QUATRIEME PARTIE LA GRAVITATION
Les mémoires de Pierre du Cambout s'arrêtaient à son mariage, mais son notaire et ami, M. Véran, avait bien voulu y joindre un journal assez bref dans lequel étaient consignés quelques intéressants souvenirs de ses relations avec les châtelains du Val- Dolent. Les feuillets séparés où Pierre du Cambout avait noté (}uelques impressions complétaient ce iournal. De l'ensemble de ces papiers, on pouvait reconstituer l'existence de Pierre et d'IIéléna, vue du dehors par un témoin attentif, et leur existence intime, telle que leurs aveux mômes l'exposaient. Ainsi fut écrite cette (in de leur émouvante histoire.
Les jours qui suivirent le 15 juin 189*, les jardiniers (jui n'avaient pas encore été renvoyés du château, purent apercevoir un cou{)le humaiu d'une rare beauté. Serrés cAle à côte, les nouveaux époux s'émerveillaient d'eux-mêmes. Penché sur sa jeune femme qu'il considérait d'un air passionné, Pierre l'entraînait à la découverte de son Val-Dolent.
Héléna, jolie, tendre, puérile et amoureuse comme cette figure exquise de « Tinnocence » de Greuze qui semblait sa préfiguration, souple et légère avec un corps qui s'envolait à chacun de ses pas ailés, s'appuyait au bras de son mari. Parfois Pierre posait ses lèvres sur les yeux de diamant noir d'Héléna en lui disant :
— Ils ont l'éclat miraculeux des étoiles de ton Ile-de-France !
— Et les tiens, Pierre, profonds comme l'infini céleste, m'aspirent.
Après ces pauses d'adoration d'eux-mêmes, ils reprenaient leur promenade à travers les bois ténébreux et les prairies soyeuses du Val-Dolent^ avec I un naïf ravissement chez Héléna et la contemplation ■ pensive de Pierre. Sur sa colline de porphyre, le \ château de briques rosissait comme un chrysanthème carné aux rayons de l'été. En apercevant cette maison qui verrait vivre leur tendresse, Héléna et Pierre lui souriaient avec la reconnaissance des marins qui découvrent enfin leur havre de paix après un périlleux voyage. Ensuite ils redescendaient au plus profond de leur forêt sous l'entrelacement des hêtres, des ormeaux cendrés et des pins d'un bleu fané. Une ombre de nef régnait sous leurs voûtes ^ végétales et ils en aimaient le pieux recueillement que les orgues du vent remplissaient quelquefois de leur plain-chant. - '^
Or, bientôt, Pierre s'étonna du changement qu'avait apporté au caractère enjoué d'Héléna, sa vie nouvelle :
— Gomme vous êtes grave, maintenant, ma chère âme! Qu'est-il arrivé?
Dans le silence de la futaie où la Dolente mettait son perpétuel sanglot, cette jeune femme de dix-huit ans, encore coilYée de boucles comme une fillette, lui répondait doucement :
— Qu'est-il arrivé? Pouvoz-vous me le demander? Tout me ravit et tout m'étonne. Peut-être aussi ai-je un peu peur.
A cet aveu déjeune amante, elle se rejeta sur sa poitrine en cachant sa tète. En l'enlaçant, le cœur enivré d'amour, Pierre pensa : « Il est des effusions qui prouvent que deux êtres peuvent n'être plus qu'un seul cœur. 0 gravitalioni tu n'es donc pas universelle? »
Lorsqu'elle se retirait des bras de son mari, Héléna, quelquefois, avait un bondissement heureux. En elle sa jeunesse exubérait et elle éprouvait le besoin de courir, de sauter, de crier. Elle fuyait jusqu'à la rivière avec l'envie d'être poursuivie.
— A la bonne heure, disait-il on la rattrapant, voilà ma petite antilope (]ui se réveille. Si elle m'échappe, elle fera la connaissance des renards et des sangliers.
— Vous m'y faites songer, Pierre. En effet vous m'aviez j>romis un Val-Dolent hanté par les bêtes sauvages. Je veux les voir. Montrez-les moi.
Ciaîment, il s'excusa : loups et renards avaient la
fâcheuse habitudede ne seprésenterqu'à leurs heures.
I — Vous moquez-vous de moi, Pierre? Je complais
i sur ces fauves. Ils m'auraient amusée. Ah! vous
i m'avez leurrée de vaines promesses !
— Eprouveriez-vous (|uel(iue désillusion du Val- Dolent? reprit-il un peu effrayé de ses reproches.
— Non ! non I dit-elle en se jetant à son cou. La réalité dépasse tout ce que vous m'aviez raconté. Quelle sauvagerie dans ce causse! Quelle noirceur dans les bois du ségala! Et j'aime la sensation de notre isolement. Elle m'obligera à vous aimer davantage.
Il Técoutait avec bonheur.
La Dolente attirait surtout Héléna, qui ne se lassait pas d'en suivre les berges. Autour des rocs arrondis comme des crânes et chevelus d'herbes, les truites se décochaient ainsi que des flèches d'argent sur le fond d'or des sables. Un jour Héléna bondit, toute chaussée, dans la rivière, et plongea brusquement le bras.
— Manquée ! fit-elle dépitée. J'aurais voulu saisir ce poisson à la main comme je le voyais faire à nos noirs de Maurice.
Elle rougit ensuite devant l'étonnement de Pierre; puis elle rit avant d'ajouter.
— Je reste une petite sauvagesse. Me le pardonnez-vous?
Il ne put lui répondre que par ses baisers et par les témoignages de son inquiétude. N'était-elle pas mouillée jusqu'aux genoux? Il lui fallait regagner aussitôt sa chambre pour changer de vêtements.
— Plaisantez-vous, Pierre? le soleil me séchera. Je vais rester debout sur cette roche ^fîn de mieux m'égoutter.
Par plaisanterie elle se grandit sur la pointe des pieds et dans sa robe de lin rayée bleu, blanc et jaune, elle ressemblait à une « belle-de-jour ».
— Oh! mon immobilité me laisse les pieds glacés, s'écria-l-elle soudain. Elle courut s'accroupir sur une pierre brûlante au soleil qui dominait la rivière, et elle frappait contre elle ses talons.
Aussitôt, et de même qu'un oiseau vient rejoindre sur une branche son oiselle, Pierre vint la retrouver. De leurs bras liés, ils entourèrent leurs tailles.
— Pierre! Pierre! quels sont ces minustîules colibris bleus qui paraissent jouer à cache-cache.
Des libellules aux reflets d'acier montaient dans la lumière au-dessus des flaques d'eau et leur amoureux manège l'amusait. Les ramures des chênes jetaient des sortes d'empiècements d'ombre sur la Dolente, que les insectes évitaient pour rester audessus de l'eau dorée. Sur chaque flaque, une compagnie d'araignées aquatiques résistait à l'entrainement du courant, d'un mouvement saccadé de leurs longues pattes coudées. Enivrés par la tiédeur du soleil, ces petits patineurs se maintenaient dans les zones de clarté avec l'horreur instinctive des cavernes ténébreuses formées par le débordement des berges.
— Je suis heureuse ici, heureuse, lieureuse, répétait lléléna, et ses jambes bahmcées au-dessus de la rivière, elle se renversa sur l'épaule de Pierre, assis un peu en arrière d'elle.
— Il me semble que nous habitons le château de la Belle-au-bois-dormant et que nous sommes les personnaf^'cs d'un conte do fées, reprit lléléna. C'est délicieux.
Pierre maintenait sa IVmme-enfant serrée contre son épaule. Elle s'arracha de son étreinte pour
alloager un bras, la main à plat avec le petit doigt relevé. Dans le silence de la forêt roucoulait le doux gémissement de la Dolente.
— Gomme elle est triste, cette chanson, Pierre!
— Ou bien affectueuse, c'est selon le sentiment avec lequel nous lui prêtons attention^ lui répondit-il en assurant sur le front de sa femme son chapeau bergère qui avait glissé en arrière de sa nuque. Mais elle secoua la tête afin de demeurer tête nue. Elle reprit :
— Pleurera-t-elle toute notre vie, cette Dolente?
— Sont-ce vraiment des pleurs? demanda-t-il peiné de la réflexion d'Héléna.
— Ne vous le semble-t-il pas à vous-mêmes^, Pierre? reprit Héléna avec un accent plaintif, en harmonie du chuchotement de la Dolente.
Cette fois M. du Gambout regarda sa femme sans trouver aucune parole. Ils n'étaient mariés qu< depuis un mois.
Quelques instants plus tard, sans avoir remarqué le trouble de son mari, Héléna, rieuse, lui fit constater que le soleil avait séché ses bas. Un pont en dos d'âne, contemporain des ruines féodales du vieux château, Tatlira. Elle voulut en traverser l'arche, grimpée sur son parapet cintré.
— Quelle folie! protesta Pierre qui redoutait sa chute, et il lui tendit la main pour l'aider à redescendre. Elle s'y refusa afin de continuer sapérilleuse traversée sur l'étroit garde-fou.
— Que votre sagesse de trente ans me suive, si elle Pose! lui dit-elle d'un air mutin.
Son allusion le blessa. Presque aussitôt, elle ajoutait :
— Pardonnez- moi de posséder les dons de mes chèvres maltaises. Ouvrez vite vos bras, monsieur, et accueillez-moi.
Elle lui sauta sur les épaules et il la retint à la volée. Tandis qu'il la portait encore, comme une enfant, et qu'il avait ces mois pressés, confus, ravis et haletants des amoureux, elle mil tout à coup sa petile main sur sa bouche :
— Taisez-vous donc, Pierre, et reposez-moi vile à terre. Regarde a au ciel !
Un faucon tournait en hélice. Des piaulements retentirent.
D'un fourré de noisetiers une compagnie de perdrix s'égaillait.
L'oiseau au bec crochu tomba et des ramiers bleus, épouvantés, partirent avec; un bruit de raquettes.
— Maintenant donnez-moi votre bras, et rentrons chez nous, Héléna.
— Oh! pouiquoi cela? (Jui nous presse?
Et elle courut à petites enjambées prestes, devant lui, comme ces enfants qui veulent échapper à la niain (jui tend à les ramener vers leur logis.
Des écrovisses cjui se détendaient comme des ressorts sur les sables rouges de la Dolente, intéressaient la jeune femme. Elle eu suivait les évolutioûs peureuses^ lorsque des goujons furtifs la troublèrent dans sa contemplation. Aussitôt après, elle d«5€0uvrit à latroclu'e d'un chêne un nid de tourler*Ues pressées gorge contre i^orgo, et elle applaudit à lofU's transports. Ce fut encore elle (jui signala, dans un pré voisin, des bersreronneltes qui dansaient laar pavajic. Pierre n'avait d'yeux i[uc pour son
202 LES CŒUBS GRAVITENT
amour et il ne découvrait la nature qu'à travers Héléna.
— Je puis vous Taffirmer enfin, j'aimerai ce pays autant que mon île, prononça-t-elle en sautant au cou de Pierre charmé. Et elle reprit alors sur un ton qui affectait la peur :
— Dieu ! que vous êtes grand et que je me sens petite ! Dieu ! que vous êtes fort et que je suis faible! Que deviendrais-je si vous m'abandonniez dans cette solitude? Plus malheureuse que le petit Poucet, je n'aurais pas même à monter sur les arbres pour découvrir une lumière, car je ne connais pas une seule maison accueillante dans ce pays.
Au bout de quelques secondes de silence, elle murmura :
— L'ajoupa! Qu'y devient petite mère? Et ce pauvre Henri?
Après un geste curieux de ses mains tournées en l'air comme le font les négresses en leurs instants d'embarras, elle soupira.
Ce jour-là comme ils étaient entrés au Reposoir des Gémeaux qui portait à son tympan : « Toujours unis » et qu'ils s'y donnaient un baiser, le frémissement des troènes qui formaient la haie, leur fit croire qu'un jardinier les avait surpris. M. du Cambout se redressa, rouge d'une colère contenue avec peine.
Le soir même il licenciait l'horticulteur et ses ouvriers.
Quand le dernier manœuvre eut quitté le Val- Dolent et qu'il ne demeura plus au petit château que le silencieux Jacques et la vieille provençale, Héléna et Pierre, ravis d'avoir presque réalisé le vide autour d'eux, assis sur leur terrasse au-dessus
de la vallée de la Dolente, demeuraient de longues heures en contemplation lun de l'autre. Il fallait que l'ombre de la nuit les effaçât pour qu'ils se décidassent à venir retrouver les lumières de leur appartement. Ils continuaient d'éj)rouver une soif inextinguible de leurs visages. Marchaient-ils côte à côte, ils tournaient l'un vers l'autre leurs yeux dans un besoin ardent de se reconnaître. Et ils n'avançaient que serrés, hanche contre hanche, dans un délicieux abandon.
Combien de semaines coulèrent ainsi en celte ivresse, sans matin et sans soir, sans jour et sans nuit? A leur réveil, ils se disaient :
— Mon amour!
Sans satiété, ils se répétaient :
— 0 mon âme I Mon cher amour!
Et ils éprouvaient le besoin angoissé de s'étreindre afin de s'assurer de leur affection.
Ayant exprimé Tessentiel de leur amour, ils connurent l'indigence qui est dans les mots, lorsqu'ils veulent sT'lover aux sommets de la conscience. Cependant il y avait une éloquence si tendre en leurs regards que leur mutisme ne loin- ('l;iit jamais à charge. Leurs yeux se disaient :
« Je suis à toi, comme tu m'appartiens. >» Et leur sourire les accordait délicieusement, Ouehjues mois avaient j)assé lorsque Pierre et Héléna éprouv(>rent une im[)rcssion pénible. Un aprèsmidi (]u'assis dans l'un de leurs reposoirs, — était-ce celui de Pégase, du Cygne ou du Sagittaire? — et «lu'ils so regardaient, ils eurent la sensation, quoique tout proches, de s'apercevoir de très loin, comme
des étoiles. Ils s'en firent l'aveu désolé. Afin de se prouver qu'ils souffraient d'une fâcheuse illusion, ils se rejetèrent aux bras l'un de l'autre et s'y retinrent frénétiquement pour s'assurer contre leur évasion possible.
Une fois qu'ils souffraient encore de cette obsession, M. du Cambout murmura :
— Tout gravite. Hélas! c'est fatal!
— Que dis-tu, Pierre?
Il l'embrassa. Elle pâlit.
L'hiver les surprit. Sous le ciel noir, ils continuaient d'errer dans leur bois. Souvent chacun d'eux tournait ses regards dans une direction opposée, et ils attendaient je ne sais quelle apparition.
Or, la bise faisait bruire les feuillées rouillées des chênes avec un tapage de ferraille.
Elle soupirait.
— Pourquoi ton soupir, mon cher cœur?
— Ne soupirais-tu point toi-même, tout à l'heure, Pierre?
— Le crois-tu vraiment?
— J'en suis certaine.
— Les soupirs ne viennent-ils pas du cœur?
Elle voulut le remercier, mais le froid en glaçantj ses lèvres l'empêcha de sourire.
Quelques instants plus tard Héléna se déclara très lasse, quoiqu'ils n'eussent accompli qu'une courtej promenade dans leur parc. Ils rentrèrent.
A peine assis dans leur salon aux frises remplies] des images des héros et des dieux: Hercule, le Centaure, Régulas ou la vendangeuse, ils éprouvèreni la fatigue de leur repos même.
— Pourquoi ne commencerions-nous pas demain nos chevauchées à travers le pays, réclama Iléléna? Il faut nous envoler plus loin que les vilains moineaux gris, aussitôt posés que soulevés par leurs ailes.
— Je croyais dans notre programme de nous contenter de notre Val-Dolent, Iléléna?
— Ne me parlez pas de programme comme un Laurent Rodelle, répliqua-t-elle avec une moue.
— Que deviendra notre douce vie d'intimité ? reprit-il attristé.
— Pensez-vous donc, Pierre, que des animaux beaux et silencieux comme "des chevaux mettront jamais autant d'espace entre nous que le plus discret des serviteurs? Non ! les bêtes quand on les aime sont un lien de plus. \'ous ne le savez pas encore et vous le reconnailrez.
Le bordier prévenu leur amena chaque matin leurs chevaux et ils commencèrent à parcourir le ségala aux grands châtaigniers noueux ou les causses argentés, sur l'un et l'autre versant de la Dolente qui partageait leurs deux sols.
Au retour de ces expéditions, les joues avivées d'avoir été cinglées de la bise, ils goûtaient davantage leur bien-ôtre. Devant les rondins de bouleaux (|ui brûlaient en salves de fête, Pierre tombé aux pieds d'IIéléna en kimono d'un bleu de myosotis, appuyait sa tète aux genoux de sa jeune femme, les pau|)ières levées sur elle. D'abord Iléléna répondait à ses regards, puis ses yeux ténébreux, mordorés par les Jlammi^s du foyer, se fermaient, afin d'éviter l'éternelle inlcrrogalioii de son mari. Que voulait- il doue savoir et (pie chorchail-il? Qiiohiuofois fatiiruée,
Héléna s'assoupissait, toute ramassée surelie-mème, les jambes reployées sur le fauteuil, la tête tombée sur la poitrine, frêle et jolie. Ainsi diminuée, elle devenait une toute petite créature potelée, mouvante et respirante, qu'il adorait à genoux.
Une fois que Jacques venait les prévenir que leurs chevaux sellés les attendaient, Héléna manifesta le désir de ne pas sortir?
— Que ferons-nous donc aujourd'hui, mon amie?
— Ce que nous faisions avant d'avoir commencé ces courses, Pierre : nous bien aimer.
Oisifs, pour la première fois depuis leur mariage, ils s'ennuyèrent. Tout à coup à la pensée que l'ennui pouvait toucher leurs cœurs passionnés de son aile sombre, ils s'étreignirent afin d'expier ce péché impardonnable.
La vivacité même de leur étreinte provoqua bientôt son relâchement et ils se retrouvèrent, l'un devant l'autre, étourdis de leur émotion, Héléna regarda tout autour d'elle. Que cherchait-elle? Quand Pierre crut le comprendre, sa soutïrance le poignit. Quelques instants plus tard, sa femme s'avança sur le balcon. Elle avait revêtu, ce jour-là, ce qu'elle nommait sa robe hivernale dont le tissu à reflets argentés chatoyait comme l'écorce du platane. Sur ce lainage des parements semblables aux mousses étaient posés. Ainsi Héléna semblait un jeune arbre. Par celte journée ensoleillée, le vent qui montait de la vallée couchait par moments ses cheveux en arrière de son front. Sa ronde figure avait une mélancolie voluptueuse. En entendant le gémissement de la Dolente, grosse des pluies, elle tendit les mains vers la rivière
cachée parles milliers de branches du bois défeuillé et ses doigts s'ouvrirent et se fermèrent Pierre, qui se tenait derrière elle, lui demanda '.
— Quel bouquet veux-tu composer?
Tristement, elle lui repartit qu'en cette saison il
n'y avait plus à espérer de fleurs. D'ailleurs pourquoi semblait-il toujours la tenir pour une petite fille bonne à des cueillettes de marguerites ou de bleuets ? Hélas ! elle était capable d'autres désirs et d'autres sentiments !
— Pourquoi cet hélas I mon cher cœur? interrogea-t-il.
Sans répondre, elle allongea encore ses bras vers la forêt dans un mouvement instinctif et rougit de la surprise de son mari.
Tout à coup, avec un soupir, elle rentra dans le salon qu'elle parcourut de long en large, inlassablement, du pas allongé et souple des félins encagés. Pierre, qui l'observait, songea.
« Mon Dieu! toute la puissance de mon amour lempèchera-t-il de graviter? Elle n'est plus à moi, mais autour de moi 1 »
A un passage, il saisit la main de sa femme en lui disant :
— Te plait-il, lléléna, que nous partions vers les pays du soleil?
— D'où te vient cotte singulière pensée, Pierre? Non! je n'ai envie de rien du tout... ou de tout, tout, finit-elle sur un cri de désir en se jetant contre la poitrine de son mari.
De grosses larmes, celles qui coulent soudain, sans cause, aux yeux des très jeunes enfants qui
n'ont pas encore le langage, gonflaient ses paupières. Avec une infinie tendresse, il lui chuchota :
— Parle et je t'accorderai l'impossible même, ma chère âme. Tout, quoi?
— Que sais-je Pierre?
— Tu as raison, Héléna. Si nous savions, en effets nous aurions tout.
... Ils demeurèrent longtemps, tempe contre tempe, enlacés. Peu à peu leurs douces paroles s'espacèrent et le silence descendit des espaces incommensurables pour s'insinuer entre eux.
Pourtant ils éprouvèrent encore un bonheur délicieux de leur étreinte. La lassitude les désunit ensuite, et ils oublièrent qu'ils étaient proches l'un de l'autre.
Héléna rêvait de son enfance sous les filaos et une odeur de frangipane lui revenait aux narines. Pensif, Pierre se rappelait Sébastien et Christine et l'égoïsme poli de sa famille.
— Quelle imagination! s'exclama tout à coup Héléna. Figure-toi que je croyais, je ne sais pourquoi, que nous étions devenus Paolo et Francesca,. et que, liés l'un à l'autre nous voguions comme eux dans l'air. Quelle belle histoire que la leur et dont j'aime la signification!
— Elle est épouvantable, Héléna.
— Comment l'entendez-vous, Pierre? Si nous la relisions ensemble, vous changeriez d'avis.
Elle lui souriait amoureusement.
Dans le désœuvrement qui les consumait, Pierre saisit avec empressement cette raison d'intérêt et revint sur le balcon avec la Divine Comédie. La
LA GRAVITATION 20î)
tiédeur de celte journée ensoleillée de décembre leur permettait cette lecture en plein ciel, au-dessus du précipice où le murmure de la Dolente semblait 1m plainte de toutce qui doit mourir.
Un bras passé autour de la taille d'Héléna qui appuyait sa joue à son épaule, Pierre, de son souffle, agitait, comme des herbes dans la brise, les cheveux de sa femme. Il lut :
« C'était le temps où le matin commence et le soleil montait avec ces étoiles qui l'entouraient, quand le divin amour mut primitivement ces beaux astres. »
Il se tut.
— Continue, réclama-t-elle impatiente.
Et il poursuivit :
« Je vis Paris, Tristan, et plus de mille ombres d'amants qu'Amour lit sortir de notre vie. Pris de pitié, je dis que je parlerais volontiers à ce couple -i léger au vent et qui ne se quittait point.
« Le poète me répondit :
— Prie-les, par cet amour pour lequel ils sont condamnés à être éternellement emportés [)ar le tourbillon, et ils viendront.
« Comme les colombes que le désir appelle, viennent au doux nid, ainsi ces deux âmes répondirent à mon appel atTeclueux. VA une dos Ames dit :
— L'amour qui si vile s'empare iVun C(eur tendre, éprit celui-ci, Paolo, du beau corps qui m'a été enlevé. Kt Pamour m'éprit pour Paolo d'une passion si îovio (juo, uiaintenanl ménie, elle ne m'abandonne point. >•
— Francesca, dis-je, les souffrances m'allrisleul
jusqu'aux larmes. Mais, dis-moi : au temps des doux soupirs, comment Amour te fit-il connaître les désirs douteux ?
— Puisque tu souhaites connaître la première racine de notre amour, répondit Francesca, je le dirai, pariant et pleurant tout ensemble. Un jour nous lisions les amours de Lancelot. Plusieurs fois cette lecture attira nos regards l'un vers l'autre et décolora notre visage ; un seul moment nous vainquit. Quand nous sûmes comment les riantes lèvres désirées furent baisées par un tel amant, celui-ci, Paolo, qui jamais de moi ne sera séparé, tout tremblant me baisa la bouche : ce jour, nous ne lûmes pas plus avant.
« Pendant qu'ainsi pleurait l'un des esprits, l'autre pleurait tellement que de pitié je défaillis. »
Pierre se taisait. Sa respiration ne soufflait plus la chevelure d'Héléna serrée contre lui. Elle murmura:
— Celui-ci Paolo, qui jamais de moi ne sera séparé, tout tremblant me baisa la bouche. Hélas î| pour errer ainsi, éternellement liés, faut-il doncl n'être plus que des esprits? L'horrible dérision I^ Amours de morts !
Après une méditation pendant laquelle Héléna sel tint courbée, les mains aux genoux, elle reprit :
— Punir d'une éternité de misère ceux qui s'aiment! Il n'y a donc aucune pitié ?
A cette réflexion, Pierre ne put se retenir de songei à Geneviève.
Rentrés dans leur chambre, Pierre et sa femme' amusèrent quelques instants leur imagination aux flammes du foyer. Les yeux relevés vers son mari,
Héléna lui demanda s'il croyait que Paolo et Francesca éprouvaient quelque consolation de leur éternelle gravitation, bouche à bouche, ou bien si leur baiser forcé n'avait plus goût que d'air et de larmes, puisqu'ils avaient perdu leurs beaux corps ?
— Le châtiment de Paolo et de Francesca, répondit-il, c'est de rester à jamais une étoile double, quelle que soit la force de leur afTection.
Les pupilles illuminées par les flammes, Héléna se souvint de ces paroles de Pierre : « Il existe au firmament des couples d'étoiles, célestes amants qui jamais ne s'écartent et pourtant jamais ne fusionnent, victimes des lois imprescriptibles de la gravitation qui les maintient séparés en paraissant les unir. »
Après avoir réfléchi, Héléna reprit :
— L'amour scra-t-il donc toujours banni, défendu, châtié? Serait-il le plus grand attentat à l'ordre de l'univers?
— Je le crains, déclara Pierre en considérant sa jeune femme de dix-huit ans avec attendrissement.
Héléna fut prise alors d'une profonde rêverie. Bientôt Pierre s'aperçut d'un changement chez elle. Jusqu'alors spontanée et rieuse comme toutes les créatures belles etjcunes, elle commença de s'interroger avec souci et d'interroger les choses et les êtres. Klle voulait comprendre les actes qu'elle s'était contentée d'accomplir avec une joyeuse inconscience. Son bonheur en fut diminué. Souvent il lui arrivait de s'enfermer dans le silence et son expression égarée prouvait alors l'absence do son esprit qui vagabondait dans les espaces redoutables de l'incer-
titude. Plus pénible fut à Pierre de constater qu'Héléna s'évadait souvent à son insu de la maison, pendant ses heures de travail à son observatoire. Il devait la chercher à travers bois. Parfois elle affectait de ne pas entendre ses appels. En vain l'écho de la vallée répétait : « Héléna! »
Lorsqu'il se trouvait au comble de l'inquiétude, elle lui revenait couronnée de feuillages, comme une druidesse, et elle lui offrait le gui blanc et labranche| de houx à baies de corail qu'elle avait cueillis? Ces retours passionnés le désarmaient. N'était-elle pas une enfant de dix-huit ans et sa déraison même ne la rendait-elle pas plus exquise? Vers la fin de. Fhiver, elle réclama le renouvellement de leurs' sorties à cheval. Au terme de ces promenades^ elle se plaignait d'être obligée de tourner bride à l'instant où le pays découvert devenait le plus intéressant.^
— Poursuivons donc notre course, droit devant nous, aujourd'hui; demain^ et aussi longtemps qu'il te plaira, lui proposa-t-il. ^
— Non! Non! ce serait eff'rayant de ne plus retrouver notre Val-Dolent chaque soir, Pierre.
Les jours suivants, elle refusa de quitter la maison, et, soudain, elle saisissait au cou son mari, pour lui murmurer passionnément :
— Gomme je t'aime!
Vers ce temps-là, le goût des ardentes prières lui
revint. Il l'avait pu croire presque païenne et Héléna lui révélait sa piété créole, un peu trop chargée de signes et de formules à la façon des servantes noires de son enfance. Ses élans vers le ciel ne signifiaient- 1 ils point que son bonheur terrestre ne suffisait plus
j combler son cœur? Il en soiilTrit, mais n'osa pas lui exprimer ses réilexions.
Le mois de mai revenu, les oiseaux s'égosillèrent lans la futaie. Une aube que l'orient semblait n'être ])lus qu'un buisson où toutes les roses s'étaient eiTeuillées, les roses soufrées et les roses carnées, les ruses cuivrées et les roses-thé, les roses lilacées et les roses de satin blanc, Héléna vit surgir des profondeurs du ciel Henri les premières hirondelles. Elles s'en revenaient d'Orient. Lorsqu'elles découvrirent les bois verdissants du Val-Dolent, les hirondelles jetèrent des cris stridents de triomphe. Les jours qui suivirent, martinets et engoulevents argentés tO'urnèrent des spirales ('blouissantes afin de reconnaître ce pays de septentrion, abandonné au dernier automne. Iléléna les observait.
— Ces oiseaux rapides me font comprendre que nous menons une existence unique, dit-elle à son fuari. Existe-l-il au monde un couple plus cloîtré (jue le nôtre? De qui sommes-nous les prisonniers?
— Qu'enlendez-vous signifier, Héléna? questionnat-il peiné.
— Rien que vous ne com[)reniez vous-même, Pierre. Tous les êtres se meuvent, se rencontrent, s'associent, s'éloignent < l se retrouvent. Vous et moi, nous accomplissons le miracle de ces Bouddah accroupis (pii amusèrent aux Indes mon enfance.
— Il ne tien! (]u'à vous fjue nous changions cette \istence, réplicpia-t-il un peu énervé. Je vous en
ai déjA fait plusieurs fois la proposition. Elle lui repartit avec vivacité :
— Simples réflexions! Oui vous réclame un chan-
gement? J'étais libre de ne pas accepter cet ermitage.
Blessé de son allusion, il fut pourtant heureux de sa détermination. Puisqu'ils avaient la fortune inouïe de pouvoir vivre à leur guise, ils devaient souhaiter à leur amour de rendre toujours le son uni d'un point d'orgue.
Lorsqu'il eut ainsi parlé, la voix de la Dolente parut s'élever avec force. Ils l'écoutèrent jusqu'à la fatigue et jusqu'à ce que leurs rêveries fissent diverger leurs pensées. Brusquement ils eurent encore la cruelle sensation de graviter autour l'un de l'autre, malgré leur ardente volonté d'union intime.
Sébastien avait envoyé à son fils son équatorial coudé et un théodolite. Dans les combles du pavillon disposés en observatoire, Pierre poursuivait des travaux qui relevaient plutôt de la philosophie que de l'astronomie. Chaque nuit Héléna le rejoignait. Pour demeurer en cette salle vitrée, ouverte au zénith, elle montait drapée d'une longue pèlerine d'un bleu nocturne à ganses d'argent.
— Salut à ma bonne étoile ! s'écriait-il gaîment à son entrée. Qu'elle soit la bienvenue et me rende cette nuit d'études favorable !
Son large manteau lancé comme le filet d'un pêcheur, Héléna cherchait à envelopper Pierre.
— Prenez garde, monsieur l'astronome, si cette aile vous saisit, vous ne travaillerez pas ce soir!
S'il abandonnait ses instruments pour lui complaire, elle l'obligeait à les reprendre. Étendue sur une chaise-longue, les yeux au ciel, elle s'absorbait
elle-même en d'infinies contemplations. Et ils étaient divinement heureux. Parfois le déplacement de son équatorial forçait Pierre à se lever. 11 en profitait pour se rapprocher d'elle et la baiser au front. Le doux visage de l'ensommeillée prenait une expression si voluptueuse qu'il en demeurait un moment extasié, sans pouvoir se remettre à son labeur.
...Une nuit de juillet d'une sérénité sublime qu'il y avait comme une allégresse silencieuse dans les constellations du ciel, Iléléna murmura :
— Pourquoi ma pauvre maman, Henri, votre pf^re, Christine, nos parents, sont-ils inquiets et tristes, quand là-haut tout est doux et calme? Comment être malheureux devant ce divin repos?
Pierre baisa la main qu'elle avait agitée pour mieux s'expli(jiier, avant de répondre :
— Me faut-il vous désillusionner, Iléléna? Cette sérénité n'est qu'illusion. Les astres ne sont pas les clous d'argent d'une voûte de cristal, comme l'imaginait la délicieuse ignorance des Anciens. Ces millions de diamants verts, orangés et bleus, éperdus de vitesse, roulent à vingt mille lieues à la seconde vers un but qu'ils n'atteindront jamais. Pourquoi réclamcriez-vous l'immobilité ra<lieuse des cœurs humains? Eux aussi, tout éperdus,
('lancent sur les chemins sans fin et sans haltes.
— Pierre etVrayanl, voudriez-vous me persuader qu'il existe un rapport entre nos âmes et la course dos astres du cirl?
— Je le crois, avoua-t-il simplement.
A celte réponse Iléléna s'enveloppa la télé dans son manteau de velours d'un bleu (bMuiit. Elles con.stel-
lations continuèrent leur route fatale au-dessus d'elle.
Une heure plus tard, Pierre découvrit avec précaution la figure de sa jeune femme. Le sommeil, en décolorant son teint, lui donnait une pâleur lunaire. Si légèrement qu'il la baisa dans les cheveux, elle se réveilla avec un sourire mélancolique et tendre.
— Je m'étais endormie pour ne plus me rappeler ce que vous m'aviez appris, Pierre. Quelle douceur dans l'anéantissement !
Elle s'était exprimée avec un accent pâmé qui l'épouvanta. Alors il regretta de n'avoir pas caché à sa femme les vérités décourageantes qui menaçaient de lui retirer la joie de vivre. Ensuite il pensa: i
« Faut-il qu'il existe des réserves dans un amour | comme le nôtre? »
Au mois d'août, une éclipse de soleil ayant été prévue, Pierre voulut suivre les phases de cette occultation avec soin. Vers le milieu du jour, un verre fumé à la main, Héléna vit elle-même, au moment où la campagne flambait sous le ciel d'or du bel été, le Val-Dolent s'assombrir d'une nuit prématurée. D'un laurier-cerise un merle saisi d'horreur se laissa tomber à terre. Bouvreuils, chardonnerets, bergeronnettes, mésanges et épeiches, stupéfiés, cessèrent leurs chants. Les bœufs au labour du bordier s'agenouillèrent devant cette catastrophe. Le paysan lui-même cacha ses yeux sous son chapeau, car toutes les lois de Dieu lui semblaient violées. Le petit berger, abandonnant ses moutons, appelait au secours. Ses larmes coulaient encore quand le soleil, démasqué par la lune,
r. \ GRAVITATION 217
rayonna. « 0 beau soleil! » s'écria l'enfant, et il sourit. Roitelets, mésanges, chardonnerets, merles, geais et bouvreuils acclamèrent la lumière ressuscitée.
Or, parmi tous les êtres enthousiasmés par le retour du soleil, Pierre et Héléna restaient transis. Pendant quelques instants, ils s'étaient contemplés à l'ombre diurne de l'éclipsé et ils s'étaient trouvés des apparences de spectres. Brusquement la vie souterraine des pauvres morts s'était imposée à leur imagination et ils en restaient hantés. Ils
étreignirent éperdiiment à la pensée que l'ombre dernière, une ombre sans éclipse, hélas ! descendrait sur eux. Tandis qu'il la tenait pressée, elle lui gémit:
— Oh! vivre toujours pour t'aimer toujours! Un amour sans éternité, (quelle dérision !
...Septembre, octobre, aux feuillées jaunies, aux eaux célestes fréquentes, les retiennent souvent dans leur appartement. Kii novembre embrumé, les glas de la Toussaint tintèrent à Laissac et à Vausselle. Cette journée-là, sans se l'avouer, ils retournent en esprit vers Cagnes et Antibes, vers Sébastien et Christine, Sarah, Henri et Ccneviève Rodelle laissés chacun dans hnir petite barque, sur la grande mer, où ils continuent de dériv(T à leur insu.
Le ciel hiverna! a pcis la couleur argileuse de la boue.
Un après-midi (lu'lb'irna »'sl descendue, seule, jusqu'à la iJolente dont les eaux tuinultucuses jettent des cris rau(iuos en s'aheurlant aux roches,* elle rentre au château, pleine b^ maussaderie. Ce spectacle de désespoir a provoqué chez elle des
lu
218 LES GŒURS GRAVITENT
désirs de deux plus cléments et de rives plus riantes. Pierre travaillait dans son cabinet. D'une voix aigre elle reprocha à son mari de n'avoir pas fait allumer le feu. Elle n'entend pas mourir de froid dans l'obscurité. Troublé dans son labeur, Pierre donne précipitamment à Jacques des ordres et essaie d'apaiser sa femme dont il ne reconnaît presque plus le visage dans cette petite bouche dure, ce nez strié de rides, ces yeux aigus. Il veut la calmer. Vindicative, elle le repousse. Tout à coup il ne peut plus lui-même résister à ses injustes reproches, et il outrepasse l'expression de son,, mécontentement.
— Il suffit : je ne resterai pas avec vous dans cette pièce ! lui déclare Héléna.
— Pardon, je m'en retire moi-même pour vous j / laisser, réplique-t-il. J
Pour la première fois, depuis leur mariage, ils. se séparèrent ulcérés.
Seul, toute cette nuit, dans son observatoire astronomique, Pierre le front levé vers l'opaque firmament qui crève de temps à autre en cataractes,^^ cherche à découvrir le mystère qui est dans les actes inconscients des pauvres âmes. Et sa méditation lui donne l'épouvantable sentiment du vide, ce vide abhorré au milieu duquel les misérables hommes gravitent désespérément vers l'amour insaisissable.
Seule réponse aux questions ardentes de son cœur, les sanglots de la Dolente emplissent la vallée de leurs soupirs entrecoupés.
« Héléna ! mon cher amour, m'abandonnerais-tu ? »
songe-t-il avec une détresse infinie, les bras tendus.
A cet instant, en une vision, il aperçoit au sommet d'une tour, sur la mer, une femme en tunique de lin gris qui allonge aussi des mains vides et ne saisissent pas môme les illusions de l'amour.
Le lendemain une éclaircie met un peu de clarté dans les frondaisons noirâtres des chênes, lorsqu'il descend à la salle à manger. II y retrouve Iléléna en toilette d'un azur de bleuet et rafraîchie comme ces Heurs qu'une averse rend plus brillantes. Elle lui sourit la première et vient l'embrasser avec une confusion pleine d'amour. Touché au.\ larmes, il ^'accuse :
— Qu'avais-je hier?
— Tu t'accuses, lorsque je fus exécrable !
— C'est moi-même qu'il faut accuser.
— Pardonne-moi 1
— Je réclame mon absolution.
— C'est fait !
Ils font alors un déjeuner d'amoureux, couvert contre couvert, et son verre, c'est son verre.
Souvent ils s'arrêtent de manger, et, comme aux premiers jours de leur union, ils se considèrent avec des regards insatiables.
— Te souviens-tu ?
— Oui, je me souviens.
— Tu m'approuves avant de savoir mon sentiment.
— D'avance je sais que ta pensée estima |)onséc»
— 0 mon amour î
— 0 mon âme'.
— Te rappelles-lu la pantomime de la Concorde?
— Tu me devines.
— J'ai deviné!
Ils ne peuvent plus continuer leur repas. Invinciblement ils se penchent l'un vers l'autre, comme ces épis trop lourds qui versent sur leurs tiges et se frôlent au premier appel de l'air.
— Comme tu es grave ! disait-elle, les yeux fixés ] sur le visage paisible de son mari.
— Comme tu es gaie! répondait- il, le cou entouré par les petites mains d'Héléna.
— Tu me parais toujours aussi grand.
— Tu restes toujours pour moi toute petite. Elle riait d'aise; il souriait de bonheur.
— Souviens-toi de ce jour de notre arrivée, lorsque nous sommes entrés dans les pièces fleuries du Val-Dolent. Quel émerveillement, Pierre !
— Ainsi qu'aujourd'hui ledéjeuner nous attendait parmi les bouquets du chemin de table de ce bon Charlier, et nous pûmes à peine goûter aux aliments.
— Oui, dès les petits radis que tu me donnais, un à un, à la becquée, nous nous oubliâmes, toi et moi, et il me souvient que toute cette journée de juin nous restâmes pressés, l'un contre l'autre, ivres de notre bonheur.
— Le soleil, qui entrait par la baie du midi à notre arrivée, sortit par la fenêtre du couchant, comme un beau visiteur charmé de la plus délicieuse des réceptions.
— Et le crépuscule nous retrouva enlacés.
— Puis la nuit entière.
— Et la nouvelle aube encore.
— Il me semble que jamais nous ne nous sommes désenlacés, Pierre.
— Mon cher cœur, vivre unis, le seul beau rêve ! et tout le reste est vain !
— Unis, répète-t-elle, mot immense!
— liéftlité plus inouïe encore, Iléléna.
— Est-ce donc rare?
— Peut-être impossible, ma chère âme.
— Que dis- tu ?
— D'allreuses paroles démenties par notre amour. Et ce jour-là, de même que, Paolo ayant baisé
les riantes lèvres désirées de Francesca, ces amants n'avaient pas lu plus avant, Pierre et Héléna, enivrés d'eux-mêmes, ne purent manger plus avant.
... Vers le milieu de la nuit, les flammes de la cheminée, qui dansaient d'abord comme un éi^uipage de chevaux allègres, s'abattirent, et le foyer prit la rougeur mélancolique «l'un soleil de décembre.
Pierre et Héléna s'étaient endormis aux bras l'un de l'autre. La plaintive Dolente veillait toujours.
Au printemps revenu, Héléna prit l'humeur fantasque du ciel, d'un azur exijuis où trioinphail une lumière blonde dont s'enchantait la forêt bruissante d'oiseaux, et tout à coup noirci par des giboulées (|ui mitraillaient les feuilles naissantes. A l'image de l'atmosphère irréguliêre, Héléna éprouvait des besoins de fuile que suivaient des retours |)assionné>'. Pierre constatait ([lie la tendresse de sa remme dessinait les courbes d'une ellipse, et tant(')t elle le fnyail et tantôt elle ne pouvait plus abandonner l.i tiédeur de sa poitrine. Puis, sans raison, et quel-
quefois avant même le réveil de son mari, elle s'évadait de la chambre. Il devait se mettre à sa poursuite, et, l'apercevant en peignoir orangé, avec sa chevelure dorée répandue comme des flammes sur ses épaules, il lui criait gaiement :
— Arrête, capricieuse comète!
Elle revenait vers lui, surprise, les pieds nus dans ses babouches de maroquins. Quelquefois elle demeurait sourde à ses appels. Il rentrait peiné.
S'il arrivait ensuite à la vagabonde de pénétrer bruyamment dans le cabinet de son mari, celui-ci, troublé, lui en marquait quelque ressentiment.
— Fort bien! s'écriait-elle offensée. Puisque je suis importune, adieu!
— Héléna!
Elle le quittait. Pierre, désolé, regrettait aussitôt son attitude. Ses travaux valaient-ils un sourire d'Héléna? L'essentiel, dans sa vie, devait être l'amour. Aucun but plus magnifique que celui-là ne se propose, même aux héros et aux saints. Et, lui seul, donne un sens à l'existence.
Quand Pierre s'était bien convaincu de la seule nécessité d'aimer et d'être aimé, les réticences d'Héléna l'obligeaient à constater qu'elle ne lui livrait plus son cœur avec la spontanéité des premiers mois de leur mariage. Il osa le lui reprocher. — N'avez-vous pas changé vous-même? repartitelle. Vous ressemblez de plus en plus aux austères jansénistes de votre parenté.
Et elle rit.
Pierre réfléchit qu'il pouvait y avoir quelque vérité dans l'observation de sa femme et se voulut
plus simple, car l'amour n'est en effet qu'une enfance divine.
Avec une délicieuse puérilité, ils se répétèrent ensuite qu'ils s'aimaient, comme s'ils craignaient de l'avoir oublié.
— Si tu m'aimes, assure-le-moi.
— Je t'aime 1
— Vraiment! Répète-le!
Ce même soir, sur un prétexte futile, une observation de Pierre sur la coiffure d'Héléna qu'il eût aimée tressée en diadème à l'imitation des femmes de la Renaissance italienne, elle repartit vivement :
— Voudriez-vous me faire ressembler à votre vilaine M""" Rodelle?
Blessé dans sa pure amitié pour Geneviève, qui gardait une réserve si héroïque qu'ils n'avaient même pas échangé une lettre depuis son mariage, il répondit pourtant avec douceur :
— N'esl-il pas naturel que je donne mon avis sur l'arrangement de votre beauté, Héléna?
Elle s'éloigna de lui en encensant de la tète, comme un petit cheval énervé, avant de répliquer :
— Ah! votre goûtl il est bien grave pour moi, votre goût !
Plein d'amertume, il crut comprendra ijii'elle le trouvait trop âgé. Par représailles contre son injustice, il la quitta. Elle le rejoignit au salon où il s'était réfugié dans la contemplation mélancolique des constellations humanisées de la voûte bleue. Pierre en sortit encore sans un mol, pour gagner riuimide petit temple des CJémeaux qu'entouraient, comme un bosquet sacré, ses troènes panachés.
224 LES CŒURS GBAVITENT
Là encore, elle le poursuivit. Par jeu^, elle s'y présenta comme une suppliante antique, les bras nus, ses cheveux dénoués enveloppant de leur blonde soie son visage voluptueux, aux yeux agrandis par l'ombre du reposoir.
Pour se faire pardonner, elle n'eut qu'à murmurer la devise du fronton :
— Toujours unis !
Ils s'étreignirent en pleurant. Au-dessous d'eux la Dolente soupirait. Quand leur émotion fut calmée, Pierre lui dit à l'oreille :
— Yseultl
— Tristan, répondit-elle. Oui, je sais, eux aussi^ rêvèrent d'être toujours unis. Hélas! réternité| qu'ils aperçurent réclamait leur disparition.
— Et Ftoméo ?
— Sa Juliette le suivit jusqu'en la mort.
— Se perdre les uns dans les autres, tous en eurent la résolution.
— Oh ! Pierre, dans cette absorption d'une âme dans une autre âme, c'est à la planète de consentir au sacrifice de sa personnalité. Et quelle femme aimante ne consentirait pas à devenir le doux satellite de son astre?
— Gomment cette pensée a-t-elle pu te venir, Héléna ? questionna-t-il ému.
— Gomment ne me serait-elle pas familière, Pierre, puisque ce que tu souhaites, c'est mon souhait?
... Gependant, des orages, des pluies, des vents les obligeaient souvent à rester enfermés dans leur appartement. Par un amusant caprice, en ces jours
LA GBAVITATION 225
de cendre, Iléléna se vêtait de robes créoles, aussi éclatantes que les fleurs de l'hibiscus, des flamboyants ou des grenadiers. Néanmoins la joie de ces tissus ne pouvait pas en imposer au ciel, et, bientôt, comme un pauvre oiseau-feu des Tropiques égaré dans le septentrion, Iléléna allait appuyer son visage aux vitres mouillées. Elle y écrasait son petit nez busqué ou sa bouche charnue. Ou bien Héléna roulait de droite et de gauche de grands yeux étonnés. Quand il en surprenait l'expression, Pierre, apitoyé, lui disait :
— Oh ! ma petite gazelle, retournons aux pays lumineux et aromatiques. Parle! Tu es exaucée d'avance.
— Non î Je n'on ai plus le goût. C'est fini pour moi de voyager.
— Plaisantes-tu ? Tu n'as pas vingt ans!
— Il y a des àines de vingt ans bien âgées, répondit-elle lentement.
— Non ! pas toi qui n'es qu'une toute petite
mie.
Découragée, elle fit :
— La petite lille sage D6 veut plus quitter son tabouret. Elle a trop couru jadis.
Troublé par son accent, il s'agenouilla devant elle en lui demandant :
— Tu soulTrcs ! Qui le fait souffrir ?
— Moi-môine, Pierre !
— Mue sou liai les-hi ?
— - l{ien que loi.
Mais les jours qui suivirent, ll<^éna, par la pluie qui tombait sur la terrasse avec un bruit de friture,
se promena de pièce en pièce d'un air inquiet. Quelquefois elle touchait au passage une tenturej ou un meuble, comme pour se rendre compte de 1î réalité de son apparence. Vers le soir elle s'abîmî dans une lecture, à ce point qu'elle n'entendit pas! la voix de son mari lorsqu'il la questionna. Autrefois peu sensible aux fictions des poètes, elle y\ prenait maintenant un intérêt si vif qu'elle vivait d< la vie des personnages créés, s'animait, frémissait ou se désolait, quand la fatale conclusion de la] mort, s'imposait aux êtres valeureux et tendresJ dont elle avait goûté les bonheurs imaginaires.! Souvent Pierre, la surprenant les yeux dilatés etj vagues, lui demandait :
— Où es-tu?
— Ailleurs.
— Où voudrais-tu être?
— Autre part, avec toi.
— Je t'en prie, Héléna, parle. Quel est cet : autre part?
Elle secoua la tête d'un air de doute, avant de! dire :
— Je ne sais pas encore.
Enfin un jour, l'index levé vers les étoiles, elle|
prononça :
— Là-haut!
— Hélas!
— Tu vois bien que tu ne peux me satisfaire, Pierre ? ]
Tristement, il pensait :
« Quelque jour nous monterons pourtant là-haut, toi et moi, mais alors nous serons aussi légers que
Paolo et Francesca, et peut-être aussi noyés de larmes et de regrets. »
... Un matin d'avril que Pierre descendait joyeusement de son observatoire, car il a\'uit aperçu les premiers pommiers en fl-eurs blanches et roses, il chercha Héléna pour lui apprendre cette bonne nouvelle. Il ne la trouva pas et il apprit de Jacques (}ue « Madame l'attendait à la cascade ». Par l'allée r{ui passait en sous-bois devant les petits temples les douze constellations du Zodiaque, il atteignit en imont du pont ogival ce qu'ils appelaient ambilieu- -ement : la cascade. Oe gros porphyres roses arronilis comme des épaules ou des hanches, obligeaient la Dolente à un saut d'une hauteur d'homme. Du fond ténébreux des branches entrelacées, an-dessus de la rivière, l'eau semblable à une coulée de verre t bouteille, courait vers l'aval. Pendant sa chute, la iiappe liquide rai)pelait un écheveau do fils métalliques qui se nouaient et se dénouaient en scintillant. Enfin la nappe tombait sur les pierres du torrent avec un glorieux fracas.
— Iléléna! Où es-tu?
Seule la Dolente répondit de son bru il tumultueux à son appel.
— Iléléna! n^péta-t-il.
Lassé de la héler vainement, il remonta plein d'anxiété vers la maison. A mi-côte de la colline, il eut l'idée de prendre le sentier qui menait à la iiverno. Les arcs épineux de la ronceraie le formaient à marcher lentement et il aiTÎva devant la uTotte en partie masiiuée par leurs broussailles. Ku robe de mou.<seliuo à doublure do taffetas i\>sc qui
éclairait le tissu par transparence comme d'une aurore, Héléna, étendue, appliquait son oreille contre le sol.
— Mon Dieu! que fais-tu là? demanda-t-il à la fois effrayé et moqueur.
Sans se laisser troubler par son apparition et ie ton qu'il avait employé, elle lui répondit :
— J'écoutais battre le cœur de la terre. Ecoutezle vous-même. Ce n'est pas une imagination.
Lorsqu'il eut prêté son attention aux battements qu'elle croyait percevoir, il lui dit en souriant :
— Ces bruits souterrains sont produits par la Dolente en communication avec le fond de cette caverne.
— Vos détestables explications ravalent tous les mystères à des principes de physique, répliqua-t-elle. Je serais bien absurde de vous avouer que, certains jours, je crois sentir dans l'air la pulsation des cœurs d'ailleurs, des cœurs de là-haut, de partout!
Lorsqu'elle se fut ainsi exprimée, elle s'assit sous la grotte, près de la vasque naturelle où les larmes de la voûte tombaient avec le bruit du cristal cassé.
— Vous en souvient-il, reprit-elle, à notre première visite au Val-Dolent, ma mère et vous, m'avez surprise devant cette fontaine. A maman qui me grondait, j'avais dit : « Buvez ! c'est la source de Jouvence ». Et elle vous demanda de lui expliquer les vertus de cette fameuse eau. Je vous entends encore lui répondre : « Aux temps où les Dieux étaient presque humains et les hommes presque divins, sourdait la fontaine de Jouvence qui avait
la propriété de rajeunir. A cette aube du monde, tous les nnortels avaient le droit d'aller y puiser. L'abus qu'ils firent de ce trésor obligea les Dieux de leur en ôter l'usage... » Je vous le demande, de quel abus les hommes se rendaient-ils coupables?
— De boire Teau qui les rendait semblables à des Dieux ne possédant qu'une supériorité, leur immortalité, Héléna.
— Ainsi, Pierre, les buveurs pouvaient devenir immortels? Buvez-donc, mon cher amour, je le veux.
Inclinée sur la vasque, elle y plongea ses petites mains serrées en coupe et les remonta jusqu'aux lèvres de Pierre. Ensuite, ses paumes remplies une seconde fois, elle les éleva vers le ciel, comme pour une libation sacrée, et s'abreuva elle-même.
Ils demeurèrent quelques instants encore dans la grotte dont l'ombre épaisse leur permettait à peine de se reconnaître.
— Sortons d'ici, c'est noir et froid, Iléléna. Au seuil de la caverne, elle murmura :
— A la vérité, dérisoire Jouvence, ta liqueur, sans abreuver jamais donne une soif effroyable.
Il lui avait pris le bras afin de l'entraîner, mais la jeune femme se retourna vers la grotte ténébreuse et sa charmante figure de vingt ans eut une expression désespérée. Pierre fut épouvanté de celle vision soudaine d'une passion (|ui, dépassant les limites des amours terrestres, cherchait l'éternité !
Un matin que Pierre voit, au son de la cloche agitée par Jaccjues, sa fiMume v(Muo de mousseline aurore,
230 LES CŒUBS GRAVITENT
rentrer du parc, son chapeau bergère tombé sur la nuque, une brassée de scabieuses azurées entre les bras nus, marchant sur ses petits cothurnes, délicieuse de fraîcheur dans la luxuriance de sa vingtième année, il s'écrie :
— Je veux que tu sois figurée ainsi !
Quelques semaines plus tard, un sculpteur, jadis lié d'amitié avec Pierre, vint au Val-Dolent commencer une étude de la jeune femme. Cette introduction dans leur intimité de l'artiste leur parut d'abord un événement considérable ; puis, ravie de la compagnie de cet hôte intéressant, Héléna ne se lassait pas de l'interroger sur la partie étrange de la. société dont il représentait la fantaisie, le désintéressement, l'imagination et la passion parmi les autres hommes réalistes et utilitaires. Un soir qu'elle l'avait écouté attentivement, Héléna conclut :
— Un artiste c'est donc comme un amant perpétuel, un amoureux de tout.
Touché de la définition qu'elle lui donnait de sa mission, le sculpteur s'écria:
— Pour ce mot-là, madame, je voudrais pouvoir immortaliser votre beauté! mais, hélas ! ...
— Pourquoi semblez-vous douter de votre talent ? lui demanda-t-elle.
— Parce que l'on tend vers la beauté comme vers l'amour, sans y atteindre absolument, répondit le statuaire ses mains levées dans une sorte de supplication.
— Vous aussi? s'écria Héléna pleine d'ardeur.
— Quoi donc? interrogea l'artiste surpris.
— Rien !
La jeune femme avait baissé le front. La détresse agitait le cœur tumultueux de Pierre.
... Lorsque le sculpteur quitta le Val-Dolent, il dit à Pierre en regardant Iléléna avec la tendresse passionnée et chaste dont les artistes considèrent les femmes :
— Mon ami, vous aurez vécu unadmiralde poème, et tous deux plus heureux que moi, vous aurez réalisé votre chef-d'œuvre en vous-mêmes.
A ces paroles d'adieu, enivrés d'une voluptueuse tristesse, ils tombèrent aux bras l'un de l'autre sans souci des regards du statuaire, — mais un artiste saurait-il rien considérer avec les yeux étroits des autres hommes ?
En se retrouvant seuls à leur table, délivrés d'un observateur dont la perspicacité commençait à les effrayer, ils se sourirent.
La semaine qui suivit ce départ, Héléna éprouva le besoin de l'immobilité. A chaque invitation pour une sortie, elle répondait :
— Plus tard !
Cependant la campagne fleurissait en un rayonnement immense de joie et les flots de la rivière, grossie des pluies, bondissaient comme des chèvres sur les porphyres rouges.
Le goût des livres avait repris Héléna. Parfois, quand elle ne se croyait pas entendue, elle lisait à haute voix avec un accent créole (|ui donnait une fraichenr d'innocence à sa lecture. Un jour qu'un murmure à travers le par(|uet l'avertissait qu'lléléna parcourait un ouvrage à son choix, descendant doucement l'escalier qui conduisait à sa chambre, Pierre l'entendit dire ;
« Je m'abandonne, ô mon Dieu, à votre infinité et à votre immensité incompréhensibles, pour m'y perdre et m'y oublier moi-même. »
Il s'avança et lui avoua l'avoir entendue.
Encore pénétrée du sens de l'Écriture, Héléna eut le geste vague de ses instants d'embarras ; son petit poing d'abord serré ouvrit peu à peu ses doigts en l'air, et c'était comme l'image de l'épanouissement d'une corolle.
Pierre, pensif, répéta :
— « Pour m'y perdre et m'y oublier moi-même ! » Que vous manque-t-il donc, pour que vous puissiez éprouver ces aspirations désolantes, ma chère âme?
Sa nuque renversée sur l'appui de sa bergère, elle lui répondit avec un sourire pâmé :
— Ne vous offensez point : vou^ êtes vraiment mon bien-airaé choisi entre mille.
Puis elle ferma ses paupières. Un bandeau de soie émeraude partageait à moitié ses cheveux qui retombaient avec une folle exubérance d'écheveaux de soie sur ses joues d'un rose immaculé. Les narines de son petit nez busqué, aussi nacrées et fines que des pétales, palpitaient. Et sa bouche avait de légers mouvements aux paroles secrètes de sa pensée. Parfois des ondes passant sur sa délicate figure en modifiaient l'expression. Et Pierre, incliné sur sa femme, eroyait voir monter des sources mystérieuses de son âme adorable les parfums les plus secrets. Il l'embrassa en la serrant violemment contre lui :
— Je te tiens, lui cria-t-il.
— Tant mieux ! répondit-elle sans rouvrir les
LA GRAVIT ATIOX 233
yeux, car il me semblait m'envoler dans l'immensité quand tu m'as saisie.
Puis, rappelée au souvenir de sa lecture, elle murmura une seconde fois:
— Vous clés vraiment mon bien-aimé. choisi entre mille.
Quelques instants plus tard, et quelle que fût la douceur des caresses de Pierre à son front, elle -^'endormit, sa bouche ouverte sur un dernier baiser avec l'air de suprême abandon qu'on voit aux petits enfants.
Afin de la laisser à son sommeil, il se recula jusqu'au seuil de la chambre. La tenture persane aux soleils flamboyants sur les épaules, il dit encore en l'observant :
— Chère enfant terrible I
Dès qu'il se retrouva dans sa salle de travail, elle lui parut douloureusement silencieuse. Ce sommeil d'Jléléna, en plein jour, prenait une signification affreuse et des images horribles le torturèrent.
« Pourquoi cette angoisse puisqu'elle dort, pensa-t-il? Elle dort! »
Cependant, incapable d'attention, il lut obligé do redescendre vers elle. Agenouillé sur un coussin, il la contenif)la jusqu'à ce qu'elle se réveillât. Lors- (ju'elle rouvrit les yeux, lléléna lui demanda :
— Pourquoi pleures-tu ?
— Vraiment, je pleure?
Et il ne put rirn lui répondre car il se sentait enivré de joie en la revoyant sourire, se mouvoir et rem[»lir la pièce de son amoureuse jeunesse.
... Un nouvel élan de piété soulève Héléua. Des
heures entières, elle se complaît, les yeux mi-clos, à ses imaginations paradisiaques. Parfois elle porte ses méditations dans les petits temples dédiés aux constellations du zodiaque. Pierre la surprend au reposoir de la Vierge. Gomme il lui demande l'objet de sa songerie, elle lui répond :
— Hier soir en regardant les rondes d'anges et d'âmes élues qui dansent et s'embrassent dans un paysage fleuri semblable à celui des îles de mon enfance, je me demandais s'il y avait quelque vraisemblance dans ces imaginations de l'Angelico ? Aujourd'hui que j'y réfléchis, j'en pleurerais.
— Pourquoi donc ? demande-t-il.
— Parce que c'est trop simple, trop ravissant et |i que je n'aperçois pas la possibilité de danser avec toi toute l'éternité parmi les roses, les pâquerettes
et les lis, en chantant laudes.
Les yeux relevés vers son mari, elle ajouta :
— Plus tard, quand on parlera de nous. Ton dira « Il était impossible de s'aimer plus qu'ils ne s'ai' mèrent ». Et, pourtant, ô mon amour?...
— Que veux-tu signifier, Héléna? inlerrogea-t-il plein d'angoisse,
— Seulement ceci, qu'on ne peut monter assel dans le ciel et que lorsqu'on y parvient, il faudraij s'y maintenir !
— Nous nous y maintiendrons, ma chère âme!
— Je le souhaite, lui déclara-t-elle avec un sourire* grave.
Et son ton le terrifia.
Un soir que Jacques, le dessert placé sur la table, se retirait ainsi qu'il en avait coutume, car ils ne
toléraient pas de service autour d'eux, Iléléna s'interrompit de manger d'un entremets dont elle était gourmande, pour s'exclamer :
— Savez-vous monsieur mon mari, que vous êtes plus semblable aux autres hommes que je ne me rétais imaginé?
— Et pourquoi non ? répondit-il amusé.
— Quel dommage I reprit-elle. Lorsque je vous vis pour la première fois <à Antibes, superbe dans votre cape et sous votre large feutre gris, votre air me promettait une majesté continuelle de pensées.
— Dieu! que j'aurais été ennuyeux! s'écria-t-il gaîment.
— ■ C'est possible, Pierre, mais vous ne m'empêcherez pas de vous avouer que je m'étais représenté l'astronome, ami des étoiles, comme un héros surhumain.
— El vous n'avez trouvé (ju'un pauvre homme ras de terre, lléléna.
— Oserais-je m'en plaindre, Pierre? Car si vous aviez été un personnage céleste, vous n'auriez pas eu de regards pour votre petite antilope. Et pendant nos fiançailles, je puis maintenant vous en faire la conlidence, quand je m'étais trouvée trop [)etite fille avec vous, si je me sauvais, c'était pour nUcv pleurer d'avoir été une sotte. Dans ces instanls-là, désolée, je me demandais : « Est-ce moi qu'il devrait épouser?»
Emu par son amoureuse humilité, Pierre saisit fougueusement sa femmo-enfanl. Alors la télé sur sn poitrine, elle lui chuchota :
— Ai-je nn'Mité tant de bonheur? Oh! je fus heureuse, heureuse, heureuse !
— Pourquoi dis-tu : « je fus heureuse, » Héléna, Ne le serais-tu plus?
— Ce n'est pas ce que je veux dire, répliquat-elle. C'est si difficile de parler de son amour ! On le sent en soi, comme une musique. Il y faudrait des chants. Gomme je ne sais pas chanter, quelquefois j'ai dansé de joie devant toi. Ma danse, peutêtre, offusquait ta gravité ; c'était ma seule manière d'affirmer : « J'aime Pierre. Je l'aime 1 Pierre est mon amour et je suis à Pierre ! » Crois bien que, dans ces moments-là, je t'aimais 'si fort que je me soulevais de terre pour être plus dans ton cœur.
Lorsqu'elle eut ainsi parlé, elle .s'arracha des bras de son mari et s'en alla rôder d'une fenêtre à l'autre fenêtre sur ses petites mules de soie qui bruissaient comme des feuilles sèches. Après avoir regardé la forêt, elle guetta furtivement Pierre et alla s'accroupir sur un profond fauteuil, les bras tombés. Elle y prit l'expression de ces chats, aux paupières presque closes sur le liséré d'or de leurs yeux d'émail, qui semblent sommeiller et qu'on sent pourtant tendus, prêts à bondir à la moindre alerte. Tout à coup, la tête tournée vers la fenêtre à travers laquelle s'apercevait le moutonnement bleuâtre des frondaisons qui emprisonnaient le Val-Dolent dans leur étroit horizon, et sans que rien ne préparât sa question, Héléna demanda :
— Tout est pareil, n'est-ce pas, d'un côté ou de l'autre de la terre?
— Je ne te comprends pas.
— C'est vrai ! Je suis insensée.
Abattue sur son épaule, elle reprit :
— Non, je suis malheureuse!
— Toi! Toi! ma chère âme, pourquoi?
— C'est-à-dire que je suis peut-être trop heureuse, reprit-elle les yeux mouillés.
Du fond de son précipice, le sanglot de la Dolente montait jusqu'à eux.
— Hélas! dit-elle encore écrasée sur la poitrine de Pierre, trop heureuse, n'est-ce pas être un peu malheureuse?
— 0 folle petite enfant !
Il affectait l'enjouement, mais son sourire cachait son inquiétude. Un peu [)lus tard, Héléna appuya sur lui des regards dévorants.
« (jue veut-elle? Qu'attend-elle? Q\ie cherchet-elle? » pensait-il.
... Une nuit Pierre terminait une page d'anticipations sur la mort de la terre et il écrivait :
« Un soleil noir, un astre mort désorbité, rencontrera la terre lancée contre lui. Au choc de ces deux masses un immense feu jaillira, une formidable nébuleuse montera en flammes de millions de lieues. Et tout ce qui fut chair, esprits, âmes amoureuses,
'nie, beauté, charité, tendresse, ne sera plus que icu.
u VA il y aura un recomuienccment, une (.Jcnèî?e (jui verra son futur Moïse.
« La création se continuera. L'amour ressuscitera (|ui recréera la vie. \ la vérité, il n'y a ni cummen-
•ment, ni lin, et la gravitation a mu, meut et mouvra l'inlini. »
Vn souffle léger sur sa joue éveilla son altcnlion. Kolcvant vivement les bras par derrière, Pierre
enserra le cou de sa femme entre ses mains.
— J'ai lu. lui dit-elle seulement.
Il voulut poser ses lèvres sur son front, mais elle
résista et s'enfuit.
Le lendemain, tandis qu'agenouillée devant un parterre de la terrasse, elle choisissait des glaïeuls drap d'or légèrement flammés de rose dont elle voulait composer un bouquet, Héléna, entendant;! Pierre marcher derrière elle, lui dit sans se retourner :
— Comment pouvez-vous écrire qu'il n'y a ni commencement, ni fin? Ce recommencement où nous ne serons plus, vous et moi, sera bien notre fm.
— Il ne s'agissait pas de nous, Héléna.
— Il ne s'agit que de nous, repartit- elle. Cela seul compte pour moi.
Comme elle demeurait toujours agenouillée devant les glaïeuls, il voulut alors caresser ses cheveux, A mais elle se déroba et ne voulut pas permettre qu'il™ l'accompagnât dans la forêt.
Vers la fin de cet après-midi, elle en revint ravissante d'animation. D'une voix vibrante, elle lui dit aussitôt.
— Quelle impression inouïe je viens d'éprouver, Pierre I 11 me semblait que je me poursuivais moimême. J'avançais vite, vite, mais mon âme allait encore plus fort devant moi. Ah! quelle ivresse de se sentir à sa propre poursuite sans pouvoir se rattraper !
En la considérant avec tristesse, il lui murmura seulement :
— Et moi?
— Oh! s'exclama-t-elle désolée. C'est vrai !
Il la prit dans ses bras avant de lui répéter son tendre reproche :
— Et moi?
Avec le ton du désespoir Héléna s'écria qu'elle mériterait un châtiment pour cet oubli. Pourtant, ce même soir, quand, leur dîner terminé^ils descendirent jusqu'à la caverne rouge, afin d'en contempler à la nuit les phosphorescences, lléléna, rassurée par les ténèbres qui ne permettaient plus à Pierre de scruter son visage, lui demanda :
— Depuis que tu m'aimes, ton àme ne s'est-elle jamais échappée de toi? Sois sincère!
Les gouttes d'eau qui se brisaient comme des cristaux au bord de la vasque, furent la seule K'ponse de l'ierro.
— Tu te lais: quel aveu! reprit-elle. Pourquoi donc me gronderais- tu de me sentir parfois m'évader de moi-même?
Sur ces mots, elle se jeta dans ses bras avec une elTrayante ardeur. A cet accès de frénésie mélancolique, Pierre ne put retenir ses larmes, et ils res- Urent longtenips enlacés et pleins de détresse.
Par cette douce nuit de pleine lime, Héléna, rcfuint d'aller se reposer, voulut qu'il demeurât avec elle, sur le balcon. Il lui avait appris à recounaitre les constellations «H elle les lui désignait naïvement comme un écolier in(li([uo les villes sur une carte de géographie :
— Le ('.apricorno ! la Grande Ourse! Le lk>uvier! Les Poissons! Le Dragou!... La belle vie brillante,
là-haut, Pierre! Et quelle consolation de savoir tous ces grands yeux fixés sur nous !
Cessant tout à coup d'observer le firmament, elle déclara d'une voix grave, ses regards appuyés sur Pierre :
— Comme je t'ai aimé!
— Comme je t'aime! répondit-il tendrement.
— Oh! Pierre, n'est-ce pas une profonde douleur de vouloir être aimée pour Téternité? Parfois je défaille de penser qu'il existe des bornes à notre amour.
Elle vint lui saisir âprement la tête et prononça :
— Ne jamais, jamais nous désunir! Ah! répètemoi que jamais, plus que nous, deux âmes ne furent confondues.
Un peu plus tard, elle dit encore en secouant le front avec désolation :
— Confondues? Non! Non ! Car toi, lu restes toi, et souvent je reste moi.
Les milliards d'astres dont les scintillations sympathiques semblaient vouloir caresser ces amants de leur tendre éclat, continuaient de rouler dans les eaux infinies du céleste océan.
— Comment arriver à n'être plus soi mais l'essence même de ton âme? reprit Héléna. Com ment m'abîmer mieux en toi? J'agonise parfois de^ me sentir distincte et isolée. J'en éprouve un froi glacial et un sentiment horrible de solitude. Oh ï n'être plus jamais solitaire... est-ce possible, Pierre?^ Anéantis-moi donc, ô mon amour, pour que je sois vraiment heureuse!
Par ses invocations, Héléna exprimait tout ce qu
Pierre avait médité toute sa vie. Il fut à la fois enchanté et épouvanté que, par les intuitions de son amour, sa femme-enfant communiât vraiment avec sa pensée la plus secrète. Elle était donc autant que lui persuadée que rien ne rassasie les grands cœurs.
Instinctivement Pierre et lléléna resserrèrent leur étreinte jusqu'à s'en faire souffrir.
Au-dessus de leur embrassement les mondes silencieux continuaient de graviter dans le vide infini où les attiraient les mille attractions contradictoires. Et sous ces étoiles, elles aussi pleines de détresse, Pierre et lléléna, bouche à bouche, éprouvaient l'angoisse de leur instabilité
A l'aube, quand les astres, comme des yeux, fermèrent leurs paupières et disparurent, lléléna, pâlie de lassitude, eut un sourire eu répétant les vers de Dante qu'ils avaient lus ensemble :
« C'était le temps où le malin commence et le soleil montait avec ses étoiles qui l'entouraient, quand le divin amour mut primitivement ses beaux astres. »
A peine achevait-elle sa citation, qu'un rayon, le premier, dépassa les frondaisons du bois dont il traversa les branches comme un fuseau d'or. En une inspiration subite, lajeune femme présenta son front livide à cette flèche de flamme, et elle en fut éblouie au point de chanceler.
— 11 faut maintenant dormir, ma chère âme, lui conseilla Pierre.
— Dormir, répondit-elle avec un singulier sourire. dormir, l'odieuse chose! Non! non! Plus de sommeil ! Toujours vivre !
Pour se délasser de la longue immobilité de celle nuit d'été, elle réclama son cheval.
— Quelle singulière fantaisie, Héléna? Vous n'avez pas dormi.
— C'est entendu, Pierre, je ne suis que fantaisie. Savez-vous mon désir, ce matin? Je veux revoir à Saint-Igest la maison où naquirent les parents de Virginie de la Tour. A peine, une fois, ai-je visité ce village abandonné par mes ancêtres pour s'exiler aux Indes et à l'Ile-de-France.
— Mais la route à travers le causse, longue et dangereuse, demande plusieurs heures de course rapide.
— Tant mieux! Vous ne comprenez donc point combien j'ai besoin de me fatiguer. J'ai trop pensé, c^tte nuit. Maintenant il me faut du mouvement. Et puis j'ai soif de revoir la vieille demeure tant de fois imaginée par la pauvre Virginie.
Prévenus par Jacques, le bordier et son fils vinrent présenter les chevaux. Ils firent observer que ces bêles, bien reposées, ne manqueraient pas de vivacité.
— A la bonne heure! s'exclama Héléna joyeuse. Coiffée d'un petit tricorne à la française, elle était
vêtue d'une amazone bleu de roi dont la traîne flottait comme un pan de ciel au flanc de sa blanche jument. Un feutre dont l'air rabattait parfois une aile, couvrait le grand visage de M. du Cambout et ses guêtres fauves moulaient ses jambes. Aussi pâle et calme que sa femme était rose d'énervement, il lui vit donner de l'éperon à sa monture qui fit feu sur le roc.
Bientôt quittant le ségala ténébreux, ils s'élevèrent vers le haut plateau calcaire où ne poussaient que les chênes truffiers. Le sol en était crevassé. A chaque moment, parmi la broussailledu genièvre, les chevaux devaient sauter des obstacles sur lesquels ils arrivaient sans les apercevoir. Héléna, de sa petite cravache, cinglait sa monture. Pierre lui en fit l'observation.
— Auriez-vous peur? interrogea-t-elle avec un sourire glorieux. Je voudrais déjà distinguer la toiture de Saint-Igest, de la couleur des framboises, vous souvient-il? Songer que mes aïeux naquirent et vécurent là et que je suis leur descendante, pleine de vie, de mouvement, d'amour, quand leur manoir abandonné doit maintenant sonner sous le pied comme un sépulcre! 0 vie I 0 mort! En avant! Plus vite! Me suit qui m'aime! Virginie! chère Virginie, tu fus vraiment adorée!
— Je vous en supplie, Iléléna ! Héléna! veillez à la bouche de votre jument. Vous l'affolez I Elle s'emballe!
— Hardi! Hardi! Laissez-donc, répondit-elle, puisque nous avons des ailes!
Elle pressait encore l'allure de sa monture, quand un renard débusqua d'un hallier.
m — Je le forcerai, s'écria-t-elle joyeuse. Passez à droite, Pierre. Laissez-moi cet honneur. Hardi !
Accoutumée dus l'enfance à dos battues dans la brousse tropicale, elle se prc'cipita sur le fauve avec une prodi^'icuse énergie.
— Ivresse! Ivresse! clama-t-elle encore. Je m'envole!
Pas plus qu'elle, Pierre ne connaissait le terrain. Sur sa bête plus rapide, Héléna gagnait son mari. Tout à coup sa jument parut rentrer dans le sol comme une pierre coulerait dans l'eau. Quand M. du Cambout atteignit à l'endroit de la dispari" tion d'Héléna, il aperçut, au fond de la gorge de Vezac, par quarante mètres de profondeur, une sorte de grande fleur à macules de pourpre sur les pierres cendrées du précipice. Sans un cri, sans un sanglot, il tomba de son cheval.
Les mains crispées à sa gorge, il se voulut mort..
« La vraie existence n'cst-elle pas celle qui se continue pour nous au cœur de ceux qui nous aiment? « E. Renas.
Les violons dissimulés dans le bois du Val-Dolent jouaient avec une douceur désespérée le « lamento » d'Ariane :
0 mort! je crois en toi!
En avant du clergé, les jeunes filles de Laissac, vêtues de blanc et fleuries de roses blanches, remontaient l'avenue des châtaigniers afin de regagner leur village. Les funérailles terminées, des cimentiers avaient aussitôt scellé la dalle de la grotte tumulaire.
Accouru de Gagnes à la nouvelle de ce désastre, Sébastien du Cambout, vieilli, ses yeux rétrécis par leurs paupières alourdies et ses cheveux plats ramenés en arrière de son front religieux, ne se
LA fiRAVITATION 245
décidait pas à laisser seul son fils Pierre dans la grotte rouge.
Celui-ci demeurait roidi dans sa haute taille contre la paroi cramoisie de la caverne où dégouttelait l'eau des voûtes. Les musiciens cachés sous la hêtraie, aux bords de la Dolente, continuaient à marier les sons gémissants de leur « lamento >» à la plainte de la rivière.
A l'extérieur de la caverne, M""^" de la Tour iléchissait sous les sombres voiles qui l'enveloppaient jusqu'aux pieds. Après avoir poussé un soupir accablé, celte mère s'avança vers une jeune femme de grande stature, resiée un peu plus en avant de l'esplanade. A leur rencontre ces deux personnes s'enlacèrent silencieusement. C'était une journée de septembre, chaude et vibrante, aux nuages argentés pleins d'allégresse. Des coucous s'appelaient en sous-bois, et sur les hauteurs du firmament voguaient les noires compagnies des corbeaux en route vers les champs où des glanes possibles s'olTraient ù leur voracité. Sur la rivière ocellée d'or et d'émeraude au jeu des ranjures ensoleillées, les libellules, ces Unes aiguilles ailées (ju'admirail Héléna, semblaient faufiler des tissus de fée au-dessus des fiaques vermeilles.
Les accents éplorés des violons >ibraient toujours parmi cette paisible joie automnale de l'air et de l'eau, des insectes et des bêles.
— rère ! Père! laissez-moi seul, prononce Pierre aussi blanc que h^s roses amoncelées devant le tombeau, lors(|ue Sébastien veut lui prendre le bras.
Devant ce «léeir affirmé, le janséniste donne un
246 LES CŒURS GBAVITENT
baiser à son fils, en lui murmurant avec gravité : — « Comme la fleur elle s'était élevée, et elle est foulée aux pieds, et elle fuit comme l'ombre et ne s'arrête jamais. » Ah! mon cher enfant, je souffre avec toi. Adieu!
Sur ces paroles, les paupières de Sébastien se chargent de larmes. Ensuite il se dresse d'un air majestueux pour marcher vers M"^ de la Tour demeurée sur la terrasse de la grotte sépulcrale près de l'autre jeune femme endeuillée. Il s'inclina devant elle et lui offrit le bras. Et Sarah eut un gémissement harmonieux en s'éloignant pour touio«rs de sa fille adorable qui avait joué sur cette terre à la « Virginie » et qui disparaissait comme elle en pleine fleur. Sa douleur était d'autant plus profonde qu'elle songeait à son fils Henri. Depuis le mariage d'Héléna et son départ pour le Val- Dolent, il errait au bord de la Méditerranée, à moitié dément, cherchant à l'horizon une île merveilleuse qui n'y apparaissait jamais. Péniblement ce père et cette mère montèrent par l'allée des reposoirs du Zodiaque qui, dans leur détresse, leur parurent les stations d'un chemin de croix.
Pierre restait seul, devant le tombeau. Sur l'esplanade, le menton sur une main reployée, la grande jeune femme attendait, immobile. Par les baies ouvertes du château s'envolaient à tire d'aile les accents de l'office des morts dont les cris éternels jaillirent de l'abîme des plus immenses consciences humaines qui vécurent jamais sous des cieux plus proches de Dieu.
Et en entendant l'organiste jeter ces clameurs
effrayantes à Héléna « foulée aux pieds après avoir été la fleur qui s'élève, » Pierre agenouillé commença de verser ses larmes les plus effroyablement amères.
En présence du sépulcre que la beauté radieuse d'Héléna aurait dû transformer en un hypogée d'enchantement, Pierre ne put s'empêcher de tendre les bras vers le dur seuil de pierre qui les séparait à jamais l'un de l'autre, et il gémit :
— Peut-être, mon amour, me cherches-tu maintenant comme je te cherche? Et tu t'étonnes que je ne sois pas étendu près de toi comme c'est ma place. Et tu as froid! et tu m'appelles! Si tu m'entends, ma chère âme, réponds-moi. Faut-il que j'aille vers toi? Oui, partir, n'est-ce pas?
A cet instant une main qui tremble, et légère comme la feuille au vent, vient frôler Pierre à l'épaule. Il jette un cri :
— Héléna!
— Non! Geneviève seulement, lui répond-on.
La lumière diflusée par les porphyres rouges de la grotte répand une coloration de llamme sur le teint de M""' Kodelle. Et dans cette ombre chaude, ses yeux qui paraissent immenses appuient sur Pierre des regards d'infinie compassion.
Pierre, (jui n'en peut supporter l'expression^ s'écrie tourné vers le tombeau :
— Mourir!
— Vivre, répond Geneviève.
— A quoi bon?
— Existerseulcmenl, si vous le préférez, mon ami. 11 secoue la tète.
— Moins encore, Pierre... respirer... comme je l'ai fait moi-même.
ïi lève des mains désespérées.
Tout bas, elle reprend :
— Les cœurs même les plus étreints doivent continuer de battre jusqu'à ce qu'ils se glacent.
— Mon cœur est glacé, Geneviève, pourquoi batil encore?
Elle frémit avant de lui répliquer :
— - Par son battement vous perpétuerez le souvenir d'Héléna et votre pensée fidèle la ressuscitera.
— Affreuse consolation! Fantôme de l'imagination! C'est l'Héléna qui chantait et bondissait, les joues roses et les yeux brillants, c'est cette Héléna seule qui m'importe. Et vous me proposez l'image d'un spectre. Une hallucination de mon esprit au lieu de ses lèvres brûlantes. Une forme d'air froid que traverseraient les hirondelles sans s'en douter, au lieu de ta jeune poitrine et de tes chers bras tièdes qui me serraient au cou, Héléna! Il n'y a pas d'amour sans vie!
Devant sa protestation Geneviève, qui fixe des yeux douloureux sur le ciment encore luisant d'humidité autour de la dalle scellée, reprend avec ardeur :
— Même alors que je ne verrais plus rien autour de moi et que je resterais dans l'éternelle solitude et la nuit éternelle, je croirais encore à mon amour.
Tourné vers le sépulcre, par son silence prolongé et son attitude, Pierre paraît signifier à Geneviève d'avoir à se retirer.
Elle fléchit la tête sur son cou d'un galbe exquis, et ses yeux, tristes comme une eau morte, expriment une indicible souffrance.
— Adieu pour cette vie! Adieu! murmure-t-elle d'une voix exténuée, les prunelles noyées par les larmes.
Au même instant, du fond de la vallée s'élève la plainte élégiaque de la Dolente. Enivrée d'une funèbre extase, Geneviève l'écoute, puis elle se retourne encore, tond des bras vains vers Pierre et s'éloigne enfin avec une douloureuse lenteur.
Lorsqu'il se voit seul, M. duCambout s'abandonne à son deuil comme l'épave au torrent.
— Je ne me sens presque plus être, soupire-t-il. Ah ! mon Dieu ! que je ne sois plus du tout.
L'harmonium du château continuait de répandre sur le VaUDulent les ondes grandioses des Psaumes. A ces accents tous les prophètes bibliques qui s'inclinèrent sur la condition fatale des hommes voués à la mort, semblèrent surgir, drapés de nuit et hauts comme des montagnes. Kt ils clamaient sombrement :
« — Les jours de l'homme sont courts. Vous avez compté le nombre de ses mois; vous avez marqué le terme qu'ils ne pourront passer. »
— Vingt aFis! crie Pierre en sanglots. Vingt ans! Pas nirme le miliiMi du jour! Vr\o aurore! La porlo du matin s'est déjà évaporée dans le soleil ! lléléna adorée, si je n'avais pas la mi^moire, il ne mo resterait d<''jîV plus rien de loi. O morl, elTroyable réalité, qu'est-ce que l'amour pour toi? rillusiou d'un instant, tandis que toi, mort, tu demeures dans l'inlini dos
250 LES CŒUBS GRAVITENT
temps ! Comment pouvons-nous aimer, quand tes orbites creuses nous guettent sous les beaux yeux de notre ivresse ?
Au château, l'organiste, tous ses jeux ouverts, répandait par la forêt l'hymne triomphal :
« Il faut que le corps, corruptible soit revêtu d'immortalité : alors cette parole sera accomplie : la mort a été ensevelie dans la victoire. 0 mort, où est maintenant ta victoire ? »
Toujours écroulé devant le tombeau, Pierre revoyait avec intensité le spectacle effroyable : Héléna découverte au fond du précipice, écrasée, devenue une grande fleur aux pétales de sang.
Du sommet obscur de la caverne, quelques gouttes d'eau tombèrent dans la vasque avec le bruit d'un sanglot précipité.
Tourné vers le tombeau, Pierre, les yeux dilatés, gémit alors ;
— Est-ce toi qui pleures, Héléna, mon cher amour?
Et il offrit désespérément ses bras ouverts et sa poitrine à une étreinte impossible.
Il tomba enfin sur le roc, inanimé.
Cette lettre de Sébastien du Cambout avait été placée par M. Véran à la suite de son récit des funérailles d'Héléna.
« Combien il m'avait été pénible, mon cher Pierre, de te laisser seul dans la grotte sépulcrale, mais j'avais compris que notre présence
contraignait ta douleur et tu ne voulais pas être contraint.
« Depuis nnon retour à la Bastide, ma pensée ne te quitte plus. Pierre, il n'y a pas que ton malheur au monde et je voudrais t'en persuader. Combien d'autres âmes pourraient venir réclamer contre toi qui connus des années radieuses? Je te l'accorde, ta moisson fut trop vite fauchée, mais en t'abandonnant à ton désespoir, souviens-toi, cependant, que tu appartiens à une race où l'on sut souflVir avec réserve.
« Lorsque M. do Saci, notre parent, fut appelé par sa mère mourante, elle lui dit : « Mon fils, aidez à mettre votre mère au ciel! »
(( Tous pleuraient, sauf M. de Saci. Il attendit d'être en sa chambre pour pleurer la disparue, et lorsqu'il mourut lui-même de sa peine, il n'en avait jamais donné le témoignage extérieur à son entourage.
« Après lui, la mère Angélique, sa cousine germaine, le cœur brisé, disparut sans une plainte. Et M. de Luzanci, son frère, qui alTeclionnait M. de Saci comme son père, s'éteignit dix jours plus tard. S«Tîur Christine qui vén<M'ait notre cousin, son guide spirituel, recueillit ses écrits, les mil en ordre et cx[)ira doucement afin d'aller le retrouver. Voilà (juebiues personnes de notre famille, mon lils. »
... A cet endroit do la lettre do Sébastien, Pierre avait crayoniK' (mi niargt» :
« Mon |)ère m'entretient dr saints, alors (|ue je ne suis ((u'un [)auvrc homme dont les cris éclatent malgré lui. »
Kt (lueiques larmes tombées avaient communiqué
LES CŒUBS GRAVITENT
au papier une ondulation. Sébastien du Gambout continuait en ces termes :
« ... Il faut regarder haut pour cheminer ici-bas. Tous nos amis de Port-Royal en jugèrent ainsi, et pourtant quels cœurs tendres sous leurs apparences austères ! La duchesse de Luynesqui s'était réfugiée dans sa maladie avec son mari à l'abbaye, meurt à vingt-sept ans en plein mariage d'amour sur cette invocation au jeune duc incliné sur sa couche :
« Oh! éternellement aimer! Oh! ne jamais mourir I Oh ! toujours vivre ! »
... Une seconde annotation de Pierre emplissait la marge de la lettre d'une écriture violente :
« Mon père me supplicie en croyant m'apporter une consolation. Il y aperçoit un sujet d'édification, quand je n'y vois qu'un cri contre le châtiment le plus injuste! Oh! éternellement t'aimer, Héléna! Oh! ne jamais mourir! Tout le reste est vain. »
La lettre de Sébastien s'achevait sur ces lignes :
« Cette invocation de M""^ de Luynes devrait me désoler particulièrement, mon enfant, car elle me rappelle ta mère Cécile, si jeune aussi, lorsque je la perdis. Révoltée contre ce qui lui semblait une expiation imméritée, elle ne voulait pas l'accepter. Quelle stupéfaction dans ses chers yeux fixés sur les miens! Elle n'était plus qu'une pauvre petite âme évaporée de son frêle corps, qu'elle luttait toujours pour garder contact avec cette terre. Elle m'étreignait encore de ses minces bras en me disant à l'oreille : « Garde-moi! Je ne veux pas! » que son dernier soupir s'élevait déjà vers le ciel.
« Tandis que ces souvenirs d'angoisse me revien-
nent, Pierre, devant moi la. Voie Lactée répand sa mousseline d'argent parmi les astres aussi scintillants que si cette nuit était une nuit de bonheur et d'amour. Je regarde tous ces cœurs brillants et j'y trouve la certitude après les détresses de cette vie. A leur dernier terme, mon fils, nos esprits, après avoir subi une misère qui leur semblait incompréhensible, connaîtront la sérénité de cette nuit d'automne.
« Que la contemplation de ces beaux diamants célestes t'apporte la paix et l'espoir comme à moi. Devant cette preuve d'éternité, comment douter de l'immortalité? Je crois donc, Pierre, qu'un amour délivré des pesantes lois de cette terre, amour absolu et total, doit exister. Je l'espère. »
A ce point de sa lecture, Pierre, déchiré par sa misère, avait écrit :
« Trop lointaines espérances! C'est toi-même que je souhaite, Iléléna! Toi! Tes cheveux que mon souffle soulevait comme des fils de soie. Tes joues tendres et brûlantes, Iléléna! Ce sont tes yeux mobiles et dorés que je veux voir, tes chers yeux sensibles, images de ta jolie âme et non pas ces diamants célestes figés dans leur éclat éternel, insensible et cruel. Puisque Iléléna, mon cher soleil, s'est éteinte, voilez-vous, constellations, et que l'infini ne soit plus qu'obscurité! Or toutes ces étoiles continuent de jeter sur moi leurs coups d'œil élincelants et durs.
« Quelle preuve de votre elTroyable indilTérence pour nous, A mon Dieu ! >»
... Tout en bas de celte lettre de Sébastien du
254 LES CŒUTSS GRAVITENT
Cambout, et d'une encre différente des autres annotations, ce qui prouvait une lecture et des réflexions ultérieures, Pierre avait ajouté : « J'ai blasphémé ! Il m'en souvient, Héléna, une nuit appuyée contre mon épaule, à moitié endormie, tes paupières lasses remontées vers le ciel, tu me dis :
— Ce sont des âmes brillantes de charité qui portent leurs cierges en faisant leur ronde autour de Dieu.
Héléna ! mon amour, laquelle de ces lumières fais-tu frissonner à la brise divine ? Si je la connaissais, j'y fixerais mon regard jusqu'à la perte de ma conscience.
Quelle plainte m'arrive de la forêt du Val-Dolent? Est-ce l'haleine du vent qui s'y pâme tristement dans les feuillées? Non ! c'est le soupir de la Dolente.
Regret, tu ne m'accordes pas plus de répit que cette rivière ne tait so-n sanglot. Toujours je pleurerai. Toujours je crierai ma misère et rien ne saurait m'en empêcher.
Mais toi, Héléna, pourquoi ton silence et plus jamais ta vue ? Réponds ! Apparais ! Ou bien, mon Dieu, accordez-moi la cécité ! Faites que je n'entende plus I que je ne pense plus ! 0 néant ! parfois je te rêve ! »
Une nouvelle nuit séparait un peu plus Pierre d'Héléna. C'était chaque soir, comme une muraille d'ombre qui s'ajoutait aux remparts déjà dressés entre eux.
Avec l'aube les astres s'évanouissaient en leur
incommensurable éloignement, comme ces visages oubliésdonllamémoire nepeutplus ranimerles traits.
A l'aspect de ces astres exténués, Pierre songeait:
« Les souvenirs s'elTacent-ils fatalement avec le temps ? Cette abomination serait-elle possible ?
A rOrient, sur le causse violacé comme le lilas, des rayons montèrent droits comme des colonnes et parurent ériger un temple de marbre à la gloire de l'idéale journée naissante.
Sans trop avoir conscience de ses mouvements, Pierre rentra dans le salon où les phénomènes de la gravitation étaient représentés par de beaux corps en poursuite éternelle à travers le vide. Leur vue réveilla les désastreuses pensées de Pierre : « Amour, de quel secret égoïsme es-tu fait ? Chacun ne se recherche-t-il pas exclusivement? Toujours seuls, voilà la vérité suprême. » Une à une lleurirent les heures de ce jour printanier, les heures rosées comme les roses, puis blanches comme les lis, violettes à l'égal des campanules et enfin orangées comme les capucines. Leur gamme harmonieuse chaula comme si l'accord du Val-Dolent n'avait pas été rompu par la disparition de l'âme qui en était l'àme ; du cœur, sa lumière ; et du corps ravissant, sa beauté. Car chaque geste d'iléléna portait l'amour, suscitait la tendresse, inclinait à la bonté. S'il est des êtres dont les physionomies provoquent au mal, la vue seule de cette adorable femme-enfant aurait attendri les plus insensibles. Maintenant, par sa disparition, le bien ne pouvait plus exister dans le petit chAleau au»si vide que les espaces infinis. Et dans la forêt, plus jamais ne retentissaient les appels d'Héléna : »* Pierre !
Pierre ! Viens voir cette centaurée ! Oh ! sous cette roche, une truite, dépêche-toi. J'écrase du romarin entre mes mains : respire son arôme ! A cheval, Pierre ! Partons I En route ! loin I loin ! et tant que nous pourrons courir la garrigue. Chut! à ton harmonium, mon cher musicien, et joue-moi les tendresses que tu ne sais pas exprimer avec des mots. » Et le front incliné vers les genoux, Pierre songeait encore : « Je me souviens d'un frais matin de mai. Nous avions quitté le Val-Dolent dans le brouillard. Les herbes argentées par la rosée scintillaient comme des joyaux. Tu portais ce jour-là une simple tunique de lin blanc, Héléna, et tu me parus diaphane ^ irréelle. Je t'appelais: mon elfe, mon farfadet ! Tu bondis alors pour me prouver que tu serais bien capable de t'envoler comme un esprit.
— Pierre, me crias-tu, c'est aujourd'hui l'anniversaire de ma dix-neuvième année. Je commence à devenir vieille !
En t'exprimant ainsi, tu souriais d'incrédulité et pour éprouver ta jeunesse, tu voulus atteindre à la branche d'un marronnier. Le vent la faisait osciller et il te fallut t'élancer plusieurs fois avant d'en saisir les feuilles avec un cri triomphal. Puis tu t'avanças dans les herbes humides, sans souci de t'y mouiller, cueillant au passage le lychnis doré, la crépis aérienne et les sauges violettes? Par amusement, tu plantas ces fleurs rustiques dans ta chevelure. Des scabieuses et des bourraches épinglées sur ta jupe blanche, la festonnèrent. Ainsi fleurie et marchant sur la pointe des pieds, tu m'évoquais la Primavera de Botticelli.
LA GRAVITÀTIOX 257
Dans la prairie du Martial qui descend jusqu'à la Dolente, les petits enfants du métayer de Peyrargues tournaient une ronde autour d'un cabri qui bondissait des quatre pieds avec les gambades les plus drôles. Les fillettes avaient eu la même idée que toi et leurs fronts étaient couronnés de stellaires. Des boucles de p.'lquerettes ornaient les oreilles des gar. çons aux chapeaux ronds surmontés de plumets en épis queue de lièvre.
Ces petits paysans chantonnaient:
Nous n'irons plus au bois, Les lauriers sont coupés !
Tu pris les mains des garçonnets,' en leur disant:
— Nous allons danser une danse bien plus belle que votre ronde. Vous, fillettes, élargissez vos jupes entre vos doigts. Maintenant balancez-vous comme vous me verrez le faire et observez la cadoncc de nui musique.
Iléléna, tu leurs chantas l'une de ces danses créoles que j'avais densées avec toi à l'ajoupa. Les garronncts imitaient avec naïveté tes ports de tôte ot tes balancements. En face de toi, les fillettes, ceintes de stellaires, sautillaient comme des oiselets pour te mieux prouver leur bonne volonté.
Et moi, j'écoutais ta chère voix, ravi {\c te voir joyeuse con\me la lumière de cette matinée de mai, ITéléna, clior aim^nr.
L'attention de ces enfants s'étanl fatiguée, afin de les distraire, tu leur dis :
— Maintenant, jouons à cache-cache, mes petits ! Garçons et filles se précipitèrent derrière les noi-
setiers en criant : Hou! Hou ! vilain loup ! Nous trouveras-tu ?
Et le vilain loup, c'était toi. Ta blanche tunique disparut dans les noirs halliers à la poursuite des garçonnets simulant l'effroi de leurs cris stridents et, je ne sais pourquoi, tout à coup, devant le silence qui suivit, j'éprouvai de l'angoisse. Pressentiment, hélas ! Oui, chère femme, cache-cache, mais cachecache éternel ! Dans quelle forêt es-tu si bien cachée que je ne puis te retrouver? Oh ! horrible cachecache ! Faut-il donc que je ne sois plus moi-même qu'esprit pour que cesse ce jeu cruel? Reviens, Héléna. Ou faut-il mourir pour te rejoindre enfin? »
A la réminiscence de cette matinée, Pierre s'abattit avec un gémissement prolongé sur un sofa.
Combien d'heures demeura-t-il dans la stupeur?
n commençait à ne plus souffrir, lorsque Jacques ouvre timidement la porte et pose sur la table une | enveloppe bordée de noir. 11 se retire après avoir vainement offert ses services à son maître.
Vers le soir seulement, Pierre prend connaissance^ de cette lettre. En quelques lignes mélancoliques, Geneviève lui faisait part de la mort, presque subite, de l'honnête Laurent Rodelle. Elle terminait :
(( Me voici seule ! Christine et votre père n'oni guère envie de me recevoir. Que faire, Pierre ?|
Apitoyé, il réfléchissait à la réponse qu'il pourrait! lui donner, lorsqu'il lacéra brusquement le papier] de deuil en pensant avec colère :
« Me voici seule ! Elle sous-entendait : comme vousi êtes seul. Croit-elle que mon malheur appelle soi malheur? Non! cette infortunée ne me fut jamaisj
rien. Hélas ! saurait-elle me le reprocher ? >» S'étant levé, M. du Cambout chasse du pied vers le foyer la lettre froissée, mais quand il la voit s*éprendre aux tisons et brûler, il évoque au sommet de sa tour des Grimaldi, Geneviève sous ses voiles de veuve qui regarde, les yeux mouillés, vers la mer, si n'apparaîtra point sur Thorizon la voile de bonne espérance.
— Jamais, prononce-t-il sourdement et, debout à la fenêtre, il contemple ardemment la statue de marbre d'Héléna sur laquelle ruisselle la fine pluie qui tombe d'un ciel qu'on dirait noirci pour l'éternité.
— 0 mon amour! gémit-il, et ses mains ouvertes
et tendues voudraient l'abriter des tristes larmes
du firmament.
a Nos impresitionH sont des impressions d'isolés ; chaque esprit, comme un prisonnier solitaire, garde pour sol le rCvc qu'il fuit du monde. *
WaLTIR PlTKR.
A la surprise des villageois de Laissac et de Vausselle, les travaux d'aménagement du Val-Dolent, interrompus pendant les deux années du mariage de M. du Cambout, furent repris. En sachant que Charlier, l'horticulteur de V*, une équipe de maçons, quelques peintres et des menuisiers avaient été mandés au château, les gens perspicaces sourirent.
« Depuis combien de temps la jeune dame est-elle enterrée? Un mois, vraiment un mois seulement ! »
Les épaules soulevées, ces personnes soupirent. Elles apprirent ensuite avec étonnement que le veuf faisait édifier un mur d'enceinte autour de la futaie. L'idée enparutaussidispendieusequ'absurde. Que voulait cacher M. du Cambout derrière ces murailles interminables? Les détails qu'on colporta sur des bancs récemment disposés aux endroits les plus agréables, des boulingrins dessinés par luimême et les parterres dont il surveillait la composition, provoquèrent les méchants propos.
Or, M. du Cambout, dès les premières semaines de son veuvage, s'était persuadé de l'invisible présence d'Héléna. Toutes ses réflexions l'amenaient à croire que l'âme délicieuse n'avait pu ni voulu s'évader des lieux de son amour. De même que son corps reposait sous la colline, son âme ailée voltigeait au-dessus du Val-Dolent demeuré son unique préoccupation. La construction de la muraille géante avait donc pour but de défendre le tombeau contre l'approche vaine des curieux. Et, de même, il convenait de rendre plus aimable la terre des loups et des bois noirs, afin de provoquer le ravissement de l'esprit d'Héléna, sans cesse errant parmi les endroits de son ancienne dilection.
L'imagination excitée de Pierre chercha donc quel décor conviendrait le mieux aux goûts de sa jeune femme, quelles couleurs aux parterres, quelles essences au sous-bois. Parmi les ouvriers assemblés au Val-Dolent, M. du Cambout avait sans cesse avec lui-même un langage mental passionné et il faisait secrètement Héléna juge de tous ses essais. Aussi, arriva-t-il aux jardiniers, répandus autour des repo-
soirs du Zodiaque qu'ils fleurissaient chacun d'une fleur unique, les lis à la Vierge ou les roses aux Gémeaux, de surprendre les sourires de Pierre. A ces marques d'une satisfaction mystérieuse, ces artisans eurent les basses pensées qui sont à la mesure du vulgaire.
Pas un bouquet n'était composé, pas une plante n'était repiquée, pas un siège mis en place, pas un arbre ébranché, pas une pièce décorée sans qu'il prît son conseil intérieur :
« C'est pour toi, lléléna. Te plairas-tu là, ma chère àmeV »
Et, tout le jour, il allait et venait ainsi, exalté de projets qui tous aboutissaient à l'aérienne Héléna.
Quelquefois, à la nuit, les travailleurs éloignés et sa surexcitation calmée, dans le silence nocturne il pleurait les fantômes qu il avait essayé de s'imposer. Le lendemain, la nécessité de commander, diriger et suggestionner tailleurs de pierres, horticulteurs ou charpentiers, on absorbant son activité mécanique, lui donnait une apparence de consolation. Pas une parole, pas un souhait ancien d'iléléna qui ne lui fussent désormais des ordres.
...Une fois qu'ils s'étaient promenés sur le pont en ogive, les bras autour de la taille, surpris par les regards sans bonté de quelques paysans, elle avait dit :
« H faudrait une forlification autour do notre amour, pour le bien ibifemlre. »
Il poursuivait tlonc rédilicatioii d un mur qui devait faire un bracelet de moellons au Val-Dolent, à la stupéfaction des riverains gênés ou elïrayés
d'une telle dépense. Tandis que ces importantes maçonneries s'exécutaient avec une activité qui lui donnait satisfaction, l'idée que jamais plus son bras n'entourerait la taille souple d'Héléna et que jamais ses longues hanches, presque enfantines, ne le frôleraient plus dans leur amoureuse marche à travers le bois, le poignarda. Que garderaient donc ces remparts? Le tombeau. Et il fallait qu'il en fût ainsi. Pierre se souvint des plaintes d'Héléna lorsqu'à r « Ajoupa » elle souffrait des regards détestables des curieux.
u 0 chère âme sauvage, songea-t-il, je te défendrai de telle sorte que jamais un être n'approchera plus de la grotte de ton sommeil. Moi seul, t'aimais ! Pas un autre regard humain ne sera donc admis en ta présence ! »
Lorsque l'entrepreneur vint lui demander quelles ouvertures il fallait réserver dans la muraille, il lui commanda d'une voix farouche :
— Clôturez tout! pas d'ouvertures I
Ce chef de chantier, inquiet, tint M. du Cambout pour un redoutable original.
En octobre, un jour que des coups de feu éclataient dans la forêt de Laissac, chassés par une meute, un sanglier et des marcassins passèrent en trombe à travers les troènes du reposoir des Gémeaux, où Pierre se tenait assis. Arraché à la délectation morose où il se complaisait, le bondissement des fauves lui rappela l'apparition fatale du renard rouge qui avait entraîné Héléna à sa poursuite. Soudain, il se sentit brûlé comme par une flamme; un doute le torturait. Héléna n'avait-elle pas pris
ce prétexte pour pousser son cheval dans l'abime de Vezac? Les jours précédents, ne lui avait-elle pas avoué sa singulière impression de poursuivre son àme, échappée d'elle, et qu'elle ne pouvait parvenir à ressaisir.
« Se poursuivre, réfléchit-il sombrement, n'était-ce pas pour m'échapper? Sans doute chaque pauvre àme accomplit sans cesse des girations autour d'elle-même, preuve de son éternelle inquiétude. »
Pendant cette semaine d'ouverture de la chasse dont les détonations Ténervaient, Pierre, horriblement troublé, se demanda si sa femme n'avait point lancé volontairement sa jument dans le précipice de Vezac? Mais, les nuits suivantes, la vue des mondes brillants vers lesquels il avait de longues eiîusions, calma son imagination surexcitée. D'ailleurs l'apparition du renard suffisait à lui prouver le hasard de cette catastrophe. Cette bête, seule, avait été cause de la mort etTrayante d'IIéléna. Et il réentendit les derniers cris d'IIéléna ivre de joie, sa cravache brandie d'un air de l)ravoure : « En avant ! Hardi I En avant 1 »
Ah ! Dieu oui, maintenant, toujours en avant et jamais un retour vers moi I
Eu avant I chère créature dont l'amour n'était que chant cl qu'élans ! En avant! En avant! ma femme adorée! Non! Non! Halte! Halte!
Pitié! ton corps r;ivis>;nnl rst lioj) l'apidc pour moi. Halte! Pitié!
Héléini ! épargne ma lourdeur et ma lenteur ! Je ne puis to ratlrajier ! .le Ir [xm'iIs ! .!(> no Ir vois plus! Tu fuis à lii'o-trailc, chèrc^ oiselle brûlante !
Comme tu t'es élevée dans le ciel ! Tu disparais î Oh ! Dieu ! quelgémissementaffreux ! Tu t'effondres! Hélas! Horreur! L'écrasement! Oh! ma belle fleur de pourpre, tu m'as tué moi-même.
Le soir où Pierre avait eu cette émouvante vision, Jacques, inquiet de constater que son maître ne répondait pas à la cloche du dîner, descendit dans le bois obscur, au crépuscule, une lanterne au poing, et trouva M. du Cambout étendu dans la grotte sépulcrale, la tête appuyée à la dalle funéraire. Au domestique terrifié il dit :
— Ne bouge pas! Entends-tu?
Et le valet entendit les gouttes pleurer dans la vasque où jadis Héléna avait bu, et sur le bord de laquelle Pierre avait récemment fait graver :
« Comme le cerf altéré soupire après Peau des fontaines, ainsi mon âme soupire après vous ! »
— Venez, monsieur. Vous prendrez mal et Madame ne sera pas contente, fît alors ce pauvre valet en cherchant ses mots.
Conduit à sa salle à manger, Pierre dîna sans y songer, s'endormit sans y penser, se réveilla sans reprendre conscience, marcha sans le savoir et crut penser, alors qu'il demeurait halluciné. Lorsque, le lendemain, un dimanche, il se retrouva dans le Val-Dolent silencieux, déserté des jardiniers, sans contrainte i! versa ses larmes les plus acres, parce qu'il avait encore un corps autour de son âme et qu'il lui faudrait, pendant des années, prendre souci de cette chair à souffrance, morne et pesante.
Mais un esprit n'est pas un arc qu'on peut impunément tenir bandé. Il' y eut détente. Et de même que les sillons, creusés par l'araire, se comblent peu à peu à la pluie et aux vents, le visago de M. du Cambout reprit son calme et ses yeux leur profondeur sereine. Ce fut à cette époque que Pierre disposa sur les patères du vestibule, le chapeau bergère d'IIéléna, sa capeline et la dernière robe de mousseline doublée de taffetas rose à la mode créole ancienne qu'elle afTectionnait pour ses reflets d'aurore. Suspendue au porte-manteau, le courant d'air animait cette toilette en la faisant osciller. D'autres reliques, une capeline de vétiver odorant, une écharpe de soie indoue, un petit manteau rustique en toile de bengale bleue, furent placés de façon que leur d»'»sordre inspirât les idées de la vie fugitive. Il fallait (jn'lléléna parût respirer dans ces vêtements encore parfumes de son joli corps. En les apercevant, Pierre, attendri, leur souriait, les respirait et parfois il a[)pelait: « lléléna! ma petite Pliébé,
viens ! »
Gomme aucune autre réponse (pie le frisson des étolTes ou le bruissement subtil dos soies ou des pailles contre la muraille ne lui arrivait, n'en |)ouvant plus supporter la vut.\ la misère s'abattait à nouveau sur lui comme une chape de plomb.
Au mois de juin de l'année suivante, les jeunes illles (le Laissac (|ui avaient assisté aux funérailles, en robes blanches, et les enfants aux cages remplies de loriots, mésanges et bouvreuils qu'ils avaient
2G6 LES CŒURS GRAVITEINT
délivrés au-dessus du tombeau d'Héléna afin de satisfaire à un touchant symbole, furent encore convoqués au Val-Dolent. Ils croyaient à une commémoration religieuse et grande fut leur surprise de trouver sur la terrasse du château, face à la forêt, la statue de marbre de la jeune dame de vingt ans, représentée, son chapeau bergère sur le dos et une brassée de fleurs entre les bras nus. A celte vue, les filles les plus sensibles pleurèrent, à la pensée que tant de mouvement et de joie s'étaient résolus en tant de détresse et d'immobilité.
Cependant le vieux Jacques ayant obligé ces jeunes villageoises, vêtues de blanc, à se prendre les mains, l'orgue de la salle astronomique joua le mélancolique ballet d'Orphée. A son rythme, d'une lenteur émouvante, elles tournèrent autour d'Héléna qui semblait triompher, ses beaux cheveux répandus en gerbes sur les épaules. Tout en tournant eux-mêmes une ronde intérieure à contresens des femmes, les petits enfants lançaient à la statue les œillets, les grappes d'acacia ou les roses contenues dans les corbeilles suspendues à leurs cous. L'organiste faisait s'évaporer des sons si doux et pénétrants que le cœur le plus rustique sentait sa dure écorce s'ouvrir comme un bourgeon, et l'àme la plus sèche devenue pleine d'affection embaumait comme une cassolette.
Debout au balcon de l'étage^ au-dessus de la gracieuse foule, Pierre pensait avec une profonde émotion :
{( Ainsi ton amour radieux, Héléna, suscite encore l'amour et tout n'est encore qu'amour, charme et
tendresse autour de toi et par ta magie, ô chère âme ! »
Les jeunes filles virent ensuite arriver M. du Gambout au milieu d'elles. Il les remerciait avec une douceur triste quand la vue d'une paysanne coiffée d'un chapeau bergère parut le frapper vivement. Cette jolie pastouresse de la borderie de Peyrargues, par un hasard surprenant, ressemblait à Iléléna : elle en avait le visage à peine ovale, le petit nez busqué aux narines mobiles et jusqu'à l'air d'innocence passionnée.
« Oh ! Dieu ! songeait Pierre exalté, les réincarnations seraient-elles possibles?
Il pria la jeune fille de se placer sous la statue. Les petits enfants aux corbeilles s'écrièrent euxmêmes :
— Marguerite est comme la dame! On dirait la dame !
Et les jeunes villageoises, mains levées, répétèrent :
— C'est la vérité ! On dirait M"»' du Cambout. Pendant quelques instants, Pierre considéra avec
une attention dévorante la bergère, puis il lui commanda pros(iuo violemment de rentrer chez elle.
.... D'autres lentes semaines s'écoulèrent, une à une, comme dégouttaient de la grotte sépulcrale les pleurs de l'eau.
De plus en plus renfermé dans son silence, M. du Cambout se promenait enveloppé dans son ample cape dont le revers de velours cramoisi lui faisait une balalre sanglante sur la poitrine. Son feutre enfoncé jusqu'à ses sourcil:?, parfois on le voyait
268 LES CŒURS GRAVITEr^T
croiser les bras sous le maiileau dont les plis se drapaient sur son buste comme une toge à la romaine. Pâle et les yeux enfoncés dans leurs profondes arcades sourcilières, il reprenait sa marche, sans but, car on le voyait s'arrêter, retourner sur ses pas ou les précipiter à nouveau sur le chemin abandonné.
Une fois par mois, M. Véran, la seule personne affectionnée qu'on lui connût, venait s'enfermer avec lui dans son cabinet. Lorsqu'il s'en retirait, les mémoires et les quittances qu'emportait le notaire auraient pu laisser croire que seuls des motifs d'intérêt les avaient réunis.
A cette époque, le bordier de la métairie ne put s'empêcher de raconter qu'il avait rapporté de la gare de Vausselle une grande caisse, et qu'un buste de cire, moulage d'une partie de la statue, en avait été retiré. Rehaussée de couleurs, cette cire évoquait si parfaitement la défunte, que le fermier avait éprouvé un grand saisissement à lui trouver les joues fraîches comme la vie et les lèvres si délicatement rougies que le sang chaud semblait y courir. Il n'y avait pas jusqu'aux yeux qui semblaient vous suivre du regard, lorsqu'on se déplaçait. Quant aux cheveux, on avait envie de souffler dessus pour les voir s'éparpiller. Les mains et les coudes, nus et rosés, qui serraient la gerbe de scabieuses, avaient de petites veines bleues et Ton s'attendait à les voir changer de mouvement.
Ce buste avait été placé dans une sorte de niche drapée avec de beaux tissus d'or et d'argent qui la faisaient ressembler à un autel. Le lit à baldaquin
LA GBAVITATION
de M. du Cambout faisait face à M"' Hcléna. Ce paysan n'en doutait pas, M. Pierre devait adresser désormais à cette image les prières qu'on fait aux Saintes du Paradis. D'autre part, il savait que Charlier, l'horticulteur de V., chaque jour envoyait des bouquets, des couronnes de Heurs et jusqu'à des branches de houx à baies rouges à l'automne, de jasmin ou d'oranger de Provence, au printemps, pour embaumer cette figuration de l'art.
Vers ce temps-là, quelques propriétaires du pays, gentilshommes ou bourgeois bien intentionnés mais mal renseignés sur l'état d'âme de M. du (lanibout, ayant essayé de l'aborder pour lui témoigner leur sympathie, furent éconduits. Désormais les journées de Pierre se partageaient entre la grotte sépulcrale, le reposoir des Gémeaux et le banc de la terrasse à la vue de la blanche statue. Mais surtout Pierre attendait avec iMif)alience le soir. Alors, retiré dans le secret de sa cliauibre, il y contemplait insaliablement le buste de cire que les flambeaux irisaient de leur éclairage. Les llammes des bougies qui palpitaient, couchées ou redressées, bleuissantes ou jaunies, faisaient vibrer de leurs reflets la cire teintée. Sur ce buste froid et muet pendant le jour, Pierre croyait alors surprendre des palpitations et des ondes nerveuses. Aux commissures des lèvres naissaient des reflets de sourires et l'émail des beaux yeux mordorés s'attendrissait. Parfois, sur l'ambre rose du cou, de ilélicates modifications dans le modeh' annonraient la respiration et il croyait que la jeune gorge, cachée par les scabieuses, se soulevait. Il en soupirail d'ivresse. Pendant des
heures nocturnes, Pierre, absorbé par son ardente contemplation, déplaçait les flambeaux afin que le jeu des flammes créât des ombres nouvelles et des plans lumineux imprévus qui ajoutaient à son illusion.
D'une voix plaintive, il invoquait Héléna :
« Si les âmes aimantes ont quelque moyen d'agir, manifeste-toi 1 Puisque ton cher cœur m'aimait, prouve-le moi ! Oh ! tendre amour, révèle-toi ! Respire ! Parle ! Ressuscite ! Viens I »
Au comble de son délire, l'infortuné ouvrait ses bras, mais, hélas ! l'idole de cire embaumée de ses fleurs demeurait insensible, froide, inerte, glacée. Pas une fois les petites mains d'Héléna ne se tendirent du pays noir où elles tâtonnaient l'infini ténébreux, vers son douloureux époux.
Or, il arrivait à Pierre épuisé de s'endormir en pleine hallucination. A son réveil, il éprouvait la sensation exquise de s'être rapproché d'Héléna. Un accord subtil, délicieux, s'était établi entre eux par des liens d'une adorable ténuité. De son grand lit à baldaquin, Pierre, apercevant Héléna sur l'autel qu'il lui avait dressé, la voyait sourire. Le hasard d'un rayon de soleil en diagonale suscitait une apparence de moue malicieuse sur les joues cireuses.
Mais lui-même, sur ses lèvres, quelle tiédeur éprouve-t-il? Est-ce un baiser? Serait-ce Phaleine de l'aimée? Illusion ou certitude? Non l réalité I Héléna elle-même venait à lui dans le matin clair qui la libérait des ombres de la mort.
« Plus de fuite! Je te retiendrai maintemant en moi, cher amour, » crie-t-il enivré.
Lorsqu'il sortit dans le bois du Val-Dolent, une âme voletait autour de son âme, un cœur battait contre son cœur et une voix tour à tour gazouillante ou grave chantait à ses oreilles.
« Elle m'appartient encore, songea-t-il. A la vérité, ce qui fut Héléna me reste, puisque j'en ai recueilli ses souvenirs, ses vertus et ses actions. Et ce ^n'esl point là vaine spéculation de philosophe. Qui pourrait ne pas m'accorder que tout ce qui tut Héléna continue profondément de vivre en moi et par moi ? Maintenant, une harmonie suprême s'est établie. 0 joie sublime! Gravitation de la vie instable, serais-tu vaincue par la mort? »
Arrivé devant la Dolente, à l'aspect de sa cascade dont Héléna aimait le bruit d'orage, tout à coup, saisi d'un doute, il pensa :
« Si jadis il y eut parfois désaccord, étais-je l'homme auquel cet adorable oiseau-feu devait s'unir? Nos humeurs qui se contrariaient parfois, nos besoins d'isolement à l'un et à l'autre, et ses fuites, ne me prouvent-elles pas que, quelquefois, notre passion ne trouvait pas sa satisfaction dans celte vie, parce que j'étais l'expérience, lorsqu'elle ne fut que l'adorable instinct! Ah! combien de fois mes misérables raisons ont dû la faire souiTrir! Car, au dernier terme, les joies do. la nature et l'amour sont les raisons siij)rt'^mos. »
Mais après une marche dans la forêt sous les beaux arbres en voûtes d'ogive, Pierre fut apaisé par leur religieux silence. Et môme, un peu plus tard, croyant vraiment s'avancer dans une douce calhédralc, il scuiiiait, le front levé, à une blonde
colombe qui roucoulait tout au sommet de la nef végétale.
... D'autres semaines d'une sérénité mélancolique avaient passé, lorsqu'un matin, M. du Gambout aperçut sur l'autre rive de la Dolente, dans une prairie sur laquelle des moutons floconnaient comme l'aubépine en fleurs, Marguerite, la pastouresse de Peyragues, Et, plus encore que le jour de l'inauguration de la statue, elle lui parut, à cette distance, sous son chapeau de bergère semblable à celui d'Héléna, la vivante effigie de la disparue. Il se rapproche. C'est Héléna jusque dans sa manière de rejeter sa tête en arrière d'un air décidé, quand une circonstance extérieure appelait son attention. La robe de percale bleue de cette paysanne rappelle la robe en toile de Bengale d'Héléna,
Debout sur un roc du torrent, Pierre, bras croisés, considère Marguerite. Il avancerait encore si les eaux tumultueuses ne formaient barrage... 0 tentation !
Tout à coup, sur un ton violent, il lai crie :
— Va-t'en ! Je ne veux pas voir ton troupeau dans ce pré qui m'appartient.
La pauvre fille, stupéfaite, obéit.
A son retour au château, lorsque Pierre passe devant la statue de la terrasse, il lui confronte inconsciemment son souvenir de Marguerite.
« Quel effrayant jeu de la nature! songe-t-iL Pourtant, cette fille ne peut être qu'une enveloppe ravissante sur une grosse âme de terre. Il n'y eut qu'un cœur ailé comme le tien, Héléna ! »
Et afin de se délivrer entièrement de son obses-
sion, Pierre reprit ses travaux astronomiques. Mais bientôt leur inutilité lui apparut, car il n'avait jamais été, comme Sébastien, qu'un amateur. Tous deux avaient cherché dans l'étude du ciel une dérivation aux affres de leurs esprits. Qu'était-ce que leur astronomie, sinon une élévation de leur intelligence vers les contrées inaccessibles ?
Au milieu de la rtnlaction de ses notes, Pierre les abandonnait afin de re^'arder, à travers bois, la berbère paissant ses brebis sur le causse du Martial. Caché à l'abri d'un gros orme crapoussin, il contemplait curieusement cette jeune fille, épreuve double du corps exquis qui n'était plus. Ensuite, Pierre allait pleurer sur son indigne faiblesse au reposoir des fjémeaux. Mon Diou ! allait-il désirer cette paysanno? La vilenie originelle stagne dans rhomme qui se croit le plus délivré du mal.
Le jour suivant, lo hasard d'une descente jus- (|u'à la Dolente l'ayant encore fait succomber au désir de contempler la bergère, sur la cr6te du causse où elle apparaissait toute blonde et pas {dus haute qu'une quenouille de chanvre au milieu de ses moutons égaillés comme des pâquerettes parmi la sombre broussaill.v plein de misère à cette nouvelle tentation, i'ierre résolut de passer son aprèsmidi dans la groUe sépulcrale.
Et, en souveuii' do ce jour où ils avaient lu ensemble, joue contre joue, le récit de Paolo et do l'rancesca, Pierre, ayant évoqué lléléua si pitoyable aux infortunés amants de la Diviiu^ (iomédie, rouvrit son Dante. Lorsque ses yeux embués parles pleurs se fui-eiit assez, éclaircis. il lut à haute voix
le récit harmonieux du poète, comme afin d'en faire profiter la morte, étendue près de lui. Tandis qu'il lisait, la Dolente, de son point d'orgue berceur, accompagnait sa lecture.
« Apparition à Dante de Béatrice morte.
« J'ai vu dans l'Orient rose apparaître une dame couronnée d'olivier, revêtue d'un vert manteau et d'une robe couleur de flamme. Et mon esprit qui, depuis si longtemps, n'avait éprouvé la stupeur que me causait sa présence, par une vertu occulte qui d'elle émana, de l'ancien amour sentit la grande puissance. Mon sang frémit; de l'ancienne flamme je reconnus les signes.
« Avec une contenance altière, elle me dit :
— Suis-je bien Béatrice?
« Tournée vers les anges qui l'entouraient, elle reprit :
— Tant que mon visage eut de jeunes yeux, ils conduisirent Dante dans la voie droite. Lorsque de la chair à l'esprit j'eus monté, et qu'enfin je changeai de vie pour mort, Dante engagea ses pas dans une route trompeuse, poursuivant de fausses images ! »
A cet endroit, Pierre s'interrompit, frappé jusqu'à la stupeur par le sens de sa lecture.
Il écouta tomber les larmes de la voûte dans la vasque de porphyre, et après avoir jeté un coup d'œil douloureux au tombeau^ il continua :
« En pleurant, Dante, confus, répondit à Béatrice :
— C'est vrai, les choses présentes attirèrent mes pas aussitôt que se cacha votre visage.
LA On.WITATION 275
« Béatrice dil encore :
— Jamais la nature ou l'art ne t'offrit un plaisir égal a celui que t'oiïrait la vue des beaux membres dans lesquels je fus renfermée, et, qui, dispersés, ne sont plus que terre. Si. par ma mort, ce plaisir suprême te trompa, quelle chose mortelle devrait désormais t'inspirer du désir? Pourquoi abaisser tes ailes pour atteindre d'autres vanités ou une jeune fille?... ^)
Sur cette ligne, Pierre pâlit en s'en allribuant l'analhème. Il acheva :
« Les esprits célestes qui entouraient Béatrice dirent :
— Oévoile-Iui ta face, morte, pour qu'il contemple la seconde beauté que tu cèles! 0 splendeur de la himi<>re élornoUe ! Oui ne paraîtrait impuissant d'esprit s'il tentait de te peindre Béatrice, telle que lu apparus dans le ciel qui t'enveloppe d'harmonie et de fleurs? »
Pierre laissa choir le volume, les coudes aux f,'enoux, le front lourd entre l(;s mains, le cœur lacéré. Pourquoi donc restait-il seul de ce cùlé de la dalle rouge quand la mort ouvre les étendues vertigineuses du ciel aux âmes vêtues de flammes? Ouand il se redressa, une épouvantable aridité le desséchait. Iléléna n'avait-elle pas conquis la liberté des espaces iuromuHMisurahlos, tandis qu'enrhaîné à sa douleur quotidienne, il restait livré aux bassesses fatales des humbles appétits humains? .lalousement, il songea qu'lléléna volait comme lîéalrice à travers les étoiles et que bientôt lo souvenir de l'homme qui s'était imposé aux courtes Muiuî(»s de sa beauté, s'olTacerail d>lle.
La nuit qui suivit cette lecture, M. du Gambout ne cessa de piétiner son observatoire et Tatroce sentiment de sa passion inassouvie lui faisait parfois jeter des regards ardents aux astres en scintillation. Ensuite il pleura et jamais larmes plus acres ne mouillèrent des joues d'homme, car leur eau, sans consolation, n'attendrissait pas son cœur.
An chant des coqs, il se rappela les funérailles dlïéléna dont le souvenir s'espaçait déjà dans sa mémoire chargée d'un tel passé de jours misérables, qu'il ne pouvait en concevoir la suite sans horreur.
Les bras tendus, il invoqua :
— Viens à mon secours, Héléna! Je n'en puis plus.
Assez tard, dans la matinée, Jacques trouva son maître étendu sur le parquet de sa salle de travail. Jusqu'alors M. du Gambout avait gardé vis-à-vis de son vieux serviteur, une réserve qu'il tenait de rçLce ; maintenant il se découvrait à lui comme un pauvre être définitivement jeté bas par sa douleur.
— Monsieur! Oh ! Monsieur! songez que Madame vous voit, se récria Jacques tremblant.
Get avertissement suffit à redresser Pierre, livide. Son domestique congédié, il ouvrit son secrétaire afin d'écrire fiévreusement un court billet :
« Geneviève, comme je vous Tavais promis, j'ai essayé de résister. Le fardeau m'écrase et la mort seule saurait maintenant me décharger de ma croix. »
A ce cri du désespoir, les lettres de Gagnes commencèrent d'arriver, nombreuses. Et M. du Gambout y répondit :
« Pauvre âme solitaire, tu gravites comme je gravite. Et ton cœur comme le mieo, lamentable aérolithe perdu dans Finfini, ricoche d'atmosphère en atmosphère sans jamais trouver son repos. Je le sais, pas une caresse, pas un mot doux ne te consolent et ne t'arrêtent dans ta course. Geneviève, ton exode vertigineux ne trouvera jamais son terme ! 0 mon Dieu ! quel supplice vous réservez à de grandes âmes innocentes !
« Par les nuits dorées de Provence, je te devine au sommet de ta tour de Gagnes, tendant tes bras vers celui qui ne te sera jamais d'aucun secours. Si je te plains, Geneviève, aperçois aussi mes mains désormais vides, crispées vers les espaces inconcevables où fuit lléléna. Geneviève, ma sœur de malheur, lamentons-nous ensemble ! »
... Cependant Pierre, de plus en plus enfermé dans sa maison, demeurait fort avant dans la matinée en contemplation du buste de cire dont il renouvelait lui-môme pieusement les fleurs. Ensuite descendant à la grotte tumulaire où les chaumes des roseaux souhaités par lléléna bruissaient comme des soieries au vent, il plongeait les doigts dans la vasque gravée sur son rebord de l'inscription : « Comme le cerf altéré soupire après l'eau des fontaines, ainsi mon âme soupire a[)rès vous ! » et de sa main monilh'>e il aspergeait le tombeau. La vue du sépulcre le brisait peu à [)eu, quelle (jue fût sa volonté de demeurer impassible. Il regagnait alors sa chambre où toutes les relicjucs d'Héléna exposées, ses cassettes, son éventail, un miroir, des sachets et cent exijuis petits objets de jeune
femme élégante, lui ressuscitaient son bonheur perdu. Torturé par ses souvenirs, la pensée qu'il ne pourrait pas toujours supporter son martyre s'affirmait de plus en plus chez lui. Son cœur saignant résistait mal à des appels à la fois délicieux, empoisonnés et effrayants. Il inclinait peu à peu à croire qu'un moment viendrait où sa douleur l'emporterait sur sa capacité de souffrance, et il suppliait le ciel étoile de lui accorder sa délivrance.
Les enveloppes au timbre de Gagnes arrivaient presque chaque jour. Leur lecture achevée, les yeux énormes, il s'opiniâtrait en d'interminables contemplations dont s'effrayait Jacques. Et ces lettres dont l'encre aurait dû l'éblouir, dont les lignes en se chevauchant, cherchaient à monter au ciel, dont les termes voulaient répandre tous les parfums, assurer de tous les dévouements, n'empêchaient point Pierre, chaque jour plus morne, de sombrer dans un océan de désespoir.
Sur une nouvelle lettre de Geneviève dont chaque mot criait de tendresse, Pierre en porta le papier à ses lèvres, et dans l'émotion suscitée par celte lecture, assis devant le buste d'Héléna, dérisoire de roseur feinte, Pierre écrivit : la Prière à Vamour.
« Cher esprit libéré, Héléna, je te le demande, n'y a-t-il donc aucun moyen de réaliser sur cette terre le définitif amour? Aussi cruelle soit ta réponse, parle. Toi qui sais maintenant la vérité, n'est-il pas vrai que les constellations inscrivent en lettres scintillantes et formidables sur le ciel, cet avis terrible :
« Pour persister, il faut la séparation universelle unie à l'attraction universelle. »
« Nos cœurs errent éternellement parce qu'ils sont la proie des lois cosmique, qui nous régissent. Nous sommes la poussière sanglante soufflée entre les mondes par les vents de l'infini et nous ne sommes pas plus les maîtres de nos destinées que notre terre n'est capable de sortir de sa voie solaire pour s'unira des astres plus pitoyables.
« Quelle affirmation nous apportes-tu donc, firmament, sinon celle-ci, que les âmes comme les planètes tourbillonnent en lointaine communion, mais sans pouvoir s'unir. Etoiles, fleurs grandioses du ciel, notre ravissement découvre en vous la plus fatale des lois. Pourquoi vos scintillations, cœurs solitaires I désastreux symboles de nos amours?
« Iléléna, dis-moi s'il faut que, l'âme ayant perdu ce corps fragile, joie de cette vie, l'esprit ne soit plus que lumière, pour que nous connaissions enfin cet amour suprême, rêvé par les saints, les héros et les grands amants? Parle! Faut-il mourir pour atteindre à l'amour éternel, «lélivré des misères de l'existence? Amour, mot mille et mille fois répété, invocation sous tous les cieux ! Dieu invisible et partout présent, essence inconnaissable et pourtant réalité adorable, j'aspire à toi et par ton intercession, Iléléna.
« 0 ma chère IV'iinne-enrant qui n'aura jamais qur vingt printein[)s, lléh-na, visage sans ombre, bouche en fleurs, bras blancs comme des rayons de clarté, tendre statue rose qui me ravissait d'extase, voix de rossignol, gazelle bondissante, cœur donné, purs yeux d'aurore et regards pAïués du crépuscule, roucoulements de mai, tout ressuscite de notre passé
dans ma mémoire et j'en appelle a ton amour pour qu'il ait pitié de moi ! Accepte-moi! Tends ta main à mon escalade. Je me meurs ici de froid ! 0 mon amour, offre-moi tes lèvres de feu I Pour que cesse mon épouvantable gravitation, je consens à m'anéantir en toi. Catastrophe sublime, je te souhaite, afin que fondus et abolis l'un en l'autre, nous resplendissions dans une âme unique. Amour! pour toi je consens à n'être plus moi. Alors, tu seras réalisé, amour^ car ton but divin ne poursuit-il pas la disparition de notre personne égoïste ? Aimer, c'est être autrui. Je souhaite ce mystère ! Celui-là qui a perdu son Héléna et qui n'aspirerait pas à subir dans sa plénitude ton effrayante loi, amour, n'aurait pas vraiment aimé !
« Reçois-moi donc, amour ! »
Quelques semaines après les obsèques de Pierre du Cambout, un break, tous ses rideaux fermés, s'avançait lentement dans l'avenue des châtaigniers au pas de ses chevaux recrus. Son cocher jouait à cingler de la mèche de son fouet les bogues piquantes des arbres. La voiture aux fusées grinçantes traversa la terrasse sur laquelle se dressait la statue d'Héléna, ses scabieuses entre les bras. Pas encore évaporée, la rosée matinale faisait étinceler à la lumière les épaules marmoréennes de cette délicieuse image qui semblait porter les moissons de l'amour.
Le rustique conducteur arrêta son attelage. Il
attendit quelques instants; enfin, surpris, il descendit de son siège :
— Hé! madame, appela-t-il, vous êtes au Val- Oolent.
Les rideaux écartés, une dame de haute taille, tout de noir velue et ses voiles de crêpe sur le visage, descendit le marchepied.
D'un signe elle fil comprendre au voiturier qu'il pouvait se rendre à la ferme.
Quand le roulement de l'équipage cessa de se faire entendre, iieneviève demeurée devant la figuration d'Héiéna, remarqua que des ouvriers avaient déjà descellé une partie du soubassement et les pierres détaille en étaient jetées dans l'allée. Il paraissait évident que les héritières, M"*' de Néjouls, avaient l'intention de faire disparaître cette statue. A quel sentiment obéissaient-elles V
S'approchant du château dont un soleil tamisé faisait miroiter les combles d'ardoises et les chaînages de tnffeau, M'""^ Kodelle essaya vainement d'y pénétrer. 11 était soigneusement clos. A travers la large [)orte vitrée du vestibule, elle remarqua les vêtements cl les coilTures de M. et M'"' du Cambout demeurés aux palères, ot leur aspect lui parut si poignant, qu'elle gémit doucement :
« lléléna infortunée! Pierre, âme <le mon àmeî seul espoir, seuh^ lendrossc de ma vie! >• et des [)leiirs débordèrent do ses yeux.
i*ar Tallée des Kcposoirs qui descendait à la grotte, Geneviève atteignit iliin pas qui se ralentissait de plus en plus, la caverne tumulaire. A sou seuil obscur, prèle à défaillir, elle cessa d'avancer.
282 LES CŒURS GBAVITENT
Les pleurs de la voûte tombaient dans la vasque avec des notes tantôt graves et tantôt angéliques, suivant que les gouttes touchaient l'eau profonde de cette fontaine ou ses bords.
Ses voiles relevés, Geneviève lut sur la dalle verticale :
Héléna-Pierre.
L'éloquence de ces seuls prénoms lui arracha des sanglots : « Maintenant, tout est consommé, pensat-elle. Toi, vivant, Pierre, j'avais encore un fantôme d'espérance. Ton nom creusé dans cette pierre m'en-t lève jusqu'aux illusions démon imagination ».
Tombée sur les genoux, Geneviève pria, le front contre la tombe, immobile au point qu'elle paraissait elle-même une noire statue tombale. Et dans le silence sépulcral, les gouttes de la voûte retentissaient avec des vibrations de harpes éoliennes. Geneviève écoute avec une sorte de ravissement funèbre ces accords séraphiques, et d'étranges penséeS'lui viennent.
« Cette tombe désespérante me rend ma liberté, réfléchit-elle. J'aurais maintenant le droit, Pierre, de ne plus dissimuler que je t'aime et l'on ne saurait me reprocher d'adorer une ombre. Et tu ne me repousseras pas, puisque tu n'as plus rien à craindre de ma faiblesse. La mort délivre. Aussi le jugement des hommes ne m'effraye plus. Une âme tend vers une autre âme. Révèle-toi donc à moi, cher Pierre, je t'en supplie 1 »
Seul le bourdonnement de la Dolente répondit à cet appel. Agenouillée et les mains tendrement
posées sur les lettres gravées du nom de Pierre, Geneviève attendit. Elle avait un pâle sourire de ravissement en songeant que, désormais, nulle force en ce monde ne pouvait l'empêcher de consacrer le reste de son existence à Pierre. Dorénavant, sans remords, elle allait le faire vivre d'une vie délicieuse en sa fidèle mémoire.
« Pierre! cher ami! palpitation de mon cœur, murmurait-elle avec une ineffable tendresse, ton souffle me fait respirer et ta pensée me donne à rêver. Plus de recul ! Plus de fuite ! Tu es là ! Chaque jour désormais je viendrai t'entretenir et tu ne pourras point ne pas m'entendre. »
Brusquement M"'" Rodelle cessa d'adresser ses tendres invocations au tombeau. Le bruit d'une marche sur l'esplanade la fit se relever et quitter la grotte tumulaire.
Arrêté à une certaine distance, M. Véran qui la voyait s'avancer la salua en la regardant avec un air de compassion. Puis ils remontèrent silencieusement vers le château. Quand ils atteignirent à sa terrasse, M. Véran prononça :
— Vous m'avez prié de vous retrouver au Val- Dolent, madame, et j'ai répondu bien volontiers à votre convocation. Vous m'excuserez de ne pouvoir vous ouvrir la maison, M"'" de Néjouls en ayant repris les clefs.
A cet avertissement, ficneviève considéra le vieillard d'un air si malheureux, que celui-ci crut devoir ajouter :
— Je regrette cette détermination de M"*' de Néjouls. Klle peut en partie se justifier par le désir
284 LES CŒURS GRAVîTlNT
respectable d'assurer à la mémoire de M. et M^^ du Gambout, le silence et la paix.
De plus en plus effrayée par ce qu'elle croyait soupçonner, Geneviève reprit avec douleur :
— Je ne sais rien des circonstances de la mort subite de mon cousin. Je vous conjure de me renseigner.
Après une hésitation, AL Véran dit tristement :
— Aucune personne, madame, plus que vous n'a le droit de savoir... ou tout au moins de deviner, car nous en sommes réduits aux conjectures.
Le j.our de la Toussaint, malgré le froid qu'il pouvait y souffrir, M. Pierre ne quitta pas la grotte. Ce même soir, le fermier le prévint que son cheval, enfermé depuis une semaine, menaçait de briser son bas-flanc. A cet avertissement M. du Gambout répondit :
— Nous sortirons demain.
Toute cette nuit, il brûla des papiers ou bien écrivit. A peine le jour permettait-il de distinguer les branches au ciel gris, qu'il se rendit lui-même à la ferme. Sa monture excitée par une attache prolongée, aussitôt qu'elle sentit son cavalier en selle, partit d'un train de foudre dans la direction de la terrasse.
Nul ne fut témoin du drame qu'une paysanne, Marguerite.
Par un hasard vraiment prodigieux cette bergère ressemblait à M'^*' Héléna. Cette jeune fille a raconté que, se trouvant à l'aube sur le Gausse du Martial, qui domine le Val-Dolent, elle avait vu M. du Gambout lui apparaître sur un cheval emporté dont il
ne pouvait plus maîtriser la course. Marguerite assure qu'au passage devant la statue, M. du Cambout leva les bras au ciel. L'animal emballé franchit d'un bond la balustrade, et, pendant une seconde, parut suspendu sur l'abîme avec son cavalier.
Quand la jeune fille, épouvantée, put prévenir les bordiers de Peyrargue, ceux-ci trouvèrent M. du Cambout étendu sur le dos ; ses yeux ouverts étaient tournés vers la grotte funéraire dont l'ouverture rouge brillait au soleil levant.
Et les paysans se rappellent (|uc lorsi^u'ils retirèrent le corps de la Dolente, son eau gémissait avec une voix presque humaine.
L'anxiété, la pitié et l'horreur s'étaient peints successivement sur les traits de (îencviève. Longtemps elle demeura comme privée de raison. Mais alors que M. Véran reiloutait de la voir éclater en sanglots, elle eut une expression poignante. Désormais, elle aussi vivrait les yeux fixés sur la colline sépulcrale et son cu'ur n'aurait plus (|u'un désir insatiable. Par la mort (jui absolvait tout, Pierre lui appartenait maintenant autant ([u'à lléléiia.
— Monsieur, dit-elle enfin au notaire avec un calme <[ui le remplit de surprise, car il n'avait pu ignorer les sentiments de M'"" Hodelle pour M. du Cambout, je vous prierai de me trouver une habitalion dans ce pays où je compte désormais demeurer.
il s'inclina on lui répondant (ju'il croyait pouvoir assurer son installation à proximité du Val-Dolenl.
L'ayant remercié, ils se séparèrent.
Chaque après-midi, Geneviève vient écouter lo
chant élégiaque de la Dolente et, pour remonter ensuite vers la grotte, traverse l'allée des Reposoirs dédiés aux constellations du Zodiaque.
Parfois elle se rappelle les nuits lunaires de Gagnes, sur sa vieille tour des Grimaldi et elle réentend les implorations de Pierre :
« Amour, tu es insaisissable autant que ces étoiles et nous ne pouvons cependant nous détacher de toi. Liés par les lois de la gravitation, nos cœurs tournent et tourneront éternellement les uns autour des autres. Infortunée condition ! Et pourtant nous te dédions nos vies, Amour! »
Tandis qu'elle entendait résonner ces paroles dans son souvenir, Geneviève, la tête inclinée sur son long col et ses yeux océaniques emplis d'infini, ressemblait à l'une de ces adorables figures de Botticelii où la nostalgie chrétienne domine la volupté païenne.
Avec les ans, dépouillée de sensualité et devenue semblable aux pures étoiles de l'éther limpide et glacé, Geneviève continue de graviter autour des âmes de Pierre et d'Héléna, qui gravitent ellesmêmes dans les espaces infinis où régnent le froid, le vide, la paix.