‹ Les cœurs gravitent, romanChapitre 5 sur 6 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Lorsque la Victoria qui nous conduit à !'« ajoupa, » (lliristine et moi, traverse la place du château, par Il porte ouverte de la tour, t rnouvaDt hasard, une ardente voix vole à tire d'ailes jusqu'à nous, qui chante :

Mos yoiix pleuraient en i'«'ve.

Hélas! tu m'avais quitté.

... Je m'éveillai et mes larmes

Coulaient amèrement. ... Je m't'voillai et mes larmes Se répandaient à Ilots !

Le cœur serré, je songe que, tandis (jne sa femme .idresse an t-iol \v cri de son âme, Lauront, maf::nillque de certitude, compose en son laboratoire une Solution contre la f^omniose des orangers.

— Pauvre nièce, murmura ma bclle-mère... {}{ie\qnrfois je regrette...

Jamais ('.hri9tin<^ n'avait témoignO cet intérêt à <Jonevit've et je lui en suis reconnaissant. Son

humeur particulièrement heureuse porte aujourd'hui Christine à l'indulgence. Notre voiture roule vers Antibes. Quand nous dépassons les remparts de cette ville, beaux comme du vieil or, j'éprouve moimême la singulière impression d'une évasion. D'où me vient ce sentiment?

En apercevant V « ajoupa, » Christine me signale cette propriété avec une gaîté excessive. Après la traversée d'un quinconce d'oliviers, nous atteignons une maison à galeries et balcons, pris d'assaut par les lianes des técomas et des ficus mouchetés comme des guépards.

Une servante chocolat que coiffe un madras orange nous introduit dans un salon au plafond tendu de soieries chinoises qui font une atmosphère cramoisie à cette pièce. Des tapis persans et des divans aux damas illustrés par le génie coloriste des Orientaux, achèvent de donner à cette pièce un aspect d'Alcazar. Après une assez longue attente, pendant laquelle Christine me sourit mystérieusement, un noir écarte les portières pour laisser entrer Sarah de la Tour. Christine embrasse avec effusion M"** de la Tour qui se laisse faire sans accorder en retour de bien vives marques d'affection à son amie.

Sarah rappelait ces grandes dames peintes par Gainsborough. Dans l'aristocratique visage de cette créole anglo-indoue, tout était pompeux, net et droit : sourcils, yeux, nez, bouche. A la quarantaine, ses cheveux d'un blond argenté poudrés par coquetterie, avaient une abondance magnifique. Deux repentirs descendaient jusqu'à ses épaules.

Une jruim{)e de linon assurait la décence d'une gorge décolletée en ovale. Sa robe rayée, gris perle et blanc, avait la forme bouillonnante et fantaisiste d'une toilette Directoire. Des volants de valenciennes débordaient ses manches. Suspendus à des chaînettes d'or, quelques flacons à sels, parfums, pou<lres et fards, se heurtaient sans cesse et leur carillon accompagnait le zézaiement de cette créole. Sa somptuense tête renversée sur une épaule, les yeux mourants, elle me dit d'une voix pâmée :

— Quel éloge j'ai entendu faire de vous. Monsieur du (Jaml)outî... Ravie de vous connaître... Un charmant homme qui peut vous faire voyager dans les étoiles, quelle fortune inimaginable!

— N'aurons-nous pas le plaisir de voir Héléna et Henri, demanda ma belle-mère que leur absence commençait à surprendre?

Amusée de l'expression étonnée de (Christine, M'"' de la Tour lui répondit qu'on était allé chercher ses enfants qui devaient se trouver dans le bas du parc.

>ur un f»etit rire hautain, elle reprit, les yeux lixés sur moi :

— Je sollicite d'être admise dans votre oi)servatoire, M. l'astronome, (iomnie ce doit être curi(»uxl Expli(|uez-moi son organisation?

Je commeneais à l'entretenir du fonctionnement d'un é<piatorial, lorsque Sarah nî'interrompit pour nous donner, avec une égoïste abondance, des détails sur sa santé si fragile en ce climat de France.

— Moi, par goiil, je n'aime que les Indes ou Paris, mais Héléna et Henri ratVoIent do cet ajonpa

en souvenir de leur pauvre père, son créateur. Et une maman doit savoir se sacrifier... Ah î comme mes enfants se font attendre!... Ce stupide nègre n'aura pas su les trouver dans le parc. Ils devraient être arrivés, car ils étaient aussi désireux que moi de vous entendre parler du ciel...

...Vous vivez en pleine poésie, M. du Gambout. Nous autres, pauvres gens, nous traînons à terre... Ma fille, surtout, sera dans l'extase d'entendre un astronome, elle qui, enfant, montait la nuit au sommet des « mornes », afin d'écouter les accords produits par les étoiles en mouvement dans l'éther. Héléna prétend avoir surpris les harmonies de harpes éoliennes des astres... Ne trouvez-vous pas qu'on étouffe ici?... Ah! chère Christine, que je suis heureuse de vous avoir chez moi ! ■

Ces dames se serrent les doigts avec effusion. ^ La charmante croyance que sa mère prête à Héléna me donne, plus vif, le désir de connaître une^ jeune fille qui prête de l'attention aux sublimes concerts de nos constellations.

— Oh ! mes enfants me feront enrager, s'exclama M"'* de la Tour soulevée... Il faut... si je n'étais pas si lasse... Je vais envoyer un serviteur moins sot à leur poursuite.

Elle appuyait l'index sur un timbre lorsque je proposai d'aller moi-même à leur rencontre.

— Vraiment! Vous consentiriez? Par cette chaleur torride I ^'

— Oui, Pierre, allez! Vous nous les ramènerez, insiste Christine. -

Pourquoi mon départ la comble-t-elle d'aise? Les

amies se sourient d'un air complice. Quand je quitte le salon, j'en éprouve un certain malaise.

Je descends une avenue de vvhasingtonias dont les troncs lisses évoquent, en leur double rangée, les colonnades de Thèbes. Le soleil brille à travers leurs palmes renversées en corbeilles.

La servante marron au madras jaune qui m'aper- ' oit, me zézaie, la main tendue vers la mer :

— Mamoiselle et petit meu'ieu là-bas !

Puis elle me salue d'une pirouette qui soulève sa jupe d'indienne bigarrée. Je remercie cette servante d'opérette et m'achemine à travers une allée de livistonias, sortes d'immenses parasols à travers les nervures desquels apparaissent les Alpes roses. A la base de leurs neiges fleuries, la Méditerranée s'offre comme une grande coupe d'émail bleu pour les recueillir.

— Vci'ds maî'tes, pa'là I pa'ià ! me crie encore la .-orvanle de couleur, et son geste me fait obliquer à travers des quinconces de jubéas arcliitecluraux qui évoquent les temples de Persépolis. Le parc n'est pas si grand qu'une bonne voix n'en soit entendue jusqu'à son extrémité. L'envie me vient d'appeler les enfants de M*"'" de la Tour; une pudeur me retient : à dix-sof»t ans, ILUéna ne saurait être traitée en fillette.

Entre les noires lignasses des ephedras, des vêtements ensoleillés scintillent. J'entends cjuelques mots d'une conversation :

« Rentrons... pas encore... nos chèvres?... » De redoutables encophalartos, barbelés d'aréles vénéneuses. in'interdisiMit le [massage. ( hipj dépit ' II

me faut retourner sur mes pas vers les dattiers dont les roides chevelures végétales retentissent avec le son de mille battes d'arlequins entrechoquées, à chaque coup de vent.

« Maintenant, revenons à l'ajoupa... »

Ces mots me précipitent au milieu d'une plantation d'agaves dont les yatagans m'auraient percé, si j'avais essayé de pousser plus avant. Autour de moi, sur le sol rouge zébré d'or par les rayons du soleil transperçant les frondaisons exotiques, herbes et plantes dégageaient leurs arômes et toute la féerie orientale s'évoquait : souks arabes, patios de Damnas, cour des myrtes de l'Alhambra, îles fortunées du grand Atlantique. Malheureusement, comme les glalyes des archanges, les agaves me signifiaient l'interdiclion de ce paradis. J'allais m'en retourner quand s'élevèrent deux cris éclatants et; gais comme des évohé ! A cinquante pas de moi, par delà cette barrière de plantes équatoriales, un' très jeune homme tenait la tige d'une palme dont une jeune fiUC; la main levée, recourbait l'autre extrémité. Leurs têtes échevelées y trouvaient une ombre protectrice. Au-dessus de ces jeunes gens, les feuilles pennées d'un dattier au tronc rengorgé comme le cou d'un dromadaire, encadrait leur tableau charmant. ■

Mon panama soulevé, ils répondirent à mon salut par une clameur à la fois sauvage et joyeuse, qui me souhaitait mieux la bienvenue que tous les compliments. Leur rougeur exprima ensuite leur émotion.

En sa quinzième année, Henri de la Tour n'était

plus un garçonnet et pas encore un jeune homme. De sa main qui ne portait pas la palme, il enlaçait Iléléna, et celle-ci répondait de son bras libre à celte étreinte. Devant mon air surpris ils eurent un rire ingénu en se regardant l'un l'autre avec confusion. Une sorte de justaucorps en soie gorge de pigeon cl un pantalon rayé de bandes verticales bleues, vêtaient Henri auquel son air à la fois ardent et doux attirait aussitôt la sympathie. Ses cheveux répandaient leurs volutes noires sur son front. L'extrême distinction de sa longue face, au menton presque pointu comme on les voit à certains seigneurs anglais de Van Dyck, inquiétait par sa morbidesse, comme ses grands yeux pâles avaient une expression un peu hagarde. A son cou dégagé [lar la molle chemise ouverte était nouée une cravate de dentelle que le vent faisait battre comme une aile d'oiseau.

Mais plus encore que ce jeune homme, sa sœur enchantait mes regards. Cette créole de dix-sept ans, déjà femme adorable à la taille onduleuse. garilait pourtant une expression enfantine. Sa figure, comme un beau fruit, chef-d'œuvre du soleil sous un climat radieux, avait un éclat nacré sans une tache. Tressés avec deux petites boucles en arrière des oreilles, ses cheveux avaient une blondeur soyeuse d'un extraordinaire ch.iloinnont. Le j«îu, en dérangeant sa coinure, laissait tomber jusqu'à ses sourcils (|uel(iues mèches d'un or plus vif. H y avait de l& gazelle et de l'agnelet dans ce visage tout ensemble sauvage et tendre, aux énormes yeux mordorés qui, tout on appelant à eux l'alTection, semblaient la

redouter. C'est ainsi qu'on imagine aux douces antilopes, surprises au bord d'une source, ce scintillement de leurs prunelles. Le petit nez d'Héléna, d'une étroitesse exquise, avait une courbure charmante. Sa bouche, éclatante de rougeur et d'une extrême mobilité, exprimait ses impressions autant que ses vastes yeux. Une ample robe à carreaux roses et blancs, trois étages de tuyaux et large ceinture de moire aux extrémités flottantes, la costumait. Son cou était découvert jusqu'à la moitié des épaules dodues. Sur le dos, et retenue par des brides de soie mandarine, était suspendue une capeline tissée de vétiver aromatique. Ce jeune couple souriait en s'avançant vers moi. Tout à coup ils durent bondir par-dessus des aloès tigrés. Ils retombèrent avec un cri dans le sentier où je me trouvais :

— Voilà comment il faut se promener à l'ajoupa, m'expliquèrent-ils avec de nouveaux rires, et, toujours enlacés, en abattant la palme qui couvrait leurs têtes, ils me firent une révérence aussi profonde que moqueuse. Quand ils relevèrent le front, ils s'écrièrent qu'avertis depuis la veille de ma visite, ils avaient voulu se déguiser avec les habits créoles du temps de Paul et Virginie^ qui avaient appartenu à leurs grands-parents, pour recevoir M. l'astrologue.

— Mais nous pensions vous voir un bonnet pointu étoile sur la tête, dit Henri, et sa sœur ajouta :

— Comment n'avez-vous pas revêtu votre robe de devin brodée de signes cabalistiques ? Quelle déception! Notre déguisement n'a plus de sens. J'en suis honteuse.

nÊLÉNA 149

Une légère roseur monte aux joues d'Iïéléna, qui place l'un de ses petits pieds par-dessus l'autre, comme si elle voulait m'en cacher la vue. Ils sont nus, sur des semelles végétales dont les tiges ligneuses s'enroulent autour des chevilles. Je considère avec une volupté profonde l'adorable jeune fille. De la pourpre enflamme maintenant son visage lisse et ses paupières aux longs cils recourbés projettent leur ombre sur ses pupilles mordorées. Mon cœur bondit de joie et il n'a jamais battu ainsi.

La poitrine d'Héléna se soulève comme si elle avait peine à respirer. Elle ose enfin relever les paupières et m'observe avec des regards innocents où la surprise grandit. Jamais regard au monde ne m'émut comme celui de celte jeune fille, et, je le crois bien, mes yeux expriment avec éloquence mes scntimonts, car une gône insurmontable oblige tout à coup Iléléna à passer son bras autour du cou de son frère, et, en pressant sa joue contre la sienne, elle lui dit, rouge d'émoi :

— M. du Camboul doit nous juger bien ridicules.

— Tout à fait exquis, au contraire, répliquai-je, et j'aurais toujours regretté de ne pas vous avoir connue ainsi, niademoiselle Iléléna.

Sa tète blonde toujours jointe à la brune ligure de son frère, elle me jette de coté un coup d'oeil iM([uiel, qui cherche h découvrir la vérité sous le compliment. Puis lorsque mon expression, ravie et tendre, la convainc de ma sincérité, elle me sourit avec une joie (jui fait battre follonienl mes arlères. Devant l'insistance de ma contemplation, son visage, tout à l'heure puérilement enjoué, prend une signi-

fication pensive extraordinaire, comme si, tout à coup, elle découvrait un mystère à la fois effrayant et radieux.

Les déferlements de la mer proche chantaient à temps réguliers, avec le son caressant d'un archet de violoncelle. Minute divine!

Henri, qui ne comprenait rien au silence de sa sœur, se méprit sur sa signification :

— Eh bien ! Héiéna, ne sommes-nous plus Paul et Virginie ? s'écria-t-ii. Et M. du Cambout ne sait-il pas qu'il nous fait sa visite à l'Île-de-France?

S'arrachant à l'étreinte de sa sœur, Henri lui secoue ensuite les mains.

— Voyons, rassure-toi, sœur, et puisque M. l'as-" trologue en bonnet pointu et besicles nous fait, défaut, imaginons que nous recevons M. le gouver neur de l'Ile-de-France, lui-même.

Entrant dans le jeu auquel me conviait Henri, j répondis avec un noble salut qu'en effet M. de la Bo'^rdonnais avait voulu connaître les tendres rejetons de M™^ de la Tour et de Marguerite la Bretonne.

A cette plaisante réponse, Héiéna cessa de regarder avec angoisse le parc, et, redevenue souriante et puérile, elle me dit :

— S'il en est ainsi, que M. le gouverneur veuille bien nous suivre, car nous avons construit nousmêmes, dans notre forêt, des cases en chaume à la mode créole. I'

Je réclame l'honneur d'une réception dans leurs demeures sylvestres. Héiéna et Henri me prennent chacun une main et m'entraînent. Tous deux parlent fougueusement à la fois:

— Cher gouverneur, admirez notre rivière des lataniers. Vous vous en souvenez bien ? Et voilà notre pont de lianes!

A travers la propriété un ruisseau se jetait à la mer. Nous franchissons cette prétendue rivière des lataniers sur une passerelle qui fléchit sous mon poids au point de me tremper les semelles. Ils en rient aux larmes. Sur l'autre rive, un épagneul roux me bondit jusqu'aux épaules.

— C'est Fidèle ! Vous vous rappelez Fidèle, le chien de Paul, celui qui les retrouve dans la forêt où ils s'étaient perdus au retour de leur expédition à la rivière noire chez le méchant maître de l'esclave? Tout beau, Fidèle! Soyez sage, Fidèle! Suivez-nous, monsieur le gouverneur, nous allons vous montrer les humbles huttes où nous menons une vie ii>nocente en remerciant l'Être suprême.

V l'ombre aromatique d'un eucalyptus dont l'écorce détachée flottait comme des étendards, lléléna et Henri avaient édifié deux petites cases en fascines et herbages tressés. Elles ressemblaient à de grands bonnets de chaume.

— Cher monsieur de la Bourdonnais, faites à Paul et Virginie l'honneur de pénétrer dans leurs huttes, me convie Henri.

Je lui lis remaniuer (|ue les portes d'entrée en étaient si basses (ju'il faudrait s'agenouiller.

— Votre dignité s'y refuserait-elle? me dit lléléna, et son regard m'interroge amicalement.

Aussitôt je me mets bravement à quatre pattes et je pénètre dans une case. Restée à l'extérieur, elle danse de satisfaction :

— Voilà bien la première fois qu'une personne de voire importance daigne accepter notre hospitalité.

D'un ton soudainement mélancolique, elle reprit :

— Vous ne pouvez savoir à quel point j'aime cette cabane! C'est ici, pour moi, toute mon enfance de rile-de-France retrouvée.

Les tons variés d'Héléna, mélange exquis de candeur et de perspicacité, m'étaient un sujet d'éton-nement. Librement élevée sous des cieux de beauté, cette jeune fille semblait avoir cette vue angélique de la nature qui est celle des poètes.

— Nous ferez-vous la grâce de vous rafraîchir dans notre château? m'offrit Henri, et sa sœur ajouta:

— Une boisson créole de notre façon? Cette ambroisie est contenue dans cette calebasse ! Une deminoix d« coco, sculptée par nos Malabares, sera votre tasse... s'il vous plaît? Je verse! Quel parfum ! Goûtez! Enhardissez-vous, monsieur le gouverneur, et vous trouverez à ce mélange d'eau, muscade, citronnade, sucre de canne et mandarine, une saveur que vous évoquerez jusqu'à la fin des jours innombrables que nous vous souhaitons.

— Et maintenant que vous êtes rafraîchi, puissant seigneur, me dit Henri, venez visiter notre domaine. ; Nous ne le quittons guère, ma sœur et moi. Depuis notre retour en France, nous n'aimons que l'ajoupa. Nous laissons petite mère courir monts et villes.

A cette explication de son frère qui me découvre un peu de leur existence, Héléna me considère à nouveau avec une expression surprenante d'intensité.

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Je semble demeurer pour elle une énigme, comme si l'espèce d'homme que je suis n'avait jamais été soupçonnée par son imagination. Son regard attire le mien et nous éprouvons la troublante impression que <^es liens subtils se nouent h travers le vide de l'air. Mon cœur sonne dans ma poitrine à me blesser. Le front de plus en plus coloré, Iléléna baisse la tête pour dire :

— En souvenir de son aïeul, mon pauvre père essaya vainement de réaliser le roman de Bernardin sur ce cap de Provence. Je l'en bénis aujourd'hui... puisqu'il faut vivre en France, et plus jamais dans nos cht'ires îles. Cet ajoupa est charmant, mais si petit et borné, à côté de notre propriété de Maurice ! J'aime le sauvage, l'énorme, la solitude. Je n'aime que ce qui est à moi, rien qu'à moi et pour moi, finit-elle avec une ardeur singulière. Ses yeux mordorés flambent de passion et elle éprouve tout à coup une gène pénible à sentir mes regards posés sur elle. P]lle se détourne, très rouge, |)uis me sourit délicieusement et alors je me sens bouleversé par l'attendrissement. Henri nous regarde curieusement et s'écrie en me secouant les mains avec impétuosité comme si notre insistance lui déplaisait :

— On'altf'iidez-vous? En avant, cher monsieur, venez admirer la (À)ncorde.

A travers des sentiers hérissés d'agaves dont les tleurs verdàlres suintaient un miel où s'engluaient les insectes enivrés, nous atteignîmes une pelouse circulaire entourée de citronniers.

— Plus lard, cher monsieur ami, vous danserez ici avec nous au son du lamiam de nos domestiques

malabares, me dit le plus sérieusement du monde Henri.

Et comme je lui fais remarquer que je ne suis plus d'âge à me croire un dryade ou un faune, Héléna proteste :

— Pas d'excuses! A l'Ile-de-France, même les vieillards noirs, sautent encore.

— Mais je ne suis pas même un vieux nègre, hélas I

— Eh bien ! vous le deviendrez !

Et ils rient de leur plaisanterie. H

— Ainsi c'est juré, reprend Héléna, nous organi- | serons une sauterie d'honneur pour vous et nous nous dandinerons à la cadence de nos danses créoles.

— Mais je les ignore, mademoiselle. J'y serais gauche à faire honte.

— Nous vous les apprendrons ! Tenez ! Voyez ! Ta main, Henri ! Tournons le menuet des Indes Galantes de Rameau.

Et le frère à la cravate de dentelle et au justaucorps gorge de pigeon, et la sœur en robe à carreaux roses et godets, s'effleurant du bout des doigts, trottinent précieusement et se saluent en. imitant le son des violes. Parmi les herbes, leurs pieds nus s'élèvent prestes et légers.

— Pirouette 1 Henri. t

— Révérence, ma sœur.

— Non, volte.

— Ze vous en demande bien pâdon, ma toute zôlie, fait Henri en imitant le zézaiement créole.

Ne s'accordant plus, ils se quittent, les joues du rose des roses et les prunelles lumineuses du plaisir qu'ils se sont donné. L'essoufflement les fait haleter.

Ji-'

niu.Éw 155

Liicore passionnés par leur amusement, tous deux s'écrient à la fois :

— Il faudra que nous donnions à la Concorde une pantomime à la mode de Port-Louis.

D'avoir eu simultanément la même pensée, ils rient d'un rire dont les roulades éveillent à la trochée «l'un pistachier le chant moqueur d'un oiseau de feu.

— Notre cardinal I L'avez-vous aperçu? me demanda liéléna. Je voudrais voir autour de moi tous les oiseaux de nos Iles. J'avais fait venir des bengalis, brillants comme des joyaux I Le matin, quand je rêvais encore un peu, leur chant me laissait croire que j'étais à Maurice. Hélas! sous ce ciel plus froid, mes bengalis se sont glacés. Quand j'en trouvais un malade, je le réchauffais de mes lèvres. Son cœur, gros à peine comme un petit pois, battait, battait contre ma bouche. Enfin mon oiselet me tombait dans la main, mort. Aussitôt ses belles plumes multicolores se fanaient comme tics Heurs cueillies depuis plusieurs jours.

Lorsque Iléléna, qui m'a mimé cette scène, termine son récit, une petite moue chagrine l'allrisle. Et je pense :

« Ne serait-elle (ju'une petite fille exquise? » Henri, qui; la mélancolie do sa sœur ennuie, dit vivement:

— Mais il nous reste beaucoup d'autres petites bêles. Souvent nos parents des Indes ou de Maurice nous adressent des oiseaux d'Orient plus réjouissants que les vilains passereaux de Franco. Les entendezvous? Ils sont là !

Sillleuicnts de litres, cacardenionts,sons de trompe

LES CŒUBS GRAVITENT

et ricanements s'élevaient mêlés aux vibrations des pins maritimes balancés parla brise. Au milieu d'un fourré d'arbres de Judée, perruches d'émeraude, aras vêtus de pourpre et cacatoès bigarrés de carmin, d'outremer et de lilas, comme des pitres, grimpent, se mordent et culbutent. De ce bois aux arbres d'un rouge de corail, quelques faisans au plumage de feuilles mortes s'évadent. Haut seigneur de ce lieu, un paon promène sa robe à traîne d'une magnificence royale.

Entendant roucouler à la cime d'un pistachier, si couvert de grappes violettes qu'il rappelle une coiffure de dame villageoise trop touffue de "richesses, Henri court vers lui et disparaît dans sa frondaison.

Dans l'entrebâillement de son justaucorps gorge de pigeon, il nous rapporte trois tourterelles aux longs becs naïfs, ouverts à la becquée que nous ne pouvons leur accorder. Héléna les baisait quand un petit cerf miniature, au poitrail d'un blond argenté, bondit. Elle le saisit au passage et le tint serré contre sa gorge. Les prunelles veloutées de la gazelle remontaient avec une confiance touchante vers le visage de sa jeune maîtresse. Une fois encore, Henri jaloux de l'attention qu'accordait sa sœur à ce doux animal, le fit s'évader en disant :

— Nos chèvres de Malte sont bien plus intéressantes. Vous rappelez-vous les chèvres de Virginie? Vous allez les retrouver au « Coin de Mire », car nous avons ici « le coin de Mire. » Suivez-nous, s'il vous plaît.

La petite main d'Iîéléna serre la mienne et m'entraîne avec une hâte puérile comme si la joie aux

HÉLÉNA lyî

pieds légers ne pouvait s'attraper qu'à la course. Quelle douceur de me croire le compagnon de leur âge! Pourrais-je donc retourner à ces années bénies où l'on se réjouit de l'heure présente sans que des soucis philosophiques empoisonnent la pensée?

— En souvenir de leur île, nos chèvres ne veulent jamais (luitter le bord de la mer, m'explique Henri. Ah î Voici Houppette et Myrtille! Saluez, mes gracieuses. Voyez comme elles vous donnent le bonjour de leurs })arbiches, Monsieur du Cambout.

A contre-jour du soleil, sur une mer d'un bleu d'acier, des pins vibrent harmonieusement au vent. Par ([uel hasard ces arbres ont-ils pris des formes presque parfaites de lyres et de harpes? Leurs aiguilles doucement agitées répandent des sons môles d'arômes résineux, et les chèvres cabriolent entre leurs troncs rouges.

— Houppette ! Myrtille! Ces folles se noieront. Vat-en les chercher, Henri.

Le cap est creusé d'une petite d calanque » dont le sol écarlate se réfléchit dans l'eau. Les Maltaises ont sauté sur une roche séparée de la côte et couverte de cystcs laiteux.

— Ma foi ! j'ai bien envie de me jeter à la mer pour les ramener ici, déclare Henri.

.le le retiens en le priant d'épargner ce plongeon au justaucorps de son ancêtre.

— Dieu ! que vous ôles raisonnable, monsieur Pierre, s'écrie Héléna m()(|ueuse. Sans votre respectable i)résence, je n'hésitais pas ;\ plonger moi-nu'^me dans le Ilot la robe à carreaux de mon aïeule, llcntrons donc! J'enverrai notre malabare prendre nos chèvres.

... Tandis qu'à travers le parc nous revenions vers la villa, par tous les sentiers bordés de palmiers, de figuiers de Barbarie ou de ficoïdes charnus, surgissaient toutes les bêtes de l'arche de Noé. A chaque nouvel animal, levrette, agneau barbarie, lièvre privé, chats siamois aux yeux d'opale, Héléna avait une effusion, et, après les avoir caressés, les renvoyait, satisfaits. L'harmonie de ses gestes m'était un enchantement tout autant que l'éclat de sa voix chaleureuse, et son rire clamait la bonté de vivre, au soleil, parmi les fleurs et les bêtes innocentes. Cette jeune fille, en accueillant contre sa poitrine tout ce qui palpite, semblait croire à un amour universel. J'étais arrivé à i'ajoupa plein de la misère qui est dans l'égoïsme des êtres, et voici qu'Héléna me révélait l'affection dans ce qu'elle a de plus pur. A ce moment, la sombre loi de la gravitation humaine, découverte par mon père, me parut le cauchemar d'un esprit désespéré.

Nous gravissions les marches de I'ajoupa, quand les cabrioles d'un petit basset et les grimaces d'un vilain singe, malade, en douillette, nous accaeillirent. Héléna les éleva dans ses bras et les fit trembler de joie par ses caresses. Tournée vers moi, elle me dit en souriant.

— Voyez comme ces pauvres fiévreux sont reconnaissants !

A ces mots, Henri les lui enleva, et repartit ironiquement :

— Jugez de leur reconnaissance!

Le chien et le singe contemplaient Henri du

même œil clignotant dont ils contemplaient l'instant

d'avant la jeune fille. Alors, il les jeta sur le sol avec mépris, eu disant :

— Tous les mêmes !

Le basset et le singe se sauvèrent. Déconcertée, Iléléna portait tour à tour des regards déçus sur son frère et sur les bétes en fuite. La pâleur d'Henri et son expression tendue me surprirent. Un pli noircissait son front trop blanc.

Du salon nous arrivaient les éclats d'une conversation animée.

Quand nous y pénétrons, M"" de la Tour s'exclame :

— Quel carnaval est-ce là, mes enfants? Déguisés avec les vêtements de vos aïeux? Vous vous serez ridiculisés dans l'esprit de M. du Cambout. Et c'est jjour cette comédie que vous vous étiez échappés?

— Petite mère, nous croyions ainsi faire meilleur uo'^ueil à un astrologue en bonnet pointu, explique gaîment Iléléna en pinçant les côtés de sa robe à godets et en faisant la révérence.

— Quelle absurdité ! Leur pardonnez-vous cette farce, monsieur du Cambout?

.le me récrie qu'au contraire j'aurais bien regretté de n'avoir pas d'abord admiré Iléléna et Henri sous ce gracieux aspect.

— Vous êtes trop indulgent. Mais qu'as-tu, Henri? Tu parais épuisé. Ces jeux violents excèdent les forces. Ta sœur n'a pas de bon sens.

Les yeux ^^ris très cernés d'Henri avaient une ex[)ression hagarde. La sueur ruisselait à ses tempes et sa bouche frissonnait.

Aux reproches de sa mère, Héléna, toute interdite, élreignit son frère en déclarant qu'il n'avait

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besoin que d'un peu de repos. Le jeune homme se laissait enlacer sans manifester le moindre retour d'affection, lorsque M""^ de la Tour attira son fils contre elle et l'observa de près en gémissant :

— Il est hors d'haleine! Tu le feras succomber avec ces amusements forcenés. Ta grosse santé est impitoyable aux autres. Tu me rendras malade moi-même.

A cette injuste apostrophe, la jeune fille, exquise de confusion, se rejeta tendrement sur Henri qu'elle baisa sur le front, malgré la défense que celui-ci, mécontent, lui opposait. Enfin, la mère et le fils repoussèrent Héléna qui resta en face d'eux, toute pleine encore du désir de se faire pardonner une faute qui ne m'apparaissait pas du tout. Indifférents à ses intentions, M""^ de la Tour et Henri se regardaient maintenant avec une tendresse exclusive dont la jeune fille demeurait écartée. A ce moment, une ombre triste passa sur le visage d'Héléna. Je ne la quittais plus de mon regard plein de compassion. Soudain; elle y répondit avec une éloquence poignante. Nos yeux s'exprimèrent avec puissance tout ce que nous éprouvions, et rétonnement douloureux de cette jeune fille, tout à Theure radieuse dans son parc de féerie, me parut d'un contraste tellement émouvant que j'en fus remué jusqu'au fond de l'âme.

Seulement alors, je remarquai que Christine nous guettait l'un et l'autre. Ses yeux souriaient finement. Que m'importent ses intentions, pensais-je, je sais maintenant vers quel but je dois tendre^, et rien ne m'empêchera d'y arriver. Peut-être d'ailleurs comblera-t-il les vœux de ma belle-mère?

HKLÉ.XA 161

Son malaise passé, Henri s'était retiré des bras de sa nnère. Un poing sur la hanche, après une salutation à sa sœur toujours soucieuse, il lui dit en zézayant :

— Quand vous voud'ez, zôlic demoiselle, nous i'ons enlever ces costumes de nos bons g'andspa'cnts.

Mélcna prit con^j^ de nous, .le m'attendais à serrer sa petite main, mais elle, tout à l'heure audacieuse comme une enfant dans le parc de l'ajoupa, me séilua timidement. Qi^iand elle releva sa tôle, elle me porta un regard si pur et si profond que j'en restai étourdi. Notre trouble n'était-il pas éloquent plus que des compliments? Et l'innocence d'une jeune fillo l'cmpêche-t-elle de comprendre aussitôt le langage éternel de la passion?

Son frère et elle (]uitlèrent le salon sur un pas de [)avane. Le justaucorps en soie gorge de pigeon et l'ample robe carrelée à. tuyaux se balançaient, taudis (ju'ils s'éloignaient à petits pas rapides, dressés sur la pointe des pieds. La capeline de vétiver oscillait à srs longues brides de soie mandarine au dos d'Iléléna.

— Mille pardons, monsieur du Cambout, pour l'absurde scène dont ils vous ont donné le spectacle, me dit alors Sarah. La santé d'Henri, fragile comme son pauvre |)ôre, — tous ces de la Tour se brûlent à In vie plutôt qu'ils n'en usent, — m'eiïraie quelquefois. Kt sa s«pur n'en a pas assez le souci: elU* est si personnelle 1... nuelle journée de chaleur accablante, ne trouvez-vous pas? Ce qu'il y a de cruel en Franci', pour moi, ce sont ces brusques

changements de température... Peut-être serai- je glacée, ce soir... Ainsi, Christine, bien chère amie, entendu, samedi pour le thé, chez Vogade, à Nice. Comme j'exprime à M"^ de la Tour les sentiments que j'éprouve pour l'ajoupa et ses habitants, qui me font croire maintenant à la réalité du paradis terrestre, elle me tend ses mains précieuses et débiles qui ne sauraient ni la défendre, ni la servir. Avec un sourire tout ensemble caressant et plaintif, elle dit :

— Eh bien! puisque vous avez si bonne opinion de l'ajoupa, il ne tiendra qu'à vous de nous revenir souvent. Et considérez comme vôtre le parc, qui semble mieux vous agréer que mon salon.

Elle me sourit avec une douce moquerie. Je proteste que je ne fais aucune distinction. Elle semble n'être point dupe de mes paroles et, les yeux miclos, elle ajoute qu'il est naturel que je prenne de l'agrément avec ses enfants plus près de mon âge.

Devant ce regret mélancolique d'une femme qui fut belle et le demeure encore à son automne, je proteste poliment.

— Votre galanterie ne saurait m'abuser, soupiret-elle. Je ne suis plus l'aube, hélas! mais le crépuscule.

— Vous serez l'éternel été, Sarah, affirme ma belle-mère en embrassant chaleureusement son amie, ce qui agite to-us les petits flacons d'or à sels, parfums et poudre, qui sonnent à la taille de M""^ de la Tour comme des grelots.

...Pendant notre retour à Cagnes, assis côte à côte dans la Victoria, Christine et moi gardons le

silence. De temps à autre, ma belle-mère me jette un coup (l'œil et sourit ensuite à son ombrelle d'une bouche aiguisée.

L'extraordinaire regard interrogateur d'Ilciéna me hante. Avec bonheur, je me remémore ses gestes et ses paroles. Se pouvait-il qu'il existât tant de grâce et d'esprit naturels? La félicité me soulève, .le voudrais sauter hors de cette voiture pour courir et m'épuiser en démonstrations de mon ivresse. Or, je reste inerte et faussement grave sous le regard d'angle de Christine, qui ne cesse de m'épier.

.\u milieu d- me-, cliairrins. personne ne lii sur mon visige, ni mes ennuis, ni mes d''sir>. El je marche solitaire dan"> les roules non frayées.

MiCHtL-AjiCt.

Pas une heure de la journée sans que ne m'apparaisse Héléna costumée de sa pittoresque robe à godets. Entre toutes les expressions de son visage mobile, c'est son re^rard interrogateur, aux [)remiers moments de notre rencontre dans le parc, qui me revient avec une force singulière.

Je venais de soulever mon panama, son frère el elle avaient répondu par une révérence joyeusKî, lorsque ses yeux eurent, en \uv découvrant, un regard d'une intensité prodigi('us(\ Onel oiTet ai-je donc produit sur cette jeune iill»^? Son étonnement paraissait immense. Ensuite! je crus découvrir de Il sympathie, davantage peut-être, l'ardent aj»pel d'un innoccMil enfant en détresse, (jui réclame

secours. Mais comment concilier un tel sentiment avec la joie qu'elle marquait, l'instant d'avant, en son plaisant déguisement? Pendant quelques secondes, nos yeux se dévorèrent et nous nous sentîmes liés à jamais en cette vie. Hier encore, j'aurais souri d'un tel amour spontané. Je l'aurais déclaré faux, impossible, romanesque. Or il existe, je réprouve, je l'ai subi; il me tient, m'obsède, mej poursuit et m'a vaincu. Maintenant j'ai peur d'étrei seul à subir sa terrible puissance. N'ai-je pas interprété trop favorablement l'attention qu'Héléna me porta? Les détestables croyances de mon père en l'isolement fatal des âmes, empoisonnent mon bonheur présent. Mille objections se dressent. La plus redoutable ; mon âge. Est-il possible que mal trentaine ne semble pas une vieillesse à cette jeunef fille qui n'atteint pas son dix-septième printemps ?j L'amour veut l'harmonie. Et cependant d'auiresj regards d'Héléna surgissent à ma mémoire, pluS'| significatifs dans leur gravité même. A mon départ,! Sarah venait de lui adresser des réprimandes immé-| ritées au sujet de l'état de santé d'Henri, et son; frère avait repoussé son embrassement; Héléna que je croyais la reine fêtée de l'ajoupa, interdite, en appela silencieusement à moi par son expression désolée. J'eus à cette minute la révélation que l'existence de cette jeune fille, dans cet admirable décor, n'avait pas de douceur vraie. Dans la générosité de son cœur, Héléna devait accorder son affection avec une abondance magnifique, mais sa mère et son frère, personnels, capricieux, ne lui rendaient pas l'amour qu'ils en recevaient. Stupé-

HÉLÉNA ItiO

faite (l'avoir éprouvé l'injustice de M""' de la Tour en ma présence, elle avait fixé sur moi des yeux pleins d'imploration. Des cris n'auraient pu me troubler davantage. Gomment tant de beauté, de bonté et de grâce, pouvaient-ils être dédaignés? Vous méritez la tendresse la plus fervente, la plus absolue, iléléna, et cet amour je l'éprouve. Quoi qu'il arrive, je vous appartiens. Appartenir! Oui, en elTet, aimer c'est ne plus se rechercher égoïstement, mais donner le meilleur de son esprit.

Quoique j'éprouve la noblesse de mon inclination pour M"* de la Tour, je m'en explique gauchement avec mon père. Les mots que j'emploie me trahissent. Le récit d'amours naissantes n'est-il pas toujours d'une puérilité apparente? Leurs délices ne peuvent être savourées que des seuls amants? A mes confidences, Sébastien répond de sa voix posée :

— Ah! vraiment!... Une ravissante jeune fille, m'assures-tu?... Si nous possédions uu équatorial coudé, Pierre, avec ton aide j'entreprendrais la carie pliotogra[)liique du ciel. L'astronomie pliysi(iue re|)iXMKl une importance que les mathématiciens lui déniaient. Savoir (luelles formes de vie seraient susce[)tibles d'exister dans les planètes mérite l'examen... Ainsi tu éprouves (|uelque satisfaction de tes visites à cette famille de la Tour? T'ai-je déjà dit qu'ils étaient orifîinaires de Sainl- Igest en Houer^ue, i\ (juel(|ues lieues de notre propriété de Laissac? Curieuse coïncidence! (certainement je me ferai un devoir de présenter me> hommages à M'"" de la Tour en lui rappelant cet(e communauté du terroir... J'ai bien envie d'acquérir

l'équatorial qui me manque. Si nous avions le moyen de mieux scruter Tunivers, nous obtiendrions une idée plus humaine du monde qu'avec Tarithmétique... C'est ma conviction...

Lorsqu'il s'est tu, mon père ramène d'un mouvement machinal ses longs cheveux en arrière de sesj oreilles et réfléchit péniblement. Ce ne sont pas mes^ confidences qui le préoccupent. Je le sens malheureux de ses propres soucis. Une maladie de la nutrition, subitement découverte, oblige Christine à partir pour Vichy. De plus en plus elle prend l'habitude de ces absences et elle nous revient plus exténuée, plus déçue. Sébastien souffre.

...Quelques jours plus tard j'entretiens à nouveau mon père de mes visites à l'ajoupa. Je voudrais lui fatre comprendre que toute mon existence peut être changée. En crayonnant de vagues traits sur une feuille, il m'interrompt pour dire à voix basse sur le ton d'une réflexion personnelle :

— Combien de gazelles et de jolies chattes, entrées dans les vies les plus hautes, les ont embrouillées comme des pelotes? Ronronner, se faire chérir et puis se dérober, voilà leur jeu !

Il reprend sa marche à travers notre atelier, les mains nouées derrière le dos, et il dit sans me regarder :

— Nous avons assez travaillé aujourd'hui.

Use refuse à m'écouter davantage et j'en éprouve de la tristesse. De ma famille mon père est cependant la seule personne que je me croyais affectionnée. Mais son propre mal le mord; saurait-il entendre mes appels?

Six heures tintent. Ainsi, chez moi, pas un seul cœur pour accueillir ce qui m'emplit l'àme. Mon oncle Ilcné s'écrierait de son ton railleur: « Ah ! Ah mon gaillard! » Plutôt que de risquer cette injure, gardons notre secret, (lertes, Christine me provoquerait volontiers aux confidences, mais j'ai de la pudeur à m'ëpanchcr avec elle. Pourtant je crois comprendre qu'elle poursuit avec moi le même but qui lui fit exiler Geneviève de notre maison. Elle accueillen.»it donc mes aveux avec faveur.

Je vague sous les mimosas et les orangers. A travers leurs troncs, la mer immobile semble un émail d'un bleu profond. Notre village ocré reluit sur les neiges éblouissantes des Alpes. Toute cette beauté ne me console pas, car il manque l'essentiel. Je reste seul. Combien Iléléna me semble encore lointaine !

D'instinct mes pas me portent vers la seule personne que la grande révolution qui me bouleverse puisse émouvoir. Je monte vers la place du château des Grimaldi.

J'avais espéré pouvoir m'introduire chez Laurent Rodellc sans attirer son attention, mais, dès l'esplanade, sa voix doctorale relentit par-dessus le mur de son Jardin d'acclimatation.

— Pratiquez la marcolte f>ar strangulation, c'est-;\-dire en sorrant, à l'aide d'un fil de cuivre, la partie du rameau où vous voulez faire naître des racines. La stran-gu-la-tion généralisée dans les marcoltages, accroîtrait la fortune de la France! Veuillez en assurer lecons(>il do préfecture qui vous délègue, monsieur.

168 LES CŒUBS GRAVITENT

Voilà ce que j'entends pendant ma traversée di verger de l'ingénieur, qu'un personnage, noir d( vêtement et de barbe, écoute sombrement.

— Vous connaissez le chemin, me crie Laurent A bientôt.

A mon étonnement le salon circulaire de la toui avait été transformé en magasin d'expédition. Couverte d'une blouse de lustrine, Geneviève sursaute lorsqu'elle m'aperçoit :

— Il faut se rendre utile, me dit-elle avec ui faible sourire. Vous me voyez occupée à des envois de composts.

— De composts?

— Oui, j'enferme dans ces boîtes des mélanges surprenants : terreau de feuilles, saule, bruyère brique pilée, sphagnum, suie, que sais-je encore? Je les adresse aux sociétés d'agriculture. Lorsque j'aurai travaillé utilement, Laurent me pardonner? les heures dépensées à ma musique. « Le rossigno ne chante qu'après un bon déjeuner, m'assure-t-il. > Mais qu'avez-vous, Pierre ? Jamais je ne vous con nus cette expression.

Comme sa remarque me colorait le visage, ell< reprit après un instant de silence :

— Vous rayonnez malgré vous... Ah! contez~mo ce miracle. Mais je l'ai deviné! Il n'en est qu'uï d'imaginable! Est-ce vrai?

... J'inclinai le front. Les regards pensifs dj Geneviève ne me quittaient plus. Elle eut ensuiw l'expression effrayée d'une personne qui redout< d'apprendre quelque malheur. Toute rinquiétud( d'une amie menacée d'abandon, émut sa tendr<

physionomie. Après m'avoir interrompu plusieurs fois, comme si elle redoutait la vérité, ses questions énervées m'arrachèrent jusqu'aux moindres détails de mes visites à l'ajoupa.

J'attendais le témoignage de sa sympathie dans ce grand bouleversement de mon cœur, lorsque la voix de Laurent éclata derrière nous. 11 tenait sur la main gauche un légume brillant comme une céramique et dont l'étonnante forme rappelait un moule à pâtisserie :

— Geneviève, vous ferez ouvrir, circulairement, le sommet de ce potiron par votre cuisinière. Lorsqu'elle l'aura farci, elle le mettra au four. Le comité (le notre académie agronomique jugera de la qualité de ce pâtisson d'Améri(|ue, excellent mets inconnu dans ce pays.

Elle n'avait accordé qu'une attention assez distraite aux explications de son mari.

— Suis-je compris? reprit-il en faisant sauter sur sa paume le légume vernissé. Après un sourire au pâtisson, il dit encore :

— Voilà de mes humbles poèmes, mais ils nourrissent les hommes.

En me regardant, il prononça :

— J'espère que la bonne pensée de vous retenir à diner était venue à (lenoviève. D'ailleurs, invitation intéressée de ma part. J'ai besoin de votre o[)inion, ce soir, sur la courge sucrière du Brésil, améliorée par moi (U (jui deviendra la betterave du niidi. A tout à l'heure, cher ami.

L agronome disparut «^n portant, haut b^vé sur sa paume, le potiron ou couronne royale.

— Excusez-moi, me dit alors Geneviève, les composts en boites m'avaient fait oublier la Brésilienne sucrière. Il me faut la rappeler à ma servante.

Quand ma cousine s'en revient vers moi, je la retrouve habillée d'une des robes à l'antique qu'elle dessine elle-même. Son crépon d'un orange bronzé rappelle le ton des grands tournesols, lorsque, brunis, ils atteignent au terme de leur floraison. Ses cheveux sombres en double tresse, ramenés de son front à ses oreilles qu'ils couvrent, empruntent à ce tissu de chauds reflets. Silencieusement Geneviève s'asseoit et sa songerie donne à ses yeux ^ océaniques une profondeur émouvante. D'un mou- ' vement inconscient elle entrelace ses doigts sans pouvoir leur assurer une position. Enfin, le teint coloré, elle murmure : ^

— Dix-sept ans, m'avez-vous dit? Quel rapport d'esprit vous semble possible avec une aussi jeune fille ?

Je lui répliquai, — et brusquement je ne fus pas sincère avec elle, — que, sans projets d'avenir, je me contentais de goûter la joie que me causait la société de cette charmante créole.

— Comment osez-vous prétendre que vous êtes sans projets, me repartit vivement Geneviève. Tout à coup, si vous en étiez persuadé, vous éprouveriez, du désespoir. t

Touché de sa réflexion, je lui avouai avec confusion, qu'en effet, je portais un vif intérêt à Héiéna de la Tour, et je ne lui cachai plus rien du sentiment, presque foudroyant, que j'avais éprouvé dès ma première visite àl'ajoupa.

eéLÉNA 171

Geneviève, qui ne cessait de pétrir ses mains avec fièvre, reprit en accordant une pause à ses doigts :

— Qui vous assure que cette petite créole ne vous aimera pas de la même façon qu'elle doit aimer toutes choses : sa mère, son frère, sa gazelle, ses bengalis, les fleurs, le ciel et la mer?

Je lui réplique que j'ai trahi le caractère d'Héléna si elle peut s'en faire l'image d'une folle enfant. Elle unit la grâce spontanée de son âge au sérieux et presqu'à la gravité d'une personne précocement mûrie par son existence exceptionnelle. Un sourire amer aux lèvres, Geneviève s'incline avec une certaine ironie :

— Redoutez les mirages de votre imagination, Pierre. Aimer, c'est souvent prêter à autrui ses propres vertus. Il suffit qu'une femme soit jolie pour que l'homme le plus intelligent l'imagine bonne, spirituelle, profonde, généreuse.

Son observation m'interdit d'abord, puis je proleste qu'elle ne saurait convenir à M"* de la Tour.

— Mais c'est l'évidence môme, fait ma cousine avec un petit rire nerveux.

Elle m'observe ensuite avec une singulière pers- [ïicacilé, avant d'ajouter :

— Croyez-moi, mon pauvre ami, cessez en ma présence de vous débattre et obéissez à l'attraction céleste.

Une joue couchée sur l'une de ses [)aumes, tandis que ses coudes sont joints sur la table, Geneviève, le front ombré par sa préoccupation, reprend sans me quitter de ses yeux clairs :

— Quelle adorable déraison que l'amour, même

172 LES CŒUnS GRAVITENT

chez les êtres les plus élevés! Un homme d'élite éprouva-t-il jamais de passion pour une femme seulement remarquable par l'esprit ou le cœur? Non ! les vertus les plus hautes ne firent jamais fleurir l'amour. Aux héros qui s'aimèrent, Héloïse et Abélard, Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, Paolo et Francesca, il suffit d'un éclair des regards entrecroisés pour que l'attraction irrésistible se produisît. 0 beauté, tu es tout et plus puissante que tout!

Un silence chargé de pensées que nous n'osions plus nous communiquer, nous retenait gênés en face l'un de fautre. Aux paroles sans intérêt que je pus enfin prononcer, Geneviève inclinait seulement la tète. Soudain, elle me demanda :

— De quelle couleur sont les yeux d'Hélénade la Tour?

— Du noir mordoré chanté par tous les poètes orientaux.

— Il devait en être ainsi Pierre. Ces yeux sont bien les yeux des passions soudaines. Les prunelles du septentrion, de la nuance des eaux et des pâles crépuscules, sont faites pour regretter et pleurer.

Cette réflexion singulière me fit remarquer les yeux, glauques comme la mer armoricaine, de ma cousine, et saisi, je protestai en cherchant des exemples.

— Vos consolations ne tiendront pas contre la vérité, Pierre. Je vous le dis, Juliette et Francesca eurent ces yeux dont la nuit provoque le vertige en dehors de toutes les considérations de l'esprit. Au contraire la nature n'accorda ses prunelles vertes comme la mer, à Iseult, qu'afîn de mieux pleurer et

IlÉLÉNA 173

désirer. Les réservoirs de sa douleur étaient en elle. Leurs yenx prédestinent les femmes. Acceptons donc d'être les àmos heureuses ou les âmes gémissantes. La terre n'est complète que de leur concert à toutes ensemble.

Un timbre électrique tinta.

— Le dîner vous attend, chers amis!

Laurent revenait vers nous. Il me pria d'offrir le bras à sa femme. Pendant le repas, il nous entretint du « Guide de la multiplication des Végétaux » dont il écrivait les dernières pages. Par les opérations améliorées du semis, du ^bouturage et du greffage, il rénoverait le sol et, par conséquent, rendrait les Français plus heureux. Je lui accordai volontiers l'approbation qu'il réclamait.

Au cours du dîner, Geneviève regardait par-dessus nos tètes dans la direction du jardin. Laurent, surpris, se retourna pour chercher la cause de son attention et elle crut devoir s'en expliquer :

— H me semble que jamais autant que cette nuit, les étoiles n'ont eu cet éclat. Leur lumière paraît s'élancer vers nous dans un élan de sympathie.

Sans vouloir les obsei*ver, l'ingénieur aflirma que les constellations devaient briller comme à leur ordinaire et il considéra sa femme d'un air ironique.

Nous quittâmes la salle â manger. Lorsqu'il Tit Geneviève se diriger vers l'escalier de la tour, il se récria :

— r.omment, vous voulez monter encore à ce belvédère quan«l le jardin, protégé du vent do mer, offre tant d'agrément? A votre aise. Esclave de mon courrier, je vous demande congé, mes amis.

A peine Geneviève se trouva-t-elle accoudée sur la ferronnerie de la vieille tour, qu'elle me dit, le front levé :

— J'envie les étoiles de pouvoir se témoigner leur tendresse à travers l'espace par ces palpitations lumineuses. Sur cette terre, les âmes humaines, plus malheureuses, n'éveillent jamais par leurs scintillations secrètes de retour dans les autres âmes.

Les yeux de ma cousine avaient pris la tristesse sourde qu'on voit aux eaux dormantes des fontaines abandonnées.

— N'enviez pas les étoiles, Geneviève, lui dis-je alors, car leurs beaux feux à travers l'infini, vains signaux, ne changeront rien à l'ordre divin de leur isolement. Le vide entre les êtres ou les mondes, n'est-il pas la loi universelle de leur conservation?

— Ce n'est pas à vous, aujourd'hui, de l'affirmer,] s'écria-t-elle ardemment, ou bien je ne vous comprends plus.

Elle tremblait au point que les plis souples de sa robe en avaient un frémissement et les anneaux de ses bras tintaient sur la rampe d'appui. j

« Pauvre exquise Geneviève, pensai-je, ne s'est-' elle pas sacrifiée? Elle m'avait donné son affection et je ne pus jamais être pour elle qu'ingratitude et] aridité. Hélas I pas plus que l'amour ne s'ordonne,] on ne peut se défendre de lui. »

Sur cette pensée, mon imagination m'entraîna vers l'ajoupa et le visage adorable de passion et d'éclat d'Héléna m'apparut. Je le retins avec ravissement. J'oubliais ma présence sur la tour. Héléna

courait pour saisir sa gazelle. Les narines de son petit nez busqué palpitaient à sa respiration. Elle me tendait la douce petite bête capturée et, tout à coup, mon expression la troublait au point que, d'enfantine, sa figure devenait méditative, et que ses grands yeux d'Orientale me signifiaient : « qui êtes-vous? que voulez-vous? »

« Chère délicieuse enfant, aurais-je pu lui crier, j'étais la mélancolie et le désir vain et l'inquiétude, et après tant d'autres hommes, j'appelle la joie, le bonheur, la certitude, la paix. Tout cela votre cœur le contient. »

Sur la mer aussi lisse qu'une glace, les constellations se miraient et la voie lactée reflétait la poudre de diamant de ses mondes myriadaires. Nacelles de lumière, les astres voguaient sur ce flot céleste.

Quoique absorbé par ma contemplation passionnée, il me parut que Geneviève marchait avec lenteur sur la tour, (jue se passa-t-il ensuite? L'ajoupa resplendissait toujours dans mon souvenir.

Brusquement une voix stridente appela :

— Où ùtes-vous, Pierre?

Assise près de moi Geneviève serrait ma main posée sur l'accoudoir du banc. Et je l'entendis me chuchoter :

— Depuis de longues minutes j'attendais que vous vous souveniez de ma présence. Mais pourquoi Texigerais-jo, ([uand vous avez pu vivre vingt années près de moi dans l'indifférence? Pourtant, ce soir, j'ai compris que j'avais perdu davantage. Vous avez évocjué un avenir où je n'avais plus aucune part.

Après un douloureux soupir, Geneviève reprit sa

marche circulaire autour de la tour. De la place où j'étais assis, je voyais sa silhouette sculpturale m'apparaître sur un fond de ciel constellé. Je restais le centre des cercles que sa marche désolée traçait autour de moi. Je voulus aller vers elle. Quel espoir pouvais-je lui donner? Amour! l'aridité pour les autres créatures ne reste-t-elle pas ta loi ?

0 terrible gravitation I

Me rendre presque chaque jour à l'ajoupa m'est devenu la plus chère des habitudes. Tandis que mon père, absorbé par ses travaux et assex sceptique, semble ne pas croire à la possibilité d'un mariage pour moi avec M"^ de la Tour qu'il aperçut dans notre jardin et dont l'exubérance lui déplut, Christine, zélée, s'emploie à me faire agréer de sa chère amie Sarah. De même qu'il y a cinq ans ma belle-mère avait aidé de tout son pouvoir au mariage de Geneviève avec Laurent Rodelle, elle s'intéresse à mes projets d'avenir. Peut-être y a-t-il seulement chez Christine besoin d'amusement? Par leurs alliances avec les héros du roman de Bernardin de Saint-Pierre et leur parenté avec des rajahs, les la Tour lui paraissent des personnages curieux à fréquenter. Je prends d'ailleurs peu de souci des raisons qui peuvent la déterminer à me faciliter la bienveillance de M"'^ de la Tour. Il me suffit d'aimer et surtout de me voir accueilli par Héléna avec ce grand élan d'innocence qui n'essaie pas de dissimuler. Jamais jeane fille ne montra plus de sincérité dans son affection. Il fallut à Héléna son enfance

exceptionnelle à l'Ile Maurice pour conserver cette candeur qui ne dissimule jamais. Pourtant dans ses beaux yeux dont le jais s'illumine d'or, soudain affleurent des pensées dont l'ampleur dépasse les idées coutumières aux personnes de son âge.

Quelquefois, aux premières semaines de notre connaissance, il m'arrivait de rentrer presque angoissé. Le jeu perpétuel d'Héléna dans son paradis terrestre de l'ajoupa me laissait croire à son égoïsme. Délicieuse créature fêtée par son frère, ses bètes, ses arbres et ses fleurs, ne goûtait-elle pas les marques d'attention et de bonté des êtres et des choses de son entourage comme des hommages dus à sa ravissante personne? Elle avait pour les remercier un sourire superficiel qui n'engageait jamais les profondeurs de son âme.

Pourtant, dans les moments où je la jugeais sévèrement, estimant qu'on n'arrive pas à posséder de telles créatures de grâce, je n'aurais pu m'en détacher. Je gravitais. Comme me l'avait déclaré Geneviève perspicace, j'étais déjà la victime de l'attraction à laquelle on ne saurait plus se dérober. Brusquement, sous l'apparente frivolité de ses récréations, Héléna me révélait son âme profonde. Entre sa futile et phtintivo mère et un frère maladivement jaloux, ne dovait-elh»- i)as jouera la lillette pour ne pas donner le spectacle de sa solitude? N'y avait-il pas une haute vertu chez elle à se montrer enjouée, cjuaud sou Cd'ur l'inclinait à la contemplation et au silence?

L'altitude pour moi de M"" de la Tour n'est |)as aussi unie ([uc mon repos l'exigerait. Habituée à

tout ramener des biens de ce monde à son unique satisfaction, Sarah me marque quelquefois de l'humeur. Comme les femmes jadis adulées, M°^^ de la Tour s'étonne qu'un homme réfléchi puisse s'intéresser à une jeune fille ignorante de cette science qu'on n'acquiert que par une vie amoureuse. Comme je n'en parais pas convaincu et que mes soins négligent la mère pour se porter vers Héléna, afin de m'embarrasser, Sarah se montre tour à tour hautaine, impertinente ou presque trop tendre.

Chaque retour à l'ajoupa me ménage des surprises.

L'autre jour comme je m'étonnais de ne trouver; ni Héléna, ni sa mère, après avoir été prié très expressément par elles, un serviteur, le seul Provençal parmi leur domesticité de sang mêlé, me dit d'un air amusé :

— Si monsieur veut descendre jusqu'à la pelouse appelée la Concorde, ces dames l'y attendent.

En effet, au rond-point des orangers, M""® de la Tour assise sur un banc rustique, en ample robe d'un vert de saule et les épaules couvertes d'une écharpe aussi carminée que le fruit de l'arbousier,; s'éventait avec un barbare éventail de casoar/ Derrière elle, une servante coiffée d'un madras,] soutenait un parasol de soie cerise sur la belle' créole rajeunie par la chaude coloration que diffusaient les rayons solaires.

— Cher ami, s'exclama-t-elle, vous arrivez à point. Nous avions besoin de vous. Prenez place! Un peu à votre intention comme il vous paraîtra, — à cette allusion Sarah me sourit avec finesse, — mes enfants nous donneront aujourd'hui une

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pantomime ù la mode des noirs de notre île.

D'un taillis de magnolias, derrière les orangers, sortit un malabare aux yeux de gomme arabique et turban de pourpre sur une chevelure en aile de cormoran. Ce malabare bondissait à petits pas de marionnette ; il salua l'azur du ciel, salua la Méditerranée d'outremer entre les palmes des dattiers, salua le chien Fidèle campé en philosophe sur la pelouse, et nous salua enfin en annonçant d'une petite voix flûtée :

— M. de la Bou'donnais, gouvéneu de Tlle-de- F'ance, va veni' visité M""' de la Toù.

Sur cet avertissement, l'indigène cuivré saute et fait toucher en Tair ses talons avant de retomber au sol, se casse comme un fantoche et part à petits sauts en balle de caoutchouc. Le rythme haletant d'un tam-tam retentit et le même malabare, qui figure la musique de M. le Gouverneur, s'avance en exagérant la Fiiarche rigide des soldats anglais aux retraites de i'ort-Louis. Derrière lui un hindou de Delhi porte un bambou à l'extrémité duquel (lolte un foulard à franges. Cet Ali représente l'escorte armée de M. do la Bourdonnais. M. le Gouverneur sort lui-même de la feuillée des magnolias sous les apparenres d'Henri cuilîé d'un tricorne fi cocarde d'or et vêtu d'un ^rilct à fleurs et d'un manteau de soie mauve. Fntre le pouce et l'index M. le Gouverneur serre un jonc dont il fustige de temps à autr«' le joueur malabare et le musulman à la pique dans la seule intention «l'anirmer l'autorité absolue de la l'^rance sur les indigènes. M. lo Gouverneur semble apercevoir avec étonnemont M*"" de la Tour sur son

banc de maçonnerie. Il fait tourner en l'air jusqu'à trois fois son tricorne afin de lui témoigner son respect infini. Puis il mime encore la surprise, considère la pelouse, les arbres, le siège rustique, et ses mains jointes avec une pitié affectée veulent dire :

« Oh! Dieu! en quelle pauvreté je trouve cette dame de la Tour dont tant de personnes de qualité m'entretinrent à Paris ! »

Sur cette réflexion, il ramasse dans l'herbe une calebasse et quelques feuilles de bananier ; ses yeux levés vers le ciel paraissent le prendre à témoin du dénument de l'honorable famille qu'il vient visiter.

A cet instant, de Tautre côté de la pelouse, entre deux fîlaos dont les branches sans cesse remuées parle vent de mer chantonnaient, surgit une vieille malgache chargée de couffins. Elle doit être la fidèle esclave Marie. En robe d'indienne rayée d'azur, Héléna, ses beaux cheveux blonds entourés de lianes de pervenches, suit sa servante. Afin de mieux imiter la pauvre et touchante Virginie, elle marche pieds nus. Entre ses bras elle tient le régime de bananes que, sans doute, elle compte aller vendre au marché de l'Ile en compagnie de son esclave.

Le rythme du tam-tam règle les évolutions de Virginie et de Marie, qui trottinent à petits pas précipités, s'accordent une pause, tournent sur elles-mêmes, se dandinent un instant, se saluent, et la tête baissée, repartent à tout petits sauts de bergeronnettes. Enfin comme la présence imprévue de M. le Gouverneur les effarouche, elles lèvent

chacune un bras poussant des cris dont le musicien malabare accompagne les modulations de ses coups de tam-tam précipités. M. de la Bourdonnais, le mollet tendu, soulève son tricorne d'un air engageant. Le musulman au fanion lance son bambou et le rattrape le plus adroitement du monde. Et par là il veut prouver que Tescorte du seigneur de l'île n'a point d'intentions belliqueuses. Rassurées, Virginie et Marie font une révérence au gouverneur qui danse alors avec grâce autour de M"*^ de la Tour en écartant les pans de son manteau en soie mauve de son gilet à fleurs de giroflées. Le malabare et Ali entonnent une mélopée. Tout en pirouettant, l'astucieux M. de la Bourdonnais vient prendre par la main Virginie et l'entraîne vers M""' de la Tour, malgré les marques qu'elle donne de son désespoir. Et lorsqu'ils sont arrivés en face de notre banc, le gouverneur, par sa mimicjue véhémente, veut dire à Sarah : « Madame, n'oubliez pas qu'une tante de qualité, et très fortunée, réclame votre fille Virginie afin de lui léguer sa succession et faire d'elle une dame d'importance ».

Secouant la tête, Sarah refuse de satisfaire aux vœux de M. de la Bourdonnais, (jui désigne énergiquenient la mer à travers l'entrelac des orangers et signifie à M""' de la Tour qu'elle n'a pas à s'opposer à ce départ ; Paris réclame la jeune fille pour son bonheur. Afin de vaincre les dernières résistances, le gouverneur olfre le sac de piastres qui assurera les frais du voyage. A ce moment, Sarah rompt avec la tradition du roman de Bernardin, lorsqu'elle envoie cette bourse par-dessus les magnolias. Non I

elle ne se séparera point de sa fille. Sur ce geste, les chanteurs prennent un accent de triomphe, et tandis que le tam-tam mène le charivari le plus effréné, Marie la malgache et le malabare au madras d'écarlate tourbillonnent, les coudes reployés en signe de joie. Cependant le gouverneur me considère d'un air de reproche. Il me désigne. Que dois-je faire ? Virginie rougit et sa mère m'observe malicieusement.

— Paul ! Eh bien ! Paul, s'écrie enfin Henri mécontent de mon attitude. Je considère M°"^ de la Tour, puis sa fille. Quelle surprise me réserve donc cette pantomime?

Sa danse et sa mimique ont échauffé Héléna. Un sang plus yif colore son teint doré. Quelle pêche merveilleuse n'en envierait pas la couleur ? Ses yeux battus par la fatigue s'estompent d'ombres bleues qui les élargissent encore et leur donnent une profondeur d'abîme. Sa respiration soulève sa gorge comme une houle. Les paupières bfissées pour n'avoir point à répondre à l'interrogation de mes regards, elle se sourit à elle-même. Le tamtam du malabre s'affole.

— Cher ami, me dit enfin M""*^ de la Tour, cette pantomime serait manquée si nous ne trouvions pas un Paul! Refuseriez-vous d'être le Paul de cette Virginie?

— Oh ! madame, m'écriai-je en lui baisant les mains. Alors M"^*^ de la Tour, tournée vers Henri, prononce d'un ton hautain :

— Non, Monsieur le gouverneur, je n'enverrai point ma fille à sa tante de qualité. Souffrez que

nous ne la séparions pas de Paul, afin qu'elle puisse mener, avec lui, dans cette île, une vie d'innocent bonheur.

— Madame, répond M. delà Bourdonnais, devant une telle réponse, il ne reste qu'une solution. Si vous voulez bien nous le permettre, nous allons tourner ensemble une ronde en l'honneur du prochain mariage de Paul et de Virginie.

A cette invitation, Sarah me prie d'offrir la main à Héléna. Celle-ci, le visage brillant d'une joie si franche et pure que l'envie me vient de chanter moi-même d'allégresse, se laisse baiser les doigts. Avec un accent où doit percer mon anxiété soudaine je lui demande alors :

— Est-ce un jeu ou une réalité, Héléna ?

A cette question entendue de M"''^ de la Tour, c'est elle qui me répond :

— Cher ami, la vie n'est-elle pas qu'un jeu ?

Et par son attitude et ses grands yeux mordorés fixés sur les miens avec confiance, Héléna me prouve qu'en effet, ici, la réalité s'est mêlée à la fiction de cette pantomime. Et je suis devenu Paul comme elle Virginie. Quelles fiançailles étranges sous le bonheur du ciel parmi les Heurs !

M. le gouverneur, le Malabare, resclave Marie, le joueur (le tam-tam et le musulman indou forment le cercle avec nous sur la Concorde où nous dansons aussi gaîment que des enfants au zézaiement d'une chanson créole.

\ peine nos doigts désunis par la fatigue, lléléna et Henri aidés de leurs serviteurs de couleur disposent un goûter « à la sauvage » que nous prenons

sur des feuilles en guise d'assiettes et assis à même l'herbe. Encore toute grisée par la pantomime^ Héléna en conserve la cadence dans ses gestes harmonieux, pour déposer sur nos feuilles de bananier, oranges ou nèfles du Japon. Autour de nous, M. de la Bourdonnais dans son manteau de soie mauve nous offre des fruits avec des ronds de jambes et des révérences.

Vers la fin de cette dînette, Héléna qui se dresse sur ses pieds nus, rompt son pain et l'élève, les bras dressés. En même temps, avec un surprenant talent d'imitation, elle roucoule puis gazouille. De la cime des cocotiers jusqu'aux broussailles des lentisques et des cystes duveteux, le long des troncs cendrés des letchis et entre les palmes des lataniers, toutes les bêtes en cortège, comme on les voit figurer dans les naïves images des paradis terrestres, se montrent et chacune d'elles répond en son langage à l'appel de la jeune fille. Le premier de cette procession, un paon à aigrette d'émeraude et traîne de cérémonie brillante comme les carreaux d'Ispahan, s'avance aussi pompeux qu'un Schah de Perse suivi par des canards japonais d'or et de pourpre. Beaux comme des jonchées d'automne, quelques faisans s'approchent d'une marche onduleuse accompagnés par des pintades argentées aux têtes vipérines. Peinturlurés de vermillon et d'indigo ainsi que des sauvages, des perroquets aux yeux de verroterie clignotent. Plus craintifs, les merles siffleurs volent par-dessus notre festin, sans oser picorer les nèfles du Japon qu'on leur tend. Un cardinal, seigneur vêtu de pourpre, traverse la pelouse d'un vol brisé.

lïéLÉNA 185

Haut dans le ciel, des pigeons aux ailes diaphaneîi à contre-jour du soleil, descendent en spirale avec de brusques renversements. A leur vue, Héléna se dresse davantage encore et, mains tendues, offre leur nourriture à ces hôtes célestes, qui, soudain, se posent jusque sur sa chevelure dont leurs battements d'ailes gonflent la blonde moisson. Au milieu des lueurs claires de ces plumes palpitantes, son visage vermeil d'émotion me sourit avec extase.

Lorsqu'ils voient comment l'audace heureuse des pigeons est récompensée, les autres oiseaux et les bêtes à quatre pattes, les somptueux et les humbles, les burlesques et les touchants, s'acheminent jusqu'à cette généreuse Virginie. Caressée par leurs plumages, frôlée de leurs museaux avides, piquée de leurs becs voraces, étourdie de leurs cris discords, elle leur partage son goûter.

Knfln, sa gazelle, son agneau barbarin et l'épagneul Fidt>le, ses favoris, jaloux de ces hôtes aériens qui leur ravissent la complaisance de leur maîtresse, en entreprennent l'assaut. Conquise par l'élan d'amour de tous ces animaux, Héléna ne pouvant répondre à leurs caresses fait le geste de tout embrasser. Devant leurs attaipies de plus en plus imj)étueuses, elle Itîve les coudes sur sa tête échevelée pour se défendre des tourterelles et s'écrie :

— Oh! Paul ! Paul î A mon aide!

M'approchant d'elle, j'écarle, non sans peine, toutes ces jolies bôles acharn«'es à conquérir ses bonnes grâces et je lui dis avec l'accent d'un doux reproche :

— Et moi, Héléna, serai-je le dernier à obtenir ma part de ce festin d'amour ?

— Oh ! certes non, puisque vous êtes devenu Paul et que je suis Virginie.

Et son front auréolé d'or s'offrit à mes lèvres comme une fleur merveilleuse.

Maintenant il m'arrive d'accourir aux premières; heures du matin à l'ajoupa. L'indifférence que je respire chez moi me serait une raison de chercher un milieu plus attachant, si tout ne m'attirait pas vers Héléna, mon intelligence autant que mes yeux, et mon âme autant que mon cœur. H

Hier, comme j'arrivais dès l'aube, sur le capricieux désir exprimé par M""* de la Tour qui ne dort guère la nuit, et, en revanche, consent à des siestes au, cours de la journée. Héléna et son frère m'atten-^ daient au sommet d'un rocher planté d'un mât. Quand ils m'aperçurent, Henri hissa en manière' d'oriflamme l'écharpe garance dont sa sœur se garantissait de la fraîcheur du matin, en me criant :

— Désormais, nous nommerons ce roc : la découverte de l'amitié, et c'est de ce lieu que nous guetterons vos arrivées.

De cette hauteur, le petit cap de l'ajoupa se découvrait aisément. Au premier moment, la densité de sa végétation laissait croire à plus d'étendue. A ma surprise, Héléna me murmura d'un air désenchanté :

— Je n'aime pas regarder l'ajoupa de ce lieu. Quelle petite chose! J'éprouve l'impression d'être

un oiseau des îles, encagé, un pauvre bec-rose à qui l'on voudrait faire croire que sa volière n'a d'autres limites que la force de son vol. Ah ! si vous connaissiez notre immense propriété de Maurice, vous me comprendriez.

— Mais qui vous empêche, Iléléna, de sortir avec votre mère? Cet espace appartient à qui sait en jouir.

— Lorsque je me promène, je prends en horreur les stupidcs palaces de cette Uiviera. Toutes ces casernes de rapport où se penchent aux milliers de fenêtres les faces blêmes des citadins, me donnent l'envie de pleurer. Il est épouvantable d'être regardé par tous les yeux de ces gens égoïstes qui ne vous \reulent aucun bien.

— Pauvre Héléna, vous imaginez-vous donc que le monde entier vous doive son affection?

Elle eut un regard profond, avant de me répondre:

— Pourquoi n'aurais-je pas le droit d'être considérée avec bienveillance, puisque je porte de l'amitié à tout ce qui m'approche?

A ces paroles, son frère, les épaules dédaigneusement soulevées, s'éloigna.

Un peu plus tard, comme nous nous trouvions dans l'allée des blonds eucalyptus et qu'on entendait Henri poursuivre rageusement Fidèle qu'il voulait châtier pour une prétendue faute commise, Iléléna me dit avec un sérieux (jui confinait prescjue à la tristesse :

— J'ai trop souvent éprouvé que l'alTection n'attire pas forcément l'alTection pour n'avoir pas quelques craintes.

Au loin, le chien fouetté jappait plaintivement^ Après un silence, elle ajouta : "

— Quelquefois, il me parait qu'il ne faudrait pas chérir sans réserves pour être aimé soi-même. Mère et Henri me rendent-ils toujours ce que je leur i donne? Et, quand je porte de l'intérêt à mes bêtes, c'est moi qui dois leur être reconnaissante de se laisser choyer. Est-ce l'amour de ce monde, cela? L'étreinte de mes mains et la tendresse de mes yeux protestèrent contre un pessimisme biea inattendu chez elle, pessimisme qui réveillait chez moi-même d'affreuses croyances que je voulais oublier.

Tandis que le malheureux Fidèle, battu sans motif, hurlait, Héléna marchait à mon côté les paupières mi-closes. Devant le chagrin que révélait son attitude, je lui offris affectueusement le bras. Brusquement, elle se serra contre mon coude comme une petite fille qui cherche secours, et ses beaux yeux, que je n'avais jamais vus verser des larmes, pleurèrent. Au-dessus de nous, les dattiers dressaient leurs palmes, sur le firmament éthérisé, dans un geste de victoire. Une Héléna inconnue se révélait, vraiment compagne fraternelle de mon âme. Combien de temps errâmes-nous ainsi parmi la palmeraie, tout à la fois ravis et peines ? Henri revint vers nous, le front blême, ses pâles prunelles chargées d'éclairs. Il traînait par sa laisse Fidèle et triomphait d'avoir puni cette bête innocente.

Arrivé devant nous, les bras croisés, et avec l'air d'impertinence qu'il prenait souvent et presque à son insu, il prononça sèchement :

liÉLEHA 189

— Qu'avez-vous donc?

— Rien, lui répondit sa sœur.

Il me regarda durement.

— Rien, dis-je à mon tour.

— Ahl

Sans raison, il donna du pied dans l'épagneul, qui gémit humblement, et nous quitta.

Héléna en fut attristée au point de rester désormais silencieuse. Une sorte de crainte dont je ne surprenais pas le motif l'absorbait. Je la suivais avec inquiétude. Le mur d'enceinte qui séparait rajoupa de la propriété voisine nous arrêta. Il nous fallut revenir vers le petit bois de palmiers et d'orangers. A la vue de ces arbres plantés trop serrés pour jouer à la forêt tropicale, Héléna soupira :

— Leurs troncs me donnent rimjiression de barreaux. J'étouffe. Comment ce pauvre papa, habitué à l'immensité des Indes, put-il se leurrer de la sorte? Souvent, il me semble que je suis un colibri égaré dans un pays où je ne devais pas exister. Pourquoi ma mère nous a-t-eîle ramenés dans cette Europe étroite et noire?

— J'en bénis M'"" de la Tour, Héléna, puisque io dois à sa ih'cision de vous avoir connue.

— Oh! pardonnez-moi, Pierre, ce n'est pas ce que je voulais dire, s'écria-t-clle avec une adorable confusion, et elle m'offrit ses mains dans un geste si plein d'expansion que je les retins longuement sur mes livres.

Des allusions de Sarali à Christine ne peuvent plus me laisser douter que M"* de la Tour ne con-

sidère dorénavant comme souhaitable le mariage de sa fille à une date rapprochée. En cette affaire, ma belle-mère, qui porta toujours de l'intérêt aux amours des autres, manifeste une activité dont je ne puis que lui être reconnaissant. Quant à mon père, son détachement austère me fait croire qu'il n'habite plus guère avec nous, mais dans les planètes dont il poursuit l'étude. L'expression jalouse de Geneviève et les critiques injustes qu'elle fait de ma fiancée me désoleraient, si je n'évitais pas égoïstement de la fréquenter. * M

Des surprises déconcertantes m'attendent parfois à l'ajoupa. L'humeur d'Héléna, jusqu'ici radieuse comme un éternel beau jour, éprouve des variations inexplicables. Il m'arrive de ne pas la trouver à la villa, quand je me crois attendu. Elle se cache. Sarah, me voyant consterné, me confie que sa fille prend de plus en plus le caractère singulier des la Tour.

— Le pauvre père d'Héléna, exalté, enfiévré par; une vie de projets, d'affaires, de plaisirs, de dés et d'espérances, mourut si jeune 1 Les la Tour ne savent pas se poser.

Ces propos inattendus me troublent et c'est ave angoisse que je repars à la poursuite d'Héléna.

Tout en haut du parc, dans une partie de la pro priété aux plantes exotiques monstrueuses en forme d'encéphales, d'oursins, de cierges, de masses d'armes, de tibias, de flèches et de crinières, je la trouve allongée sous un figuier de Barbarie, un coude au sol. Ses cheveux répandus bas sur son front lui donnent une expression sauvage. Elle

»ar| ir^

serre les lèvres et un pli marque la naissance de son petit nez busqué. Une tunique originale d'une écarlate soutachée d'arabesques noires, la vêt.

— Que me reprochez-vouS; Iléléna?

— Rien.

- Qu'avez-vous?

— Tout, fait-elle sourdement.

M'agenouillant près d'elle, je la supplie de me

donner sa pensée sincère. Ma présence lui devienteUe.à charge?

De l'index, elle traçait une raie sur le sol. Devant mon émotion, son doigt tremble et dessine une ligne ondulée. Sans relever les yeux, elle me répond :

— Non! vous n'êtes pas en cause, Pierre. Je subis ce matin avec une force effrayante mon goût pour la sauvagerie. C'est que j'éprouve de plus en plus l'impression d'être enclose dans une cage. Aujourd'hui, plusieurs passants m'ont regardée à travers les grillages de notre clôture comme une bêle de jardin d'acclimatation. Ma robe rouge ot ma figure les étonnaient jusqu'à lastupidilé. J'en aurais pleuré. Mais comment me dérober à leur curiosité ? Du chemin en corniche sur le cap d'Antibes, on domine tout l'ajoupa. Je veux vivre dans un pays barbare tout en forêts, garrigues et montagnes. Depuis (iucl(|ues semaines, je pense constamment à Suint-lgest, (jue (luiltèrenl les la Tour pour l'ile-de- France. Puis(|uo ce vieux llouergue est aussi votre province natale, pour(|uoi n'irions-uous pas y chercher l'espace et la liberté ?

<le souhait correspondait trop bien à mes vœux pour ne pas me ravir, et j'entretins aussitôt llt'léna

d'un projet que je n'aurais pas osé lui soumettre si ses inclinations ne m'y encourageaient pas. Ma famille possédait dans le Rouergue un domaine, dans une montagne aux châtaigneraies puissantes. A dix lieues de la première ville, cette propriété perdue n'était habitée que des sangliers, des loups et des chevreuils, avec un petit village de montagnards dans son voisinage. Un vent perpétuel y faisait chanter la forêt, et un torrent à cascades y ruisselait sur des rocs de porphyre.

Après m'avoir écouté, Héléna, relevée d'un bond, me crie les yeux agrandis de joie :

— Oui! oui! Ah! vivre! là-bas, avec vous, Pierre! Je veux visiter la maison de Saint-lgest où naquit Virginie de la Tour. Quel retour extraordinaire si j'allais vivre près du village abandonné par mes aïeux pour courir les Indes?... Eh bien ! vous ne me semblez pas aussi ravi que moi, Pierre? Que^ pensez-vous donc?

— Je redoute pour vous, Héléna, l'austérité d'un*! pays que vous ne connaissez pas. Son rude climat ne vous éprouvera-t-il point? Sous les nuages, nej regretterez-vous pas l'azur de la Méditerranée ? Il faudra vous séparer de presque toutes les bêtes etl les plantes qui vous réjouissent. Là-bas, gazelles,, orangers ou mimosas ne sauraient résister auxj glaces et aux ouragans. Et surtout, vous-même,] chère fleur exotique, ne vous fanerez-vous pas sous un firmament gris et dans un air âpre?

Elle secoua énergiquement la tête. Elle me répondit après quelques instants de réflexion :

— Non ! non ! je ne crains rien de ce changement

d'existence. Certes ! avant de vous connaître, j'avais besoin des caresses de beaucoup de créatures, et de la joie de toutes les fleurs pour remplir mon cœur 8i vide. Mai? depuis que je vous aime, Pierre, à quoi bon ce beau décor? il m'importune môme. Je n'ai plus d'yeux ni d'oreilles pour tous ces oiseaux tapageurs. C'est à vous seul que j'aspire, dans un désert rien qu'à nous deux. Ce firmament trop brillant, ces arbustes éclatants et tout l'enchantement de cette Kiviera gênent mon recueillement. Il ne me faut pas maintenant de jolies choses, mais l'immensité sauvage et une terre plus forte, plus solide. Des arbres moins précieux, mais plus éternels. Des chênes centenaires et des collines rocheuses, qui n'aient pas varié depuis l'aube du monde. Comme nous y sentirons mieux la puissance de notre amour î J'imagine que ce n'est qu'absolument seuls, l'un à l'autre, là-bas, que nous trouverons notre bonheur.

— Sachez donc que vous allez au-devant de projets que je n'osais pas vous exposer, lléléna, parce qu'ils me semblaient sévères. Par votre acceptation, vous me comblez de joie Partons donc visiter notre propriété.

— Notre propriété, répète-l-elle avec un sourire enchanté... Kt comment s'appolle-t-elle, notre propriété ?

— Le Val-Dolent 1

— L'étrange nom... Le Val-Dolent... Dolent! C'est doux et triste...

Ah! le Val-Dolent... 11 faut décider tout de suite maman à cette excursion.

La jeune fille m'entraîne fougueusement vers la villa. Henri traversait l'allée des palmiers du Japon. Elle lui cria gaiement :

— J'ai une belle nouvelle à t'apprendre.

Au lieu de se rapprocher de nous, le jeune homme se déroba et disparut.

M""^ de la Tour, dont nous redoutions les protestations, accueillit avec le sang-froid le plus déconcertant la requête de sa fille :

— Ainsi tu voudrais habiter ce Rouergue qu'on m'a dit affreux et sombre, Héléna ? A ton aise, chère petite.

La jeune fille embrassait sa mère qui défendait les boucles de sa chevelure apprêtée contre cet assaut affectueux, quand Henri, demeuré depuis un instant sous la portière aux soleils d'or, s'avança jusqu'à moi. Brascroisés^il me dit d'un air vindicatif :

— Vous voudriez emmener ma sœur dans votre forêt noire? Qu'est-ce qu'elle y deviendra? Elle n'est pas plus faite que moi pour y vivre et je sais bien ce qui arrivera...

Les yeux pâles d'Henri regardèrent avec égarement autour de lui, puis il s'éloigna sans essayer de me dissimuler son ressentiment. Une angoisse profonde m'étreignit, sans raison. Ces propos d'enfant jaloux pouvaient-ils avoir aucune signification ?

... Hélas I

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