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LA CHASSE ROYALE ( I 6 5 O

Réduction de la gravure originale de Nicolas Cochin le Vieux.

LES ARTISTES CÉLÉBRÉS

Y Entrée de Condé dans Philipsbourg. Mêmes signatures, accrues d’une troisième, celle de Frosne, sur les quatre planches de la Prise de Nordlingue, l’annce suivante; car Beaulieu a repris la campagne, et, s’il ne combat plus, il suit l'armée, et fait lever les plans sous ses yeux, pour les livrer ensuite à ses artistes. Et ainsi de suite jusqu’à la paix de 1 648, en attendant les guerres ultérieures. Un simple coup d’œil jeté sur la liste des gravures militaires de Cochin, que nous donnons à l’appendice, suffit pour nous convaincre de l’importance toute spéciale qu’ont à ses yeux, c’est-à-dire aux yeux de Beaulieu, les campagnes de Condé. Les événements des trois seules années 1643, 1644 et 1645, sur une œuvre qui embrasse un demi-siècle de batailles (de 1628 à 1677), ne composent pas moins du tiers, ou peu s’en faut, du nombre total des planches; et celles-là sont les plus grandes, les plus riches, les plus artistement décorées. La Belle y déploie même un luxe d’ornementation qui jure un peu avec la sévérité de l’eau-forte. On assiste visiblement aux débuts de quelque grande entreprise où rien n’est réputé trop coûteux, et où la seule recommandation qui soit faite aux artistes est celle d’égaler en talent la grandeur des actions accomplies.

La nature de ce s commandes, leur importance, l’avenir qu’elles semblaient promettre, tout cela tirait enfin Cochin de pair. Sans doute, il n’était pas seul. Mais La Belle disparaît en 1645, ou du moins son nom ne se lit plus sur aucune planche d’histoire relatant un événement postérieur à 1645, et si Pérelle, Loisel, Frosne et quelques autres sont aussi des collaborateurs du chevalier de Beaulieu, c’est Cochin dont le nom se lit le plus souvent au bas de ces planches; s’il y a deux noms, celui de Cochin est toujours le premier. Telle fut la part qu’il prit à l’œuvre commune jusqu’à la mort du chevalier de Beaulieu, survenue en 1674. .Après, il en alla un peu autrement, comme nous le verrons.

Vers i65o, Cochin était dans tout l’éclat de sa réputation; tout nous le montre, entre i65o et 1660, comme occupant un rang distingué parmi les artistes; il est une sorte de graveur bien en cour, qui aurait attaché sa fortune à celle de Mazarin. Nous en donnerons pour preuve indirecte un certain nombre de pièces signées et datées, indépendantes en principe de son œuvre historique, mais non sans affinité avec elle et qui révèlent quelque chose de son caractère et de son rôle. En i65o, il grave la vignette de /’ Almanach royal, signe de notoriété et même de faveur; la même année, il donne la Chasse royale, où figure au premier

ALMANACH POUR l’aNNEE I 6 5 7 .

Réduction de la gravure do Nicolas Cochin le Vieux. — (Le portrait a été gravé par Nicolas Regnesson.)

LES ARTISTES CÉLÈBRES

plan le jeune roi, à cheval, sur une selle d’amazone, et la reine mère; la meme année, avec Lasne, un petit portrait de Charlotte-Marguerite de Montmorency, princesse de Condé, mère du héros dont il avait si souvent encadré le portrait dans ses scènes de batailles. En 1 6 5 2 , il grave encore /’ Almanach royal et plusieurs pièces où il célèbre, en bon citoyen, l'heureux dénouement de la Fronde : Procession de la châsse de saint Germain, pour la paix et le retour du roi; Procession de la châsse de sainte Geneviève, pour le même objet; et l’Heureux Retour de S. M. dans sa bonne ville de Paris. En 1 6 5 6 , c’est la Cavalcade pour l'arrivée à Paris de la reine de Suède; puis, fait unique dans son œuvre plus guerrière que galante, — une Suite des Devises du Roy et des Princes pour la cavalcade et la course de bagues qui se lit au Palais-Cardinal, en quinze pièces. En 1657, il exécutait encore l’encadrement de l'Almanach royal, et vers la même date, en tout cas entre i65o et 1660, il gravait tour à tour : pour le ministre, les Armes de Mazarin, entre deux génies, et une Suite de sept devises, dont les vertus du cardinal Mazarin fournissent les sujets ; — pour le roi, les Armes de la Province d'Artois élevées sur un trophée, sans doute pour faire suite aux planches colossales de la Prise d’Arras en i65q; et la Victoire apportant à la France le portrait du roi Louis XIV, sujet qui sera bientôt repris et varié jusqu’à l’épuisement par Le Brun et ses élèves. Pour les deux enfin, il exaltait la paix des Pyrénées et montrait les deux grands spectacles qui marquèrent l’année 1 660, la dernière de la vie de Mazarin, savoir : l'Entrevue roj'ale de l'ile de la Conférence, et l’Entrée triomphale du roi et de la reine à Paris, en quatre planches. Tousces travaux de circonstance ralentissaient peut-être mais n’excluaient pas les autres, et l’entreprise du chevalier de Beaulieu ne chômait pas pour si peu.

En 1 66 1 , Mazarin meurt, et le roi gouverne seul. C’est pour les arts un nouveau siècle qui commence. Autour du jeune roi, une nouvelle pléiade d’artistes n’attend qu'un signe de lui, ou un ordre de son grand ministre Colbert. Paris est alors, grâce au pouvoir, grâce à un Le Brun, grâce à l’Académie naissante, la capitale artistique de l’Europe. On accourt des Flandres, de Lorraine, d’Italie. La gravure prend tout à coup un essor extraordinaire. Un goût nouveau, fait de faste, d’élégance aisée et de noblesse, naît peu à peu et s’impose à tous les arts. Très sensible déjà dans les portraits de Nanteuil, que sera-ce quand il rayonnera sur les chefs-d’œuvre d’un Edelinck ou d’un Gérard Audran? En

Gravure de Nicolas Cochin le Vieux, d'après Beaulieu. — (Chalcographie du Louvre.)

LES ARTISTES CELEBRES

1667, Colbert achète les 1 25, 000 estampes de la collection de Marolles et fonde ainsi le Cabinet des Estampes. Vers 1670,1a collection dite du Cabinet du Roi , conception grandiose et réalisable seulement pour un Louis XIV, est mise en distribution. Toute la nouvelle école se voue à cette oeuvre, et les praticiens rompus au métier, comme un Nanteuil, comme un François de Poilly, et les élèves qui les ont surpassés, Edelinck, les Audran; et les artistes lorrains qui vont éclipser Cochin et Pérelle, à savoir Sébastien Le Clerc et Israël Silvestre. La centralisation des arts fait ici leur force : Le Brun a la main partout; aux Gobelins, suivant la juste expression de M. le comte Henri Delaborde, il dirige une véritable académie de gravure. On continue à graver les batailles du roi ; mais on grave aussi les Batailles d’Alexandre , les tableaux du roi, les chefs-d’œuvre de Raphaël, de Lesueur et du Poussin, des fêtes royales, des courses de bagues, des ballets, des réceptions. Les temps de l’eau-forte pure sont huis. On cherche à rivaliser avec le pinceau. Le règne de la taille-douce est arrivé, et le mélange des procédés du burin et de la pointe donne aux productions de cette période une douceur, un éclat, une variété infinis. Telle était la seconde grande entreprise de gravure qui devait éclipser la première. Le roi lui-même faisait en quelque sorte concurrence à son maréchal de camp. Ses artistes, ses visées, son goût étaient autres. Après la mort de Beaulieu, les commandes faites à Cochin sont très rares1. Le recueil se poursuit dès lors péniblement. La sœur du défunt, Reine de Beaulieu, son mari et son beau-frère soutiennent l'œuvre de leur mieux durant plusieurs années ; puis, à bout de ressources, forment le parti de l’offrir au roi telle quelle. L’on aime à croire que Louis XIV, toujours généreux, sut récompenser tant de courageux et patriotique dévouement.

Quand Cochin mourut, en 1686, il gravait probablement encore, puisque nous avons une planche signée de lui et datée de 1 68 5 ; mais il était depuis longtemps dépassé et délaissé. Non pas précisément que son talent eût faibli; mais il était trop monotone, et accusait une date trop ancienne. Rapprochées des gravures d’Israël Silvestre, les siennes paraissent archaïques. Sous Le Brun, il en était encore aux longues tailles perpendiculaires de Callot, et à ces grosses hachures croisées, d’une lour-

1. C’est peut-être à cette époque qu’il grava les Actions militaires de Charles- Gustave, roi de Suède, suite de plans et batailles relatifs aux événements de 1 655 à 1C60. Voir les Catalogues de Mariette.

deur exagérée, qui sont caractéristiques chez les personnages de premier plan d’Abraham Bosse. Sa seconde manière, très uniforme, n’est qu’un mélange de ces deux procédés. Ses planches, nettes, propres, mais qui tiennent plus de l’ingénieur que de l’artiste, sont trop crues et en quelque sorte trop cuivrées. Son goût est aussi en retard. Le siècle a marché, mœurs et costumes ont changé : Cochin ne s’est aperçu de rien. Dans la Chasse roj-ale (i65o), le personnage le plus en vue au premier plan est un chien qui se soulage à côté du roi. Que dut penser de cette planche Louis XIV dix ans après? Et de meme ses guerriers, ses cavaliers: ils sont pittoresques, mais picaresques. Ils ont l’allure d'aventuriers Louis XIII, ou de vagues héros de style Scudéry. La vérité manque; et si cette convention plaisait vers 1640, il y avait longtemps qu’elle avait été remplacée par d’autres conventions lorsque Cochin poursuivait son ancien idéal avec une imperturbable sérénité.

Si donc son œuvre militaire offre un intérêt historique considérable, c’est surtout par les qualités de sa première manière que Cochin se recommande encore à l’attention des amateurs. C’est un artiste très distingué du second rang. D’ailleurs, il a une certaine valeur artistique. Il marque, dans la période intermédiaire, entre Callot et Audran, le plus haut point de la fortune de l’eau-forte en France, avec des applications tantôt heureuses et tantôt hasardées. Il a fait apprécier par le contraste l’art savant et délicat de nos burinistes des Gobelins. S’il s’est un peu survécu et s’il a paru suranné de son vivant, c’est qu’il portait trop profondément en lui l’empreinte de Callot. Il ne sut pas assez être luimême au début, et plus tard, il ne le put pas assez. Il serait cependant tout à fait injuste de le mépriser. Cochin fut un des derniers artistes en France qui surent se servir de l’aiguille comme d’un crayon, et qui osèrent jeter directement sur le cuivre une pensée personnelle. Et s’il a, sous d’autres rapports, tant de qualités à envier à ses illustres successeurs, il est trop certain que ceux-ci, esclaves à l’excès du modèle peint, ont à leur tour à lui envier cette pointe de verve et cette faculté d’improvisation sans laquelle il n’est point, même dans l’art limité de la gravure, d’artiste vraiment complet.

Il reste un mot à dire de deux autres Cochin, issus aussi de la branche troyenne, et dont l’un tout au moins jouissait encore au siècle dernier

d’une certaine réputation. Celle-ci s’est perdue depuis; et tous deux sont aujourd’hui si peu recherchés, et par suite si difficiles à connaître, que nous n’avons rien à ajouter au peu qu’en disent les dictionnaires et les catalogues L

Le premier, Noël ou Natalis Cochin, frère de Cochin le Vieux, mais d’un deuxième lit, fut baptisé à Troyes le 22 juin 1622, et mourut à Venise en 1695. Il est possible qu’il ait quelque peu séjourné à Paris avant d’aller s’établir en Italie, c’est-à-dire aux environs de 1670. Outre le prénom de Noël ou Natalis, portait-il aussi celui de Charles? Et serait-il l’auteur d’une pièce dans le goût de Cochin le Vieux, contenue aussi dans le recueil de Beaulieu (Profil de Collioure, n° 355g du Catalogue de la Chalcographie 2) ? Cette pièce serait-elle du vieux Cochin, qui l’aurait signée d’un seul de ses prénoms ? ou enfin nous trouvons-nous ici, suivant l’hypothèse jadis présentée par Jombert en face d'un autre Cochin, dont on aurait perdu toute trace ? Le champ est ouvert aux suppositions. Dans tous les cas, ce Natalis ou Noël Cochin est celui que l'on appelle vulgairement Cochin de Venise. Il a beaucoup gravé dans le goût de son frère, auquel il reste sensiblement inférieur. Mariette cependant en faisait cas (mais on a pu remarquer chez Mariette de singulières indulgences pour les graveurs dont il avait un œuvre complet), et sans doute en préparait un catalogue L II est probable que ce catalogue n’existera jamais. La perte est-elle considérable? D’après les rares pièces que nous avons pu voir, cela est douteux.

Il n’est point douteux en revanche que le fils du précédent, Noël- Robert Cochin (dates incertaines), n’ait été un artiste des plus médiocres. On croit qu’il vécut en France. Mais nous ignorons tout de son histoire, comme on ignore tout de son père, sauf son établissement à Venise vers 1670. Talent à part, il est fâcheux que nous n’ayons sur lui aucun docu-

1. Mariette (Abecedario), Renouvier, Le Blanc, Portalis et Be'raldi, Grande Encyclopédie, etc.

2. Le Catalogue de la Chalcographie porte bien N. Cochin, mais faussement. La planche est signé C. Cochin. Ce n’est d’ailleurs pas la seule erreur d’attribution que contienne ce catalogue sur les noms des divers Cochin. La Table alphabétique donne un groupement et des désignations inexactes.

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