LE NID DE MADEMOISELLE SOPHIE
Un nid de jolie femme, — à deux cents pas au-dessus du niveau de la Seine el de toute espèce de mairie, au quatrième étage d'une maison de la rue de Navarin, dans le voisinage de l'abbaye Dinochau.
Je ne me sens pas assez tapissier, ni assez commissaire-priseur, pour tenter la description de ce petit temple de l'amour et du hasard. Je n'y allais guère, d'ordinaire, pour en compter les clous el les patères, encore moins pour en inventorier les meubles meublants. Tout ce que je savais de ce nid de femme à la mode, c'est qu'il était moelleux comme celui d'une chaite, el parfumé comme un madrigal. Tout ce que je puis ajouter, c'est que ce nid de douze cents francs avait des tentures discrètes et des demi-jours amoureux, avec des meubles en houle, — comme dirait M. Amédée Achard, — et des statuettes en bronze et en plâtre stéarine, parmi lesquelles une réduction — Colas de la Vèyius du sculpteur
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Milo, — comme dirait aussi M. Auguste Vacquerie.
Chacun de ces meubles et de ces objets d'art avait une origine bien différente. La plupart venaient de l'étranger... Ainsi le lit droit, en chêne, à sculptures sobres, venait de la Russie ; le piano, de la Moldavie ; le tapis — quoique d'Aubusson — de l'Angleterre ; les porcelaines — quoique de Sèvres — de l'Espagne ; les fauteuils et les divans venaient de la Prusse rhénane ; les robes, de l'Amérique ; et les cachemires, — de l'Inde.
Quant aux bijoux...
AH ! QUE l'attente EST CRUELLE !
(Vieil air et vieille chanson.)
J'aimais mademoiselle Sophie depuis quelques semaines avec la ferveur que j'avais mise à aimer un cheval rouge, une tulipe verte, un caniche bleu et deux ou trois autres dadas.
Je ne savais donc rien d'elle — sinon qu'elle
était très jolie, presque spirituelle, et qu'elle avait encore toutes ses dents.
Je l'attendais un soir en fumant — am Rau chen. J'avais fumé beaucoup de cigares et quelques cigarettes — au risque d'empoisonner pour toute leur vie les portières de damas et les étoffes de soie oubliées dans le boudoir — et mademoiselle Sophie ne rentrait pas !
Je commençais à regretter ma petite chambre et mon petit jardin de garçon du boulevard Montparnasse — tous deux si frais et si calmes.
POUR CHARMER l'aTTENTE
Les hôtes littéraires de l'abbaye Dinochau — le chanoine Monselet en télé — étaient partis depuis longtemps pour aller se livrer, chacun de son côté, aux doctes occupations qui les rendent de lemps en temps si illustres; la rue de Navarin — à part quelques gibelottes étiques qui erraient mélancoliquement le long des trottoirs
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— la rue de Navarin était to'ul à fait déserte, et medemoiselle Sophie ne rentrait pas !
« Que faire en un logis de femme absente, à moins que l'on y dorme? »
Avant d'en arriver là, cependant, il me prit fantaisie de fureter partout — par pure curiosité, croyez-le bien : car, pour la jalousie, je n'ai jamais connu ce monstre-là.
Ces petits meubles en bois de rose — d'un style Louis XV irréprochable — ces petits meubles coquets et dorés sur tranche, attiraient d'ailleurs ; ils appelaient la curiosité et provoquaient l'indiscrétion.
Pour charmer mon attente, donc, j'ouvris un tiroir, puis un autre, puis tous. Les uns avaient pour habitants des chiffons, des dentelles, des rubans, des affiquets de femme ; les autres des boîtes de poudre de riz et de poudre d'iris, des cosmétiques et des pots de carmin — inentamés, je dois le déclarer. Ces engins de tromperie et de maquillage n'étaient là, évidemment, qu'en prévision de l'avenir. Quelques-uns de ces tiroirs étaient vides.
Au moment où j'ouvrais le dernier, j'entendis
une foule de voix confuses — ressemblant à un ramage de tourterelles mêlé à un pépiement de moineaux francs — qui se mirent à babiller, à babiller, à babiller comme autant de petits moulins de cristal. C'était le tiroir aux bijoux î
J'en pris un très délicatement — comme on fait d'un papillon — entre le pouce et l'index àd la main droite, et je l'approchai de mon oreille, après l'avoir approché de mes yeux. Il ne jetait aucun éclat, et sa voix avait une mélancolie pleine de douceur qui me remua.
C'était