UNE BAGUE D ARGENT
Elle chantait une petite chariison amoureuse pleine de notes tristes qui ressemblaient aux sons qu'on tirerait d'un violon dont les cordes
seraient mouillées. C'était la bague du promis, passée d'une main tremblante au doigt tremblant de la promise ; c'était la chanson du cœur ; c'était la voix des seize ans de mademoiselle Sophie I
Ah ! l'âge des illusions et des candeurs, des niaiseries charmantes et des stupidités adorables ! L'âge où l'on s'imagine que les fleurs sont éternelles — les cheveux blonds aussi — les dents blanches aussi — et l'amour aussi ! L'âge où la jeune fille rêve au prince Charmant, et le jeune homme à la Belle-au-Bois- Dormant! L'âge bêle ! L'âge d'or ! — dont je voudrais bien avoir la monnaie aujourd'hui 1
J'ai retenu quelques couplets de cette naïve chanson, chantée si mélancoliquement par la bague d'argent du promis :
« En chevauchant mes chevaux rouges, Laire laire laire loure, ma lan laire, En chevauchant mes chevaux rouges J'entends le rossignol chanter,
Qui me disait dans son languaige
Laire laire...
Qui nie disait dans son languaige:
Tu ris quand tu devrais pleurer,
D • la mort de ta pauver'Jeanne,
Laire laire...
De la mort de ta pauver'Jeanne Qu'on est à c't'heure à enterrer.
Tu as menti, maudite langue,
Laire laire...
Tu as menti, maudite langue.
Car j'étais hier au sa au'lé.
Où c'qu'all' filait sa quenouiilelte,
Laire laire...
Où c'qu'air filait sa quenouilletle .
SuTbillot, dans l'Loin du fouyer.
Là, quand je fus dedans les landes,
Laire laire...
Là, quand je fus dedans les landes.
Je sentis les cloches hober;
Et quand je fus dans le ceum'tarre,
Laire laire. ..
Et quand je fus dans le ceum'tarre, J'entendis les prêtres hucher;
Et quand je fus dedans l'église,
Laire laire...
Et quand je fus dedans l'église.
Je vis un corps qui repensait.
Je daubis du pied dans la châsse,
Laire laire. . .
Je daubis du pied dans la châsse :
— RéveiU'ous, Jeanne, s'ous dormez?
^2d LES COCOTTES DE MON GRAN'D-PÈRE
— Non, je ne dors ni ne sommeille,
Laire laire...
Non, je ne dors ni ne sommeille, Je sis dans l'enfer à brûler.
Auprès de moi reste une place,
Laire laire...
Auprès de moi reste une place.
C'est pour vous, Piar', qu'on l'a gardée.
— Ah 1 dites-moi plutôt ma Jeanne, Laire laire. ..
Ah! dites-moi plutôt ma Jeanne, Comment fair' pour n'y point aller.
— Il faut aller à la grand'mcsse, Laire laire. . .
Il faut aller à la grand'messe Et aux vêpres, sans y manquer ;
Faut point aller aux fileries,
Laire laire...
Faut point aller aux fileries, Comm'vous aviez d'accoutumé. »
Sophie alors était naïve, simple et honnête comme cette chanson du vieux temps. C'était une paysanne innocente, celte paysanne pervertie 1
Un jour elle avait oublié son promis, et, avec son promis, son père, sa mère, sa grand'mère,
tout le monde, pour écouter et pour suivre un officier* de la garnison qui, pour la dépaysanner un peu, lui avait appris d'autres manières, d'autres chansons :
« Quand j'allons tous deux aux bois,
11 s'amuse à gauler les noix, Plutôt que d'jouer sur l'herbette;
Qu'il est bête !
Qu'il est bête I Mon Dieu qu'il est hôte!... »
Oui, l'on est toujours bêle avec les femmes, paysannes ou bourgeoises, quand on n'en use pas avec elles soldalesquement.
Pour ne plus penser au promis — ni à l'officier de la garniso'w [ — je jetai brutalement la bague d'argent dans le coin du tiroir où, quelques instants auparavant, j'avais placé le bracelet de cheveux.
Le choc fut rude, et j'entendis vibrer une note d'argent — un reproche ! — qui me tortilla le cœur.
Pour m'étourdir sur cette mauvaise action impardonnable -^ comme toutes les mauvaises actions — je plongeai la main dans un tas de
perles fines qui caquetaient entre elles très irrévérencieusement, et semblaient se raconter mutuellement de quelles huîtres elles émanaient, et j'en tirai
UNE niVIERE DE DIAMANTS
« — Rivière, d'où viens-tu?
— Je viens de chez Halphen, — répondit-elle d'une voix claire [et brillante. Je dormais bien tranquille dans 'ma gaîne de maroquin, sur un lit de satin blanc, lorsqu'un jour. ..
— Quel jour? — demandai-je en pâlissant.
— Vendredi dernier.
— Vendredi!... C'est cela! — m'écriai -je avec amertume. J'étais précisément à la campagne, à Marnes, où j'écoutais pousser l'herbe, étendu sur le ventre, tandis que mademoiselle Sophie... Ah I... »
Ici, j'allais m'emporter et éclater en déclamations furibondes. Mais je me souvins à temps de
la recommandation de mon maître aimé, le grand Denis Diderot, — et je me tus :
« Quand on écrit des femmes, il faut tremper sa plume dans l'arc-en-ciel, et jeter sur sa ligne la poussière des ailes du papillon : comme le petit chien du pèlerin, à chaque fois qu'on secoue la patte, il faut qu'il en tombe des perles... »
Je fis comme le petit chien du pèlerin, je secouai la patte, — et les diamants retombèrent sur leur oreiller d'ouate et de satin.
J'en savais assez sur le compte de mademoiselle Sophie.
Pourtant, il me semblait que j'avais encore quelque chose à apprendre. Aussi, pour m'édifîer complètement, je plongeai, quoique avec une certaine répugnance, le regard et la main dans le tiroir aux bijoux, et je ramenai