GI1 LES GOÎDIIS NOUVEAUX
liàtije par l'océan brun des labours, n'entraînèrent pas moins sa vaillance d'amaione. Elle luttait de vitesse^ avec les nuages bas, roulant à la cime des coteaux, et lourds de pluies imminentes.
Mais, au retour dos longues chasses, elle retrouvait la basilique haute, fine, noire et rose, toute hérissée de- mâts de fête, et les moulins sourilant leurs tourbillons noirs, et les cris fous du fer, et les équipes d'ouvriers mousquetaires, eties chanta des chœurs enfantins.
La pensée de Karl surgissait à chaque accident de la route, en chaque détail du pays. Elle embrassait la plaine verte et les chênes roux, les bouleaux d'argent, les sapins noirs et les roches brillantes.
Partout le petit édifice de fer, de briques, de verre élevait sa coupole de céramique ses deux mâts rouges, sa tour de cheminée à gueule d'hydre.
A travers champs, le bétail de mêlai
LES CŒUItS NODVEAUX 161
sifflait et roulait, les sfirrcs reflélaienl le ciel, les tlitjories d'ouvrières niLirchiiiiiiiL en aé tenant la main, fières de leurs chansons et de leurs costumes,
11 n'était pas jusqu'au sol même, jusqu'à la moindre motte de terre qui ne portât la trace de sa bienfaisance. Nourri chimiquement par les procédés de la culture intensive, l'humus étalait une herbe énorme, épaisse et grasse, d'une verdure luxuriante. I-a vie se multipliait fervemment.
En soi, Valentine pressentait aussi une Borte de germination. Il se levait des espoirs vagues dans son esprit, des idées heureuses, alanguissantes, fleuries, un grand désir de douceur.
Autour d'elle, on ne parlait et n'agissait que dans un sens pareil. La vie forte de la campagne et des chasses semblait accroître encore l'amour réciproque de ses parents. Désintéressés des autres et
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du monde, ils marchaient à deux, aana irujuiéludc, naïvoment, si charmés de se perdre sous les chemins couverts, de se murmurer du bonheur, pendant que leurs pas s'amollissaient dans les feuilles défuntes.. .
Instinctivement, ils excluaient leur fdle de l'éternel duo. Et rien ne les détournait de se chérir, car ils n'avaient pas à craindre la moquerie des hôtes, qu'ils savaient séduits par la joliesse de leur groupe.
Désolée de cette indifférence, mais trop fière pour jouer l'intruse, Valentïne se réfugia vers la sympathie de Marthe Gresloup.
La frondeuse était vraiment charmante, le soir surtout, quand elle résumait, sous la lampe, ses abondantes lectures du jour, si prête à prendre feu, à vilipender les hommes, les grands, le peuple, tous. Pois de rire ensuite bruyamment contre ses
tES CŒURS NOUVEAUX 16Î
propres contradictions, au risque de l'aire voler la poudre de sa grosse chevelure.
Elle aimait tant Karl. De lui elle contait sans lassitude les prouesses enfantines et le scepticisme naïf qu'il avait affiché au sortir du collège, vers les seize ans. Tant de fois elle l'avait soumis à l'expérience des photographes, qu'on pouvait suivre dans l'album les transformations de sa nature, depuis l'heure où il apparaissait comme la fâche blanche d'un gros poupon sur les genoux de sa mère jusqu'à celle où, lycùen, velu de l'uniforme, il ressemblait à un méchant assassin, bouffi par la geôle, révolté et sournois à cause des tracasseries de la surveillance pédagogique.
Souvent ces conversations du soir sur Karl finissaient par l'envie que manifestait la tante d'aller surprendre le diseur de chimères au milieu des ateliers ou de la salle des conférences, Valentii'"
IGl LES CŒl'llS NOUVEAUX
s'ondinnlLiit secrètement de ce désir.
Elles s'eaveloppaient de leurs mantes toutes deux et sortaient avec un domestique.
Les lunes électriques suspendues à la cime des mâts guidaient leur marche.
Cette même lumière, incluse dans les usines, les transformait eu monstrueuses lucioles dont les flancs de verre projetaient" des nappes de lueurs radieuses, mystérieusement sidérales et vertes. Du haut des mâts, des lames de lumière encore s'abaissaient, tranchant l'ombre des sapins et révélant des parterres de géraniums, des corbeilles de chrysanthèmes, la surface des eaux dans une jolie vasque de terre cuite. La baguette du mage, vraiment, reparaissait pour afOrmer instantanément sur la nuit la magnificence des couleurs et des formes.
Toutes deux se disaient dans les jardins d'Armide. Les orgues sonnaient un noc-
LES ilŒlinS M"l(i VICAI'X II'J
lume grave vers le sombre manteau
Valenline, à ces heures-là, se sentait moins physique. L'harmonie du travail chantait par la voix du métal. Entre lus ombres indécises des choses, une àme d'activé bonté semblait vivre sous les rayons des feux, majestueuse et douce comme l'apaisante clarté lunaire, une ème provitlentiiîlle, savante...
Elles s'arrêtaient toujours devant la maison des mères ; car, à la nuit, des femmes arrivaient qui avaient marché depuis de longs jours sur les routes pour venir mettre au monde en ce lieu d'humanité.
On recevait là celles qu'alourdissait l'espoir d'une maternité prochaine; et de toutes parts, des villes, des bourgs, les malheureuses, averties, apportaient la douleur de leurs corps.
Marthe aimait voir l'aise détendre peu
leij l.EÎS CŒURS NOUVEAFÏ
à peu les iiumbles visages des étrangères, que la pluie et la poussière des chemina avaient flétris, après l'instinct des hommes. Sous les longues tuniques blanches qu'on leur faisait revêtir, sous leurs pauvres cheveux peignés, les figures, plus fraîches,* se laissaient sourire.
Les arrivantes s'étonnaient des baignoires, des jets d'eau chaude, des tulipes de verre dépoli aux pistils de lumière vive, des fresques où la chasse de Diane du Dominiquin était figurée avec les corps délicieux des petites nymphes et l'élan des levrettes.
La première nuitée sous les rideaux blancs du dortoir, les pas assourdis par le caoutchouc du parquet, le pitchpin verni des box, les émerveillaient encore d'un luxe inattendu. Leurs yeux semblaient dire la joie de la bonne halte après de durs voyages. Marthe prenait en ses mains leurs doigts informes et regardait
longuement la pâleur des visages levo.-^ ; — Noua vous accueillons ici, disait-elle, pourque votre enfant naisse dans la paix.
Ne pensez plus à rien de la vie qu'aux souvenirs agréables. Effacez tous les chagrins de votre mémoive. Vous resterez autant qu'il vous conviendra. Le lieu n'est pas déplaisant. Vous regarderez les tableaux des murailles pour penser à des êtres beaux, et, pour qu'il leur ressemble, celui dont vous nous apportez l'espoir.
Jusqu'à ce qu'il soit sevré, on no vous demandera aucun travail que celui de prendre garde au nourrisson. Après vous agirez selon votre cœur : ou bien vous resterez parmi nous et vous choisirez le métier qui vous peinera le moins ; ou bien vous partirez, nous laissant le petit; nous rélèverons de notre mieux, afln qu'il devienne un être libre et bon. Si vous .
croyez pouvoir lui préparer un meilleur avenir, vous l'emmènerez avec vous .
(118 LES CŒUltS NOUVEAUX
Ne vous tourmentez donc plus. Pour un temps, le malheur vous épargne.
Dans le vestibule, on retrouvait encore de nouvelles venues : celles-ci devant les soupes fumantes, celles-là aux maiua dea vieilles qui lavaient les pauvres chairs souillées. Il y avait des paysannes appesanties par la fatigue et tournant vers les choses leurs yeux de hôtes inquiètes; des femmes des villes aux paupières fripées, aux faces de cire creuse, mais dont les robes minables arboraient une sorte d'élégance. A demi couchées sur les banquettes, quelques-unes pleuraient, d'autres défaisaientles nœuds des serges oEi elles avaient plié des hardes.
— Ahl l'amour! murmurait Marthe, l'amour I c'est ici l'épilogue des idylles et du drame, les mômes, les mêmes toujours, les mômes banalement! Et d'autres vont naître pour répéter la môme douleur ù leur tour... Ahl si toute la machine uni-
LES CCErnS HOUVEAUX 16',)
vewelle tournait sans raison, sans autre raison que celles prévues par notre science ou notre foi... Quel jeu dérisoire!,..
— Madame, ça fait mal de penser, répondait Valcntine.
Un soir, ellus sui'prirent aiii^î Karl de Cavaaoo au milieu de 1 ccolc vide. Il traçait au tableau un modèle d'écriture pour les petits enfants :
Le culte de la douleur rend l'homme fort^ car il lui enseigne que la douleur n'est pas. Il faut apprendre à souffrir pour ne plus connaître la souffrance'....
Le . culte du bonheur rend thomme faible, car il lui enseigne que le bonheur n'est pas. Il faut apprendre à Jouir- pour ne plus connaître la joie.
Il se croyait seul; il étendit les mains devant la double sentence, battit l'air de SCS bras et partit d'un grand rire. E!Ios s'effrayèrent.
Les ayant vues, il les rassurait par la
1"0 LES CŒUIIS NOi:viiAUÏ |
douceur de ses paroles. 11 avoua qu'il i aimait surtout les enfants de ce pelil peuple. Parmi eux, îl créerait des prophètes. II savait déj^ prévoir des intelligences apostoliques. Dans sa vieillesse, ils les lancerait suc le monde pour offrir la science nouvelle aux foules.
— Car nous autres, nous autres, nous sommes encore trop futurs peut-être, comme dit votre pcre, Valenline, trop futurs... Le siècle se lève entier contrt; nous, et le temps se dérobe sous noire effort. L'aube de l'avenir social luira pour les petits unlants d'aujourd'hui. Ne négligeons pas les enfants. Nous ne sommes que la semence. Us deviendront la tige, la fleur, le fruit... Car tout ceci, je le crains, est bien fragile.
Son geste enveloppa son œuvre même, les édifices lumineux, les clartés suspendues dans la nuit, les flèclics électriques qui tournaient au haut des mâts pour
LES cŒrtis >ocvEiux nr
révéler dans leurs rayons les parcs, les sapins et les vasques,..
Un silence suivit. Saisied'une attention e.\trême, Valentine l'examina. La bi;auté des choses nocturnes pénétrait le corps du diseur de cliimèpes. La forte brise, oiilrant par la feui'tre ouverte, sourtla dans la courte moustache troussée et découvrit le demi-sourire des lèvres offertes au jeu des lumières artificielles.
Ce fut, pour Valentine, un tressaillement soudain : des choses se crispèrent en elle douloureusement; son cœur battit; ses mains devinrent humides; elle eut la sensation de larmes accourues sous les paupières.., et se détourna.
Plus tard, dans sa chambre, elle osa tout se confier :
— Je l'aime!... je l'aime!... c'est ça...
c'est ça... je suis sûre!
Elle s'expliqua raille choses jusqu'alors indifférentes et tant de chapitres ennuyeux
nï [,ES CŒURS KOIIVEàUX
des livres, u Je l'aimel » Comme si l'effort de son être, la crispation doulooreuse, devait aboutir à la reconnaissance de cette unique vérité, une détente heureuse succéda.
D'abord, elle persista dans cette félicité.
Décidcment, elle se jugeait femme. Son « moi » s'était accru. Et elle se laissa prendre par un attendrissement extrême ,sur la gentillesse de son adolescence, à cette heure, finie. Ni Melchior, ni le noble Hérode, ni le Devoir, ne garderaient plus ses affections exclusives.
Comme de très loin, dans une autre époque, elle se revoyait "fenlevant le mail au trot allongé des quatre steppers, par le ruhan clair des routes. Éfaît-elle ravissante ainsi, masculine et décidée, soas le paletot-sae de drap pâle, la figure ceinte de son gros voile en gaze d'argent I
Maintenant, il lui venait en foule des
LES CŒlHiS fiODVEAL-J IT3
désirs coquets, des projets do robes fraîches.
Au panneau de la chambre, un tableau rappelait la sortie de l'Opéra, un couple de luxe descendant les marches avec uae étégante solennité. Les colonnes de l'édifice, se dressant dei'rièi*e la jeune femme, opposaient la splendeur froide de leurs marbres à l'arrangement coloré du ■ costume ; plus haut, les flammes intérieures des lustres incendiaient les vitrages par reflets d'or rose.
Bien des heures, Valcntine aima cette fine peinture symbolisant une minute d'amour magnifique.
Ainsi elle irait, par les girandoles de la vie, au bras de quelqu'un l'aimant.
Alors, pour la première fois, elle se posa la question ; Karl l'aimait-il?
Jusqu'alors, elle ne doutait point que l'homme élu par sa faveur s'enchanterait de la décision.
17* LES CŒCRS NOUVEADX
L'imagedeMariaPiaintepvintcependant.
Ell« la revit sur la scène, avec ce sourire cruel et ces yeux forts, et les volutes admirables des gestes développés. Le don de phrases musicales que le rôle d'Ophélîe prêtait à cotte image vibra de nouveau pour la mémoire de l'enfant.
Bien des heures, cerlainement, Kârl les consumait avec l'ardent souvenir de Maria Pia.
Valentioe songeait à suivre l'avis de sa mère. Elle s'interposerait entre l'image de la disparue et ta mémoire du pleureur.
Et le triomphe de le reconquérir sur le passé lui vaudrait un bonheur constant.
Comme elle eût voulu détourner sur elle la passion dont vivait cette douleur virile.
Mais les expériences qu'elle tenta dupant tout un jour, pour mettre en son pouvoir l'attention de Karl ne réussirent pas autant qu'elle l'eût espéré.
Il se montra très avide de causer avec
LES CŒURS NOUVEAUX ITo
elle, de l'interroger sur les habîtuilps de son esprii. Seulement, Valenline acquit ia certitude qu'il la recherchait plus pour satisfaire un goût d'inviisligation que pour la faire sienne et sœur.
H fallut alors qu'elle se demandât si sa vertu suffirait à vaincre la puissance occulte de Maria Pia, une beauté illustre, une soience de parer la vie par des allures et des conversations rares inconnues à la jeune fille.
En ces choses, elle conçut bien son infériorité réelle. Cependant, elle se flatta d'une facilité dans l'œuvre de substituer à ces magies le charme de son âme neuve, etl'attractiond'une confiante, d'une simple, d'une candide sympathie.
Au scepticisme superficie] qu'elle prêtait à la courtisane, elle opposerait son désir visible de connaître l'esprit aimé, afin de mettre uu baume de douceur sur chacune des plaies anciennes.
no LES CŒURS MOHIÎAVX
Puis, songeant combien ses allures s'écartaient du type inclus aux formes parfaites de Maria Pia, le découragement repritl'amoureuse. Atteindrait-elle jamais cette apparence de sainte perverse apprise dans les tableaux des vieux maîtres italiens, ancêtres directs de la rivale. Une telle réflexion la ramena vers ses jugements premiers. Karl de Gavanoa n'aimait que la bassesse de la chair, la beauté extérieure, la parade du vice. Il compterait pour rien la saine force d'un cœur pur.
En un instant, elle récupéra toute la sagesse de son éducation. Karl de Cavanon s'était avili jusqu'à, aimer cette fille sans naissance ni honneur.
Conviendrait-il de s'abaisser parmi tant de souillures? Non. Valentîoe se dressa dans la chambre, résolue, maîtresse de soi. Elle n'humilierait pas sa volonté 1
LES rŒlIRS NOUVEAl'X 17"
Ses yeux se reportèrent sur le tableau de genre, et la sensation du bonheur prévu s'évoqua pour la deuxième fois.
Aussitôt elle- éprouvait cette crispation intérieure dont elle avait souffert en regardant le rêveur. Les mêmes larmes gagnèrent ses yeux, les brûlèrent. L'angoisse d'un sanglot l'étrangla.
Quoi donc? Ne surmonteraitrelle pas le sentiment amoureux? Demeurerait-elle asservie à celte émotion d'un soir? La bassesse de cet homme, reconnue, ne rayait pas du cœur l'influence imprimée par quelque rhétorique.
Son orgueil se cabra. Solliciterait-elle la place laissée parla créature?.., « Non, non !... dit-elle tout haut. Non !.., u
En même temps, elle s'affaissa; elle étreignit nerveusement sa tête dans ses mains, prise d'horreur pour elle-même.
Elle' se retrouva contre la fenêtre. Au
loin ondoyait le mouvement de la nuit, impr^risL", vague et gfignanfe.
« Ça passera, pensait-elle. Je ne puis aimer, moi, un homme vil. »
Et puis, la passion se personnifia, tenace. Valenline se comprît une petite fille sans vigueur devant le mystère dis attractions universelles. N'allait-elle pas vers Karl comme les comètes vers le centre de leurs orbites.
Elle se sentit dans une étreinte dont sa propre force ne la délierait point. Elle souhaita la mort de Cavanon...
Pendant toute une semaine, elle l'évitait, ainsi qu'une occasion de crime. Elle se dérobait aux conversations directes.
Elle fréquenta l'église. Le confesseur la reprit sur son scrupule et lui donna l'absolution. Elle en conçut de l'étonneraent et blâma l'indulgence du prêtre. Auprès de sa mère, elle dénigrait les rêves du bateleur.
LES CŒl'nS NOUVEAUX 119
Un matin, à l'inlirmerie, près dn fauleuj] d'Emile, ils se retrouvèrent seuls, elle et lui.
Le garde-chasse achevait sa convalescence dans une chambre de chêne lisse. A la baie de verre, montant du plancher au plafond, le pays s'infléchissait sous la course sombre des nuages.
L'homme regardait la route.
Dans sa main il tenait un chèque ■ donné par Valentine. Le ruban clair du chemin tranchait les bois, les champs, se courbait autour d'une colline rocheuse, s'affinait vers la côte, couronnée de nues violettes, menait par delà. L'homme ne cessait de la voir.
Alors, Valentine et Karl se regardèrent.
Il laissa sa bouche se plisser pour un sou ■ rire d'ironie et de soullrance. Il demanda;
— Vous voulez partir, Emile?
— Oh! oui... Ma jambe est bonne, je partirai tout à l'heure...
— Et oîl irez-vous ?
— A la ville, devant moi, donc... là où l'on boit du vin à son aise et où l'on chante des gaudrioles... Moi, voyez-vous, je m'embête trop ici... ça m'embête...
Il faut être toujours à l'œil, se laver parci, s'habiller par-là, ne pas boire à sa soif... Cane me va pas... J'aime pas les autres, qui ne savent pas rire un briû. ..
qui ne se pochardent jamais... Moi, je suis pour la lilierté... On n'est pas malheureux ici, je did pas.:, mais je suis pouu la liberté... Et puis, on me méprise ici... on me parle comme à un enfant...
J'aime mieux travailler plus dur sous un patron plus dur... mais qu'on me traite comme un homme, quoi... avec des « bon Dieu » et du pélard... Ça ne me va pas, votre boîte, patron... Je vous le dis franchement... ça ne me va pas... Et, puisque je me suis cassé une guibolle et que mademoiselle me donne pour ça
LES CŒUnS NOUVEAUX ISl
mille balles... maintenant que voilà la guibolle raccommodée... bonsoir, je vous salue, heia...
Emile se leva. Il aiïectaun grand salut, prit la porte en clopinant, la referma...
Valentine n'osait pas lever les yeux vers le diseur de chimèi-es.
Lui s'approcha de la vitre, et ils resièrent silencieux. Elle le vît rafraîcliii' son front contre le verre. Des frissons nerveux secouaient son dos dans le veston. II tambourina doucement iivec la pointe de ses ongles contre la surface translucide...
Bientôt ils aperçurent le voyageur.
Entouré de travailleurs et de femmes, l'homme disait sa fortune en montrant l'horizon. On lui serrait les mains. Des filles l'embrassèrent. EnOn, il agita son chapeau et partit...
Tant qu'on put le voir sur la route, les eompagnes et les compagnons le suivi-
1S2 LES CŒUnS NOUVIÎAUS
renl du regard, des gestes. De la cliam- J>re, ValeutiuB et Kurt coiuprirual qu'il criait encore : « Vive là liberté ! » Le groupe répondit par le même cri répété.
Les chapeaux furent lancés en l'air ; les femmes agitaient les mains...
Karl quitta la vitre et dit :
-~ Par votre argent, Valentine, vous faites bien du mal à cet homme, à ces gens, à moi-même. Mais vous ne saviez pas...
En bas, la rumeur du groupe s'exaltait. Une voix de femme entonna la Marseillaise... Puis il y eut un bruit de discussion, le chant rompu.- Toul le bruit s'effaça dans le halètement des machines.
Le diseur de chimères tenait les yeux fixes au sol , et son menton appuyé sur ses mains jointes.
Les espoirs s'effondrèrenten lui; c'était la ruine de toute celte vie seconde oîi il
avait
vers les
Valenliac alov3 sa gorgt; jet elle en étim.'Ia |aDi
doD..
âme enfuie a Pia., ealit l'angoisse serrer |leuîs lui venir, car
U3 demande par-
Voua nt; savez pas et
djt', maître yd'ouloureuse-
peu cltlna la
;it .«ôifTei't par 'aU-^âftert par sa
je lui semble
aiit rje voudrais qu'il
'ïiimât malgrc' moi ,
aigri moi, dans sa
iWlements du château,
18i LES CŒURS NOUVEAUX
elle ne s'évada point de cette idée. Ni les promenades avec Melchior, ni la chasse à la bécasse, malgré qu'elle en eût tué le plus, ni le triomphe qu'on lui fit, le soir, au dessert, la coupe en main, pour son adresse, ne la détournèrent de l'obsédant désir.
En un jour l'intensité du trouble ancien l'avait reprise.
Une forte haine la tenait à l'égard de ce peuple ingrat ; car elle prévoyait bien que ces vices mêmes lui attacheraient davantage Karl de Cavanon. Ainsi les défauts de Maria Pia l'avaient soumis.
« Il n'aime que pour la douleur qu'on lui peut donner, pensa-t-elle. Il n'aime que la douleur; il ne recherche en tout que la douleur... Mais saurais-je lui offrir assez de douleur?... »
Valentine n'accepta plus d'illusion.
Cette haine du peuple n'était autre chose que la jalousie, la jalousie brutale. Elle
LES CŒUnS KOCVEAUX 185
eût tant désiré qu'elles fussent pour elle, les paroles avec lesquelles Karl vantait son espoir de reudre la plèbe heureuse I...
Ses mains tremblèrent encore; ses yenx se mouillèrent; une chose soutfrante, en elle, se crispa.
. Deux jours plus tard, elle pensa lui écrire. Mais sa pudeur se révoltait. Elle craignit qu'il ne prit la chose en jouant et ne plaisantât. Elle s'indignait ensuite qu'il n'eût rien deviné d'elle, ni son trouble, ni même son affection. 11 la traitait plulôt comme une demoiselle espiègle, fûtée, adversaire, un peu méchante.
Elle avait d'ailleurs tant de mal à dissimuler sa faiblesse, que son effort pour y réussir dépassait le but.
Tant pis! Elle irait à lui, elle l'obligerait à comprendre, et, malgré les convenances, elle ne feindrait plus la froideur.
Cette résolution prise lui ôta une part
ISG LES CŒUnS NOUVEAUX
de son ennui, et tout de suite elle remit au lendemain l'uveu qu'elle avait d'abord prétendu faire le jour même. Sa tristesse se dissipa. Elle revt'l.it son amazone. Elle la revêtit, calme et ferme, décidée à se laisser choir au gouffre de cette passion insensée. Sa mémoire lui servit des portraits d'amoureuses classiques, celui surtout de la Bérénice. Et elle se récita des vers. Puis la honte d'un tel ridicule l'effaroucha, et elle se laissa Bourire de ta Bérénice qu'elle était dans le miroir, avec le melon anglais surmontant sa figure mince, ses yeux quelconques, son petit nez définitif... Elle cacha sa rougeur sous un voile bleu.
Sortie de la chambre, elle allait par le large corridor bîanc... Toutes les portes étaient ouvertes... Les cavaliers devaient être en selle déjà. Elle se hâta sur la pointe dn pied, légère... et voici qu'elle aperçut Karl dans une chambre garnie
LES CtEUnS KOUVEAtlX 18T
de livres, de tableaux, de lampes, de divans, d'armes...
Le menton dans ses mains, il regardait éperdument une Ophûlie peinte sur une haute toile étroite, une Ophélie aux yeux savent*, au rire pervers, et qui eiTeuilIait des fleurs glauques ou blanches.
Karl de Cavanon n'avait rien entendu.
Il restait l'œil fixe, le corps vautré sur un divan, et s'acharnant à mordre le mouchoir que griffaient ses doigts... Ohl certes, lui aussi ressentait la terrible crispation intérieure. Valentîne le devina bien aussi aux sourcils froncés, aux yeux secs et ternes. Maria Pia le tenait sous sa forte image d'Ophélie perverse... Et il l'avait là, toujours, devant son jegard, fixée au mur, le plus près de la table à lire.
Cependant Valentîne put se ressaisir, malgré la défaillance de son cœur ; cependant elle put ne pus gémir un peu sous
rétreînte du désespoir; elle put avancer encore et crier sur un ton de joie :
^— Terre-Neuve, terre-neuve, on va partir sans vous I
Ayant perdu la chasse, Valentine arri^ vait première au rendez-vous prescrit par le -maître d'équipage.
C'était uue masure agréable contre laquelle se tordait un cep de vigne, et qu'habillait un lierre rouge. Dans le jardin un vieil homme hochait.
L'amazone l'interpella :
— Avez- vous entendu les cors?
— NoDi mademoiselle; mais les chiens; ils viennent de passer par là-bas, le bosquet... - Ça va donc pas, aujourd'hui?... Quoi que vous chassez?... Un chevreuil?
— Les chiens n'ont pas de nez... La terre gèle... Us prennent le change, à
tout instant... Et je croîs qu'on renonce.
On doit se retrouver ici... Est-ce vous Horace ?
— Oui, mademoisellG... Entrez près dn poêle... Je vais mettre votre cheval à retable... II pourrait bien attraper le mal...
Le noble Hérode frissonnait un peu sur ses fines jambes; et son œil inquiétait...
-^ J'ai peur de la fièvre, dit Valentine.
II a été si méchant, ce matin ! Il a fallu le fatiguer avec du galop. Maintenant peutêtre va-t-il prendre froid?... Si on avait un seau de vin à faire bouillir...
— Je l'ai ben, je l'ai ben... ici...
— Vous avez une pièce de vin ?
— Regardez voir mon enseigne...
Valentine s'aperçut alorsque la masure
arborait au-dessus de la porte un panneau de bois brun où. des lettres jaunes signifiaient ; Iloj-ace, aubergiste.
LES CŒUnS KOUVEiVtlX 101
— Tiens ! dit-elly, je croyiiis que ces terres-ci appartenaient à M. de Gavanon...
, — A ce fou-là?... Ben oui... mais j'ai pas voulu lui céder mon coin ... Il ne l'aura point..:
Lie rustre regardait en dessous, malicieusement. Le labour avait cassé son échine. Sa tête enfouie dans une grosse touffe de poil gris se couronnait d'une casquette de fourrure. Valentine le jugea, terrible.
Courbé en deux, il allait par la petite pièce servant de cabaret, fureteur entre les tables et les bancs, sous le comptoir de bois peint, près de l'étagère aux bouteilles fleuries d'étiquettes multicolores. Le feu ronflait dans le poêle...
Il trouva un seau, descendit à la cave, remonta, éteignit la chandelle, en grommelant...
— Mais il n'est pas pur, votre vin,
102 LLS CŒURS NOUVEAUX
voyons! remarqua Valentine, qui goûtait son doigt trempé dans le liquide. C'est de l'abondance que vous prétendez offrir à mon cheval...
Klle le contraignit à ne la point voler ; et ce fut long, fort difficile. Tejiace, amusée aussi de la lutte, elle sut y réussir... Bientôt le vin chantonna sur le feu... Et durant la cuisson, elle fit parler l'homme...
— Vous n'aimez pas M. de Cavanon...
■ — Oh si ! c'est un toqué...
Et il rit méprisammeot,
— Il fait beaucoup de bien dans le pays.
— Ouichel un toqué, un malin I... il ne paye seulement pas ses ouvriers... Pensez s'il en met dans sa poche, de l'argent... Et puis il attire ici des fainéants, des bons à rien... Il a chassé tous ceux qui avaient de quoi, les honnêtes gens...
11 les a chassés. Il n'y a plus que des
voyous dans le pays, des voleur3, des
partageux.
" ■ — Pourquoi ne partez-vous pas alors,
puisqu'il veut acheter votre maison.
— Je suis t'y pas chez nous, ici?.,. Et puis, quoi, un jour il m'offrira bien plus cher encore pour partir... Je vas être le seul cabaret du pays... Le soir y viennent tous boire ici... même que si je trouve à emprunter chez le notaire, je vas faire construire un hangar où qu'on aura bien chaud... et j'en gagnerai, de l'argent.
— Mais puisque les ouvriers du phalanstère n'ont pas d'argent.
— ■ J'achèterai leurs défroques donc, je leur en donnerai de l'argent, mé, contre leurs beaux habits... C'est y pas un malheur d'habiller des hommes comme ça pour le travail ! c'est y pas jeter de l'argent aux moineaux?
' Un gaillard entra. Il était vôtu du complet de velours brun que les travailleurs
lui LES CŒURS NOUVEAUÏ
de la cité communiste recevaient de l'économat. Ses fortes jambes maïnteDUCs dans de hautes guÊtres, son feutre à larges bords, sa veste boulonnée et sa chemise de flanelle rouge lui prêtaient l'allure accorte d'une sorte de reître...
— Te v'ià, mon fila !
— Oui, le père... Mademoiselle.
— Tenez, en v'iâ un qui n'est pas trop content non plus. On lui donne cinquante choses, de la viande deux fois par jour, et des ci et des ça... Il peut seulement pas travailler plus de six heures pour se faire un bénéfice... Avec ce système-là, on mange tout en herbe; et jamais le pauvre monde ne pourra sortir de sa condition... On peut pas faire d'économie; on peut pas boire quand on a soif, hein, Jeannot? Ça te botte ça?
— Pas fort, non ; pas fort.
— Pourquoi restez-vous au phalanstère, alors?
LES CtEimS KOUVKAliX 195
-j- Oh ! je partirais bien pour travailler en ville. Mais il faut que je rejoigne le régiment dans huit jours. Je vais aux dragons, à Givet.
— En ville, y gagnerait trois francs ; y travaillerait onze heures. Mais y serait libre de boire à. sa soif et de mettre un magot à la caisse d'épargne ; pas vrai, Jeannot ?
— Au phalanstère, dit encore Valentine, on épargne pour lui; il y a unecaisse
de retraites. i
— A condition qu'on y reste... pas? ■ Ben non ; c'est trop ennuyant. Tenez, le père, v'ià le raisin.
Le gaillard dépliait son mouchoir ; il tira une énorme grappe que le vieux mit
dans une armoire avec d'autres. ^:
— Je vais en ville demain, fit-il ; il en ,
a ben pour deux francs. I •'
— Vous revendez le raisin qu'on vous \.
donne, vous savez que c'est défendu.
i-B LES CŒURS WOLVIÎAUX
— Oua qu'elle est, la loi qui défond de revendre ce qu'on gagne?
Le vin allait bouillir. Valentine lo lit remarquer pour que la conversation changeât. Le vieux empoigna le chaudron et marcha vers l'étable. Elle le suivait, pensant à la haine que Karl suscitait dans les âmes frustes. Cet Horace! Fallait-il que ce rustre détestât pour ne point tenir sa langue et pour secouer devant la visiteuse l'hypocrisie habituelle aux paysans lorsqu'ils s'adressent â des riches ou à ceux qui détiennent le pouvoir. Lui ne gardait plus aucune forme. 11 accumula des menaces vagues. Mais soudain il se reprit, devint cauteleux, plein d'attention pour lo noble Hérode qui s'ébrouait.
— Voyez-vous, mademoiselle, on peut
pas dire que c'est un méchant homme,
M. de Cavanon; mais c'est un toqué,
quoi, un toqué...
Les cors appelèrent au détour d'un pan
LES CIEURS NOUVEAUX 197
de colline. Une voix de chien saillît, puis celle de toute la meute. Les piqtieura approchaient.
Valentine sentit la crispation amoureuse, Karl allait-il paraître? Depuis la vernie au château, elle espérait une rencontre au bois avec lui seul. Cela eût facilité l'aveu. Vingt fois déjà ses plans avaient failli. Ce jour encore, elle se voyait première au rendez-vous de chasse, dans l'attente de Karl arrivant second et seul. Mais les cors s'éloignaient, les voix de la meute s'exaspérèrent. Un lancer avait lieu . On sonnait au renard , et dans une trombe de sons tumultueux, la chasse gagna l'horizon, s'atténua, se tut.
Le noble Hérode ne pouvait fournir la traite. Valentine demeura. Mais elle laissa les aubei'gistes à leurs afTaires. Le vieux retourna dans le jardin. Le gaillard prit une bêche et le rejoignit.
i98 LES CŒURS NOUVEAUX
Valentîne s'assit près du poêle. Une bise bruyante soufflait par les fentes de la toiture. Regardant ce feu rouge, la jeune fille tentait d'y lire un conseil.
« Jamais tu ne te décideras, se disaitelle... Jamais! Si je contais tout à ma mère ou à mon père... C'est drôle, je les aime beaucoup. Mais en ceci, ils me semblent des étrangers envers qui les convenances défendent une telle franchise.
J'appréhende aussi qu'ils ne m'emmènent vite de ces lieux par crainte de me voir épouser ce fou. Car j'aime un bateleur, un homme qui parle devant la vie comme devant un décor de baraque.
<r J'aime un bateleur, un bateleur, le galant berné de la Maria Pia. Valentine, tu aimes un prince de tréicanx, ma petite Valentine, et te voilà compromise dans une passion foraine!
« Maïs que faire ? Je me sens défaillir parfois, quand il monte à la bibliothèque
OÙ reste exposée l'Opliélie tlu grand labloau étroit. Je crois défaillir.
« Père m'oblige à -prendre des ferrugineux. Le docteur recommande des viandes- saignantes. On s'inquiète. Me laisserai-je aller vers l'agonie?
« Cette crispation qui tord les entrailles et le cœur me tue, me tue sûrement, et c'est vingt fois par jour une lame froide qui m'exécute.
« Voyons, Valen tin e, il faut le lui dire.
II t'épousera. Ta fortune... Sa solitude...
Il doit s'ennuyer sans amoureuse, lui qui en eut tant au service de son cœur.
« Je ne suis pas si laide. Il m'épousera .
Il faut lui dire. Par bonté du moins, il m'épousera.
« Et puis peut-être m' aime-t-il? Seulement je m'arrange toujours pour lui paraître méchante. Quelle drôle d'histoire tout de même ! Avant de le voir, je suis résolue à lui déclarer nettement : « Karl,
200 LES CŒUnS NOUVEAUX
. épousez-moi pour que je ne me désespère plus. 1) Dès qu'il vient, mes paroles, mes gestes, mes attitudes se concertent, malgré la volonté, pour lui ravir l'illusion de s'imaginer qu'il m'impressionne. Pourquoi suia-je ainsi, pourquoi?
« Je sais bien. Il me semble avilissant de lui faire comprendre. Mon orgueil mondain, toute ma fierté m'étreign'ent et me gardent ; et je suis dans les liens des convenances, comme dans les murs d'une prison solide. Jamais, jamais mes lèvres ne pourront dire, ni mes yeux aigniiier, ai mes mains avertir.
B Et la peup de l'opinion qu'il prendrait de moi ! Ça surtout, surtout. Si je lui découvrais ma passion, même avec prudence, il m'estimeraitmalsans doute.
Il me croirait pareille à l'autre, celle des tréteaux; et il ne m'aimerait que pareillement. Et ça je ne veux point, je ne veux point. Il faut qu'il éprouve un
LES CŒCnS HOUVEArx 20!
sentimont nouveau pour mon âme nouvelle.
« Voyons, un moyen, un moyen cependant de lui faire reconnaître une avance?
« Si je me décidais à faire teindre mes cheveux de henné. Naguère il prétendit à table que je devais apparaître avec une robe de soie blanche très montante et plate comme un fourreau ; pour ressembler à une petite princesse byzantine accoudée sur les créneaux de la plus haute tour, celle oii vit enchaîné le vieux mage sarrasin : lui ! Il assura que ça me vaudrait une allure de fillette impériale et cruelle, la mienne propre.
« Eh bien ! Valentine, il faut rougir tes cheveux avec du henné, il faut taillerune robe plate dans ce brocart blanc que je garde. Un jour je descendrai revêtue de ce costume. »
Valentine échafaudait un rêve d'opéra sur ce projet. Certainement Karl recon-
naîtrait tout de suiterînlention déplaire.
Il se précipiterait sur les maiûs de l'amante pour obtenir le pardon de l'avoir méconnue.
Le brasier continuait à rougir la fonte du poêle. Longtemps encore la jeune fille regarda, sans la voir, l'étincelanle lueur du trou à tisonner. Elle se croyait sûre de parcourir un chemin de victoire.
Soudain le cor sonna, tout proche, isolément. Aucune voix de chien ne répondit. Mais, de très loin, d'autres fanfares s'exhalèrent. Valentine se leva, prise encore par l'émotion. Serait-ce lui?
Seul? Elle se rassurait aussitôt. Une telle chance ne lui voudrait jamais échoir.
Elle cessa de palpiter.
Maintenant le cor développait !e thème entier de la retraite. Et sur les finales il y eut des alanguissements modulés, très plaintifs, d'une grande tristesse. Au loin les cors et la meute accen-
lucrent, tel un cliœur en Bourtline, le désespoir des sons mourants.
Valentine ouvrit la porte.
C'était lui, en noble silhouette sur le cheval arrêté. Il ne la vit pas. II avait le poing à la hanche.
■ Par la tête un peu penchée, écouteuse, ioliment teintée des reflets écarlates de l'habit de chasse, par les frisures brunâtres de la fine barbe pointue, par les cheveux plats collés sous la casquette souple et basse de velours vert, il parut à Valentine l'un de ces capitaines espagnols représentés aux tableaux de la vieille Hollande.
En une seconde elle imagina le roman d'être enlevée sur la croupe du hunter, de galoper ainsi pendue à la taille du cavalier, dans l'ombre des routes et vers l'auberge où les marierait un mystérieux franciscain, pendant que dehors l'escorte riposterait à des arquebusades.
su LES CŒURS NOUVEAUX
Karl de Gavânon tâchait eacore de saisir les vibrations suprêmes de l'air ému par les sons. Enfin il redressa la tête, regarda le dessin de la plaine, l'ondulation des bois et, s'étant retourné, il aperçut Valentine l'examinant.
— Tiens, vous voilà rendue ici, déjà I
Elle expliqua, vite l'exploit du noble Hérode. Et, par une subite inspiration, elle le pria de prêter le hunter au fils d'Horace afin qu'il allât quérir Melchior ou Gaspard, dit « le Devoir », au château.
Ainsi elle retournerait plus majestueusement.
Les choses s'arrangèrent de !a sorte.
• Karl et Valentine se trouvèrent seuls. A
cause de la fatigue, les autres veneurs
avaient repris la grande route, et cela les
forçait à décrire une courbe assez vaste.
Valentine l'emmena tout de suite à l'écart. Elle prétexta l'urgence de conter la haine que les Horaces avaient laissé
LES CŒUnS NOUVEAUX 205
paraître confre loi. Pourcjuoi donnait-i! sa vie, 6on courage au peuple bêle et vil ?
Elle s'anima, insinuant que liî grand désir d'affection propre un jeune homme trouverait des cœurs iodividuela plus chauds et munis d'une intelligence meilleure.
— Déjà je l'ai tenté, dit-il, et pour exciter autant de trahisons. Celte fois mon erreur sera moins inutile.
— Vous cherchez à être dieu. Les âmes viles ne comprendront point la grandeur de votre dévouement ni celle de votre amour. La populace de Jérusalem ne reconnut pas la sainteté du Christ.
-^ Le Christ n'ambitionnait pas la gratitude; moi non plus.
— Le Christ a souffert la passion.
— Je la souffre.
— L'étrange chose I Vous aimez seulement ceux qui vous apportent de la douleur.
— Il y a, mademoiselle, plusieurs étapes dans Tamour. Ecoutez mon opinion, elle pourra servir à votre naariage. On aime d'abord les êtres pour les qualités qu'on leur prête, et c'est du sentiment ; ensuite pour les satisfactions qu'ils vous procurent, et c'est la plus basse chose, le vice. Enfin, après ces deux périodes, on atteint la passion véritable le jour où Ton s'aperçoit qu'on aime une créature pour ses imperfections graves. On institue le rêve fou de la racheter. On conçoit la sublimité bête de travestir l'ignominie en vertu. Ce jour-là seulement on aime et ce jour-là seulement on connaît Judas et le Calvaire ; ce jour-là, on joue le drame inutile, le mystère de la rédemption, le drame toujours inutile, le mystère de la rédemption.
— Maria Pia.
Valentine murmura ce nom, les yeux vers la terre.
LES CCEtIRS HOUVEAUX 207
Il ne dit rien. Il regardait le firmament immuablement blanc où. croassait une bande de corbeaux.
■~ Comme l'air était piquant, ils marchaient. Ni l'un ni l'autre n'osa proposer une halte dans l'auberge d'Horace à cause de l'intimité que cela eût mise entre eux.
Une vive lumière éclaira l'esprit souffrant de Valentine. Elle se rappelait les trois étapes de sa propre passion, comme elleavait chéri Karl, d'abord pourla vertu d'altruisme qu'elle lui attribuait, ensuite pour les sensations singulières qu'il avait values à sa chair troublée, enfin pour les défauts de l'abominable bateleur pérorant à tous les échos, criant sa misère tragique , au monde, excitant par ses allures étudiées le trémolo des âmes spectatrices.
Certes, elle l'aimait surtout pour ce vice dont elle l'eût voulu racheter ; certes, elle méditait, elle aussi, inconsciemment, le mystère de la rédemption, le drame
208 LES CœlIBS MOUVEAUX
inutile et douloupeux delà rédemption...
Et \oîlà comment elle parvenait à la troisième étape de la folie passionnelle, elle, le cœur pur, qui jusqu'alors avait passé, sans même une minute cm-ieuse, pardessus la honte charnelle des existences.
« Vos défauts me plaisent... » Cette phrase se forma dans l'esprit de la jeane Jîlle. Ses lèvres firent le signe de la dïr^ Valentioe eût tant voulu la dire! N'étaitce pas le plus ingénieux moyen d'avouer, et dans une telle minute d'émotion mutuelle oà tous deux demeuraient si palpitants, lui de sa douleur ancienne, elle de sa présente angoisse...
Elle la prononcerait cette phrase, et la vie s'illuminerait de nouveau. Certainement, elle la prononcerait !
Valeatine se saluait, pleine de joie.
Enfin, elle tenait l'occasion du bonheur I
Devant, c'était la route, étendue à travers les terres brunes et sillonnées, la
LES CŒUItS NOUVEAUX 203
route où bientôt surgirait la chevaucliée des veneurs, dont elle entendit le trot retentir. Encore quelques secondes, et sa félicité allait recevoir un mode de détermination... Elle attendra .donc que les chasseurs soient en vue, et sa confusion, la phrase dite, disparaîtra dans un brusque élan vers eux, une bravade de gaieté envers ses parents ou une plaisanterie à l'adresse de Marthe Gresloup qui suit la chasse en buggy.
Valentine regarde Karl. Il marche, portant aux lèvres son vague sourire d'ironie, et, avec sa courte canne de cheval, il casse des branchettes d'arbrisseaux.
Valentine va dire, doucement, comme ça, sans le regarder (il comprendra mieux à cause de l'air de confusion) : « Vos défauts me plaisent... Vos grands défauts, je les aime!... »
Elle le pourrait immédiatement. Non, il vaut mieux que, la chose dite, il ait, par-
devant lui, tout le soir et toute la nuit poar réfléchir.
Elle attendra donc. Voici le chef des piqueurs montant le gria pommelé, et la meute entière qui tire la langue, et le maître d'équipage, et le brigadier-garde, dont la face militaire se renfrogne sous la haute casquette à côtes de melon.
Quatre lièvres pendent à son arçon.
Déjà, il la salue du regard... Quand il aura dépassé le morceau de brique au milieu de la route, Valenline promulguera la phrase défmitive...
Maintenant, elle le pourrait sans aucun péril. Elle n'aurait ensuite qu'à courir au-devant des chiens, qui jappent, l'ayant reconnue. Oui...
Et malgré tout, une force réelle et personnifiable se démène en elle afin qu'elle ne parle pas. Valentinê a peur delà rougeur qui la prendra, du jugement qu'il portera. S'il se mettait à riie? S'il rap-
LES CŒUnS P0UVE4DX 211
portait, en se moquant, celte phrase à Marthe Gresloup ou aux parenls, qui s'avancent en agitant leurs cravaches?...
Il lui semble qu'elle sera pour jamais perdue dans l'estime du monde, que toute sa vertu s'écroulera dans le déroulemeat des mots...
« Vos défauts me plaisent... » Non, sa boache se refuse volontairement à émettre l'aveu. Sa gorge se sèche et s'élreint...
Et déjà sa mère, ayant piqué l'alezan, se trouve près d'eux, le visage clair de malice...
— Ah ! ah ! je vous y prends, Karl.
Vous contez fleurette à ma petite fille I...
Valenline se battrait à cause de son cœup lâche.
A la nuit, le scrupuleux Gaspard ayant été amené, elle le monte et reprend la notion juste des choses. Les piqueurs allument les torches. La meute hurle à la lune glissant dans les ouates vertes des
212 LES CŒÎÎItS MOTIVEAUS
nuages. Le noble Hérode, habillé comme un gentleman, de flanelles à carreaux, de jambièi'ea de cuir, s'ébroue, renâcle et encense aux mains du piqueur, qui gare dilTicilemont sa propre monture des ruades impératives imposées par te fougueux camarade. Il y a sur la troupe l'odeur forte exhalée par le pelage du renard occis. Les habits rouges s'illuminent ou s'assombrissent selon les jeux du vent dans les feux des torches.
En tête, les trompes sonnent pour saluer l'auberge d'Horace, adossé contre la .porte avec son fils qui ricane. La brise éraile les visages et secoue la forêt geignante.
Vers l'horizon, le ciel noirâtre se colore dea étincelles jaillies en gerbes aux faites des donjons du phalanstère, accroupi, lui, dans la plaine, comme une bête d'ombre aux cent petits yeux de feu.
— Ne semblons-nous pas, dit Valentine
LES CŒIJRS MlUVEAUX 813
en poussant Gaspard vers le buggy où Marthe rôve, ne semblons-nous pas une cohorte fantastique de chevaliers errants venus à la hôte qui, là-bas, souffle de la Cumée et des flammes, malgré nos intentions pacifiques?
— Valentine, Valentine, ce dragon-ci nous dévorera, et il n'y aura pas de gâteau de miel pour détourner sa fureur...
Il garde le trésor de ses instincts plus jalousementqu'aucunebête deslégendes...
Ah! tious sommes contre lui de pauvres chevaliers!...
Marthe Gresloup regardait Kavl, dont l'attention ne quitlait point non plus les bâtiments des fabriques.
— Voyez, Valentine, voyez comme le dragon fascine le pauvre Karl... Je le perdrai, je le perdrai sûrement. . . Un jour de révolte, ils le tueront... Ils sentent trop qu'il les aime...
Elles se turent... Derrière le buf^gy, les
rires du couple Cassénat, par instants, frappaient la nuit solennelle, el puis des tendresses de voix passèrent par-desans le pas égal des deux huniers. Valentine se retourna sur sa selie. Elle aperçut l'étreinte de torses écarlates, les chevaux arrêtés, la bride lâche, les naseaux flaireurs.
— Vous avez parlé de mort, dit Valentine souriant à Marthe. Ecoutez, on s'em-
— Les contraires... toujours près de se joindre pour rappeler l'irrévocable unité des choses, le perpétuel recommencement, le puéril orgueil de nos agitations humaines...
— Mais nous ne sommes que cela, madame, et vous prétendez aussi égaler Dieu, comme Karl de Cavanool...
Elles s'occupèrent de lui. Marthe Gresloup devint très aû'eclueuse pour Valentine. Elle s'étonna que la jeune fille s'in-
LES CŒURS KOUVEil'X Sla
téressât tant à ce qui le touchait. La.tante n'avait pas cessé de croire son neveu méprisé et moqué par cette jeune imagination, prompte au jugement.
Ce soir les rendit tout à fait confidentes.
Quand, sur le perron du château, les trompes sonnèrent la curée, elles se ra](>prochèrent an flamboiement des torches tenues par les rouges piqueurs immobiles.
Karl, devant elles pensait évidemment à de mauvaises heures. Il semblait tressaillir parce que la meute hurlante ruée sur les viscères des lièvres et des renards emplissait l'air de sa querelle, de sa liesse brutale levant à la lune des mufles de sang.
Elles lurent en lui ce qu'il prévoyait d'affreux dans ce symbole...
— Rieun'y manque, n'est-ce pas, Karl?
dit Marthe. Comme le peuple au visage,
. les chiens portent, au flanc, leur marque
de servitude, le G imprimé au fer dans leur peau...; et voici le maître Renard des fabliaux, le rusé bourgeois des Communes éventré par sa fureur, et aussi le lièvre mystique, le timide songeur du fourré.
— Nous pensions d'accord, tante..., et je concluais en saluant le cor féodal, le retour terrible à la force et à la barbarie des premiers âges, résultat inéluctable de nos tentatives de bonté...
Les chiens ne hurlèrent plus, tout à la besogne de se gaver. D'aucuns, écartés de la meute, dévoraient à part des entrailles gluantes, et les traces des pattes rougissaient les dalles de la cour apparues dans les lueurs des torches.
Le lendemain, après un sommeil rassérénant, Valcntine assembla les souvenirs delà conversation échangée avec Marthe.
Elle en déduisit que, si Karl ne lui faisait pas la cour, cela tenait à un état de mé-
LES CCEORS KOUVEâUÏ 217
fiance envers lui-même, car il pensait (jii'nne âme neuve et pure — la seule oii il saurait cdooto rafraîchir sa vie- — se détournerait de son atleution.
« Il 86 juge vieax, dit-elle, et d'apparence vicieuse, à cause de sou aventure avec la tragédienne. Quelle jeune fille consentirait à mettre en lui la confiance de tout un avenir?. . . Voilà comment il rai- Bonne. Je pnis donc ne pas croire à son indifférence. Il m'aime peut-être. Mais, en fût-il ainsi, il ne peut oser se faire comprendre. »
Un soleil froid pâlissait encore la chambre blanche, capitonnée d'une tenture i fleurs. Du givre s'était mis contre les vitres; et, à travers une vapeur rose, l'espace se révéla plus large.
L'extrême joie saisit Valentine. Rien ne s'opposait plus, en somme, à la conquête de Karl ; pas même le temps limité.
Depuis peu, il était convenu que les Cas-
sénat passeraient l'hiver dans les Vosges.
Le château de Touraine devait être livré aux entrepreneurs de bâtisse et rajeuni par leur art.
On attendrait, chez M"^® Gresloup,^ la fin des travaux.
L'enfant se leva en hâte. Elle sentait comme une impérieuse envie de montrer le bonheur de son illusion à la nature en gala blanc. Sa toilette fut vite achevée.
Au sortir de la baignoire, elle endossa un chaud costume de drap anglais, une pèlerine de fourrure, et campa sur ses bandeaux noirs une toque d astrakan.
Dehors, le soleil se multipliait dans les cristaux du givre. La terre parut un gros diamant. Les sapins avaient à leur écorce des cuirasses* de gel, et le vent cinglait.
Valentine marcha Vers les fabriques.
Quand elle aborda l'avenue, elle vit des groupes de femmes et d'hoitimes enveloppés dans la grande cape bleue dont les do-
tait le phalanstère et qui s'acheminaient vers les lieux de travail en se jouant. Des gaminsperfectionDaientdemiroitantesglissad^s sur tes bas cùlés. Tous, eu passaut, saluaient u» casseur de pierres âpre à sa tâche sur le mètre de cailloux. Sans quitter le marteau ni les besicles en treillis de fer, il répondait par des interjections plaisantes. Les passants riaient et continuaient leur route. Mais lui ne cessait pas une seconde de faire éclater les pierres, à ge- • noux sur un morceau de paillasson. - - ' Il portait la chemise rouge, le costume de gros velours brun, et de plus, chose étrange, des gants de peau.
A mesure que Valentine s'approchait delà place où il était, elle se sentait prise d'un doute. Dans les gestes et l'allure de l'humble ouvrier, elle eût pensé reconnaître les gestes, l'allure générale de Karl...
D'ailleurs, il la convainquit lui-même bientôt.
— Hé, mademoiselle, que dites-vous de ma plastique sous ce costume? Suis-je assfiz casseur de pierres?...
— Oh ! c'est vous; le terre-neuve!
La sueur ruisselait au long de ses tempes... Il continua de rompre ses cailloux.
Valentiae sentit poindre une grande envie de pleurer... Karl de Cavaûon sincère I
' — Je lutte contre le froid, triomphalement...
— Pourquoi ce labeur ?
— Comment prêcher avec jnetîce le travail aux hommes si moi-même ne le pratique? En m'attribuanl la plus humble besogne, je donne un peu de courage aux pauvres gens.
La masse de métal retombait régulièrement sur la pierre. Des étincelles fnlguraient. Karl relira son feutre... Sa chevelure trempée collait au front comme une coiffe noire.
LES CŒURS NOUVEAUX 2!l
— A midi, je prendrai une bonne douche... Voilà qui entretient la vigueur du corps et qui tue la nervosité. Je toub recommande ma méthode, mademoiselle.
Six heures de bris de cailloux, tous les matins. Ça m'a sauvé du suicide et de la gastrite...
— Pour aujourd'hui, prenez congés faites le lundi. Vous avez promis de me montrer les serres.
— Excusez-moi ce matin. Nous avons une battue au sanglier l'après-midi... et le soir je serais incapable d'accomplir mon travail. Pour rien au monde, je n'y manquerais un seul jour. . .
— Pour rien au monde... mais pour moi ?
— Vous me mépriseriez,
— Que vous importe? Mon jugement, le jugement d'une petite personne comme moi saurait-il prendre de l'importance auprès de vous?
22Î LES CŒURS MOUVtlAUX
■ — BeaucoupI
Il dit cela presque sans rire. Même il teignît de metlre toute son attenlion à !a tâche de trier les plus grosses pierres entre les éclats minimes... Et puis, brusquement, il recommença de frapper à tour de bras avec la masse au manche flexible.
Us ne parlèrent plus. Elle ne le regarda plus. La crispation amoureuse la torturait. A son oreille, le bruit s'activait des pierres éclatant, jaillies en parcelles, retombées sur les éclats... Elle comprit que Karl tapait sur cette matière comme sur la malchance de sa vie, comme sur le bas instinct de Maria Pia et la solide bêtise de la foule... Elle ne pensait plus à la promenade...
— Voulez-vous que j'aide?dit-elle,
— Volontiers... Avec ce balai de bouleau, assemblez les pierres rompues en un beau tas aux arêtes parallèles. Ainsi noire ouvrage progressera ; car voyez :
cette brouette, cette pelle sont là pour que tout à l'heure je recueille le crollin sur la route... Et le soleil monte.
Il semblait prendre un pUiisip malicieux à l'étonner par l'ignominie de sa besogne... Mais elle oe se troubla point. Elle s'assit sagement sur le mètre de cailloux et rassembla les pierres, une à une, avec le balai de branchettes...
« Noua devons être fort ridicules ainsi, tous deux, pensait-elle; moi surtout, avec ma pèlerine Souvarow et ma robe anglaise. Par bonheur, il ne passe plus personne sur la route... Comme il peine 1 La sueur coule sur son pauvre front... Quel Christ singulier! Ohl si J'osais, je ferais la sainte Véronique et j'essuierais avec mon mouchoir la face tourmentée. Et puis, il me semble qu'ensuite je garderais très précieusement le linge. . . très précieusement... Il ne faut cependant pas avoir l'air bC-te... »
224 lES CŒCnS NOUVEAUX
Ilspecommenccrent à causer. Karl parla dû comte Tolstoï qui, dans son domaine de Yasnaïa Poliana, confectionne les souliers des paysans et, pour cela, renonce à une gloire d'écrivain. Les idées de ce haut seigneur russe l'inspiraient.
Valentine s'amusa de son travail. Elle faisait des petits tas fort réguliers.
Karl ne cessait point de rompre les pierres.
La jeune fille rappela leurs enfances.
Une fois, très jadis, ils avaient ensemble joué au sable dans le jardin des Tuileries. Quelle fierté quand le grand garçon de quinze ans consentit à rectifier l'alignement défectueux dets petites mottes I
— Aujourd'hui, c'est mon tour d'avoir de l'orgueil, dit-il. Vous aidez aussi à la puériUté de mes petites mottes. Ed. quinze ans les rôles se sont renversés. Nous faisons cependant toujours des pâtés de
LES CtElinS NOUVEAUX 2Î5
sable pour qu'ils s'écroulent sous une botte imprévoyante.
— Et notre camaraderie sultsisfe aussi.
Vous voyez, je suifl encore votre docile élève.
II lâcha la masse de métal. Elle vit vers elle le visage obscurci par les ber sîcles à treillis de fer. Un frémissement la parcourut. Ses narines battirent, son cœur se cabrait dans une étreinte nerveuse. Elle baissa les yeux et continaa sa tâche avec le petit balai de branchettea.
— Ma disciple 1 je ne me résoudrai pas, croyez-le, à gâter votre bonheur avec mes lubies. Amusez-vous de moi; mais je vous en conjure, ne retenez aucune de mes paroles.
Tristement, elle murmura :
— Il est trop tard peut-être. La graine a germé.
Karl examina le jeune fille infléchie
dans sa posture humble, les luxes do cette simple robe et la figure grave émergeant des fourrures. Les épaules du rêveur se haussèrent; il reprit sa masse d'un brusque mouvement et lança sa rage sur les pierres.
— ^ Allons donc, vous! ma disciple 1 allons donc 1
Les cailloux volèrent en .éclats jaillis.
La sueur ruissela plus abondante sur la face aux besicles de fer. Il s'était recoiffe brutalement.
Valentine se comprit devinée. Il ne voulait pas. Il se défendait. Donc îl avait peur, peur d'une séduction.
Clock etclock. Les pierres s'écrasaient, rebondissaient. Le soleil semait dix mille lueurs sur les arêtes des éclats bleuâtres et sur les paillettes de mica. Les étincelles partaient en gerbes. Clock et clock; clock et clock,
Valentine se laissa rire devant cette
r.ES CŒURS fiOUVEAlIX 227
colère, rire vraiment joyeux et qui cachait aussi son émotion.
— Ah ! ce terre-neuve, ce terre-neuve I Karl redoutait certainement qu'elle le
séduisit. Elle en gagnait, de secpnde en seconde, la plus ferme certitude. Et c'était un pas immense en avant sur la route du triomphe. Karl redoutait une passion qu'il reconnaissait Valentine capable de faire naître en lui. Il la re dontait comme le souvenir même de Maria Pia. :
Valentine se débarrassa de sa pèlerine Souvarow, et, avec une folle activité, elle réunit en un mont les petits tas de pierre.
— Voilà, je travaille, regardez donc, ckermaitre. Un encouragement, de grâcel
D lui sourit eu se moquant et il se reprît à feindre de la fureur contre les cailloux.
— Hein! vous me prêterez des livres.
238 LES CŒLIIS NOUVEAUX
Marx et Bahounine, n'est-ce pas? mon professeur. ...
— Si vous y tenez, ça voua procurera des heures de bon sommeil.
— Voua me jugez trop sotte pour y comprendre quelque chose.
— Trop fine et trop perspicace pour vous attarder à de l'illusoire. Vous ne voulez pas être Dieu, vous.
— Qui sait? Il me vient de l'ambition à. vous voir si ardent à casser des cailloux. Tenez : le beau tas que j'ai construit.
— Ah ! c'est du propre, mademoiselle.
Qu'il survienne une grosse pluie; il n'en restera guère de votre taa,
— Apprenez-moi.
— Demain. *-
Il retapait plus rudement les pierres.
Elle réendossa la pèlerine Souvarow.
Maintenant quelque chose les liait. Elle en demeura convaincue. Et, de contente-
LES CœUnS nouveaux 229
méat, elle se mit à fredonner ; à virer auss? dans sa robe qui « fit la cloche ».
Elle étendait les bras. Elle tourna comme une petite fille dans !a cour de la pension et prête à s'étourdir.
— Vous ayez assez tpqyaîUé, maintenant. Allons voir les serres.
— Non pas, non pas. Vous me mépriseriez, mademoiselle la Tentation !
Elle s'arrêta net de virer et de chanter.
Avait-il mis «ne arrière-pensée dans ce surnom? n détournait le regard, et, au coin de la moustache, subsistait le pli moqueur un peu amer des lèvres épaisses èntr'oQvertes. L'intention évidente se marquait là.
li ; iJ à Valentine qu'un nouveau sang vigoureux se répandait à travers sa vie centuplée. Elle redevint grave devant le bonheur, et s'assît sur le mètre de cailloux tout près de Karl, la mine interrogative.
— Oui, tcnfation, dit-il, vous voilà.
près de moi, qui enflez votre robe serpentine. Ahl vous êtes une petite Eve, pour me reprendre à la loi de Dieu. Vous êtes une pernicieuse petite Eve.
U riait. Ses paroles la pénétpèrent comme une douceur de printemps .
Elle répondit, bien sérieuse et palpitante :
— Non, non, je ne suis pas une Eve pour vous reprendre à la loi de Dieu puisque je vous aide. Donnez-moi du travail encore. Si vous ne me donnez pas du travail, j'aurai des envies sottes de vous entraîner ailleurs.
— Pensez un peu, pensez, reprit-il sérieusement, à la nécessité de l'exemple que je donne ici.
— Oui, vous sacrifiez tout à la folie de la rédemption, tout...
— Tout, fit-il cruellement.
Ils se turent. Valentine estimait perdne
LES CŒDnS HOrVEAUX 231
sa chanca pt'cmière. Lui t;ipait forceniiment.
Alors «ne charrette passa. Ils reconnurent l'aubergiste à demi couché au fond et qui menait sa mule à coups de bride.
— Bonjour, Horace, cria le casseur de pierres. On revient de la ville. Et le marché ?
— Ah! oui. Comme ça.
Le paysan, d'un juron, arrêta sa bête.
Il se dressait à demi dans la voiture blanche de boues anciennes. Ses yeux malicieux cUgnotèrent parmi les touffes de poils gris cachant sa face, et soudain, il dit avec la vanité d'une phrase mûrie par avance.
— Comme ça, monsieur de Cavanon, vous travaillez, vous travaillez. Aïe donc!
vous travaillez déjà pour les élections!
Ce n'est que dans trois ans, vous savez I
Et il lança un rire héroïque, enchante
232 LES CŒUHS NOUVEAUX
de laisser ainsi voir qu'on ne le trompait pas au moyen d'apparences, lui.
Averti par sa propre nature, il savait qu'icî-bas nul n'agit sans un but secret de lucre ou d'ambition, sans une àme au moins identique à sou &me humble.
' La vaste pièce de campagne tendue d'étoiïe zinzolîne et pleine de vieilles lithographies encadrées, des tables d'acajou couvertes de fioles à parfums, de boites à fards, de nécessaires d'ivoire et d'argent; les glaces, fixées aux murs dans des bandes de tapisseries anciennes, les serviettes et les peignoifs duveteux accrochés ici et là, abandonnés sur les bergères, l'altitude des fenêtres à petits carreaux verts ; — rien parmi tout cela ne surgissait qui pût secourir Valentine en proie aux questions harcelantes de ses pareûts...
Les cheveux répandus sur une serviette fixée à ses épaules, M™* Gasséaat testait
■mè'
immobile afin que la teinture fraîche séchât sans déposer de traces, et M. Cassénat arpentait la pièce en soufflant la fumée d'un cigare.
Valentine demeurait contre les vitres, la face vers le ciel gris;... elle, plus triste que le paysage noyé dans le brouillard.
Pendant deux minutes, il y eut le craquement des bottines du marcheur, le bruit du journal déplié par sa femme, qui conclut :
— Après tout..., Valentine agira selon son gré. J'ai toujours dit qu'elle serait libre de son cœur.
— Oh! je n'entends pas non plus m'immiscer dans ses histoires de mariage. On lui a présenté Paul Ancusse.
Elle n'a pas voulu.. ^ Qu'elle fasse à sa guise maintenant..,
— Et Paul Ancusse était un autre sîre que Karl. Physique, fortune, intelligence pratique...
— EtilFaimaitl
hf
LES C(Ei;tlS NOUVEAUX 235
— Ah! oui, i! l'iiimaitl... Dieu! que les jeunes filles d'dujourd'lmi deviennent singulières ! Tu le regretteras, Valentine!
lu regretteras Paul Ancusse!...
— Je ne crois pas, mère...
— Enfin... D'ailleurs, Cavanon réunit îortune et noblesse..., lui.... Seulement, il ne semble pas très chaud...
Cela dit, M. Cassénat se plantait devant sa fille, subitement retournée. 11 la regarda en croisant ses bras, en tapotant ses manches de tous ses doigts bleuis par les saphirs, rougis par les rubis, jaunis par l'or. Il sifflotait d'un air à la fois malin et contrarié dans sa lourde barbe fauve :
— Il ne semble... pas... très... chaud, Karl de Cavanon...
Sans un mot, Vatcntine lissait les plis plats de sa jupe noire, prête à pleurtr.
Elle se rcbiiïa contre cette envie lâche et répliqua d'un, ton dur :
S36 LES CŒURS I^OUVEAIIX
— ^ Mais, mon père, ai-je jamais prétendu qu'il m'épouserait, qu'il m'aimait...? C'est vous.,., c'est ma mère...
Vous arrangez une histoire!...
— Voyons, Valentine, il faudrait être aveugle, mon enfant... Vous ne voua quittez pas...
— C'est elle qui le relance I affirma le père, avec an sourire furieux. .
— Oh ça!... mon cher ami, on ne peut pas savoir. Il s'attache joliment â ses jupes...
— Euhl euh!...
— Au fond, je devine, moi, ce qui la tente..., c'est la particule... Oui, oui, ma chère enfant... Je ne suis pas votre mère pour rien... Je vous connais, vilaine ambitieuse 1
— Tout bonnement 1 Elle préfère se nommer « M""* de Cavanon »... « M™"Ancnsse M, lui paraissait mesquin...
— Ah! pauvre petite I tu verras plus
LES CŒURS HOUVEAliX Ï37
tard!... D'abord, il a passô la jeunesse, Karl...
— Valentîne!... je t'avertia : tu souffriras énormément... Et ane lois que tn auras commandé des armoiries pour ta vaisselle, tu t'apercevras qu'un tortil ne suffit pas...
— Mais, père, je vous assure... Mère!
vous me jugez très mal...
— A d'autres, petite fille..., on connut ta nature... Le phalanstère! ces gens vêtus d'une livrée comme une armée de domestiques I l'équipage de chasse!
Ah ! je comprends : ça flatte la vanité...
On vivra comme une reioe..., on aura ses vassaux... Déjà l'on pose pour la philosophe à la mode de Jean-Jacques, à la grande dame da xvm' siècle...
On cultive aussi son petit encyclopédiste... Tiens! Oh! je comprends que cette parade attire une jeune fille...
Mais écoute ta mèrfe, Valentine : l'amour
vaut mieux 1 tu entends; l'amour vaut mieux !
M™* Cassénat levait les yeux sur son mari, dont le regard flamba, lis se saisirent les mains et s'embrassèrent en murmurant des choses puériles...
Valentine n'en revenait pas. Ses parents la croyaient telle, esclave d'une simple vanité, et sans amouri Ni sa tristesse, ni sa maladie ne les renseignaient sur elle.
Ils la disaient stupide et orgueilleuse, uniquement. Et tout à coup ce fut la crainte que Karl aussi ne la pensât férue d'un espoir d'anoblissement. Peutêtre cela l'écartait-il... Un nouveau chagrin triompha de Valentine... Elle ne retint plus ses larmes qui coulèrent drues le long des joues piquées par leur sel.
Ses parents, assis l'un près de l'autre, très tendres, l'aperçurent qui essuyait son visage :
LES CŒIIIIS HODVKAUX 2C0
— Ne pleure pas, ma petite fiUe..., Valentine 1
M"" Cassénat courut. Elle étreignit sa fille contre sa poitrine odorante ; elle rù- -pétait :
— Mais nous t'aimons, nous t'aimons bien; tu le sais... Si l'on te prêche, c'est afin que lu puisses jouir du bonheur dans la vie... Tu y tiens? Tu l'épouseras...
— Tu seras bien malheureuse, ma pauvre Valentine 1
— Et qui vous dit, père, s'il consentira !
L'enfant ne se contenait plus . La crainte échappait à sa vergogne. Un sanglot éclata. Elle se donna aux spasmes de ses pleurs..., folle et douloureuse...
— Voyons, fillette, suppliait le père; voyons... Calme-toi...
— Évidemment, ir t'épousera... Un homme qu'on courtise ne résiste jamais. . .
240 LES CŒUnS NOCVEAUX
Il deviendra ton mari, aûrement. Voyons...' calme-toi... Valentîne..., calme-toi...
— Laisse-la, mon ami I Pourquoi l'at^ trister, aussi..., cette enfant? Allons, petite Une, assieds-toi auprès de ta mère...
— L'attrister, l'attrister! Les femmes sont adorables I ... Je l'avertis pour qu'elle ne vienne pas ensuite nous reprocher de l'avoir laissée faire... Je tiens à décliner la responsabilité de ce mariage. Personnellement, je l'adore, moi, Karl de Gavanon. Néanmoins, mou opinion est...
qu'il rendra Valentîne malheureuse...
— Tu entends ce que dit ton père?..
Réfléchis...
 la suite de celte scène, la jeune fille découvrit l'énorme distance qui séparait son âme de celle des parents.
L'insignifiance de leur vie quotidienne, béate et luxueuse, la frappa pour la première fois. Évidemment, ils raisonnuent
Bur elle, comme l'aubergiste Horace sur Cavanon. Ils lui attribuaient aussi de vils désirs, des souhaits honteux. Avec un peu plus de vernis, leur esprit valait celui des rustres, de la plèbe,... et ils jugeaient les autres selon l'humanité même de leurs propres sentiments.
Valenline cessa de se croire l'àme continuée de sa mère, II lui vint aussitôt une sorte de compassion, de celle qui nous gagne à entendre discourir des sots,
. Cette idée se renforçales jours d'après.
A table, à la promenade, M""^ Cassénat, ■sincèrement maternelle, n'épargnait plus les allusions au mariage possible. Elle se montra très avide d'en finir.
Et Valentine craignit tant que de telles invites ne fussent mal acceptées par le ■casseur de pierres, à cause de leur banale expression : petites grivoiseries, paraphrases sentimentales.
ri
Ayant offert son opinion nette, M. Cassénat se lavait, eût-elle dit, les mains de l'aventure. Comme à l'ordinaire, il soigna sa belle barbe. Il ne hâta point le succès, ni ne l'entra va.
Mais les facéties de sa mère profanaient Tespoir de Valentine. Elle dut fuir, se reclure dans sa chambre. Elle se surprit même à Tinjurier tout bas. Etaitelle ridicule au fait, cette mère d'une grande fille, avec les cosmétiques, les fards, les heures passées à la glace, les bains d'eaux colorées par les parfums.
Pourquoi travestir ridiculement son âge ? Marthe Gresloup arborait sa chevelure grise, sa couperose, ses allures viriles. Le mérite de la dame révolutionnaire parut à Valentine plus notable devant l'insignifiance des parents. L'amoureuse ne prenait d'aise qu'auprès d'elle.
La politicienne poudrée n'avait-elle pas, avec la sollicitude d'un enseignement
LES CŒi'RS NOLlVEAUIt 2iî
parfait, conçu l'esprit décoratif de Karl?
11 fallait en savoii* beaucoup de gré.
La jeune fille résolut de la prendre pour conseil.
L'explication première que Valentine attendait ne se produisit pas. Quand Marthe Gresloup accueillit la requête de prêter les volumes contenant les théories socialistes et communistes, elle regarda la disciple en souriant :
— Vous êtes donc aussi, Valentine, une visiteuse de l'Impossible?... Gare !...
Et, tout de suite :
— Si Karl voulait comprendre que nos espoirs se réaliseront dans le futur seulement 1 I! ae marierait, il formerait une famille ; il éduquerait des libérateurs, des fils, pour la rédemption du temps à venir... Car nous autres ne pouvons être que des annonciateurs... Voilà l'idée qui saurait le séduire, Valentine... oui, le séduire...
a LES CŒnns nnuvEàux
— Aidtjz-moi...
— D(î tout mon cœurl...
Et Marthe Gresloup attira contre scâ
lèvres émues l'enfant qui palpitait.
De ce jour, ce fut entre elles une com-l munioQ parfaite des âmes.
Elltjs menèrent la mûrae vie.
Selon les préceptes de Marthe, la dÎ8^ ' ciple s'abstint de chercher la rcnconlre de Karl. Mais elle suivit la châtelaine dans ses tournées à travers les bàtimentaj du phalanstère.
Ensemble elles parcoururent les Ion-4 gués salles vernies en clair, oh les cloH sons de pitchpin forment des cliambrelted munies de lits en cuivre, et tapissées con-^ Ire le froid, de nattes mullicolores. Kal ces alcôves, les tubes de nickel ambncDll l'eau chaude et la froide au-deaaus d'una cuvette à bascule. Le fauteuil de paîUeJ la table à écrire, la tulipe jaune où pousRM une ampoule d'éclairage électrique stti-J
LES CŒUnS SOL'VEAUX 2i5
raient leur attention méticuleuse. Les vieilles femmiîs faisaient le service du ménage. Elles trottinaient, proprettes, dans leurs jupes de velours brun, avec des corsages lâches en satinette rouge. Elles avaient des visages très vivants sous leurs cheveux gris lissés et leurs cape- Unes 'de toile blanche. Nombreuses, elles accomplissaient peu de travail, chacune. Mais, par leurs efforts combinés, l'ordre était merveilleux, la netteté charmante sur les métaux fourbis et sur le bois lavé.
Dans le restaurant, les pas s'étouffaient encore contre le caoutchouc des planchers. Les arcades de fer encastraient des céramiques illustrées d'horizons indéfinis, d'oiseaux migrateurs, de végétations tropicales, décors empruntés à l'art du Japon.
Par groupes de sympathie, les travailleurs et les ouvrières quittes du travail
se réjouîssaîent autour de tables en mar- .bre, petites et grandes, afin que les intimes se pussent tenir à l'écart et que les compagnies trouvassent aussi du plaisir à savourer ensejnble le repos et la vie.
Les plats arrivaient des cuisines par ascenseurs. Des chariots d'acier, glissant au long de rails inclinés, les portaient vers les tables. Au passage, les convives arrêtaient les plats par le moyen d'un déclic obstruant la voie de fer.
Les fillettes, en sarraus de toile rose, se hâtaient avec des piles d'assiettes, des cruches de bière, des vaisselles tintantes.
Les orgues jouaient au bout des galeries, et les ondes sonores se déroulaient sous les hauts plafonds de verre peint en mosaïque, et livrant un jour gai, bleu, rouge, jaune.
Les travailleurs ne pénétraient pas au restaurant sans avoir traversé les piscines
LES CŒURS MOUVllAUÏ 217
IfBÔOllvertes de stuc pâle, ornées de bandes de faïence. Il y avait deux vastes bassins où de l'eau tiède courait à liaureur des épaulos.
On y entrait dès le travail fini. Aux portes, des vieillards et des vieilles femmes recevaient les hartles maculées par le labeur. Eux encore lavaient avec des éponges et des gants de crin, les corps humides, puis les revêtaient d'habits propres, après avoir peigné, parfumé les baigneuses, rasé les baigneurs, poli les ongles, coupé les chevelures longues.
On supportait mal ces frictions, on employait mille ruses afin de s'y soustraire. Il avait fallu modifier la construction des édifices de telle sorte que l'abord du restaurant fût commandé par les piscines. On ne mangeait que propre.
Beaucoup ne tardaient pas à partir, dans la seule intention d'éviter le nettoyage. Marthe et Valentine s'amusèrent
à combattre les ruses des femmes. Certaines allaient jusqu'à Tattaque de nerfs plutôt que de subir le bain. Les deux politiciennes se firent détester.
Aux bibliothèques, désertes par le beau temps, on rencontrait les jours* de pluie, des enfants qui froissaient de leurs doigts poisseux les collections photographiques, chefs-d'œuvre de l'ancienne et de la nouvelle peinture, de la sculpture.
Des femmes aussi venaient lire des romans, le soir, ou par les grands froids.
Mais, à l'ordinaire, on n'y trouvait que des dormeurs et des dormeuses ronflant avec bruit sur un volume ouvert.
— Les pauvres animaux ! Valentine...
Us mangent, ils se reproduisent... Après, ils dorment ou s'abêtissent dans la fumée des pipes. Entendez-vous les rires?
Quel cri plus stupide que ces esclaffements où se marque la niaiserie de leurs âmes. Notez encore que ces rires,
LES CCEOnS NOUVEAUX 249
pi-esque toujours, marquent l'approbation d'une méchanceté, d'une moqueriu mauvaise à l'égard d'un plus faiUe et dont ils s'égaient parce qu'il souffre. Il me semble que je suis la gardienne d'une ménagerie... Leur gros chagrin vient de (je que je ne perjnets pas de puer.
Allons aux serres. Valentine. Les végétaux me consolent des hommes.
Ronge de sa fureur sainte, la dame partait à grands pas.
Dans les galeries de verre, une eau chaude fumait sans cesse, en ruisselant, par des conduits en zinc. Des grappes rubicondes enflaient sur les ceps. < Et les parterres indéfinis s'étalaient en primeurs, en légumes opulents, en salades. Valentine s'émerveilla. Marthe lui dit:
— Mon Dieu, c'est tout bête. Nous appliquons ici en grand les principes que les maraîchers de la banlieue Ion-
donîenne suivent pour garnir la table des clubs. Beaucoup de ces gens acquirent le million en prenant soin de ne pas produire trop, de garantir à leurs fruits ou légumes le caractère de rareté justifiant rélévation des prix. Ici, un tel scrupule ne nous atteint pas. Nous cultivons à force. Un peu d'engrais chimiquement composé selon Tétude des tissus de. chaque plante, un peu de chaleur entretenue par ces eaux chaudes que déversent les bâtiments de fabrique, et nous pouvons nourrir nos prolétaires comme des lords sans que cela coûte beaucoup. En somme, la bâtisse seule absorbe réellement notre fortune. Mais je ne crains guère la ruine. Les ouvriers nous quitteront avant que Tinslallalion soit achevée... Nous revendrons alors les usines et la cité à un industriel « nettement républicain » qui engagera des étrangers, des hommes dépourvus de leurs droits
LES CŒURS KOUVEABX Soi
civils, afin de ne pas payer la prime d'assurance obligatoire pour les accidents de travail. Il établira sous des prôte-noms sept ou huit cabarets propres à récupérer l'argent dépensé sous forme de salaires.
11 fera réprimer les grèves à coups de fusil, accroîtra sa fortune, achètera les votes de l'honnête paysan désireux d'avoir un député eien qui protège ses fraudes contre les revendications du fisc ; et tout le monde sera heureux... Voilà, ma chère petite, la morale de notre fable... Ça?...
G'estle gymnase I ! Il vaudrait mieux que nous n'y paraissions pas... Ecoutez...
Valentine perçut des cris de filles folles et des refrains grossiers chantes à pleines gorges. Une porte s'ouvrit au flanc delà construction. Dans des nuages de tabagie, elle vit des femmes poursuivies par des gaillards, des gens étendus sur le sol et fumant, d'autres occupés à se battre ; cela sous les anneaux, les trapèzes, les
cordages de gymnastique, auxquels d'ailleurs peu de gens touchaient,
— Venez, Valentîne, partons vite...
C'est ici qu'ils passent le temps à se bestialiser le plus, aux heures de loisir. Le spectacle est souvent ignoble.
L'affection pour Karl obligeait Marthe à craindre que le casseur de pierres n'énrouvât de très grosses désillusions. Déjà il avait failli périr pour l'amour de Maria Pia. Cette seconde épreuve passionnelle, la pourrait-il essuyer sans le risque du suicide ?
A deux, la dame et la disciple se lamentèrent bien des soirs.
Cependant, Valentine se donnait résolument au travail- Les amies montaient ensemble dans la bibliothèque. Marthe enseigna, sous le tableau de l'Ophélie, le moyen de ressaisir Karl, entre deux théories concernant la surproduction, la luUe
des classes, Torganisation de la commune autonomîque.
— Vous renchantez, dit-elle un jour.
Il parle de vous constamment. Mais l'émouvoir, voilà le difficile!... Vous Tamusez, vous Tintéressez, mais Témouvoir!... Il se défie tant!... Par quels moyens remplacer le souvenir de la gueuse?...
Marthe menaçait avec la main Firnage de Maria Pia.
Elles reprirent le travail dans la blonde lueur des lampes. On entendait battre sourdement au dehors la vie des usines.
La stridence d'un sifflet à vapeur trancha l'espace , puis le ronflement des machines persista,
« Je me déciderai donc, pensait Valentine, à vaincre cette Ophéhe avec ses armes mômes de courtisane et de cabotine. Il m'appartient maintenant de jouer un rôle, de choisir des costumes et des
LES CŒTJnS NOUVEAUX 2W
travestis, d'apprendre aussi des liradcs...
Je me déciderai... »
Ce lui parut très pénible. Elle haïssait la parade, l'attention attirée sur soi par une toilette, un geste ou on mot insolites.
Cependant, elle se résigna.
Entrant une après-midi dans l'atelier des tisseuses, Karl trouva la jeune lîlle assise et, qui cousait une layette pour la maternité du phalanstère. Il plaisanta.
Mais le lendemain, elle y fut encore, et les jours suivants.
Pendant les classes oîi Marthe instruisait les petites filles, Valentine s'astreignit aux six heures de travail exemplaire.
Karl l'attendait à l'épreuve d'un jour de chasse. Le soir d'une battue au sanglier, il visita l'atelier des tisseuses. Au moment oïl sa main saisit le bouton de la porte, il remarqua que le cœur bête très-
saillait, que le frisson d'une subite pâleur courait par ses membres.
« Diable! fit-il... Suis-je encore impressionnable tout de même après une débâcle si entière de mes facultés amoureuses? Avouons, au reste, que cette petite semble extrêmement roublarde. Si elle se tient là cette nuit, après notre rude divertissement de tantôt, je la couronne de ma sympathie réelle... »
Il entr'ouvrit silencieusement la porte et laissa filer son regard. Elle travaillait au bout de la salle, la tête sur son ouvrage. La lumière des tulipes électriques miroitait contre ses bandeaux noirs, et il vit encore le dos joliment creux, très indiqué par un costume de simple étoffe grise. Depuis elle jusqu'à lui, les deux cents tisseuses poussaient la navette en chantant le même refrain d'une romance de Verlaine. Par-dessus leurs corsages écartâtes et leurs frisures pâles, les ar-
LES CŒlinS SOUVEAUX K7
ccaux de fer s'élançaient à la voûle pt^inte avec des ornements de malachite et des guirlandes de verre tordu. Les tulipes de lumière resplendissaient comme des fleurs féeriques fixées en toufl'es aux svelfes colonnes de fer bleu. Les mers japonaises peintes aiix murailles prenaient une allure réelle sous leurs couchants expressifs et les vols aigus des cigognes.
Karl eut une sorte d'hallucination causée par le plaisir de reconnaître convaincue l'intrépide sportswoman de la première rencontre.
Valentine lui fut une fée tissant au milieu de nymphes fabuleuses dans le palais souterrain des légendes. Il songea qu'il serait bon peut-être de passer sa \ie à la voir... L'orgueil de la conversion lui mouilla les paupières.
On ne l'avait pas aperçu.
Ayant refermé sans bruit .la porte, il
ne se put contenir, encore qu'il sa raorîgénât. Très vite il alla rejoindre Marthe Gresloup.
— .Etonnante, la disciple! Malgré les fatigues de la chasse, elle coud ses layettes dans Tatelier des tisseuses.
Tante ! Elle coud ses layettes !
— Aime-la donc !
— Oh! non, je ne remonterai pas le môme calvaire, pas le même 1
— L'autre eût-elle jamais sacrifié son repos dans l'espoir imprécis de te plaire ?
Songe à la transformation de cette enfant depuis l'heure oîi le yacht te débarqua devant elle, en Bretagne, il y a sept mois, à la grotte druidique. Songe un peu 1
— Elle agit comme tonte femme. Mon affectation de pure camaraderie la pique, et elle attend que je l'aime pour dénouer son masque de dévouement, pour B*amuser de mon âme comme d'un bilboquet
LES CŒURS NOUVEAUÏ 250
nouveau. Je les connais toutes. Je les . connais.
— Mon pauvre ami, tu ne connais que les gourgandines.
— - Et puis je me sens trop vieux, Tois-tu, tante; elle serait si malheureuse!
— A la bonne heure, Karl! Voici que tu cherches d'autres raisons. Celles de l'expéfience ne te suffisent plus. Aime-la, aime-la. Veux-tu de ce kûmmel? il est 1...
Un délice, mon enfant ! Bois ça.
La dame poudrée trône parmi des vases de cristal où nagent, dans du Champagne, des pavts de bananes, d'oranges et d'ananas. Avec une longue cuiller à manche d'ivoire, elle pêche ici et là les fraîches tranches de fruits. Plus loin, les fioles de liqueurs russes et anglaises luisent sous les feux des lampes.
— Va, Karl, prenons de la vie les bonheurs qu'elle offre. Tes courtisanes t'ont menti ; le peuple te ment.
— 11 a raison, le peuple. Gomment veux-tu qu'il croie à notre dévouement puisque nous gardons tout ce luxe dont la valeur soulagerait encore sa misère. 11 nous juge comme les Cassénat nous jugent ; il croit nous oflrir le motif d'un sport, ainsi que les chevaux si tendrement soignés aux écuries. Vois-tu, tante, les Slaves seuls ont compris la mission. Là-bas, les jeunes nobles, les étudiants, les princesses nihilistes qui pensent comme nous, abandonnent leur patrimoine, le distribuent aux pauvres, quittent les yjilles, et, ayant appris un métier manuel, ils vont par les provinces s'embaucher ici et là, maçons, typographes, mécaniciens, brocheuses ou sages-femmes.
Ils se mêlent au peuple, sans espoir d'ambition, ni de reconnaissance. Ils dissimulent leurs manières délicates. Ils travestissent leur langage choisi. Ils gagnent la confiance des humbles et alors, peu à
LES CŒURS HOUVEAUÏ ÎSI
peu, ils insLraiaent contre la tyrannie de la force et de l'argent. Ceux-là vraiment sont les seuls logiques. Et ils .■îgissont sans môme l'attente du triomphe ; car, ils le savent bien, la j'cvolulioa qu'ils préparent ainsi n'éclatera que plus tard, plus tard, après des temps. Il aura fallu que les principes semés par eux aient germé durant des générations, que des pères les aient transmis à des iils^ que la chose soit devenue traditionnelle ! Quant aux prophètes, ils mourront sans martyre même, misérables manœuvres dont les corps iront au charnier anonyme. Les Slaves appellent cela la marche dans le peuple. Voilà ce qu'il faut faire ; voilà comme }1 faut faire. Alors la plèbe croira.
Elle réclamera l'ère de bonté pour le monde. Mais comment ne nous confondrait-elle pas, nous les sincères, avec ceux qui nous ont précédés, avec ceux qui l'ont leurrée, avec ceux qui ont amassé
le sang des révolutions en vue de leur fortune? Tante, j'y suis résolu : je marcherai dans le peuple.
— Oh? Karl, Karl; tu es un Christ dur, sans compassion pour moi.
— Viens aussi, tante.
— Non, le peuple est lâche ; le peuple Cot vil. Il ne vaut pas la noblesse de notre pensée.
— Il ne sait pas.
— Il adore la servitude ; il prostitue sa force à ses instincts ou au maître qui la veut prendre. Tiens, un moment tu m'as illusionnée avec tes paroles. J'ai cru comme toi. J'ai partagé ton œuvre. Tu le sais. Tu as donné à la plèbe ta fortune.
Aujourd'hui te voici pauvre. La plèbe te hait, comme elle me hait. Si tu l'avais écrasée sous la puissance de l'argent, si tu avais exploité son ivrognerie pour t'enrichir, elle serait à tes pieds l'adorant, te vouant le pouvoir et sa servitude. Vois-tu,
LES CtCURS NOUVEAUX SûS
Karl, tu t'es trompé avec elle comme avec la courlisane. Maria Pia te trahit pour ceux qui la considèrent comme un simple objet de luxure. Le peuple te trahira pour ceux qui te considèrent comme un seul moyen de lucre. Tu as voulu les initier, la courtisane et le peuple, à la grandeur de ton &roe. Tu es un fou. Les esclaves comme les filles ont des cœurs de honte, et il n'est pas de rédemption pour eux> Je ne te suivrai pas.
Marthe Gresloup marchait en agitant les mains de délire, et sa bouche était pleine d'imprécations.
— Je partirai donc seul, dit Karl, qui avait tout écouté, la tète dans les mains.
Marthe s'arrêta brusquement contre lui.
— Tu pourrais attendre, il me semble, que je sois morte. Je t'ai voué ma vie.
Ne me dois-tu pas une part de la tienne?
Réponds .
201 LES CŒUflS KOUVEAilX
— Tu finiras, tante, par me permettre de partir, parce que tu m'aimes et que tu ne veux pas l'accroissement de mes angoisses.
l!s se lui'ent. La jolie pièce Louis XV avec ses meubles blancs et légers, ses armoires à vitrines convexes, ses paravents lilas mauve, le feu d'or brillant derrière l'écran de soie ; la pièce leup parut soudain très vaste et déserte, lis ne s'y retrouvaient déjà plus l'un l'autre.
Abattue au fond d'une bergère, Marthe s'essuyait la face avec une dentelle. La poudre de sa tète étant tombée pendant la déclamation, elle avait les épaules comme blanchies de tout un nouvel hiver- Karl la regardait, très attendri. Elle lut son émotion dans le regard.
Alors elle tâcha de le vaincre encore une fois. Oui, elle l'admettait en somme; l'ignorance du peuple faisait sa turpitude
LES CŒUnS NOUVEAUX
passagère. Plus tard, il comprendrait. Il se lèverait vers le bonheur. Le devoir n'était-il pas de lui préparer des apôtres pour le temps du réveil, des âmes capables de !e conduire à la lumière ? Il l'allail se marier, procréer, continuer dans les enfants l'œuvre élue. Cette aisance acquise par le labeur des foules et mise en quelques mains, n'était-ce pas un dépôt inconscient du peuple désireux de se créer une élite d'éducateurs? 11 fallait ainsi utiliser Top en formant des êtres d'âme haute et complète.
— Nous sommes venus trop tôt dans l'époque ; nous ne pouvons rien qu'avertir les générations futures.
Elle nomma Valentine.
— Tante ! tante I tu parles comme un rêve.
Elle le persuadait. II resta j usqu'à l'aobe.
Valenline piqua de l'éperon Melchior, . obstiné à poursuivre une énorme grenouille en fuite sur la route. Mais ellemême ne tînt pas son sérieux, tant paraissait drôle l'allure fûtée du cheval caracolant aalour de la bestiole. Il levait les jambes avec des élégances délicates, retombait des deux sabots contre les flancs du batracien terrifié, et tirait sur la bride pour lui soufiler au dos, les naseaux bas.
L'amazone riait, sans force pour maintenir les rênes. Melchior, les oreilles droites, l'œil fureteur, surveillait l'herbe oîi la grenouille s'était blottie... Bientôt la jeune fille prit part à la chasse. De sa
LES CŒUnS NOUVEAUX 207
cravache, elle houspilla le gazon; et la bête bondit d'un essor géant avec son dos vcTdàtre, ses pattes étirées, pareille à un petit homme obfese.
— Pille, Melchior, pille le panamisto !
iù..., là..., mon gros !
1^6 cheval s'enleva sur les jambes de derrière, retomba encore contre la bête en hennissant :
— Nous le tenons, va ! hardi ! souffle 1 Melchior posa presque les naseaux sur
la peau visqueuse tassée dans l'herbe...
Mais, cette fois, le panamiste sauta si brusquement que le cheval peureux fit un écart, rua, et secoua fort Valentine...
En même temps un /loc annonçait que la grenouille avait atteint les retraites liquides de la rivière...
La mine du cheval, surpris par cette lin d'aventure, enchanta l'enfant :
— Vieux sot de Melchior! tu as laissé filer le panamiste... ; tu as bien une tête
d électeur, va !.. . hop ! hop ! hop ! Allons, là..., là..., là... Veux-tu bien ne pas avoir peur ! . . .
Elle se pencha pour flatter l'encolure.
Les cuirs des brides craquaient. Melchior peu à peu se rasséréna ; mais il continuait sa surveillance du côté de Teau comme si la grenouille dût ressurgir...
Valenline s'étonna d'avoir eu celte minute de gaieté. Depuis si longtemps elle ne se complaisait qu'en tristesse.
Voici qu'il lui revenait une impression de bonheur. Melchior trottait gentiment, les sabots en l'air, « pour se donner de la crinoUne ». Elle sentait la musculature vigoureuse soumise à sa petite main ferme, et une sorte de contentement se manifestait dans la gesticulation du cheval, parce qu'il la savait en selle.
Uamazone s'enorgueillit encore du pelage luisant, de la mahce, des naseaux en beaux velours gris ; et il lui sembla
LES CŒURS NOliVEAUX 2fi0
que le fin animal était une partie d'ellemême, une sorte de traîne somptueuse et coquette qui chatoyait à la lumière par jolis mouvements cadencés.
Devant, c'étaient aussi de gracieuses choses. Plus large qu'un fleuve, la rivièi-e se courbait entre de hauts rocs bieudtres coiffés de pelouses vert fauve, portant des bouquets de sapins au faîte. Miroir plan et luisant, l'eau menait à l'horizon de ciel clair ; et, contre ces fonds limpides, frissonnaient les légères silhouettes des peupliers nus.
La route contournait une masse de rocs alîrupts pleins de mousses élevées jusqu'aux nuages blancs. Le murmure des petites vagues mourut dans l'herbe du bord. Une brise chantante touchait les branches.
Valentine allait, libre de sa conscience, de sa mémoire, de son amour.
Un allégement extrême lui vint, tel
que jamais elle n'en avait connu depuis les jours du yacht. Ce mois de novembre allait finir heureusement ! Karl lui était ami. Ils ne se quittaient guère plus. Le soir, dans la bibliothèque, il parlait sans, fin pour ellei Marthe assistait. Ensuite, *il jouait au piano les messes des vieux maîtres ou de pimpantes ritournelles du xvni® siècle, dont l'allure vieillotte charmait.
Elle' se demanda pourquoi elle tenait encore au mariage. Une pareille amitié ne suffisait-il pas? Son désir ne recherchait plus rien. Certainement Karl l'aimait.
Au moins elle résolut de ne pas savoir davantage. D'abord, elle ne ressentait pas ce besoin de caresses dont parlent les romans. Il lui eût semblé très ridicule de flatter le cou de Karl comme elle flattait l'encolure de Melchior, et elle n'eût pas aimé tenir ce casseur de pierres près
d'elle, ainsi que le montrent les gravures.
Vraiment elle n'y tenait pas du tout. Son cheval seul lui inspirait ce désir de cai-esser le pelage. Le soul'llet du vent sur sa figure, quand le galop l'emportait, restait le seul baiser qu'elle souliaitiU.
Après, elle avait de si bons sommeils pleins d'odeurS' de forêt et de voix du Vent.
Le mariage l'eût assurée de ne plus perdre la présence de Karl. Et puis, la splendide idée de Marthe : l'être libérateur à concevoir, à mettre au monde, à instruire pour la rédemption des pauvres, ■ — voilà ce qui l'attirait comme un dogme miraculeux, l'annonce d'une nouvelle foi.
Valentine n'avait point de religion. Son père et sa mère se préoccupaient mal de l'Église ; et, dans sa propre vie, le catéchisme, la communion avaient apparu tels que des formalités officielles, un peu mondaines. Par convenance, les Cassénat
entendaîenl régulièrement la messe dominicale ; et la famille faisait ses pâques à date fixe, vers la fermeture de la chasse au marais. La messe de la Saint-Hubert était une solennité sittrayante avec les chiens, les cors, la grande tenue des piqueurs vêtus à neuf, les chevaux que le prêtre bénissait.
Quant aux articles du dogme, elle ne les discutait point, par souci de l3on goût. Le catholicisme lui valait une marque de caste, un espoir vague aussi d'immortalité paradisiaque. De tout cela, elle connaissait bien les paraboles évangéliques, et le Livre du peuple de Lamennais, qui formait le plus substantiel de ses convictions chrétiennes.
. . .L'espoir d'un enfant-prophète qu'elle engendrerait flatta sa jeune ambition.
Elle se reprit à croire au Christ. Si elle épousait Karl, si un fils lui venait, elle l'appellei'ait Jésus. Quelle œuvre splen-
{litle d'élever le jeune rédempteur! d'ouvrir son âme à la pitié, de préparer son corps et son cœur au culte douloureux de la bonté!
La gloire de l'avenir possible, probable, enthousiasmait Valenline, ce jour de chevauchée à travers les roches, au long de l'eau. On jouissait de ces courtes semaines de fin d'automne, oh subitement l'air s'adoucit pour un dernier gala estival, avant la rigueur d'hiver. L'enchantement de son espoir et la tendresse de l'air pénétraient ensemble le cœur de Valentine.
Elle pressa Melcliior, très contente . Les quatre fers sonnaient belliqueusement sur les cailloux de la route. Le cheval se lança vers le vent. Seule, dans le paysage, elle décrivait de petits gestes afin de se plaire : des saluls, des baisers aux bandes d'oiseaux en partance pour les pays tièdes. Les gants blancs étaient, à ses
maîns, deux ailes d'invisibles colombes signant sur l'espace un symbole de. joie et de pureté.
Pendant que le reste de la compagnie se reposait dans l'auberge d'un village, elle était partie, impatiente de sentir secrètement son bonheur. Karl lui avait dit de galantes choses; et elle l'avaît laissé avec ses parents, dans l'espérance que la question du mariage se poserait.
Maintenant, le tour des roches fini, elle regagnait le village, un peu craintive à cause d'une résolution qui eût été prise par les causeurs.
Elle les retrouva en selle. Ils reprenaient la route. M"^® Gassénat luttait contre le noble Hérode, et dans son amazone grise, avec son cimier de cheveux rouges, elle semblait une guivre à l'armet d'or.
Les deux hommes conversaient à part.
En gamine, Valentine les surprit de la
rapidité de son galop, s'arrêta net près d'eux. On échangea quelques paroles, et le père répondit à un propos interrompu:
— Alors, les deuxcliaf^i'ins se fondent.
L'image de la mauvaise femme se ternit S0U9 l'haleine haineuse du peuple?
— Au moins je découvre, chaque jour, tant d'analogie entre leurs façons de penser que celui-ci se corporifie dans le souvenir de celle-là. Elle est la forme de l'hydre... Et le soir, je conte au portrait de la dame tous mes griefs contre la foule.
— Elles portent l'une et l'autre le même collier de triste servitude, étant l'une et l'autre esclaves des instincts.
— Oui,.., et je me laisse aller facilement à croire que la première ne fut, dans ma vie, que l'annonciatrice de la seconde; elles représentent certainement deux formes un peu diverses du même mode de penser bassement.
— Nous^ faisons Dous-mêmes, Karl, notre vie ; heur ou malheur...
— Je confectionne singulièrement la mienne...
— Pourquoi, dît Valentine, ne pas admettre que vous épuisez la série des chances mauvaises, pauvre terre-neuve, pour ensuite ne plus connaître que la série contraire? Si médiocre philosophe que je sois, je ne l'ai pas oublié : l'action entraîne la réaction; et dans toutes choses vivent d'équilibre dans l'univers.
— Vous êtes la bonne petite prophétcsse, mademoiselle. Du moins, je compte m'accoutumer tellement aux ennuis que, par Tusage, ils arriveront à ne me plus gêner.
M"^® Cassénat finit de dompter le noble llérode. Elle le ramena au rang des autres.
Un moment les quatre trotteurs allèrent en silence le long de la rivière que le
LES cœUBS NOUVEAUX 277
couchant dorait. Bientôt il s'échangea des plaisanteries entre les coureurs.
M""" Cassénat ne manqua point de glisser ses allusions matrimoniales. II. s'ensuivit que l'on disserta précieusement sur l'amour...
— Je ne vois pas, émit Valentine, ce que l'amour ajoute au plaisir de l'amitié.
Quand ou ressent de l'inclination pour quelqu'un, si cette personne ne vous fuit pas, si elle aime causer avec vous, et elle recherche votre présence et si elle s'en réjouit, ne doit-on pas se contenter? Et n'eatce pas un bien gros égoïsme que d'exiger le don d'une vie entière comme gage d'affection ?
Elle disait cela assez convaincue, mais avec l'attente aussi que Karl de Cavanon ppotestesait, soit à cause du souvenir de Maria Pia, soit, et inespérément, à cause d'elle-même. Mais le casseur de pierres, après deux fadaises, dé-
bîtées à M™^ Gàssénat en indignation, développa Topinion de Valentine.
— Mademoiselle n'a point tout à fait tort. Quel est le plus grand charme de Tassociation nuptiale, sinon Theureuse confiance des époux, l'estime mutuelle, renseignement réciproque de leurs esprits, et la joie de se partager les sensations agréables? Nous goûtons à tout cela dans Tamitié franche, réelle ; et le petit surplus du mariage, s'il était le seul motif de la liaison conjugale, suffirait mal à la bonne entente, à Tamour même. . , On lit, chaque jour, les mille preuves du fait divers.
Valentine jugea que logiquement il devait avoir raison; mais sa vanité se froissa. Elle conçut un vif chagrin... Par bonheur, sa mère disait ;
— Et les enfants ! Karl ! et les enfants. . . comptez-vous pour rien le bonheur qu'ils donnent...
LES CŒUdS NOUVEAUX S19
— Oui, mon cher, vous parlez en cl'Hbataire intransigeant. Vous ne comptez pas ce que la paternité procure de satisfaction, d'orgueil.
— Merci, père, dit Valenfine, en mimant une reconnaissance comique,
On rit, et chacun cacha sous co rire la confusion que les propos donnaient. En soi Valcnline songeait amèrement à l'envie non feinte de son-père, de sa mère à se défaire d'elle au plus tôt. Ils lui gardaient tant de rancune depuis la mésaventure de Paul Aucusse. Mais Karl parlait encore, et cette fois il l'émut beaucoup dès les premiers mots. La crispation amoupeust' la fit frémir...
— Les enfants, disait-il, voilà précisément ce quim'épouvante... Certes le mariage tente, et il me paraîtrait délicieux, à cette heure, de chérirune àmepure qui consentirait î\ rafraîchir ma vie en acceptant ma sincère et forte alTeclion [Il remania
286 lES CŒUUS NOUVEAUX
Valentine expresséme?it.) Mais avons-nous le droit de procréer des êtres pour l'inévitable douleur?... Pouvous-nous jeter sur le monde de pauvres hommes qui ne sollicitent pas la vie, et que notre plaisir égoïste voue à toute la misère des existences actuelles..., le pouvons-nous, sans crime, nous qui savons ?...
— L'affreux Schopenhauer ! déclara M""^ Cassénat.
— Voilà, reprit Karl, la grande, Tunique raison qui me détourne du ma-
/ riage.
— Elle m'étonne de votre part, riposta promptement Valentine, que cette presque déclaration rendait folle. Comment pouvez-vous, si muni de science, jauger le bonheur et le malheur du monde à la mesure d'une pauvre vie humaine ? Voulezvous l'amélioration de l'état présent pour la société?... Oui, n'est-ce pas? Alors ne devez vous pas songer que la masse, le
LES CœUBS NOUVEAUX Î8l
troupeau, le peuple continuera longtemps encore de procréer ? Donc longtemps encore, il subsistera dos êtres pour souffrir; et notre sentiment du beau ne nous engage-t-il pas à tous les efforts, à tous les sacrifices pour alléger leur peine?...
Vous voyez bien qu'il importe de perpétuer les races affinées et intelligentes afin que, se développant do génération en génération, par l'épreuve même des douleurs, elles modifient vers le mieux l'état présent des hommes? La charité vous ordonne de vouer vos fds à la douleur personnelle, afin qu'ils diminuent la douleur générale, par l'usage de la science.
Et l'histoire des sociétés l'enseigne; le savoir ne se développe que dans les milieux de population très dense, c'est-àdire là où la vie se multiphe le plus. Le devoir d'altruisme, de charité, de bonté, celui-là môme, ô terre-neuve, dont vous prêchez sans cesse l'exercice, ce devoir
nous oblige avant tout à protéger la vie et à Taccroître.
Ayant fini, elle le regarda rieuse, triomphante. Elle avait mis beaucoup de chaleur à débiter sa tirade, apprise en secret, depuis les conseils de Marthe.
— Hein, terre-neuve; la disciple!!!
Melchior gambadait. Elle le piqua de
l'éperon et dans une galopade enleva son cœur joyeux.
— Enfoncée, Maria Pia, disait-elle presque haut, très gamine. Ah ! je Taurais voulu voir, la tragique Ophélie, y aller ainsi de son haleine sur la question du peuplement. Ma petite Valentine, te voilà grand premier rôle ; tu passes les ingénues.
Le soîp descendit jaune et rose, sur le miroir de Teau, dans les branches graciles des peupliers. Elle mit Melchior au pas. Ses parents et Karl la rejoignirent; ils eurent des propos joyeux.
LES CtEURS HOUVEAKX SS3
Rentrée dans son apparlement, la disciple appela sa femme de chambre pour hâter la robe de brocart. Elle cousit ellemême, avec l'imagination qu'elle tramait, de son aiguille, un avenir.
La fille contait des histoires naïves, auxquelles Valentine ne s'intéressait pas.
Elle conversait pourtant afm de ne pas blesser par un silence incompris la servante loquace. La robe s'étalait, presque prête, à grande traîne, oîi une broderie de soie verte imitait des herbes d'eau.
Les semaines passèrent. Chaque jour la jeune fille emportait une place dans r esprit de Karl. Elle lut énormément.
Les connaissances de Marthe Gresloup envahirent parmi le flot des paroles tumultueuses, le jugement de la disciple.
Et, parce que l'éducation très franche donnée par les parents n'avait point gâte la vigueur naïve de son iutelligence, Valentine en exprimait les conclusions droites, naturelles, étonnant ceux embourbés dans les maximes et les théories contradictoires de l'instruction vulgaire.
— Voyez-vous, terre-neuve, disait-elle.
Il faut remettre vos projets à une heure
LES CŒURS NOUVEiUÏ 283
Tulure. Voua avancez sur l'époque comme une horloge trop neuve.
— Certes, j'avance. Mais vous la disciple, voua entendrez le tocsin des grands jours.
— Pas môme. Ni vous, ni moi.
Rien n'annoiii^ail le l'évcil da peuple.
Comme il l'avait promis, Horace installa le hangar sur son champ de pommes de terres. Il le garnit'de bancs et de tables en bois, l'éclaira de lampes au .péti-ole suspendues à des fils de cuivre. La nuit, i
leaouvriers vinrent, en cachette d'abord, '
en toute audace bientôt. L'aubergiste m
acheta les chemises de flanelle rouge, les souliers neufs, les chapeaux, les vestes, à des prix infimes vite remboursés par les buveurs payant des verres d'alcool.
Karl ne sut comment les garantir.
D'abord, il laissa les fautifs dans les haillons qu'Horace échangeait pour les costumes du phalanstère revendus, selon
un prix triple de Tacliat, aux fripiers belges.
Mais la honte que les ivrognes encoururent les premières fois ne persista point. On inventa dans les ateliers un mot pittoresque pour désigner l'opération : « Dépareiller la livrée ! » Et quand Tun allait boire, les autres disaient : « Hé quoi, vieux, toi aussi, tu dépareilles la livrée ? »
Les tètes ambitieuses du syndicat abreuvées à crédit par Horace entreprirent la campagne sur ce mot. Ils invoquèrent la dignité du peuple. Pouvait-il convenir que des travailleurs libres eussent une tenue comme des pîqueurs !
La théorie irrita les orgueils. Pendant les semaines de décembre, la moitié des hommes du phalanstère vendit ses effets à Horace.
L'aubergiste loua un entrepôt dans un faubourg de la grande ville.
LES CŒLFIS KUUVICAUX 257
Marthe Greeloup tenta des di''marchos pour que la préfcclure retirât la licence au cabaretier. Mais un avocat, assumani la cause de l'opprimé, parla au nom de la liberté du commerce, des franchises républicaines, des droits de l'homme, que le baron réactionnaire prétendait enfreindre. Le Progrès lorran et la Revanche républicaine dévoilèrent les manigances des boulangistes saint-sîmo' niens. Des articles d'indignation parurent qui s'intitulèrent l'Obligation de la livrée, le Bienfaiteur et ses domestiques, dont la rhétorique pleine d'ironie comparait Karl et Marthe aux tyrans les plus célèbres.
En même temps, les négociants notables de la ville s'associèrent sous ce vocable : Alliance républicaine des patriotes.
L'alliance organisa des réunions publiques oîi l'avocat discourut éloquemment. L'une se tint même à l'auberge,
Cavanon voulut s'y rendre. Mais on le prévint que la salle étant faite par les soins des syndiqués, * il ne pourrait obtenir qu'on Técoutât. Dès qu'il parut, les sifflets éclatèrent, les haros. Un monsieur obèse, entortillé dans une redingote d'enterrement, et très barbu, joua la générosité, le, couvrit^ de son corps, le contraignit à sortir par la fenêtre basse, pendant que ces messieurs de r Alliance adjuraient le syndicat de surseoir à la violence.
Le lendemain, son notaire lui apprit que les commerçants de l'Alliance formaient une compagnie anonyme pour l'achat de ses usines. Evidemment on le forcerait à vendre selon un prix vil.
L'Alliance patriotique acquerrait à la valeur du fer, les machines et l'outillage que toute une fortune, la moitié d'une autre, avaient, au juste, payés.
Les choses allèrent vite. Au jour de
l'an, l'avocat fut promu chevalier dans l'ordre de la Légion d'honneur. Le Progrès lorrain et la lieivmche républicaine rappelèrent sa conduite brillante en 1870 lors de la bataille perdue à SainL-Prival,
Le 7 janvier, le casseur di: pierres refusa net aux délégufis du syndicat lu salaire en argent. L'après-midi même il ordonna qu'on rendit leurs papiers de route aux trois cents travailleurs ayant vendu les costumes du phalanstère. Ceuxci réclamèrent le paiement monnayé de leur travail aux usines. Leurs camarades les appuyèrent. Immédiatement la grève fut annoncée.
Marthe, Karl et les Cassénat s'enfermèrent au château, les persiennes closes.
Au soir ils perçurent la cadence du pas de troupe. Ils reconnurent dans la nuit un long troupeau de soldats muselés de jugulaires, attelés par des courroies aux
gibernes, aux havresacs, aux armes, et maintenus en colonne par le cheval du capitaine qui trottait de la tête à la queue.
Le troupeau arrêté forma une haie sombre aux épines de baïonnettes, et fichée dans la boue sous les stries de Taverse métallique.
Par une fenêtre ouverte, parvinrent les insultes du capitaine reprochant au fourrier une erreur sur le prix local du lard. Décidément était-il à fr. 97, comme l'indiquait la mairie, ou à fr. 95, comme le disaient les habitants.
Le bruit d'un sabre dégrafé retentit longtemps sur le pavage.
— Je ne sortirai plus, déclarait Karl.
Les grévistes me brutaliseraient et cela donnerait aux troupes l'occasion de rétablir Tordre.
— Le piqueur qui rentre, dit Cassénat, a vu les dragons arrivés.
Les choses restèrent en l'étal plusieurs jours. Les cordons de troupe empêchèrent les grévistes d'aborder le château.
Il importait que le prestige de la richesse lut, avant tout, maintenu.
Le ciel noirâtre sema continuellement la neige. Les sapins émergeaient seuls des ondulations blanches.
Sur invitation officieuse, le casseur de pierres se rendit chez le préfet. Il revit cet ancien camarade de club, vieilli, le visage haché par les rides, et qui lui conta des souvenirs. La grève, à l'entendre, semblait finie. Il ne fallait pas d'inquiétude. Les troupes rentreraient le surlendemain dans les casernes de la ville. Le baron dînerait-il à la préfecture?
Karl accepta.
— Voyez-vous, Cavanon, confia le fonctionnaire , dès le premier cigare ; je vais vous avouer tout, à condition que cela demeure entre nous. Parole d'honneur 7
— Vous Favez, mon cher.
— Eh bien! c'est très simple : l'Alliance veut vos usines ; elle nourrira la grève jusqu'à ce que vous les cédiez.
— Que m'importe? puisque je fabrique à perte.
— Soit ! voilà mon avis. Je ne vous en dirai pas plus. A votre place je vendrais aujourd'hui.
— Mais vous-même m'assurez la fin du conflit.
— Oui, oui, certes ; mais il peut surgir un incident, une histoire, et alors...
Suivez mon conseil. On mène dans la presse locale et dans les journaux de Paris une campagne qui n'est pas naturelle.' Ces coquins-là sont les plus forts, cher ami, les plus forts ? Vous comprenez.
Lisez.
Il tendit à Gavanon un article intitulé rOphélie du baron. Une plume adroite y avait étalé burlesquement tout le pauvre
LES CŒUIiS NOUVEAUX 203
umoup avec Maria Pia. Vers k fin de l'article, on accusait Karl de a'iitre ruiné par l'usage des chevaux et des actrices.
Grâce au travail gratuit des pauvres gêna amenés par la faim dans ses usines, il se refaisait.
Ce fut pour lui comme une entaille au cœur. Il sentit ses viscères se gonfler contre ses os et s'y froisser rudement.
L'angoisse l'étrangla ; et il savait stupide le sourire de dédain qu'il mima jusqu'à ce que la sueur coulant à ses tempes l'eût agacé.
— Vendez, Cavanon. Croyez-moi I Je suis gentil, hein I de vous montrer toute la trame de l'intrigue. Soyons gais!
Qu'est-ce que ça vous fiche au fond, de vendre, voua cesserez de manger M"** votre tante. Allons 1 c'est dit. Je vous enverrai le notaire de ces messieurs. Et vous pourrez vous rendre à la joie et au boulevard. Âh I cette Maria
Pia! Etait-elle belle, mon cherl Quels souvenirs elle doit vous laisser 1 Vivo la vie ! Cavanon. Lâchez-moi donc la politique! {Imitant la voix du crou- ■ pier.) Messieurs, il y a 500 louis en banque ! Vous rappelez-vous les bons soirs?
Quand il quitta la préfecture, les choses dansaient devant les regards brouillés de Karl. Toute sa haute peine moquée ! 11 ne put se contenir. Il chercha le journaliste, s'informa, le joignit dans un café, et sans rien dire, montrant du doigt l'article, il leva la main vers le visage du plumitif moustachu et voûté.
Mais l'autre bondit : un colosse I Cavanon sentit la canne s'abattre sur lui, un verre cogner sa face, le sang et le vin couler le long de sa chair. On hurlait. On l'emmena.
Il reprit conscience chez le pharmacien.
LES CŒURS NOUVEAUI !Q5
Quelques heures après, à l'hôtel où Ciissénat l'avait rejoint, il entendait un criemannoncer dans la rue la septième édition de la Revanche répubUcaine. L'arliclo de dernière heure contait « la maîtresse correction 1) et pour conclure ainsi : « A l'heure tardive où nous mettons sous presse, le baron rossé n'a pas encore donné signe de vie. L'épée des preux so serait-elle rouillôe dans le fourreau depuis les croisades ? u
Cassénat prit son chapeau et partit avec un mot de Cavanon pour découvrir le second témoio.
En cet hôtel, Karl passa la nuit sans pouvoir se reprendre. La fureur et le désespoir se heurtaient dans le chaos d'omhre de son esprit. Une chose cependant lui ressurgit à la mémoire. Pour Maria Pia aussi, il avait été battu après une ignoble rencontre. Le rival alors était un équivoque monsieur qui louait des
voitures de remise aux actrices. Elle l'avait choisi pour sa carrure de colporteur, sa grossièreté sans doute drôle. « Tu f incarneras donc jusqu'au bout, pensa-t-il, dans l'image de Maria, ô plèbe ! Je gravirai pour toi les mêmes degrés du calvaire, les mêmes degrés de boue. Déjà tu t'échappais de notre maison afin de courir furtivement la nuit à ton amant, Alcool... ; et voici que tu me fais battre par cet homme infâme, qui loue sa plume aux exploiteurs de tes instincts. Courtisane et plèbe, vous êtes donc la même, la même... Le triste pot-au-feu du vice mijote sur un feu pareil, pour elle et pour toi. »
Il prévit la mort. Cela le fit songer à Valentine. « Certes, je n'oserai lui offrir mon nom. Et cependant la disciple doit avoir de la vertu dans ôon cœur. Aimer, pour voir, un être de vertu ! »
Cassénat revint avec l'ami.
LES CŒURS NOUVEAUX lUI
-Eh bien?
- Demain, dix heures I le pistolet, Une balle à vingt-cinq pas...
— Ah! non! je vous avais prié...
— L'épéel II3 ne veulent rien savoir, lia réclament la qualité d'offensé. De fait, vous avez levé le premier la main. Nous ne voulions pas que l'aflaire traînât. Autrement c'était l'arbitrage, huit jours de pourparlers.
Le lendemain, supune plaine déneige, un soldat, choisi parmi les plus grands de la ■\'ille, témoin de l'adversaire sautait en comptant lesbonds. La distance devint ridicule. Le journaliste opposait une silhouette haute, sans épaisseur. Le feu commandé, deux flocons de fumée montèrent, bleuâtres sur le blanc de la neige, blancs sur le gris du ciel. Après les saints dramatiques, les voitures roulèrent en sens inverse.
Karl ne parlait pas. Dès que l'auberge
d'Horace fut sur l'horizon, ils entendirent chanter les grévistes :
Au bout du canon Le baron l
— Ils reprennent le chant de Carmaux I observa le casseur de pierres.
Presque aussitôt les gendarmes à cheval les entourèrent. Ils protégeraient la voiture. Les grévistes croyaient le journaliste Dfiort ; ils parlaient de vengeance.
Il fallut que la berline s'engageât par les champs et prît le galop. Au détour d'un bois, Karl vit, par la portière, la horde des chanteurs couvrant la route.
C'était une chose d'ombre, agitée de gestes imprécis, ondulant selon la courbe du chemin. Le chant s'entendait à peine.
Soudain, il y eut un frissonnement au long de la bête. Elle parut s'arrêter. Du milieu une lueur brilla... brève, une autre et des détonations roulèrent.
— Ils tirent sur nous, dit Cassénat.
— A cette distance !
— Et avec des revolvers I
— Faut-il que la fureur soit grande?
La clameur leur vint comme d'outreterre. La bête n'était plus qu'une sorte de coulenvre sombre, écrasée entre le ciel noirâtre et la plaine de neige.
Au château, M™^ Gassénat ne paraissait même plus. Les lampes apportées ne rendirent pas la joie. On resta dans la bibliothèque avec les livres.
A peine osait-on voir Gavanon abattu dans son fauteuil, la face morte.
Cependant Marthe finit par le conseiller :
— Renonce au peuple, Karl, U faut renoncer.
— Encore une fois, encore renoncer I
— Hé quoi, iras-tu par le monde, afin de sauver tous les papillons des flammes vers lesquelles ils volent? Ton œavre est aassi imprudente. Il faut que l'espèce des
papillons ait acquis, par le développement et l'expérience, le savoir de ne se pas brûler. Laisse aussi le peuple à son évolution.
— Ce n'est pas le devoir, ce n'est pas la beauté.
— Le devoir ! mais ce que tu organises et ce que tu prêches tourne au malheur même du peuple. Tu as voulu sauver celui-ci. Le voilà qui se donne à ses plus terribles maîtres. Tu nuis au peuple, comme tu nuisis à la courtisane. Elle se reposait de ton trop bel amour dans la compagnie des bookmakers et des cabotins. Tu la dépravas, croyant l'élever.
Ainsi du peuple. . .
Dans la nuit une rumeur naquit parmi les commandements militaires, la cadence du pas de troupe et le trot étouffé des chevaux sur la neige.
Au coin des bâtisses, les deux mille voix du peuple grandirent , assaillirent la nuit.
I — A mort le baron ! A mort I îI mort !
Furieuse, Marthe appela le brigadier des piqueura :
— On chassera demain... Provenez les gardes... Que les chevaux soient prêts à neuf heures... Baptiste ira relever le pied... Nous lancerons le rngot du Bois- Bleu... Bendez-vous aux Croix-de-Fer...
En tend a ?
— Oui, madame.
— Et la grande livrée... le bouton des galas. Il gèle cette nuit; la neige sera ferme. On a ferré à glace les huniers, n'est-ce pas? Bonsoir. Neuf heures ! Le grand équipage I Tout le monde, piqueurs et gardes, sur le rang !
Des cris perçants couvrirent la rumeur du peuple. M*^ Casscnat avait une attaque de nerfs.
Le notaire vint dans la nuit avec un contrat de vente et une lettre de la préfecture.
— Nous signerons, dît Marthe. N'hésite pas, Karl. D'ailleurs, tu es pauvre.
Moi, je ne donnerai plus un sou. Signe avec moi. On ne nous vole qu'à moitié...
c'est gentil.
— Tante, ce trait de plume va livrer des troupeaux d'esclaves à la richesse de quelques marchands. Tante !...
Marthe ne répondit rien. Elle alla vers la table. Le notaire, froissé de la réception, resta, devant le contrat préparé, lui debout, les bras croisés sur les grands revers d'une redingote jacobine.
Karl vit Marthe pencher sa tête poudrée, le corps robuste s'infléchir dans la robe pompadour... 11 la vît traçant les lettres irrévocables.
Un sanglot étrangla la gorge du casseur de pierres, sans qu'il le pût émettre, et cette angoisse physique Tétouffa. Toute la vie lui manquait.
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Il se leva, signa, se réEugia dans la bibliothèque à paa silencieux.
De suite il eut à l'œille sourire perversement fou de l'Opbélie peinte. Comme il la regardait avec insistance, une hallucination lui montra les lèvres qui s'étiraient, les yeux méchants qui caracolaient pour se réjouir.
Karl se laissa choir devant la table, très longue. 11 s'y étalait encore des plans d'architecte pour la construction d'un ' théâtre, les lavis frais, une coupe montrant les stalles, la scène oh il avait voulu faire parader les filles du phalanstère en costumes de féerie.
L'ingratitude des hommes le toucha davantage. Les choses oscillèrent dans son regard mouillé.
Il retrouva, éparses par la pièce, les bardes du casseur de pierres, la chemise rouge, la veste de velours brun, le feutre, les guêtres, tout ce qu'il avait réalisépoui
embellir l'homine à la peine, Tanoblir, lui donner le goût de soi et de son esprit.
Il souhaita de pleurer.
a Pourquoi la tristesse égoïste ? pensat-il. Je ne cherchais pas la reconnaissance du peuple. Mon désir de beauté a failli, voilà tout. Un autre décor 1 »
Il rejeta le costume de travail sur le divan, aux pieds de TOphélie mauvaise ; et ses regards visitèrent les volumes laissés sur la table, afin d'y lire un motif nouveau de vivre. Il porta les mains sur les papiers de Valentine : « Elle ne voudrait pas... » dit-il tout haut.
Le clavier consolateur le tentait. Assis devant les touches, il retrouvait ses doigts virtuoses qui agirent, indépendants presque.
Les écluses de sa douleur furent levées, et le flot d'amertume s'épancha dans la voix ressuscitée des cordes.
Gela lui fut un apaisement ; et, comme
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i! se rassérénait, pleia de résignation, il eut le sentiment d'une présence humaine dans la pièce.
Des bandeaux d'or pouge couvraient le visage de la fluette créature en robe de brocart blanc où des herbes marines étaient brodées. Elle lui sembla une statuette d'orfèvrerie à la tête d'or, aux mains de perle, à la robe d'albâtre et d'émeraude.
— Terre-neuve 1 dit-elle, ne vous coneolerai-je pas?
Il lui sourit. Elle restait sur le divan, à demi étendue parmi les bardes du casseur de pierres, sous les pieds de l'Ophélie. Depuis longtemps, certes, elle écoutait la douleur musicienne...
— Dites-moi, reprit-elle encore, ne Buis-je pas une belle antithèse de Ihéàlre, dans ce costume de fête, parmi la déroute du passé?
Elle se lova, les mains étendue8,et tourna
joliment dans la robe fluette, pareille à une tige blanche :
— Hein, terre-neuve?...
Si, en palpitant sous le brocart serré du fourreau, le cœur vierge haussait à la lumière la fleur d'une damassure qui luisait et s'éteignait selon l'émoi du sein, Valentine portait aux yeux la certitude d'être le destin de l'heure. Ses prunelles brunes semblèrent à Cavanon pleines de lumière forte, comme ces pierres d'^aventurine semées de points d'or et qui, tout à coup, deviennent la seule clarté du métal.
Elle lui parut le sort nécessaire.
Cependant il se dérobait, malgré qu'elle avançât, malgré qu'elle lui imposât de toute la clarté de son adolescence l'attestation d'un triomphe réel, terrassant les rêves morts.
Il ne la trouvait plus assez distincte de Maria Pia dont le sourire en blessure se fendait au milieu du tableau, derrière
LES liŒUnS NOUVEAUX SJ7
l'enfant. Peut-être remonlerait-il encore tout le calvaire, un autre, et le même, dérisoire, depuis la jonchée des illusions que fltitrit l'accoutumance, jusqu'à cette peur de la mort, cette peur ignoble dont avait tremblé sa chair, démentant le courage de l'esprit, aux deux nuits, où, pour Maria Pia, pour la plèbe, il avait attendu le matin d'un duel.
Et ce fut sans confiance, avec la seule acceptation du destin marqué, qu'il saisit, afin de plaire au sourire de l'enfant victorieuse, le flambeau d'argent ; qu'il approcha la petite flamme du grand portrait étroit, qu'il laissa la brûlure mordre lo vernis de l'image mauvaise.
Dans une brève volute de feu qui
ronfla, l'Ophélie perverse s'était envolée.
Il flotta, par la chambre, une nue de fumée noire et bleuâtre que ponctuèrent, émanées de la figure détruite, mille étincellns, mille atomes d'or identiques à ceux de la
pierre aventurîne, identiques aux yeux offerts par la nouvelle annonciatrice du bonheur.
Valentine, sur le visage viril qui livrait sincèrement sa loyauté, déchiffra celle défiance. Le tumulte d'une douleur Tenvahit, la secoua, la précipita contre la poitrine accueillante de Karl ; et elle cria, de Taccent même d'une petite écolière menacée :
— Moi, je ne mentirai pas, non, je ne mentirai pas, moi!... moil.., moi.
ÊVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSBY