CLUB DES ÉTRANGERS
Il tenait ses séances au Wauxhall ou Panthéon d'hiver (3), rue de Chartres. On le supprima en 1787 (4). Le club reparut en 1791; il alla s'établir au n° 19 de la rue du Mail.* Une pièce donna avis de son changement de domicile.
Citons, enfin, le Cabinet de Cire, de Curtius, près du Café Corazza ; le Café des Aveugles, d'égrillarde mémoire; les Orcades, des théâtres pour les enfants ; — et arrivons aux Cafés et Restaurants sous la Révolution.
(1) Voir Club de Valois.
(2) Voir p. 69.
(3) V'oir Club monarchique.
(4) Il avait été fondé dans l'hôtel d'Augny, rue de la Grange-Batelière.
En 1672 avait été fondé le premier café parisien, au quai de l'École. En 1716, la capitale avait trois cents établissements de ce genre, et le nombre de ces établissements où la foule se portait, par désœuvrement ou pour le plaisir, augmentait sans cesse.
Parmi les lieux publics de réunion, que l'on pourrait appeler clubs intermittents, au petit pied, et qui influèrent plus ou moins directement sur la politique de chaque jour, nous ne devons pas oublier les cafés et les restaurants de Paris. Ils étaient connus, fréquentés, surveillés, à quelque opinion que leurs habitués appartinssent. Ils traduisaient les journaux à leur barre, faisaient la loi aux journalistes, inquiétaient parfois les gouvernements institués. Très souvent ils étaient les échos des salons.
Beaucoup de cafés et de restaurants, fondés avant 1789, continuaient d'attirer les consommateurs. Quelques-uns changèrent leurs titres, d'autres les gardèrent.
Citons :
Le Café Hottau {sic) ou Hotto, sur la terrasse des Feuillants, à quelques pas du lieu des séances de l'Assemblée. On s'y excitait pour intimider les membres de la droite.
Le Café des Grands hommes^ sur le boulevard, très suivi par les gens qui allaient se distraire des préoccupations que leur causaient les événements politiques.
Le Café de la République, fréquenté par les Parisiens avides de nouvelles.
Le Café Valois, au Palais-Royal, n" 171, où Métra se réfugia quand on abattit V Arbre de Cracovie; rendez-vous de royalistes : Rivarol. Peltier, Champcenetz, d'Eaubonne, Barruel-Beauvert, le marquis de Chauvron, etc.
o86 LES CLUBS CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES
Le Café de la Justice^ cour du Palais, presque spécial pour les avocats, et où les discussions politiques étaient néanmoins très fréquentes et très animées.
Le Café Flore^ porte Saint-Denis. Là, des habitués étaient liés entre eux par le vœu de ne plus parler politique, sous le titre de Société des Amis des Lois. Société fort éphémère.
Le Café de Chartres^ rendez-vous de jeunes réactionnaires, et d'où partirent les muscadins qui allèrent déloger Marat de sa chapelle du Carrousel. De onze heures à trois heures s'y tenait la « bourse des chouans ». Ce café était situé près du théâtre de la Montansier, Palais-Royal, n» 82 (aujourd'hui Véfour). On y vit Lauzun, Barras, Hébert, Robespierre, Danton, Martainville, Chauvelin, Marat, le duc d'Orléans, etc. Barras occupa deux petites chambres situées tout au haut du bâtiment. En 1797, les agioteurs s'y rassemblaient : il y eut là des luttes violentes, à propos des deux cocardes, verte et blanche (1) .
Le Café du Grand- Amiral, rue Neuve des Petits-Champs, où il y eut de l'agitation entre royalistes et patriotes, où se rassemblaient d'ordinaire les partisans de la noblesse, qui se réunissaient aussi au Café de Bourbon., rue Saint-Dominique-Saint-Germain, pour la noblesse, et au Café de Mirabeau, au coin des rues de Richelieu et Saint-Honoré. A la fin de 1790, les grenadiers de l'Oratoire entrèrent dans le Café du Grand-Amiral, et y trouvèrent un « essaim d'aristocrates » ; on y avait comploté d'arracher la croix à tous les chevaliers qui étaient dans la milice nationale.
Le Café situé grande rue Taranne^ où Ton voyait nombre de gentilshommes et de bourgeois lettrés.
Le Café de la Régence, pour les joueurs d'échecs et les Fayettistes, et qui fut fréquenté par Bonaparte. Robespierre y parut.
Le Café Manoury, place de l'École, célèbre par ses joueurs de dames.
Le Café Cuisinier, mixte en politique, place du Pont Saint-Michel.
Le Café du Parnasse, au Boulevard Neuf, où se retrouvaient les
(1) Voir Introduction, p. 17.
sieurs Bergasse, Bouis, de Turin et Ghouastre, suisse (22 novembre 1790) (1).
Le Café Amelot, d'où étaient exclus les avancés ; le Café Conti^ au coin de la rue Dauphine, et le Café de la Porte-Saint- Martin^ pour les politiques modérés.
Le Café de La Fayette^ rue des Mauvais-Garçons, où Labenette priait d'envoyer les correspondances pour le Journal du Diable (20 mars 1790). Jean-Baptiste Labenette était chef du bureau des côtes, à la maison de la Guerre. Il demeurait à Paris, rue des Poulies.
Le Café de Nancy ^ rue Saint-Antoine, le Café de Chevalier^ porte Saint-Antoine, le Café du Rendez-Vous, place du Carrousel, avaient la clientèle des Orléanistes. C'est du Café du Carrousel que Choderlos de La Clos écrivit, dit-on, au duc d'Orléans : « Je vous écris d'un café d'où, comme de la tente d'un général, partent les ordres nécessaires. »
Le Café tenu par Chrétien, sur le boulevard de Gand (des Italiens), près du Théâtre-Italien, où se réunissaient, sous le Directoire, les tape-dur^ sorte de compagnie de coupe-jarrets armés d'énormes bâtons noueux, et qui se répandaient dans le Palais-Égalité et les promenades publiques en insultant et menaçant les passants, qui n'osaient leur résister.
Une Société, dite du Café Chrétien, s'y rassemblait, sous la Convention, fut dénoncée par Fabre d'Églantine et réclama contre cette dénonciation, en rappelant les services patriotiques qu'elle avait rendus à la liberté et à la République.
En mars 1790, les royalistes allèrent en nombre attaquer Chapelier dans un café et le jetèrent par la fenêtre. Les Actes des Apôtres insérèrent cette épigramme :
Chapelier, sans étonnement, Lancé par la fenêtre assez impoliment,
Dans un tas de fange profonde,
Comme un poisson jeté dans l'onde, Ne s'en porta que mieux : c'était son élément (2).
(1) Arch. Nat. (minute), F' 4598'. — Bergasse collaborait avec Pclticr a,\x:s. Actes des Apôtres.
(2) Actes des Apôtres, t. III, n» 79.
Le Café Mécanique^ situé au coin de la rue de Montpensier, a été le théâtre d'un drame. Son propriétaire s'opposa à ce que l'on chantât le Ça ira; il reçut un coup de sabre au bras, et sa femme fut grièvement blessée.
Pour les nobles, il y avait le Café de Bourbon^ rue Saint-Dominique-Saint-Germain ; le Café de Mirabeau^ au coin des rues de Richelieu et Saint-Honoré.
Le Café Marchand^ rue Saint-Honoré, à proximité de l'Assemblée et du Palais-Royal, voyait beaucoup d'hommes politiques de toutes les opinions.
Le Café du Commerce, rue des Blancs-Manteaux, était le rendezvous des ennemis de Robespierre.
Le Café du Caveau, pendant la Révolution, abrita sous ses tentes nombre de péroreurs. Les fédérés y furent régalés de bière et de liqueurs, avant le 10 août 1792, par le girondin Lanthénas, l'ami de Roland (1).
Le Café Procope, fort suspecté par les partisans de la Révolution, était situé rue de l'Ancienne-Comédie. On compta parmi ses habitués Lemaire. Ce journaliste-imprimeur publia, de 1790 à 1792, « les Lettres b... patriotiques du véritable Père Duchène », auxquelles succéda la Trompette du Père Duchène, de 1792 à 1793. C'était, aux yeux des avancés, un constitutionnel royaliste. Il était commis aux postes. Fréron l'appelait fournailleur. Un correspondant de VAmi du peuple le traitait « de petit drôle, chargé d'escamoter de la poste les lettres adressées aux patriotes de marque dans les provinces et hantant le Café Procope, où le divin Mottié (La Fayette) l'avait mis en station pour servir de mouchard contre les chauds patriotes. »
Ce modéré écrivait d'un style au moins aussi ordurier que celui d'Hébert; mais c'était un homme d'esprit et de beaucoup de raison.
Il y eut, en 1790-1791, une « Société habituée du Café Procope- Zappi », ayant quelques relations avec les patriotes de Nimes et du Jura.
La police eut les yeux, peu de temps après, sur le café « qui faisait le coin de la rue des Bons-Enfants et de la rue Saint-Honoré ». « Deux
(1) Voir Société du Caveau, p. S80.
citoyens voulaient y chanter une chanson patriotique que le limonadier qu'est aristocrate n'a pas voulu qu'ils chantent chez lui (1). »
Un rapport d'agent remarquait, en l'an II :
« Sur le boulevard de la rue Poissonnière, au coin de celle de Notre- Dame-de-Recouvrance, est un café appelé le Café français; on y joue au loto depuis deux heures jusqu'à onze heures du soir, et même plus tard. Les jeunes gens qui y vont habituellement sont tous des fripons ou des ennemis de la chose publique. Ce café mérite d'être surveillé. Les chefs s'appellent Livry et Barthélémy, Italiens, spéculateurs, ennemis de la nation française.
« En général tous les cafés où on joue le loto doivent être surveillés, parce qu'il s'y tient de temps en temps des conciliabules présidés par les hommes de Pitt et de Cobourg (2). »
On signala des rassemblements à l'hôtel Sérilly et au Salon des Princes.
En août 1794, les jeunes muscadins de Paris poursuivirent partout les Jacobins, dans les cafés du Palais-Royal, comme dans les autres cafés de Paris, dans les spectacles et les promenades (3). Malheur au café qui avait eu pour habitués des Montagnards, ou seulement des républicains!
Sous le Directoire, ils allaient au Jardin de Paphos (jardin de l'Hospital), rue du Temple, qui était la Folie-Beaujon du quartier, et où l'on jouait gros jeu.
Le Café Garchi, où une trentaine d'officiers et de soldats se rencontrèrent avec des Incroyables, qu'ils battirent impitoyablement (après le 18 fructidor), était regardé par les aristocrates comme « une école du bon ton et des belles manières ». Le Napolitain Garchi, fameux glacier, était renommé pour ses sorbets, et demeurait au bout de la rue de la Loi (rue Richelieu). Il fonda Frascati, dans les beaux jardins de l'hôtel Lecoulleux. On y trouvait une terrasse et des allées éclairées le soir par des verres de couleur. Des feux d'arfices y étaient tirés les jours de grandes fêtes. Le poète Ségur publiait de petits vers sur Garchi, qui eut des concurrents moins célè-
(1) Rapport de police du 1" ventôse an II, signé: Moncey.
(2) Rapports de la police, du 19 septembre an II.
(3) Voir Club de Clichy.
bres que lui : Juillet, au Pavillon de Hanovre, et Valloni. Juillet
donna dans son jardin des bals et des concerts, en 1797.
Sous le Consulat, des royalistes se réunissaient dans des cafés situés aux environs du Palais-Royal, et au Café de Valois « pour concerter, dit Montalembert (1), sur ce qu'il y avait à faire pour mettre fin à la Révolution et en finir avec Bonaparte. »
Le Caféde Valois, au n" 170 des galeries du Palais-Royal, était particulièrement fréquenté par les royalistes, ou tout au moins par de bien tièdes patriotes.
Sous la Convention, nous lisons dans le Moniteur : « Monjau, instituteur national, est admis à la barre ; il se plaint d'avoir été insulté dans le café de Valois, à cause de son patriotisme ; il dénonce la société qui était alors dans ce café, pour avoir tenu des propos anti-civiques, pour avoir parlé en faveur du roi, invectivé contre la Société des Jacobins, et insulté la Convention. — Cette dénonciation est renvoyée au Comité de sûreté générale (2). »
Au Café de Valois^ antérieurement s'étaient rassemblés aussi les Feuillantins, membres ou partisans du Club des Feuillants. Lors du 18 brumaire, ce café était devenu le rendez-vous des émigrés et des anciens officiers de l'armée de Condé.
Dans le Palais-Royal ou Egalité, surtout, les cafés et les restaurants servaient de réunions politiques, de petits conciliabules. Là se décidaient les « actions » projetées par des patriotes ou par des contre-révolutionnaires; là se composaient les mots d'ordre. On se donnait rendez-vous dans le jardin, sous les arbres, et l'on allait causer plus librement assis devant une table bien servie.
Du 1" au 4 septembre 1789, parut un Journal du Palais- Roy al (3), avec cette épigraphe : Utile dulci, dont les souscriptions devaient être adressées hôtel de Silleivj, cul-de-sac de Conti, chez M. Chemant, chirurgien-dentiste .
« Depuis quelque tems, il se réunissait dans un café établi sous l'un des pavillons du Palais-Royal un grand nombre de personnes dont les sentimens anti-patriotiques étaient très-connus. Hier soir, vers sept heures, ils étaient en assez grand nombre, et, après avoir tenu les discours les plus contraires à la constitution et au respect dû
(1) Mémoires inédits.
(2) Séance de la Convention, du lundi 21 janvier 1793. Moniteur du 24 janvier.
(3) Voir plus haut. — Ce journal n'a eu que quatre numéros.
aux autorités constituées, ils portèrent la santé du Roi, et déclarèrent qu'ils se faisaient honneur de vivre et de mourir royalistes. Plusieurs bons citoyens voisins de ces messieurs portèrent la santé de la na tion, qui fut aussitôt conspuée. Alors des insultes, des provocations particulières se succédèrent rapidement; les cannes furent levées, un grand nombre des habitués disparurent, et ceux qui ne purent se sauver reçurent des témoignages non équivoques de Findignation qu'avait excités [sic] leur conduite. Quatre ont été assez grièvement blessés ; un de ces messieurs était^ décoré d'un ruban semblable à celui que portent les chevaliers de Malthe. La garde nationale est arrivée assez à tems pour empêcher que les choses n'allassent trop loin (1),,, »
Il existait un Club du café des Ar<s, à l'hôtel de Radziwill, où certainement la politique fit irruption, malgré l'étiquette du café.
Le Café de Fuy, prototype du café essentiellement politique, très connu, très en vogue, très fréquenté par les Parisiens, occupa beaucoup, à diverses époques, l'opinion publique,
ft Nous apprenons, dit Rivarol, que les Ëtats-généraux du Palais- Royal, qui tiennent leurs séances au café de Foy, ont intimé les ordres les plus sévères et les plus sanglants à l'Assemblée nationale de Versailles (2). »
Exagération d'un fait véritable, car bien des motions politiques sortirent de cet établissement.
Le Café de Foy, jadis ouvert dans la rue de Richelieu, dans un endroit servant de passage pour descendre au jardin du Palais-Royal, était le plus ancien de tous ceux qui existaient dans ce foyer parisien.
D'abord dévoué aux patriotes, il devint monarchiste et constitutionnel, fréquenté par des batailleurs fleurdelisés, ayant gourdins, cannes à dard, bâtons plombés, lisant des motions monarchiques, se découvrant quand on prononçait le nom du roi, dont ils demandaient la réintégration dans son pouvoir. On y voyait de vieux chevaliers de Saint-Louis, des anciens militaires, des financiers « à grosses perruques, à cannes à pommes d'or et à souliers carrés. »
(1) Moniteur. De Paris, ce 17 août 1791.
(2) Journal politique îiationt^ de Rivarol, u" 14.
On peut dire qu'il a une histoire, qu'il a longuement fait parler de lui, en sens divers.
En effet, il porta affiché, sur la colonne du poêle, le 22 mai 1790, un placard défendant de tenir des propos contre les décrets de l'Assemblée nationale et les gardes citoyennes de Paris.
Puis, en février 1791, au contraire, il s'y forma, comme dans d'autres cafés, des rassemblements de conspirateurs monarchiques.
« Plusieurs gentilshommes, même des membres de l'Assemblée, courent chez le roi, avec des arnies cachées sous leurs habits, dans l'intention de le défendre; ils se coalisent au Palais-Royal, dans les cafés, et annoncent publiquement leurs projets... On les appela les chevaliers du poignard, nom qui fut transmis depuis à la plupart des défenseurs du roi (1). »
Pendant la même année, au café de Foy, on demandait l'abolition des clubs, même de celui des Amis de la Constitution., séant aux Feuillants. La réaction y prenait pied, s'y étalait presque.
Nous remarquons l'arrestation du sieur Hippolyte-Désiré Puthod, médecin des épidémies en Bretagne, de passage à Paris, qui avait déclaré, dans ce café, « qu'il était Breton et qu'il défendrait le Roi, et que deux millions d'hommes en Bretagne appuieraient son opinion » [Archives nationales).
Le souvenir de la journée du 28 février 1791 était tel que, en 1792, les maisons de jeu du Palais-Royal étaient encore signalées comme les repaires habituels des Chevaliers du poignard. Au n» 59, le censeur Artau en tenait une, où Chamfort, Delille, Rivarol parurent pour dîner et faire des bons mots. On prétendait qu'Artau rapportait tout à la police.
En décembre 1791, les sieurs Jousserand tenaient le Café de Fou (^)i 6*' " laissaient voir leur prédilection marquée pour les aristocrates, de préférence aux patriotes. Plusieurs provocations ont été faites et de la voix et du geste (3). » Le nom de Jacobins était le mot de ralliement. Cela a cessé, grâce à des personnes qui en ont imposé aux aristocrates.
Le même mois (3 décembre 1791), Carra écrivait :
« Hier, plusieurs patriotes ont donné chasse à une bande d'aris-
(1) Beaulieu, Révolutions de France, t. II, p. 467, 468.
(2) Ils occupaient sept arcades du Palais-Royal.
(3) Révolutions de Paris, décembre 1791, n" 125.
tocrates et soi-disant monarchistes qui tenoient leurs assises au café de Foi {sic) (1). »
Là se trouvaient sans doute des consommateurs qui, jouant aux dominos, avaient tiré de leurs poches des dés monarchiques, avec des lettres dont la réunion formait : Vive le Moi, la Reine, et Monseigneur le Dauphin. La réaction y dominait, à n'en pouvoir douter; il devenait « un réceptacle de l'aristocratie ». On y lisait tout haut la Gazette de Paris, VAmi du Roi, la Gazette de la Cour et de la Ville, et « autres papiers salissant ce café (2). »
Il était mal noté, à dater de cette époque, et sa clientèle, toujours nombreuse, dut se bien tenir, en 1792 et 1793, pour ne pas exciter les mécontentements de la foule et des manifestations aussi sérieuses que celles dont Carra parle plus haut.
La police veillait, d'ailleurs, à ce que les habitués du lieu ne fissent pas de propagande contre-révolutionnaire. Elle ne les tolérait qu'inofFensifs, h l'état de simples consommateurs, politiquant d'une façon platonique.
Un rapport de police, de 1794, contient ces phrases :
« Gaffé de Foix. — Ce caffé si fréquenté, si abondant en politique, se remplit aujourd'hui, comme presque tous les lieux publics, d'indifférents ou de sourds et muets qui craignent d'entendre ou de parler. Hier au soir on ylisoit le journal qui, comme les sermons des fameux prédicateurs, était accompagné d'une foule d'auditeurs si considérable, que la queue s'étendait jusque dans l'office du limonadier ; après la lecture, qui par là devenait encore plus semblable à un sermon, silence profond, conversations à l'oreille ou sur des choses étrangères, jeux et boissons (3). »
« Il y avait au Palais-Royal un café où se réunissait habituellement une jeunesse peu favorable au Directoire, et dont les sarcasmes, lorsqu'ils arrivaient à ses oreilles, troublaient quelquefois sa tranquillité. Barras assembla à dîner chez lui quelques officiers et les plaça sous la direction du colonel Fournier, l'un des plus mauvais sujets de l'armée. Celui-ci les conduisit, dans la soirée au café désigné ; ils y entrèrent le sabre à la main, et tombèrent sur tout ce qui était réuni. Il y eut beaucoup de blessés et entre autres le gé-
(1) Annales patriotiques de Carra, 3 décembre 1791, n" 792.
(2) Le Courrier des 83 Départements, t. XXVII, n° 14, p. 216.
(3) Rapport de police de Perrière, 3 ventôse (21 février 1794). Cité par Dauban, Paris, en il 94.
néral Oudinot. It prenait très innocemment un"e glace, et les coups ne lui étaient sans doute pas destinés (1). »
Il se plaignit, mais l'affaire fut étouffée. Oudinot et plusieurs do ses amis contribuèrent plus tard à renverser le Directoire, à servir la fortune de Napoléon Bonaparte.
Hyde de Neuville figura dans la Jeunesse dorée. Il écrit :
« Nous faisions une sorte de dictature que personne ne contestait, parce qu'elle répondait aux vœux secrets de chacun. Dans tous les lieux publics, au spectacle, dans les sections, les cafés, les promenades, nous affichions bien haut notre omnipotence pour que nul ne s'avisât de la mettre en doute (2). »
Il est certain que les muscadins prenaient, d'ailleurs, leur mot d'ordre dans les salons de la haute société d'alors, dont ils mettaient en action les tendances et les projets. La Jeunesse dorée tenait journellement cercle dans un restaurant situé près du Louvre, où l'on voyait Michaud (3), les Bertin, Lacretelle, Fiévée, d'autres encore.
Le gouvernement directorial eut contre lui le Café de Foy, observe un contemporain. Toutefois, des Jacobins tenaces y coudoyaient des royalistes, des boursiers, des aigrefins et des Incroyables.
Gomme les cafés, les restaurants furent des lieux de réunions politiques pendant toute la durée de la Révolution. On sait que le premier établissement de ce genre avait été fondé rue des Poulies^ en 1765.
Le restaurant de Méot, à l'angle de la rue des Bons-Enfants, dans la ci-devant chancellerie d'Orléans, était fréquenté par les hommes de la Révolution; il n'avait que très peu ou point de concurrents où se concertassent les contre-révolutionnaires. Bonaparte, Barras, Tallien et plusieurs thermidoriens y allaient assez fréquemment. Avoisinant le Palais-Royal, se trouvant au centre du Paris politique, on y connaissait aussitôt que possible, en déjeunant ou en dînant, les événements nouveaux. Delille disait des botanistes :
« Leur appétit insulte à tout l'art des Méots. »
Une fois par semaine, les rédacteurs des Actes des A'pôtres fai-
(1) Mémoires du chancelier Pasquier, t. I, p. 139.
(2) Hyde de Neuville, Mémoires et Souvenirs, t. I, p. 119. (In-8°, Paris, 1888.)— Voir Club de Clichy, p. 489.
(3) Condamné à mort comme royaliste, il s'enfuit. Jean-François Bertin fut un des associés des Débats, et journaliste. Lacretelle jeune avait attaqué la Convention daos le Précurseur, Fiévée fut déporté au 18 fructidor.
saient ce qu'ils appelaient leur « dîner évangélique » chez le restaurateur Mafs, au Palais-Royal (1). Ce restaurateur jouissait d'une certaine célébrité. Nombre de monarchiens s'y rassemblaient pour diner, pour inventer quelques méchancetés contre les hommes du jour.
Le restaurant Beauvilliers était à la mode, comme le traiteurRose^ à l'hôtel Grange-Batelière. Les rédacteurs des Actes des Apôtres s y réunissaient souvent (2); le restaurant Beauvilliers, voisin de la librairie Gatley, en était, pour ainsi dire, une annexe politique (3). Il occupait trois arcades du Palais-Royal (4).
Chez le restaurateur Février, au Palais-Royal, beaucoup de députés venaient prendre leurs repas, notamment Louis-Michel Lepelletier de Saint-Fargeau, qui y fut assassiné, le 20 janvier 1793, par le garde-du-corps Paris (5).
Vénua, restaurateur fameux, rue Saint-Honoré, avait des jardins qui s'étendaient jusqu'à la terrasse des Feuillants. L'hôtel Meurice occupe, aujourd'hui, une partie des terrains du restaurant Vénua. Chez Vénua venaient beaucoup d'hommes politiques, députés ou journalistes, qui s'entretenaient sur les affaires du jour, y préparaient leurs discours ou leurs articles. Il y avait deux salles de différentes grandeurs.
Châles, député de Chartres, annonça aux Jacobins que cent députés feuillants s'étaient réunis, en décembre 1792, chez Vénua, sous prétexte d'un repas fraternel ; qu'à dater de ce jour « le patriotisme montagnard avait été attaqué (6). » Le girondin Barbaroux présidait; Buzot « faisait l'ornement de la table par ses bons mots. Dans ce conciliabule, on tira à boulets rouges sur la Société des Jacobins (7). »
Dossonville, limonadier, officier de paix de la section Bonne- Nouvelle, fut accusé d'être complice de Collenot d'Angrement, qui.
(1) Voir Introduction, p. 7.
(2) Voir ci-dessus, p. 8.
(3) Voir Librairies, p. 396.
(4) Beauvilliers, sous la Terreur, se retira des affaires ; il était trop mal noté, se rétablit, sous l'Empire, dans la rue Montpensier.
(5) Le restaurant Février comprenait cinq arcades du Palais-Royal.
(6) Séance du dimanche 9 décembre 1792, au Club des Jacobins. — Voir Club des Feuillants.
(7) Séauce du 7 décembre, au Club des Jacobins,
disait-on, embauchait pour la cour. Les habitués de Vestaminet de Dossonville avaient des opinions royalistes.
Il va sans dire que les cafés et restaurants de province ressemblaient beaucoup à ceux de Paris, au point de vue de la propagande. Pas une ville, pas un village qui n'eût ses petits groupes révolutionnaires ou contre-révolutionnaires, ceux-ci s'assemblant le plus discrètement possible, quand ils n'avaient pas avec eux la presque totalité des habitants.
Ajoutons que les monarchistes réfugiés à l'étranger y fréquentaient aussi les cafés et les restaurants pour parler politique et dénigrer les gouvernements qui se succédèrent en France pendant la Révolution. Ainsi, dans le Café des IVois-Couronnes, à Coblentz, « les émigrés se réunissaient pour causer et rire, avec autant de légèreté et de frivolité que s'ils eussent été dans les salons de Paris ou de Versailles. »