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SALONS, RÉUNIONS PRIVÉES, LIEUX DE RENDEZ-VOUS

Pendant la Révolution et avant.

Nous venons d'indiquer plusieurs réunions militantes, prenant leur source en haut lieu, plus que politiques, quasi gouvernementales.

Les luttes pour ou contre la Révolution ne furent pas avivées par les Clubs et les Comités seulement, mais aussi par les salons, les réunions privées et les lieux de rendez-vous, autres que les Clubs, les librairies, les cafés et les restaurants. Ces assemblées agissaient d'une façon latente sur les événements du jour. Les femmes et les prêtres y apitoyaient les nobles sur le sort malheureux des amis du roi et de la religion.

Bien souvent on se fournissait là, clandestinement, des armes pour le combat, et les contre-révolutionnaires surtoul, sous Louis XVI, pendant les séances de la Convention, sous la réaction thermidorienne, à l'époque du Directoire comme à celle du Consulat, usèrent de ces moyens de s'entendre, parce que la publicité ne leur était pas possible, ou parce qu'ils ne s'avisaient pas de faire de l'opposition à ciel découvert, de machiner des complots, même d'organiser la propagande de leurs idées.

Il fallait néanmoins compter avec « les colères de salons », où les invités soufflaient le feu de la discorde, après s'être rassemblés d'abord sans but politique, pour devenir ensuite amphibies.

En 1789, le premier salon de Paris se tenait chez madame Necker, dans son hôtel de la rue M^ichel-le-Comte, où venaient Sieyès, Parny, Condorcet, Talleyrand, Alexandre de Lameth, Mathieu de Montmorency, de Laborde de Méréville, etc., et madame de Staël, qui avait alors vingt-trois ans. Le vendredi, il y avait les réceptions publiques, presque officielles, à cause de la haute situation de Necker. Le mardi,

c'étaient surtout des réunions littéraires, où l'on voyait la duchesse de Lauzun, Delille et Lemierre(l). A onze heures, la politique occupait les invités, après que les domestiques avaient disparu et que les portes étaient fermées. Quelques députés s'y essayèrent, y lurent les discours qu'ils devaient prononcer à la Constituante.

Le salon de madame Necker, devenu réactionnaire à cause de sa modération, cessa ses réunions après le 10 août 1792, et la plupart des gens qui l'avaient fréquenté se lancèrent dans le mouvement^ soit à gauche, soit à droite, jouèrent de la Révolution ou en moururent.

Protectrice des savants et des artistes, madame Necker fonda un hospice qui porte son nom. Elle eut sa place parmi les publicistes, écrivit des Réflexions sur le divorce et des Mélanges, et contribua à faire réformer les abus qui s'étaient introduits dans les prisons et les hôpitaux. Elle suivit, en Suisse^ son mari que les Jacobins avaient attaqué.

En 1789 encore, le salon de Deauharnais fut très fréquenté- On y adoptait, modérément, les idées nouvelles. « L'Égalité et la Liberté y présidaient, a écrit Dorat-Cubières ; la Liberté et l'Égalité sont les dames d'atour de madame de Beauharnais w. Parmi les habitués, citons Dorât, Colardeau, Grébillon, Dusaulx, Cailhava (2), Bailly, Mably, et même le sauvage Jean-Jacques Rousseau.

Chez Montmorin et les divers ministres, comme chez Necker, chez la duchesse d'Aiguillon, mesdames de Beaumont et de Sérilly, toutes les illustrations de la France se coudoyaient (3). La Société aristocratique fréquenta surtout les salons de mesdames de Foix, d'Hénin, de Simiane, de Vaudreuil, et de quelques magistrats.

Dans le salon de madame Panckoucke, rendez-vous des auteurs les plus distingués de la fin du dix-huitième siècle, salon tout littéraire d'abord, car le mari de cette femme était imprimeur-libraire, propriétaire du Mercure de France, la politique s'introduisit quand Panckoucke lit paraître le Moniteur universel. Barère de Vieuzac y amena l'élément révolutionnaire, qui céda bientôt à l'influence des modérés. Les dîners de madame Panckoucke étaient renommés

(1) Mort à Saînt-Geriuaiu-en-Laye, en 1793.

(2) Auteur de la Descenu de Bonaparte en Éqtjpte. Mort en 18i;j. (;j) Gliatcaubriand; Mémoires d' Outre-Tombe, t. II, p. 95.

en 1789. Barère fondait, pendant cette année, le Point du Jour, et, avec Loiivet, le Journal des di'bals et décrets, ce qui rompit nécessairement ses relations avec Panckoucke. Geltii-ci créa plus tard la Clef du cabinet des souverains, feuille républicaine très modérée, qui disparut, supprimée, sous le Consulat, après une longue existence.

En 1789 encore, le salon de madame de Sabran avait une couleur tout à fait aristocratique, comme ceux de madame de Laval, de madame d'Aslorg, de la baronne d'Escars, de madame de Coigny, arbitre de la mode et du goût (1), de madame de Simiane, de madame de Vauban^ de madame de Murinais, de madame de Bercheny, de madame de Gonlaut, qui Oorissaient un peu avant la Révolution. Ceux de madame d'Angivilliers, dont le mari avait une grande influence sur Louis XVI, de la comtesse de Tessé et de la marquise de Chambones (2), étaient des lieux de réunion pour les rédacteurs des Actes des Apôtres. Chez madame de Sabran, Bouftlers (8) et Séguf lisaient de petits vers; on donnait de « petits spectacles ». Le comte de Sabi'an, d'abord partisan des idées nouvelles, finit par émigrer.

Dans ces salons, on raillait beaucoup les bourgeois parvenus, àUx- (|uels on ne pardonnait pas d'avoir pris de hautes positions politiques. La moquerie était leur principal moyen d'attaquer les novateurs.

Le « salon bleu >> de madame de Genlis était célèbre [k). Son mari, le marquis de Sillery, fut commandant des gardes du duc d'Orléans, et d'importants personnages l'entourèrent. Brissot et Camille Desmoulins se montrèrent dans ce salon, mais bien peu; les amis, les partisans du duc d'Orléans y tenaient la première place, ainsi que Latouche et Choderlos de La Clos, familiers du dUc, qui organisèrent leurs conciliabules orléanistes, essentiellement politiques, à Montrouge (5). Barère, lettré, fut accueilli par madame de Genlis, et par elle introduit dans la familiarité du duc d'Orléans.

(1) Marie-Antoinette dit un jour : « Je ne suis que la reine de Versailles; c'est madame de Coigny qui est la reine de Paris. » La Fayette fréquentait ce salon.

(2) Opposée à sou mari, qui admettait les idées nouvelles, elle recevait les rédacteurs des Actes des Apôtres. — Voir Introduction, p. 7.

(3) Le joyeux Boufflers, dit plus tard l'auteur du pamphlet Les Chevaux au Manège.

(4) Madame de Genlis se posait en adversaire des philosophes. Elle sortit de France, après avoir été regardée comme suspecte, rentra en 1800, et fut, plus tard, pensionnée par Napoléon. L'hôtel de Sillery-Genlis était dans l'impasse Conti.

{',')) Voir, plus haut, Comité orléaniste, et conférez.

« Nous étions seuls, un jour, écrit Desmoulins, dans le salon de madame de Sillery ; le vieux Sillery avait frolté lui-même le parquet du salon, de peur que le pied ne glissât aux charmantes danseuses. Madame de Sillery venait de chanter sur la harpe des vers où elle invitait à l'inconstance... Quelle fut ma surprise, au moment où la gouvernante-magicienne opérait avec le plus de force sur mon imagination et où la porte était fermée aux profanes, de voir entrer... qui ? un aide-de-camp de La Fayette, venu là tout exprès, et qu'on fit asseoir auprès de moi pour me convaincre que La Fayette était redevenu l'ami de la maison !... » — « Il serait fort singulier que Philippe d'Orléans ne fût pas de la faction d'Orléans! Mais la chose n'est pas impossible ; la faction cependant existe, et elle siège dans le côté droit avec les Girondins. «

De littéraire et artistique qu'il était d'abord, le salon de madame de Sillery-Genlis devint politique, quand elle noua des relations avec Dumouriez, quand elle fit des voyages avec ce général. Il lui fallut émigrer.

Madame de Sillery-Genlis, belle-mère du général Valence, les ducs de Chartres et de Monlpensier, se trouvaient au quartier-général de Dumouriez un peu avant sa trahison. Si Dumouriez n'arborait pas ouvertement le drapeau orléaniste, on pouvait croire qu'en secret il pensait à une monarchie révolutionnaire.

L'exécution de Philippe-Égalité rendit madame de Genlis tout à fait réactionnaire. Elle erra dans plusieurs contrées de l'Europe, et, après le 18 brumaire, elle prodigua les louanges à Bonaparte. Sillery passait avec raison pour être agent du duc d'Orléans, dont il soutint les droits de succéder à la couronne. Sillery fut exécuté comme complice de Dumouriez (31 octobre 1793).

En 1789, on se réunissait, généralement dans un but politique, et avec une attitude militante, chez Clavière, banquier à Paris, ami de Mirabeau, ennemi de Necker ; chez La Rochefoucauld, esprit libéral et éclairé, modéré, opposé aux violences ; chez La Fayette, qui, plus tard, devait réclamer la fermeture des clubs et devenir contrerévolutionnaire ; chez le financier Delessert, qui avait provoqué la création de la première Caisse d'escompte et fondé la première compagnie d'assurances contre l'incendie; chez Mallet du Pan, qui avait rédigé avec Linguet les Annales politiques et littéraires^ et que l'on connaissait comme un adversaire décidé de la Révolution ; chez le

docteur de la Roche, célébrité de l'époque; chez Brissot de Warville, marié à une femme de l'entourage de la duchesse d'Orléans, etc.

Etienne Clavière, girondin, ministre, se poignarda en décembre 1793. On sait aussi le sort de La Rochefoucauld, de La Fayette, de Linguet, de Mallet du Pan et de Brissot.

Madame Suard (1) recevait Michaud et La Harpe. On appelait M. et madame Suard « le petit ménage ». Suard écrivit dans les Indépendants, journal monarchique. Sa femme lui dit un jour, plus tard, qu'elle avait cessé de l'aimer. Lui, sceptique et heureux, d'ailleurs, répondit avec calme : « Cela reviendra » ; et, madame Suard ayant ajouté : « C'est que j'en aime un autre », il répliqua : « Cela passera. »

Michaud écrivait dans les journaux feuillantins ; royaliste de fait, il fonda la Quotidienne.

La Harpe, auteur acclamé de la tragédie le Comte de Warivick, n'avait pas de convictions bien arrêtées, fut incarcéré sous la Terreur, devint un des adversaires du parti philosophique, et finalement se convertit au catholicisme pratiquant. Il était en correspondance littéraire avec le grand-duc de Russie, depuis 177-4 jusqu'à 1789.

Quant à Suard, censeur royal en 1774, il appartenait à l'Académie française, et, au début de la Révolution, il était partisan ultramodéré des idées nouvelles.

Le salon de madame Suard, « où l'on s'ennuyait fort littérairement, » accommodait volontiers les mœurs de l'ancien régime avec le mouvement politique du temps où ce régime disparaissait. Au fond, il était monarchique.

Chez Adrien Duport, conseiller au Parlement (2), on voyait Mirabeau, Target (3) et Rœderer (4). Ennemi du parti de la Cour et du parti de Marie-Antoinette, il réunissait des députés pour prendre des décisions quand les événements le commandaient. Adrien Duport passa pour être vendu à la Cour, après le retour de Varennes.

Le Logographe fut imaginé, en 1790, par Adrien Duport, les

(1) Elle demeurait rue Royale-Saint-Honoré, u" 13.

(2) Député aux États généraux, il fit décréter l'institution du jury; mais, après le 10 août 1792, il fut accusé de royalisme, arrêté, sauvé par Danton; il émigra, rentra en France après le 9 thermidor, et émigra de nouveau après le 18 fructidor.

(3) Target était avocat et membre de l'Académie française.

(4) Rœderer défendit la famille royale dans le Journal de Pariti.

558 LES CLUBS CONTRE-RÈVOLUTlONNAIRES

Liimeth eL leurs amis, qui en firent les premiers frais. Mais les receltes de ce journal ne pouvaient couvrir ses dépenses. Les Lameth s'étant rapprochés du roi, le déterminèrent à faire un fonds pour le soutenir. Les papiers trouvés dans l'armoire de fer prouvèrent que le Logographe, dévoué à la Cour, avait reçu 34,500 livres sur la liste civile du roi, en trois mois. La Législative fît briser ses formes le 17 août 1792. Fondé par Le Hodey, ce journal, on le voit, était monarchique. Le Hodey devint, en 1790, chef de bureau de « Tesprit public » à la police générale.

. En mai 1790, après son traité avec la Cour, Mirabeau prit un train de maison dans son petit hôtel de la rue de la Chaussée-d'Antin ; il eut voiture et table ouverte. Mais ses réceptions ne fîrent pas grand bruit, sans doute parce qu'il craignait les indiscrétions, parce qu'il ne voulait pas rendre sa trahison trop vraisemblable en conviant trop de monde à ses réunions (1).

Chez madame de Pasloret, femme de Claude-Emmanuel Pastorel, avocat, littérateur, administrateur puis procureur-syndic du département de Paris, député, ministre de l'intérieur en 1790, la société était mêlée, suivait principalement les principes très modérés du maître de la maison. M. de Vaisnes, l'un des survivants de la société du duc de Choiseul à Chanteloup, allait souvent dans le salon de madame de Pasloret, qui ne partagea pasles opinions de son mari, au débutdela Révolution, etqui s'écoutait un peu trop parler, disait-on.

En 1797, le salon de madame de Pastoret réunissait beaucoup de Clichyens, dont Pastoret adoptait les opinions. Pastoret, d'abord partisan modéré de la Révolution, avait pris la fuite après le 10 août 1792. Elu aux Cinq-Cents, il montra des sentiments royalistes et corabattit le Directoire jusqu'au 18 fructidor, époque où il figura sur la liste de proscription, et, prévenu, put se réfugier en Suisse. Il reparut sur la scène politique après le 18 brumaire.

Avant la Révolution, Railly s'était acquis une grande réputation comme astronome. Il siégeait à l'Académie des sciences, à l'Académie des inscriptions et à l'Académie française.

Dans le salon de madame Railly, à côté de savants et de littérateurs,

(1) Voir, plus haut, Comité autrichien, p. 528 et 529.

ou voyait (les hommes politiques appartenant à Topinion modérée, des fayettistes et quelques royalistes constitutionnels, rêvant l'accord du roi avec l'Assemblée nationale. Celui de l'abbé Morellet était fréquenté par Laborde, Pastoret, Trudaine le jeune, Lacretelle, etc. On y était partisan de la monarchie constitutionnelle.

Le couvent des Miramiones, situé sur le quai de ce nom (aujourd'hui quai de la Tournelle), passait pour être un des principaux foyers du fanatisme royaliste. Madame de La Fayette, mesdames de Noailles etd'Agen y venaient fréquemment. Les Miramiones, en 1701. refusèrent de se soumettre aux mesures qui frappaient le clergé. Elles disparurent.

Camille Desmoulins prétendait que le bourreau de Paris, Sanson, recevait des aristocrates à ses « petits soupers « (1). Sanson fit assigner Desmoulins à comparaître devant le tribunal de police pour être condamné à des dommages-intérêts, à titre de « réparation d'honneur »

l^eu de réceptions, grandes (»u petites, échappaient à l'examen, à la surveillance, aux dénonciations parfois exagérées.

A mesure que les partis avancés se déclarèrent, des salons et des réunions qui eussent passé pour être franchement dévoués à la Révolution si la royauté avait continué d'exister, furent bientôt, par la force des choses, regardés comme réactionnaires.

De ces salons, de ces réunions, il en est peu qui, avec des phases diverses, aient duré ou aient reparu, après les crises les plus violentes, en exerçant toujours une certaine influence. Assurément, les complots de salons ne cessèrent pas; les réunions anti-révolutionnaires ou tout au moins réactionnaires, se cachèrent du mieux qu'elles purent, pour braver la loi des suspects, pour échapper aux investigations des Comités de Salut public et de Sûreté générale, de la police directoriale et de la police consulaire.

Au palais de la Monnaie, quai Gonti, se trouvait le salon du marquis (le Condorcet, qui occupait cinq ou six pièces, à l'entresol; salon européen, qu'on a appelé le « foyer de la république >>. Condorcet appartenait à la loge maçonnique des Neuf sœurs.

Madame de Condorcet, née Grouchy, n'avait pas été chanoinesse,

(1) Révolutions de France et de Brabant.

comme le croit Michelet, mais elle possédait une beauté virginale jointe à la jeunesse ; elle était pleine de grâce, paraissait moins encore une dame qu'une noble demoiselle. Son salon était un centre de l'Europe éclairée, où l'on faisait plus de littérature que de politique, et où les étrangers de marque abondaient. Des aristocrates, tout au moins des aristocrates d'intelligence, y coudoyaient des hommes dévoués à la Révolution, plus portés à penser qu'à agir, et généralement philanthropes. Madame de Condorcet partageait les opinions de son mari, qui votait le plus souvent avec les Girondins. Le jour où celui-ci fut mis hors la loi, le premier « foyer de la république » s'éteignit (1).

En 1789, Camille Desmoulins était besoigneux. Il logeait à Vhôtel de Pologne, en face de Vhôtel de Nivernais. Après son mariage (29 septembre 1790), il eut plus d'aisance, grâce à la dot de sa femme et à ses publications.

Lucile Desmoulins, dans son logis de la cour du Commerce, n» 1, ou dans sa demeure de la rue de l'Odéon, recevait, en petit comité, M. et madame Danton, Stanislas Fréron, Brune (2), le futur maréchal de France, Laurent Lecointre (de Versailles), Antoine Merlin (de Thionville), etc. Au début, ce salon était révolutionnaire ardent, si l'on peut dire ainsi; le Club des Cordeliers y était largement représenté, et la charmante Lucile pensait à l'unisson des avancés. Mais, lorsque le Vieux Cordelier de Camille Desmoulins fit regarder le mari de Lucile comme un indulgent, un contre-révolutionnaire, on ne vit plus Robespierre chez Desmoulins, que Hébert accusait de tenir « le langage des muscadins qu'il fréquentait », d'être « l'ami des comtes et des marquis ». Camille et Lucile périrent : ils n'avaient eu pour objectif que la clémence, et ils furent victimes de leur humanité, tardive, il faut l'avouer.

Lucile Desmoulins parut devant le tribunal révolutionnaire comme coupable d'avoir conspiré contre la sûreté du peuple ; d'avoir voulu égorger la Convention ; d'avoir eu pour but de replacer sur le trône de France le fils de Louis XVI.

(1) Le salon de Condorcet, les rciceptions de Lucile Desmoulins, les réunions qui avaient lieu chez madame Roland, eurent, à un moment donné, tant d'importance, qu'on peut les regarder comme des comités, sinon comme des clubs, et les rattacher, conséquemment, au Comité Valazé et au Club de la Réunion, dont il a été question plus haut, p. 471 et suiv.

(2) Brune a dessiné un portrait de Lucile Desmoulius, d'après nature. 11 était alors prote d'imprimerie.

Plus lancée que Lucile Desmoulins dans le mouvement politique, Marie-Jeanne Phlipon, femme de Roland de la Platière, eut de véritables réceptions.

Madame Roland, qui habitait au troisième étage d'un petit hôtel de la rue Guénégaud (hôtel Britannique), près de la Monnaie, était née quai de l'Horloge. Elle forma un salon presque exclusivement girondin. Brissot, Pétion, Grégoire, Buzot, etc., s'y donnaient rendezvous, et y rencontrèrent quelquefois Robespierre et Camille Desmoulins. L'attrait principal était la beauté gracieuse et l'esprit énergique de la maîtresse de la maison, si bien qu'on prétendit qu'elle avait sur son entourage une influence corruptrice. Robespierre n'y parut pas longtemps.

Ce salon, les Montagnards l'appelaient « le boudoir de la Pénélope », et madame Roland était, selon Danton, « la Circé de la République ». Lorsque les politiques y venaient, madame Roland ne se mêlait guère aux discussions que si on en appelait à elle. On parla beaucoup des rolandistes^ delà politique rolandine^ dont on l'accusait d'être l'âme ; on accusa Roland d'avoir fondé un établissement sous le nom de Bureau de la formation de l'esprit public, tout à fait contrerévolutionnaire.

A la suite du premier ministère girondin, quand Servan, Clavières et Roland furent remplacés par Mourgues, Dumouriez et Beaulieu, Roland alla habiter dans une maison de la rue de la Harpe, sous les toits, peu avant la journée du 20 juin 1792. Là vinrent Brissot, Vergniaud, Guadet, Gensonné, Condorcet, Pétion, Lanthenas, Valazé, Pache, Grangeneuve, Louvet, Chamfort, Carra, Joseph Chénier, Dusaulx et Mercier.

Après la victoire de Valmy, Dumouriez, venu à Paris, dîna chez Roland. En entrant dans le salon du girondin, ministre pour la seconde fois, il présenta un bouquet de fleurs de laurier-rose à madame Roland, et s'assit, à table, entre elle et Vergniaud.

Cette femme avait, en quelque sorte, une position de reine, — ou tout au moins de triomphatrice républicaine. Le soir de la proclamation de la République par les conventionnels, les principaux girondins se rassemblèrent chez elle.

Précédemment, elle avait reçu Camille Desmoulins, Robespierre, Grégoire ; elle avait, après l'évasion du roi, contribué à la fondation du journal le Républicain.

Chez le tragédien Talma, rue Chantereine, dans l'hôtel habité plus tard par le général Bonaparte, lors de son retour d'Egypte, une société brillante se rassemblait :

« Je ne vous parlerai pas, dit Marat, d'une douzaine de nymphes à taille svelte, dont des vues politiques n'avaient pas, vraisemblablement motivé la réunion ; je ne vous parlerai pas d'un grand nombre d'officiers de la Garde nationale parisienne qui venaient faire leur cour au grand général (Dumouriez) ; je ne vous parlerai pas du maître de la maison, vêtu en histrion; mais je vous parlerai de quelques masques que j'ai reconnus : c'étaient des messieurs de la Gironde, c'était Kersaint, c'était Chénier, c'était Lasource, c'était enfin le galopin libelliste Gorsas. Un spectacle douloureux m'a frappé : un patriote que j'estime, dont les vues, à la vérité, ne sont pas profondes, le commandant général de la garde nationale parisienne, faisait les fonctions de laquais ou d'introducteur. Dès l'instant qu'il m'aperçut, il s'est hâté de m'annoncer, indiscrétion qui m'a un peu peiné, parce qu'elle a donné le temps à certains masques de s'éclipser (1). »

Il y avait là Rohan-Chabot et Moreton. Guadet vit Dumouriez chez Talma, qui recevait Riouffe et les littérateurs La Harpe, Pougens, Chamfort et Murville.

Marat troubla la fête soudainement. Il était accompagné de Montaut et de Bentabole. Il demanda à Dumouriez des renseignements sur deux bataillons de volontaires de Paris, inculpés par lui. Quelques paroles furent échangées, après lesquelles Dumouriez tourna brusquement le dosa Marat.

On voyait, chez Talma, le chimiste Lavoisier, le poète Roucher, Legouvé, et beaucoup d'autres personnages connus dans le monde des artistes, des lettrés et de la politique ; somme toute, ce salon paraissait aristocratique. Plusieurs journaux parlèrent du souper fameux qui eut lieu chez Talma, lors du séjour de Dumouriez à Paris, en janvier 1793.

Plus tard, Bonaparte y vit la ci-devant danseuse Julie Talma. Il se lia intimement avec l'illustre tragédien, et ce fut de ce salon qu'il dirigea son coup d'État du 18 brumaire.

(1) Séance du Club des Jacobins, du mercredi 17 octobre 1792.

De fort jolies femmes, — les dames de Sainte-Amaranlhe, — avaient un salon à Paris, dans l'hôtel bâti par Helvétius. Elles habitèrent aussi Sucy-en-Brie. Chez elles, le royalisme se mêlait parfois au républicanisme, parce qu'on y jouait fort. Leurs mœurs étaient équivoques. Royalistes ou patriotes, orléanistes ou girondins s'y délectaient. On y voyait surtout le comédien Fleury, le chanteur Elleviou, dans leur salon qui était d'abord un lieu d'intrigues et de plaisirs. Ces dames laissaient les portraits du roi et de la reine sous les yeuK des joueurs. Mirabeau vint chez elles, de même que Sieyès, Pétion, Chapelier, Buzot, Louvet et Vergniaud. Le fils de M. de Sartines épousa la fille de madame de Sainte-Amaranthe.

Bientôt on y put rencontrer Camille Desmoulins, deux fois. Félix Lepelletier de Saint-Fargeau fut un des habitués de leurs réceptions, notamment à Sucy ; mais il se montra plus rarement après l'assassinat de son frère. Plus tard, Proly, Hérault de Séchelles et Danton y parurent. Le dernier, selon Saint-Just, y fit un « souper conspirateur (1). » On a prétendu même que Robespierre alla un soir chez les dames de Sainte-Amaranthe, y soupa, s'enivra, et laissa échapper « de redoutables secrets ». La famille de Sainte-Amaranthe fut impUquée dans la conspiration du baron de Batz. Ces dames furent exécutées pour avoir participé à l'affaire des chemises rouges.

La maison des dames de Sainte-Amaranthe passa pour être un foyer où l'on méditait le soulèvement des prisons, selon un rapport d'Élie Lacoste (2).

En 1793 et en 1794, les prisons renfermaient des sortes de clubs. On prétendit qu'il y avait des « conspirations de prisons », à la fin de la Terreur. Lorsque Danton et Camille Desmoulins furent arrêtés et conduits à la prison du Luxembourg, Lucile Desmoulins parvint à gagner un porte-clefs et à correspondre avec quelques accusés, rêvant de délivrer son mari. L'accusateur public, au tribunal révolutionnaire, lut devant les prévenus un rapport de police sur cette conspiration. Huit jours après l'exécution des Dantonistes, les prétendus conspirateurs, parmi lesquels Lucile Desmoulins, la veuve Hébert, Chaumette, l'évêque constitutionnel Gobel et le porte-clefs de la prison du Luxembourg, furent guillotinés. Le 24 juin 1794, Hermann adressa un rapport au Comité de salut public. « Tous les complices des anciennes conspirations de prisons vivent encore, disait-il ; il faut purger les prisons. »

(i) Rapport de Saint-Just, du 12 germinal an II. (2) Moniteur universel, numéro du 15 juin 1794.

Les détenus de Sainte-Pélagie instituèrent une espèce de club. Pour en faire partie, il ne fallait être ni faux témoin, ni fabricant de faux assignats.

Bientôt les réactionnaires de salons allaient se donner libre carrière.

Après le 9 thermidor, les salons politiques se constituèrent en petites sociétés secrètes, ayant leur mot d'ordre et leur consigne, composées de Clichyens, de Coblenciers, de jeunes habitués du café Garchy, lesquels se distinguaient par leurs usages, leur langage et leur costume.

Le salon de madame de Vaines, femme de l'ancien receveur des finances, s'ouvrit. La Révolution y était exécrée. On y faisait de délicieux soupers. Madame Hamelin, femme du riche fournisseur aux armées, réunissait chez elle des financiers et des personnages à la mode. Les hommes et les femmes parlaient politique dans les petites collations du soir, ou thés^ qui donnaient occasion de recevoir une société nombreuse.

A l'hôtel de Stainville, rue de la Chaussée-d'Antin, n° 3, s'ouvrirent les salons de madame Tallien.

Madame Tallien, pour l'amour de laquelle son mari avait, disait-on, risqué la révolution du 9 thermidor, et qui habitait Chaillot, voulait ramener les beaux jours de la mode et de la galanterie. Ses amis l'appelaient Notre-Dame de Bon-Secours, Notre-Dame de Thermidor ; ses ennemis l'appelaient Notre-Dame de Septembre, par allusion aux massacres des prisons en 1792. Elle s'en souciait peu, s'enivrait de bals, de concerts et de fêtes, ne gardant de l'époque révolutionnaire que le goût du costume antique : tunique grecque, cothurne, diamants aux doigts des pieds. Elle fréquentait madame de Beauharnais, nombre de femmes charmantes et d'hommes de la dernière élégance. Quoiqu'elle ne s'occupât guère de politique, on en faisait chez elle, à cause de son mari. Celui-ci tirait quelque profit du salon de sa femme, où il intriguait fort. « Nous ne parlerons point des dîners particuliers de Tallien, non plus que des députés de Clichy, etc. », disait un journaliste (1). Notre-Dame de Thermidor opéra,, on le sait, une véritable contre-révolution dans les mœurs républicaines.

(1) Journal de Paris, 30 juillet 1796.

Ticher-Sérisy, que Merlin de Thionville appela une « poupée royaliste », était contre-révolutionnaire. Il travailla aux Actes des Apôtres, quoique lié avec Camille D^smoulins. Après thermidor, il publia le journal r Accusateur public. Tallien l'accusa à la tribune (19 septembre 1793) d'être, avec Ponsin et Poujade-Ladevèze, un des principaux conspirateurs contre la République. Merlin de Douai (6 octobre 1795) le signala comme président d'une commission centrale qui s'organisait à la section Lepelletier, rue Vivienne, comme un chef de révolte.

Des menées de ce genre motivèrent l'insurrection des faubourgs le 1" prairial ; elles aboutirent à l'insurrection des sections royalistes le 13 vendémiaire.

Parlant du 13 vendémiaire, Napoléon Bonaparte a dicté à Las Cases ces appréciations :

« Une épouvantable réaction affligea la république... Les salons étaient ouverts, on discourait sans crainte ; le parti de l'étranger, qui s'étayait du prétexte du rétablissement des Bourbons, acquérait chaque jour de nouvelles forces. La perte de la république se tramait ouvertement. »

Dans les salons thermidoriens, lorsque l'arrestation de Cambon fut ordonnée (1), on chanta ces couplets :

Hélas ! que le monde est méchant, Dans ce siècle de calomnie!

On nomme et voleur et brigand Cambon, l'ami de la patrie.

C'est de la France le soutien.

Il est exempt de tout reproche; Mais parce qu'il veut notre bien, On dit qu'il le met dans sa poche.

D'homme de sang on a traité

Ce républicain débonnaire.

Cet ami de l'humanité.

De nos trésors dépositaire.

Les faits parlent pour lui; je crois

Qu'il est exempt de tels reproches :

Comment tuerait-il, dites-moi.

Quand il a ses mains dans nos poches? (2)

(1) Cambon fut mis hors la loi après le 9 thermidor, et compris dans la conspiration du 1er prairial. Il bénéficia de l'amnistie du 4 brumaire an IV.

(2) Mémorial, ou Journal historique de la Révolution de France, par P. J. Lecomte (an IX).

Aucun républicain, s'il ne suivait les maîtres du jour, n'était épargné par d'anciens collègues, et la réaction, avec le temps, alla, dans la société officielle ou ric^^e, jusqu'à nier les mérites des hommes qui avaient le mieux servi la France, de 1789 à 1794.

Sous le Directoire, Carnot recevait dans une mansarde du palais du Luxembourg. Barras y affichait, au contraire, un grand luxe, et madame Tallien y trônait, lors des fêtes officielles, en compagnie des dames de l'ancienne France, de Châteauregnault, de Contades, de Nanteuil, de Chauvelin, de Noailles, de Beaumont, de Vassy, de Villette, de Listenay, de Fleurieu, de Vigny, de Grandmaison, de Puységur et autres. Le plaisir y amenait une sorte d'égalité. Des nobles s'apprêtaient à fusionner avec les sommités nouvelles ; d'autres continuaient de bouder, même de conspirer.

De nombreux cercles, opposés aux tendances du pouvoir, s'étaient formés — chez le marquis d'Antonelle, l'ex-montagnard ; — chez le duc de Fitz-James, madame de Lameth,la duchesse d'Aiguillon, madame de Viennai, pour les royalistes. Les salons de Dumas Saint-Fulcran et de Mathieu Dumas étaient mixtes ; plusieurs se contentaient d'exploiter les événements, sans les préparer ni les combattre.

Des royalistes se rassemblaient aussi, sous le Directoire, chez la marquise d'Esparbès : VaublaHC, Henri Larivière, Imbert-Colomès, Lemerer, Camille Jordan, Mersan, Pastoret, le marquis de Clermont- Gallerande, La Harpe, et autres, s'y entretenaient des affaires publiques. Parmi ces habitués du salon de la marquise d'Esparbès, plusieurs furent compromis le 18 fructidor.

Madame Récamier, femme du banquier Jacques-Rose Récamier, demeurant rue du Mail, n° 19 (1), fut une des reines de la société parisienne sous le Directoire. Elle eut beaucoup de relations sociales avec madame de Staël. Puis elle demeura au château de Clichy-la- Garenne (1799). Enfin, dans son hôtel de la rue du Mont-Blanc se trouvèrent confondus les Boufflers, les Chénier, les Montmorency, les Sieyès, les Bouille, les Laval, les Talleyrand, les Narbonne, les

(1) Dans la maison qui fut depuis le presbytère de Notre-Dame-des-Victoires. — Madame Récamier habita aussi rue de la Chausséc-d'Antin, n" 7, dans un hôtel splendide, consti'uit par Cherpitel, et où elle donna des bals luxueux aux Incroyables,

Ségur, etc. Société fort mêlée. Plus tard, elle habita successivement la rue Basse-du-Rempart, la rue d'Anjou, et la rue de Sèvres, à l'Abbaye-aux-Bois.

La politique ne tint pas, d'abord, une grande place dans le salon de madame Récamier, si célèbre par sa beauté et son esprit; mais, peu à peu, elle s'y montra, à cause des rapports que la maîtresse de la maison entretenait avec des hommes qui traversèrent les régimes du Consulat, de l'Empire et de la Restauration. Chez madame Récamier, des libres-penseurs étaient reçus; on y fit de l'opposition à Bonaparte. Madame Récamier quêta à Saint-Roch, en 1800, le jour de Pâques.

Au contraire, dans les salons de Talleyrand, de Fouché, de Sieyès, de Joseph et de Lucien Bonaparte, on conspira pour préparer le 18 brumaire. Sieyès demeurait dans la rue du Rocher; Fouché avait son hôtel dans la rue Verte.

Enfin, rue Chantereine (ou de la Victoire), chez Bonaparte, général de l'armée d'Italie, se forma, vers la fin du Directoire, un salon purement littéraire et scientifique en apparence.

Mais « dès les premiers jours de brumaire, de fréquents conciliabules eurent lieu entre le général Bonaparte et d'autres personnages marquants, soit du gouvernement, soit de l'armée; une correspondance secrète et active, dont j'étais souvent l'intermédiaire, me fit soupçonner qu'il se préparait un grand événement (1). »

Brumaire avait réussi, première étape de la fortune politique pour Bonaparte. A plus forte raison, après ce succès, les réunions du premier consul, soit à la Malmaison, soit à Saint-Cloud, soit au château des Tuileries, furent importantes. Elles se tenaient en grande pompe le mercredi et le vendredi. Il s'y faisait nombre de présentations d'hommes politiques, et il semblait que la solennelle existence monarchique eût déjà reparu. Ce n'étaient que domestiques à livrée, huissiers à chaîne d'or, valets de chambre, officiers et soldats en tenue de gala. Toutefois, l'ancienne noblesse ne s'y montra pas encore.

Sous le Consulat, les salons de Cambacérès et de Lebrun, qui avaient de grandes réceptions les mardis et samedis, attirèrent français et étrangers.

Les ambassadeurs près du premier consul reçurent beaucoup aussi, principalement ceux d'Angleterre, d'Espagne, de Russie, d'Autriche,

(1) Mémoires du Prince Eugène, t. I, p. 76 et 77, publiés par A. Ducasse, in-S", - Paris, 1858.

de Prusse, de Turquie, des Deux-Siciles et des États-Unis. Dès que tel ou tel pays n'était pas en guerre avec la France, les étrangers abondaient dans les salons de Bonaparte.

Certaines réunions, qui dataient d'avant la Révolution, ou qui avaient pris naissance au début de ce mouvement immense, s'étaient transformées plusieurs fois, ainsi que nous l'avons dit.

Rappelons en quelques mots celles de madame de Staël (1) et de La Harpe, qui se mirent en hostilité avec l'homme du 18 brumaire, et qui, la première surtout, eurent l'honneur de l'irriter, comme l'avait irrité le Club de Clichy, quand il gagnait ses batailles d'Italie.

Sous la Révolution, le salon de madame de Staël fut très influent. On y rencontrait Barnave, Talleyrand, Lan;ieth, Duport, Boissyd'Anglas, Portails, Siméon, Tronçon du Coudray, Pontécoulant, Thibaudeau, Ghénier, Rœderer, Benjamin Constant. Ils discutaient les décrets, ils décidaient des nominations importantes. Le jacobin Deperret voyait dans la fille de Necker la plus « intrigante de toutes les femmes. » Son mari était fort aimé de Marie-Antoinette; mais les négligences de toilette de la baronne la rendaient ridicule à la Cour.

On parlait des décadis de madame de Staël, qui joua en 1791, parmi les Feuillants, le même rôle ou à peu près que madame Roland parmi les Girondins. Elle fit de Narbonne un ministre de la guerre, et, après le 10 août, elle l'aida à avoir un passeport pour aller en Angleterre.

Madame de Staël, feuillante, devint royaliste à la chute de Narbonne, renversé par les Girondins. Elle rédigea un plan d'évasion pour la famille royale et l'adressa à Montmorin. On disait que Narbonne était son amant. Elle représentait alors le parti anglais semiaristocrate, voulant les deux chambres. Au demeurant, ses opinions politiques étaient vacillantes, et elle n'alla pas plus loin que le libéralisme.

Peu avant thermidor, Mathieu Dumas dinait chez madame de Staël : « Eh bien ! lui dit-elle, lorsqu'il parut au milieu du cercle où se trouvaient des orateurs des deux partis, vous avez fait aujourd'hui beaucoup de poussière! — Pas beaucoup, répondit-il, mais encore cela vaut-il mieux que de faire de la boue ». C'était une allusion à un dis-

(l) Madame de Staël est morte rue Royale, n" 6.

cours de Mathieu Dumas sur la nécessité de rétablir la Garde nationale (1).

Elle écrivit un plaidoyer pour la défense de Marie-Antoinette, et son salon ne convenait ni aux Montagnards, ni aux simples républicains, parce qu'elle n'était pas républicaine elle-même, parce qu'elle se rallia, plus tard, seulement à la cause de la République régulière.

Legendre, à la Convention, donnait à entendre que madame de Staël était « la plus grande protectrice des émigrés. » ... « Il n'est pas un membre de cette assemblée qui n'ait reçu des invitations fréquentes d'aller chez cette femme dont je me méfie; j'en ai reçu moi-même, ainsi que mon collègue Dumont et plusieurs autres. »

Marchenna, qui fréquentait ce salon, rédigeait rAmi des lois^ journal réactionnaire. Il demandait, dans des affiches, le rappel des émigrés. On le reconduisit, de brigade en brigade, jusqu'à la frontière espagnole.

Chez madame de Staël, nombre d'invités préparèrent le 18 fructidor; cependant, il ne paraît pas qu'ils y conspirassent ouvertement. D'ailleurs, madame de Staël se défendit d'avoir pris part à la journée du 18 fructidor. Son salon seul fut coupable. Devaines, parlant d'elle, dit :

« C'est une excellente femme, qui noierait tous ses amis, pour avoir le plaisir de les péchera la ligne (2). »

« Le Directoire, imprima le Journal de Paris^ a franchement et simplement déclaré, dans une proclamation affichée hier, que la conspiration du 18 fructidor est l'ouvrage des anarchistes. Le rapport du ministre de la police le constate complètement (I^j. »

Malgré les protestations de madame de Staël, malgré la proclamation directoriale, la journée du 18 fructidor passa pour avoir été en partie l'œuvre des opposants qui fréquentaient le salon de la fille de Necker.

Dans tous les cas, si madame de Staël ne pactisa pas avec les royalistes, elle ne s'accorda pas non plus avec les fauteurs du 18 brumaire, tels que Sieyès et Talleyrand. Celui-ci, en 1796, avait été, grâce à elle, rayé de la liste des émigrés et poussé au ministère des relations extérieures. Ni l'un ni l'autre ne lui gardèrent de la reconnaissance, même de la sympathie, quand leurs ambitions furent de plus en plus excitées.

(1) Souvenirs, t. III, p. 109 et 110.

(2) Sophie Gay, Salons célèbres, p. 7. Paris, 1864.

(3) Journal de Paris, numéro du 1" septembre 1796 (15 fructidor an V).

Son salon représentait^ alors, à quelques nuances près, l'espril du cercle constitutionnel de l'hôtel de Salm (1). Parras, le seul des membres du Directoire qui y fût admis, subissait encore un peu l'influence de la baronne, quoiqu'il eût secondé Bonaparte en vendémiaire, quoiqu'il prêtât l'oreille à des propositions faites par l'étranger et le parti royaliste. L'hôtel de madame de Staël était, somme toute, le rendez-vous des gens libéraux qui redoutaient le retour d'un gouvernement autoritaire, à plus forte raison d'un gouvernement militaire. Benjamin Constant défendait leur opinion.

C'était une petite coterie, qui eut une assez grande influence, lors du 18 fructidor, et qui persista, accentua son opposition sous le Consulat, quand Bonaparte ne soufl'rait plus d'obstacles. Madame de Staël put faire cesser la proscription de son père en thermidor an VI.

Le domicile de madame de Staël était alors rue de Lille, n° 540.

Elle reçut principalement, non seulement Benjamin Constant, mais Garât, Andrieux, Daunou, Rœderer, Sauvo, Talma, Gérard, Lucien et Joseph Bonaparte. Société fort mêlée, on le voit, à la fois politique, artistique et littéraire.

Après le 18 brumaire, elle crut qu'il lui serait permis de critiquer à huis clos les actes du nouveau gouvernement. Dans son salon, on appela idéophobe le premier consul. Bonaparte prétendit que l'on avait commencé le procès de Louis XVI chez Necker; que madame de Staël avait intrigaillé occultement après le 9 thermidor, et figuré en sous-ordre dans les orgies du Directoire (2). On menaça ses amis, on mit son salon en interdit. Vainement Lucien et Joseph Bonaparte essayèrent d'intervenir : leur frère leur reprocha d'avoir de l'engouement pour une virago (3).

Le salon de madame de Staël tua le Tribunat. En effet, un décret ayant ôté la parole aux membres du Tribunat, Benjamin Constant releva spirituellement et solidement la pensée qui faisait de ce corps de l'État une simple commission aux ordres du gouvernement. Pour se venger, Bonaparte, par l'intermédiaire de Fouché, ordonna à madame de Staël de quitter Paris; il la soupçonnait d'avoir inspiré le discours d'opposition à Benjamin Constant. Les membres du Tribunal avaient continué à se réunir chez elle. « Ce n'est point un salon, disait Bonaparte, c'est un club. »

(1) Voir plus haut, Cluh de Salin, p. 507.

(2) Lucien Bonaparte, Mémoires, t. II, p. 245.

(3) Lucien Bonaparte, Mémoires, t. II, p. 237.

C'est vrai que les membres de la minorité du Tribunat se répandaient, chez madame de Staël, en bons mots et en épigrammes, et que dans son salon on voyait, entre autres émigrés de retour, Mathieu de Montmorency, le duc Adrien de Laval, le comte Louis de Narbonne, le chevalier de Boufflers et le comte de Sabran.

Madame de Staël, d'abord retirée à Saint-Brice, près d'Écouen, chez madame Récamier, ne tarda pas à se rendre à Weimar, où elle fit la connaissance de Gœthe, de Wieland et de Schiller. Bonaparte ne pouvait supporter cette « pie séditieuse ». Devenu empereur, il eut encore plus de haine, si c'était possible, contre madame de Staël. Le 31 décembre 180G, il écrivait à Fouché, ministre de la police générale : « Ne laissez pas approcher de Paris cette coquine de madame de Staël. Je sais qu'elle n'en est pas éloignée (1). » On a remarqué que, en 1814, le duc de Wellington parut un instant dans son salon.

D'autres femmes éprouvèrent les rigueurs du premier consul, à cause des menées sourdes qu'elles entretenaient contré lui.

En 1802, madame de Champcenetz et madame de Damas furent exilées, celle-ci hors du territoire français, celle-là en Batavie. Dans le salon de la princesse de Vaudemont, née Montmorency, on recevait des gens de tous les partis, outre Fouché, Talleyrand et La Valette; on y voyait des royalistes intransigeants, aspirant à renverser Bonaparte, ou du moins à fronder ses actes.

Sous le Consulat, les salons de La Harpe (2) faisaient la guerre à Bonaparte, qui l'accusait de « nourrir et entretenir chez lui le caquetage de quelques coteries (3). » La violence de ses déclamations contre la Révolution l'avait fait proscrire au 13 vendémiaire et au 18 fructidor.

Or, le nouveau maître ne voulait ni « bavards », ni « brouillons », ni « idéologues ». Encore moins tolérait-il les royalistes non ralliés.

Aux premiers jours du Consulat, circulaient à Paris plus de 0,000 émigrés... « Il existe bien un comité royal dirigé, dit-on, par l'abbé de Montesquiou, mais il est comme invisible (4). »

L'abbé de Montesquiou avait été jugé par Mirabeau de la manière suivante : « Méfiez-vous de lui, ce petit serpent vous séduira! » Sous

(1) Lettre publiée par la Nouvelle Revue, et communiquée par M. de Brotonne (février 1894).

(2; La Harpe demeurait rue Montmartre en 1777. Delille le surnomma «le chien hargneux ».

(■'{) Mémoires inédits du comte de Montalembert,

(4) Correspondance, t. VII, p. 398,

la Restauration, il fut membre du gouvernement provisoire, minisire de l'intérieur, pair de France, membre de l'Académie française. Il mourut en 1832.

Avant d'indiquer les réunions qui eurent lieu dans quelques établissements institués avant la Révolution, dans les cafés, dans les restaurants et dans les librairies, ajoutons quelques détails sur des conciliabules intermittents que la presse patriote ou la police signalèrent de temps à autre.

Dans le jardin du Palais-Royal, dans les bâtiments qui entouraient ce jardin, dans le quartier aussi, on agitait publiquement les questions politiques, avec ou sans fermentation. Tous les papiers à nouvelles s'y vendaient, y étaient commentés, non seulement par des patriotes, mais encore par des royalistes.

Un placard-affiche. Dénonciation des groupes du Palais-Royal et des Tuileries, portait, entre autres choses :

«... Gardes nationaux!... Demandez, avec instance, la dissolution de tous les clubs. Jacobins, Feuillans, Monarchiens, Royalistes même... (1). »

La Société dite du Ai/ais-^oya/ s'assemblait chez M. de Sainte-Foy, au n" 56 des arcades; elle comprenait parmi ses membres : Talleyrand, Dumouriez, Montmorin, Rayneval et le duc de Biron.

Le pavillon d'Hanovre et l'hôtel de Richelieu étaient regardés comme des rendez-vous d'aristocrates.

Un pamphlétaire publia :

« Le Pavillon d'Hanovre et l'hôtel de Richelieu, ou le Quartier général des monstres et des bourreaux de la France, découvert nouvellement, et publié par un bon citoyen, ennemi de tous les méchants, pour servir de complément au Crime dévoilé, à la Conspiration découverte, aux Forfaits du maréchal de Broglie, ministre de trente-six heures, à tout ce qui a paru contre le prince de Lambesc, les barons de Breteuil, de Besenval, etc. (2). »

Cette brochure parut en 1789.

Le Patriote français annonça, en 1791 :

« On assure que la Cour compte beaucoup sur le comité qui s'est

(1) Bib. Nat., pièce, Lb 39/5947.

(2) Bib. Nat. [s. l n. d., in-S» de 13 p.), Lb 39/1989.

formé à l'hôtel de Richelieu, des débris des hréprochables comités de constitution et de révision, et d'une trentaine de membres de la nouvelle assemblée (Législative), entachés de ministérialïsme... (1). »

D'autre part, le journal de Fréron imprima :

« Tous les soirs, entre neuf et dix heures, il se rassemble une très grande quantité de ci-devant marquis , comtes et barons, rue de Richelieu, n° 86^, la seconde porte cochère à gauche, en entrant par le boulevard.

« Quelques mauvais sujets de l'Assemblée nationale, du côté droit, s'y rendent à dix heures.

« Ceux dont on est convaincu de Taristocralie, on leur donne une carte, sur laquelle il est écrit : Club bntannique.

« Quelquefois l'on y tient tripot... (2). »

La même feuille contenait ces lignes :

« Assemblées du club monarchique à l'hôtel de Richelieu, annoncées par placards et affiches.

« Voilà donc enfin le club monarchique qui s'annonce par des placards affichés sur tous les murs de la capitale ! C'est une tournure indirect {sic) et hardie pour encourager les mécontens à venir se rallier en grand nombre sous la bannière royale. L'obstination des membres de ce club à reprendre leurs séances, et à braver l'opinion publique, prouve qu'ils méditent quelques scènes d'éclat, et qu'ils se croyent en forces; sous peu de jours, ils mettent la main à l'œuvre (3). »

On se méfiait des réunions privées, comme d'officines, plus ou moins importantes, d'intrigues et de conspirations. La publicité semblait nécessaire aux clubs, si peu vivaces qu'ils fussent pour la sécurité des citoyens.

Partout, dans Paris, les réunions n'admettant pas le public, avaient le renom de complots. Il y avait du vrai dans cette appréciation.

Une brochure fut intitulée :

« Grande dénonciation d'un nouveau club de conspirateurs^ rue Jacob (4). »

(1) Patriote français, n° 820, du 8 novembre 1791 .

(2) Orateur du Peuple, t. IV, n» XLV.

(3) Orateur du Peuple, n« XXXIII. — Voir Club des Amis de la Constitution monarchique.

(4) Bib. Nat., pièce, n" 4714 et 4715.

Une autre annonça :

« Le complot manque des aristocrates réunis, sous le prétexte d'un concert, à l'hôtel d'Esclignac, pour enlever le roi dans la nuit du

18 avril (1791) (1). »

Il n'y avait pas eu de concert. On avait trouvé quelques instruments de musique seulement... Les gens présents portaient tous une cocarde blanche. Les femmes étaient vêtues en amazones.

Le 29 juillet 1791, le sieur Petit, corroyeur, rue Guénégaud, fit une déclaration au sujet de la rédaction, par le sieur Baudy, son locataire, d'une feuille intitulée : Gazette des cours de l'Europe^ le Royaliste, ami de l'humanité^ et des allées et venues clandestines de prêtres chez cet individu.

La Gazette des cours de V Europe parut de septembre 1791 à août 1792 (2).

Les Annales patinotiques publièrent cette nouvelle :

« Hier, les citoyens rassemblés au Palais-Royal ont demandé que le pavillon où se rassemblaient les aristocrates fût renversé, ou que du moins il fût purifié par le signe de la révolution et de la liberté, et que le pavillon aux trois couleurs fût planté sur le dôme : accordé {2). »

L'année suivante, Carra annonça à ses lecteurs :

« Du 20 avril 1 792. — Nous sommes informés, et très bien informés, que ce matin, entre sept et huit heures, il y a eu dans une maison du faubourg Saint-Marceau un conventicule d'aristocrates déguisés sous l'habit national. Dans ce conventicule on a juré la mort et passion de tous les sans-culottes de Paris, et on y a dit en propres termes : « 11 faut aller aux jacobins., non pas avec des canons et des fusils, mais avec nos sabres, et tailler en pièces, jusqu'au dernier, tous ces f... g... (4). »

Aux Halles, les poissardes étaient en grande partie royalistes. Elles aimaient le bon roi et la bonne reine. Le 25 août 1793, elles insultèrent les couleurs nationales. Elles envoyèrent à Marie-Antoinette, prisonnière au Temple, les plus beaux de leurs fruits, et, dans leurs petits conciliabules, elles organisaient la propagande en faveur de la famille royale.

(1) Bib. Nat., pièce, Lb 39, n» 4825. Brochure de 8- pages.

(2) Alexandre Tuetey, Répertoire des sources manuscrites, etc.; t. II, n° 2878.

(3) Annales patriotiques de Carra, n» 686, du 19 août 1791.

(4) Annales patriotiques de Carra, du 21 avril 1792.

Julie Bêcheur, marchande de fleurs aux Halles, surnommée Rose de Mai et Reine de Hongrie, avait une grande admiration pour Marie- Antoinette, et elle manifesta son enthousiasme (1).

Précédemment, elles avaient fait preuve de patriotisme et de charité, quêtaient entre elles pour les pauvres. Les poissardes se ressentirent des opinions émises, plus tard, par la section de la Halle aux blés, qui réclama la répression des terroristes.

Autant de halles, autant de petites réunions ou clubs, variables dans leurs buts, où la contre-révolution se glissait parfois sous des façons patriotiques, et dont la police ne pouvait guère atteindre les membres hypocrites.

A l'étranger, on ne se gênait pas pour entretenir des correspondances avec les monarchistes de l'intérieur.

Le marquis de Fournès « s'était fait comme le recruteur de Coblentz, où il faisait de fréquents voyages. » Il engageait les députés de la droite qui se réunissaient chez M. de la Tour du Pin à se dissoudre et à émigrer » (septembre 1790) (2).

En 1791, nombre d'officiers français émigrés se réfugièrent à Bruxelles. Ils endossaient de temps en temps leur uniforme et arboraient publiquement la cocarde blanche. Quelques-uns formèrent un club.

Beaucoup de faux-frères, à Paris, se glissaient dans les réunions patriotiques en apparence. Nous lisons, dans une feuille plus que modérée de la Révolution :

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