‹ Les cocottes de mon grand-pèreChapitre 5 sur 20 · ELLE ET MOI · texte numérisé non relu

ELLE ET MOI

MOI, dont la colère est tout à fait calmée. — Bonsoir, voisine'... Vous êtes gentille à croquer, voisine... Il est fâcheux que vous ne soyez pas une pomme, voisine. .

ELLE. — Un mot de plus, voisin, et je rentre chez moi sans vous avoir aidé à rentrer chez vous,.. Allons, allons, profitez de ma lumière... Pourquoi me regarder ainsi? Vous êtes insupportable..

MOI. — Oh ! ce n'est rien... je vous le paraîtrai bien davantage lorsque vous me connaîtrez mieux... On ne peut pas vivre vingt-quatre heures avec moi sans avoir des velléités de mettre des substances vénéneuses dans ma soupe.

ELLE. — Mais je n'ai pas la moindre envie de vivre vingt-quatre heures avec vous, voisin...

La seule envie que jaie, présentement, c'est de vous laisser vous débarbouiller avec votre serrure comme vous l'entendrez... Mon devoir de voisine cesse où vos plaisanteries de voisin commencent... Voyons! une fois, deux fois, trois fois, voulez-vous que je vous éclaire?...

MOI. — Vous avez raison, voisine, je n'ai pas le droit de vous importuner et de vous empêcher de travailler... car vous travaillez... Je vous ai dérangée, et j'en suis chagrin... Une belle fille comme vous qui travaille, c'est respectable, — parce que c'est rare... Pour vous prouver ma bonne foi, voisine, je vous prie d'essayer vousmême à ouvrir ma serrure ; vous réussirez sans doute où j'ai échoué... J'ai moi-même à travailler toute la nuit, et mes instruments de travail sont enfermés dans ma chambre.

ELLE, prenant la clef et essayant d'ouvrir. — Vos instruments de travail, voisin? Est-ce que vous seriez cordonnier, forgeron ou tourneur en bois?

MOI. — C'est une façon de parler... Il ne me faut qu'une plume, du papier et de l'encre...

ELLE. — Ah 1... Alors, vous êtes un...

MOI. — J'en suis un... oui, voisine... Geia vous fait-il plaisir ?

FLLE. — Moi?... Gela m'est bien égal... Ah 1 mais vous aviez raison, voisin : votre serrure a un rat... Etes-vous bien sûr que ce soit là votre clef?

MOI. — Si c'est ma clef?... Et quelle clef voulez-vous donc que ce soit?...

ELLE. — Dam ! je ne sais pas, moi ; mais quelquefois... on se trompe... On prend la clef d'une autre... personne... et, quand on revient chez soi, on ne peut plus rentrer...

MOI. — Mais je n'ai aucune... personne à It clef, ma voisine. Je suis seul au inonde, tout seul, tout seul...

ELLE. — Seul?... Pauvre garçon !.. . Comment allez-vous faire pour rentrer chez vous ?

MOI. — Il y a bien un moyen : ce serait de ne pas rentrer chez moi et de rentrer chez vous?

ELLE. — Y songez-vous?...

MOI. — J'y songe beaucoup, voisine, depuis que je vous ai vue... N'avez-vous donc pas un peu d'encre, un peu de papier et un peu de plume à me prêter ? Ne pourriez-vous pas non

plus me prêter un petit coin de votre chambre ? Je vous jure que j'ai à donner demain matin quatre cents lignes au journal Le Cold-Cream.

ELLE, élevant sa bougie de manière à éclairer en plein le visage de MOI. — Voisin, ce que vous me demandez est étrange, et je devrais bien vous refuser... Mais vous avez l'air de bonne foi, ou vous avez un fier masque sur le visage... Vous voulez travailler... je travaille moi-même... A cause de cela, je consens. J'ai une petite table à votre service, ainsi qu'une lumière, de l'encre et du papier. Par exemple, je n'ai pas de plumes...

MOI. — Je m'en ferai une avec une allumette... Ne vous inquiétez pas de ça, voisine,

ELLE. — Alors, venez — et soyez sage 1

MOI. — Gela me coûtera, voisine ; mais je ne regarde jamais à la dépense... [Ils entrent tous deux dans la chambre d'ELLE.)

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