiers efforts.

Aussitôt que la convocation des États généraux fut décidée, les classes privilégiées pressentirent quelques résultats dangereux pour leurs prérogatives; de même Louis XVI redoutait une institution quL n'avait pas fonctionné depuis 1614, et dont la réapparition lançait le gouvernement royal dans l'inconnu

Les ecclésiastiques et les nobles cherchèrent à s'entendre pour échapper au naufrage auquel « la tempête révolutionnaire », fort menaçante, les exposerait peut-être. En mai juin 1789, les ecclésiastiques et les nobles, électeurs de Paris, tenaient des réunions incomplètes, plus ou moins clandestines, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, parfois chez le président Oudet (1), du district de Notre-Dame, un des délégués pour faire partie de la députation envoyée au roi par l'assemblée générale des électeurs.

Tout d'abord, il ne s'éleva guère de discussions sur la question royale, sur les privilèges de la noblesse et du clergé. Les cahiers des États (février-avril 1789) s'en occupaient suffisamment; d'ailleurs, les États généraux ne devaient s'assembler que le 5 mai, n'avaient pas encore parlé ni agi, et l'on ne pouvait que se livrer à des conjectures sur la conduite des députés des trois ordres.

En mai 1789, écrit Alexandre de Lameth (2), des nobles et des par-

(1) Jean-Baptiste Oudet, ancien avocat, notable i'i la Ville. Électeur de 1789, demeurant Cloître de Notre-Dame, n" 23.

(2) Histoire fie VAssemhIce constituante t. I. j». 3.'i.

lemenlaires, qui avaient, depuis deux ans, l'habitude de s'assembler pour parler politique, louèrent à Viroflay, au bout de l'avenue de Versailles, une maison où ils tinrent une sorte de club qu'on appelait Club de Viroflay. Clermont-Tonnerre était l'un d'eux, Clermont-Tonnerre dont il sera beaucoup parlé.

En 1789, on placarda dans les galeries du Palais-Royal une affiche portant que les rois, en France, « ne tenaient leur couronne que de Dieu et de leur épée. >»

Le royalisme s'agita, à mesure que le tiers état prit plus de consistance. A peine les députés de la Constituante eurent agi au nom de la Nation, eurent placé, dans leur devise, la Nation avant la Loi et le Roi, répétons-le, que le système réactionnaire commença d'être appliqué, que nombre de nobles et de prêtres se réunirent pour prendre la défense du trône et de l'autel, soit par conviction, soit par intérêt.

La réunion des trois ordres fit accentuer la résistance des privilégiés ; la prise de la Bastille les exaspéra. Les uns pensèrent à émigrer, les autres à lutter contre les patriotes dans l'intérieur du pays, à Paris et en province. Déjà, alors, plus d'un modéré, craignant les conséquences de la Révolution qui s'accomplissait, s'efforçait d'obtenir avant tout la sécurité publique, et l'Assemblée générale des électeurs parisiens recevait des adresses de province pour activer son zèle (1).

Ladite assemblée, le 26 juillet de la même année, 1789, reçut d'un sieur de Maille, avocat au Parlement et fils du lieutenant-général de Laon, une lettre qu'elle transmit à La Fayette pour l'informer « que le parti aristocratique était loin de se croire terrassé et méditait sourdement une seconde trame, non moins odieuse que la première... »(2). On parlait d'une tentative des aristocrates contre Paris, machinée par le comte d'Artois, 1« prince de Condé, le prince de Lambesc et le maréchal de Broglie (3).

Vingt jours auparavant, Clermont-Tonnerre avait écrit, de Versailles, une pièce adressée Aux nobles de Paris^ signée par le duc de La Rochefoucauld, le marquis de Montesquiou, le comte de Roche-

(1) La garde natioualo remplit le rôUî de défenseur de l'ordre et de la tranquillité publique.

(2) C.h. L. Chassin, Les Élertions et les Cahiers de Paris en I7S.9, t. III, p. 611.

(3) Andi. Nat., C 134 (dos. 14), indiquée par M. Alexandre Tuetey.

chouart, le comte de Lally-Tollendal, du Port, de Lusignan, le président de Saint-Fargeau et le comte de Mirepoix, députés de Paris (1). Ces gentilshommes ne cessaient de se considérer comme supérieurs aux députés du tiers état, tout en votant parfois avec ceux-ci. Le journaliste Peltier, auteur du Domine saliuini fac regem^ remarquait, en présence de Montlosier : « On a beau dire, la noblesse a un caractère particulier. »

Du 16 au- 19 octobre 1789, Paris fut infecté de libelles. Les agents de l'aristocratie y prenaient tous les tons , soutenaient le clergé, l'autorité despotique, la noblesse et les parlements, en décriant tous les actes de l'Assemblée nationale, en cherchant à ridiculiser les députés patriotes, les décrets et la garde nationale. Le peuple voyait sans trop de colère ces pamphlets que les libraires étalaient dans leurs boutiques ; mais il ne tolérait pas les réunions des aristocrates, ni leur apparition en groupes dans Paris; il huait, il menaçait les royalistes ou « royalomanes », dont les écrits qualifiaient de « féroces » les membres de l'Assemblée.

Il y avait les royalistes tempérés et les royalistes exclusifs. Ceux-ci n'admettaient aucune espèce de transaction ; ils affectaient de nommer Louis XVI « le premier gentilhomme de France ». A Yersaillcs, des officiers, parmi lesquels le comte d'Autichamp, parlaient du plaisir qu'ils auraient de jeter toute cette préliniaille d'états-généraux par la fenêtre ; ils ajoutaient : « Ils nous en ont bien fait, mais cette fois nous avons aiguisé nos couteaux (2). »

En 1790 parut la brochure : Bon Dieu! qu'ils sont hèles ces Français (3) ! Dans une autre brochure, Rendez vos comptes, l'auteur accusa l'Assemblée nationale, en disant : « Pourquoi n'avez-vous jamais laissé parler, à votre tribune, que les fous, les intriguants {sic), et les factieux? » (4). Une autre, intitulée L'antidote contre le schisme, contre les prêtres insermentés, datait de « la seconde année de la persécution » (5). Dans les Bienfaits de la liévolulion^ pamphlet anonyme, sans date, on lisait : « Et comme la nuit ne peut être le jour, de même le caractère naturel et la conscience nationale des véritables Français ne peuvent être les mêmes que ceux des scélérats, qui portent en écrit dans leur cœur et sur leur front : Sept cents despotes^

(1) Bib. (le la Chambre des députés, W" 222 (l.XXXT).

(2) Mémoires de Monttosicr, t. I, p. 196.

(3) Df l'imprimerip d'un royaliste (1790).

(4) liib. do la Chambre des députés, W'"> 222, t. XI. Broclnire de 1 p. iii-80j s. 1. ni d.

(5) Bib. (le la Chambre des députés, Bf" 222, t. Xll.

CLUB xMONARGHlQUE 131

vingl-qualre millions d'enclaves et plus de roi ^^ (1). Dans un imprimé, daté de « l'an 2 de la tyrannie », ayant pour titre : Les trois régicides^ Jacques Clément, Ravaillac et Damien, au club des Jacobins, l'auteur, anonyme, faisait dire à Robespierre : « Vous, MM. les Cartouches, les Mandrins, les Desrues, n'étiez que de petits garçons près de nous » (2).

Les royalistes appelaient le club des Jacobins « le Sénat clémentin », par allusion à Jacques Clément, qui appartenait a l'ordre des Jacobins. Leurs pamphlétaires affectaient, pour provoquer les patriotes, de dater les opuscules d'une façon grotesque, d'indiquer des imprimeries de fantaisie.

Une brochure : Lettres du marquis de Favras, etc., se terminait ainsi :

« De l'imprimerie du sieur Hi:nri Samson, Exécuteur des Jugements criminels, et pensionné du Domaine, rue neuve Saint-Jean (1790). »

Voici ce que l'on lisait à la lin d'une autre brochure, Grands tableaux magiques des fameuses suppressions faites par la très grande et très infaillible assemblée prétendue nationale, efc. :

« A Paris, de l'Imprimerie de Roger Rontemps, l'un des supprimés.

« L'an deux de l'anéantissement de tout ordre. »

Un avis de l'éditeur, dans Les Crimes de Paris^ porta :

« L'auteur de ce poëme n'est point homme de lettres dans l'acception ordinaire, et par conséquent n'est pas connu, cependant, si quelque zélé patriote venoit à le découvrir, nous le prions, s'il lui prenoit une noble envie de le tuer, de faire une réflexion, c'est de tuer plutôt la vérité, elle est seule coupable. »

C'est un poème, dont les \qt's> flétrissent Mirabeau, Rarnave, etc.

L'adresse aux François de toutes les classes, victimes de la /{évolution, — Une foi, un roi, une loi, était « le cri de l'ancienne chevalerie françoise (1790.). »

On y lisait : « Vingt Ravaillacs et Jacques Cléments n'eussent point autant déshonoré, par des forfaits abominables, le trône de nos Rois, (ju'il l'a été par les conjurés sanguinaires, trop connus maintenant, aux journées effroyables du 5 et 6 octobre dernier (3). »

(1) Bib. do la Chambre des députés, Bf" 222, t; I;

(2) Idem, IK'" 222, t. I. Brochure iu-S". Çè) Idem, Bf" 222, t; XX et XXIX.

Un colporteur vendit clandestinement, au Palais-Royal, un pamphlet aristocratique intitulé : Mort et passion de Louis XVL roi des Juifs et des Français (1790).

Un journal annonçait :

« Les grands comédiens de la salle du Manège donneront aujourd'hui le Roi dépouillé^ pièce ancienne et redemandée (1). »

« La seconde pièce sera YHonnête criminel, en deux actes et en prose d'États-généraux, ce qui vaut bien des vers. Le comte de Mirabeau le joue. Son confident sera l'étonnant Barnave^ jeune homme de la plus grande espérance (2). »

Dès le lendemain de la prise de la Bastille, Metz, placée sous le commandement de Bouille, fut choisie par les aristocrates pour y conduire le roi. Pour favoriser la fuite de Louis XVI, on entreprit de lever un corps de troupes, sous le nom de Gardes du roi surnuméraires. L'abbé Douglas et compagnie étaient les recruteurs de cette petite armée (3). Des soldats, en 1790, crièrent dans Belfort : Vive le roi ! Vive la reine ! Au diable la nation !

Les écrivains monarchistes, anonymes ou se servant de pseudonymes, plaçaient au bas des titres de leurs élucubrations : De l'imprimerie d'un royaliste., à Politicopolis, — de Vimprimerie du sujet fidèle, à l'enseigne du bon roi, — Sur les bords du Gange, au bureau de l Ami du Roi, rue Saint-André des Arcs, n° 37, l'an 2 de la tyrannie, etc.

On voyait, dans le Nouveau dictionnaire françois (4), cette appréciation de la Constituante, en juin 1790 :

((Assemblée dite NATIONALE. Tout y est absurde, jusqu'au nom qu'elle s'est donnée {sic) contre le vœu de la Nation et contre le sens commun. C'est un amalgame de brigands, de poltrons et d'imbécilles, qui nous coûtent tous les jours beaucoup plus qu'ils ne valent, et dont la mauvaise foi, l'insolence et la nullité ne peuvent être comparées qu'à la honteuse patience et au stupide aveuglement des provinces. ))

Une brochure, parue la même année, avait pour titre : Nullité et

(1) L'Assemblée nationale avait pris possession, le 9 novembre 1789, de la salle du Manège, aux Tuileries.

(2) Le Spectacle de la Nation, journal qui a commencé de paraître en 1789.

(3) Voir, en outre, pour les journaux et pamphlets monarchiques, notre Introduction, p. 6 et suiv.

(4) Bib. de la Chambre des députés, Uf" 222 (t. XXII).

despotisme de rassemblée prétendue nationale. Une autre était intitulée : Les mille et un tyrans.

h'Horoscope de V Assemblée nationale déclarait :

« La France est et ne peut être qu'une monarchie. « Le roi est votre maître; vous ne devez obéir qu'à lui^ ceux qui vous disent le contraire sont des rebelles (1). »

Usurpation et attentats de l'Assemblée nationale, tel était le titre d'une brochure, « de l'imprimerie d'un royaliste », parue en 1790, à Genève (2).

La Corruption de l'Assemblée nationale et les crimes de ses membres.^ par un Ami de la Vérité, avait pour épigraphe :

Le salut de l'État nous a rendus parens , Scellons notre union du sang de nos tyrans (3).

Des caricatures, en outre, représentaient les différentes séances de l'Assemblée, avec le portrait-charge des députés, qui en Arlequins, qui en Pierrots, qui en portières ; d'autres avec des tètes de cerf, de cochon, de boule-dogue, de coq, de taureau.

Non contents de lancer des attaques par la plume ou les estampes, les monarchistes entrèrent dans la discussion politique active, s'ingénièrent à fonder une société nouvelle, alors que le club de 1789 et celui des Impartiaux (4) faisaient de la réaction modérée. Des débris de ces deux clubs ils voulurent former, pour affermir les idées de contre-révolution, une Société des Amis de la constitution monarchique, qui serait exclusivement dévouée à l'autorité royale, mise en regard avec l'autorité des députés.

Des conférences, tenues chez La Rochefoucauld, avaient préparé, on l'a vu, l'existence du Club des Impartiaux. Clermont-Tonnerre fut, de même, l'initiateur du Club monarchique.

Chez Clermont-Tonnerre et chez d'autres nobles royalistes, de mai 1789 à 1790, on se concerta, on continua à Paris, par fractions, les réunions du Club de Virofla]i, près Versailles, que nous avons indi-

(1) Hib. de la Chambre des députés, B"" 222 (t. XVIII). Brochure do 8 p. in-8°, parue en 1790.

(2) Idem, Bf" 222 (t. XVIII). Brochure de 28 p. in-8 '.

(3) Idem, Bf" 222 (t. XVIII). Paris, 1790.

(4) Voir Impartiaux et Société de 1789.

quées plus haut. Des salons aristocratiques servirent de lieux de rendez-vous.

Les journalistes patriotes s'émurent à propos de pareils conciliabules. Gorsas imprima, à rencontre des démentis :

(( Il est pourtant certain, au moins tout concourt à le faire croire, qu'il y a eu, ces jours derniers, un concile clandestin au couvent des Augustins : ce concile était composé, assure-t-on encore, d'Ecclésiastiques et de quelques Nobles. Quel étoit le motif qui étoit le but de cette Assemblée?... Le bien public, sans doute, il faut le croire, par amour de la paix (1). »

Cette nouvelle, lancée par la presse, ne déconcerta pas la réaction.

Une occasion se présenta, en avril 1790, pour inciter les monarchistes à protester solennellement contre un décret de l'Assemblée nationale, déclarant qu'il n'y avait pas lieu de délibérer sur une motion de Dom Gerle, relativement à la religion catholique, reconnue comme religion de la nation. L'archevêque d'Aix, Cazalès (2), d'Éprémesnil, le vicomte de Mirabeau, Montlosier, irrités, organisèrent des conciliabules aux Capucins de la rue Saint-Honoré, entre cette rue et le jardin des Tuileries.

Le côté droit affirmait partout que l'Assemblée nationale voulait anéantir le catholicisme. Croyant faire taire ces accusations d'impiété, Dom Gerle, le 12 avril 1790, eut l'imprudence de proposer la déclaration que « la religion catholique est et sera toujours la religion de la nation. »

« Dès le soir, dit Camille Desmoulins, assemblée générale des aristocrates (plus de deux cents députés de la droite), aux Capucins de la rue Saint-Honoré, dans le chœur de l'église. On lit le plan d'attaque pour le lendemain, pour faire déclarer la religion catholique « religion de l'État »... Tous les Noirs se rendront à la salle (l'Assemblée nationale) à neuf heures... Maury et trois autres parleront seuls... S'ils ne réussissent pas, ils déposeront une protestation préparée et signée .. Ils se rendront chez le roi pour avoir son approbation, et se répandront dans les rues pour instruire le Peuple du danger qui menace la religion... Si le roi refuse de prendre la querelle du ciel, on écrira aux provinces pour leur dénoncer la faiblesse du prince... — Mais les Capucins dénoncent eux-mêmes à l'instant le conciliabule au district, et le lendemain matin, on crie à Paris <* l'as-

(1) Courrier de Gorsas, numéro du 28 décembre 1789.

(2) Cazalès, en février 1790, avait eu la hardiesse do demander k l'Assemblée nationale trois mois de dictature pour le roi, L'Assemblée ne l'écouta pas.

semblée des qrislocrates aux Capucins! Le nouveau complot découvert! »

Au lieu de réunions clandestines, il s'agissait d'assemblées presque solennelles, faites au vu et au su de tous les Parisiens.

Le C(Hé droit ouvrait, aux Capucins, une sorte d'enseignement public. Le peuple, en foule, hua les orateurs, que les journaux raillèrent en prose et en vers.

Quelques jours après, les journaux rendirent compte de ces réunions. Loustalot, Corsas, Carra, racontèrent ainsi les faits :

« Les aristocrates ecclésiastiques s'assemblèrent lundi soir dans l'église des Capucins Saint-Honoré, avec Cazalès, d'Éprémesnil, Virieu, Montlausier, Mirabeau le vicomte et autres mauvais citoyens, à qui il ne manquoit, pour les mettre de niveau à ce que tous les siècles ont produit d'hommes pervers, que de couvrir leurs infâmes projets du voile de la religion.

« Là, Montlausier prononça un discours dans lequel il établit le plan qu'on devoit suivre dans la séance du lendemain : demander que la religion catholique fût déclarée religion nationale exclusive; que les biens du clergé fussent uniquement consacrés à l'entretien de cet établissement national, et, dans le cas où ce parti seroit rejeté par les patriotes, faire une protestation contre le décret, et la porter au roi pour la lui faire sanctionner.

« Là, Maury osa dire que si le roi avoit la pusillanimilé de ne pas sanctionner leur protestàluni, il faudroit la faire imprimer sur-lechamp, et la répandre dans les rues, afin de faire connoHre au peuple (j^iCii était gouverné par un imbécille de roi qui ne maintenait pas le culte de ses pères.

« Là, les patriotes de l'Assemblée nationale furent traités, par ceux môme qui avoient déposé le matin au Châtelet, ou qui dévoient déposer le lendemain, d'assassins, de régicides, de brigands qui avaient voulu tuer la Reine.

« Là, fut faite et signée la protestation, ou déclaration de foi des aristocrates; là, ils prirent la résolution de se rendre à l'assemblée le lendemain, armés, et habillés de manière à pouvoir se présenter chez le roi, dans le cas où il faudroit faire usage de la protestation » (1).

Le Courrier de Gorms, du dimanche 18 avril 1790, publia : « Résultat du dernier conciliabule tenu aux Capucins par la majorité du clergé, président (sic) par l'arc/ievéque d'Aix.

i\) Révolutions de Paris, n» 40, du 12 au 17 avril 1790.

« Il paroit, par un récit publiquement avoué et signé, que la majorité du clergé, réunie pour la deuxième ou troisième fois aux Capucins, afin de protester contre le décret rendu par l'Assemblée nationale, relativement à la motion de Dom Gerle, a présenté le projet de déclaration qui suit :

« La société des amis du peuple (1) ayant fait tous ses efforts et épuisé tous les moyens qui étoient en sa puissance, pour obtenir de l'Assemblée nationale que la religion catholique, apostolique et romaine, fût déclarée religion nationale et dominante, seule autorisée à professer un culte solennel, vo'u exprimé dans tous les cahiers, se croiroit coupable envers Dieu et la Nation, si, gardant un silence criminel, elle ne dénonçoit à toute la France que l'Assemblée Nationale a refusé formellement de prononcer ce décret, et combien elle a montré d'indifférence à s'occuper de la religion ; que quoique la religion catholique, apostolique et romaine, soit plus tolérante, cela n'empêche pas l'Assemblée Nationale de recourir à la calomnie la plus séduisante, et de prêter à la pureté des consciences et des intentions des membres du clergé, les desseins les plus coupables ; qu'en conséquence nous croyons qu'il est de notre devoir de faire connoitre aux François les dangers qui menacent la religion de leurs pères, qui, si elle avoit été déclarée nationale et dominante, n'auroit pu inquiéter les opinions religieuses de chaque individu, par le caractère de tolérance qu'elle porte avec elle. Qu'en conséquence le clergé feroit imprimer sa déclaration avec la motion de dom Gerle, et décret de l'Assemblée nationale sur cette matière.

« M. l'abbé Maury prit la parole après la lecture de ce projet de déclaration. Il l'a trouvé trop faible pour faire impression sur l'esprit des peuples.

« En vain, MM., a-t-il dit, les ennemis de la religion, V Assemblée Nationale, l'accuseront d'intolérance, lorsque nous leur prouverons qu'elle est plus tolérante que celle de tous les royaumes qui nous avoisinent. Elle n'exclue d'aucunes charges publiques les individus de toute secte quelconque, puisque dans les municipalités, dans le sein même de l'Assemblée Nationale on trouve des protestans ; tandis que les Anglois, les Prussiens et les peuples les plus tolérans du nord, privent de ces avantages tous les non-conformistes... La tolérance publique peut seule être admise ; mais la sainte religion proscrit essentiellement la tolérance religieuse. Tout pasteur a le droit de surveiller la conduite de ceux qui sont dans le sein de la religion ca-

(1) Tel est le nom que se donne cette société. {Note de Gorsas.)

tholique, apostolique et romaine, et de les contraindre à en remplir les devoirs; que les mauvais chrétiens, les philosophes du siècle, pour se soustraire à ces devoirs, ne rougiroient pas, d'après les principes adoptés par l'Assemblée nationale, de se déclarer protestans pour s'y soustraire, et que le protestantisme seroit le sur-tout de l'athéisme. » — On peut juger des véritables sentimens de l'honnête homme qui, après avoir assisté à cette assemblée clandestine, au lieu de soulever les citoyens, les appelle au contraire à l'indulgence :

<( Soyez en garde, citoyens, contre le piège qu'ils veulent vous tendre ; mais plaignez-les, priez même pour eux ; voilà ce que la vraie piété vous enseigne. Songez que le pardon des offenses est un des plus saints et des plus beaux devoirs d'un chrétien. Si vous n'avez pu contenir quelques mouvemens que vous a arraché {sic) un premier moment d'indignation, reconnoissez à présent, que loin de leur faire outrage, vous devez les protéger contre toute espèce d'insultes. Imitez le noble exemple que vous ont donné vos frères de notre garde nationale. Ramenez ces hommes égarés, à force de modération et de prudence, et montrez-vous le peuple le plus doux, le plus généreux et le plus humain, comme vous êtes à présent le plus libre et le plus brave. »

Au dire de Gorsas, on porta aussitôt, à Paris, des cannes à sabre, qu'on appelait crosses épiscopales, depuis le conciliabule des Capucins, auquel plusieurs prélats s'étoient rendus armés de ces cannes.

Des articles et des brochures plaisantèrent ces « amis du peuple », dont la modération ne sautait pas aux yeux de la foule, et qui poursuivaient peut-être, au nom de la religion, un but hostile aux partisans du mouvement révolutionnaire accepté par la plupart des Parisiens.

Cependant, la municipalité craignit une sérieuse émeute. La Fayette et Bailly firent doubler tous les postes ; toutes les avenues de la salle des séances de l'Assemblée nationale furent couvertes de gardes nationaux pour protéger les députés.

« L'afftuence est prodigieuse, dit Loustalot, composée de bourgeois principalement. L'impatience est extrême, le silence profond, l'inquiétude universelle. « Ces calotins et ces insolents de nobles », y dit-on, n'ont aucun droit d'être à l'Assemblée nationale : ils ne représentent pas la nation puisqu'elle ne les a pas choisis; ils ne représentent pas des ordres, puisqu'il n'y a plus d'ordres. Nous n'aurons

138 LES CLUBS CONTRE-RÉVOLUTlONNAiRES

pas de paix et l'Assemblée nationale ne pourra pas l'aire sa besogne tant qu'on ne les aura pas chassés... Ils ne sont point inviolables I »

Le 13 avril, les députés de la droite firent tous leurs efforts pour obtenir que le catholicisme fût déclaré religion d'État. La liberté de conscience et l'égalité des religions, déjà proclamées par la Déclaration des droits, furent de nouveau consacrées par l'Assemblée nationale, après un débat solennel, quoique souvent orageux. Au sortir de la séance, les membres de la droite furent hués, siffles, menacés.

Le soir, ils se rassemblèrent encore au couvent des Capucins, mais ils renoncèrent à leur projet de protestation, et décidèrent qu'ils feraient seulement une déclaration de principes.

Leur déclaration ne changea rien à l'opinion des députés, et la motion de dom Gerle échoua.

Le 14 avril, l'Assemblée nationale décida que, « conformément au décret d'hier », on commencerait sans délai l'ordre du jour. La partie droite s'opposa à son exécution. Le tumulte régna presque aussitôt parmi les députés. Le président mit cette question aux voix. A la première partie, la grande majorité se leva ; à la contre-partie, les membres de la droite ne se levèrent pas et dirent « qu'ils ne délibéreraient pas. »

Voici comment les Annales patriotiques rendirent compte de l'assemblée tenue aux Capucins :

« En effet, citoyens, écoutez ce qu'ils ont tramé hier, et frémissez.

« Le clergé, et plusieurs ci-devant nobles, se sont assemblés aux Capucins de la rue Saint-Honoré. Montlausier y a lu le projet d'attaque qui doit avoir lieu aujourd'hui. Tous les noirs se rendront à la salle, habillés, à neuf heures. Quatre membres seulement, Maury, Cazalès, Montlausier, Mirabeau le cadet, prendront la parole ; ils tâcheront d'obtenir le décret que la religion catholique est la religion nationale, en écartant tous les amendements qu'on pourroit faire, en refusant la question préalable. S'ils ne réussissent pas, ils déposeront la protestation qu'ils ont tous signée et qu'ils ont juré de soutenir, au péril même de leur vie, et se rendront chez le roi pour avoir sa sanction : de là ils se répandront dans les rues, dans les places, pour instruire le peuple du danger prétendu qui menace la religion, « Si le roi refuse de se prêter à nos désirs, a dit l'abbé Maury, nous ferons connoitre dans les provinces par quel prince faible nous sommes gouvernés (1). »

(1) Annales patriotiques de Carra, numf'ro du 16 avril 1790.

Il était impossible aux membres de la droite de moins réussir, après avoir fait tant de bruit autour de leur réunion. Le Courrier de Goi'sas^ du mardi 20 avril 1790, contint cet article :

<( Quatrième conciliabule avx Capucins Saint-Honorè.

«... Il avoit été résolu dans des comités particuliers qu'on tiendroit dimanche soir une 4" séance. Cette séance devoit être ouverte à tout le peuple : on devoit réveiller la motion de dom Gerle. Des discours préparés dévoient être prononcés : tout ce que l'éloquence a do plus séduisant, tout ce que la religion avoit de plus saint devoit être mis en œuvre pour émouvoir le peuple. Des larmes dévoient couler des yeux des Coré^ des Dathaii, des Abù'ou; et Maury, ce serpent limoneux, né de la fange dont les eaux du Nil avoient infecté les terres de TÉgyple, devoit parler le langage pur de la religion et des mœurs.

« L'événement n'a pas justifié l'attente de nos Mathan ; en vain les Mirabeau, les Cazalès (1) avoient-ils appelé dans cette enceinte une foule de spadassins, que quelques-uns de nos cafés aspirent et vomissent sans cesse : leurs efforts ont été inutiles; leurs menaces n'ont pas même soulevé l'indignation; le mépris et le ridicule, voilà les seules armes avec lesquelles on a dissipé cette cohorte. En deux mots, c'est au bruit des sifflets qu'on a chassé cette phalange (2).

« Hier, ils ont voulu se réunir de nouveau, mais l'église des Capucins leur a été fermée, pour éviter une émeute dans le peuple, qui est véritablement indigné. »

Le lendemain, le même journal publia un nouvel article, plus développé.

« Courrier de Gorsns, 1790, n° 16, 21 avril.

« Récit frauduleux de ce qui s'eut passé dimanche aux- Capucins, suivi de quelques questions aux bons François.

(1) Cazalès avait prononcé à l'Assemblée nationale, le 19 mars 1790, un discours en faveur ries religieux qui n'apostasieruient pus.

(2) '( La foule étoit immense. M. de Virieux est monté dans la chaire, d'abord pour demander place et silence ; voyant qu'on n'accordoit ni place ni silence, il s'écrie : Peuple! peuple! on vous égare! Des huées ont empêché l'orateur de continuer, et un hautbois s'est mis à jouer l'air : Malborough s'en va-t-en guerre. Le noir sénat a voulu se réunir dans le cœur {sic) et dans la sacristie, mais bientôt il a été obligé de se séparer, et la garde nationale s'est empressée de contenir le peuple, au grand regret de ces messieurs; car leur projet seroit que quelqu'un d'entre eux fût insulté. On devine la raison. » {Note de Qorsas.)

« La minorité de l'Assemblée nationale avoit annoncé qu'elle se réuniroit dimanche 18 avril, dans l'église des Capucins, le chœur où elle avoit tenu ses premières assemblées ne pouvant contenir le public qui avoit désiré y être admis.

« Vers six heures, quelques députés s'y sont rendus, et déjà l'église étoit pleine, ainsi que la tribune, dont les dispositions paroissoient favorables à l'assemblée; car le vicomte de Mirabeau, qui arriva un des premiers, fut extrêmement applaudi (1).

« M. de Virieux monta dans la chaire, et demanda qu'on voulût bien laisser une enceinte marquée pour les députés. On eut Vair d'accueillir sa proposition.

« Un quart d'heure après, l'abbé de la Rochefoucauld se présenta à la tribune ; les huées et les sifflets l'assaillirent avant qu'il ouvrît la bouche, et il lui fut impossible de se faire entendre.

« Deux partis alors se manifestèrent ouvertement dans l'église : l'un pour soutenir l'assemblée, et l'autre pour empêcher qu'elle eût lieu.

« MM. Blin, Cottin, Lacoste, Schmith, Landine et autres députés majeurs, qu'on a reconnus, sembloient avoir le département de la nef (2), et M. de Saint-Huruge s'étoit, dit-on, chargé de celui de la tribune. On distribuoit à la porte des écus pour gager les siffleurs, et plusieurs domestiques des prétendus aristocrates ont gagné six livres à huer leurs maîtres.

« M. de Cazalès n'a pu obtenir un moment de silence, et les huées qui l'ont accueilli à la chaire ne l'ont abandonné que lorsqu'il est descendu et a été rendu au sein du tumulte même.

« On a renoncé à tenir une assemblée au milieu de ce sabat infernal, et chacun a regagné ses foyers, étourdi deg cris de vive les assignats ou les assassinats (3) ; car il étoit impossible de distinguer les cris payés, dont les prétendus aristocrates ont été assourdis. On s'est assemblé cependant dans le chœur, et on a délibéré sur les moyens de se réunir plus sûrement.

« On demande, d'après ce simple et fidèle exposé! qui trompe le peuple? ou celui qui désire raisonner son opinion en sa présence, qui s'en environne, qui appelle à son jugement, de celui d'une majorité

(1) « Le vicomte de Mirabeau étoit ivre, et il a été applaudi à peu près comme les Bacchantes applaudissent à Silène. » (Note de (iorsas.)

(2) « On demande aux personnes sensées si l'on présume que ces membres se sont ainsi compromis. » {Note de Gorsas.)

(3) » Méprise tout à fait adroite ! » [Note de Gorsas.)

despote, qui ne demande qu'à être entendue, et ne peut l'obtenir, ni au sein d'une assemblée prétendue libre, ni au milieu d'un peuple qui se dit idolâtre de la liberté.

« Ou, celui qui paye des émeutes pour empêcher la réunion des citoyens qui n'ont pas la même opinion que lui, qui met en œuvre les moyens les plus bas pour faire insulter ses adversaires, et les traiter de manière à provoquer les gens ardens à intimider les gens foibles et à amener des scènes d'horreurs.

« On demande si la liberté d'opinions existe dans une assemblée, à la porte de laquelle une populace soldée en demande insolemment compte, après l'avoir improuvée dans la salle ; si cette même liberté d'opinions étant poursuivie jusque dans une assemblée particulière, qui n'est que l'imitation de celle des Jacobins, et où se préparent tous les décrets, rendus ensuite par la majorité de l'Assemblée Nationale (1), on demande, dis-je, si les provinces ne doivent pas être allarmées sur leurs intérêts, et sur le sort des députés auxquels elles les ont confiés?

« On demande encore si ces mêmes provinces ne devroient pas l'appeler leurs députés, ou du moins déterminer les moyens gui peuvent assurer leur sûreté et la liberté de leurs suffrages (2). »

En Variétés, le Moniteur universel parla ainsi de l'affaire :

« Tous les papiers publics ont rendu compte de l'assemblée publique tenue aux Capucins de la rue Saint-Honoré, cette semaine, par des membres de l'Assemblée nationale, et du peu d'accueil qu'ils ont reçu de la part des assistans. Parmi les ordres que la police avait donnés pour éviter tout tumulte, on doit remarquer la consigne de ne point laisser entrer les dames dont les tabliers auraient pu cacher des pommes cuites. Il y a lieu de croire que les dames des halles avaient laissé percer le dessein d'en assaillir ceux des membres qu'elles auraient regardés comme de mauvais citoyens; et leur méprise à cet égard pouvait être fort considérable.

« On a répandu que, dans les comités préalables de celte Assemblée, il avait été arrêté une déclaration ou protestation contre les derniers décrets du Corps législatif, et que cet écrit avait été envoyé dans les provinces; mais ces décrets, sanctionnés par S. M., y arriveront aussi-tôt que la protestation; et le zèle national qui s'est manifesté par-tout pour l'exécution des décrets, n'éprouvera aucune

(1) « Cela est vrai; mais dans cette Assemblée si l'on discute la question du lendemain, on ne cherche point à anéantir le décret de la veille. « (■1) « Voyez la motion de l'abbé Maury. » {Note de Gumun.)

142 LES CLUBS GONTRE-RÉVOLUTlONNAIRES

altération d'une démarche aussi contraire à l'esprit de paix, en supposant toutefois qu'elle ait eu lieu (1). »

A propos du Récit frauduleux reproduit plus haut, MM. Cottin, Lacoste, Schmith et Landine ne réclamèrent pas; mais le député Blin adressa au Courrier la lettre qui suit :

« M. Blin, député à l'Assemblée Nationale, à l'auteur du Courrier.

« Paris, 23 avril 1790.

« Votre journal, Monsieur, annonce, n" XVI, p. 243, que plusieurs membres de l'Assemblée Nationale se sont distribués dans les différentes sections de l'église des Capucins, pour interrompre ou faire interrompre une assemblée qui devoit s'y tenir. Quoique cet article de votre journal porte le nom de récit frauduleux^ et que vous aviez mis au bas de la page où je suis nommé une note bien propre à faire disparoîlre tout soupçon, vous me rendrez cependant service d'insérer dans le premier N° de votre journal où il se trouvera un espace vide, la déclaration formelle que je fais de n'avoir de ma vie entré dans l'église des Capucins de la rue Saint-Honoré.

<( Je suis, etc. (2). »

L'assemblée tenue aux Capucins fit éclore des plaisanteries, rendit même les monarchistes ridicules; mais elle affirma l'existence de leur société en voie de formation.

Il parut, en 1790, un journal intitulé : L'Assemblée des aristocrates aux Capucins, in-8, 4 numéros, insignifiants (3).

Parmi les pamphlets qui s'attaquèrent alors aux hommes de la droite, citons :

« Conciliabule de la Société des Amis du peuple, tenu dans le chœur des révérends pères capucins, sanglés, déchaussés, décapuchonnés et défroqués, par le frère Saint-Claude, coupe-choux, garde marmite, premier secrétaire de la société des Amis du peuple, Paris, de l'imprimerie de M. Veto, au Marc d'Argent, galerie du Louvre^ n° 54 j et se trouve dans t Arsenal roi/al de Teygat (Gattey), libraire

(1) Moniteur universel, dii 22 avril 1790.

(2) Courrier de Gorsas^ w 26, du samedi 1*'' mai 1790i

(3) Saus date.

CLUB MONAHGIÎIQ)UE 143

apostolique iw/al, au Palais-Royal et chez les autres marchands de nouveautés (1) ;

« Le De profuudis de r aristocratie^ etc. De l'imprimerie des révérends et patriotiques Pères Capucins de la rue Saint-Honoré. »

L'impromptu suivant circula :

De nos graves prélats déplorons les destins,

Et la disf;;râce peu commune :

Dépouillés de leur or, délaissés des catlns,

Ils sont forcés d'aller aux Capucins

Pour y chercher une bonne fortune (2),

Une pièce parut, sous le titre : Nouvelle assemblée des aristocrates aux Capucins^ etc., , présidée par Tarchevêque d'Aix (le do avril 1700) (3).

297 députés de la droite avaient violemment protesté contre les décisions qui écartaient la religion d'État. L'opinion publique leur était si hostile que Louis XVI, à qui ils voulaient présenter leur protestation, leur fit savoir qu'il ne la recevrait pas.

La continuation des conciliabules aux Capucins était à peu près impossible, car les Parisiens apprenaient que les agissements de la droite excitaient des troubles graves dans le Midi. Les protestataires durent se résigner à chercher un autre lieu d'assemblée.

Une nouvelle série de déboires commença pour eux. Qui voudrait leur louer ou leur prêter une salle ?

« Nouvelle tentative du Clergé.

« La majorité du Clergé, réunie avec le vicomte de Mirabeau, les Cazalès, les d'Eprémesnil, les Montlausier, les Foucaud, etc., a fait de nouveaux efforts pour tenir des assemblées nocturnes. Tous ses efforts se sont réduits à se réunir en comités particuliers. On assure qu'ils se sont présentés à la Sorbonne, pour tenir ce qu'on appelle à Paris le sabat des noirs ou des Marates; mais les amis du peuple ont affaire à un ingrat qui ne mérite pas les tendres sollicitudes qu'ils prennent pour son bonheur. Le maudit district de la Sorbonne ne

(1) Bib. Nat., Le 2/383, 1790, in-8» de 8 p. — Voir plus bas, Librairies.

(2) Bib. Nat., pi.Ve 3282 du Catalogue, Lb 39^

(3) Bib. Nat., Lb 39/3301. Brochure in-S-» de lb p.

s'est-il pas avisé de prier ces MM. de ne pas s'exposer à troubler l'ordre public... ? (1) »

En efTet, le Journal de Paris reçut l'avis suivant :

« Aux Auteurs du Journal de Paris.

« Messieurs, « Quelques papiers publics ayant annoncé comme fait positif que l'Assemblée ci-devant tenue aux Capucins s'étoit transférée en la maison de Sorbonne , nous vous prions d'insérer dans votre plus prochaine feuille que les districts de Sorbonne et des Mathurins se sont informés du fait, et qu'ils ont acquis la certitute absolue que rien n'est plus faux. Ils peuvent même assurer le public qu'il n'y a aucune proposition faite à cet égard.

<( Nous avons l'honneur d'être, etc.

<( JozEAU (2), Président du district des Mathurins ;

« Renard (3), Commandant du bataillon de Sorbonne. »

Sur les séances des monarchistes à la Sorbonne, séances prétendues véritables, reproduisons cet article curieux du Moniteur universel :

« Paris, ce 22 avril 1790.

« Variétés

« Le gardien des Capucins de la rue Saint-Honoré s'est rangé à la majorité des assistans à l'Assemblée particulière des députés, qui avoit tenu quelques séances dans l'Église de son Couvent. On sait que cette majorité avoit été décidément contre les Membres de l'Assemblée à qui le Peuple avoit obstinément refusé la parole, sous prétexte qu'une insurrection quelconque contre les Décrets rendus à la grande pluralité de voix dans l'Assemblée Nationale, et sanctionnés par le Roi, ne pouvoit avoir qu'un mauvais effet, et troubler l'harmonie nécessaire au complément de la nouvelle Constitution. Ce Peuple, d'ailleurs, ne voyoit pas sans déplaisir qu'une mineure partie des Députés s'assemblât exprès pour altérer sa juste confiance envers les Décrets; enfin, il soupçonnoit violemment que l'intérêt public n'étoit pas le vrai motif des démarches de la minorité, et d'après ces principes, il lui avoit ôté la parole ; et le sage gardien des Capucins a compris bien

(1) Courrier de Gorsas, u» 17, du jeudi 22 avril 1790.

(2) Jozeau (Mathurin-Pierre), avocat, assesseur du juge de paix de la section des Thermes dfe Julien.

(3) Renard, avocat au Parlement, commandant du 8"= bataillon de la première division de la garde nationale.

vite que ce qui n'étoit pas digne d'être écouté par la Nation avec faveur, pouvoit fort bien être, au moins, inutile à dire, et il a fermé son Église aux Députés et aux auditeurs.

« Ces Députés, qu'un zèle ardent distingue, ont pris le parti d'abandonner le quartier Saint-Honoré, où ils se trouvoient pressés entre l'Assemblée nationale et le Club des Jacobins; ils ont passé l'eau, et ils sont allés se ranger en Sorbonne, sous l'ombre du célèbre Cardinal de Richelieu, qu'on a soupçonné bien à tort d'être antiché [sic] d'aristocratie, tandis qu'il est de fait qu'il n'a jamais été que despote. »

Un papier public rend compte, en ces termes, de la séance tenue cette nuit par la minorité dans une des salles de la Sorbonne. Nous sommes obligés d'avertir nos Lecteurs que nous croyons ce procèsverbal un peu apocryphe ; quoi qu'il en soit, le voici :

« Cejourd'hui, 21 avril 1790, à 11 heures du soir, se sont assemblés en la ville de Paris, maison de la Sorbonne, les zélés et bons citoyens partisans de la cause juste, restes des infortunés des fidèles sujets du Roi et de la Monarchie, qui renouvellent ici leur serment de résister jusqu'au dernier soupir aux innovations désastreuses qui tendent au renversement de l'Empire. Protestant contre tous les décrets de l'Assemblée nationale, et notamment celui du 14 du courant, qui spolie le clergé, le regardant comme impie, sacrilège et attentatoire à ses droits sacrés.

« Après cette profession de foi, le Président, qu'on dit être i'Évêque de N..., a dit : « Messieurs, je ne conçois pas comment vous avez pu imaginer qu'il fût nécessaire de lire à Paris publiquement vos protestations déjà rédigées. Envoyez bien vite cette pièce précieuse dans les Provinces, et hâtez-vous d'éclairer le Peuple sur l'injustice qui nous accable... Ne négligez pas plus longtemps de lui ouvrir les yeux, et que dans son indignation il punisse ses instigateurs des fautes qu'ils lui ont fait commettre. »

« Un autre Membre étoit d'avis qu'à la protestation fussentjointes des instructions pour tous les Curés et Prêtres du Royaume, avec injonction de déployer toute l'autorité de leur ministère pour forcer les âmes chrétiennes,.. L'opinant étoit un Archevêque.

« Un Vicomte a répliqué : Ce que vient de dire le préopinant n'a pas le sens commun. — Pardon, Messieurs, vous parlez d'injonction lorsque le frein de l'obéissance est rompu, et vous voulez faire prêcher les Curés, tandis qu'on brûle les Presbytères !

« Je pense comme M. le Vicomte, a dit un autre Membre; il n'est

pas encore tems de nous servir de la Religion pour opposer une barrière au Décret et à l'établissement de la Constitution; vous ne connoissez pas toutes vos forces, Messieurs, ni les moyens de les employer à propos.

« Un Évêque... Une crainte m'afflige, c'est qu'après les insultes que nous avons reçues aux Capucins, et que mille pamphlets ont déjà rendues publiques, il est bien difficile que l'opinion générale puisse jamais nous devenir favorable.

« Eh! qu'importe l'opinion, s'écrie un homme de loi, sur le Décret de l'Assemblée et le Décret lui-même, s'il n'a pas son exécution ! Il ne l'aura pas, Messieurs. Les créanciers s'appercevront de l'incertitude du gage qui leur est offert. Opposez aux acheteurs les risques qu'ils auront à courir de la part des créanciers hypothécaires du Clergé; nous jugerons ces procès, voilà la marche à suivre; le succès est certain.

« Un Éloquent Abbé {i)... Non seulement je suis de l'avis du Préopinant, mais je demeure fermement persuadé que cette considération retiendra l'avidité de nos ennemis. Joignons nos forces (si, comme moi, vous êtes dévorés de l'ambition de triompher), joignonsles pour ne pas discontinuer ou contrarier les opérations de l'Assemblée Nationale, de la mettre en contradiction avec elle-même... Vous avez été témoins de ma fermeté à braver le Peuple provoqué contre nous, et qui m'a poursuivi jusque dans la rue Sainte-Anne ; je cherche le même danger pour déclarer que nous ne sommes pas libres, et toute mon ambition est plutôt de mourir que de renoncer à mon opinion et à mes Bénéfices. Oui, je jure

« Ici, le dénouement a exigé sans doute une fiction ; l'Orateur est interrompu par l'apparition du spectre qui tenoit d'une main un flambeau et de l'autre un goupillon. En vain un assistant veut l'arrêter, l'épée à la main; le spectre s'arrête au milieu de l'Assemblée, et, d'une voix sépulcrale, il fait une courte conjuration et lance son flambeau et son goupillon au milieu de l'Assemblée. L'épouvante s'accroît; enfin, on reconnoît que le spectre n'est autre chose qu'un Docteur à qui la Révolution a tourné la tête, et on n'en a plus peur.

« Ce procès-verbal, nous le répétons, pourroit bien n'être qu'un pamphlet, malgré l'air de vérité qui se montre dans quelques phrases des interlocuteurs, et dans l'espèce de leurs principes. Mais le tems ne peut manquer de détruire ou de vérifier ce soupçon. Quand la Sa-

(1) Allusion à l'abbé Maury.

tyre {sic} Ménippée parut, on y remarqua des traits qui passèrent alors pour incroyables, et qui n'en étoient pas moins vrais (1). »

Quoi qu'il en soit, que Ton considère cette lettre comme sérieuse ou comme une simple plaisanterie, elle montre l'état des esprits, l'impopularité des députés de la droite, nobles et prélats. On n'en voulait pas entendre parler, dans le peuple; plus les patriotes les ridiculisaient, plus les Parisiens se disposaient à les traiter en ennemis.

Déjà, des velléités de républicanisme existaient, même chez nombre de modérés, ne conservant de respect que pour la personne de Louis XVI.

Gorsas, lui aussi, ne manqua pas de plaisanter :

« Courrier de Gorsas, 1790, n° 8, mercredi 12 mai.

« Changement de domicile.

« Nous avons reçu plusieurs lettres par lesquelles on nous demande ce que sont devenus les 297 membres de l'Assemblée nationale qui ont essayé de s'assembler plusieurs fois aux Capucins Saint-Honoré? Toutes ces lettres nous témoignent les plus grandes inquiétudes à ce sujet. Pour satisfaire autant qu'il est en nous les personnes curieuses ou intéressées, nous nous empressons de leur répondre collectivement, que Messieurs les 297 auteurs de la déclaration, après avoir tenté différens domiciles, se réunissent, depuis samedi, hôtel de la Briffe, quai des Théalins (2). »

Dans le public se répandit une pièce satirique ayant pour titre :

« Le De profundis de l'aristocratie ou Procès-verbal de la séance tenue aux Capucins, le dimanche 18 avril. Vendu pour faire dire une messe de Requiem pour le repos de l'âme de nos frères les aristocrates, qui sont morts ou qui mourront enragés. Imp. des révérends et patriotiques capucins de la rue Saint-Honoré (3). »

(1) Moniteur universel, numéro du 23 avril 1790.

(2) «Uu membre de l'Assemblée nationale, M. Dinochau [sic), dont on connoit la sévérité des principes, et même du style, vient d'imprimer à ce sujet : Qu'il est fait très expresses inhibitions et défenses de troubler cette honorable Assemblée par aucuns sifflets ou cornes à bouquin. » {Note de Gorsas.) — Samuel Dinochaud, avocat, était député de Blois.

(3) Bib. Nat., Lb 39/3301, in-8» de 15 p., sans date.

148 LES CLUBS CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRbiS

Les patriotes appelèrent la réunion V Harmonica des aristocruches ils rirent beaucoup des aristobêies.

Les Révolutions de Paris publièrent cette épigramme :

Él'IGRAMME

Cazalès, Montlauzier, Virieu, Mirabeau (cadetj, Et les trois cents, et Bergasse et Foucault, Aux Capucins cherchoient, dans leur tête troublée, Un moyen sûr qui pût dissoudre l'Assemblée ; Tous péroroient, Maury, cet insigne vaurien, Pestoit, juroit, sacroit, et ne concluoit rien.

Impatient, un quidam leur cria :

Hé! que Las Wous f...

Pendez-vous tous, elle sera dissoute.

On dit qu'ils vont suivre cet avis- là (1).

Jusqu'alors, point de collisions dans les rues, point de troubles motivant l'intervention de la municipalité.

Le Club des Amis de la Constitution monarchique n'en était qu'à l'état embryonnaire. Son action, très restreinte, n'effrayait pas les pouvoirs publics ; à peine égalait-elle celle des Impartiaux en passant du centre de l'Assemblée nationale à la droite.

Cependant, Stanislas, comte de Clermont-Tonnerre, colonel avant la Révolution, député de la noblesse de Paris aux États généraux de 1789, faisait parler de lui (2). Il était membre du Club de Valois (3), lorsqu'on le remarqua, à cause de son éloquence, dès les premières séances de l'Assemblée nationale (4). Il avait des instincts de libéralisme, mais il était, avant tout, dévoué au roi, et figura au Club des Ini'parliaux^ qui ne satisfaisait pas entièrement ses aspirations.

Clermont-Tonnerre, dont les tergiversations et la mobilité d'esprit étaient reconnues, se déclarait partisan de la Constitution anglaise (5). 11 rassembla bientôt dans son hôtel, rue du Petit Vaugirard, au coin de la rue de Bagneux, des amis de la monarchie.

(1) Révolutions de Paris, n" 47, du 29 mai au S juin 1790.

(2) Qualifié l'Ombrageux, dans le pamphlet Les Chevaux au Manège.

(3) Voir Club de Valois.

(4) Ses Opinions et discours, réunis, ont été publiés en 4 vol. in-8°. Paris, 1791.

(5) Il a écrit une Analyse raisonnée de la Constitution française.

Les Archives nationales ont conservé une

« Lettre de M.Bailly à M. Cochon de Lapparent,avec note signalant les agissements d'une société contre-révolutionnaire se réunissant rue de Vaugirard, sous la présidence de M. de Clermont-Tonnerre. »

Elle est datée du 3 décembre 1790 (1).

Clermont-Tonnerre, voulant rester sur le terrain légal, prit alors une permission de la municipalité, à l'effet de transformer ses réunions en club, de transférer les séances des Amis de la monarchie aux Grands Jésuites^ rue Saint-Antoine.

Ces Amis de la monarchie s'y assemblaient le soir du 28 janvier 1791 (2). Ils devinrent lutteurs décidés, propagandistes.

« Ce club, dit le marquis de Ferrières, était un tiers parti entre les aristocrates et les jacobins, qui, sans admettre en entier le système des premiers, voulait un gouvernement basé à peu de choses près sur le gouvernement anglais. Clermont résolut non seulement de combattre les Jacobins à Paris, mais encore de les combattre dans les départements : il établit, sous différents noms, des affiliations de son club monarchique... On convint que les associés donneraient, en se faisant recevoir, une somme d'argent proportionnée à leurs facultés... Clermont-Tonnerre, ne voulant pas qu'on pût lui reprocher, dans l'établissement de son club, la plus légère contravention à la loi, alla prendre une permission de la municipalité... Le Club monarchique s'ouvrit sous les plus heureux auspices; il eut, dès ses premières séances, six cents souscripteurs (3). »

Tout aussitôt, Jean-René Loyseau, jurisconsulte, membre de la Société des Amis de la Constitution, séante aux Jacobins, publia une brochure commençant par cette phrase : « Le Club monarchique est une association anti-constitutionnelle. »

Ainsi, comme l'observe Louis Blanc : vers la fin d'octobre 1790, le Club des Impartiaux (4), qu'on avait cru mort, « ressuscita tout à coup, et avec une organisation plus complète, avec des moyens plus puissants. »

Ajoutons : avec une couleur de royalisme plus tranchée ; en tout cas, avec des allures plus agressives.

Bientôt, un arrêté de la municipalité, après des désordres, défendit

(1) Minute (2 p.), D.XXIX' 32, n» 328.

(2) Journal des Clubs, t. I, p. 345.

(3) Mémoires de Ferrières, t. Il, liv. 8.

(4) Voir Club des Impartiaux.

aux membres du club de se réunir. Dans ce club se fondit celui des Fédérés, dissous par la loi (1).

Les patriotes ne se trompèrent pas sur les intentions des membres du Club monarchique ou des Amis de la Constitution monarchique . On le voit bien dans la pièce suivante, intitulée : Liste des aristocrates de toutes les couleurs, composant le Club monarchique (2), laquelle courut dans le public, laquelle est le seul document sur les membres de cette Société.

Elle contient cette appréciation :

« Quelle est donc cette secte opiniâtre, qui s'intitule les Amis de la Constitution monarchique? Quelle est sa composition?...

«(Quels sont donc ces hommes qui s'annoncent avec tant de fracas, qui font de si pompeuses charités, et qui distribuent des imprimés d'une main, et de l'argent de l'autre, et qui alarment enfui les amans de la Liberté?...

« Telles sont les questions que se faisait à lui-même un vçai Patriote. Tourmenté par ses pensées, il court, il cherche, il questionne, pourconnoître ces amis si chauds de la Monarchie, ou plutôt des viles douceurs de l'esclavage; mais en vain il s'agite, il ne rencontre que des notions vagues et incertaines. Enfin, le hasard et sa bourse le conduisent auprès d'un des Agioteurs subalternes de ce Club important : le marché est bientôt conclu, et notre Patriote emporte la liste, aussi content qu'un héros de cour qui vient d'acquérir un commandement avec cent courbettes. Il s'empresse d'en faire part à ses concitoyens. Ils verront que cette honorable assemblée est composée, en grande partie, d'aristocrates fieffés et connus pour tels, des hypocrites du Club de 89 (3) , de plusieurs intriguans [sic] , de quelques citoyens trompés, et de beaucoup de trompeurs. »

Bientôt, on répandit dans le public la liste suivante : NOMS DES ARISTOCRATES

Page 1