I.i, VAL-UoLli.NT
insuffisamment, je pus apercevoir un vestibule de pierre blanche. Ma surprise fut assez vive de le trouver, non seulement meublé de banquettes et de fauteuils dans un désordre qui semblait celui apporté par la vie de ses hôtes sortis depuis quelques instants seulement, mais encore garni de patères chargées de vêtements. Une écharpe de cachemire aux tons de safran, jetée sur un porte-mantean par une jeune femme impatiente, gardait encore la mollesse de son drapé. Accroché par ses brides de velours cerise, un chapeau bergère, renversé sur la muraille, semblait attendre de coiffer encore une tête charmante. Un panama à coiffe conique comme on les imagine aux planteurs créoles, i'avoisinait. En surah azuré d'une coupe désuète, un manteau occupait doux patères comme si la personne qui l'avait ainsi disposé voulait lui éviter des plig qui l'eussent déformé. Un alpenstock à crossette d'argent était accroché par son bracelet de cuir. Le plus surprenant objet de ce vestibule était une robe de mousseline, doublée de taffetas rose qui éclairait par transparence cette étoffe diaphane, d'une lueur d'aurore. Un cintre de bois maintenait l'écartcment de cette toilette, dont la large jupe froncée s'évasait. \Ji\ courant d'air anima celte robe d'une sorte de respiration qui lit onduler la jupe. Placée en cùté et un peu en dessus, une capeline d'indienne me douna tontà coup l'impression d'une résurrection. La tète penchée avec nonchalance, une jeune lille, un moment arrêtée par une rétlexion, allait re[)rondro sa marche. FA la brise communiquaitau corsage gonflé les mouvements d'aspiralioD et d'ex[)irationde la vie.
12 LES CŒLRS CRAVITENÏ
Par quel hasard celte fragile toilette se trouvaitelle encore exposée là, et comment les derniers hôtes du château, avant de l'abandonner, n'avaientils pas retiré de ce vestibule des effets d'un usage si personnel? Ou bien fallait-il imputer cet état d'in- *différence à l'ingratitude de leurs héritiers?
... Quand je me retrouvai sur la terrasse, audessus de la rivière invisible dans l'entrelacement des branches qui maintenait inlassablement sa rumeur mélancolique, j'éprouvai une inclination rétrospective pour la jeune châtelaine à la robe d'aurore qu'un destin mystérieux avait jadis amenée dans cette forêt de sangliers et de loups. L'envie de rencontrer quelque cultivateur qui m'eût appris l'histoire de cette propriété m'engagea dans la rampe escarpée qui conduisait, sous le couvert des chênes, à la vallée. Ce domaine sauvage, comme je l'avais trop vite caractérisé, avait été aménagé pour l'agrément de ses hôtes. A chaque moment, des escaliers facilitaient la descente, et de nombreuses allées en corniche sinuaient entre des arbres antiques qui verdoyaient peut-être déjà sous saint Louis. Dans les lieux les plus obscurs de cette forêt, je rencontrai des constructions blanches dont l'architecture charmante contredisait au farouche aspect du site. Des colonnes jumelées supportaient les frontons de ces petits temples, sans doute dédiés à l'amour ou à la méditation. Leurs tympans étaient décorés de scènes en demi-relief où l'on reconnaissait les images allégoriques des constellations, comme les vieux atlas astronomiques les figuraient. Tour à tour je passai devant Pégase^, la Vierge, le
Sagittaire, le Capricorne et le Dragon. Les signes du zodiaque étaient représentés dans ces douze reposoirs d'un style identique, répandus sur le versant de la colline. L'un de ces petits temples, celui des Gémeaux, était particulièrement orné. Sous les beaux enfants enlacés, sculptés en ronde-bosse au fronton, on pouvait lire cette devise : Toujoui\s unis! Entre les colonnes de gauche était gravé un H monumental et la lettre P lui correspondait entre les colonnes de droite. Des lauriers d'Apollon, plantés en hémicycle, assuraient la discrétion de cet abri. Encore que ce reposoir abandonné fût verdi par l'humidité, on y respirait l'atmosphère d'une volupté triste. La rivière, toute proche, bourdonnait sur un mode élégiaque qui ajoutait à la nostalgie de cet endroit où j'imaginais déjà les amants aux initiales o/nées qui avaient créé tant de recueillement autour de leurs amours.
De plus en plus vive était mon envie de rencontrer un paysan renseigné, quand j'atteignis le cours d'eau dont la voix donnait toute sa vie à ce paysage. Entre des rocs de por[)hyre grenat, ronds comme des crânes, courait le torrent houleux. Frênes et saulespleureurs laissaient pendre leurs grandes chevelures jusqu'à l'eau d'une Ihiidité adorable, à travers laquelle l'or rouge du sable et l'émeraude des plantes aquati(jues chatoyaient. Un pont en dos d'Ane permettait, sur son arche envahie par des salsepareilles, de passer sur l'autre rive. Le cours des berges ombragées par les branches (]ui s'y versaient tendrement, me parut enchanteur ; je commençais à mieux comprendre l'édilication de ce château dans
LES CŒURS GBAVITENT
ce paysage borné, mais intime, où la pensée reployée devait gagner en profondeur ce qu'elle perdait en étendue. Il m'était possible de m'imaginer dans cette nature resserrée comme un embrassement, le recueillement des plus nobles amours. J'essayai de me représenter la jeune femme à la robe de mousseline aurore. Je la voyais le long de ce torrent romantique, poursuivie par le jeune homme au chapeau de planteur, quand, à une centaine de pas en avant de moi, près d'une cascatelle, j'aperçus une femme d'assez haute taille. Vêtue de noir avec une simplicité élégante, immobile et penchée, elle semblait considérer, vers l'amont, l'eau écumeuse qui bondissait par-dessus son barrage. Sur le fond glauque du bois, le profil de cette svelte personne m'apparaissait très pâle. Quoique la distance m'empêchât de distinguer ses traits, j'aurais affirmé que sa physionomie exprimait la mélancolie. Les mains de cette promeneuse étaient posées sur la béquille d'une haute ombrelle blanche. Sa chevelore argentée, remontée sous sa toque de satin, dégageait sa nuque et son cou d'une grâce singulière. Rien qu'à sa noblesse d'attitude, on pouvait croire à quelque âme peu commune. Quel hasard l'amenait dans cette campagne fort éloignée des routes ? Et fallait-il établir un rapport entre cette vivante silhouette de la songerie, peut-être du regret, et le château dormant ? Après quelques instants d'une immobilité si parfaite que je commençais à craindre une hallucination de ma vue, la promeneuse inclina la tête vers la rivière, plutôt, aurait-il semblé, afin d'en écouter le chant que pour en observer quelque détail. Sou-
dain, portant un coup de la pointe de son ombrelle au sol, comme une personne qui prend une décision, elle continua sa promenade.
Devais-je m'informer près d'elle de l'histoire de cette propriété? Un pressentiment m'avertit de m'en abstenir. Rien qu'à Taise de sa marche en ce lieu retiré, bien propre à intimider une femme seule, il semblait qu'il lui fût familier. Je risquais donc d'adresser une question indiscrète à la personne la moins disposée à me renseigner sur le drame qu'on respirait dans ce domaine. L'idée que cette veuve, ou cette mère, — sa toilette austère révélait un deuil, — pouvait habiter seule le château endormi, me vint ensuite à l'esprit. Lorsqu'elle eut franchi le pont, elle gravit avec lenteur l'allée des reposoirs. Alors, plus vive que la bienséance, la curiosité me fit la suivre. Aussitôt qu'une pause l'arrêtait le front levé, je m'abritais derrière les arbres. Quels reflets de ses souvenirs apercevait-elle donc au firmament? Quelles images les frondaisons, traversées du soleil comme des verrières, lui suggéraient-elles ? Son buste cambré, ses hanches comme tendues, le menton haut sur le noble jet de son cou, celte femme d'allure fièrc semblait chercher parmi ]o clair-obscur des branches les chères images qui s'y embuvaient. Au bout de quelques secondes, d'un geste (\u'\ lui était familier, sa têto chancelait ; puis après cette sorte d'abandon douloureux, elle se redressait avec énergie et reprenait sa course. A la croisée de i)lusieurs sentiers, sans hésitation, elle suivit le chemin qui devait l'amener au Reposoir des Ciémeaux dont elle considéra l'inscription déri-
soire : J'oujours unis ! Redoutant qu'elle ne me surprity efc très assuré maintenant qu'il y avait un rapport entre cette endeuillée de grande mine et ce domaine mystérieux, je dus m'éloigner.
La rivière, embarrassée de rocs cramoisis où son eau vive se rebroussait en sanglotant, m'attirait. A travers les branchages le soleil dessinait des guipures d'or à fleur de l'eau. Sur ces flaques lumineuses, des araignées aquatiques patinaient à contre- Gourant, et quelques libellules azurées tournoyaient. Une voix grossière rompit mon enchantement.
— C'est défendu d'entrer ici I ,
Un paysan à grosse tête bosselée, couverte d'un pétase à poil bourru, me faisait signe de me retirer. Lui ayant expliqué par quel hasard je me trouvais dans ce domaine, il repartit rudement :
— On ne visite pas. C'est l'ordre des propriétaires . Devant mon évidente bonne foi, plus doucement;,
ce cultivateur continua :
— Moi, vous savez, je fais respecter ma consigne de bordier, n'est-ce pas?
— Et peut-on connaître vos propriétaires? demantdais-je.
— Ce sont M*^^^ de Néjouls. Moi-même je ne les ai jamais aperçues sur ce domaine dont je ne suis d'ailleurs le locataire que depuis le dernier été. Ces demoiselles ne s'en viennent au château qu'à chaque Saint-Michel, jour où elles touchent leur fermage. Elles n'y demeurent pas une; he'ure.
Tandis que nous remonti^^ns la colline, je ques^ tionnal le bordier sur la grande damie (m noir ren*contrée près du mont.
LE VAL-UOLE.\T
— Oh ! cel'fe-ci, je n'ai rien à lui dire, quoique les demoiselles de Néjouls ne l'aiment guère, à ce qu'on raconte. Parente du défunt monsieur qui construisit ce château, elle ne fut pourtant pas son épouse, car il avait une jolie femme, bien à son idée. Quoi (ju'il en soit, celte dame en deuil montre un tel goût pour cette forêt qu'elle vient chaque jour s'y promener. Hllle a l'air si malheureux (jue je fais semblant de ne pas la voir.
Sur cette déclaration, bras croisés, le paysan considéra ses bottes.
— Rt comment s'appelle cette propriété, mon brave ?
— Le Val-Dolent!
.le ré|)étai :
— Le Val-Dolent !
Le murmure de la rivière torrentueuse emplissait l'atmosphère de son doux bourdonnement.
Nous étions arrivés sur la terrasse du gracieux château aux briques saumonées et chaîne de blanc tulVeau. Une coupole vitrée, dépassant les combles du bâtiment central, laissait croire à un observatoire astronomique.
— Oui, l'ancien monsieur regardait les étoiles. iJiurinnriL le cultivateur avec une expression craintive.
— M"'" de Néjouls, vos propriétaires, consentiraientelles à me louer cette demeure, mon ami?
Surpris par ma question, le bordier me répondit que le notaire de Vausselle, M. Véran, chargé des alTaires de ces domoiselh^s, seul, s.\urait me renseigner. Sous le prétexte de faire observer au cuUi-
valeur qu'une vitre manquait à la porte d'entrée, je considérai à nouveau le vestibule. Par quel hasard surprenant un vif courant d'air vint-il arrondir la robe de mousseline et de taffetas rose qui prit le relief de la vie, comme si, soudain, un corps ravissant l'avait emplie ? Malheureusement, au souffle saccadé de cette brise, les épaules glissèrent de leur cintre, et la robe gonflée, après être demeurée presque verticale en touchant au dallage, s'y étendit. Contrarié par cet incident, je ne pus m'empêcher de dire :
— Vraiment ! mon ami, n'auriez-vous pas les clefs? Nous replacerions cette jolie robe à son portemanteau.
Les épaules haussées, le bordier me répondit :
— Non, je ne les ai point! Mais, laissez donc, il y a beau temps que la jeune dame qui faisait courir ce gentil costume est aussi froide que sa statue placée dans le grand salon. Une statue, réussie, à croire la dame en vie, racontent les gens de Laissac qui la connaissent.
Et comme il surprenait encore mes regards apitoyés à la vue de la toilette en mousseline couleur d'aurore, étendue dans la poussière, ses lourdes mains secouées, le bordier chuchota :
— Ce qui n'est plus, n'est pas davantage que du vent.
Les yeux sur la forêt dont une sorte de malaise secret, par un orage latent, émouvait les frondaisons oppressées, le paysan reprit d'une voix sombre :
— Il est vrai qu'on ne voit pas plus le vent que les âmes ; pourtant il se fait entendre et remue ce
qu'il lui plaît, comme « elles » se manifestent à leur jL^ré . On no m'enlèvera pas de l'idée que l'ancien monsieur du château ne soupire de ce côté du bois. Et cette brise qui gémit dans les frênes, vous ne m'empêcherez pas de croire que la jeune dame n'y soit pour quelque chose. Mais nous autres, gens des campagnes, nous faisons rire les personnes des villes. Adieu, monsieur I
Je n'apercevais déjà plus ce cultivateur que les échos me renvoyaient encore le bruit amplifié de sa marche sonore. Cette vallée sauvage, son château à l'abandon, les re^osoirs aux signes du zodiaque dans ce bois impénétrable, et la rivière, la Dolente, s'imposèrent soudain à mon esprit comme la scène saisissante où d'ardentes âmes s'étaient sans doute affrontées jusqu'à en mourir.
Le charme élégiaque du Val-Dolont agit peu à j>eu sur moi comme un philtre et me donne le désir d'habiter une propriété que je devine si riche d'émouvants souvenirs. Malgré laustéritc' de son paysage, il se (h'gage du cluUoaii rose et l)lanc une atmosphère devulnpl»' dont je voudrais connaître le secret. A cha(iue instant, j'imagine les ondulations (h' l'écharpo de cachemire safran ou les balancements du chapeau bergère à ses brides de velours, »>t je ne puis penser à la robe de mousseline aux reflets d'aurore, abattue sur le dallajçe glacé, sans une étreinte au coMir. VA ne serait-ce que pour replacer pieusement sur son cintre cette toilette
qu'une jeune femme à la course *iLlée devait faire flotter sur son corps charmant, je me décide à rendre visite au notaire de Vausselle. Le chargé d'affaires de Mesdemoiselles de Néjouls, M. Véran, habite un bourg montagnard, jadis ville noble, dont la ruine irrémédiable se consomme. A flanc de côte, un château féodal croulant ne loge plus que les corneilles et, autour de lui, des maisons décrépies, osseuses et sans fenêtres, ofl'rent toutes les apparences de têtes aux orbit<es creuses. Un vieillard, si décoloré qu'il semble sculpté dans la neige, m'accueille avec une politesse réservée. Pendant qu'il écoute ma requête, une émotion assez incompréhensible fait ciller les yeux pâles de M. Véran.
— Accordez-moi quelques instants, me demandet-il et je serai tout à vous. Aucun clerc ne m'aidant, je dois terminer la minute de l'acte qu'on va me réclamer tout à l'heure. Veuillez vous asseoir.
Le notaire reprend sa copie d'une écriture pénible. Parfois il maintient sa plume dans l'encrier, tandis que, paupières closes, il songe à des événements que je soupçonne sans rapports avec la minute commencée.
Debout, près de la fenêtre, j'aperçois plusieurs lieues du Ségala bleuâtre aux grandes houle^ montueuïses qui cachent dans leurs déferlements le château endormi.
Le front sur son acte, M. Véran écrit un nom qu'il épèle par habitude professionnelle, poui* éviter toute erreur : « Mallier Jacques-Antoine. » Quittant sa table, le notaire s'approcha de moi en me disant :
— Puisque les héritiers de Maliier qoi fut, coïncidence curieuse avec votre entrée dansceltc élude, le serviteur de confiance de ce Val-Dolent que vous désirez acquérir, se font attendre, je suis à votre
lisposition, monsieur. Cette propriété si particulière vous convient-elle vrain>ent?
J'affirmai au notaire mon intention de la louer, et peut-être même de l'acquérir, sa solitude n'étant pas pour m'effrayer. Après quelques secondes de méditation, il me répondit :
— Je ferai part de votre demande à M"" de Néjouls. Seules, ces demoiselles ont qualité pour prendre cette décision. Elles refuseront, je le crains.
Assez dépité, je ne pus m'empêchor de faire remarquer (jne, décidément, le Val-Dolent était une demeure bien mystérieuse.
— Si l'on appelle mystérieuse une habitation exceptionnelle par les hôtes qui la conçurent et l'habitèrent, le Val-Dolent mérite en eiïet ce qualificatif.
— Auriez- vous connu particulièrement ses habitants, Monsieur le notaire?
Le vieillard prononça d'une voix solennelle :
— J'eus l'honneur d'avoir en M. Pierre du Cambout, descendant d<; l'illustre famille janséniste des l'ontchâtcau, et en M'"' Héléna du Camboul, ntk» de la Tour, sa jeune épouse, non seulciiicnt «les clients, mais, j'ose le croire, des amis.
Puis, M. Véran porta les mains à son front et les y maintint assez lonfçucmont. Après «un -Boupir, il dégagea sa faoe dont la blancheur ari^nlëe et lisse
exprimait la pureté et l'iionnêteté. Gomme il continuait à garder un mutisme qui me signifiait nettement mon congé, tout en marchant vers sa porte matelassée, je lui demandai quel âge pouvait atteindre le propriétaire du Val-Dolent à son décès ?
— M. Pierre du Gambout, lorsqu'il s'est... lorsqu'il mourut, entrait dans sa quarantième année.
Sur mon exclamation, le notaire reprit pensivement :
— En effet, il était jeune encore lorsqu'il monta vers ce ciel qu'il étudiait passionnément comme astronome. Dix-huit années se sont écoulées depuis ce jour qui consacra l'abandon définitif du Val- Dolent.
— M""^ Héléna du Gambout disparut-elle avant son mari ?
— Oui, monsieur, et dans son vingt et unième printemps.
Déjà engagé entre les chambranles de la porte, je voulus savoir si la désignation de la propriété : le Val-Dolent, était une poétique invention de M. du Gambout ?
— Non, monsieur, la rivière qui traverse ce domaine, la Dolente, donna son nom au val qu'elle traverse.
Sur cette explication, M. Véran me présenta ses compliments d'une façon qui rompait l'entretien. Je me retrouvai sur la route, éblouissante au soleil, hanté par les images de l'exquise jeune femme à la robe de mousseline couleur d'aurore qui n'avait pas encore vu son vingt et unième printemps, et de l'astronome passionné, remonté vers ses constel-
LE V.Vi-DOLEXT 23
laiions, afin d'y faire scintiller un amour délivré de nas angoisses humaines.
Comme je persiste dans mon intention d'habiter le Val-Dolent et que j'en fais part à M. Véraa, je reçois de lui un billet assez singulier où il me conseille de visiter à nouveau la propriété.
« M"*" de Néjouls craignent que vos sentiments ne changent lorsque vous connaîtrez mieux le Val- Dolent. Le bordier prévenu de votre arrivée vous accompagnera. »
Malgré le ton peu engageant de ces lignes, le surlendemain même, je me retrouvai devant le château dormant avec une émotion accrue par les réserves inexplicables de ses propriétaires.
Le bruit de la voiture ayant fait accourir le fermier, je lui demandai de ra'ouvrir les portes. Il m'affirma qu'il ne possédait pas les clefs.
— Est-ce possible? Vos propriétaires m'ont ellesmômes invité à cette nouvelle visite et prié de ni'adresser à vous.
— Ah! elles vous ont invité ! marmonna le cullivateur sceptique. Moi, j'aurais cru qu'il ne leur plaisait guère de vous voir dans cette demeure. Elles vous invitent, mais sans m'envoyerles clefs, r.omnie cola se trouve !
A la pensée de mon voyai^e inutile, j'eus pciur a cacher ma mauvaise humeur. Paisiblement, le bordier reprit :
— (Iroyez bien qu'il n'y a {)as de ma fa\ile. Ahl
si c'était par ma volonté... Des fois, je me demande quel secret cache cette maison pour que ces demoiselles s'en montrent si soigneuses. Enfin que voulezvous? Regardez ce que vous pouvez. En bas, de ce côté, il y a des choses que vous ne connaissez pas. Bonne promenade !
Sur ce souhait un peu narquois, le paysan se retira. Que faire?
A quelles « choses » le cultivateur avait-il fait allusion avec un sourire bizarre? Plein de ressentiment contre le procédé des propriétaires, je m'engageai dans l'allée de descente indiquée par le geste du bordier. En sous-bois j'apercevais au loin les blancheurs des petits temples dédiés aux constellations du zodiaque, lorsque l'entrée d'une grotte, à moitié masquée par des roseaux, m'apparut.
Autant que j'en pus juger, cette caverne devait se trouver placée au-dessous du château. La colline en dôme sur laquelle il se dressait était donc creusée naturellement ou par artifice. Ecartant les roseaux, je découvris au fond de cette grotte ouverte dans un porphyre cramoisi d'une surprenante beauté, une pierre d'une dimension formidable, scellée verticalement, et portant gravés ces deux seuls prénoms :
HÉLKNA — PlKRRE
De la voûte de cette caverne s'égouttaient les pleurs d'une source, et chaque fois qu'ils touchaient l'eau recueillie par une vasque à la base de la grotte, ils rendaient le son d'un cristal vibrant. Tout autour de cette vasque en ovale, cette partie de Psaume
était inscrite; dans le porphyre, au niveau du liquide qui baignait le bas des lettres :
Comme le cerf altéré soupire après l'eau des fontaines^ ainsi mon âme soupire après vous !
Les reflets des parois diffusaient une sombre lumière rouge qu'on eût cru produite par les flammes des cierges d'une veillée funèbre. Dans le silence presque miraculeux, ce silence des abîmes de l'éther, j'entendis un soupir prolongé. Seulement alors je distinguai dans le clair-obscur de la caverne, assise dans une anfractuosité de la roche, à la droite du S(''pulcre (jui formait caisson de la voûte au sol. la dame en noir remarquée près du pont de la Dolente, à ma première visite. En sa robe unie qui vêtait d'un seul jet son corps svelte, la visiteuse, le buste innéchi comme par une lassitude infinie, avait posé sur ses genoux des mains aux paumes tournées vers le ciel. Par son inclinaison sur une épaule, la tête accentuait la signification désolée de cette pose. La lumière, si faible au fond de cette groLte tumulaire, ne pouvait [)as me permettre de distinguer les traits de celte promeneuse. Je devinais, plutôt que je ne les voyais, ses yeux 1res ouverts sous leurs sourcils remontés, et leur expression était celle d'un étonnement indicible.
A cet Instant, de la voûte, un nouveau pleur tombe dans la vas(iue do por[>hyro qui vibre avec la résonance d'un verre frappé par l'argent d'un couteau, lléveilb'c de sa diUoctation morose, l'endeuilN'M'. la gorge Soulevée par une pr.>t\)nde rcspi-
26 LES CŒUrR s GRAVITENT
ration et la bouche entr'ouverte, laisse échappe-r un : « Ah ! » doux et prolongé, dont l'accent eût étreint le cœur le plus insensible.
Ma présence en ce lieu me parut tout à coup sacrilège. La haie i de roseaux avait permis mon indiscrétion. Je m'éloignai obsédé par des réllexions contradictoires. Gomment douter maintenant que cette visiteuse n'eût été mêlée au drame dont je venais de surprendre la poignante conclusion? Mais à quel litre? Le grand amour de Pierre du Gambout et d'IIéléna, auquel ce Val-Dolent avait donné des garanties si extraordinaires de possession solitaire, se pouvait-il concevoir partagé? L'attitude de cette visiteuse révélait beaucoup plus qu'un regtet amical et plus que la perte d'une parenté. J'eus l'intuition d'une passion qui survivait à la mort, comme un brasier, ses dernières flammes expirées, brûle encore avant de se résoudre en cendres.
Mon chemin de retour m'obligeait à repasser par l'esplanade du château. Quand j'y fus arrivé, de l'extrême bord de sa terrasse, je pus reconnaître à ' cent mètres au-dessous de moi les pins d'Alep plantés en avant de la caverne. La grandiose sépulture de Pierre et d'ïléiéna se trouvait donc vraiment placée juste au-dessous de leur château. ïls étaient descendus, en pleine jeunesse, de cette terrasse ensoleillée qui avait connu leurs effusions, sous cette terre de ténèbres dont on ne remonte plus jamais vers la lumière des baisers.
Avant de partir, je revis avec regret la robe de tafTetas rose toujours étendue sur le carrelage du vestibule. Un courant d'air avait déplacé cette
toilette dont les manches, reployées et comme tordues, peinaient le regard.
— Pauvre Héléna de vingt ans! Une étreinte et la nuit éternelle, songeais-je, tandis que le cocher m'entraînait vers V... Quelle dérisoire devise sur leur temple des Gémeaux : Toujours unisl Hélas! ces amoureux avaient rêvé l'immortalité comme tous les amoureux, car n'est-il pas inconcevable d'aimer, si nous sommes les éphémères que l'ombre du soir détruit? Vingf, ans! Tlléléna à la toilette d'aurore! Combien de jours cette mousseline palpita-t-elle sous l'émoi de sa poitrine?
Le soir de ma rentrée à V... j'écrivis à M"^* de Néjouls que ma seconde visite ne m'avait pas découragé d'habiter le Val-Dolent, encore qu'il me fût arrivé un assez fâcheux contretemps, le bordier ne s'étant pas trouvé à môme de m'ouvrir l'habitation ; néanmoins, j'en avais assez vu pour croire que nous pourrions nous entendre. Si elles me donnaient à bail leur propriété, j'en voudrais être le respectueux gardien. L'allusion me parut suffisante, et je crus devoir passer sous silence ma rencontre d'une étrangère, cousine de M. du Cambout, croyait le fermier. Le rappel de la dame en noir, si touchante à mes regards désintéressés, n'aurait peut-être pas été accueilli avec faveur par M"'" de Néjouls.
Par retour du courrier, un carton signé de M"' Marie me donne rendez-vous chez maître Véran. J'augure bien de cet empressement. Il me paraît évident (ju'il ne me reste plus qu'à débattre les conditions de cette location, (l'est avec celte conviction (jue je rentre dans l'étude du notaire dont je
iCO LES CŒURS GRAVITENT
surprends latèle, aussi blanche que' le (papier, penchée sur ses registres.
-^!M"'^'de Néjouls ne sont pas encore arrivées de Lais-sac, meiprévient-il. Veuillez vous^asseoir, monsieur.
Je lui fais remarquer que, n'ayant pu pénétrer dans le petit château, j'apporterai une iréserve à mon engagement.
vSes yeux embrumés levés sur moi, M. ¥éran m'avertit doucement que, devant mon insistance à louer le ValnDolent, il lui faut me mettre au counant d'une clause du testament qui engage ies propriétaires elles mêmes.
— Chargé de veiller à la stricte observation de oeîtte clause, comme exécuteur te-stamentaire de M. Bierre du Cambout, prononce le notaire d'un accent qui prend de l'autorité, laissez-moi vous ^n donner connaissance :
w En cas d'aliénation, à quelque titï^e que ce soit, de lia ipropriéfeé du Val-Dolent, il sera procédé à la destruction, par la poudre de mine, de la colline dans laquelle se trouve la grotte tumulaire, afin que, sous ses décombres, disparaisse à tout jamais notre sépulture )).
Cette lecture terminée, d'un ton ipresque acerbe, il me demande :
— lAccepteriez-vous?
— Comment des obligations aussi... romanesques peuvent-elles se trouver inscrites dans un acte sérieux comme un tes-tament?
— Monsieur, réplique-t-il, si vous désirez ^poirsser pilus «avant cette affaire, il ne s'agit tpas d'une. appré-
ûiaiioa, mais d'une acceptation .pure lei simple. L'hostilité à peine déguisée de M. Véran mlamène à lui reparlir que je souscris à cette exigence. Ma résolulion paraît le contrarier. Unsilence pèse sur nous. Au roulement d'une voiture, M. Véran va posément ouvrir sa porte à deux demoiselles septuagénaires, aux étroits visages respectables. Elles s'avancent avec une certaine pompe, répondant d'une révérence froide à mon salut et s'asseoient. L'habitude (ju'eiles doivent avoir de porter lunettes fait obliquer ieurs yeux vers leurs ten^pes comme deSipersonnes qui regardent par-dessus les verres de leurs conserveis. Elles m'écoutent avec une défiance inexplicable.
— Monsieur, me demande M"' Marie, .l'aînée, comment l'idée d'occuper le VaM)oIent vous est-elle venue? Auriez-vous jadis connu M. du Cambout?
Sur ma réponse négative, — un pur hasard «m'a fait découvrir cette propriété dans un pays où je suis sans attaches, — les deux soiurs se regardent d'un air plus satisfait.
(lomuie j'exprime le regret de voir a^ charmant Val-Doienl dans un abandon dont je voudrais le retirer, M"" Madeleine prononce sévèrement :
— <iol héritage du nKLilieureiix liis de notre sœur conslitiiait pour nous une chart^e...
— Propriété dispendieuse et sans rovenu appr»'*cialdc, achève M"" M.irie.
— Consenkcz donc, mesilomoiselles, à mo donner j\ bail ce domaine si peu profitable.
— J'ai mis monsieur au courant d'une eiaune qui
engage propriétaire et locataire, intervient vivement M. Véran.
— Persistez- vous dans votre intention, me demande sèchement M"^ Madeleine.
— Laissez-moi visiter l'intérieur de la maison, et je suis prêt à signer le bail, mesdemoiselles.
— Eh bien ! maître Véran, nous vous prions d'accompagner monsieur et de l'introduire dans les pièces.
Le notaire s'inclina en marquant quelque malaise. Je n'avais plus qu'à me retirer. Les pupilles aiguës de mesdemoiselles de Néjouls me poursuivirent pendant ma traversée de l'étude, comme si je venais de commettre quelque action répréhensible.
Rentré à V... je me demandai pour quelles raisons ces étranges propriétaires et leur notaire semblaient répugner à la pensée de voir le petit château dormant reprendre quelque vie.
Cependant, lorsque, le surlendemain, M. Véran s'avança vers moi sur l'esplanade du Val-Dolent, sa sérénité professionnelle avait vaincu les mouvements de son humeur particulière. Des clefs assez piquées de rouille balançaient à son pouce sur leur clavier. An moment où il fit jouer la serrure de la porte vitrée, il murmura :
— Je n'étais plus entré dans cette maison depuis cette nuit... il y a dix-huit ans!
Après avoir craqué, le battant humide, poussé, laisse pénétrer l'air vif de la terrase qui met en mouvement, sur le porte-manteau, Técharpe de cachemire et la tunique de toile bleue. Au bout de ses brides le chapeau bergère prend des balance-
menls de nacelle, tandis que le panama à haute coiffe bat contre sa patère avec une sorte de frémissement. A l'étonnement du notaire, je relève avec des mains pieuses la robe de mousseline et la replace sur son cintre. Aussitôt ram{)le jupe et le corsage se gonflent et tournent sur la tige de leur porte-manteau en une sorte de valse. La capeline de paille tressée semble cacher une tête qui dodine. L'effet est évocateur à ce point que M. Véran ne pouvant plus contenir son émotion, — quels souvenirs lui reviennent à la mémoire? — retire à son cintre la robe couleur d'aurore et la jette dans un coffre.
M'indiquant alors l'extrémité du vestibule, il me dit à voix basse :
— Veuillez passer, monsieur.
D'étranges senteurs emplissent l'atmosphère. A i'encens que fleurent les chapelles après les offices sjalennels se mêlent les parfums du benjoin, du sandal, de la tubéreuse, du jasmin et du vétiver. Ces arômes rappellent à l'imagination des terres paradisiaques sous des cieux plus éclatants. Comment ces âmes subtiles persistent-elles après tant d'années, en évoquant la beaut»', l'amour et le bonheur? Ces effluves me rendent plus sensible le souvenir d'Iléléna qu'on s'attendrait à voir paraître. D'ailleurs, de même que, par la plus étrange des volontés ou la plus coupable des indifférences, les vêlements de cette jeune femme sont restés exposés, rien no paraît avoir ét(' dérangé dans la disposition du mobilier. Les persiennes repoussées, lors(|ue la salle à manger me découvre ses sièges cannés, d'un
32î LES CŒURS GBAVITENT
modèle exotique, je les trouve tournés vers une cheminée à lambrequin de damas. lis semblent enoore- porter leurs hôtes penchés' vers un foyer djontia cendre du dernier bûcher n'a pas été retirée'. Contre la plaque de fonte moulée représentant la daose des Pléiades, les sept filles d'Atlas et de Pléione en légères chlamydes, dansant la main dans la main sur les voies du ciel, — un fragile amas de papiers consumés ne s'est pas encore écroulé et les enveloppes calcinées gardent leur épaisseur ondulée. Derrière moi, M. Véran les considère avec des regards hallucinés. Quelle scène évoquent pour lui ces cendres?
\^n escalier de pierre blanche dont la rampe de ferronnerie ne comportait dans son dessin que des H enlacés à des F et à des G stylisés, eut d'étranges résonances quand nous le gravîmes. Les maisons habitées n'ont pas ces accents creux et tristes. Sur le palier qu'éclaire un œil-de-bœuf, M. Véran se garde de me précéder et je dois ouvrir moi-même la porte d?une chambre élégante que tapissent des « chiites » de l'Inde, dont les fonds sablés sont brodés de rameaux soyeux. Les verreries de quatre petits lustres de Venise scintillent sous un plafond qu'on dirait laqué de cet or vert qu'on voit anx cieux crépusculaires de l'été; et des étoiles, figurées par des cabochons, y luisent doucement. A» son' mobilier, délicat secrétaire à pieds de biche' et petits fauteuils Pompadour dont les tapisseries au petitipoint représentent des harpes éoliennes parmii des arcs; à^ flèches empennées, je pense me trouver dans le boudoir d'Héléna du Gambout. Son placard',
LE, VAL-DO LaNÏ 38
iveslô ouvert, déeouyre une toilette en crépon de Ctïine, tuyauté© à plusieurs rangs. Elle est: exposée près d'uneinobe rustique en toile bleue soutaclïée dfuni ^'alon- blanc. Sur la table, un verre irrisé de Murano est encore garni do roses séchées et l'eau <Wa>porée a, jauni lo cristal. Un très petit éventail d'ivoire japonais, représentant un antilope, e&t tombé au tapis. Le dossier du canapé porte une éctliarpe do- lin brodée en soies de couleurs comme les juives d'Afrique en ouvrent dans leur « mellab »i. Sur une coilleuse en citronnier, des flacons de cristal taillé se mêlent à un nécessaire d'ivoire aux ciseaux d'or jetés parmi les rubans. Des vases persans aux. ômaux ocellés comme des queues de paon, contiennent des Heurs d'oranger devenues noires.
Tout révèle une vie brusquement suspendue, et rien de plus tragique que ces gracieux objets abandonnés par la mort dans cette pièce qu'embaument encore ses souvenirs voluptueux.
A peine entré dans ce boudoir, M. Véran s'en était retiré. J'entends ses pas retentir au fond d'un couloir. M'avançant vers ce que je crois sa direction, je me trouv<î dans un salon dont les peintures, au plafond eu voûte, représentaient, de gauche à droite, un ciel dn bleu profond de la nuit. Tout au /.énitb, une étoile double était présentée sous les .ippurencos- d'un couple do beaux jeunes gens : lui, d'un blanc marmon^on, elle d'ua bleu doux, sans doute à l'imitation de ces astres jumeaux. Aux pieds, de ces amunts sidéraujc, inséparables dan^i les voies do l'inlini, un cygne d'argent devait signilier que celle allégorie ligurail. l'étoile double
du Cygne. Sur le fond en hémicycle de ce salon se détachait, éclairée sur le côté avec un extraordinaire relief, la statue de marbre d'une jeune femme. Déesse de ce lieu, on éprouvait la sensation qu'elle y avait souverainement régné. Le sculpteur avait représenté cette adorable femme-enfant habillée d'une tunique à la grecque dont les plis tombaient avec une ample mollesse autour des hanches longues. Découvertes, les épaules avaient une rondeur juvénile. Le visage ovale, luxuriant comme un beau fruit, était un miracle d'allégresse. Sur le front rond et lisse, singulièrement intelligent, les cheveux ondulés s'épandaient avec l'exubérance des herbes touffues de mai. D'une largeur surprenante, les yeux noyés d'ombre et si doucement estompés qu'on n'en pouvait découvrir le dessin précis, avaient à la fois une douceur sensuelle et une expression d'innocence, suivant qu'on les examinait séparément ou dans leur ensemble avec l'œuvre sculpturale. Un large chapeau de bergère, à longues brides autour du cou, renversé verticalement derrière la nuque de cette gracieuse créature, formait auréole. Un bras découvert, d'un galbe exquis, suivait la ligne du corps ondulé comme une amphore; l'autre bras, ployé, pressait une gerbe de scabieuses sur la gorge potelée. Ravissants et expressifs, les petits pieds nus s'élevaient légèrement sur leurs chevilles comme si cette délicieuse femme-enfant, ivre de félicité, souhaitait s'élever en une ascension enthousiaste. Sur le piédestal, ces vers étaient gravés :
Le soleil va porter le jour à d'autres mondes, A l'horizon désert Phébé monte ravie.
herricrfe moi la voix sourde de M. Véran me .souffla :
— Sa famille avait surnommé Héléiia : Phébé, à cause de son teint nacré comme celui d'une coquille perlière.
L'extase de cette Phébé-Iiéléna de vingt ans me {)arut à ce moment si dérisoire que je n'en pus supporter plus longtemps moi-même la vue, et je priai le notaire de bien vouloir me guider encore dans la visite des appartements. A ma demande, il eut l'air égaré d'une personne soudainement réveillée; puis il m'ouvrit un petit huis en retrait de l'hémicycle, décoré sur ses panneaux par lec figurations symboliques des phénomènes de la gravitation : comètes d'or à faces humaines et constellations imagées. Me retournant au seuil de ce salon sidéral, il ihe parut bien un temple abandonné et les reflets do la voûte bleue répandaient une lumière saisissante de tristesse sur sa déesse : Phébé-IIéléna. M. Véran, que la mélancolie de ses souvenirs pénétrait, s'attarda dans le couloir à se les remémorer. C'est ainsi que j'entrai seul dans une chambre à coucher, à peine éclairée par les minces losanges découpés aux volets clos. En cette deminuit je reconnus cependant un lit debout dont les colonnes torses se perdaient sous le bahhujuin pres(jue invisible. \ son chevet un crucifix d'argent, pencbé sur son socle faussé, étnit cantonné de flambeaux dont les cierges aux longues mèches eai'bonisécs avaient répandu leur cire figée on stalactites. (>,t appareil funéraire, laissé en cet état, serrait Uv cœur, (lomment n'en avait-on pas fait
disparaître les traces? Il semblait qu'jiussitôt le maître de ce lieu décédé, tout avait été abandonné dans une sorte de fuite inexplicable. Pourquoi Pierre du Cambout avait-il inspiré cette espèce d'horreur à ses vénérables héritières ?
Une odeur, mélangée d'encens et de fleurs moisies, me devint intolérable, au point que je résolus d'aérer cette chambre. La fenêtre ouverte, je fus assez ému de constater que le lit à baldaquin de lampas cramoisi, gardait sur son drap affaissé la marque du corps qu'on y avait exposé. Découverte plus dramatique, l'oreiller portait quelques traces de sang. Comment celte taie n'avait-elle pas été retirée?
Sur le panneau, en côlé de ce lit, était suspendu le portrait en pied d'un homme couvert d'une cape à l'espagnole dont un pan traînait jusqu'à terre, tandis que l'autre pan, rebroussé sur l'épaule, exposait son revers de velours pourpre à fermoir d'argent. Puissant et noble, le visage rappelait celui du François l""" de Clouet; il en avait l'esprit et l'air de haute courtoisie. Cependant un sentiment plus moderne dans la passion se révélait en l'expression de ce bel homme. Son regard, aussi amoureux de toute grâce que celui du roi galant, exprimait quelque détresse. Habitué à fouiller les insondables espaces, ces yeux d'astronome en avaient l'infini et comme l'indécision. Ils criaient à la fois de désir, d'espoir et d'inquiétude.
Retourné vers son lit, j'y revois les gouttelettes de sang, guère plus visibles dans leur effacement que ces étoiles de dernière grandeur, si reculées
dans l'ëther, qu'à peine leurs lueurs évanouissantes nous parviennent. Mais leur incommensurable éloignement les empêche-t-il d'avoir une histoire aussi (!mouvanle que celle des astres les plus proches? ^insi pensais-je, à l'examen de la pâle voie san- ^ante, demeurée comme un signe etlrayant sur l'oreiller.
En vis-à-vis du lit, les volets peints d'un petit pacard cintré représentent des torches ardentes sur un fond d'azur : figuration symbolique des ccmètes. Les ayant écartés, je découvre un buste de cire posé sur un piédestal tapissé en brocart d'inc écarlate fanée. Ce buste est un moulage de latète et des épaules de la statue de marbre. Mais la matière fragile de cette reproduction, rehaussée d( rose sur les joues avec un soupçon de violet de pffvenche aux tempes et de noir mordoré dans les yojx, essaie déjouer la vie et de rendre la palpitaliai à l'exquise femme-enfant du salon. Intention déiespérée I
kinsi, chaque nuit, avant de refermer ses paupières brûlées, Pierre duCambout les emplissait de cete décevante illusion d'IIéléna, car le génie de riomme recréera-t-il mrmc un pétale de fleur? Auour de ce buste, (luchiues reliques sont dispaées : un petit sac en perles, un éventail do sanda dont le parfum persiste et de petits cothurnes tresés on libres végétales de plusieurs tons.
(ommo .M. Véran paraît à ce moment à l'entrée d<; la (-hambre et se tourne vers co petit autel de l'aiour, ce cri m'échappe :
-- Oh! le malhouroux luHnmo !
38 LES GŒURS GRAVITENT
Sans répondre à mon allusion comme je l'aurais souhaité, le notaire murmure d'une voie sombrée :
— Sortons, maintenant, si vous le voulez bien? Il; me précède dans l'escalier et m'oblige, par son
attitude hâtive, à le suivre jusque sur la terrasse du château. A peine nous retrouvons-nous au-dessts delà vallée sylvestre impénétrable aux regards, qve les chevrotements de la Dolente, si semblables à des sanglots s'imposent à notre attention.
Le notaire tient encore à la main son chapeau respectueusement abaissé pendant notre examen iu château.
—- Je vous prie d'excuser mon émotion, me diMI doucement. Je n'étais pas rentré dans la chamlre de M. Pierre du Gambout depuis celte fune.te matinée où je fus appelé par so» serviteur, Jacqies Mallier. Pesants souvenirs !
Le ton et l'humeur de M. Véran m'interdisaimt toute question trop directe ; cependant je ne )us m'empêcher de lui demander comment M'^*^ de Néjouls avaient pu laisser les chambres dans cet éat, pénible, autant pour elles que pour les visiteirs appelés à les parcourir.
Après un geste vague, le vieillard dit en me onsidérant d'un air ambigu :
— Je n'ai pas à porter un jugement. D'ailleirs, M^'^^ de Néjouls paraissaient avoir décidé l'abanlon de cette maison.
Sur un nouveau signe indécis, M. Véran^ ontimua :
— Personnellement, j'approuvais cette détemination. Il est des cas où l'oubli devient une pité.
Penché sur la grotte tumulaire que nous dominions, M. Véran dit encore, tout bas, comme s'il se parlait à lui-même :
— 0 mort! rends-les à Tinfini. Notre liturgie a raison de le proclamer : un abirae appelle un abîme.
Traversant la terrasse, le notaire revient fermer la porte dont la vitre brisée permettait aux courants d'air d'agiter ironiquement l'écharpesafranée, le manteau et les chapeaux de paille. Son trousseau de clefs au poing, avec un air de regret, il me demanda :
— Persistez-vous dans votre intention d'occuper le Val-Dolent?
Je lui répondis que j'apercevais maintenant les impossibilités de celte location. Sans avoir connu ses anciens hôtes, j'estimais presque sacrilège d'en écarter le souvenir à la fois charmant et poignant. Je me refusais surtout à prendre la responsabilité de l'ensevelissement des tombeaux de Pierre et d'Héléna du Cambout par l'écroulement de la colline minée, comme la clause du testament l'exigeait.
Le blanc visage du notaire rougit de satisfaction.
— Votre décision vous fait honneur, Monsieur, me déclara-t-il chaleureusement. C.orament M"*^ de Néjouls purent-elles envisager la possibilité d'un bail, dont la pensée seule leur était autrefois désagréable? Il est vrai que ces demoiselles, peu fortunées, é{)rouvent la charge de cette propriclé inutilisée...
Nous nous étions engagés dans l'avenue des châ-
40, LES CCEURS; GRAVITJENT
taigniers,aiîn d!y retrouver notre voiture, lorsque M. Véran, tourné vers la mélancolique vallée,, dit avec exaltation :
-^ Cher ami perdu! puisse ton âme trouver enfin dans l'abandon de ton cher Val-Dolent la, paix qui t'avait été refusée pendant ta vie 1
La, soudaine expansion du vieil officier ministériel que je jugeais glacé, me parut le témoignage de la confiance qu'il m'accordait enfin. J'osai alors lui demander s'il entendait signifier que M. du Gambout avait* souffert les tortures d'une passion point par* tagée.
Il, me protesta qu'au contraire Pierre du Gambout avait été aimé d'un amour admirable.
Après une pause, pendant laquelle nous entendîmes la plainte de la Dolente, M. Véran reprit :
— Aimé? Quel homme peut se flatter de rester une vie entière l'unique préoccupation, et l'effusion perpétuelle d'une femme exquise?... Et cela fut!
Ces derniers mots me remirent à la mémoire l'én^ouvante figure de la dame en noir, deux fois, rencontrée par moi au Val-Dolent,
Mais quels rapports établir entre elle et Pierre, quand le Val-Dolent tout, entier, par cette statue, ce buste de cire, ces reposoirs et la tombe grandiose de la grotte, proclamait, l'amour d'Héiléna, l'adorable femme-enfant.
M! ayant conduit jusqu'à, la Victoria qui m'avait amené de V... M, Véran m'annonça son intention d'aller régler l'affaire d'un marché de bois avec le bordier, et me salua d'une façon qui me retiratoute envtie da le questionner davantage.
LE VAL-DOLEA'T 41
Dîavoir renoncé au Val-Dolont ne m'était pas une i-.iison d'oublier celte impressionnante propriété. \utant que je pouvais le croire, par quelques faibles indices, des êtres exceptionnels, après avoir aimé et souffert, étaient morts tragiquement dans ce château. Je conservais l'espoir d'être renseigne sur leurs existences. Malheureusement, jusqu'ici, je n'avais pu trouver de témoins pour me révéler les faits à leur connaissance. Ses obli.irations professionnelles, en dehors de ses anciens liens d'amitié, engageaient M. Véran à garder le silence. D'un autre côté, le Val-lJolent perdu dans la campagne la plus retirée eti la moins peuplée du Uouergiie, rendait mon ( nquêto difficile. Quelques paysans âgés les avaient approchés, mais ils n'avaient jamais témoigné à ces châtelains ermites le moindre intérêt. Pierre et llélénaavaient vécu leur poème d'amour sans/rnouvoir la. curiosité de ces cultivateurs. D'aiileui's, pourquoi reprocher leur insensibilité à ces gens, (juand, peut-être, d'autres héros de la j)ussion vivent aujourd'hui parmi nous, que nous ne savons {►as découvrir et encore moins affectionner?
Enfin la vingtaine d'années écoulées depuis la mort de Pierre du <lambout me faisait souvenir ([ue les morts vont vil(^ vl (pio leurs survivants, sépulcres ouverts, engloutissent leur mémoire. Trente kilomètres, d'un causse montueux, arides collines de pierre jionce f^rise où les moutons u.*<airnt loiirs h'vres jusqu'aux dontss séiparaienl le Val-Dolrnl de la \ ille de \... Si l'itMMv^ du C.ambout nMioulail
jadis l'indiscrétion des habitants, cette petite Arabie pétrée avait dû lui servir de barrière presque infranchissable. Je croyais m'être démontré qu'un misanthrope avait, après de longues recherches, établi sa demeure dans l'un des sites les plus inaccessibles de France, lorsqu'il me fut affirmé que la famille du Gambout, originaire du Rouergue, possédait depuis des siècles le Val-Dolent. Absente de cette province, cette famille qui vivait à Gagnes, en Provence, n'était pas même connue de ses bordiers. La possession antérieure de cette thébaïde expliquait donc, très naturellement, l'établissement de Pierre du Gambout et de la radieuse Héléna dans ce lieu solitaire.
Mes parents de V..., sachant mon désir d'éclaircir cette énigme romanesque, eurent enfin la pensée de s'adresser à la seule personne qui pût se vanter d'avoir fréquenté M. du Gambout, dans des conditions d'ailleurs modestes et assez particulières qui limitaient par conséquent ses facultés d'observation. Gharlier n'avait été convoqué au Val-Dolent qu'à titre d'horticulteur pépiniériste.
Quand je franchis le portique dans le goût pompeux du Premier Empire de son établissement floral, ce jardinier à la physionomie sereine de philosophe, caractère assez fréquent chez les personnes inclinées à la culture des fleurs, donnait ses ordres à ses aides égaillés parmi les parterres. A mon approche, il salua de son chapeau de jonc avec une certaine emphase, car Gharlier fournissait la haute société dont il se piquait d'avoir pris les belles manières.
— Je vous attendais, Monsieur, dit-ii avec bienveillance. Prévenu de votre désir, j'y satisferai de mon mieux, car je crois bien être le seul homme de V..., qui puisse se vanter d'avoir connu M. et M'°'= du Cambout. Simple horticulteur, je suis pourtant un ancien bachelier, oui, Monsieur, — et quoiqu'ils ne m'aient accordé que l'attention de châtelains pour un fournisseur, je puis vous assurer que je garde des propriétaires du Val-Dolent le plus grand souvenir de ma vie. Il y avait, dans ce château, quelque chose que je ne comprends pas encore bien, mais qui dépasse tout ce qu'il m'a été donné d'observer dans l'existence des personnes distinguées de ma clientèle.
Malheureusement, je n'eus l'honneur de servir M. du Cambout que d'une façon irrégulière. De longs mois passaient sans qu'il me rappelât, car M°° Iléléna et M. Pierre appréciaient une solitude dont vous ne pouvez avoir l'idée. Leurs arbres, le ciel, le château et leur torrent, suffirent longtemps à leur bonheur. A ma connaissance, M. et M"*' du Cambout n'eurent pas môme d'amis, et je ne vis jamais autour d'eux que les ouvriers chargés des travaux dans la propriété. Ces travaux, parfois interrompus sans motifs, étaient repris avec encore moins de raison. L'effrayante fin de la jeune M"" Iléléna, loin d'arrêter la soif d'arrangement et d'embellissement de M. Pierre, l'exaspéra encore. Je ne me chargerai point de vous ex[)li(juer son besoin de créer ces charmantes choses inutiles dans les circonstances les plus désespérées. Cela reste pour moi le mystère. S'il vous plaît de vou*; asseoir sons ee luArier, mon-
44 LES GŒURS GRA-VITENT
sieur, je vous coritei*ai ce que je sais de celui que j'appelais respectueusement : M. .Pierre, et dont je véuérerai toujours la mémoire, quoi que puissent raconter certaines gens.
Sur cette invitation, l'horticulteur m'offrit une chaise de fer avec une maladresse qui la jeta bas, car sa pensée ne correspondait plus à son geste. Et au souvenir des âmes profondes et tumultueuses qui l'avaient jadis frôlé de leurs ailes vibrantes., son rude visage s'était attendri.
— Vous connaissez la montagne rocailleuse de Belpech et son bourg de Laissac, aux masures éboulées que n'habitent plus guère que de vieilles gens aussi ravinées que leurs ruelles? Eh bien! en ce temps-là, la jeunesse ne l'avait pas encore abandonnée pour les industries de Decazeville et Aubin. Des hauteurs de Laissac, on aperçoit la vallée de la Dolente. Un matin que les attelages étaient occupés à herser, leurs cultivateurs virent .arriver,, à pied, par la route de Vausselle, un grand monsieur. Par cette fraîche matinée d'avril, il était couvert d'uue am,ple cape à l'espagnole dont un côté sautillait à la tête des herbes, et ce détail frappa les paysans qui n'avaient jamais contemplé des manteaux de cette forme. Un large feutre gris coiffait cet étranger à la marche fière bien propre à intimider des villageois. Le bordier de la métairie du Val-Dolent accourait au-devant de lui, son bonnet à la main, tout humble et pas trop rassuré. Les gens les plus proches l'entendirent s'écrier : « Ah! c'est donc vous, notre monsieur? J'ai reçu la lettre. On vous espérait ! » Puis le fermier, courbé devant M. Pierre qui restait
Lt VAL-DOLENT ^45
droit comme un arbre de futaie, dirigea sa visite à travers la propriété. Ils parcoururent ainsi la foT'ét et la vallée. La rivière et son murmure parurent surprendre M. du Cambout, qui répéta plusieurs fois: « La dolente 1 dolente! Le Val-Dolent '.'Quelle appellation justifiée ! »
A quoi le fermier, qui ne comprenait pas, ^'écria que'le pays était aussi plaisant ici qu'ailleurs!
Arrivé devant la caverne rouge, M. Pierre, surpris, car il n'en avait aucun souvenir, remonta le pan de sa cape jusqu'à la bouche et réfléchit longtemps.
Ensuite, monté sur la colline alin de se rendre compte de la situation de la grotte, il se pencha de telle'sorle sur le précipice que son bordier te saisit vivement au bras. Alors tourné, vers ce paysan, il lui dit doucement :
— Cela vous peinerait donc de me voir fracassé îui fond do ee torrent? Pourtant vous ne me connaissez que depuis quelques instants, mon ami.
Le métayer fut si troublé de la façon dont son maître le regardait et du propos qu'il venait de lui tenir, qu'il ne put que secouer la tèle, faute de pouvoir on sortir aucune idée à son gré. Après lui avoir donné uncî poignée de main afîectucusc dont le bonhomme se sentit tout remué, M. du Cambout reprit le chemin de Vausselle pour se rendre chez M. Véran, ancien ami de sa famille et gérant do leurs propriétés.
Ou('l(iiios semain(*s plus lard, M. Pierre s'en revint (Mi(H)r(^ à pied au Val-Dolent. Son bordier quitta son cniblavuie pour s'avancera sarencontro.il ronuirqua la mine joyeuse ëi impatiente de son propriétaire
qui, à chaque instant, levait les yeux dans la direction de Laissac. Tout à coup il dit :
— Entendez-vous?
Son fermier répondit :
— C'est la rivière !
Du doigt secoué M. du Cambout contredit cette affirmation et marcha vite vers l'avenue des châtaigniers. A la vue d'une calèche qui s'en venait au trottinement de ses chevaux de louage, M. Pierre, si mesuré jusque-là dans ses mouvements, se prit à courir comme un enfant. Il n'arriva pas encore assez tôt pour aider une jeune fille blonde aux yeux noirs, à sauter de la voiture en même temps qu'un épagneul aussi blond qu'elle. Une dame grande et majestueuse, coiffée d'un chapeau recouvert de longs voilesj afin de se garder de la poussière et de Tair, descendit alors le marche-pied en s'appuyant au bras de M. du Cambout. Avec un singulier accent étranger, elle se plaignit aussitôt : « Quel voyage horriblement fatigant! Je suis brisée! Oh! singulier pays ! L'on se croirait au centre d'un désert! Et quels arbres noirs, tristes à pleurer! » ' A ces doléances, la jeune demoiselle protestait :
— Voulez-vous bien ne pas calomnier mon pays paternel que je suis si ravie de connaître enfin? Saint-Igest, le manoir de mon aïeul, se trouve à quelques lieues, n'est-ce pas? Vous m'y conduirez, Pierre? Oh l mais c'est une vraie forêt vierge comme celle de l'Ile de France, ici! Quels rochers beaux à faire peur! Fidèle! Hé! Fidèle! Veux-tu bien? Et elle bondissait à la poursuite du joli chien, à moins que ce ne fût Fidèle qui courût après sa jeune mai-
tresse, ou l'un et l'autre, comme deuK alTolés. IMus tard le bordicr raconta que M. Pierre^ animé et radieux, ne ressemblait plus en rien au M. du Cambout solennel de sa première manière, qui intimidait tant les paysans. 11 entraînait ces dames en sous-bois, le long du torrent et jusqu'à travers les broussailles afin de leur faire apprécier les divers aspects de la vallée. A chaque difficulté où ses voilée s'accrochaient, la grande dame, inhabile en ses petits souliers vernis qui s'achoppaient aux cailloux et aux racines, s'exclamait :
— Quel lieu rebutant ! C'est plus affreux que je ne me l'imaginais. J'en suis glacée. Ah î mon ami, vous avez résolu mon épouvante I Dieu que j'ctouiîe! Prends mon ombrelle, iléléna! Donne-moi mon éventail, Iléléna! Ah! je .ne puis plus me porter! Ouel pays!
Et la gentille jeune fille, qui sautait par-dessus rochefi et ronces avec Fidèle, s'exclamait, de plus m plus contente :
— Oui, c'est effrayant! Tant mieux, petite mère! Ouelle émotion! C'est tout à fait l'inconnu pour nous. Oh! s'il y avait vraiment des loups, quelle chance!
— Nous avons même des sangliers, lui déclara le bord i or.
— Enttnds-tu. petite maman, tu vas <Hre chargée par une bande de marcassins.
— Vous me défendrez, cher ami, gémit la grande (lame. Ah! je suffoque maintenant. Oui, prenez-moi ce manteau! Quelle escalade! La migraine m'anéanlit! Dieu! que cet air montagnard coupe la gorgel Je la sens atteinte. Mon écharpe, s'il te plait'.'
Enfin elle se plaignait sans cesse, mais comme en même temps la jolie demoiselle admirait avec des petits cris émerveillés, M. du Cambout, sans rancune, baisait la main de la grande dame, afin de l'apaiser. Aux regards qu'il jetait à la jeune fille, il était évident que M. Pierre aurait préféré visiter avec elle la futaie et les défilés rocheux ; sa politesse le retenait aux côtés de cette mère délicate qui gémissait de plus en plus fort :
— Pauvre cher ! cette promenade .prend tournure d'exploration! Il y faudrait des bottes et des haches. Ah ! quel martyre!
Or, il arriva, pendant cette excursion, que la demoiselle entraînée par son épagneul disparut dans la chênaie. On ne l'entendait plus.
— Oh! ciel! les loups m'auraient-ils dévoré mon enfant? fit la dame, dont l'accent anglais surprenait le bordier.
M. Pierre prit prétexte de cet incident, qui n'était pas sans l'inquiéter lui-même, pour laisser sa compagne aux soins du paysan et partir à la recherche de cette jeune fille. M. du Cambout la retrouva étendue à l'entrée de la grotte, le menton appuyé au bord de la vasque emplie des eaux d'infiltration. Son chapeau retiré de sa tête, elle s'y désaltérait. Quoiqu'elle eût deviné l'approche de M. Pierre, elle affecta de l'ignorer. Cependant il restait en adoration devant cette jeune fille, allongée dans sa robe de mousseline blanche. A ce moment, la grande dame, guidée par le bordier, arrivait à son tour, très mécontente :
— Ah! follette! que fais-tu dans cet antre glacé?
Lève-toi! Et tu buvais? Tu prendras la mort. Ah! j'ensuis malade! Mon éventail, s'il vous plaît? Non! non 1 mon écharpe ! On grelotte 1
Sa petite bouche au niveau de la fontaine qui la réfléchissait comme une rose de bengale, la jeune demoiselle répondait sans se relever :
— Même si l'on trouvait la mort ici, quel lieu béni pour le repos éternel que cette grotte !
— Tais-toi, tu me feras m'évanouir, protesta sa mère.
M. Pierre, lui-même, pâlit, saisi par les funèbres pensées de cette jolie enfant de dix-sept ans à peine, aux beaux cheveux répandus sur los épaules comme ceux d'une lillette.
Les coudes au bord de la vasque, l'entêtée demoiselle s'obstinait à se contempler dans la source qui lui faisait une face trouble de fantôme. Personne n'avait plus le goût de parler, et le chant de la rivière s'élevait, plus ou moins fort, comme le son d'un cor de chasse, dont le pavillon serait tourné tantôt vers la colline et tantôt vers l'horizon.
— Entendez-vous? dit la jeune fille en se relevant, cette rivière murmure des choses délicieuses.
— Elle vous souhaite la bienvenue, Iléléna, lui dit M. du C.ambout.
— El comment se nommo-t-olle?
— La Dolente I
— Ah! mon Dieu ! je comprends maintenant la signification de son chuchotement. (,)ueregrette-t-elle, cotte [lauvre Dolente?
— Dr tie j)as vous avoir (Mimiuk^ [)Ius tôt, Iléléna, répondit V. du C.ainboul.
50 LES CŒURS GRAVITExXT
Cependant, à partir de cet instant, comme l'observa leur fermier, ils parurent soucieux.
Au sommet de la colline évidée par sa caverne, M. du Cambout fit remarquer à ces dames les vestiges du vieux château féodal de ses ancêtres.
— Situation parfaite pour y édifier un cottage, assurait la jeune fille, lorsque sa mère repartit que les montagnes qui dominaient cet emplacement enfermeraient la maison dans un cirque étroit de lugubres frondaisons.
— Ce ne serait pas pour me déplaire, reprit M*^* Héléna; et M. Pierre sourit, en s'inclinanl, comme si cette appréciation correspondait à ses propres sentiments. Cependant la dame langoureuse ne cessait de retirer ses voiles ou de les remettre. Couverte de son écharpe, elle la rejetait aussitôt d'un air accablé en déclarant qu'elle se garderait bien de donner son avis dans une si étrange lubie, et elle réclama son équipage, car elle se mourait de lassitude. A l'instant du départ, M. du Cambout prit place sur le strapontin en face de ces dames. Les chevaux donnaient leur coup de collier, quand la jeune fîUe s'exclama :
— Et mon épagneul? Fidèle ! Fidèle ! Où te cachestu, Fidèle? Oh! aurais-je perdu mon petit Fidèle? Quel chagrin !
Elle partit en courant à la recherche du chien au mécontentement de sa mère. Derrière elle, M. Pierre, essayant de s'intéresser à la folle bête, joignait ses cris à ceux de M"*" Héléna ::
— Fidèle ! Eho Fidèle ! Ici ! Ici 1
Enfin l'épagneul surgit d'une aveinière et vint
gambader autour des portières. La Victoria partit au galop. Dans la surprise de ce départ, M. du Cambout oublia de remercier son bordier de les avoir accompagnés, et celui-ci me raconta, par la suite, qu'il ne reconnaissait plus ce jour-là son maître qui s'appliquait à paraître un peu écervelé, sans doute pour amuser ces dames.
Quelques semaines plus tard, un architecte
et des arpenteurs, inconnus au pays, vinrent examiner le Val- Dolent, planter leurs piquets, prendre des niveaux, couvrir des carnets de notes. A Laissac, le bruit se répandit qu'on allait construire un nouveau château sur l'emplacement sans vue et malaisé de l'ancien. Singulier goût ! Et les villageois s'interrogeaient sur la personne du futur châtelain ; « Qu'était-ce au juste que ce Monsieur Pierre du Cambout? — Le fils du vrai possesseur, M. Sébastien du (lambout, qui lui donnait en toute propriété le Val-Dolent >\ répondit le bordier à son retour de l'élude de M. Véran.
dette famille avait quitté le Rouergue depuis tant d'années que les plus vieux paroissiens de Laissac ou de Vausselle n'en gardaient aucun souvenir. «Où habitaient-ils? En Provence, â (lagnes sur la Méditerranée. LcMir profession ? Rien de sérieux. Le père et le fils prétendaient étudier les étoiles. Parbleu î Des lunatiques! La seule idée de s'enfermer en pleine jeunesse, au Val-Dolent, lorsqu'on possède du bien en ville, le prouvait assez ! »
Parmi ces bavardages sans bienveillance, les
travaux commencent. L'architecte ne connaît son client que pour l'avoir entretenu quelques heures à
Rodez, et il exécute un plan strictement imposé. Terrassiers, maçons, charpentiers, n*ont même pas aperçu M. du Cambout. Le château qu'ils édifient, en briques et chaînage de pierres blanches, construction inaccoutumée dans un pays de schiste ou de grès, les fait jaser. Un an s'écoule.
Les voisins eux-mêmes se désintéressaient des travaux, quand, un matin de mars, M. Pierre reparaît dans sa cape à l'espagnole remontée jusqu'au nez, car le froid piquait encore. Cet ample vêtement le grandissait et il sembla d'une taille surprenante à ses ouvriers. A pas lents, il examina la maçonnerie sur laquelle les charpentes étaient déjà posées. D'abord un peu roide avec son entrepreneur, il s'anima en lui adressant ses observations et se retira satisfait. Les jours suivants, iî revint suivre les progrès de sa construction. Désormais, incapable de tenir en place, il volait d'un pavillon à l'autre, escaladait les plans inclinés des échafaudages, se risquait aux balcons sans parapets. Sans cesse des idées nouvelles lui venaient. Il fit creuser une cave en pleine montagne et arranger la grotte. Désormais l'on put y accéder facilement et une niche, aménagée dans une paroi de la roche, aurait permis d'y stationner avec agrément. Pauvre M. Pierre ! Savaitil alors?...
A ce point de son récit, l'horticulteur Charlier porta les mains à ses tempes. Lorsqu'il dégagea son visage, il reprit d'une voix plus émue :
— A cette époque seulement, je fus convoqué par M. Pierre au Val-Dolent. J'arrivai le premier au rendez-vous, sur un chantier en pleine activité. Par
la crèle des causses, en direction de Vausselle, M. du Cambout s'en vint à cheval. De loin, il so détachait sur le ciel nuageux, couvert de sa cape rejetée en arrière des épaules et qui flottait au vent comme un burnous de spahis.
Un feutre à plus larges bords que ceux en usage dans ce pays et d'un gris qui semblait blanc au soie-il, le coiiïait. Un peu avant d'arriver, M. Pierre, échauiré par sa course, jeta son manteau sur l'arçon de sa selle, et le buste cambré, ses regards profonds fixés avec autorité sur les miens, il me déconcerta. Jamais il ne m'avait été donné d'approcher un personnage de cette allure. Notre examen quotidien des fleurs pour juger de leur perfection de forme et de nuance, nous donne peut-être, à nous autres jardiniers, quelque droit d'apprécier aussi les ligures, (^t homme, jeune encore et de traits nobles, en imposait aussitôt. Ses yeux, du violetde nos pensées, Lvaient l'éclat étrange des astres. Oui, c'est bien la sensation que j'éprouvais fjuand les regards de M. du Mambout s'appuyaient sur moi. Il était présent, immédiat, et pourtant lointain et parfois comme éperdu. Pardonnez-moi de ne savoir point vous rendre plus exactement leur expression. Le mieux que je puisse dire, c'est que si les belles âmes délivrées nous réaj){)araissaient, elles ne sauraient se présenter sous des apparences plus émouvantes que b^s prunelles de iM.du Canibout, parceniatinde mars.
— Charlier, me dit-il, vous m'aiderez à civiliser un [)eu cette forêt farouche. IMantez-moi des rhododendrons en sous-bois. Autour de la maison, mullipbrz les boulingrins et les troènes j)anachés. Dès le
prochain printemps, je veux que les spirées projettent leurs arcs blancs dans l'allée qui descend vers la rivière. Enfin, sur les bords de la Dolente, acclimatez de votre mieux les plantes aquatiques, arums et pénuphars, car vous ne pouvez y faire fleurir la fleur du lotus, n'est-ce pas ?
Je lui fis remarquer que, pas plus que le lotus, la fleur du nénuphar ne pourrait vivre dans cette eau trop vive. Il en parut au regret et me recommanda d'abondantes plantations de rosiers.
— Oui des roses surtout, encore des roses et des azalées, des géraniums, des boussingaultia, des jasmins!
— Ne me demandez pas l'impossible, monsieur. Vous arrivez de Provence. Songez aux rigueurs de l'hiver dans ce pays.
— C'est juste, Gharlier, nous ne sommes pas en efl^et au soleil de la Méditerranée. Enfin je me confie à vos soins.
Tandis que, descendu de cheval, il examinait le travail accompli par les maçons depuis la veille, j'allai prendre mes notes. Quand je m'en revins pour le saluer avant de regagner V je le trouvai content. Quoique à sa démarche on le devinât d'un caractère ordinairement grave, il exultait d'une joie contenue. En le voyant aller et venir sur ses longues jambes, regardant de haut avec une certaine majesté les menuiseries en exécution, je me dis alors : « Gharlier, souviens-toi que tu regardes une des personnes les plus heureuses de cette terre I »
Une paume remontéejusqu'à ses paupières brûlées par sa vie au soleil, l'horticulteur dit assez bas :
« L'infortuné! »
Et Charlier continua:
— Sur l'instant de mon départ, M. Pierre me recommanda de créer un jardin, le plus vite qu'il me serait possible!
— Eh ! Monsieur, les fleurs obéissent aux saisons, surtout en nos contrées, lui fis-je remarquer, et nous ne pouvons rien contre elles.
A ces mots, il devint presque triste pour me demander si le ciel du Rouergue était souvent étoile. Il savait qu'il n'y avait pas de meilleur météréologiste qu'un jardinier, toujours attentif au firmament pour y deviner le temps.
— Ma foi ! monsieur, répondis-je, c'est selon I Brouillards d'hiver, nuées de printemps et brumes d'automne empêchent souvent d'apercevoir les étoiles.
— Ah ! soupira-t-il seulement, et mon observation parut le peiner. Rentré chez moi, je songeai que, si notre climat devait empêcher les observations astronomi(jues de M. du Cambout qu'on donnait pour un savant, qui l'obligeait à venir habiter le Rouergue?
Le mois suivant, me trouvant dans l'allée des Reposoirs où mes aides plantaient des amaryllis, M. Pierre, — il habitait alors chez M. Véran, à Vaussclle, — vint nous surprendre parmi nos plantes. Quoiqu'il s'imposât de la discrétion, il ne pouvait nous cacher sa joie, comme si un bonheur lui était récemment arrivé.
— (Charlier, me dit-il avec un de .ses beau.x sourires qui vous charmaient, je vais m'absenter et vous ne me reverrez (juc le 15 Juin. Il faut qu«^ vos
56 LES C i:UIlS GRAVITENT
plantations soient terminées pour cette époque. D'autre part, fleurissez-moi le château pour ce jour. Des bouquets à profusion dans toutes les pièces : roses, iris, renoncules, godétias, campanules, pois de senteur, et jusqu'aux fleurs des champs: pâquerettes, boutons d'or et bleuets. Répandez-les avec l'abondance d'un chemin de Fête-Dieu. Que la maison et son bois ne soient qu'un chant et qu'un parfum. Enfin, je vous recommande une floraison particulière pour chaque reposoir. Par exemple : toutes roses blanches, toutes roses debengale. Aux Gémeaux, des lis blancs, rien que de grands lis.
En me quittant M. Pierre me donna l'une de ses profondes poignées de main qui vous faisaient sauter le cœur de reconnaissance, tant on sentait qu'il avait le goût d'aimer et d'être aimé. Mes jardiniers et moi nous avions compris, — quoiqu'il ne l'avouât pas, — qu'il ne rentrerait au Val-Dolent que sa jeune femme au bras. Aussi mes ouvriers se relevèrent-ils^ de leur agenouillement pour suivre M. du Gambout du regard quand il enfourcha son cheval.
C'était un aigre après-midi d'avril. Une brusque giboulée rebroussa la cape que M. Pierre avait revêtue, lorsqu'il remonta sur sa bête qui baissait la tête jusqu'à faire toucher ses naseaux à ses genoux. Le manteau noir battait comme une voile arrachée à sa vergue ; d'un geste de ses bras ramenés en arrière, M. Pierre, droit sous l'averse, en ramenait les pans autour de sa taille, tandis que sa monture piaffait à la rage des grêlons.
Un de mes terrassiers dit alors :
— Mauvais départ !
LE VAL-DOLENT Ot
Kt, sans savoir au juste pourquoi, chagriués, nous Lravaillàmes jusqu'au soir en silence.
Les semaines, chargées d'occupations, fuirent [tour nous avec vitesse. Les aménagements principaux du cîiàteau se terminaient, quand un serviteur •le confiance, envoyé de Provence, vint surveiller lu mise en place du mobilier et des instruments astrulomiques dans la coupole disposée sur lescomblos. II y eut aussi l'entrée d'un volumineux instrument de musique qui donna quelque peine aux emménageurs, car on fut obligé de démonter la porte du vestibule pour son passage. '
A toutes les questions posées sur ses maîtres, Jacques Mallier, petit homme brun qui semblaii toujours mâcher une herbe amère, fermait les paupières en approuvant de la tête comme si toutes nos suppositions se trouvaient justifiées. (îe domestique •lux yeux clignés qui semblaient ne rien voir, dirigeait pourtant toutes choses avec habileté.
Le 15 juin, dès 1 aube, j'étais arrivé avec un char de Heurs coupées. Vers les onze heures, je renvoyai mes gens. Puis, craignant (luoique négligence de leur part, je voulus renouveler mon inspection de pièci* en pièce. Je disposais plus élégamment les roses du chemin de table, (|uand riiarmoiiium, installé ihins la salle à coupole du pavillon, se -mit à t:hanlér. Il me parut que cet air berceur voulait s'unir d'intention ù la chanson do la Dolente qui nous arrivait par les fonôtres ouvertes. J'en restai los mains en l'air, tellement celt(î harmonie s'associait bion au murmure du torrent. El puis la musique se lit tendre, amoureus<\ pleine de soupirs.
J'en avais l'âme remuée quand M. Pierre et M™'' Héléna entrèrent sans bruit dans le boudoir qui touche à la salle à manger. Par la porte aux deux battants ouverts, une glace entre les fenêtres, me les réfléchissait. Ils se tenaient la main comme des enfants à la promenade. Elle était vêtue de blanc. Il était habillé d'un drap gris clair. Elle était blonde comme la paille avec un teint nacré. Il était brun avec des yeux d'un violet sombre. Lentement ils s'avançaient avec la mine de personnes qui ne savent s'ils rêvent ou s'ils sont éveillés. La jeune dame écoutait l'orgue avec ravissement, puis elle releva vers son mari^ plus grand qu'elle, des regards reconnaissants qui voulaient lui dire sans mots et beaucoup plus tendrement : « Quelle entrée de féerie ! »
Je me souviendrai toujours des propos qu'ils échangèrent alors et que j'aurais bien voulu ne pas plus surprendre que leurs gestes, mais leur arrivée m'avait saisi et je crus qu'il y aurait eu quelque chose de grossier à me jeter entre eux à cet instant émouvant de leur entrée au Val-Dolent. Quand la jeune dame posa sur son mari ses regards brillants de reconnaissance, et tandis que la douce musique expirait à l'unisson de la Dolente. M. Pierre dit à la jeune femme de dix-huit ans ces paroles étranges :
— Chère âme, fixez sans cesse sur moi vos beaux yeux et prouvez-moi par leur rayonnement constant que ma science s'est abusée, et que les belles âmes au moins sont stables, quand tout gravite éperdument au ciel parmi les astres. Héléna, que tes yeux n'exilent jamais un seul de leurs regards hors de cette maison.
— Jamais, Pierre, répondit -elle.
Mors il l'appela :
— Phébé !
— Oui, votre satellite.
— Délicieux satellite, ne croyez-vous pas que les amours redoutent le soleil et réclament les douces nuits lunaires ?
-- Je le crois.
Embrassez-moi donc, mon âme !
— Vous embrasser? Ce n'est point encore la nuit annoncée, Pierre.
— Elle viendra, mon amour. Hâtez sa venue en fermant vos paupières.
Malheureux de mon indiscrétion involontaire, que je sentais désormais impardonnable, et au risque d'être surpris, je me jetai dans le couloir de l'office. L'cmbrassement merveilleux de ce couple ravissant parmi les roses et les glaïeuls de leur boudoir, me sauva.
La semaine même de l'arrivée de M. et M™' du (iambout au Val-Dolent, notre congé nous fut brusquement sijjrnilié. Tous ceux qui concouraient à rembellisseuicntdu parc et même aux aîrani^ements indispensables du château, durent cesser leurs travaux. Les menuisiers ne purent pas même terminer la pose des lambris du second étage. Les peintres et leurs pots à couleurs furent renvoyés. Rouleaux de papier et caulonniêres du ta[iissier ne furent pas même utilisés. Le va^et de conliance, Jucipies Mallior, m'avait remercié. Trouvant cette
décision regrettable, puisque semis et plantations, faute de soins, allaient se perdre, et voulant dégager ma responsabilité, je résolus d'en appeler à M. Pierre. Il ne me fut d'ailleurs pas commode de le rencontrer. Il semblait passer ses journées avec M"^ Héléna dans la pièce à coupole. Enfin il traversa la terrasse. A mes réclamations il répondit avec affabilité :
— Plus tard, Gharlier ! Plus tard, vous reviendrez. Maintenant je ne veux plus de mouvement autour de nous.
— Considérez, Monsieur du Gambout, que vos arbustes et vos fleurs vont périr cet été.
Il me répondit si gentiment qu'il n'y avait pas moyen de se fâcher : *
— Je préférerais qu'ils vivent, mais s'ils doivent périr, nous les remplacerons, Gharlier.
Il fallut tout abandonner : sauges en pots, couches, cloches, paillassons, lauriers en baquets, semis sous châssis, une vraie déroute! J'aime assez ma profession pour ne pas y songer encore sans dépit. Dans l'ivresse de leur première semaine de mariage, M. Pierre et sa jeune femûie ne voulaient plus apercevoir un visage étranger autour d'eux. N'étaient-ils pas venus s'enfermer au Val-Dolent comme dans un désert ? Gette idée ne m'était jamais apparue avec tant de force que le jour où ils mirent à la porte tous les collaborateurs de leur propriété. Avant même l'agrément, ils recherchaient le silence et la paix. N'étaient-ils pas cependant de bien jeunes mariés pour goûter une telle solitude ?
« Bientôt je vous rappellerai » m'avait assuré M. Pierre en me remerciant de mes soins. Or, mon renvoi devait durer deux ans. Oui, pendant deux années à partir de leur arrivée au Val-Dolent, pas un artisan et pas davantage une personne de leur monde, ne put se vanter d'avoir pénétré dans leur intimité. Le service de ce petit château était assuré par Jacques, assisté d'une vieille servante provençale dont le patois demeurait incompréhensible à nos Rouergats. Et comme le valet ne parlait pas, c'était une domesticité secrète. Quant aux chevaux de M. Pierre et de M'"' Iléléna, — dans les premiers mois ils sortaient quelquefois à cheval, — leurs bordiers les soignaient. D'ailleurs M. et M""" du Cambout cessèrent bientôt de quitter leur propriété et comme on ne peut apercevoir le château d'aucun côté, car il est protégé par sa situation en contre-bas et sa forêt impénétrable, on peut dire que M, Pierre et M""'' Iléléna y disparurent. Ce fut à ce point que les villageois de Laissac ne pouvaient pas savoir si le monsieur et la dame se trouvaient chez eux ou bien s'en étaient retournés en Provence. Comment et pourquoi, beaux, intelligents et riches, s'enscvelissaiont-ils en ce triste domaine dont le torrent avait un bourdonnement si [)lainlif, que, lorsque j'y besognais parmi mes aides, le soir, je m'en revenais chez moi les oreilles confuses et les yeux égarés. Je le crois, cette Dolente troublait l'esprit.
... Deux années s'écoulèrent avant (|u'on no me ra[»pelâtau château! Osorais-jc cependant vous avouer que, dès le premier automne, je ne pus résister au
désir d'aller examiner à la dérobée mes plantations ? J'aime ma profession, et je souITrais véritablement à la pensée que repiquages et semis s'étaient perdus. Qui sait? M. Pierre avait peut-être chargé les valets de son bordier d'arrosages. Mes rhododendrons en sous-bois me préoccupaient surtout. Nous les avions nourris à grands frais de terre de bruyère- Résistaient-ils à la sécheresse? J'attachais à la réussite de ces arbustes rameux, à belle floraison violette une vraie satisfaction d'amour-propre. Un jour d'octobre, cédant à ma tentation, je me fis conduire en carriole jusqu'à Laissac et je pénétrai à la tombée du soleil dans le Val-Dolent, par son vieux pont sur la rivière. Frênes, hêtres et châtaigniers s'étaient parés de leurs fouillées d'or et d'écarlate, qui valent quelquefois par l'éclat les nuances des plus nobles fleurs. A la vue de ce bois plein de magnificence sous son soleil orange qui donnait à la lumière le ton d'un xérès, je commençais à m'expliquer le goût de ces amoureux. A la vérité, devant leur grand bonheur intime, ils devaient rester indifférents aux petits agréments d'une vie mondaine. Pleins d'esprit et de science, ils pouvaient embellir leurs heures à leur fantaisie, sans le concours d'étrangers. Ainsi réfiéchissais-je quand les pétillements des feuilles sèches, foulées, m'avertirent d'une approche de promeneurs. A l'abri d'un massif de viornes de ma plantation qui n'avaient pas trop pâti de l'été, je songeais que j'allais, malgré moi, me trouver encore le témoin de leur tendresse.
Donc, je m'attendais à surprendre M. et M'^'-du
Cambout, descendant enlacés vers la rivière. A mon élonnement, au lieu du gracieux tableau imaginé, je vis s'avancer une sorte de long fantôme. Dieu ! que M. Pierre me parut défait, quoiqu'il gardât encore de la hauteur dans son expression. Il portait, reployée sur le coude, la cape dont la doublure de velours cramoisi pendait jusqu'aux herbes folles de l'allée sans entretien. De temps à autre il la soulevait sur son bras, comme si son poids l'eût accablé. Tout à coup il précipita ses pas. Tourné dans la direction de la cascade, anxieusement, il appela :
— lléléna!
Seul le grondement de l'eau lui répondit. Après avoir attendu quelques instants, découragé, il commença de remonter vers la terrasse du château. La branche d'un noisetier débordait l'allée ; dans sa préoccupation, il s'y heurta ; ensuite il appuya le front contre cet arbre, d'un air désolé. Quelques instants plus tard, il disparut dans un sentier couvert de feuilles mortes, toutes rouges au couchant, et dans lesquelles il enfonçait jusqu'à la cheville en respirant avec une force dont les soupirs m'arrivaient.
Le cœur me battait fort, car je venais une fois de j)lus, de surprendre un secret (ju'il m'aurait mieux valu ignorer.
(Juehjues minutes plus tard, tandis que je constatais le dépérisseinciit de mes troènes |)anach(''s. j'entendis encore appeler d(^ la terrasse ; - lléléna ! Phébé !
Comme une réponse, le bois, au moment du
coucher du soleil, frémit, et des milliers de feuilles mortes, en averse jaune et rouge, allèrent rejoindre les autres feuilles mortes.
Rentré chez moi, je regrettai cette visite, d'abord parce que mon effort au Val-Dolent avait été presque vain ; ensuite parce que je commençais d'ajouter foi aux bavardages des gens du pays, lorsqu'ils racontaient que la solitude de M. et M"^*^ du Cambout cachait une histoire pénible. Jeunes, aimables et charmants, M. Pierre et M""- Héléna m'avaient autrefois paru en adoration l'un de l'autre. Que croire maintenant?
Des mois suivirent, pendant lesquels il ne me fut guère parlé d'eux. Le voiturier de Laissac prétendait avoir conduit au Val-Dolent un artiste fameux, chargé de modeler la statue de M^^^ Héléna.
L'été suivant, à ma surprise, je reçus par dépèche signée Jacques Mallier, l'ordre d'apporter moi-même au château, le surlendemain, toute les fleurs coupées, bouquets et gerbes qu'il me serait possible de fournir. A peine eus-je le temps d'exécuter cette commande imprévue. Evidemment M. Pierre voulait fêter quelque anniversaire. Peut-être M. et M°"' du Cambout inauguraient-ils ainsi leur changement de vie, et le château, jusqu'ici défendu comme l'entrée du Paradis terrestre, allait-il s'animer? Une grande carriole, louée pour cette expédition, fut chargée de mes plus jolies fleurs de saison : roses, dahlias, anémones et cannas, enfin tout ce que je pus recueillir. Trente kilomètres de dures routes en montagne, comme vous le savez, séparent V... du Val-Dolent sans aucune communication par voie
ferrée avec ce côté du département. D'après mes prévisions, je devais atteindre le château vers les oeuf heures de la matinée. Même s'il était offert un déjeuner d'apparat, il nous resterait, à mon aide et à moi, le temps de disposer chemin de table, corbeilles et vases.
Par malheur, notre bidet, éreinté par son service (luotidien, se couronna dans la côte de Vausselle. Je crus que nous ne pourrions pas repartir. Enfin, au pas, en menant cette pauvre bête par la bride, nous fûmes en vue du Val-Dolent comme onze heures sonnaient. Son silence nous surprit. Jamais le château ne m'avait semblé aussi solitaire. Arrêtant mon char-à-bancs sur la façade orientée vers la futaie, je m'avance jusqu'au pavillon où je sais trouver la porte de service. Klle est close. Je secoue la cloche extérieure ; alors, comme si j'avais donné un si^'nal attendu, au fond de la vallée s'élève une musique d'instruments à cordes, délicieuse et triste à donner des larmes aux cœurs les plus insensibles. Mon aide et moi, nous écoutions, stupéfaits. Pas une fenêtre du château n'était ouverte et, seuls, les rocs rouges de la falaise et les arbres semblaient les auditeurs de ce coni^ert. Par leurs troiuulos, les violons invisibles imitaient losjdaintes de la Dob^nte. Quel étrange accueil ! Enfin, vêtu (le noir et la face blême, Jacques me dit sècheiiK'fil ;
Nous arrivez bien lard, \j)portez vite vos Heurs.
Nous les descrndit»ns de la carrioU», au son toujours plus kuii^oureux de la inusicjuc. ce qui nous
enlevait tout courage, quand, au clocher de Laissac le glas tinta, et des chants funèbres retentirent. Par l'avenue des châtaigniers un cortège s'approchait du château. Dix jeunes filles vêtues de blanc portaient au ras du sol une châsse qui roulait comme une barque à chacune de leurs enjambées. Ensuite s'en venaient les communiantes de l'année, en mousseline, couronnées de pâquerettes. Elles étaient suivies des petits enfants de la paroisse, tenant entre leurs mains levées des cages d'osier où sautillaient et pépiaient pinsons, bouvreuils, chardonnerets, roitelets, fauvettes et rouges-gorges. Un doux soleil éclairait la forêt bleue et les roches cramoisies.
Ce cortège harmonieux, dans ce beau décor sans tristesse, appelait mon admiration, lorsque j'eus le cœur étreint en apercevant M. Pierre. Le visage gris comme la pierre de nos causses et les yeux presque clos, il avançait, droit et roide, en donnant le bras à une dame affaissée sous les voiles où elle disparaissait.
Derrière eux suivaient un vieillard majestueux aux sourcils froncés et une jeune dame d'une haute stature et très brune, qui considérait M. Pierre d'un air apitoyé. Etaient-ce là ses seuls parents ?
Quand le convoi commença la descente de l'allée escarpée qui conduit à la grotte, les violons cachés dans la chênaie jouèrent un air tellement émouvant que les jeunes filles en blanc du cortège fondirent en larmes. J'en étais moi-même bouleversé lorsque Jacques me tira de ma préoccupation en me soufflant à l'oreille :
— Vos fleurs, Charlier î
Mon aide et moi, nous nous chargeâmes de leurs bouquets et de leurs gerbes. Devant nous les longues jambes de M. Pierre avaient parfois des mouvements saccadés à faire croire qu'il allait s'écrouler. A l'entrée de la grotte, quand le prêtre psalmodia devant la bière posée près de la vasque de la fontaine :
Pie Jesu Domine, Dona eis requiem !
Cette pensée me vint tout à coup : « Ah î Dieu î n'aurait-elle pas connu la paix en cette vie, cette jeune dame gracieuse, réfugiée avec ce mari savant et superbe dans cet ermitage? » Et quoique je ne la connusse guère, j'en pleurai. Ensuite, lorsque ce corps adorable fut poussé au fond de l'affreuse caverne, on entendit l'harmonium du château qui, à distance, ne faisait guère plus de bruit que le murmure de la Dolente. A cet instant, devant la foule blanche des jeunes filles rassemblées, les fossoyeurs redressèrent l'énorme dalle du sépulcre qui, Iors(ju'ellc frappa la paroi de la grotte, sonna comme le tonnerre. Horrible fracas ! Nous eûmes alors terriblement conscience que la jolie dame blonde de vingt ans, que la charmante créature qui sautait comme son épagneul Fidèle, avait trouvé sa prison éternelle. Celte pensée me peinait (juand les petits garçons, déposant leurs cages d'oiseaux sur la pierre même du tombeau, rendireni la liberté aux bouvreuils, mésanges, fauvettes, roitelets, pinsiuis, cliardonnerots, rouges-gorges, bergeronnettes. Par
toute la grotte leurs petites ailes bleues, grises, vertes, violettes, cherchaient le ciel pour y conduire Tâme délivrée d'Héléna. Et je sus qu'il fallait voir dans cette envolée des oiselets une coutume du lointain pays d'origine de la jeune dame.
Ensuite, jeunes filles blanches, paysannes noires et enfants s'étant retirés à la suite du clergé, je répandis mes fleurs par toute la caverne. Les pUis suaves furent dressées contre la dalle affreuse. Des anémones de la nuance des crépuscules furent même jetées sur l'eau de la vasque, où elles tournaient lentement chaque fois qu'une grosse goutte tombait sur elles du haut de la voûte. Je considérai tour à tour mes bouquets et la tombe et je fus pénétré du sentiment de l'inutilité de mon effort. Pourquoi créer de jolies choses si fugitives? Avant la fm de la semaine, mes roses répugneraient. Et tandis que l'orgue du château continuait à jouer des airs qui vous faisaient monter le cœur au ciel, par désespoir de cette terre, je pensais : « Il est des vérités si désolantes qu'il ne faut pas s'y arrêter pour rester un créateur de fleurs. Et qui donc, pourtant, se refuserait à faire fleurir les roses? »
Laissant courbés devant le tombeau, M, Pierre, la dame âgée, le vieillard qui devait être son père et la grande jeune dame, je remontai vers le château. Je voulais m'en retourner, mais mon cheval épuisé retarda mon départ. A la tombée du jour, les oiseaux de la forêt eurent leur explosion de cris habituelle. Dans ces bois où vivent des milliers de merles et de passereaux, chaque soir,
quand la lumière s'efface du ciel, ils poussent cette grande clameur, car la clarté leur semble bien douce et l'ombre trop favorable aux hiboux les épouvante. Le Val-Dolent retentissait encore à leur ramage, lorsque Jacques, atterré, vint me trouver sur la terrasse où j'étais assis :
— Voulez-vous aller chercher le médecin de Vausselle avec votre voiture, me demanda-t-il? M. Pierre vient de perdre connaissance.
— Oh î mon Dieu !
— Il est tombé quand les oiseaux ont crié, par peur de la nuit.
Mon cheval aussitôt attelé, je courus prévenir le docteur de Vausselle, puis je continuai moi-môme ma route sur V...
Le surlendemain, des paysans de Laissac m'apprilent qu'ils avaient salué en gare de Vausselle, madame de la Tour, iM. du (lambout et la grande jeune dame. Je conclus de leur départ que M. Pierre était remis de sa faiblesse.
Est-il maintenant utile de répéter les commérages du pays à la suite de cette cérémonie funèbre d'une forme inusitée? Les malveillants déclarèrent que. malgré l'apparat du convoi, M. du (^ambout n*avait guère aimé sa femme. Quelques personnes protestaient au contraire qu'il l'avait adorée, sans ôtre payé de retour. Ma visite à la dérobée, à l'automne précédent, me portait à leur donner un peu raison. Cependant p(^ut-on juger sur d'aussi faibles indices? Laissez-moi d'ailleurs vous conter des faits plus intéressants que ces raconlages, car j'en fus le témoin et même un peu l'acteur.
Sa tête accotée au tronc du mûrier contre lequel s'appuyait le dossier de son siège rustique, l'horticulteur ouvrit de gros yeux qui regardaient au loin dans le passé. II reprit :
— Tout l'hiver s'était écoulé dans le silence le plus absolu au Val-Dolent. Fallait-il croire M. Pierre confiné dans une retraite définitive? Un jour de marché, Cransac, son bordier, venu à V..., avait pourtant chuchoté, sans vouloir s'expliquer, qu'à son idée il y aurait bientôt du changement. Qu'entendait-il par ces paroles?
Sa désolation allait-elle conduire M. du Cambout au tombeau, ou bien au contraire?... Vers la mimars, un mot de la main même de M. Pierre, me pria d'apporter au Val-Dolent cent rhizomes de roseaux d'une espèce bien fournie de feuilles à beaux panicules violets. M'étant procuré ce qu'il me réclamait, j'arrive au château que je croyais trouver désert et désolé. Dans l'avenue des châtaigniers, près de la ferme, des maçons nombreux commençaient les fondations d'un mur d'enceinte d'un énorme développement. Plus loin, sur la terrasse, quelques peintres préparaient leurs couleurs pour continuer les décorations inachevées. Dans les combles, on rabotait du bois. Le grincement des limes à fer et le choc des marteaux à river se mêlait au chant du torrent. Devant des tâcherons en corps de toile, M. Pierre, plus grand que ces paysans montagnards de toute la tête, indiquait le tracé d'un nouveau chemin en corniche. Par
cette froide journée d'avant-printemps, il était encore couvert de sa cape dont Jes pans ramenés et croisés de chaque côté de ses longues jambes, le faisaient ressembler à un grand oiseau noir, aux ailes serrées. Au milieu de cette vingtaine dliommes à la besogne, sa belle figure restait impassible. Cependant une mauvaise pensée me vint à l'esprit, et j'en soupirais, quand M. du <lambout me fit signe de descendre par Tallée qui menait à la grotte tumulaire. Sans trop comprendre son intention, j'atteignis le premier au tombeau devant lequel je me découvris, plein de pitié au souvenir de la gracieuse dame de vingt ans, prisonnière à l'ombre glacée de sa caverne, par ce printemps nouveau (|u'annon<;aient les narcisses et les primevères. En me rejoignant, M. Pierre s'aperçut de mon émotion, car il me considérait d'une façon reconnaissante qui m'attacha désormais de tonte mon àme à son service. La douleur avait creusé son visage comme ces avenues que les grandes pluies ravinent. Les pommettes osseuses et le menton de M. Pierre semblaient de vraies pierres blanches.
— Cîharlier, domanda-t-il, vous placerez vos roseau.x à rexléricur de cette grotte de façon à ce qu'ils forment jdus tard une enceinte fouillée.
— 11 m'est certainement possible de vous satisfaire, Monsieur Pierre, car les suinlenunls de la fontaine leur seront favorables; mais ne serait-il pas préférable de planter des cyprès ou des ifs, <irbres plus décoratifs.
Il secoua le front, avant de reprendra tout bas :
— n f;nii (jue ce soient des roseaux.
Je crus comprendre alors qu'il obéissait à un vœu secret, lorsqu'il reprit :
— Vous tenterez de m'acclimater des myrtes parmi les rocs de cette colline.
— Des myrtes, Monsieur Pierre?
— Oui, des myrthes à petites baies aromatiques, Gharlier. Croyez-le, il y a quelque mille ans, ils ornaient déjà l'entourage des sépulcres.
Tandis qu'il me donnait cette explication devant la grotte rouge, sa voix restait calme, mais ses yeux violets posaient parfois des regards sur moi qui me glaçaient le cœur.
Obéissant à ses intentions, mes rhizomes de roseaux mis en place, je repiquai des touffes de myrtes et j'allais prendre congé de M. du Gambout.
— Je ne veux pas que vous me quittiez, se récria-t-il. Vous allez reprendre les travaux d'embellissement du parc au point où vous les aviez abandonnés. Si vous réussissez à faire vivre des arbustes exotiques au Val-Dolent, je vous en serai particulièrement reconnaissant.
Pour satisfaire à ce désir, je lui réclamai la construction d'une serre et d'une orangerie. 11 me pria d'en diriger les travaux à mon gré. D'autres ouvriers, zingueurs, plombiers et vitriers, furent appelés vers le milieu de Tété. Le Val-Dolent prit un aspect animé qu'il n'avait jamais connu du vivant de M"*^ Héléna.
Quelquefois, tandis que je créais des parterres multicolores pleins de gaîté, je me demandais quelle signification ils pouvaient avoir maintenant pour ce veuf? Lui, passait silencieusement devant les cor-
bcilles et les massifs sans nous adresser d'autres éloges fju'une approbation de la tète. Ah! je me trompe pourtant. Une fois que je faisais mettre en terre par mes jardiniers des polygonums de chaque côté du perron d'entrée, il me demanda ce que je plantais. Je le lui expliquai en faisant remarquer que leur floraison blanche, très durable, persisterait jusqu'aux gelées.
— Charlier, remplacez-les par de^ rosiers anémones.
— Y songez- vous, Monsieur Pierre? Dans cette espèce de roses, le jour même a déjà fané ce qui n'était qu'en bouton à l'aurore.
Mains jointes sur la poilrine, il me dit lentement :
— Savez-vous pourquoi nous aimons les fleurs ?
— Ehî Monsieur du (lambout, pour leur parfum, leur couleur, leur forme et leur durée.
— Non, Charlier, on les aime surtout parce que leur beauté, née du matin, meurt avec le soir.
Lorsqu'il eut ainsi parlé, il regarda par-dessus ma tète pendant un long moment. A cet instant-là, son visage eut quelque chose de tellement extraordinaire que mes aides en furent saisis au point d'arrêter leur travail.
Ne venait-il pas de faire allusion à sa jeune femme de vingt ans? Mais alors, comment explicjuer sa rage d'enjolivements du Val-Dolent? Malheureux, j'aurais voulu vivre moi-même comme un loup ; tout au contraire, M. Pierre, indiiïérent au charme de sa propriété du vivant de M'"'' Héléna, n'avait jtlus maintenant de re[>os. Chaque seniaino, quelque nouvelle invention lui venait, i.e plus inattendu de
ces travaux, c'était la construction d'un raur d'enceinte de quinze cents mètres, sans autres entrées qu'un portail au débouché de l'avenue de châtaigniers, et un portillon vers la rivière. Imaginezvous la dépense d'une pareille maçonnerie et son inutilité dans cette campagne retirée, sans population. Il ne passait point quelques douzaines de paysans par an à travers le bois. Pourquoi enclore une futaie que ses ronceraies défendaient suffisamment? On pouvait croire que M. du Gambout redoutait tout particulièrement l'approche de la grotte funéraire. Il en interdisait formellement l'entrée. Lui seul se réservait d'apporter au tombeau les gerbes de fleurs préparées par moi. Plusieurs fois, des fumées aromatiques s'élevèrent jusqu'à la terrasse pendant que j'y étais occupé et, à leur odeur, je crus reconnaître des myrtes. Je me souvenais assez de mes études de collégien pour m'imaginer des feux à la manière antique, en mémoire de la défunte. Peut-être rêvais-je?
Ainsi que vous le pensez bien, l'entretien de tous ces maçons, terrassiers ou jardiniers coûtait beaucoup d'argent à M. du Gambout. Ghaque fin de mois, M. Véran venait régler des questions d'intérêt. Plusieurs fois, il nous parut, à la mine de ce notaire, qu'il était préoccupé. Un jour, je les surpris au sortir d'une longue entrevue. M. du Gambout paraissait lugubre et son ami profondément affligé. Quel avait donc été l'objet de leur discussion? Depuis longtemps, il ne m'avait pas été donné de pénétrer dans la grotte, lorsque je reçus l'ordre d'aménager une partie de la caverne où
M. Pierre avait remarqué de ces phosphorescences qu'on observe quelquefois à l'intérieur des puits. Autour de ces lueurs orangées, d'un effet ravissant à l'ombre de la grotte, je m'efforçai de faire prospérer certaines fougères naines comme les cheveux de Vénus, qui vivent dans les fentes humides des lieux obscurs. Quand les pétioles luisants de cette petite plante commencèrent à tapisser les parois de cette cavité disposée en siège, à quelques mètres (lu sépulcre, M. IMerre me pria désormais de ne plus entrer dans la grotte. Le soir où je la quittai pour la dernière fois, je remarquai des cendres à peu de distance de la pierre sépulcrale, et celle cendre odorait encore.
A partir de ce moment, — nous touchions à la lin de Tété, — M. Pierre disparut chaque aprèsmidi. Je ne doutai pas qu'il ne vînt s'asseoir dans la niche aux capillaires, en face du tombeau.
Malgré les améliorations apportées au Val-Dolent dont nous avions fait. 'j:vîice à ses douze reposoirs ornés chacun d'une lleur particulière, en l'honneur de sa constellation sculptée au tympan, ses allées tleuries aux haies taillées, ses boulingrins et ses parterres, un domaine digne de plaire aux jeunes femmes les plus délicates, M. du Oambout se montrait de plus en plus distant avec nous. Peu à peu. il se tint davantage à l'intérieur du château. Quand il en sortait, le front baissé, il demeurait indilTérent 'ux travaux qui se poursuivaient autour de lui et dont les bruits arrivaient à ses oreilles, lise laissait tomber sur un banc de maçonnerie de la terrasse, au-dessus de la caverne, l'idèle, (^e nn^iuo chiou
qui gambadait si bien à la première visite de M"^*' Héléna encore jeune fille, se rapprochait alors de lui. L'épagneul vieilli se traînait, le museau bas, les pattes ployées comme un vieillard et peut-être aussi comme une personne dans l'affliction. Pourquoi les bêtes n'auraient-elles pas de mémoire? Ses yeux jaunes comme les fleurs du souci, levés vers M. Pierre, Fidèle s'arrangeait de façon à mettre sa tête sous la main de son maître, puis il l'agitait avec un gémissement. A cette plainte, M. da Cambout caressait l'épagneul; il remontait ensuite sa cape, afin de dissimuler sa figure et ne bougeait plus. Le vieux Fidèle continuait à gémir. Dans ces moments-là, mes ouvriers aussi bien que moi, nous évitions l'approche de M. du Cambout dont l'attitude nous désespérait.
Et les mois succédèrent aux mois. Sans cesse, des projets nouveaux, peut-être médités dans la grotte aux capillaires, nous étaient soumis. Tout se contredisait des intentions et des actes de M. du Cambout, d'ailleurs assez malheureux pour avoir le droit de déraisonner!
De temps à autre, l'organiste de la cathédrale de Rodez, un vieillard aveugle à longs cheveux bouclés, que M. Pierre conduisait respectueusement par la main à sa descente de la voiture, venait jouer de l'harmonium dans la salle astronomique. Des airs de plain-chant montaient par la coupole ouverte vers le ciel et redescendaient sur nous en arrêtant nos paroles. Ces jours de musique, M. Pierre disparaissait dans le bois. Une fois qu'il me fallait absolument lai demander son avis pour le dessin d'un
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massif à plantes pittoresques, je le surpris appuyé contre un arbre, les yeux fermés. Dieu! quelle pâleur était la sienne ! S'il y avait quelque possibilité de mourir quelques instants pour ressusciter ensuite, j'aurais juré qu'il n'était plus sur cette terre.
Ce que je vous raconte de M. du Gambout serait incomplet, si Je ne vous disais que lui, toujours silencieux, entretenait volontiers les petits enfants et les choyait. Enfin, quand par hasard une jeune fille traversait le Val-Dolent, M. Pierre avait une telle façon douce et triste de la saluer, qu'aucune femme n'éprouvait impunément la sympathie de ce bel homme admirable en sa fidélité. Les jeunes filles qui avaient assisté aux obsèques de M""' Iléléna gardaient un souvenir profond de cette cérémonie et M. Pierre les faisait rêver.
Une fois encore, M. du Gambout devait convoquer ces villageoises. Un 15 juin, jour pour jour, quatre ans après l'entrée de la jeune mariée au Val-Dolent, et deux ans après ses funérailles, les jeunes filles de Laissac et de Vausselle, toujours habillées de blanc, arrivèrent de compagnie au château. A chacune d'elles je remis une couronne de Heurs. Il n'y avait pas deux couronnes des mêmes nuances. Les roses amaranlhe ou les cinéraires orangés, les iris Krèbe d'un violet purpurin où les lis d'argent voisinaient avec les fleurs (|U(î j'avais demandées en Provence, grenadiers ou lauriers-roses, scilles azurés, glaïeuls de chair ou bignones de pourpre. Ces jeunes lillos, leurs couronnes au poignet, entouraient une charj)enle recouverte de bâches et construite sur la
terrasse, à la vue de la forêt violette au soleil. Chargée d'eaux vives, la Dolente bouillonnait ce jour-là entre ses porphyres. Cette foule s'attendait à découvrir une croix en souvenir de la disparue. Jugez de son étonnement quand Jacques, aidé des marbriers venus édifier ce monument, dévoila une statue. Quels cris d'admiration, puis de pitié, quand on revit M"^*^ Héléna si jeune, — avait-elle dix-neuf ans quand le sculpteur la représenta? — et belle à charmer les plus insensibles. Les villageoises regardaient beaucoup le chapeau bergère, semblable à leurs « pailloles » qui pendait sur ses brides au dos de M"^* Héléna. Au même moment, des violons dissimulés dans la hêtraie firent entendre des chants à vous arracher le cœur. Chaque fille eut alors l'idée de déposer sa couronne au pied de la statue dont les yeux de marbre, vides et fixes, hélas î semblaient considérer la Dolente entre ses berges rouges. Le triste spectacle, quoiqu'il fût beau à sa manière ! Les couronnes entassées montaient à la hauteur du piédestal et les petits pieds de Ape Héléna reposaient sur les collerettes bleues des campanules, les épis écarlate brodés d'or des cannas, les glaïeuls abricot ou les étoiles orangées des gaillardes.
A ce moment, Jacques Mallier pria les jeunes filles de se prendre la main et comme l'orchestre invisible de la forêt jouait le ballet des Indes galantes de Rameau, en souvenir de la jeune dame née aux Iles de France, comme je l'appris ensuite, les villageoises commencèrent à tourner. Rien n'était à la fois plus lugubre et plus délicieux que la
ronde de ces fraîches campagnardes autour de la statue éblouissante au soleil. M. du Cambout apparut au balcon de l'étage. Il regardait sans émotion ce spectacle. Peut-être la pose et l'expression ficre qui lui étaient naturelles nous trompaient-elles sur ses véritables sentiments. Soudain, il se retira à l'intérieur du château ; puis nous le vîmes approcher des jeunes filles auxquelles il fit signe de continuer la danse, quoiqu'elles ne s'en souciassent plus, car elles soutiraient de se [)rôter à cette singulière cérémonie. Parmi les paysannes qui formaient la chaîne autour de la statue, M. du (Cambout ne quittait plus du regard une jolie bergère de Peyrargue. Comment une enfant, née de rudes paysans, peut-elle avoir la finesse d'une personne de l'élite ? Quand je sème une graine de souci, je récolte un souci. Chez les hommes, n'en serait-il pas de même? et la plus belle rose s'épanouirait-elle sur une tige sans race? M. Pierre plaça tout à coup cette bergère sous la statue. Puis il compara la vivante à l'œuvre de l'art. Par quel prodige cette villageoise pouvait-elle avoir le visage radieux de M""'" lléléna, son nez busqué, sa petite bouche arquée et jusqu'à son expression pleine d'ardeur ? En se voyant passionnéniont examini^e par M. du Cambout, la pauvre enfant devint blanche comme le marbre, et, en cet état, elle rappelait la statue au point (ju'elle semblait avoir été le vrai modèle du statuaire. Les musiciens de la hètraie jouaient à cet instant une sorte de berceuse monotone, presipic sans air. Hras croisés, M. Pierre ne cessait d'observer tour à tour la bergère et
M'"e Héiéna. Toute la misère du monde ravageait son visage et je ne puis me rappeler son expression trouble et violente sans en être moi-même remué. Brusquement, il chassa la bergère qui se sauva épouvantée. Et comme à un signal, ses compagnes s'échappèrent.
.,. Cette inauguration surprit les paysans de la paroisse, au point qu'à partir de ce jour, lorsqu'ils apercevaient M. du Cambout, ils se détournaient de lui.
Quelques mois plus tard une caisse volumineuse fut portée au Val-Dolent. Par l'indiscrétion d'un charretier de Laissac, je sus qu'elle contenait un buste en cire d'Héléna, imitée de telle sorte qu'elle devait être à la vie ce que nos fleurs artificielles sont aux fleurs végétales ; les yeux s'y trompent, mais, sans parfum, elles ne savent pas se faner, ce qui est la vertu des fragiles corolles. Quand on m'apprit cet arrivage singulier, les paroles de M. Pierre me revinrent à la mémoire : w Pourquoi aime-t-on les fleurs, Charlier? » et je pensais que ce pauvre monsieur, dans son chagrin, se déjugeait.
« Oh î fleurs î pourquoi n'êtes-vous pas éternelles, devait-il songer? »
Ce buste de cire fut placé dans sa chambre. La contemplation n'en devait pas être d'un grand soulagement à sa misère, car, lorsqu'il traversait le parc, et que, du lieu de mon travail, je pouvais l'apercevoir, sa figure tendue était celle d'un martyr. D'ailleurs, il nous évitait de plus en plus. Obligé de donner un ordre, il s'interrompait au milieu d'une phrase,
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le front levé, aspiré par quelque chose qui nous restait invisible. Parfois il nous quittait pe-ndant une explication. Rien ne l'intéressait et pourtant il nous laissait poursuivre l'amélioration du Val-Dolent. Quelquefois, pour nous rassurer, son serviteur Jacques nous expliquait que l'état d'indiiïérence de son maître était provoqué par la fatigue de ses travaux astronomiques. Après des nuits passées dans l'observation des étoiles, sa ligure portait naturellement les traces de ces veilles pénibles.
Nous écoutions ce bon serviteur. Ooyait-il nous convaincre? Si quelque astre retenait au ciel l'attention de M. Pierre, ce ne pouvait être que l'étoile de M"*^ Iléléna. Loin de blâmer M. duCambout, nous le plaignions donc, lorsque nous doutâmes de sa sincérité. Des cultivateurs du Martial, le hameau le plus proche du N'al-Doleut, nous assurèrent qu'une aube, alors que les coustellations luisaient encore au ciel, ils avaient trouvé M. du Cambout à cheval sur la colline du Peyrarguo. Immobile, il regardait une jeune fille qui paissait ses moutons dans les prairies delà rivière. C'était Marguerite la bergère, celle qui ressemblait à la statue.
Plusieurs fois encore ces paysans devaient rencontrer, avant le lever du soleil, M. Pierre en extase devant cette petite voisine. Ouand nous le croyions presque mort de regret, comment pouvait-il prêter attention à cette pastouresse sous le prétexte qu'elle possédait (iuel(iuos-uns des traits de M'"" Iléléna?
Devant sa sombre min«^ nous n'osions plus Taborder. ConslrucLions, terrassemenls ou plantations se conlinuaicnl à notre idée, telloment il nous
en coûtait d'aller le retirer à son obsession. D'ailleurs il sortait peu et faisait venir souvent l'organiste aveugle dont la musique donnait le goût de l'éternité au plus étourdi de nos apprentis. Tandis que l'harmonium chantait, M. Pierre de son balcon dominait la statue et la vallée de la Dolente. Son menton appuyé sur ses doigts reployés, les cheveux rebroussés par le vent, sa méditation durait aussi longtemps que l'organiste faisait gémir son instrument. Parfois les premières étoiles luisaient déjà et M. du Cambout demeurait encore penché sur M'^'^ Héléna dont le marbre, comme la fleur de l'hyacinthe, se violetait au crépuscule. Enfin l'harmonium se taisait et M. Pierre rentrait dans sa chambre comme un homme harassé... Cependant le facteur rural de Laissac, excusez-moi de vous rapporter ces bavardages, mais ne faut-il pas vous apprendre tous les faits à ma connaissance pour éclaircir une histoire qui reste encore bien embrumée, — ce facteur racontait que, depuis quelques mois, il apportait quelquefois des enveloppes parfumées au timbre des Alpes-Maritimes et scellées d'un cachet de cire à Tinitiale : G. La mère de M"^* Héléna les écrivaitelle? Non ! concluait le facteur, car cette dame s'appelle Sarah de la Tour.
Souvent Jacques allait lui-même porter à la poste de Vausselle les réponses de son maître. Le lendemain de la réception des lettres de Provence, M. Pierre, moins farouche qu'à son ordinaire, passait quelquefois à proximité de nos plates-bandes. S'il m'adressait par hasard la parole, son accent me bouleversait :
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— Merci pour vos intentions, mon pauvre Charlicr! Que d'idées charmantes I Merci! merci!
Rt il me laissait deviner qu'il avait compris mon dr^sir d'atténuer sa peine parla beauté de mes fleurs. I fêlas ! en vain étais-je arrivé à transformer le Valholent en un paradis ! Ses parterres y reflétaient toutes les couleurs de Tarc-en-ciei, tandis que des bordures de canches aux fins épillets et de lagures aux beaux épis argentés, bruissaient avec un froufrou de robes de soie.
« Si M""" Iléléna avait connu sa propriété en cet état, pensais-je, elle aurait pris tellement de goût à ce ( adre ravissant, qu'elle vivrait. Ah ! pourquoi nepuisje la ressusciter comme je fais germer d'une graine. on apparence morte, une nouvelle fleur vivante? » La s^'maine suivante, M. du Cambout passa plusieurs fois à cheval devant la fernie <le Peyrargue habitée par la jolie Marguerite. De loin il la reparlait lever sa houlette sur ses agneaux. Il rentrait au galop dans sa propriété avec des yeux dilatés.
« Ce grand monsieur me fait peur, » disait la bergère à ses amies, ,1e croirais [)tutùt que cette Jeune paysanne se sentait faible en présence de cet homme resté si beau dans son m;ilheur.
Brusquement, M. du Cambout nous congédia. Il me lit pré'venir par Jacques d'avoir à cesser toutes mes [)lanlations.
— Ooyez-bieri, me dit ce serviteur, (juc je ne vous fais cette commission qu'à conlre-cœur.
Rntendait-il signifier par là (\uo l'humeur de plus 'M plus lugubre de son maître l'affligeait? Lorsque je vins charger mon outillage, pour aband(»nuer une
fois encore cette propriété que j'avais civilisée, M. du Cambout descendait l'allée des Reposoirs que nous appelions : les petits temples. Le vieil épagneul Fidèle l'accompagnait pas à pas. Quand son maître s'arrêtait, écoutant je ne sais quoi qui ne pouvait être que la plainte de la Dolente, Fidèle tendait la tête dans la même direction. Ils repartaient ensuite à l'aventure, comme deux âmes en peine. Ce jour-là, M. Pierre ^t le chien, après s'être arrêtés devant les reposoirs dédiés aux constellations, remontèrent à la grotte.
Il me fallut quitter le Val-Dolent sans adresser mes adieux à M. Pierre.
Depuis ce temps, combien de fois ai-je réfléchi aux stations de M. du Cambout dans cette caverne où la plainte perpétuelle de la Dolente donnait des idées funestes ! Quel cœur eût résisté aux affreux chuchotements de cette maudite rivière ?
Quelques mois passèrent encore. Lorsque Cransac, le bordier, s'en venait à V... pour son marché, je l'interrogeais. Avec la discrétion de nos paysans, il me répondait, les épaules soulevées : « C'est toujours de môme pour notre pauvre monsieur! »
Si je voulais le pousser aux confidences, il se dérobait à mes questions en m'affirmant qu'il apercevait de moins en moins son propriétaire confiné dans sa maison. A ma dernière rencontre, cet homme, ennuyé de mes questions, me répartit :
— Rien à vous apprendre ! D'ailleurs, pourquoi voudriez-vous que cela changeât?
En effet, il n'y avait aucune raison pour que l'existence recluse de M. Pierre changeât. Étant
donné son âge, la vie encoro longue de ce veuf pouvai s'écouler dans un tel silence que le pays entier mbliàt jusqu'au deuil de ses brèves amours. Au pi*ntemps suivant, d'importants reboisements occupèrent à ce point ma pensée que le souvenir du Val-Iijlcnt s'euaça de ma mémoire. Comme j'étais [)re;que la seule personne do X... à connaître M. du <ia.ibout, dans notre ville il n'était jamais fait aucunt allusion à ce châtelain malheureux. Ce ne fut qu'àVautomne de cette année, et par le plus grand des \asards, (|ue j'en entendis parler. Un marbrier, scîdj)lour do tombeaux, artisan assez stupide, un jouique nous discutions au sujet de l'ornementation d'ij^ caveau, me dit avec un sourire inepte : — J'ai grav dernièrement un singulier sépulcre en pleine mon^igne de Laissac. Ah ! l'on ne m'avait pas commandi de fioritures, je vous prie de le croire. Sur la »ierre nue, il m'a fallu seulement inscrire ces prévins :
KLÉNA — PlERRK
Belle économioiour les héritières, deux avares demoiselles. »
C'est ainsi (jue lî\nort de M. du Cambout me fut annoncéo. J'avais ^J,'. de lui un grand souvenii', aussi fus-je très «'m Sa disparition secrète ne me paraissant pas naturrt^^ j'essayai d'obtenir (pielques détails par tles hahuits de sa commune. Ah ! monsi(Mir! (\uv.\\e hoy)le iudilVérence je trouvai chez ces cultivateurs\t combien, vraiment, les hommes sont des louf.pour les autres hommes! A mes demandes ils pondirent brulahMuent :
« Quand on vous assure qu'il n'est plus, c'est tout ce que nous savons, jVP''"^ de Néjouls l'ont jiait bien vite ensevelir et personne, dans la paroiss3, ne fut prié à la cérémonie. »
Ces quelques mots me laissèrent alors crjireà tout un drame. Afin d'être mieux renseigné, 1 m'aurait fallu me rendre à Laissac. Mais à quil titre me serais-je présenté dans les maisons de ce village? Après tant d'années écoulées, j'admire encore comment M"*^^ de Néjouls sont arrivées «faire oublier complètement M. et M""** du Cambo^t. Et en son abandon de château de la Belle-au->ois-dormant, on peut bien dire que le Val-Dolent 3st aussi mort que ses anciens maîtres. Cependat l'énigme des vies de M^'^ Héléna et de M. Pierre emeure entière et ne sera sans doute jamais explique. Je le regrette, parce que, je vous le répète, on^ie pouvait avoir approché ces hôtes charmants siis éprouver pour eux mieux que de l'admiration, - de ralTection.
Sur ces paroles, l'horticulteurCharlier, couvrant son visage de ses mains coloré»? respira fort dans ses paumes avant d'ajouter :
— Vraiment, je donnerais i^s plus beaux rosiers pour savoir dans quelles contions disparut M. du Gambout! Ses obsèques fur'-'es, seules, ne prouvent-elles pas une tragédie La connaîtrons-nous jamais? Enfin, vous l'avoue^i-je, quelquefois je ne puis croire à sa mort. Perêti'e, pour des raisons que nous connaîtrons unjc^ ses funérailles furentelles simulées? Je me su^aissé raconter qu'en sa jeunesse M. du Cambou^vait presque été le fiancé d'une cousine très bellaui s'appelait : Geneviève.