‹ Les cœurs gravitent, romanChapitre 2 sur 6 · PREMIERE PARTIE LE VAL-DOLENT · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE LE VAL-DOLENT

En vain depuis plusieurs semaines cherchais-je à louer une maison de campagne dans le Rouergue, cette vieille province de ma dilection. Déjà j'en avais parcouru les causses lumineux sans découvrir le manoir rêvé, lorsque le hasard d'une promenade m'amena dans la commune de Laissac, en plein Ségala montueux et verdoyant. De silencieuses châtaigneraies donnaient à l'atmosphère une qualité dont l'Ame éprouvait de la quiétude. Pas un roulement de carriole ne s'entendait dans celte campagne boisée. Les oriiiôros profondes du chemin vicinal renseignaient d'ailleurs sur rindilTércnce des habitants à courir vite. A droite de cette route, un sentier couvert par les branches d'arbres réguliers (]ui se nouaient en clefs de voûte au-dessus de la chaussée, imposait à l'esprit l'idée d'une sorte de cloître végétal, l^ar ce soleil d'août, son ombre glau(jue m'attira. Je le suivis, et mes pas, on faisant sonner le bossage rocheux du sol, produisaient un

bruit émouvant, celui que rendraient des sépulcres vides.

Après une marche toujours montante sous le couvert de ces frondaisons, j'atteignis un haut plateau, boisé de hêtres. A travers cette futaie serrée, et un peu en contre-bas, les cheminées de briques et les combles ardoisés d'un château se devinaient plutôt qu'ils ne s'apercevaient. L'on pouvait s'étonner qu'un propriétaire 'eût bâti dans cette situation dominée par des montagnes proches, qui bornaient l'horizon à n'être qu'un cirque assez mélancolique de rampes forestières, où les pins bleus jaillissaient comme des jets d'eau sur le fond cendré du calcaire. Par qiiel^ prestige secret eette- thébaïde sylvestre avaiteJile; pu donner le goût d'un établissement à une persoene raffinée? 11 se pouvait que les possesseurs àm ce doimaine, grands chasseurs, ne l'appréciassent que pour ses terres giboyeuses. Une allée presque submergée par des genêts épineux me protiTat tout d'abord que ses maîtres absents n'ordonnaient guère l'entretien de leur propriété. Cet abandon justifiait mon indiscrétion. Je marchai délibérément.

Ea sous-bois, quelques édicules rustiques aux chauîEûes effondrés, qu'entouraient des rhododendronsy prenaient déjà figures de ruines. Des bancs en hémicycle aux dossiers de céramique scintillaient dans le: clair-obscur des frondaisons. Ne prouvaientils pas des- inten^tions de confort et d'agrément qui Gontpedisaient à l'opinion que cette demeure ne Mt qui'urif rendez-vous de chasse? Des sentiers multiples;, bordés d'azalées avec des escaliers

soigneusemenl organisés aux pentes dangereuses, car le terrain était mouvementé, indiquaient la vo-lonté de rendre presque aimable cette montagne que nos ancêtres, amis des paysages modérés et riants, eussent qualifiée d'affreuse. Une plaiTrte nostaJigique emplissait l'espace, avec, parfois, des chevrotements ou de graves accents. Comme pas un souffle d'air ne balançait les frondaisons, il me fallut trouver une autre cause à cette clameur indéfinie et pénétrante, qui semblait chanter l'émouvant : « Souviens-toi que tu es poussière et ([ue tu retourneras à la poussière ».

Les arcs épineux des ronces rendaient difficile l'accès du château dont la masse claire de briques à bandeaux et chaînages de tuffeau, dans le goût du xviii* siècle, contrastait par sa grâce ordonnée^ avec la sauvagerie du milieu. Comment cette élégante habitation, [)resque neuve, — • la blancheur de «es pierres d'appareillage et la netteté d'arête de ses hauts com^bles à la Mansard, prouvaient qu'à peine une vingtaine d''années s'étaient écoulées depuis sa construction, — pouvait-elle avoir été édiffi'éo au milieu/ de ces roches embroussaillées et de ces pentes inclémentes? Kallait-il y reconnaître le caprice d'un misanthr()[)o et ne risquais-je pas de voir surgir quelque original personnage que ma curiosité mécontenterait? Je ne m'aTan<;ais donc (]ii'aveo [jrécaution sur la terrasse de cette demeure à la française, aux portes- fenêtres cintrées ouvrant sur un pcMTon exhaussé de plusieurs marches. Deux pavillons: aux crêtes plus élevées llaiiiqiiaient le corps «•entrai <îii retrait. Devant ce rDonnnxMit. hj.inc et

rose^ aux harmonieuses proportions, Ton éprouvait une sensation de plaisir, vite contrariée par l'entourage étroit et ténébreux des montagnes. D'instinct, les yeux levés au ciel cherchaient à fuir l'étreignante ceinture de cet horizon en amphithéâtre qui retranchait cette propriété du vaste monde. La colline sur laquelle s'érigeait ce petit château n'était qu'un formidable roc en forme de dôme dont la demi-sphère avait été aplanie. Cette esplanade d'une cinquantaine de mètres traversée, je crus distinguer dans le vallon, à travers le fouillis des branches, le luisant d'une eau courante ; et de l'encorbellement rocheux sur lequel je me penchai, le chant doucement désolé de cette rivière paraissait soupirer : « Hélas! Hélas ! » La grotte d'un saint Jérôme au désert se fût mieux trouvée à sa place dans ce paysage que ce château rose et blanc d'un aspect affable. Quelle étrange volonté avait donc voulu le situer en ce séjour d'anachorète? Enfin, pourquoi avait-il été abandonné dans la fraîcheur de sa construction?

A considérer l'inextricable ronceraie qui bientôt interdirait l'approche de cette demeure, le conte émouvant du château de la Belle au Bois Dormant remontait à la mémoire. La destinée me chargeraitelle de réveiller la princesse endormie? Des persiennes fermaient les baies du rez-de-chaussée et de l'étage. Au seuil d'entrée, quelques houppes de ces blondes graminées, appelées par nos paysans : queues de lièvre, prouvaient que, depuis plusieurs mois au moins, personne n'avait posé le pied sur les marches du perron. Par une vitre brisée de la large porte vitrée qu'une ferronnerie protégeait

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