Voyage d’Italie, t. II, p
LES ARTISTES CELEBRES
le passage, « le goût d’un critique de Louis XV, avec une nuance de plus, l’effort touchant d’un esprit loyal qui cherche à comprendre1 2 ». Cela sans doute est fort bien dit. Mais outre cette loyauté d’esprit, ne peut on accorder à Cochin une justesse de vue assez remarquable ? Au fond de tous ses jugements réside cette distinction essentielle, et selon nous profonde, entre un grand artiste et un grand peintre. L’artiste peut avoir du génie, et le peintre être médiocre. Et qui veut être peintre, c’est-àdire coloriste avant tout, doit se garder des modèles qui brillent surtout par le dessin C’est quelque chose que d’avoir senti cela et de l’avoir dit au xvm0 siècle, quoique Français et quoique académicien.
Longtemps après, Cochin revient encore sur ce sujet et précise sa pensée, dans ses Lettres à un jeune artiste peintre. Il ne faut, dit-il, étudier Raphaël qu'avec le crayon. « Sa couleur et sa manière de peindre n’ont rien de fort instructif et peuvent même être dangereuses. » Mieux vaut, de même, dessiner des chevaux d’après nature que d’après la Bataille de Constant in. « Ni les mains ni les pieds, ni même les membres dessinés par Raphaël le plus souvent ne sont pas sans manière, sont chargés et présentent peu de vérités de nature... Raphaël est sans doute l’aliment le plus utile à présenter aux élèves (à Rome! ; mais je crois qu'il ne faut pas en faire son unique nourriture. » Quant à Michel-Ange, Cochin n’en parle « ni comme peintre, ni comme étant un objet d’étude fort utile aux peintres ». Il est trop outré, et n’offre guère que des dangers. Il se résume et conclut en ces termes : « Surtout un peintre, en s’attachant à se perfectionner dans le dessin, qui est l’étude qui se fait le plus naturellement à Rome, ne doit jamais perdre de vue les coloristes vénitiens- . »
Ne jamais perdre de vue les Vénitiens, voilà le premier aphorisme que Cochin rapporta d’Italie. Il découvrit Véronèse dans le temps où Caylus découvrait Titien et lui consacrait, dans une conférence sur Y Harmonie et sur la couleur , une page véritablement admirable, que nous avons citée ailleurs3. Ainsi, l’exemple de Watteau et de Chardin portait ses fruits. A Venise, les yeux du voyageur français se dessillaient, et il ne résistait plus à cette magie de la couleur que l' Embarquement pour
1. Paul Mantz, article Michel-Ange peintre, dans la Galette des Beaux-Arts de 1876.
2. Lettres à un jeune aitistc peintre, 1™ et 2' lettres, passim.
3. Le Comte de Caylus, p. 17g. La Dissertation sur l’harmonie et la couleur est du q novembre 1747; elle est encore inédite.