FANTAISIE D AUTOMNE
La maison que j'habite, à Tune des extrémités de Paris, au pied même des fortifications, a pour voisin un petit cabaret fort pittoresque et fort peu bruyant — excepté le dimanche, où viennent banaueler les bourgeois du faubourg — excepté aussi quelques heures de la semaine, où viennent vider bouteille des soldats du quartier de cavalerie voisin.
Les tonnelles de ce cabaret confinent à mon jardin, ce qui me permet d'assister, tout en me
promenant, à des entretiens tantôt guerriers, tantôt tendres, tantôt idiots, tantôt intéressants. Quand les discours m'ennuient, je m'éloigne ; quand ils sont curieux, je le deviens moi-même.
11 y a quelque temps, presque à la chute du jour, je me promenais ainsi dans mon jardin, allant de la maison à la roule, du faux-ébénier, servant de limite gauche, aux tonnelles popinatoires servant de limite droite, lorsque à un remue-ménage de sabres je compris qu'une des tables de ces dernières venait de s'orner de buveurs et que ces buveurs étaient des cavaliers — à pied. La conversation avait commencé au sortir du quartier, et elle se continuait là, quitte à s'achever ailleurs. Je n'avais que des lambeaux de phrases, et cela me taquinait, parce que à la passion que les interlocuteurs apportaient dans leur dialogue je jugeais qu'ils méritaient quelque attention.
Un mot surtout avait été jeté, un nom avait été prononcé qui m'avait fait dresser l'oreille.
— « Ton Balagny ! ton Balagny ! je ne le crains pas !... » avait dit l'un des guerriers d'une voix strangulée par l'émotion, par la peur peut-
être. « Non ! je ne le crains pas ! » ajouta-t-il, comme pour se l'affirmer à lui-même. beaucoup plus qu'à son camarade. « Voilà-t-il pas ! parce qu'il a déjà descendu trois hommes à coups de sabre! Kh bien... je le descendrai à son tour, ton Balagny, et d'un seul coup de pointe encore ! ... »
Balagnj^ ?. . . Les buveurs continuaient à causer avec la même passiDn, entre-choquant les jurons comme des lames d'épées, et dépensant, pour menacer un absent, plus d'énergie de parole qu'il n'eût fallu d'énergie d'action pour mettre leurs menaces à exécution.
Balagny?... Ce nom, ainsi accolé à ces propos belliqueux, sonnait dans ma mémoire comme un nom connu. Mais, où l'avais-je connu ? je ne savais.
— « Que sans doute Balagny mériterait une leçon, reprenait un des soldats de cette voix traînante particulière aux gens du Nord : que tu as raison de le dire... C'est un crâneur... Qu'il vous asticote à tout propos et vous cherche querelle à propos d'une vétille, si on le regarde et si on ne le regarde pas, si on lui parle et si on
ne lui parle pas.,. Que je sais, moi ! Que c'est, ., embêtant ! »
Décidément les hommes font plus que de se prêter la vie comme un flambeau, selon l'expression du païen Lucrèce : ils se prêtent encore leurs mots — à trois cents ans de distance. Ce que ce soldat venait de dire là, naïvement, c'était ce qu'avait dit le Mercutio de Shakespeare, en propres termes : « Ils se battront avec vous si vous avez respiré tout haut, si vous avez marché dans leur ombre, si votre barbe est mal plantée, si votre chien leur déplaît. »
Mieux encore, c'étaient les propres paroles du Baron de Fœneste d'Agrippa d'Aubigné, de ce Gascon si férocement facétieux : « Ce sont yens qui se vattent pour un clin d'uil, si on ne les salue que par acquit, pour une fredur, si le manteau d'un autre touche le lur, si on crache à quatre pieds d'ux... »
Tout s'enchaîne. Les paroles du cavalier m'avaient rappelé celles du Mercutio de Shakespeare ; celles de Mercutio m'avaient rappelé celles du Baron de Fœneste de d'Aubigné; et le
LES DEUX BALAGNT 239
Baron de Fœneste m'avait mis sur la trace de mon Balagny, « du vrabe Valany, » comme disait l'adorable Gascon en parlant de ce raffiné si terrible.
Avez-vous lu la Vie de lord Edouard Herbert de Cherbury, écrite par lai-même et publiée par Horace Walpole ? Il y a là dedans une page sinistre consacrée à ce sinistre Balagny : « Tout étant prêt pour le bal, dit l'ambassadeur de Jacques I", chacun à sa place, et moi-même auprès de la reine, attendant que les danseurs commençassent, quelqu'un frappa à la porte, plus fort, à mon avis, que la civilité ne le permettait. Lorsqu'il entra, j'entendis un murmure soudain oarmi les dames. On disait : C'est M. Balaffny. Là-dessus, je vis que les dames et les demoiselles, l'une après l'autre, l'invitaient à
s'asseoir auprès d'elles, et, qui plus est, lorsqu'une dame avait eu sa compagnie pendant quelque temps, une autre lui disait : Vous en avez joui assez longtemps; c'est à notre tour maintenant. Ces prévenances si hardies me surprirent; mais ce qui ajouta à mon étonnemenl, ce fut de voir que ce cavalier n'avait rien que de très ordinaire dans toute sa personne. Il portait les cheveux très courts et ils étaient grisonnants (quoique Balagny n'eût pas encore trente ans). Son pourpoint était de bure, tailladé, montrant sa chemise {eut to his shirt) et ses hauts-dechausses de drap gris, sans broderies. M'étant informé auprès d'un des assistants qui était ce personnage, on me dit que c'était un des plus galants hommes du monde, attendu qu'il avait tué liuil ou neuf (huit) hommes en duel, et que, pour cette raison, les dames en faisaient tant de cas ; que c'était la façon de toutes les Françaises d'aimer les gens de cœur, persuadées qu'avec des gens de cette sorte seulement, il y avait sûreté pour leur honneur. »
Quelle étrange coïncidence ! Ce Balagny de 1608 et ce Balagny de 1862, tous deux bretteurs,
tous deux tueurs d'hommes, sous le même nom, et point parents peut-être ! Pourquoi le seraient-ils? Le « vrabe Valany » du baron de Fœneste était gentilhomme, de très bonne famille, puisqu'il avait un frère ou un cousin évêque, et l'on trouverait son nom dans Lachesnaye-Desbois, tandis que le cavalier qui excitait une si grande rumeur sous les tonnelles mes voisines, était, selon toute apparence, un simple roturier.
Mais je n'étais pas au bout de mes étonne^ ments et de mes rapprochements philosophiques et littéraires.
La nuit était tout à fait venue, et, comme les deux conteurs militaires ne paraissaient pas encore disposés à quitter leur tribune, on leur avait apporté de la lumière, et, avec de la lumière, de quoi se bien antidoter l'estomac d'eau bénite de cave — pour employer la pittoresque expression de maître François Rabelais.
Je distinguais à merveille les traits des deux buveurs, qui ne pouvaient, de leur côté, distinguer les miens. Ils s'échauffaient d'heure en heure et s'empourpraient d'autant : on aurait pu dire, en ce moment, que leurs visages étaient d'ordonnance — comme leurs pantalons.
244 LES COCOTTES DE MON GHA.N L-l'lkHE
Le nom de Balagny revenait fréquemment dans la conversation, dont à vrai dire il formait le fond — et la broderie. Seulement, ici, ce n'était plus le « vrabe Valany » du baron dft Foenesle : c'était un autre qualificatif, moins flatteur, qu'on accolait à sa personnalité.
Les choses en étaient là, et j'avais pris le parti de ne plus écouter des discours aussi incohérents, aussi fastidieux ; j'allais même rentrer, appelé par l'heure du dîner, lorsqu'une voix se fît entendre, sur la route, à quelque distance.
— « C'est Balagny I » s'écrièrent les deux buveurs en cessant de boire et de parler.
Je me rapprochai.
La voix se rapprochait aussi. Bientôt, j'entendis distinctement les couplets suivants, chantés d'une voix sonore et fausse — une de ces voix qui ne doutent de rien :
D'main, lorsque ton amant fidèle Sera descendu de planton, Il ira chez la mèr' Michelle Paire préparer deux canons.
Il t'attendra dans l'espérance Que tu te décid'ras enfin
A lui donner sa récompense, Sans le remeltr' toujours à d'main.
Car qui peut savoir, je te prie, Ce que (Fmain fera sur nous deux ?
P't'êt' que d'main tu n's'ras plus jolie Ou que je n's'rai plus amoureux.
C'était là, assurément, une chanson de caserne, composée par un soldat aussi amoureux qu'illettré, plus illettré encore qu'amoureux, et cependant, malgré l'intérêt que je commençais à prendre au petit drame qui se jouait à quelques pas de moi, je ne pus m'empêcher de faire un rapprochement entre ce mauvais français et un excellent latin de ma connaissance — et de la vôtre. N'était-ce pas là en effet l'Ode à Lycé, d'Horace, et que l'on pourrait traduire militairement par : « Ne fais pas ta Sophie, si tu ne veux pas bientôt t'en mordre les pouces. Femme froide comme marbre, dure comme chêne, perfide comme vipère, si tu ne m'ouvres pas, je m'en vas, car j'en ai assez de trimer et de me mouiller la peau et les os devant ta porte !... »
Décidément, je le répète, les hommes font plus que se prêter la vie comme un flambeau :
ils se prêtent encore des mois — ce qui nous rend tous, ainsi, contemporains de nos premiers pères.
Je regardai sous la tonnelle : les deux buveurs avaient disparu sans tambour ni trompette — quoique militaires.
A leur place s'était installé le terrible Balagny, qui dodelinait de la tête comme un homme satisfait de soi.
Je pus alors l'examiner à mon loisir, et j'avoue que je fus frappé de la ressemblance qu'il avait avec le Balagny historique. Il était de petite taille, comme l'autre, avec des cheveux déjà grisonnants, comme l'autre ; il portait une veste de bure montrant sa chemise, comme l'autre, et n'avait pas encore trente ans, comme l'autre !
Pendant que je réfléchissais à cet étrange jeu du hasard, qui me mettait ainsi sous les yeux, vivant, un héros de la cour de Louis XIII, un frou-frou de robes se fit entendre, et deux belles gouges parurent, qui se jetèrent tendrement au cou du cavalier.
— Le monde ne change pas ! murmurai-je en me retirant.
A quelque temps de là, je m'informai de mon Balagny auprès du cabarelier.
— « Ah ! vous connaissez ce mauvais su jel-là ? me dit-il. Eh bien ! il est en ce moment à la prison du Cherche-Midi, sous la prévention de coups et blessures ayant entraîné la mort d'un de ses camarades... Ils se sont battus à deux mi'nutes d'ici, au sabre, dans les fossés des fortifications : il a reçu pour sa part un coup de manchette qui a failli lui abattre le poignet, mais, en revanche, il a décousu son adversaire du bas en haut...
Je m'éloignai.
Un « rude homme », ce Balagny, oui?
rude homme aussi, ie Balagny de 1608!
Il faut qu'il prenne garde. Son homony victorieux dans huit affaires, fut tué à la n vième.
Il en est, lui, à sa quatrième : gare à la c quième 1