CHAPITRE Y
Cochin, critique d’art. — La critique sérieuse. — Le Voyage d'Italie, les Lettres à un jeune artiste peintre. — Jugements sur l’École romaine, les Vénitiens, l’École de Bologne. — Cochin et les antiquaires. — Conclusion sur le grand art.
Il y a deux critiques chez Cochin : l’un, le critique sérieux, plaide pour les principes et parle au nom de ce grand goût qu’il a rapporté d’Italie; l’autre, le critique badin, l’humoriste , attaque au jour le jour les ridicules de l’art à la mode,
Fleuron dessiné et gravé par C. N. Cochin le fils, en 1744, pour une Dissertation sur la nature et la propagation du feu, et improvise, SOUS la par la marquise du ChStelet. seule inspiration du
bon sens, des espèces de pamphlets d’art. Nous étudierons successâ-
vement ces deux faces de son œuvre, en nous servant surtout, pour la première, du Voyage d'Italie et des Lettres à un jeune artiste peintre , et en glanant, pour la seconde, dans les nombreux opuscules de scs Œuvres diverses 1 .
Le Voyage d'Italie , dans ses parties critiques, est l'ouvrage d’un homme arrivé, qui se sent en posture de décider librement des plus graves questions. Entre le voyage lui-même et l’annce de sa publication, Cochin est devenu un personnage. 11 n’était encore que le « petit Cochin » en 1749. Pour rendre ce changement de situation tout à fait sensible au lecteur, rappelons une lettre découverte par M. Fr. Villot au British Muséum , et communiquée par lui aux Archives de l'Art français Cochin y passe en revue les écoles actuelles de l’Italie, et adresse son « piquant commérage », avec force précautions et recommandations, à un correspondant inconnu. Il craint de voir ses critiques précédentes rendues publiques (les lettres ainsi désignées sont malheureusement perdues) ; il s’en affligerait, car cette divulgation « renverserait un édifice aussi peu solide que ses petites espérances, et obligerait même les personnes qui lui voudraient du bien à le blâmer et à l’abandonner ». Ainsi partagé entre la démangeaison de parler et la crainte de compromettre sa fortune, il se hasarde pourtant, et touche à divers sujets d’un ton libre et cependant retenu. On sent qu'il en pense plus long qu’il n’en dit, et sur les écoles italiennes en pleine décadence, et sur l’école française qu’il croit supérieure, et sur un certain point d’antiquités où il a bonne envie, malgré sa déférence, de contredire son correspondant. Ce correspondant n’est autre que le comte de Caylus. L’objet même de la lettre, le ton qui y règne, la discussion engagée sur la perspective des anciens, sur les tableaux antiques du Collège romain, enfin la commission d'aller voir la Rosalba, tout non seulement autorise à croire, mais prouve absolument que
1. Voyage d'Italie, ou Recueil de notes sur les ouvrages de peinture et de sculpture qu'on voit dans les principales villes d’Italie, par M. Cochin, chevalier de l’ordre de Saint-Michel, etc. Paris, Ant. Jombert, MDCCLVIII, 3 vol.
Lettres à un jeune artiste peintre, pensionnaire à V Académie Royale de France à Rome, par M. C. (80 pages, de 1774 environ).
Œuvres diverses de M. Cochin, Paris, Jombert père, 1757, in-12, 20 édition, 3 vol., 1771. Pour le détail et pour les opuscules postérieurs à 1771, voir la Bibliographie à la fin du volume.
2. Cochin le fils, Lettre sur les artistes italiens de son temps, dans les Archives de l’art français, t. I, p. 160-176. Ecrite entre 1749 et 1751.
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LES ARTISTES CELEBRES
Gaylus était, à cette date, en correspondance réglée avec le jeune artiste1. Cette lettre seule a été sauvée. Nous la relevons parce qu’elle nous explique l’origine des rapports de Caylus et de Cochin, en nous faisant déjà pressentir la divergence de leurs vues. Elle nous sert encore à montrer combien les velléités de critique de Cochin sont encore timides; rien ne nous fait prévoir le conseiller plein d’assurance, et même d’autorité, que dévoile la publication de 1758.
Dans l’intervalle, Cochin a raisonné ses doutes et affermi ses jugements. L’ouvrage, annoncé comme un simple « recueil de notes », contient bien en réalité une doctrine. Celle-ci est éparse, il est vrai, et trente pages seulement, dispersées en trois volumes, la résument tout entière. Mais ces trente pages sont significatives; et, comme elles rompent à dessein la monotonie du catalogue, et ne sont placées qu’aux endroits bien en vue, il suffit de les recueillir et de les rapprocher pour en apprécier aussitôt la portée.
Onpeutdire que ces dissertations critiques, auxquelles aboutit l’étude des diverses écoles italiennes, se résument en un triple plaidoyer : t° Contre l’imitation de l’Ecole romaine et pour l’étude des Vénitiens; 20 contre la peinture d'histoire telle qu’elle est alors pratiquée en France; 3° pour l’Ecole de Bologne, la seule parfaite, la seule digne de l’amour et de la vénération des artistes.
Quelques mots sur chacun de ces trois points.
C’est un fait presque constant au xvme siècle que le discrédit où est tombée l’école romaine, et cela non seulement en France, mais même en Italie. Le Recueil de Bottari 2 en fournit cent preuves. Le sens des beautés de Raphaël s'est perdu : sa mémoire expie l’admiration, peut-être excessive, dont les âges précédents l’ont entourée. Quant à Michel-Ange, il effraie plus qu’il n’attire. Trop heureux quand il n’est pas qualifié couramment de barbare. Quelques attardés, un Caylus par exemple, s’obstinèrent à les étudier, mais dans leurs dessins il est vrai, et dans leurs études; quant à leurs tableaux, ni graveurs ni peintres ne vont plus y chercher de modèles, sauf nos élèves de Rome, par tradition. C’est jus-
1. Se rappeler les travaux de Caylus à cette date, ses dissertations à l’Académie des inscriptions sur la peinture antique, etc. Voir aussi le caractère de ses correspondances avec ses amis d’Italie ou voyageant en Italie, Barthélemy, Paciaudi, etc. (Detail dans notre Essai sur le comte de Caylus.)
1. Recueil de lettres sur les arts, etc. (en italien, et traduction abrégée de Jay).
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tement cette tradition qui constitue pour notre école un véritable danger, au dire de Gochin, et il en donne les raisons suivantes, qui méritent un sérieux examen. « Tout le secours qu’on tirait jusqu’ici de l’école romaine se bornait à l'imitation de Raphaël, qui, quoique le plus grand homme qu’il y ait eu dans la peinture si l’on considère l’enfance d’où il l’a tirée, n’est cependant pas, si on ose le dire, le plus grand peintre qui ait existé. Ses élèves, quoique plusieurs d’entre eux fussent du premier ordre, trop assujettis à sa manière, ne tentaient aucun des chemins qu'il ne leur avait pas enseignés, et ne connaissaient d’autres beautés dans la peinture que celles qu’il avait eues en partage... Raphaël avait sans doute porté au plus haut degré la pureté du dessin, la noblesse des idées, la beauté des caractères de têtes, la simplicité et l’élégance des formes, le choix des figures, celui des draperies et la composition particulière des groupes ; mais il n’avait point connu les grands effets que peuvent produire le clair-obscur et l’intelligence du jeu de la lumière. On ne voit presque point en lui cet art d’agencer une grande composition de manière qu’on n'en puisse rien extraire sans la décomposer, et qu’elle produise un enchaînement de lumières et d’ombres qui y laisse de grands repos. L’amour du grand l’avait presque toujours entraîné à supprimer ces beaux détails de vérité qui font retrouver la nature connue quoique embellie. Enfin (si on ose le dire), il avait ignoré l’art de faire des tableaux dont le tout ensemble fît le même plaisir que chacune des parties prises à part. Son Ecole, en conservant sa grande manière, n’aurait connu que l’art du dessin et serait dégénérée dans la représentation d'un beau idéal, qui n’aurait presque en rien tenu à la nature; et le vrai charme de la peinture, qui est le coloris, l’harmonie et l’accord général du tableau, serait peut-être encore à trouver*... »
Cette page a, il est vrai, le grave défaut de préparer et de prétendre justifier l’apologie de l’école de Bologne. Mais si on la détache de sa conclusion, et si on la prend en elle-même, on ne peut s’empêcher de lui reconnaître un singulier mérite de clairvoyance et de sincérité. Cochin dit ailleurs sans ambages des Raphaels qui sont à Florence que la facture en est « claire et sèche »; dans le Saint Jean-Baptiste, il y a, dit-il, « de la manière dans les formes - ». De même, il accusera de sécheresse la Sainte Famille de Michel-Ange. C’est là, dit M. Paul Mantz qui a relevé